XXXIV. Succès de Julien.
Amm. l. 16, c. 11.
Liban. or. 10. t. 2, p. 272 et 273.
Les Allemans frémissaient du mauvais succès de la dernière campagne, et ne respiraient que vengeance. Le pays étant désert, on n'apprenait que fort tard les mouvements des Barbares. Julien après le siége de Sens [Senones], pour prévenir de pareilles surprises, avait établi depuis les bords du Rhin des courriers qui se communiquaient l'alarme de bouche en bouche, et la faisaient passer en peu de temps jusqu'à son quartier. Il fut donc bientôt averti, et se rendit en diligence à Rheims [Remi]. D'un autre côté Barbation, devenu général de l'infanterie depuis la mort de Silvanus, partit d'Italie par ordre de Constance, avec une armée de vingt-cinq mille hommes, et s'avança vers Bâle[102]. Le projet de l'empereur était d'enfermer les ennemis entre les deux armées; mais par un effet de sa défiance ordinaire, il avait défendu à Barbation de se joindre à Julien. Cependant les Lètes, nation originaire de Gaule, transplantée ensuite en Germanie[103], et enfin rappelée dans le pays de Trèves par Maximien, ayant apparemment fait alliance avec les Allemans, passèrent entre les deux camps, et traversant avec une promptitude incroyable une partie de la Gaule, ils pénétrèrent jusqu'à Lyon [Lugdunum]. Leur dessein était de piller cette ville, et d'y mettre le feu. On n'eut que le temps de barricader les portes; ils enlevèrent tout ce qui se trouva dans la campagne. A cette nouvelle le César détache trois corps de sa meilleure cavalerie, pour se saisir des trois seuls passages par où il savait que les Barbares pouvaient revenir. Sa prévoyance ne fut pas trompée. Tous furent taillés en pièces; on reprit sur eux tout le butin: il n'échappa que ceux qui passèrent auprès du camp de Barbation. Celui-ci, loin de les arrêter, fit retirer les tribuns Bainobaude et Valentinien[104], depuis empereur, qui par ordre de Julien étaient venus occuper ces postes[105], et ce perfide général trompa Constance par un faux rapport: il lui manda que ces deux officiers ne s'étaient approchés de son camp, que pour lui débaucher ses soldats. Constance les cassa sans autre examen.
[102] Rauracos venit.—S.-M.
[103] Ammien Marcellin appelle les Lètes des Barbares, c'est-à-dire des étrangers, Læti Barbari. C'est Zosime, l. 2, c. 54, qui dit qu'ils étaient une nation gauloise, ἔθνος Γαλατικόν. Rien ne prouve qu'il faille prendre à la lettre cette expression. Euménius, dans son panégyrique de Constance Chlore, § 21, nous apprend que des Lètes et des Francs obtinrent de Maximien ces pays déserts qui avaient été autrefois occupés par les Nerviens et les Tréviriens. Sicuti pridem tuo, Diocletiane Aug. jussu supplevit deserta Thraciæ translatis incolis Asia; sicut postea tuo, Maximiane Aug. nutu Nerviorum et Trevirorum arva jacentia Lætus postliminio restitutus, et receptus in leges Francus excoluit. Il est souvent question, dans la notice de l'empire, des Lètes Nerviens.—S.-M.
[104] Ils étaient à la tête d'un corps de cavalerie, cum equestribus turmis quas regebant.—S.-M.
[105] Ce fut un nommé Cella, tribun des Scutaires, qui leur porta cet ordre de la part de Barbation, et les empêcha d'observer la retraite des Allemans.—S.-M.
XXXV. Les Allemans chassés des îles du Rhin.
Les Barbares établis en-deçà du Rhin, effrayés de l'approche des deux armées, songèrent à leur sûreté. On ne pouvait aller à eux que par des chemins montueux et difficiles. Ils tâchèrent de les rendre impraticables par des abatis d'arbres. Une partie se jeta dans les îles du Rhin, et de là ils insultaient à grands cris les Romains et le César. Afin de châtier leur insolence, Julien envoya demander à Barbation sept grandes barques, de celles qu'il avait préparées pour passer le fleuve. Mais ce général aima mieux les brûler toutes, que d'en prêter une seule à un prince qu'il haïssait. Julien ne se rebuta pas. Ayant appris des prisonniers que, dans la saison des grandes chaleurs, les eaux du fleuve étaient basses en plusieurs endroits, il y fit entrer des troupes légères à la suite de Bainobaude[106], différent du précédent, et peut-être son fils. Ces soldats, partie à gué, partie sur leurs boucliers qui leur servaient de nacelles, gagnèrent l'île la plus prochaine; et après avoir passé au fil de l'épée tous ceux qui s'y étaient retirés, sans épargner les femmes ni les enfants, ils y trouvèrent plusieurs bateaux, à l'aide desquels ils passèrent dans les autres îles. Enfin lassés de carnage et chargés de butin, ils revinrent sans avoir perdu un seul homme. Ceux des ennemis qui purent se sauver de ce massacre, se retirèrent sur la rive opposée.
