[23] L’infortuné sentait bien, à ce moment, qu’une cure de solitude et d’oraison dans un milieu sanctifiant lui était nécessaire.

J’avais déjà remarqué, en maintes circonstances, qu’il devenait de plus en plus ombrageux à mon égard. Comme, en même temps, sa nervosité s’accroissait à vue d’œil, j’en conclus qu’il faisait de la neurasthénie aiguë. Mille petits faits le démontraient, et surtout sa tendance inquiétante à se croire en butte à la malveillance universelle.

Pour ce qui me concerne, j’aurais trouvé tout à fait saugrenu de lui en vouloir. Je rompis nos relations afin de ne pas l’irriter davantage. Mais cette rupture eut lieu d’une façon tacite. Je cessai de le voir ; et ce fut tout.

On sait que je ne lui en consacrai pas moins un long chapitre de Quand l’Esprit souffle. Nul ne pourrait prétendre qu’il ne lui est pas sympathique. Au surplus, Serre m’a confié, par la suite, qu’il en avait été touché. C’est qu’après tout c’était une âme loyale, foncièrement droite. Seules la maladie et les manigances du Démon la troublaient et déformaient. Sous cette double action, et nul prêtre intelligent ne lui étant venu en aide, il s’aigrit de plus en plus. Puis il s’imagina qu’une mission de prophète réconciliant la synagogue avec l’Église lui était confiée. Il le proclama et les railleries que lui valut cette conception mégalomane de sa destinée, le mirent en fureur.

Enfin ce qui acheva de le combler d’amertume — et, sur ce point on ne doit aucunement le blâmer — c’est la façon méprisante dont un clan de notables le jugeait. Divers potentats de la soierie, plusieurs dignitaires dans le commerce des saucissons habillés d’un maillot d’argent ne voyaient en lui que le fils besogneux d’un père en faillite et l’accusaient de jouer la comédie de la conversion pour se rendre intéressant. J’ai, moi-même, entendu des propos de ce genre tenus sur son compte par des « hommes d’œuvres » que je pourrais nommer.

Les Pharisiens seront toujours les Pharisiens.

Ainsi dévoyé par la maladie, par son orgueil d’artiste follement épris de son Moi, par manque d’une formation religieuse assez forte pour lui inculquer la discipline catholique, par la niaiserie cruelle et le manque de charité d’une partie importante des milieux pratiquants, il entra en révolte, et proclama que l’Église l’ayant trompé, il allait en sortir. En vain de bons prêtres, Joseph Serre, un ou deux autres de ses amis, tentèrent de le retenir sur la pente périlleuse, il refusa de les écouter. Il prononça le non serviam et, sous l’influence du démon qui le poussait au vertige, publia un manifeste où il exposait ses griefs — ceux qu’on peut admettre, pour une part, comme assez justifiés et ceux qui n’étaient que de pauvres prétextes à venger sa vanité froissée.

Je n’analyserai pas ce libelle ; j’en dirai seulement les conséquences. Parmi les catholiques, les vrais disciples de Jésus s’attristèrent grandement de sa chute et prièrent pour sa résipiscence. Les dévôts de surface le couvrirent d’injures sans même prendre la peine d’examiner son cas. A la synagogue, où il alla frapper, on lui rit au nez et on le mit à la porte. Il se tourna vers les socialistes qui d’abord l’accueillirent, pour triompher de son apostasie et en tirer un argument contre l’Église. Mais quand il leur eut tenu des propos occultistes, ils le bafouèrent et se hâtèrent de l’abandonner.

La guerre éclata. Lœwengard, que son état de santé avait fait réformer, dès le premier jour, tomba, renié de tous, dans une misère noire. — Serre fut à peu près le seul à entretenir des relations avec lui. Il ne lui cachait pas sa désapprobation mais, en même temps, il lui montrait de la pitié et de la sollicitude pour l’avenir de son âme.

Le malheureux sut gré à Serre de sa charité. Il l’excepta, lui unique, de la rancune qu’il vouait désormais à tout le genre humain. Et lorsque cet ami évangélique s’efforçait, par des paroles appropriées, de rallumer la Lumière éteinte dans son âme, il l’écoutait sans trop d’impatience.

Enfin, un jour vint — pendant l’été de 1915 — où Lœwengard, de plus en plus affaibli par les privations et par le chagrin, tomba gravement malade. Comme son dénuement était total, il risquait de mourir dans la rue. On le fit alors transporter dans une maison de santé.

Pendant plusieurs semaines Lœwengard fut dans le délire ; l’on put craindre qu’il ne mourût sans reprendre connaissance. Néanmoins, par la grâce de Dieu, une amélioration passagère se produisit : il reprit conscience de soi-même et constata que l’ami fidèle venait souvent à son chevet. Remué jusqu’au fond du cœur, plein de gratitude, lucide comme il ne l’avait jamais été, il se rendit compte de l’erreur navrante où il s’était perdu[24]. Les larmes du repentir emportèrent, comme un torrent, les débris de son orgueil abattu. Doucement encouragé par Serre, il demanda un prêtre, se confessa et reçut l’Eucharistie.

[24] Il reçut aussi, à cette époque, la visite d’un Juif converti qui vint de loin, exprès pour le supplier de rentrer dans l’Église. Cette démarche évangélique le toucha fort.

Le mieux ne persista pas. Mais, souffrant toujours davantage, sentant venir sa fin, Lœwengard accepta désormais, avec patience et même avec des sentiments d’entier abandon à Dieu, cette purification rédemptrice. Il mourut après avoir reçu les derniers sacrements et en murmurant : — Mon Jésus, ayez pitié de moi !…

Joseph Serre ne se doute pas, au moment où j’écris ceci, que j’ai jugé bon de divulguer qu’il fut alors le bon Samaritain. Peut-être en sera-t-il un peu fâché. Mais tant pis : mon indiscrétion aura plusieurs résultats appréciables. D’abord, les belles âmes qui m’ont confié le chagrin que leur causait l’apostasie de Lœwengard seront consolées, le sachant sauvé. Ensuite, les Pharisiens qui le vilipendèrent éprouveront peut-être quelque remords de leur dureté aggravée d’hypocrisie. Enfin, j’aurai prouvé que j’avais raison de dire, au début de cette relation, que le sauvetage de Lœwengard était une des meilleures œuvres de Joseph Serre.

Dieu soit loué de tout.