C’est au XVᵉ siècle que l’enseigne des marchands règne partout dans Paris et prend la place de l’enseigne des maisons. A partir de cette époque, pas une boutique, pas une échoppe qui n’ait son enseigne, modeste ou triomphante, religieuse ou libertine, sévère ou plaisante, bizarre ou ridicule. Nous pouvons, en quelque sorte, nous représenter cette variété d’enseignes, comme si nous nous promenions dans les rues du Paris de ce temps-là, en lisant et en commentant une facétie en prose intitulée: le Mariage des quatre fils Hémon et des filles de Damp Simon[57], laquelle n’est autre qu’une nomenclature des enseignes de Paris, imprimée et sans doute réimprimée plus d’une fois à la fin du XVᵉ siècle. Il y avait alors devant la grande Boucherie, près du grand Châtelet, une enseigne des Quatre fils Aimon, tous quatre montés sur le même cheval. Cette enseigne rappelait un roman de chevalerie, que tout le monde connaissait, et ce fut là sans doute ce qui fit le succès de l’enseigne, qui avait une sorte de célébrité. Une marchande de la rue du Cygne emprunta au même roman le sujet d’une autre enseigne, celle des Trois Filles de Damp Simon, qu’on pouvait regarder comme le pendant de l’enseigne des Quatre fils Aimon. Quand on avait vu la première, on voulait voir la seconde. La badauderie parisienne se chargea de la renommée des deux enseignes. Un littérateur de carrefour prit de là occasion d’inviter, en quelque sorte, toutes les enseignes de Paris au mariage des Quatre fils Aimon avec les Trois filles du seigneur Damp Simon.
Voici comment s’est fait le mariage, «avec tout l’ordre qui a été gardé au banquet». Tout par enseignes, enseignes partout. La Grâce du Saint-Esprit, du bout de la rue des Lavandières, est descendue sur l’Image Saint-Pierre, du chevet de l’église Saint-Gervais; et, à la requête des Trois Rois de Cologne, de la Grande-Rue-Saint-Jacques, et des Trois Roines, du grand ouvrouer (ouvroir), on veut faire, au carrefour Saint-Innocent, le mariage des Quatre fils Aimon, de devant la Boucherie, avec les Trois filles de Damp Simon, devant l’église Saint-Leu et Saint-Gilles, et, pour avoir une quatrième épousée, on songe à prendre la Pucelle Saint-Georges, au bout de la rue Trousse-Vache. Quant aux filles de la noce, qui devront tenir compagnie aux épousées, on a les Trois Pucelles, qui sont devant la porte de maître Jean Turquet, et la Nonnain qui ferre l’oue (l’oie), au ponceau (rue du Ponceau) de la rue Saint-Denis.
Quel doit être le parement des épousées? Les Fermiaux (agrafes) de la rue Quinquampoix, les diamants et les ceintures de la Couronne et de la Fleur de lys, du cimetière Saint-Jean. Les épousées auront, en outre, la Couronne, du carrefour de la Porte-de-Paris. Tous ceux qui viendront à la fête auront les Chappelets, de la porte Baudet, et les Gands, de la rue des Arsis. Les Ménestriers de la salle de danse qui est dans la rue de la Tonnellerie mèneront les épousées à l’église aux sons de leurs instruments. Les seigneurs de la noce seront le Chevalier au cygne, de la rue des Lavandières, Samson fortin (le fort), de la rue de la Harpe, et l’Image Saint-Georges, de la rue des Barres; les rois et les chevaliers logeront au Château de Pontoise, rue de la Cossonnerie; les reines et les dames, au Palais du Terme (des Thermes), rue de la Harpe.
Le mariage aura lieu au Moutier (église), rue de la Cossonnerie; puis, en la Chapelle du carrefour du Temple, rue des Gravilliers, devant l’Image Notre-Dame. Le Cardinal, de la Pierre-au-Lait, célèbrera le mariage; le Prêcheur, du chevet de l’église Saint-Jacques, chantera la messe; l’Ange, de devant l’église Saint-Gervais, et celui de la rue aux Fèvres, de devant l’église Saint-Innocent, tiendront les cierges. Avant la cérémonie religieuse, il faudra que les époux aillent faire leurs serments, en présence du Dieu d’amours, de devant le Palais, et en face d’un autre Dieu d’amours, de la Pierre-au-Lait: jurant que le mariage sera bon et valable, par la Fête-Dieu, du bout de la rue de la Grande-Truanderie; par le Petit-Saint-Antoine, des Halles, et par le Vaudeluque (fanfaron), de la rue des Lombards. Les Champions, de la Croix-Hémon, combattront contre tout homme qui dira le contraire.
Il faudrait maintenant choisir un homme sage, discret et clairvoyant, qui sache ordonner la dépense et tout le fait des noces. Ce sera l’Homme aux deux têtes, à la porte aux Peintres. On lui remettra donc l’argent, à savoir le Gros Tournois, de la cave de Pontis, et celui du Petit-Pont; et, pour savoir s’ils sont de poids, on les pèsera aux Balances, de la Croix-du-Tiroir. Puis, nous les mettrons en la Huchette, de la rue Saint-Martin, laquelle sera fermée avec la Clef, du cimetière Saint-Jean, et celle de la rue des Ecouffes. Ensuite, quand il s’agira de les prendre, pour faire les achats, on les mettra dans les Bourses, du Petit-Pont et dans celles de la porte Baudet, de la porte du Cloître-Notre-Dame et des Halles. Quand il s’agira de faire les Garnisons (provisions), on les prendra à la Grange du Petit-Pont; le blé sera criblé à la Cave et au Van, en la rue du Roi-de-Sicile, et, pour le porter au moulin, afin d’en faire le pain de la fête, nous le mettrons sur l’Ane rayé, en la Vannerie, ou sur celui de la Verrerie, pour l’aller moudre au Moulinet, en la Vannerie, ou aux autres Moulinets, devant Saint-Séverin et auprès de l’église Saint-Côme et Saint-Damien.
