[Image non disponible.]

Chaque cabaret rassemblait en quelque sorte sous son enseigne un fidèle bataillon de buveurs et de goinfres. Les amoureux dînaient et soupaient à l’Écharpe, qui donna son nom à une petite rue du quartier du Marais; les friands de l’ordre des Coteaux, c’est-à-dire les vrais connaisseurs en toutes sortes de vins, tenaient leurs assises chez Lamy, aux Trois Cuillères, rue aux Ours; les gros mangeurs faisaient bombance chez Martin, aux Torches, près du cimetière Saint-Jean; d’autres à la Galère, rue Saint-Thomas-du-Louvre; d’autres enfin, chez l’hôte du Chêne vert, à la porte de l’Enclos-du-Temple. Les comédiens et les gens de théâtre, qui ne frayaient pas volontiers avec le commun du public, avaient leurs cabarets attitrés, où ils se trouvaient à leur aise entre eux; c’étaient: pour ceux du Palais-Royal, avant la mort de Molière, le cabaret des Bons Enfants, dans la rue du même nom, et son voisin le cabaret l’Alliance, où le comédien Champmeslé allait toujours, lors même que son théâtre fut transporté rue Guénégaud. Les cabarets s’étaient multipliés autour de l’Hôtel de Bourgogne, jusque vers les places de Montorgueil; il y avait là un cabaret fameux, au Croissant, comme dit l’auteur anonyme de l’Ode à la louange de tous les cabarets. Quand la troupe de l’Hôtel de Bourgogne, réunie à celle du Palais-Royal, vint s’établir, en 1680, dans la rue Guénégaud, ces cabarets, surtout ceux des Deux Faisans et des Trois Maillets, ne chômèrent pas et prospérèrent davantage, les comédiens italiens ayant remplacé les comédiens français. Le théâtre du Palais-Royal, occupé alors par l’Académie royale de musique, que Lully y avait transportée du faubourg Saint-Germain, fournissait de nouveaux habitués, à l’Épée de Bois, de la rue de Venise, taverne adoptée par les musiciens et les danseurs. Quiconque allait d’habitude au cabaret voulait s’y rencontrer avec ses pairs et compagnons; ainsi les maîtres ès arts et autres membres du corps universitaire avaient leurs agapes pédantesques au cabaret de la Corne, transféré de la rue des Sept-Voies à la place Maubert; aux Trois Entonnoirs, près des Carneaux, et surtout à l’Écu d’Argent. Les moines, les prêtres même ne craignaient pas d’entrer au cabaret, et surtout au Riche laboureur, dans l’enclos de la Foire Saint-Germain, et à la Table Roland, dans la Vallée de Misère, près du Châtelet.

Mais il faut nous arrêter à la fin du XVIIᵉ siècle, pour ne pas refaire notre Histoire des Hôtelleries et Cabarets, à laquelle nous renvoyons le lecteur, et nous terminerons ce chapitre, déjà trop long, par une simple nomenclature empruntée au Livre commode des Adresses de Paris en 1691 et 1692, en ne citant que les cabarets dont le sieur de Blegny a mentionné les enseignes. Nous avons déjà parlé de plusieurs de ces cabarets, renommés pour les vins fins et pour la bonne viande; mais leur rappel, dans le Livre commode, prouvera qu’ils n’avaient rien perdu, à la fin du XVIIᵉ siècle, de leur réputation bachique et culinaire; nommons donc Lamy, aux Trois Cuillères, rue aux Ours; Loisel, aux Bons Enfants, près le Palais-Royal; Fitte, au Grand Louis, rue Bailleul; Berthelot, à la Conférence, rue Gervais-Laurent; Dumonchel, au Soleil d’Or, rue Saint-André; Dutest, à la Corne, rue Galande; de Sercy, à la Petite Galère, rue de Seine, etc. Mais déjà les cabarets du bon ton ne s’intitulaient plus que traiteurs, tout en conservant leurs enseignes plus que séculaires; il n’y eut bientôt des cabarets que pour le peuple, et ceux où les gens du monde s’aventuraient encore quelquefois pour faire la débauche étaient aux Porcherons, à la Courtille, au Port-à-l’Anglais, à la Salpêtrière, etc. Ce fut alors que les cafés prirent naissance à Paris, et ils se distinguèrent des cabarets en se refusant toute espèce d’enseigne.

X

ENSEIGNES DES BARBIERS, DES ÉTUVISTES, DES CHIRURGIENS, DES APOTHICAIRES ET DES MÉDECINS.

IL n’y a pas d’enseignes de métiers qui aient donné lieu à plus de débats, à plus de conflits, à plus de procès que les enseignes des barbiers, car les barbiers ont été en querelle permanente avec les chirurgiens, les étuvistes et même les médecins. Leur corporation était sans doute très ancienne, mais leurs statuts primitifs étant tombés en désuétude au XIVᵉ siècle, le roi Charles V leur en donna de nouveaux en 1362, lesquels furent confirmés seulement en 1371 par lettres patentes adressées au prévôt de Paris[126]. Voici l’analyse des articles V et VI de ces statuts de la communauté des barbiers de la ville de Paris. «Ils ne pourront exercer leur métier, si ce n’est pour saigner et pour purger, les cinq fêtes de Notre-Dame, les jours de saint Cosme et saint Damien, de l’Épiphanie et des quatre fêtes solennelles. Ils ne doivent pas pendre leurs bassins les jours de fête qui suivent les fêtes de Noël, de Pâques et de la Pentecôte, sous peine de cinq sous d’amende, savoir: deux sous pour le roi, deux sous pour le maître et un sou pour le garde ou lieutenant du métier.» Ces bassins, que les barbiers ne devaient pas pendre à leurs boutiques, en certains jours de fête, sous peine d’amende, étaient les armes parlantes de leur métier, et, par conséquent, leur enseigne. Cette enseigne-là était donc mobile et alternative ou journalière, puisqu’on devait la décrocher à certains jours. Mais les barbiers avaient une autre enseigne fixe et stable, qui n’était jamais mieux à sa place que les jours de fête religieuse, puisque c’était l’image de saint Louis, leur patron.