[106] Il était tribunus Cornutorum.—S.-M.
XXXVI. Mauvais succès de Barbation.
Amm. l. 16, c. 11.
Liban. or. 10, t. 2, p. 273.
Jul. ad Ath. p. 279, ed. Spanh.
Les Allemans avaient détruit Saverne [Tabernas ou Tres Tabernas], place importante[107], qui servait de ce côté-là de boulevard à la Gaule[108]. Julien la rétablit en peu de temps, y mit garnison, et la pourvut de vivres pour un an. C'étaient des blés que les Barbares avaient semés, et que les soldats de Julien moissonnèrent l'épée à la main. Il en resta de quoi nourrir l'armée pendant vingt jours. La malice de Barbation n'avait laissé que cette ressource. D'un convoi considérable qu'on amenait au camp quelques jours auparavant, il en avait enlevé une partie et brûlé le reste. Les ennemis prirent eux-mêmes le soin de punir ce méchant homme. Il venait d'établir un pont de bateaux, et il se préparait au passage. Les Allemans étant remontés au-dessus jettent dans le fleuve de grosses pièces de bois, qui heurtant contre les barques, séparent les unes, brisent les autres, en coulent plusieurs à fond. En même temps ils profitent de la confusion où cet accident jettait les Romains; ils passent eux-mêmes le Rhin, tombent sur Barbation qui prend la fuite avec ses troupes, et le poursuivent jusqu'au-delà de Bâle[109]. La plus grande partie du bagage et des valets de l'armée resta au pouvoir des ennemis. Ce fut là cette année le dernier exploit de Barbation. Ayant distribué ses soldats dans les quartiers d'hiver, quoiqu'on ne fût encore qu'au temps de la moisson, il retourna à la cour, pour y faire à Julien par ses calomnies une autre espèce de guerre, où il était bien plus sûr de réussir.
[107] Ammien Marcellin la désigne par le mot munimentum.—S.-M.
[108] Julien parle de cette place dans son discours aux Athéniens, mais il ne la nomme pas: il dit seulement qu'elle était voisine de Strasbourg (Ἀργέντορα), près du mont Barsegus πρὸς τοῦ Βαρσέγου, c'est-à-dire, des Vosges, Vosegus. Les noms géographiques de la Gaule sont presque toujours altérés dans les auteurs grecs.—S.-M.
[109] Fugiens adusque Rauracos.—S.-M.
XXXVII. Les Allemans viennent camper près de Strasbourg.
Amm. l. 10, c. 12.
Liban. or. 10, t. 2, p. 269 et 273.
La fuite de Barbation augmenta l'audace des Barbares. Ils regardaient aussi comme une retraite l'éloignement de Julien, qui s'occupait à fortifier Saverne [Tres Tabernas]. Sept rois allemans, Chnodomaire, Vestralpe, Urius, Ursicin, Sérapion, Suomaire et Hortaire, réunissent leurs forces et s'approchent des bords du Rhin du côté de Strasbourg [Argentoratum]. Un soldat de la garde[110], qui, pour éviter la punition d'un crime, avait passé dans leur camp, redoublait leur confiance en leur assurant, comme il était vrai, que Julien n'avait avec lui que treize mille hommes. Comptant sur une victoire certaine, ils envoient fièrement signifier au César qu'il ait à se retirer d'un pays conquis par leur valeur. Libanius rapporte que les députés présentèrent à Julien les lettres par lesquelles Constance avait appelé les Allemans en Gaule du temps de Magnence, en leur abandonnant la propriété des terres dont ils pourraient se rendre maîtres: Si vous rejetez ces titres de possession, ajoutèrent-ils, nous avons assez de forces et de courage pour une seconde conquête; préparez-vous à combattre. Julien, sans s'émouvoir, retint dans son camp ces envoyés, sous prétexte qu'ils n'étaient que des espions, et que le chef des ennemis ne pouvait être assez hardi pour les faire porteurs de paroles si insolentes. Ce chef était Chnodomaire, à qui les autres rois avaient déféré le principal commandement. Fier de ses victoires sur Décentius, de la ruine de plusieurs grandes villes, et des richesses de la Gaule qu'il avait long-temps pillée en liberté, il se croyait invincible; et les entreprises les plus hasardeuses ne l'étonnaient pas. Son orgueil se communiquait aux autres rois: ce n'était dans leur camp que menaces et que bravades; et les soldats, voyant entre les mains de leurs camarades les boucliers de l'armée de Barbation, regardaient déja les troupes de Julien comme des captifs qui leur apportaient leurs dépouilles.
[110] Scutarius.—S.-M.