Quant au vin, il faut le chercher aux Bouteilles, devant le Palais, ou au Barillet, devant Sainte-Opportune. Au banquet, les rois et les reines boiront à la Coupe d’Or, de la Savonnerie, ou à la Coupe d’Argent, du marché Palu, et les autres convives boiront au Grand Godet, rue de la Lanterne, en la Cité; aux Gobelets, en Grève; au Voirre (verre), rue de Jouy. On cuira le pain, les tartes, pâtés et flans, au four Ganquelin, rue de l’Arbre-Sec.
Venons-en aux apprêts du banquet. On trouvera le Queux (cuisinier), au bout de la rue aux Anglais; le Chaudron, devant l’Hôtel-Dieu et à la Vieille-Monnaie; la Poële, au bout de la rue des Parcheminiers; le Pot de Cuivre, devant le parvis Notre-Dame; le Gril, rue de la Mortellerie, ou bien près de l’église Saint-Benoît, en la rue Saint-Jacques; le Jaunet (lard jaune), rue Saccalie; le Lard taillé, au carrefour Guillory; le Trépied, au carrefour du Temple; le Soufflet, à la bastille Saint-Denis, ou rue des Deux-Portes; le Mortier, rue Saint-Josse, ou rue Aubry-le-Boucher, et le Pestel (pilon), devant le Palais; le Verjus, à la Treille, rue de la Calandre; l’eau, pour faire le potage, à la Fontaine de Jouvence, et l’eau, pour laver la vaisselle, au Puits, lequel appartient à sœur Colette, qui fait si bien les bonnes saucisses, rue d’Arsis.
Or, comme il importe de faire compte des pots de cuivre et d’étain, on ira chercher les Tableaux en la rue Saint-Merry. Quant à la vaisselle d’étain, on prendra les Plats rue Tirechappe; les Quatre Ecuelles, en la rue des Prêcheurs; le Pot d’étain, à la porte aux Peintres, et à l’enseigne des Déchargeurs, rue Geoffroi-le-Sueur.
A présent, les viandes pour les rois et les reines, comme pour le commun. On prendra le Lièvre devant l’église du Saint-Sépulcre; le Veau, devant Saint-Merry; le Taureau, devant Saint-Bon; les Deux Moutons, rue de l’Hirondelle, derrière le collège d’Autun; le Chapon, devant Saint-Antoine; le Coq et la Géline (poule), rue des Lavandières; les Connins (lapins), rue de la Mortellerie, et rue de la Juiverie; les Coulons (pigeons), devant la Tête-Noire, Grande-Rue-Saint-Martin. Et, pour faire les entremets, on prendra le Paon à la pointe Sainte-Eustache; les Deux-Cygnes, rue de la Harpe; le Faisan, rue Tirechappe; les Perdrix, rue Hautefeuille, devant les Cordeliers; les Tourterelles, en la rue du Four.
Tous ceux qui serviront les rois et les reines seront vêtus de draps, qui se vendent aux Poulies, rue des Blancs-Manteaux, et ils trancheront avec des Couteaux, qui sont devant Sainte-Croix en la Cité. On mettra le relief du repas de noces aux Trois Corbillons, rue de la Tannerie, pour distribuer ce relief aux Quinze-Vingts, rue Maudetour.
On se pourvoira des meubles nécessaires pour la salle du banquet: la Table roulante, rue de la Saunerie; les Tréteaux, en la Grande-Rue-Saint-Jacques; la Chaire (siège), au Petit-Pont; le linge, au Fardel (fardeau), rue Saint-Denis; le Chandelier, rue Saint-André-des-Arts, afin d’y mettre les Chandelles de la rue Mauconseil.
Pour les convives qui ne mangent que du poisson, on aura les Deux Saumons, de la porte Montmartre; le Gournau (gournal, espèce de rouget), de la rue de la Saunerie; le Turbot, de la rue Saint-Julien-le-Pauvre; le Barbeau, de devant les Béguines, en la rue Geoffroy-l’Anier; la Raie, de la rue Geoffroy-Langevin; la Lamproie, sous les piliers des Halles, où l’on fabrique la cervoise (bière) pour ceux qui ne boivent pas de vin.
Pour issue de table, on prendra le Cerf, en la rue Baillehoé, ou en la rue de la Calandre; le Sanglier, devant l’église Saint-Julien, en la rue Saint-Martin. Quant aux fruits, on les trouvera à la Pomme, devant le Saint-Sépulcre; le Poirier, au bout de la rue du Temple; le Noyer, aux Fossés-Saint-Germain; le Figuier, au bout de la rue des Nonaindières, et le Mûrier, au Champ-Gaillard.