Le Livre des Métiers, d’Étienne Boileau, prévôt de Paris sous le règne de saint Louis, donne les statuts des estuveurs ou baigneurs, et ne mentionne pas ceux des barbiers, qui n’avaient pas le droit d’exercer leur métier dans les étuves; mais, dès cette époque, les barbiers, du moins quelques-uns, s’occupaient de chirurgie et de tout ce qui constituait la médecine manuelle, que les mires ou médecins proprement dits dédaignaient de pratiquer eux-mêmes, notamment la saignée et le pansement des clous, bosses, apostumes et autres plaies. Charles V compléta en ce sens les statuts des barbiers par son ordonnance du 3 octobre 1372, où il déclarait que les pauvres n’avaient pas les moyens de recourir aux chirurgiens, qui sont gens de grand état et de grand salaire. Par une ordonnance de 1383, Charles VI augmenta et confirma les privilèges des barbiers au point de vue chirurgical. Des lettres patentes de Charles VII, datées de juin 1444, achevèrent de transmettre aux barbiers une partie des attributions de la chirurgie, et leur permirent en quelque sorte de faire ouvertement concurrence aux chirurgiens. Les barbiers avaient ajouté déjà aux armes parlantes de leur métier celles de la chirurgie, c’est-à-dire les trois palettes peintes en rouge, qu’ils suspendaient à leurs bassins professionnels. La palette était une petite écuelle de métal destinée à recevoir le sang dans les saignées et pouvant contenir environ quatre onces de ce sang, qu’on mesurait, pour ainsi dire, en le tirant de la veine. On comprend les discussions et les contestations, auxquelles ces trois palettes et ces bassins fournissaient des prétextes continuels, qui amenèrent quantité de procès entre la communauté des barbiers et le collège des maîtres chirurgiens.

Nous n’avons à nous occuper que des enseignes de l’un et de l’autre corps de métier, lesquelles furent en cause dans ces procès débattus au Parlement, et qui avaient souvent donné lieu à des jugements de simple police pour contravention; car, par un arrêt du 26 juillet 1603, le Parlement avait autorisé les barbiers à s’intituler: maîtres barbiers-chirurgiens, et à faire figurer dans leurs enseignes les bassins ou plats à barbe et les trois palettes de la saignée; mais, parmi les barbiers, beaucoup n’avaient pas subi l’examen d’anatomie et de chirurgie pratique, qu’ils étaient tenus de passer devant les maîtres-jurés de la communauté pour avoir le droit de saigner et de panser les pauvres malades; ceux-là ne devaient donc pas, sous peine d’amende, arborer les trois palettes emblématiques au-dessous de leurs bassins. Quant aux maîtres barbiers-chirurgiens, ils se permirent de changer quelque chose à leur qualification, et ils s’intitulaient, de leur autorité privée, sur leurs enseignes, chirurgiens-barbiers, ce qui fut matière à nouveaux procès, après lesquels les barbiers durent se contenter du titre de barbiers-chirurgiens. En revanche, les chirurgiens eurent, à leur tour, des procès à soutenir contre les barbiers, qui les accusaient de contrefaire leur enseigne professionnelle et de prendre indûment quelquefois le titre de barbier; les chirurgiens, qui saignaient comme les barbiers, prétendaient aussi faire la barbe comme eux: ces chirurgiens-là n’étaient que des barbiers-chirurgiens; ils avaient des enseignes, de même que les barbiers, et des enseignes presque semblables. Le cas était épineux, la question difficile à résoudre, car les chirurgiens produisaient des lettres patentes du roi Jean, en date du 5 avril 1353, qui les autorisaient à raser et saigner, avant que les barbiers eussent obtenu du roi Charles V leurs statuts, qui n’avaient d’analogie que sur ces deux points. Les chirurgiens pouvaient donc pendre des bassins à leur porte, comme enseigne de leur profession, et, en outre, des boîtes d’onguents qui ressemblaient assez aux palettes des barbiers. On plaida, on replaida, et le Parlement, reconnaissant que le droit des chirurgiens à prendre des bassins pour enseigne était antérieur à celui des barbiers, déclara que ces derniers n’en auraient pas moins, par leurs statuts, l’entière possession de leurs bassins et de leurs palettes d’enseigne. Mais, pour établir une juste distinction entre les chirurgiens et les barbiers, il fut décidé, par un nouvel arrêt, que les chirurgiens auraient des bassins de cuivre avec trois boîtes, et les barbiers, des bassins d’étain ou de plomb avec trois palettes[127].

Les chirurgiens renoncèrent eux-mêmes à toute espèce d’enseigne, lorsqu’ils eurent exclu de leur corps les chirurgiens-barbiers et les chirurgiens-apothicaires; les barbiers reprirent alors possession de leurs bassins et de leurs palettes de cuivre. Monteil, dans son Histoire des Français de divers états[128], avait fait dire à un maître chirurgien, dès le XVᵉ siècle: «Le public devrait bien distinguer leurs enseignes des nôtres, en bas desquelles ne pendent pas des plats à barbe, mais des boîtes; le public devrait bien aussi ne pas ignorer que nous sommes maîtres chirurgiens jurés.»