XXXVIII. Julien marche à leur rencontre.
L'armée des Allemans croissait tous les jours. Ils avaient appelé à cette bataille tous leurs compatriotes qui étaient en état de porter les armes. Les sujets de Gundomade et de Vadomaire, à qui Constance venait d'accorder la paix, massacrèrent le premier de ces deux princes qui voulait les retenir, et se rendirent au camp malgré Vadomaire. Ils employèrent trois jours et trois nuits à passer le fleuve. Julien qui était bien aise de les attirer en-deçà du Rhin, ayant appris qu'ils étaient assemblés dans la plaine de Strasbourg, part de Saverne avant le jour, et fait marcher son armée en ordre de bataille, les fantassins au centre, sur les aîles les cavaliers, entre lesquels étaient les gens d'armes tout couverts de fer et les archers à cheval, troupe redoutable par sa force et par son adresse. Il se mit à la tête de l'aîle droite, où il avait placé ses meilleurs corps. Après une marche de sept lieues, ils arrivèrent sur le midi à la vue des ennemis. Julien ne jugeant pas à propos d'exposer une armée fatiguée, rappela ses coureurs, et ayant fait faire halte, il parla ainsi à ses soldats:
XXXIX. Discours de Julien à ses troupes.
«Camarades, je suis bien assuré qu'aucun de vous ne me soupçonne de craindre l'ennemi, et je compte aussi sur votre bravoure. Mais plus je l'estime, plus je dois la ménager, et prendre les moyens les plus sûrs pour ne pas acheter trop cher un succès qui vous est dû. De bons soldats sont fiers et opiniâtres contre les ennemis; modestes et dociles à l'égard de leur général. Cependant je ne veux rien décider ici sans votre consentement. Le jour est avancé, et la lune qui est en décours se refuserait à notre victoire. Harassés d'une longue marche vous allez trouver un terrain raboteux et fourré, des sables brûlants et sans eau, un ennemi reposé et rafraîchi. N'est-il pas à craindre que la faim, la soif, la fatigue ne nous aient fait perdre une partie de notre vigueur? La prudence fait prévenir les difficultés, et les dangers disparaissent, quand on écoute la divinité qui s'explique par les bons conseils. Celui que je vous donne, c'est de nous retrancher ici, de nous reposer à l'abri des gardes avancées que j'aurai soin de placer; et après avoir réparé nos forces par la nourriture et par le sommeil, nous marcherons aux ennemis à la pointe du jour sous les auspices de la Providence et de votre valeur.»
XL. Ardeur des troupes.
Il n'avait pas encore cessé de parler, que ses soldats l'interrompirent. Frémissant de colère et frappant leurs boucliers avec leurs piques, ils demandent à grands cris qu'on les mène à l'ennemi. Ils comptent sur la protection du ciel, sur eux-mêmes, sur la capacité et la fortune de leur général. Ne considérant pas la diversité des circonstances, ils se croient en droit de mépriser un ennemi, qui l'année précédente n'a osé dans son propre pays se montrer à l'empereur. Les officiers ne marquaient pas moins d'impatience. Florentius pensait que, malgré le péril, il était de la prudence de combattre sans délai: Si les Barbares viennent à se retirer pendant la nuit, qui pourra, disait-il, résister à une soldatesque bouillante et séditieuse, que le désespoir d'avoir manqué une victoire qu'elle regarde comme infaillible portera aux derniers excès? Dans l'accès de cette ardeur générale, un enseigne s'écrie: Marche, heureux César, où te guide ton bonheur. Nous voyons enfin à notre tête la valeur et la science militaire. Tu vas voir aussi ce qu'un soldat romain trouve de forces sous les yeux d'un chef guerrier, qui sait faire de grandes actions et en produire par ses regards.
XLI. Ordre des Barbares.
Julien marche aussitôt; et toute l'armée s'avance vers un coteau couvert de moissons, qui n'était pas éloigné des bords du Rhin. A son approche trois coureurs ennemis, qui étaient venus jusque-là pour la reconnaître, s'enfuient à toute bride et vont porter l'alarme à leur camp. On en atteignit un quatrième qui fuyait à pied, et dont on tira des instructions. Les deux armées firent halte en présence l'une de l'autre. Les Barbares, informés par des transfuges de l'ordre de bataille de Julien, avaient porté sur leur aîle gauche leurs principales forces. Mais comme ils sentaient la supériorité des gens d'armes romains, ils avaient jeté entre leurs escadrons des pelotons de fantassins légèrement armés, qui devaient pendant le combat se glisser sous le ventre des chevaux, les percer et abattre les cavaliers. Ils fortifièrent leur aile droite d'un corps d'infanterie qu'ils postèrent dans un marais entre des roseaux. A la tête de l'armée paraissaient Chnodomaire et Sérapion, distingués entre les autres rois. Chnodomaire, auteur de cette guerre, commandait l'aile gauche, composée des corps les plus renommés, et où se devaient faire les plus violents efforts. Ce prince était d'une taille avantageuse; il avait été brave soldat avant que d'être habile capitaine: il montait un puissant cheval; l'éclat de ses armes, le cimier de son casque surmonté de flammes ajoutaient à son air terrible. L'aile droite était conduite par son neveu Sérapion, fils de Mederich qui avait été toute sa vie implacable ennemi des Romains, avec lesquels il n'avait jamais observé aucun traité. Sérapion était encore dans la première fleur de sa jeunesse; mais il égalait en intrépidité les plus vieux guerriers. On l'appelait d'abord Agénarich; son père avait changé son nom[111] en l'honneur de Sérapis, dont il avait appris les mystères dans la Gaule[112], où il était resté long-temps en qualité d'otage. A la suite de ces deux chefs marchaient cinq autres rois, dix princes de sang royal[113], grand nombre de seigneurs, et trente-cinq mille soldats de différentes nations.