Précautions à prendre pour garder la fête: on aura Ysoré et Guillaume au court nez, en la place Maubert; puis, nous tiendrons l’Huis de fer, de la rue de la Saunerie, et celui de la rue Aubry-le-Boucher. Les champions seront armés de l’Haubergeon, de devant Saint-Michel, en la Cité; des Deux Heaumes, de la porte Baudet, le petit et le grand; des Gantelets, du carrefour Saint-Séverin, et du Gantelet, de la rue de Georges-la-Mer, à la Barre-du-Bec; de l’Épée, de la rue Saint-Denis; de l’Écu de France, de la rue Neuve-Notre-Dame, ou de celle de la Vannerie, ou de celle de la porte de Paris; et, pour se mieux défendre, n’ont-ils pas la Massue, de la rue Jean-Tison?
Il y aura quelques joyeux ébattements pendant le dîner, savoir: l’Homme sauvage, de la rue aux Fèvres, ou celui de la Bûcherie, au Petit-Pont; les Trois Mores, de la rue Saint-Martin, qui danseront et feront danser l’Ours et le Lion, de la rue Michel-le-Comte, ou ceux de devant l’église Sainte-Marine, et les Singes, en la rue de Vieille-Pelleterie; ils montreront la Grimace, de la rue Saint-Denis, la Truie qui file, des Halles, et la Truie qui vole, de la rue des Lombards.
Après le dîner, les convives pourront s’amuser à l’Échiquier, qui est auprès de l’église de la Madeleine, et avec les Dés, en la rue Thibaut-aux-Dés.
Et qui voudrait aller en chasse au gibier, pourrait avoir le Grand Cornet, du chevet de l’église Saint-Jean; le Cheval blanc, de la rue Neuve-Notre-Dame; le Cheval rouge, de la rue de la Verrerie; le Cheval noir, de la rue Regnault-le-Fèvre; le Cheval vert, de la rue Pierre-au-Lard. Il faudrait, en outre, la Selle, en la rue de la Tabletterie, ou celle de la rue Saint-Denis; la Heuse (botte), de la porte Baudet, et celle de la rue Saint-Martin; les Éperons, de la rue Saint-Denis; les Brides et les Freins, de la rue Perrin-Gasselin. Et, s’il pleut, ils auront contre la pluie la Housse-Gilet, de la porte Saint-Denis, et celle de la rue de la Harpe; le Chapeau rouge, de devant Saint-Jean-en-Grève, et les Moufles (gants de chasse), du pont Perrou, pour porter le Faucon, qui est devant le petit Saint-Antoine, ou pour aller prendre les Trois Canettes, devant les Moulins du Temple.
Que si les reines et les dames veulent s’ébattre à la promenade, elles auront le Chariot, de la porte Saint-Honoré. Quand elles voudront se promener par eau, elles auront la Nef d’argent, au bout de la rue des Poulies, et celle de devant l’hôtel d’Anjou, pour voir pêcher à la Nasse, en la rue de Darnetal, et pour prendre les Trois Bequets (brochets), près l’église Saint-Magloire, et les Trois Poissons, de la Savonnerie.
Quant aux gens du commun peuple, ils pourront aller voir le Jeu de Paume, de Braque, au Poncelet, et celui de la rue Grenier-Saint-Ladre. Ils viendront jouer aux Billes et au Billard, en la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Ils peuvent encore aller veiller aux champs et souper à la Pierre de Bailly, devant le Beau roi Philippe. Ils peuvent aussi aller se mettre au Lit, à l’abreuvoir Popin: c’est à savoir qu’il faut chercher la coulte (couvre-pied) et le coussin (oreiller), les draps et les couvre-chefs (bonnets), au Fardeau, déjà nommé, et le lit sera couvert de la Penne (édredon), d’auprès l’église Saint-Séverin, et nos gens iront coucher, quand l’Horloge, devant Sainte-Catherine, sonnera.
Aucune description ne donnerait une idée plus complète et plus pittoresque des enseignes de Paris, si nombreuses et si variées en ce temps-là. On a remarqué que les mêmes enseignes se trouvaient dans des quartiers différents. On a pu constater aussi que la plupart des enseignes de marchand étaient analogues à leur genre de commerce et à leur profession. Mais, dans cet ingénieux Mariage des quatre fils Hémon[58], il n’est fait mention que de cent cinquante enseignes[59], entre lesquelles il n’en est que trois ou quatre plaisantes, comme la Nonnain qui ferre l’oie, la Truie qui file, la Truie qui vole, etc. Or, on doit estimer à plus de trois mille le nombre des enseignes, qu’on voyait à Paris en ce temps-là, relatives à l’industrie, au commerce et à la marchandise.