Les barbiers n’étaient plus que chirurgiens lorsque la mode voulait qu’on portât la barbe longue; mais ils redevenaient barbiers dès que l’on en revenait à couper la barbe. De là sans doute les alternatives de misère et de fortune de la barberie. On peut voir, d’après la Taille de 1492, que les barbiers de Paris étaient au nombre de 151, et comme chacun d’eux avait à payer pour sa part 8 à 12 sous, ce qui était comparativement une imposition assez élevée, on peut en conclure qu’ils faisaient assez bien leurs affaires à cette époque[129]. Tous, il est vrai, n’étaient pas aussi habiles, malgré les promesses de leurs enseignes. Ainsi, vers 1500, Pierre Gringore les traitait assez mal, dans son poème des Faintises du monde qui règne, où il dit avec dédain:

Tel pend à son huys le bassin,
Qui ne sauroit raire (raser) une chièvre.

C’est que sous le règne de Charles VIII les Français avaient rapporté des guerres d’Italie l’habitude de laisser croître leur barbe. Cette habitude persista toujours, avec les guerres d’Italie, sous Louis XII et sous François Iᵉʳ, qui avait inauguré la mode des grandes barbes. Il y eut alors plus de chirurgiens que de barbiers, quoiqu’une bien singulière mode fût aussi venue d’Italie en ce temps-là. Hommes ou femmes se rasaient ou se faisaient raser impitoyablement tout le poil du corps, comme nous l’apprend ce rondeau, qui constate l’étrange service qu’on réclamait des barbiers:

Povres barbiers, bien estes morfonduz
De veoir ainsi gentilshommes tonduz,
Et porter barbe; or, avisez comment
Vous gaignerez, car tout premièrement
Tondre et saigner, ce sont cas défenduz.
De testonner on n’en parlera plus:
Gardez ciseaux et razouers esmouluz,
Car désormais vous fault vivre autrement,
Povres barbiers.
J’en ay pitié, car plus comtes ni ducz
Ne peignerez, mais, comme gens perduz,
Vous en irez besongner chaudement
En quelque estuve, et là gaillardement
Tondre maujoinct ou raser priapus,
Povres barbiers[130].

Ce rondeau prouve que, malgré les prescriptions des anciens statuts, les barbiers du temps de François Iᵉʳ pouvaient exercer leur métier dans les étuves, de telle sorte qu’ils s’intitulaient alors barbiers-étuvistes. Mais les barbiers devaient avoir plus tard leur revanche, et Mercier disait, en 1782, dans son Tableau de Paris: «Douze cents perruquiers, maîtrise érigée en charge, et qui tiennent leurs privilèges de saint Louis, emploient à peu près six mille garçons. Deux mille chamberlans font en chambre le même métier, au risque d’aller à Bicêtre; six mille laquais n’ont guère que cet emploi. Il faut comprendre dans ce dénombrement les coiffeuses. Tous ces êtres-là tirent leur subsistance des papillotes et des bichonnages.» Il y avait donc, à Paris, en 1782, 1200 perruquiers, c’est-à-dire barbiers, car dès lors l’usage des perruques tendait à disparaître; or, ces barbiers exerçaient leur métier dans douze cents boutiques, peintes en bleu d’azur, couleur de la livrée du roi saint Louis, et ces douze cents boutiques portaient chacune l’enseigne pendante des deux bassins de cuivre, accompagnés de trois palettes.

Le perruquier, né malin, comme le vaudeville, agrémentait souvent son enseigne de devises et de vers, plus ou moins mal orthographiés, dans le goût de cette inscription, copiée sur la boutique d’un perruquier du village de Sarcelle:

La Nature a doné à l’homme la barbe et les cheveux,
Ici on les coupe toutes deus.

Les barbiers auraient mieux fait de s’en tenir à l’inscription qu’on leur avait permis de placer sur leurs boutiques, lorsqu’ils furent érigés en corps de métier, en 1674: Céans on fait le poil proprement, et on tient bains et étuves. Ils s’intitulaient, dans leurs lettres de maîtrise: Barbiers, baigneurs, étuvistes et perruquiers; ils ne se mêlaient plus de chirurgie, mais ils avaient le droit de vendre, en gros et en détail, des cheveux et toutes sortes de perruques, de poudre, de savonnettes, de pommades, de pâtes de senteurs et d’essences[131].

[Image non disponible.]
AU TEMPS PERDU

Les barbiers, de tous temps, furent plaisants et facétieux; ils le montraient bien, même jusque sur les enseignes, dont l’invention leur appartenait. De cette catégorie fut l’enseigne qu’on voyait naguère dans la cour du Dragon et qui représentait une femme essayant de débarbouiller un nègre, avec cette inscription philosophique: Au temps perdu.

Les chirurgiens, après d’interminables procès soutenus contre les barbiers, furent en querelle pendant de longues années avec les médecins, et sans doute avec les épiciers, puisqu’ils vendaient, en vertu de leurs statuts, des drogues et des onguents, comme les apothicaires, qui avaient été incorporés dans la communauté des épiciers, mais qui ne se laissèrent pas absorber par cette corporation, ainsi que le prouve le long procès qu’ils intentèrent à Guy Patin et qui ne tourna pas à leur profit. Ils s’étaient alors séparés, bon gré mal gré, des épiciers, et quoiqu’ils eussent le même patron que leurs anciens confrères qui s’étaient mis sous la protection de saint Nicolas, ils avaient adopté pour enseigne le serpent d’Esculape. Ils y joignaient sans doute des inscriptions latines, pour relever leur profession. Les chirurgiens avaient recours quelquefois à ce procédé, lorsqu’ils ne craignaient pas d’imiter les marchands, en se donnant le luxe d’une belle enseigne peinte. Tel était ce chirurgien demeurant à Paris, près de Saint-Martial, lequel avait fait peindre un tableau de la Charité de saint Louis, pour s’en faire une enseigne, et qui obtint de l’amitié de Santeuil[132] ce distique, qu’il fit graver en lettres d’or, au-dessous de son tableau, destiné à braver la haineuse jalousie des médecins:

Ne medicus adhibere manus dubitaveris ægro,
Admonet hæc pieta regias, teque docet.