[111] Ideò sic appellatus, quòd pater ejus diù obsidatus pignore tentus in Galliis, doctusque Græca quædam arcana, hunc filium suum Agenarichum genitali vocabulo dictitatum, ad Serapionis transtulit nomen. Amm. l. 16, c. 12.—S.-M.
[112] Les auteurs, et les monuments encore plus, nous montrent que le culte des dieux égyptiens avait fait à cette époque, et long-temps avant, de grands progrès dans toutes les parties de l'empire romain.—S.-M.
[113] Regales decem.—S.-M.
XLII. Approche des deux armées.
On sonne la charge. Sévère, qui commandait l'aile gauche des Romains, s'étant avancé jusqu'au bord du marais, découvrit l'embuscade, et craignant de s'engager mal à propos, il fit halte. Julien n'avait pas harangué ses soldats avant la bataille; c'était une fonction que les empereurs se croyaient réservée, et il n'avait garde de choquer l'humeur jalouse de Constance. Mais quand l'armée fut prête à charger, courant entre les rangs avec un gros de deux cents chevaux, à travers les traits qui sifflaient déja à ses oreilles, il s'écriait: Courage, camarades, voici le moment tant désiré, et que vous avez avancé par votre noble impatience; rendons aujourd'hui au nom romain son ancien lustre: là ce n'est qu'une fureur aveugle; ici est la vraie valeur. Tantôt reformant les bataillons qu'il ne trouvait pas en assez bon ordre: Songez, leur disait-il, que ce moment va décider si nous méritons les insultes des Barbares; ce n'est qu'en vue de cette journée que j'ai accepté le nom de César. Tantôt arrêtant les plus impatients. Gardez-vous, leur disait-il, de hasarder la victoire par une ardeur précipitée; suivez-moi; vous me verrez au chemin de la gloire, mais sans abandonner celui de la prudence et de la sûreté. Les encourageant par ces paroles et par d'autres semblables, il fit marcher la plus grande partie de son armée en première ligne. On entendit en même temps du côté de l'infanterie allemande un murmure confus: ils s'écriaient tous ensemble avec indignation, qu'il fallait que le risque fût égal, et que leurs princes missent pied à terre pour partager avec eux le sort de cette bataille. Sur-le-champ Chnodomaire saute à bas de son cheval; les autres princes en font autant: ils se croyaient assurés de la victoire.
XLIII. Bataille de Strasbourg.
Amm. l. 16, c. 12.
Liban. or. 8, t. 2, p. 238, et or. 10, p. 276 et 277.
Jul. ad Ath. p. 279.
Zos. l. 3, c.3.
Vict. epit. p. 227.
Eutr. l. 10,
Socr. l. 3, c. 1.
Hier. Chron.
Oros. l. 7, c. 29.
Zon. l. 13, t. 2, p. 20.
Mamert. pan. c. 4.
Themist. or. 4. p. 57.
Alsat. Illustr. p. 228 et 232.