C’EST le peuple, le bas peuple surtout, qui a baptisé les rues de Paris au moyen âge, et leurs parrains sont restés tout à fait inconnus. Le nom, une fois trouvé et donné, n’était pas toujours accepté par les habitants de la rue, que la voix publique avait dénommée sans demander leur avis. Il arrivait aussi que le premier passant venu changeait ce nom de son autorité privée, si le nom n’était pas à son gré et ne lui semblait pas convenir à la rue qui le portait. De là, les différents noms attribués simultanément à la même rue, qu’il n’est pas toujours aisé de reconnaître sous ces noms multiples qu’on rencontre dans des actes authentiques de la même époque. Voilà pourquoi l’histoire des anciennes rues et ruelles de la capitale est si difficile à éclaircir complètement, aux XIVᵉ et XVᵉ siècles, comme aux XVIᵉ et XVIIᵉ. Les rues, en effet, ne reçurent en quelque sorte leur état civil que vers l’année 1728, lorsque René Hérault, lieutenant général de police, s’occupa non seulement de créer le numérotage des maisons, mais encore de fixer d’une manière définitive les noms des rues. C’est lui qui commença, en cette année-là, à faire poser, à l’entrée et à la sortie de chaque rue, des plaques de tôle sur lesquelles étaient inscrits les noms que l’usage paraissait avoir consacrés. Ces noms avaient été peints en gros caractères noirs sur des feuilles de fer-blanc découpées de la même grandeur et clouées à l’angle des rues, sur la première et la dernière maison de chaque rue ou ruelle. Quant aux numéros, ils étaient également peints, au-dessus des portes des maisons, en couleur blanche sur fond de couleur bleue ou rouge. On n’avait pas adopté, dès l’origine, la division des numéros pairs et impairs; les numéros se suivaient d’un bout à l’autre de la rue, revenant ensuite par l’autre côté, de façon que le dernier se retrouvait en face du premier.
On ne tarda pas à s’apercevoir que l’emploi des plaques de tôle portant le nom des rues était sujet à bien des accidents. Ici, les gens du quartier, mécontents de ce qu’on avait donné la préférence à un nom qui leur plaisait moins qu’un autre, arrachaient ces plaques ou les mutilaient, en effaçant le nom qu’elles portaient. Là, le propriétaire de la maison à laquelle on avait attaché, sans son consentement, une plaque nominative, la faisait disparaître, sous prétexte de faire réparer, ou gratter, ou badigeonner cette maison. Le lieutenant général de police crut devoir intervenir, et publia une ordonnance, en date du 30 juillet 1729, défendant d’endommager les plaques qu’on avait apposées aux deux extrémités de chaque rue, et enjoignant aux propriétaires des maisons où ces plaques seraient attachées, de faire mettre, en leur lieu et place, de grandes tables de pierre de liais, où seraient gravés en creux les noms des rues, dans le cas où ces propriétaires auraient à faire enlever lesdites plaques pour des travaux à exécuter aux façades de leurs maisons, ou bien si ces plaques avaient été détériorées par quelque cause que ce fût. Le continuateur de De La Mare constate, en 1738, que les propriétaires se prêtèrent volontiers à l’exécution de cette sage ordonnance et prirent même l’initiative de poser des plaques aux encoignures intermédiaires entre les deux extrémités de la rue[60]. Plusieurs de ces plaques sont aujourd’hui conservées au musée Carnavalet. Il y a quarante ans, on voyait encore, au coin de bien des rues de Paris, l’ancien nom gravé sur une pierre de liais encastrée dans le mur de la première maison de ces rues-là, car, depuis que la rue avait eu son nom inscrit sur la pierre, avec approbation du lieutenant de police, personne n’avait plus songé à changer ce nom officiel, si bizarre, si étrange, si incompréhensible qu’il pût être. Ces noms de rue séculaires se trouvaient ainsi placés sous la sauvegarde de la tradition.
Combien d’anciennes rues devaient leurs noms à des enseignes qui, la plupart, n’existaient plus depuis longtemps, mais dont quelques-unes étaient encore à la même place depuis deux ou trois siècles! Il n’est peut-être pas sans intérêt de rechercher aujourd’hui ces noms de rue, qui sont comme des épitaphes sur des tombeaux. Beaucoup de rues n’ont pas même laissé de trace, et c’est à peine si l’on parvient à préciser l’endroit qu’elles occupaient; mais il suffira de rappeler ici leurs noms, en rapprochant ces noms des enseignes qu’ils représentent et qui ont été quelquefois la cause de leur renommée populaire. Dans cette rapide nomenclature on verra que les enseignes et les rues qu’elles ont nommées vivent un peu plus longtemps que les simples mortels; en revanche, les unes et les autres sont oubliées encore plus vite que les hommes qui ont eu des enfants et des amis. On peut dire d’une enseigne fameuse et d’une rue plus ou moins fréquentée, qu’on supprime tout à coup, selon le bon plaisir du service de la voirie: Sic transit gloria mundi. Voici donc, par ordre alphabétique, quelles étaient et quelles sont encore les rues qui ont dû leurs noms à des enseignes[61]:
* Rue des Deux-Anges, quartier Saint-Germain-des-Prés. Deux images d’anges, placées aux extrémités de cette rue, lui avaient donné ce nom.
* Rue de l’Arbalète, quartier Saint-Benoît. Elle a pris son nom d’une enseigne de l’Arbalestre, qui était au coin de cette rue, nommée, au XIVᵉ siècle, rue des Sept-Voies, antérieurement à l’enseigne.
* Rue de l’Arbre-Sec, quartier du Louvre. Ce nom, que la rue portait déjà au XVᵉ siècle, lui venait d’une enseigne de maison, qu’on y voyait encore du temps de Sauval, près de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois.
Rue de l’Arche-Dorée, quartier Saint-Paul, ancien nom de la rue de l’Étoile: selon Jaillot, elle devait son nom à une enseigne de l’Arche, qui pendait à une maison appartenant à un sieur Dorée.
Rue Aumaire, quartier Saint-Martin-des-Champs. Cette rue se prolongeait jadis au-delà de la rue Frépillon et prenait, à cet endroit, le nom de rue de Rome, à cause de l’enseigne d’une maison.