Au reste, les médecins eux-mêmes ne dédaignaient pas de sacrifier parfois à la vanité de l’enseigne. Le médecin Mouriceau, qui fit, en 1681, le Traité des femmes grosses, donnait ainsi son adresse, à défaut de l’adresse de son libraire: Paris, chez l’Auteur, au milieu de la rue des Petits-Champs, à l’enseigne du Bon Médecin. Au XVIIIᵉ siècle, médecins et chirurgiens se seraient crus déshonorés s’ils avaient mis des enseignes sur la façade des maisons qu’ils habitaient, mais ils avaient des adresses imprimées et gravées, qu’ils distribuaient dans leur quartier. Nous ne citerons que la suivante, finement gravée par Chalmandrier, d’après un dessin de Marillier, qui l’avait enjolivée de bouquets de roses et surmontée d’un groupe d’amours sérieusement occupés à se soigner les dents: Le sieur Delafondrée, chirurgien dentiste, seul élève associé de M. Fauchard, rue et près les Grands Cordeliers.

La plupart des dentistes, n’étant pas chirurgiens, caractérisaient du moins leur profession par des armes parlantes, qui n’étaient autres que des dents énormes, ou, plus modestement, par des râteliers de belles dents blanches à faire envie aux pauvres édentés; ce qui se voyait encore de nos jours, au Palais-Royal, dans les tableaux dentaires de Désirabode.

Nous avons trouvé aussi plusieurs adresses gravées, avec des attributs et des emblèmes agréables qui recommandaient des boutiques d’apothicaires, avant que ces indispensables auxiliaires de la médecine se fussent métamorphosés en pharmaciens. Nous nous arrêterons de préférence à une enseigne sculptée, et très élégamment sculptée, qu’on voit encore rue Saint-Denis et qui porte cette légende: Au Mortier d’Argent. Son voisin le Centaure, dont nous avons donné le dessin page 85, et le Bon Samaritain, de la rue de la Lingerie, sont des enseignes de marchands droguistes.

[Image non disponible.]
LE MORTIER D’ARGENT, RUE SAINT-DENIS

XI

ENSEIGNES DES IMPRIMEURS ET DES LIBRAIRES

M. L.-C. Silvestre a publié en 1867 un bien curieux ouvrage[133] en recueillant seulement les marques des imprimeurs et des libraires du XVIᵉ siècle, et cet ouvrage s’augmenterait de plusieurs volumes, si l’on s’avisait de rechercher l’origine et le sens de ces marques, qui étaient souvent énigmatiques et difficiles à expliquer. Les marques qui figuraient ordinairement dans les livres imprimés aux XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, soit à la fin du texte, soit sur le titre du volume, servaient souvent d’enseignes aux imprimeurs et aux libraires, mais non d’une manière absolue et générale, car, dans bien des cas, la marque n’avait aucune analogie avec l’enseigne, qui était celle de la maison dans laquelle s’établissait l’imprimeur ou le libraire. Un ouvrage spécial et complet sur les marques et les enseignes des imprimeurs de Paris était donc un travail de bibliographie très intéressant, et nous ne sommes pas étonné que plusieurs érudits y aient songé avant M. Silvestre. «On m’a fait lire, dit Jean-Bernard Michault, de Dijon[134], l’ouvrage manuscrit de votre jeune auteur sur les enseignes et les vignettes emblématiques des imprimeurs. M. de La Monnoye m’a dit autrefois qu’un de ses amis avoit travaillé sur la même matière.»

Les deux ouvrages annoncés par La Monnoye et Michault n’ont jamais paru.

Nous n’avons pas à nous occuper ici des marques proprement dites; nous nous bornerons à relever celles qui ont un rapport direct avec notre sujet, et à faire connaître sommairement la plupart des enseignes de l’imprimerie et de la librairie, depuis l’année 1470 jusqu’au règne de Henri II, en 1574[135].

L’invention de l’imprimerie remonte certainement à 1440, et peut-être au delà, mais elle ne fut introduite en France qu’en 1470, par un prieur de Sorbonne, Jean de la Pierre, qui fit venir d’Allemagne trois imprimeurs, Martin Krants, Ulric Gering et Michel Friburger, pour imprimer sous ses yeux plusieurs ouvrages théologiques. Ces trois Allemands avaient apporté avec eux leur matériel d’imprimerie, caractères mobiles, presses et outillage typographique. Ce fut dans la maison de Sorbonne, où ils étaient logés, qu’ils imprimèrent leur premier livre, intitulé: Epistolæ Gasparini Pergamensis, petit volume in-4º. Ce volume ne portait pas encore de marque, et leur atelier, installé dans les bâtiments de la Sorbonne, n’avait pas, ne pouvait pas avoir d’enseigne. Ils en prirent une, en 1475, quand ils transportèrent leur imprimerie dans la rue Saint-Jacques, près les charniers de l’église Saint-Benoît, et cette enseigne, le Soleil d’Or, ne fut pas mise, comme marque, sur les livres qu’ils imprimèrent, quoiqu’ils n’oubliassent pas de la mentionner dans leur adresse.