Les Barbares, après une décharge de javelots, s'élancent comme des lions. La fureur étincelle dans leurs yeux. Ils portent la mort et la cherchent eux-mêmes. Les Romains fermes dans leur poste, serrant leurs bataillons et leurs escadrons, corps contre corps, boucliers contre boucliers, présentent une muraille hérissée d'épées et de lances. Des nuages de poussière enveloppent les combattants. Ce n'est dans la cavalerie que flux et que reflux. Ici les Romains enfoncent, là ils sont enfoncés. Les piques se croisent, les boucliers se heurtent; l'air retentit des cris de ceux qui meurent et de ceux qui tuent. A l'aile gauche la victoire se déclara d'abord pour les Romains. Sévère après avoir sondé le marais charge les troupes de l'embuscade, qui se renversent sur les autres et les entraînent dans leur fuite. Mais à l'aile droite où l'élite des deux armées luttait avec une égale ardeur, six cents gens d'armes[114], dont la bravoure fondait la plus grande espérance de Julien, tournent bride tout à coup et confondent leurs rangs. La blessure de leur chef et la chute d'un de leurs officiers jeta l'épouvante dans des cœurs jusque-là intrépides. Ils se portent sur l'infanterie, qu'ils allaient renverser si celle-ci se resserrant ne leur eût opposé une barrière impénétrable. Julien, jugeant de leur désordre par le mouvement de leurs étendards, accourt à toute bride; on le reconnaît de loin à son enseigne; c'était un dragon de couleur de pourpre, sur le haut d'une longue pique. A cette vue un tribun de ces cavaliers, encore pâle d'effroi, retournait sur ses pas pour les remettre en ordre. Julien gagne la tête des fuyards et s'opposant à eux, il leur crie: Où fuyez-vous, braves gens? Où trouverez-vous un asyle? Toutes les villes vous seront fermées: vous brûliez d'ardeur de combattre: votre fuite condamne votre empressement. Allons rejoindre les nôtres; nous partagerons leur gloire: ou si vous voulez fuir, passez-moi sur le corps; il faut m'ôter la vie avant de perdre votre honneur. Il leur montre en même-temps l'ennemi qui fuyait devant l'aîle gauche. Honteux de leur lâcheté, ils retournent à la charge. Cependant les Barbares s'étaient attachés à l'infanterie dont les flancs étaient découverts: l'attaque fut chaude, et la résistance opiniâtre. Deux cohortes de vieilles troupes[115], qui dans une contenance menaçante bordaient de ce côté-là l'armée romaine, commencèrent à pousser cette espèce de cri[116], qui seul suffisait quelquefois pour mettre l'ennemi en fuite; c'était un murmure qui grossissant peu à peu imitait le mugissement des flots brisés contre les rivages. Bientôt sous une nuée de javelots et de poussière, on n'entend que le bruit des armes et le choc des corps. Les Barbares, n'étant plus guidés que par leur fureur, rompent leur ordonnance, et divisés en pelotons ils s'efforcent à grands coups de cimeterre de mettre en pièces cette haie de boucliers dont les Romains étaient couverts. Les Bataves et le corps appelé la cohorte royale[117] viennent en courant au secours de leurs camarades; c'étaient des auxiliaires formidables et propres à servir de ressources dans les dernières extrémités. Mais ni leurs efforts ni les décharges meurtrières de javelots n'épouvantent les Allemans, animés par leur rage, et par le bruit de mille instruments guerriers; toujours acharnés, toujours obstinés à vaincre ou à mourir, ils courent au-devant des coups; les blessés ayant perdu l'usage de leurs armes se lancent eux-mêmes et vont mourir au milieu des Romains. La valeur est égale: celle des Allemans est plus turbulente et plus féroce, c'étaient des corps plus grands et plus robustes; celle des Romains est plus adroite, plus tranquille, plus circonspecte: ceux-ci plusieurs fois enfoncés, regagnaient toujours leur terrain. Les Barbares fatigués se reposaient en mettant un genou en terre, sans cesser de combattre. Enfin les seigneurs Allemans[118], entre lesquels étaient les rois eux-mêmes, formant un gros et se faisant suivre de plusieurs bataillons, percent l'aîle droite et pénètrent jusqu'à la première légion placée au centre de l'armée. Ils y trouvent des rangs épais et redoublés, des soldats fermes comme autant de tours, et une résistance aussi forte que dans la première chaleur d'une bataille. En vain ils s'abandonnent sur les Romains pour rompre leur ordonnance; ceux-ci à couvert de leurs boucliers profitent de l'aveuglement des ennemis, qui ne songent pas à se couvrir, et leur percent les flancs à coups d'épée. Bientôt le front de la légion est bordé de carnage; ceux qui prennent la place des mourants, tombent aussitôt; l'épouvante saisit enfin les Barbares. Dans ce moment ceux qui gardaient le bagage sur une éminence, accourent pour prendre leur part de la victoire, et redoublent la terreur de l'ennemi qui croit voir arriver un nouveau renfort.
[114] Cataphracti equites.—S.-M.
[115] Cornuti et Bracati.—S.-M.
[116] Barritum.—S.-M.
[117] Batavi venêre cum regibus.—S.-M.
[118] Optimatium globus, inter quos decernebant et reges.—S.-M.