Rue du Pont-aux-Biches, quartier Saint-Martin. Ce nom lui venait d’un petit pont ou ponceau, construit sur un égout, et d’une enseigne des Biches.
Rue du Bout-du-Monde, quartier Saint-Eustache. Ainsi nommée d’une enseigne en rébus, où l’on avait représenté un bouc, un duc, sorte d’oiseau, et un globe terrestre figurant le monde.
Rue de la Calandre, quartier de la Cité. «Le plus grand nombre des auteurs, disent Hurtaut et Magny, conviennent qu’elle a pris son nom d’une enseigne, mais ils ne s’accordent point sur la représentation de cette enseigne. Les uns disent que c’était un de ces insectes qui rongent le froment et qu’on nomme aussi charançon; les autres, une espèce de grive que les Parisiens appellent calendre; d’autres disent que c’est une espèce d’alouette, nommée calandre; d’autres enfin, que c’est une machine avec laquelle on tabise et on polit les draps, les étoffes de soie, et Sauval dit que c’est là la véritable origine du nom de cette rue.»
* Rue des Canettes, quartier du Luxembourg. Elle tire son nom de l’enseigne des Trois Canettes.
* Rue des Petits-Carreaux, quartier Saint-Denis. Elle tire son nom d’une enseigne qu’on y voyait encore à la fin du dernier siècle.
* Rue du Cherche-Midi, quartier de la Croix-Rouge. Selon Sauval, c’était le nom d’une enseigne, où l’on avait peint un cadran et des gens qui y cherchaient midi à quatorze heures. «Cette enseigne, ajoute-t-il, a semblé si belle, qu’elle a été gravée, et mise à des almanachs tant de fois, qu’on ne voyait autre chose. On en a fait un proverbe: Il cherche midi à quatorze heures, c’est un chercheur de midi à quatorze heures.» L’enseigne fut remplacée depuis par une enseigne sculptée en pierre, qui subsiste encore.
* Rue du Gros-Chenet, quartier Montmartre. L’enseigne d’une maison, située au coin de la petite rue Saint-Roch, lui avait donné son nom.
* Rue Cloche-Perce, quartier Saint-Antoine. Nom altéré de Cloche-percée, que la rue portait autrefois à cause d’une enseigne qu’on y voyait encore en 1636.
Rue du Cœur-Volant, quartier du Luxembourg. Elle devait son nom à une enseigne peinte, qui représentait un cœur avec des ailes, dit le Cœur volant.
Rue du Coq, quartier du Louvre. Cette rue a tiré son nom de la maison du Coq, qui avait pour enseigne un coq en bas-relief, armes parlantes de l’ancienne famille Le Coq.
Rue des Coquilles, quartier de la Grève. Elle fut ainsi nommée à cause de l’hôtel des Coquilles, situé en cette rue et décoré, sur la façade, de coquilles sculptées figurant l’enseigne de la maison; il existe encore, à l’alignement de la rue de Rivoli.
Rue de la Corne, quartier du Luxembourg. Ainsi nommée de la corne de cerf qui pendait pour enseigne d’une maison, au coin de la rue du Four.
* Rue du Croissant, quartier Montmartre. Une enseigne représentant la lune dans son croissant lui avait fait donner ce nom.
Rue de la Croix-Blanche, quartier Sainte-Avoie. Nom d’une enseigne.
* Rue du Cygne, quartier des Halles. Nom d’une enseigne au XIIIᵉ siècle.
Rue des Cinq-Diamants, quartier Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Nom de l’enseigne d’une maison de cette rue.
Rue de l’Écharpe, quartier Saint-Antoine. Nom d’une enseigne.
* Rue des Deux-Écus, quartier Saint-Eustache. Elle tire son nom de l’enseigne d’une maison.
* Rue de l’Épée-de-bois, quartier de la place Maubert. Nom d’une enseigne.
Rue de l’Étoile, quartier Saint-Paul. Elle doit son nom à l’enseigne d’une vieille maison qu’on appelait le Château de l’Étoile.
Rue de la Femme-sans-tête, quartier de la Cité. Elle avait pris son nom d’une enseigne satirique, qui représentait une femme sans tête, tenant à la main un verre de vin, avec cette légende: Tout en est bon.
* Rue des Quatre-Fils, quartier du Temple. Ainsi nommée à cause de l’enseigne des Quatre Fils Aimon, représentés, en costume de guerre, sur le même cheval.
Rue de la Fontaine, quartier de la place Maubert. Ainsi nommée de l’enseigne d’une maison.
Rue des Fuseaux, quartier Sainte-Opportune. Elle avait pris son nom de l’enseigne d’une maison, représentant trois fuseaux.
* Rue de la Harpe, quartier Saint-André-des-Arts. On l’appelait déjà, au XIIIᵉ siècle: vicus Citharæ. Son nom lui vient de cette enseigne, qu’on voyait encore, il y a un siècle, à la seconde maison à droite, au-dessus de la rue Mâcon.
* Rue de l’Hirondelle, quartier Saint-André-des-Arts. Ce nom lui vient de l’enseigne d’une vieille maison qu’on appelait l’hôtel de l’Arondale.
* Rue de la Huchette, quartier Saint-André-des-Arts. Ce nom lui vient de l’enseigne d’une maison au XIIIᵉ siècle.