Les trois premiers imprimeurs travaillaient encore dans le local de la Sorbonne, lorsque Pierre Cesaris et Jean Stol, qui venaient des Pays-Bas, s’établirent rue Saint-Jacques, près les Jacobins, à l’enseigne du Soufflet vert. C’est là qu’ils imprimèrent, en 1473, le Manipulus Curatorum. Pierre Cesaris fut un des quatre premiers libraires-jurés. Leur établissement dans la rue Saint-Jacques, au centre du quartier de l’Université, prouve qu’ils avaient voulu se placer sous les auspices du corps universitaire, pour faire concurrence aux scribes et aux libraires, qui copiaient et vendaient, en ce même quartier, des livres manuscrits. Ces scribes et ces libraires n’avaient pas de boutiques, mais ils attachaient aux fenêtres de leur domicile de longs rouleaux, sur lesquels étaient annoncés les livres qu’ils offraient en vente[136]. On comprend que l’industrie des écrivains, qui avait prospéré pendant le moyen âge, ne put soutenir la concurrence redoutable de l’imprimerie, et que les libraires, qui s’étaient mis alors en boutique avec des enseignes semblables à celles de tous les marchands, vendirent cent fois plus de livres imprimés qu’ils n’avaient vendu de livres manuscrits. Le nombre de ces libraires s’accrut considérablement, à mesure que les livres se multipliaient avec les progrès de l’imprimerie. Nous devons nous borner à citer ceux de ces libraires qui faisaient imprimer des livres avec leurs noms et leurs marques.

Pierre Le Caron, qui imprima en 1474 un des premiers livres français: l’Aiguillon de l’Amour divin, de saint Bonaventure, traduit par Jean Gerson, demeurait rue Quinquampoix, à l’enseigne de la Rose blanche; il alla loger ensuite rue Neuve-Saint-Merry, à l’enseigne des Rats; puis, rue de la Juiverie, à l’enseigne de la Rose. Pasquier Bonhomme, qui publia les Grandes Chroniques de France, en trois volumes in-folio, imprimés en son hôtel, rue Neuve-Notre-Dame, avait pour enseigne l’Image de Saint Christophe.

Antoine Vérard, un des plus habiles et des plus actifs imprimeurs de son temps, puisqu’il imprima ou fit imprimer plus de cent ouvrages in-folio et in-quarto, avec des figures sur bois, demeura d’abord, et jusqu’en 1499, sur le pont Notre-Dame, à l’enseigne de Saint Jean l’Évangéliste; il changea plusieurs fois de domicile, mais il garda toujours la même enseigne, au carrefour de Saint-Séverin, rue Saint-Jacques, près le Petit-Pont, et devant la rue Notre-Dame. Il eut plusieurs marques d’imprimeur et de libraire, qui ne rappelaient en rien son enseigne favorite. Cette enseigne était aussi celle qu’avait adoptée Michel Lenoir, qui avait sa boutique de libraire, en 1496, sur le pont Notre-Dame; mais lorsqu’il alla demeurer, en 1505, au bout du pont Notre-Dame, devant Saint-Denis de la Chartre, il prit pour enseigne l’Image Notre-Dame; plus tard, en s’établissant rue Saint-Jacques, il choisit une autre enseigne: A la Rose blanche couronnée. Il n’est pas facile de s’expliquer ces mutations d’enseigne, si fréquentes chez les imprimeurs et les libraires; nous croyons pourtant, d’après certains rapprochements de noms, qu’elles résultent simplement du changement de domicile et que les enseignes des maisons devenaient la plupart du temps les enseignes des boutiques.

Antoine et Louis Caillaud, imprimeurs, demeuraient, en 1497, rue Saint-Jacques, près les Jacobins, à l’enseigne de la Coupe d’Or; Pierre Levet, imprimeur, en 1495, rue Saint-Jacques, aux Balances d’Argent; Pierre Le Rouge, imprimeur, en 1490, rue Neuve-Notre-Dame, à la Rose. Ce dernier imprimeur avait fait graver une marque, dans laquelle la rose de son enseigne était surmontée d’une fleur de lis couronnée et accotée de deux faucons. Cette marque est une des plus anciennes que nous ayons rencontrées dans un livre du XVᵉ siècle. A cette époque, presque tous les libraires étaient en même temps imprimeurs, ou du moins ils prenaient indifféremment l’un ou l’autre titre professionnel; aussi, l’Allemand Wolfgang Hopyl, qui imprimait presque tous les beaux livres d’heures, illustrés d’encadrements et de gravures sur bois, que publiait Simon Vostre, s’intitula plus d’une fois libraire, dans ses nombreux changements de domicile et d’enseigne, depuis 1489 jusqu’en 1517, rue Saint-Jacques, à Sainte Barbe; puis, dans la même rue, près l’église Saint-Benoît, à Saint Georges, et ensuite au Tréteau; enfin, près les Écoles de Décret, à l’enseigne des Connils, c’est-à-dire des Lapins.

Georges Metelhus, imprimeur, en 1494, rue Saint-Jacques, près le Petit-Pont, à l’enseigne de la Clef d’Argent; Philippe Pigouchet, imprimeur-libraire de livres d’église, rue de la Harpe, près le collège de Damville, ensuite près l’église de Saint-Cosme et Saint-Damien, prend l’enseigne du Palmier, qui reparaît dans sa marque d’imprimeur, où ce palmier, chargé de fruits, est sous la garde d’un homme et d’une femme sauvages. Jean du Pré, également imprimeur de livres d’église, demeurait, en 1492, rue Saint-Jacques, «en l’hôtel où pendent pour enseigne les Deux Cygnes»; sa marque de libraire, que porte le titre d’une édition gothique des Lunettes des Princes, par Jean Meschinot, représente les deux cygnes de son enseigne, soutenant un écusson vide, au milieu de fleurs, entre deux anges qui jouent de la harpe et du psaltérion.