XLIV. Fuite des Barbares.
Les Allemans se débandent, ne se sentant plus de forces que pour fuir. Les vainqueurs les suivent l'épée dans les reins; et leurs armes étant pour la plupart faussées, émoussées, rompues, ils arrachent celles des fuyards. On ne fait quartier à personne. La terre est jonchée de mourants, qui demandent par grace le coup de la mort. Plusieurs, sans être blessés, tombant dans le sang de leurs camarades, sont foulés aux pieds des hommes et des chevaux. Les Barbares, toujours fuyants, et toujours poursuivis, sur des monceaux d'armes et de cadavres, arrivent aux bords du Rhin, et s'y jettent la plupart. Julien et ses officiers accourent à grands cris pour retenir leurs soldats, que l'ardeur de la poursuite allait précipiter dans le fleuve. Ils s'arrêtent sur les bords, d'où ils percent de traits ceux qui se sauvent à la nage. Les Romains, comme du haut d'un amphithéâtre, voyaient cette multitude d'ennemis flotter, nager, s'attacher les uns aux autres, se repousser, couler à fond ensemble; les uns engloutis sous les flots, les autres portés sur leurs boucliers, luttant contre les vagues, et gagnant avec peine l'autre bord à travers mille périls. Le Rhin était couvert d'armes et teint de sang.
XLV. Prise de Chnodomaire.
Chnodomaire échappé du carnage, se couvrant le visage pour n'être pas reconnu, fuyait avec deux cents cavaliers. Il tâchait de regagner son camp qu'il avait laissé entre deux villes[119], dont l'une est aujourd'hui le village d'Alstatt [Tribuncos], et l'autre Lauterbourg [Concordia]. Il devait trouver en cet endroit des bateaux, qu'il avait préparés pour repasser le Rhin en cas de disgrace. Comme il côtoyait un marais, son cheval ayant glissé sur le bord le jeta dans l'eau; malgré la pesanteur de ses armes il eut assez de force pour se dégager, et pour gagner un coteau couvert de bois. Un tribun qui le reconnut à sa haute taille, l'ayant poursuivi avec sa cohorte, fit environner ce bois, n'osant y pénétrer de crainte de quelque embuscade. Le prince se voyant enveloppé et sans ressource, sortit seul et se rendit au tribun. Mais les cavaliers de son escorte[120] et trois amis qui l'avaient suivi dans tous les hasards, se crurent déshonorés s'ils abandonnaient leur roi, et vinrent demander des fers[121]. On le conduit au camp; et ce fut pour toute l'armée le premier fruit de la victoire, de voir cet illustre captif, remarquable par sa bonne mine, par l'éclat de son armure, par la richesse de ses habits, mais pâle, confus, plongé dans un morne silence, et portant sur son front la honte de sa défaite: bien différent de ce fier monarque, qui, sur les ruines et les cendres des villes de la Gaule, n'annonçait autrefois, que ravages et incendies.
[119] Ammien Marcellin dit que c'étaient deux forteresses romaines, munimenta romana.—S.-M.
[120] Ils étaient deux cents.—S.-M.
[121] Tres amici junctissimi, flagitium arbitrati post regem vivere, vel pro rege non mori, si ita tulerit casus, tradidere se vinciendos. Amm. l. 16, c. 12.—S.-M.
XLVI. Suite de la bataille.
Cette fameuse journée fut le salut de la Gaule, et rendit à l'empire son ancienne frontière. Mais ce qu'il y a de plus admirable, et ce qui donne la plus grande idée de la capacité de Julien, et de la discipline de ses troupes, c'est qu'une victoire si opiniâtrement disputée ne lui coûta que deux cent quarante-trois soldats et quatre officiers, le tribun Bainobaude, Laïpson, Innocentius commandant de la gendarmerie[122], et un tribun dont le nom est ignoré. L'histoire varie sur le nombre des Allemans qui restèrent sur le champ de bataille; il en périt encore davantage dans le fleuve. Au coucher du soleil Julien ayant fait sonner la retraite, toute l'armée par une acclamation unanime le salua sous le nom d'Auguste. Il rejeta ce titre avec indignation, imposa silence aux soldats, et protesta avec serment qu'il n'acceptait ni ne désirait ce témoignage d'un zèle inconsidéré. L'armée campa sur les bords du Rhin sans se retrancher, mais environnée de plusieurs corps de gardes avancées qui veillèrent à sa sûreté. Une partie de la nuit se passa dans les réjouissances d'une victoire qui était fort au-dessus de leurs espérances. Zosime rapporte qu'au point du jour Julien fit comparaître devant lui les six cents gendarmes, dont la bravoure s'était démentie; et que pour les punir, sans user de la rigueur des lois militaires, il leur fit traverser le camp en habits de femmes: il ajoute que cette flétrissure fut si sensible à ces braves gens, que dès le premier combat, ils effacèrent leur honte par des prodiges de valeur. On amena ensuite Chnodomaire: comme Julien lui demandait compte de ses attentats contre l'empire, il soutint d'abord sa réputation de courage, et répondit avec dignité. Julien commençait à l'admirer; mais bientôt ce prince perdit tout l'éclat que les malheurs savent donner aux ames fières, en demandant la vie avec bassesse, jusqu'à se prosterner aux pieds du vainqueur. Julien le releva; quoiqu'il ne sentît plus pour lui que du mépris, il respecta encore sa grandeur passée; et faisant réflexion aux terribles révolutions que peut amener une seule journée, il lui épargna la honte des fers. Quelque temps après il l'envoya à Constance, qui le fit conduire à Rome où il mourut en léthargie[123].