Rue de la Lanterne, quartier de la Cité. Nom d’une enseigne, en 1397. Cette enseigne, qui était celle d’une maison située au coin de la rue des Marmousets, paraît avoir été mentionnée, en ces termes, dans la Taille de 1292: «Agnès, de la Lanterne, regrattière.»
* Rue du Petit-Lion, quartier du Luxembourg. Nom de l’enseigne du Petit Lion.
Rue des Trois-Maures, quartier Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Elle doit son nom à l’enseigne d’une auberge, fameuse au XVIᵉ siècle.
Rue du Petit-Moine, quartier de la place Maubert. Elle tirait son nom d’une enseigne.
Rue du Noir, quartier de la place Maubert. Cette rue devait son nom populaire à l’enseigne du More ou Maure.
* Rue des Oiseaux, quartier du Temple. Elle doit son nom à une enseigne.
* Rue du Paon, quartier Saint-André-des-Arts. Nom d’une enseigne. Il y avait dans le quartier de la place Maubert une autre rue du Paon, nommée aussi par une enseigne.
* Rue de la Perle, quartier du Temple. Elle devait son nom à l’enseigne d’un jeu de paume.
* Rue du Plat-d’étain, quartier Sainte-Opportune. Elle a pris son nom de l’enseigne d’un hôtel qu’on y voyait encore au XVIᵉ siècle.
Rue du Poirier, quartier Saint-Martin-des-Champs. Nom d’une enseigne.
* Rue des Prêcheurs, quartier des Halles. Ce nom lui a été donné, au XIVᵉ siècle, à cause de l’enseigne d’une maison qu’on appelait l’hôtel du Prêcheur.
Rue de Rats, quartier de la place Maubert. Nommée ainsi, dès le XIIIᵉ siècle, à cause d’une enseigne.
Rue du Roi-Doré, quartier du Temple. Ce nom lui vient d’un buste du roi Louis XIII, qu’on avait placé à l’entrée de cette rue et que le peuple appelait le roi doré, parce que ce buste était doré.
* Rue du Sabot, quartier Saint-Germain. Nom d’une enseigne. Cette rue s’était d’abord appelée rue de l’Hermitage, qui fut également le nom d’une enseigne.
Rue de Venise, quartier de la Cité. Nommée ainsi à cause d’une enseigne à la Ville de Venise.
* Rue des Quatre-Vents, quartier du Luxembourg. Nom d’une enseigne.
Ce n’étaient pas là les seules rues qui tirassent leurs noms des enseignes de maison ou de boutique, et l’on pourrait en citer un certain nombre d’autres qui sont évidemment nommées par les enseignes, quoique la tradition se taise à leur égard. Il était aussi tout naturel que le nom de la rue, emprunté à une enseigne, ne survécût pas à cette enseigne quand celle-ci avait disparu. Voici encore quelques rues signalées par J. de La Tynna comme ayant des noms qui provenaient également des enseignes[62].
Le pont aux Meuniers, qui traversait le grand bras de la Seine à côté du pont au Change, fut reconstruit à la fin du XVIᵉ siècle par un entrepreneur nommé Marchand, qui lui donna son nom; mais le peuple, qui baptisait volontiers les rues de Paris, changea le nom de ce nouveau pont et le nomma le pont aux Oiseaux, parce qu’on avait peint, sur la façade de chacune des maisons élevées de chaque côté dudit pont, un oiseau différent pour servir d’enseigne.
La rue du Chaudron, dans le faubourg Saint-Martin, devait son nom à une enseigne qui existait encore en 1816.
* La rue de la Clef, dans le quartier Saint-Médard, avait pris ce nom d’une enseigne de maison à la fin du XVIᵉ siècle.
Le passage de la Croix-Blanche, dans la rue Saint-Denis, était ainsi nommé à cause d’une enseigne.
* La rue de l’Éperon, quartier Saint-André-des-Arts, avait porté successivement plusieurs noms, avant le dernier, qui lui vint d’une enseigne, en 1636.
La place des Trois-Maries, sur le quai de l’École, portait ce nom, dès 1554, à cause de l’enseigne d’une maison.
Le passage de la Marmite, dans la rue des Gravilliers, avait le nom d’une enseigne, qu’on voyait encore, en 1816, rue Phelipeau, en face de ce passage.
* La rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur, dans la rue Saint-Denis, avait subi de nombreuses variations de nom, dans lesquelles le lion se trouvait toujours, pour rappeler l’enseigne d’une maison, qui subsiste encore au nº 4 et représente un lion sculpté au-dessus de la porte.
Le passage du Panier-Fleuri, dans le cul-de-sac des Bourdonnais, portait le nom de l’enseigne d’un marchand de vin voisin.
* La rue Servandoni, quartier Saint-Sulpice, eut d’abord deux noms, provenant l’un et l’autre de deux enseignes: rue du Pied-de-biche et rue du Fer-à-cheval.
La rue du Pot-de-fer, quartier Saint-Sulpice, devait aussi son nom à une enseigne, comme une autre rue du quartier Saint-Marceau, laquelle avait pris, en 1586, le même nom, à cause d’une enseigne analogue.
Le passage et la cour du Puits-de-Rome, dans la rue des Gravilliers, étaient ainsi nommés, parce que l’enseigne d’une maison voisine leur avait donné ce nom-là. C’est ainsi que, dans la rue Montorgueil, le passage du Saumon conserve encore le nom de l’ancienne enseigne de la maison qui lui sert d’entrée.