L’imprimeur Durand Gerlier, qui avait pour enseigne l’Étrille Fauveau, quand il demeurait rue des Mathurins, de 1489 à 1493, se transporta, en 1498, rue Saint-Jacques, à l’Image Saint Denis; Guyot Marchand, qui imprima en 1491 une belle édition de la Danse macabre, dans le grand hôtel du Champ-Gaillard, derrière le collège de Navarre, avait une singulière marque, qui reparaissait sans doute sur son enseigne de la Bonne foi: les deux notes de musique sol et

la, suivies des mots superposés fides sur ficit, et au-dessous, deux mains jointes, au milieu des nuées, «pour faire allusion, dit La Caille dans son Histoire de l’Imprimerie, à ces paroles du Pange lingua: Sola fides sufficit.» Georges Wolff, imprimeur allemand, occupait, en 1492, les ateliers d’Ulric

[Image non disponible.]

Gering, rue de Sorbonne, avec son enseigne: au Soleil d’Or; mais, lorsqu’il se fut associé avec son compatriote Philippe Cruzenach, il porta son imprimerie, rue Saint-Jacques, à l’enseigne de Sainte Barbe. Jean Lambert, qui était libraire rue Saint-Séverin, en 1492, ne conserva pas son enseigne de la Corne de cerf, quand il vint s’établir, comme imprimeur, devant le collège Coqueret, où il jugea convenable de pendre l’Image de Saint Claude au-dessus de sa boutique. Jean Trepperel, imprimeur-libraire, qui imprima et publia un grand nombre de romans de chevalerie, avait d’abord pour enseigne l’image de Saint Laurent, quand il demeurait sur le pont Notre-Dame, en 1491; il changea de saint et d’enseigne, en allant demeurer rue Saint-Jacques, en 1498, à l’Image Saint Yves; il n’y resta pas longtemps et passa dans la rue de la Tannerie, à l’enseigne du Cheval noir; en 1502, sa veuve tenait boutique, rue Neuve-Notre-Dame, à l’Écu de France. On s’explique ces changements d’enseigne par ces changements de domicile.

C’était, d’ailleurs, une habitude presque générale chez les imprimeurs et les libraires, du moins à la fin du XVᵉ siècle et au commencement du XVIᵉ. Jean Philippi, imprimeur allemand, établit ses presses, en 1495, rue Saint-Jacques, à l’Image de Sainte Barbe; puis, il les transporta bientôt, rue Saint-Marcel, à l’enseigne de la Sainte-Trinité. Un autre imprimeur allemand, Jean Higman, imprimait d’abord, en 1489, dans la maison de Sorbonne, cet asile tutélaire de l’imprimerie; il alla demeurer, au Clos-Bruneau, près les Écoles de Décret, à l’enseigne des Lions; ensuite, il se fixa rue Saint-Jacques, à l’Image Saint Georges. La rue Saint-Jacques sera désormais, comme au moyen âge, le grand marché de la librairie. Jean Driart s’y installe, à l’enseigne des Trois Pucelles, en 1498, pour y imprimer la plus belle édition du Mystère de la Destruction de Troie la grant. Antoine Nidel, qui était maître ès arts avant de se faire imprimeur, ne s’éloigne pas du collège Coqueret et du collège de Montaigu en créant une imprimerie, à l’enseigne de la Cathédrale, dans le quartier des relieurs, qu’on appelait le Mont Saint-Hilaire, entre la rue Saint-Hilaire et la rue des Sept-Voies. Deux imprimeurs s’établissent, la même année, Félix Baligant, sur la montagne Sainte-Geneviève, près le collège de Reims, à l’Image Saint Étienne, et Geoffroy de Marnef, rue Saint-Jacques, près l’église Saint-Yves, à l’enseigne du Pélican. Ce dernier s’était associé à ses deux frères Jean et Enguilbert, en réunissant leurs trois enseignes dans une marque collective, qui représentait leur association «par trois symboles, dit La Caille, des grues qui font leur nid en volant, un perroquet qui parle, un pélican qui donne la vie à ses petits, avec trois bâtons» où sont les initiales de leur trois prénoms.

Il faut maintenant citer les imprimeurs et les libraires qui ouvrent leurs ateliers et leurs boutiques, avec enseignes, sous le règne de Louis XII. C’est, en 1498, le libraire Jean Petit, rue Saint-Jacques, à l’enseigne du Lion d’Argent, et dans la même rue, près des Mathurins, à la Fleur de lys d’Or. Ce libraire est un de ceux qui, de son temps, ont fait imprimer le plus de livres, puisqu’il entretenait, à lui seul, les presses de quinze imprimeurs. Il avait réuni, dans sa marque de libraire, le lion et la fleur de lis, qui figurèrent l’un après l’autre dans les deux enseignes de ses boutiques. Thomas du Guernier, qui exerça pendant plus de vingt-six ans comme imprimeur et comme libraire, et qui imprima un grand nombre de romans de chevalerie, demeurait d’abord, rue de la Harpe, à l’Image Saint Yves; il resta dans la même rue, en transportant son établissement près le Pilier vert, à l’enseigne du Petit Cheval blanc. Denis Roce, qui ne fut que libraire, demeurait rue Saint-Jacques, près l’église Saint-Benoît, où la plupart des libraires avaient leur sépulture; il prit pour enseigne l’Image Saint Martin, et pour marque, par allusion à son nom de Roce, un rosier portant des roses, avec son écusson armorié, soutenu par deux griffons.