[122] Ou général des cataphractaires, cataphractarios ducens.—S.-M.
[123] Chnodomaire habita à Rome le palais appelé Castra Peregrina, sur le mont Célius. In Castris Peregrinis, quæ in monte sunt Cælio, morbo veterni consumptus est.—S.-M.
XLVII. Constance s'attribue les succès de Julien.
Une si importante victoire ne fit qu'aigrir la jalousie de Constance. C'était le ton de la cour de blâmer Julien, ou de le tourner en ridicule. On l'appelait par dérision le Victorin[124]; ce qui renfermait une allusion maligne au tyran de ce nom, qui, du temps de Gallien, après avoir dompté les Germains et les Francs, avait usurpé le titre d'Auguste. D'autres plus méchants encore affectaient de le louer avec excès en présence du prince. L'empereur, de son côté, s'appropriait tout l'honneur des succès du César. Telle était sa vanité: si, tandis qu'il séjournait en Italie, un de ses généraux remportait quelque avantage sur les Perses, aussitôt volaient dans tout l'empire de longues et ennuyeuses lettres du prince, remplies de ses propres éloges, mais où le général vainqueur n'était pas même nommé: et ces annonces de victoires ruinaient en passant les villes et les provinces par les présents qu'il fallait prodiguer aux porteurs de ces lettres. A l'occasion de la journée de Strasbourg, dont Constance était éloigné de quarante marches, il publia des édits pompeux, où s'élevant jusqu'au ciel, il se représentait rangeant l'armée en bataille, combattant à la tête, mettant les Barbares en fuite, faisant prisonnier Chnodomaire, sans dire un mot de Julien, dont il aurait enseveli la gloire, si la renommée ne se chargeait, en dépit de l'envie, de publier les grandes actions. C'était pour se conformer à la vanité de ce prince, que les orateurs, et même quelques historiens de son temps, lui attribuaient des exploits auxquels il n'eut jamais d'autre part que d'en être jaloux.
[124] Victorinus.—S.-M.
XLVIII. Guerre de Julien au-delà du Rhin.
Amm. l. 17, c. 1.
Liban. or. 10. t. 2, p. 277 et 278.
Cellar. geog. ant. t. 1, p. 381.
Julien fit enterrer tous les morts, sans distinction d'amis et d'ennemis. Il renvoya les députés des Barbares qui étaient venus le braver avant la bataille, et revint à Saverne [Tres-Tabernas]. Il fit conduire à Metz [Mediomatricos] le butin et les prisonniers, pour y être gardés jusqu'à son retour. N'ayant plus laissé d'Allemans en-deçà du Rhin, il brûlait d'envie de les aller chercher dans leur propre pays; mais ses soldats voulaient jouir de leur victoire, sans s'exposer à de nouvelles fatigues. Julien leur représenta, que ce n'était pas assez pour de braves guerriers de repousser les attaques; qu'il fallait se venger des insultes passées; que ce qui leur restait à faire n'était qu'une partie de chasse plutôt qu'une guerre, que les Barbares ressemblaient à ces bêtes timides qui, après avoir reçu le premier coup, attendent le second sans se défendre. On ne pouvait manquer à un général, qui ne se distinguait de ses soldats qu'en prenant sur lui-même la plus grande part des travaux et des dangers. Ils marchèrent donc à sa suite; et étant arrivés à Mayence [Mogontiacum], ils y jetèrent un pont et passèrent le Rhin. Les Allemans de ces cantons, qui ne s'attendaient pas à se voir relancés jusque dans leurs retraites, effrayés d'abord, vinrent demander la paix, et protestèrent de leur fidélité à observer les traités. Mais presque aussitôt s'étant repentis de cette soumission, ils envoyèrent menacer Julien de fondre sur lui avec toutes leurs forces, s'il ne se retirait de dessus leurs terres. Pour toute réponse, Julien fit embarquer sur le Rhin, au commencement de la nuit huit cents soldats, avec ordre de remonter le Mein [Menus], de faire des descentes, et de mettre tout à feu et à sang. Au point du jour les Barbares se montrèrent sur des hauteurs; on y fit monter l'armée, mais elle n'y trouva plus d'ennemis. On aperçut de là des tourbillons de fumée, qui firent juger que le détachement pillait et brûlait les campagnes. Les Allemans épouvantés de ces ravages rappelèrent les troupes qu'ils avaient placées en embuscade dans des lieux étroits et fourrés, et se dispersèrent pour aller défendre le pays. Leur retraite abandonna aux soldats de Julien beaucoup de grains et de troupeaux; on enleva les hommes, et on brûla les châteaux bâtis et fortifiés à la manière des Romains.