Il y avait, au XIVᵉ siècle, dans la rue Saint-Denis, une ruelle de l’Ane-Rayé, qui devint le cul-de-sac des Peintres. L’enseigne de l’Ane rayé représentait un zèbre.
* La rue Cloche-Perce, qui devait son nom, comme nous l’avons dit, à l’enseigne de la Cloche percée, eut à subir, pendant huit ou dix ans, du temps de Sauval, un changement de nom, par le fait d’une autre enseigne de la Grosse Margot, «qu’avoit mis là un tavernier fameux pour son bon vin»; on l’avait nommée rue de la Grosse-Margot[63].
Au reste, les rues de Paris, au moyen âge, changeaient si souvent de noms, par suite de changement d’enseignes qui avaient la vogue à tour de rôle, qu’il est maintenant bien difficile de constater topographiquement la place de ces rues. Il en est une que Hurtaut et Magny n’ont pas mentionnée et qui ne figure pas, à son ordre alphabétique, dans le Dictionnaire de J. de La Tynna, quoique ce dernier l’ait citée, sans aucun détail, à l’article de la rue de la Petite-Truanderie, dans le quartier Montorgueil. C’est, en effet, le nom de cette rue de la Petite-Truanderie, qui fut métamorphosé, à cause d’une enseigne, vers le milieu du XVIIᵉ siècle, et qui devint, tant que dura l’enseigne, la rue du Puits-d’Amour. Ce puits public existait encore, dans cette rue, quoique à demi ruiné, du temps de Sauval, qui dit y avoir vu tirer de l’eau. On lisait, sur la margelle, cette inscription en lettres gothiques:
C’était quelque amoureux, sans doute, qui avait fait réparer le vieux puits, en souvenir de la triste aventure qui rendit ce puits célèbre, sous le règne de Philippe-Auguste, quand Agnès Hellebic s’y précipita par désespoir d’amour. Depuis lors, les amants se donnaient rendez-vous au Puits d’Amour. «Avec le temps, dit Sauval, son nom a passé à une maison proche de là, et comme ce nom a paru galant à un marchand qui la loue, il a fait repeindre l’enseigne et l’a rehaussée de couleurs fort vives, et même, afin de mieux représenter la fable, il y a figuré un puits, tout entouré de belles filles et de jeunes garçons, avec un petit Amour qui décoche des flèches sur eux, et ces paroles au bas: Au Puits d’Amour. Or, comme d’autres marchands ont trouvé cette enseigne fort à leur gré, et d’autant plus qu’ils s’imaginent que les enseignes plaisantes, ou qui se font remarquer, attirent les chalands, les uns l’ont tout à fait copiée, les autres se sont contentés de l’imiter[64].»
LE plus grand nombre des enseignes étaient des tableaux, peints plus ou moins naïvement, et cela, dès les premiers temps de l’usage des enseignes de marchand. On peut dire avec certitude que toute enseigne pendante était peinte sur bois, à l’exception de quelques enseignes ouvrées en fer, dont le poids pouvait être supporté par la potence à laquelle on suspendait l’enseigne. Quant à ces peintures, elles devaient être généralement exécutées d’une manière convenable, car la corporation des peintres, comme toutes les corporations de métier, exerçait une rigoureuse surveillance sur les ouvrages que ses membres seuls, ayant droit et privilège de maîtrise, se chargeaient d’exécuter eux-mêmes ou de faire exécuter, sous leur responsabilité, par leurs compagnons et leurs apprentis; voilà pourquoi un maître peintre, si habile et si célèbre qu’il fût, ne refusait jamais des travaux de peinture décorative, qu’on pouvait croire indignes de lui. Le même artiste qui peignait des fresques pour les églises et les hôtels avec un réel talent ne dédaignait pas de peindre des enseignes pour les marchands. Nous n’avons pas cependant de document écrit que nous puissions citer à l’appui de cette assertion plausible et presque incontestable, car il ne nous est resté aucune de ces enseignes du XVᵉ et du XVIᵉ siècle, que nous attribuons au pinceau des artistes de la confrérie de Saint-Luc plutôt qu’à la brosse maladroite de quelques ignorants barbouilleurs. Dans le Compte de l’ordinaire de la Prévôté de Paris, année 1463, nous trouvons le nom de Jean de Boulogne, dit de Paris, qui avait fait «un écu de France, peint à l’huile, de fin or et azur, mis et assis sur l’entrée de la porte de l’hôtel du Roi, près des Tournelles.» Or, cet écu de France n’était autre qu’une enseigne, et le peintre Jean de Boulogne, dit de Paris, paraît être le fameux Jean de Paris, alors bien jeune, qui était originaire de Lyon, mais qui se serait intitulé Jean de Boulogne, parce qu’il avait étudié son art dans l’atelier d’un bon peintre bolonais[65].