Les imprimeurs allemands et belges qui venaient s’établir à Paris y faisaient encore fortune. Jodocus Badius Ascensius, après avoir été professeur au collège de Lyon, se fit imprimeur à Paris, vers 1502, rue Saint-Jacques, «au-dessus de l’église Saint-Benoît, près du Gril», à l’enseigne des Trois Luxes (brochets); il devint libraire, pour vendre les excellentes éditions de classiques latins, qu’il publiait lui-même. Nicolas Wolff, de Bade, qui mettait sur ses éditions: Impressi arte et industria ingeniosissimi viri N. W. Allemani, imprima d’abord dans le cloître Saint-Benoît, aux Trois Tranchoirs d’Argent; ensuite rue de la Harpe, à l’enseigne des Rats. Thomas Kées, de Wesel, imprimait à l’enseigne du Miroir, près le collège des Lombards. Alexandre Aliate, Belge, n’exerça que quelques mois, en 1500, rue Saint-Jacques, devant le Collège de France, à l’Image Sainte Barbe. Thielman Kerver, arrivé d’Allemagne en 1500, fonda une des plus importantes maisons d’imprimerie et de librairie, qui devait durer plus d’un siècle; il demeurait d’abord sur le pont Saint-Michel, à l’enseigne de la Licorne; ensuite, rue des Mathurins et rue Saint-Jacques, toujours avec la même enseigne, qu’il ne changea que vers la fin de sa vie, pour prendre celle du Gril; mais ses successeurs reprirent celle de la Licorne, qu’ils faisaient figurer dans leur marque typographique. Berchtold Rembolt, de Strasbourg, avait adopté l’enseigne d’Ulric Gering, le Soleil d’Or, en créant son imprimerie rue Saint-Jacques; mais, en allant s’établir près du Collège de France, il prit pour enseigne l’Image Saint Christophe. Sa veuve, qui épousa en 1513 Claude Chevallon, rentra, avec le Soleil d’Or, dans la maison que son premier mari avait habitée rue Saint-Jacques. Claude Chevallon était si fier de son enseigne, qu’il la mit dans sa marque, au-dessus de son écusson, soutenu par deux chevaux dressés debout, pour faire allusion par un rébus à son nom de Chevallon (cheval long).

Les autres imprimeurs et libraires qui parurent du temps de Louis XII étaient tous Français, mais ils n’exercèrent pas longtemps, à l’exception de quatre ou cinq. Gaspard Philippe imprimait, en 1502, rue de la Harpe, aux Trois Pigeons; Nicolas de la Barre, en 1509, rue de la Harpe, devant l’Écu de France, aux Trois Saumons; puis, rue des Carmes, devant le collège des Lombards, à l’Image de Saint Jean l’Évangéliste; Antoine Bonnemère, en 1508, rue Saint-Jean-de-Beauvais, devant les grandes Écoles de Décret, à l’Image Saint Martin; Guillaume le Rouge, en 1512, rue Saint-Jean-de-Latran, à la Corne de Daim; Nicolas des Prez, en 1508, rue Saint-Étienne-du-Mont, au Miroir. Il y eut plusieurs imprimeurs célèbres dont les débuts datent de ce règne-là, mais qui n’acquirent toute leur réputation que sous le règne suivant. François Grandjon, très habile graveur et fondeur de caractères, de même que ses deux frères Jean et Robert, demeurait rue Saint-Jacques, près l’église Saint-Yves, à l’Image Saint Claude, et devant le couvent des Mathurins, à l’Éléphant; Gilles de Gourmont, le premier qui imprima du grec à Paris, et qui devint imprimeur du roi, habitait rue Saint-Jacques, aux Trois Couronnes, mais il remplaça cette enseigne par celle de l’Écu de Cologne, sans changer de domicile. Ses deux frères, Jean et Robert, imprimeurs comme lui, demeuraient au Clos-Bruneau, près le collège Coqueret, à l’enseigne des Deux Boules. Guillaume Anabat, demeurant rue Saint-Jean-de-Beauvais, depuis 1500 jusqu’en 1505, à l’enseigne des Connils (lapins), imprimait de superbes livres d’heures, remplis d’images gravées sur bois, pour Gilles Hardouyn, demeurant au bout du Pont-au-Change, à l’enseigne de la Rose, et pour Germain Hardouyn, qui avait sa boutique de libraire devant le Palais, à l’Image Sainte Marguerite. Enfin, Guillaume Nyverd, successeur de Pierre Le Caron, en 1516, conserva cette fameuse imprimerie, dans le même local, rue de la Juiverie, à l’enseigne de la Rose, qui céda la place, on ne sait pourquoi, à l’Image Saint Pierre.

Le nombre des libraires augmentait à mesure que diminuait celui des imprimeurs. Il y eut un libraire du roi, Guillaume Eustace, qui demeurait, en 1508, rue de la Juiverie, à l’enseigne des Deux Sagittaires, qui furent reproduits dans toutes les marques de ce libraire, jusqu’à ce que sa boutique fût transférée, dans la rue Notre-Dame, à l’enseigne de l’Agnus Dei. Il faut citer, parmi les autres libraires de ces temps-là, Poncet Lepreux, qui fit imprimer à ses frais une immense quantité de livres en tous genres, depuis 1498 jusqu’en 1552; pendant 55 ans, il n’eut que deux domiciles, rue Saint-Jacques, devant les Mathurins, à l’enseigne du Loup, et même rue, au Croissant. Citons encore deux autres libraires de la même époque, Jean Lefèvre, rue Saint-Jacques, à l’enseigne du Croissant; Jacques Ferraboue, en 1514, sur le Petit-Pont, devant l’Hôtel-Dieu, à l’enseigne du Croissant. Galiot du Pré, chef d’une nombreuse famille de libraires qui se succédèrent jusqu’en 1570, ouvrit boutique, sur le nouveau pont Notre-Dame, en 1512, à l’enseigne de la Galée, par allusion à son prénom de Galiot, qui signifiait aussi un navire à voiles et à rames. Il avait donc fait poser son enseigne dans sa marque, avec cette devise de bon augure: Vogue la Galée.