XLIX. Trève accordée aux Barbares.
Après une marche de trois ou quatre lieues[125], on rencontra un bois épais. Julien apprit d'un transfuge qu'on y serait attaqué par un grand nombre d'ennemis cachés dans des souterrains, et qui attendaient que l'armée s'engageât dans la forêt. Quelques soldats, ayant osé y entrer, rapportèrent que toutes les routes étaient traversées de grands arbres nouvellement abattus. Les Romains virent avec dépit qu'ils ne pouvaient avancer qu'en prenant de longs détours par des chemins difficiles. On avait passé l'équinoxe d'automne, et la neige couvrait déja les montagnes et les plaines: on résolut donc de ne pas aller plus loin. Mais pour brider ces Barbares, Julien fit rétablir à la hâte la forteresse que Trajan avait autrefois bâtie et appelée de son nom[126], et que les Allemans avaient ruinée. Il y laissa une garnison, avec des provisions qu'il avait enlevées dans le pays même. Les Barbares, se voyant comme enchaînés, vinrent humblement demander la paix. Julien ne voulut leur accorder qu'une trêve de dix mois: c'était le temps dont il avait besoin pour garnir sa forteresse de munitions et de machines nécessaires à la défense. Trois rois barbares se rendirent au camp: ils étaient du nombre de ceux dont les troupes avaient été battues à Strasbourg. Ils s'engagèrent par serment à vivre en paix avec la garnison jusqu'au jour arrêté, et à lui fournir des vivres.
[125] Emensa æstimatione decimi lapidis.—S.-M.
[126] Il existait sur les bords du Rhin une place nommée Colonia Trajana, située à cinquante-trois milles au nord de Cologne. Elle paraît être Kellen dans le pays de Clèves. Il est douteux que ce soit celle dont il est question ici. Je crois qu'il s'agissait plutôt d'une ville du même nom, bâtie par le même empereur, au-delà du Rhin, vers le confluent de ce fleuve avec le Mein. Elle pourrait encore répondre à une position indiquée par Ptolémée, l. 2, c. 9, sous le nom de Legio Trajana et placée par lui entre Bonn (Bonna) et Mayence (Mocontiacum).—S.-M.
L. Avantages remportés sur les Francs.
Amm. l. 17, c. 2.
Liban. or. 10, t. 2, p. 278.
Cette glorieuse campagne se termina par un nouveau succès. Le général Sévère revenant à Rheims [Rhemos] par Cologne [Agrippina] et par Juliers [Juliacum], rencontra un parti de Francs de six cents, d'autres disent de mille hommes, qui faisaient le dégât dans tout ce pays qu'ils trouvaient dégarni de troupes. Les glaces et les neiges de l'hiver, ou les fleurs du printemps, tout est égal pour la bravoure des Francs, dit un auteur de ce temps-là[127]. A l'approche des Romains ils se renfermèrent dans deux forts abandonnés, situés sur la Meuse [Mosa], où ils résolurent de se bien défendre. Le César crut qu'il était important pour l'honneur de ses armes, et pour la sûreté du pays, de tirer raison de ces ravages. Il se joint à Sévère, et assiége ces Barbares, qui soutinrent toutes les attaques avec une opiniâtreté incroyable. Le siége dura cinquante-quatre jours, pendant les mois de décembre et de janvier. La Meuse était couverte de glaçons; et comme Julien craignait que, venant à se prendre tout-à-fait, elle n'offrît un pont aux Barbares, qui pourraient s'évader à la faveur de la nuit, il faisait courir sur le fleuve, depuis le soleil couchant jusqu'au jour, des barques légères chargées de soldats pour rompre les glaces et prévenir les sorties. Enfin les assiégés abattus par la disette, par les veilles, et le désespoir, furent contraints de se rendre. On les mit aux fers. Ce fut un spectacle nouveau, la nation des Francs s'étant fait une loi de vaincre ou de périr[128]. On en tint compte à Julien autant que d'une grande victoire. Il les envoya comme un rare présent à l'empereur, qui les incorpora dans ses troupes. C'étaient des hommes de haute stature, et qui paraissaient, dit Libanius, comme des tours au milieu des bataillons Romains[129]. Une armée de Francs qui accourait au secours, ayant appris que les forts étaient rendus, rebroussa chemin sans rien entreprendre.
[127] Οἷς ταυτὸν εἰς ἡδονὴν χιών τε καὶ ἂνθη. Liban, orat. 10, tom. 2, p. 298, ed. Morel.—S.-M.
[128] Καὶ γὰρ ἐκείνοις νόμος, νικᾶν ἢ πίπτειν. Liban. orat. 10, t. 2, p. 278, ed. Morel.—S.-M.