Nous ne parlerons donc ici que des enseignes exécutées par des sculpteurs, des ferronniers, des plombiers, des tailleurs en bois, des potiers en terre et des émailleurs. Quelques ouvrages de ces artistes ou artisans sont venus jusqu’à nous et peuvent du moins servir de témoignage pour attester l’existence d’une foule d’enseignes de la même espèce. Nous avons déjà dit que la plupart des enseignes de maison devaient être sculptées et, par conséquent, adhérentes au mur. On ne saurait supposer, en effet, qu’un bas-relief en pierre ou même en terre cuite ait pu se suspendre à une potence, si forte qu’on l’eût faite en vue de soutenir un pareil poids. Les spécimens de ces enseignes sculptées qui subsistent encore dans Paris, après tant d’années et surtout après tant de démolitions successives, ne nous donnent qu’une idée très insuffisante de ce que pouvaient être les belles enseignes de cette espèce, dues à des sculpteurs de premier ordre; car les imagiers du XVᵉ siècle, qui travaillaient la pierre avec tant d’adresse et qui façonnaient une multitude de petites figures d’anges et de saints pour les églises gothiques, étaient certainement les mêmes qui exécutaient les enseignes sculptées des maisons et des boutiques.
La rue de la Harpe devait son nom à une de ces enseignes sculptées, et cette enseigne s’y voyait encore vers la fin du siècle dernier, au dire de Jaillot[66], sur la façade «de la seconde maison, à droite, au-dessus de la rue Maçon». A. Berty, dans son étude sur les Enseignes de Paris avant le dix-septième siècle, n’a pas admis l’opinion de Jaillot. «Cette maison de la Harpe, située près de la rue Maçon (et qui a disparu il y a une centaine d’années), dit-il, n’est pas la même que le domus ad Citharam, qui a donné son nom à la rue et qu’on trouve mentionné au XIIIᵉ siècle.» Mais A. Berty ne nous dit point à quel endroit de la rue était l’enseigne de la Cithare, à cause de laquelle la rue avait été nommée vicus Citharæ dans un contrat de 1247, et en 1272 rue du Harpeur ou vicus Regnialdi citharistæ, dans le Cartulaire de la Sorbonne. Alfred de Bougy[67] semble avoir voulu plaisamment mettre dos à dos les deux savants archéologues parisiens, en cherchant ailleurs la maison qui portait l’enseigne primitive de la rue: «Serait-ce par hasard, dit-il, la maison placée à l’angle des rues de la Harpe et Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, où l’enseigne du marchand de vin figure (en bois peint) le saint roi David jouant de la cithare?» Alfred de Bougy savait bien que la vieille rue Saint-Hyacinthe avait été ouverte en dehors de l’enceinte de Philippe-Auguste et que le roi David ne pouvait en aucun cas être confondu avec Regnault le Harpeur ou le Cithariste.
L’enseigne en pierre sculptée qui avait donné son nom à la rue de la Calandre, dans la Cité, représentait probablement un grillon sous une forme monstrueuse, car dès l’année 1280 la rue avait pris le nom de Kalendra ou Calandre; on appelait ainsi autrefois le grillon, qui était l’hôte habituel du four banal et qui faisait un bruit perçant et continuel, après la cuisson du pain. On l’appelle aujourd’hui cafard à Paris, où il infeste les fournils des boulangers. Ménage voulait que cette enseigne eût représenté d’abord une alouette, que l’on nommait aussi Calandre. «La rue de la Calandre de Paris, dit-il, a pris son nom d’une calandre qui y pendoit pour enseigne[68].» Sauval se serait-il donc trompé en supposant que le nom de la rue venait de la machine de bois, nommée calandre, qui sert à polir et à calandrer les draps et les étoffes? «Vers le milieu de cette rue, dit-il, pend une enseigne, à demi rompue, où cette grande machine est peinte..., et pour moi, je m’étonne que l’abbé Ménage ait dit qu’elle devoit son nom à une enseigne d’alouette[69].» En effet, la rue de la Calandre était voisine de la Vieille Draperie. L’enseigne sculptée de la Calandre avait disparu alors, mais on en a vu longtemps encore, jusque vers 1860, une de la même époque, celle des Trois Poissons, sculptée dans un médaillon, sur la façade d’une maison de la rue de la Saunerie, nº 14, près du quai de la Mégisserie[70].
La rue de la Licorne, qui ne prit ce nom qu’au XVᵉ siècle, quand on y montra une prétendue licorne vivante, s’appelait auparavant, dès le XIVᵉ siècle, rue des Obloiers, parce que c’était dans cette rue que se fabriquaient les oblées ou oublies, qui ne sont autres que ces minces cornets de plaisir qu’on vend, le soir, dans les rues. Les marchandes de plaisir ont succédé aux oublayeurs et oublieux du moyen âge. Ces derniers avaient laissé sur un mur, dans la rue de la Licorne, un souvenir de leur industrie pâtissière: c’était l’enseigne sculptée de la Gerbe de blé, car l’oublie était faite avec de la fleur de farine. Quant à l’enseigne de la Licorne, qui perpétuait le nom de la rue, la tradition ne dit pas si elle était peinte ou sculptée.
L’enseigne sculptée de la rue du Cherche-Midi n’est pas certainement celle qui avait donné son nom à la rue où elle se trouve. Sauval ne parle pas de cette enseigne sculptée, mais d’une autre qui était peinte, que l’enseigne actuelle a sans doute remplacée. Cette dernière, qui fait corps avec la maison du nº 19, forme un médaillon suspendu au milieu d’un encadrement d’architecture: il représente un astronome en costume antique traçant un cadran solaire sur une tablette que lui présente un petit génie. On lit au-dessous: Au Cherche-Midi. Cette sculpture, bien composée et bien exécutée, paraît être du XVIIIᵉ siècle.