Sous François Iᵉʳ, où le nombre des livres imprimés se multiplie à l’infini, la place est prise et disputée par les fils et les descendants des anciens imprimeurs et libraires; nous n’avons donc à mentionner que les nouveaux venus dans l’imprimerie et la librairie, avec de nouvelles enseignes. Commençons par les imprimeurs, qui la plupart travaillaient pour les libraires et ne publiaient plus de livres. On ne peut imaginer combien de poésies et de vieux romans de chevalerie, d’ouvrages de morale et de philosophie, furent mis au jour sous le règne de François Iᵉʳ. Guillaume Lebret imprimait, avec Jean Réal, en 1538, dans le Clos-Bruneau, à la Corne de Cerf, puis à la Rose rouge. Jean Réal se sépara de son associé en 1548, et imprima seul, rue du Mûrier, à l’Image Sainte Geneviève; puis, rue Traversine, au Cheval blanc. Pierre Gromors imprimait, à l’enseigne de la Cuillère, près l’église Saint-Hilaire, en 1521; au Phénix, près le collège de Reims, en 1538. Simon de Colines, qui était à la fois imprimeur et libraire, de 1510 à 1550, changea souvent de demeure et d’enseigne: en 1526, il avait sa boutique, près le collège de Beauvais, au Soleil d’Or; en 1527, sa marque de libraire nous fait supposer qu’il avait pris pour enseigne: aux Connils (lapins); en 1531, son enseigne représentait le Temps, barbu et poilu, maniant sa faux, avec cette devise: Hanc aciem sola retundit virtus. Jean Messier, associé d’abord avec Jean du Pré, imprimait en 1517, rue des Poirées, près le collège de Cluny, à l’Image Saint Sébastien; Nicolas Savetier, rue des Carmes, à l’Homme sauvage; Guillaume de Bozzozel, rue Saint-Jacques, près des Mathurins, au Chapeau rouge; Nicolas Prévost, rue Saint-Jacques,

[Image non disponible.]

à l’Image Saint Georges; Pierre Leber, rue des Amandiers, à l’enseigne de la Vérité; Gilles Couteau, rue Grenier-Saint-Ladre, à l’enseigne du Grand Couteau; Pierre Regnault, rue Saint-Jacques, aux Trois Couronnes de Cologne; Pierre Sergent, rue Notre-Dame, à l’Image Saint Nicolas; Denis Janot, qui fut nommé imprimeur du roi, en 1543, rue Notre-Dame, contre l’église Sainte-Geneviève-des-Ardents, à l’Image Saint Jean-Baptiste. Enfin, Michel Vascosan, qui fut libraire et imprimeur, de 1530 à 1576, et qui peut être considéré comme le plus excellent imprimeur du XVIᵉ siècle, demeurait rue Saint-Jacques, à l’enseigne de la Fontaine, là où Jodocus Badius avait établi sa presse, à son arrivée à Paris, en 1502; aussi, Vascosan avait-il représenté dans sa marque d’imprimeur cette presse avec l’inscription: Pressum ascensianum.

Voici maintenant les enseignes de quelques-uns des meilleurs libraires de cette époque: Alain Lotrian, de 1518 à 1539, rue Notre-Dame, à l’Écu de France; Regnault Chaudière, 1516-1551, rue Saint-Jacques, à l’Homme sauvage; Pierre Bridoux, rue de la Vieille-Pelleterie, à l’enseigne du Croissant; Jean Hérouf, rue Notre-Dame, à l’Image de Saint Nicolas; Nicolas Chrestien, près le collège de Coqueret, à l’Image Saint Sébastien; Jean Roigny, rue Saint-Jacques, au Basilic, et ensuite aux Quatre Éléments; Ambroise Girauld, 1526-1546, rue Saint-Jacques, au Lion d’Argent; même rue, au Roi David; même rue, au Pélican; Jean Macé, 1531-1582, au Mont Saint-Hilaire, à l’Écu de Bretagne; puis au Clos-Bruneau, à l’Écu de Guyenne; Vincent Sertenas, 1538-1554, rue Notre-Dame, à l’Image Saint Jean l’Évangéliste; puis, même rue, à la Corne de Cerf; Étienne Robert, dit le Faucheur, libraire et relieur du roi, sur le pont Saint-Michel, à la Rose blanche. Geoffroy Tory, peintre, graveur et libraire, 1512-1550, le premier qui obtint un privilège du roi pour l’impression d’un nouveau livre d’heures, demeura successivement sur le Petit-Pont, joignant l’Hôtel-Dieu, rue Saint-Jacques, devant l’Écu de Bâle et, même rue, devant l’église de la Madeleine, et conserva toujours sa fameuse enseigne du Pot cassé, qu’il avait dessinée lui-même sur sa marque de libraire, avec cette touchante devise: Non plus, qui rappelait sa douleur à la mort de sa fille, etc.

Je m’arrête ici, en me reprochant de m’être laissé entraîner trop loin dans cette aride et monotone énumération