[196] Zosime (l. 3, c. 4) appelle ce prince Vadomaire. C'est une erreur.—S.-M.
XLIII. Retour des captifs.
[Amm. l. 17, c. 10.]
Jul. ad Ath. p. 280.
Liban. or. 10, t. 2. p. 280.
Zos. l. 3, c. 4 et 5.
Zon. l. 13, t. 2, p. 20.
Le retour des prisonniers fut le fruit de ces glorieuses expéditions. C'était un spectacle touchant de voir revenir par bandes ces malheureux, saluant leur patrie par des cris d'allégresse, caressés de leurs maîtres qui leur avaient fait sentir au-delà du Rhin le plus dur esclavage, se prosternant aux pieds de leur libérateur, embrassant avec larmes leurs pères, leurs femmes, leurs enfants qui pleuraient aussi de joie. Il en revint près de vingt mille. On demandait compte aux Barbares de ceux qu'ils ne ramenaient pas; et ils étaient obligés de se justifier en prouvant que ceux-là étaient morts, par le témoignage de ceux qu'ils ramenaient. La Gaule reprit une face nouvelle: les villes se relevaient; c'était pour Julien autant de trophées; et ce qu'il y avait de plus glorieux et de plus nouveau, c'est que les Barbares qui les avaient ruinées travaillaient à les rebâtir. Les campagnes auparavant désertes et incultes se repeuplaient et se ranimaient; on voyait refleurir les arts; les revenus publics augmentaient; ce n'était que mariages, fêtes, assemblées; et l'hiver suivant fut une saison de joie et de plaisir.
XLIV. Malice des courtisans.
Amm. l. 17, c. 11.
Des succès si brillants et si soutenus ne faisaient pas taire l'envie. Le compte que Julien était obligé de rendre à l'empereur, quelque modeste qu'il fût, semblait toujours exagéré et plein de vanité: et tandis que la Gaule retentissait des éloges du César, il n'était à la cour qu'un fanfaron, un poltron qui s'enorgueillissait de faire fuir devant lui des sauvages encore plus timides. Mais ces lâches courtisans, attentifs à flatter la basse jalousie de l'empereur, travaillaient malgré eux à la gloire de Julien. Il lui eût manqué un trait de ressemblance avec les plus grands hommes, s'il n'eût pas eu des envieux et des ennemis.
Αn 359.
XLV. Mort de Barbation.
Amm. l. 18, c. 3.
Il fut bientôt délivré du plus dangereux. L'année suivante, sous le consulat d'Eusèbe et d'Hypatius, frères de l'impératrice, Barbation fut lui-même sacrifié à ces défiances qu'il avait tant de fois inspirées contre les autres. Ce méchant homme joignait à beaucoup de malice une égale faiblesse. Un essaim d'abeilles qui se forma dans sa maison lui donna de grandes alarmes. C'était dans la superstition payenne un pronostic des plus fâcheux. Il consulta les devins et partit avec ces inquiétudes pour une expédition qui n'est pas autrement connue. Sa femme, nommée Assyria, étourdie et ambitieuse, se met dans l'esprit que son mari, pour s'affranchir de ses craintes, va détrôner Constance. Elle voit déja Barbation empereur. Cette folle imagination en enfante une autre: la voilà jalouse d'Eusébia; elle se persuade que Barbation, ébloui des charmes de la princesse, ne manquera pas de l'épouser. Sans perdre de temps, elle envoie secrètement à son mari une lettre trempée de ses larmes, pour le conjurer de ne lui pas faire l'injustice de la croire indigne du rang d'impératrice. Elle avait employé pour l'écrire la main d'une femme esclave, qui lui était venue de la confiscation des biens de Silvanus. Dès que Barbation fut de retour, cette confidente, pour venger son ancien maître, va de nuit trouver Arbétion; elle lui met entre les mains une copie de la lettre. Celui-ci, trop heureux de trouver une si belle occasion de perdre un rival, la porte à l'empereur; et sur-le-champ Barbation est arrêté. Il avoue qu'il a reçu la lettre; sa femme est convaincue de l'avoir écrite, et tous deux ont la tête tranchée. Constance, une fois alarmé, ne se rassura pas si tôt. On arrête, on met à la question beaucoup d'innocents. Le tribun Valentinus[197], qui ne savait rien de cette prétendue intrigue, essuya de cruelles tortures: il eut assez de force pour y survivre; et par forme de dédommagement l'empereur lui donna le commandement des troupes dans l'Illyrie.
[197] Ex primicerio protectorum tribunus.—S.-M.
XLVI. Séditions à Rome.
Amm. l. 17, c. 11, et l. 19, c. 10.
Grut. Inscr. p. 1162, no 1.
Il s'éleva cette année dans la ville de Rome de violentes séditions. La flotte de Carthage qui apportait le blé de l'Afrique, battue de la tempête, ne pouvait aborder à Ostie; et le peuple, qui craignait la famine, rendait les magistrats responsables du caprice des vents. Le préfet Junius-Bassus était mort[198] peu de temps après qu'il fut entré en charge; il venait de se convertir au christianisme. La sédition éclata sous Artémius, vicaire de Rome, qui succéda à ses fonctions. Mais elle devint plus furieuse lorsque Tertullus eut été nommé préfet. Ce magistrat, après avoir épuisé tous les moyens d'apaiser le tumulte, se voyant sur le point d'être mis en pièces, fit conduire au milieu de la place publique ses enfants encore en bas âge, et les montrant au peuple: Romains, dit-il, voilà vos concitoyens; si la colère du ciel continue, ils partageront vos malheurs: mais si vous croyez sauver votre vie en leur donnant la mort, je les mets entre vos mains. A la vue de ces enfants, la compassion étouffa la rage de la multitude: elle attendit avec patience; et peu de jours après, pendant que Tertullus, qui était païen, faisait un sacrifice à Ostie dans le temple de Castor et de Pollux, le vent tourna au midi, la flotte entra dans le Tibre, et la superstition méconnaissant la main qui gouverne les tempêtes, et qui distribue aux hommes leur nourriture, regarda cet événement comme un miracle de ces chimériques divinités.
[198] Le 8 des kalendes de septembre ou le 25 août 359. Il était âgé de quarante-deux ans et deux mois.—S.-M.
XLVII. Anatolius, préfet d'Illyrie.
Amm. l. 19, c. 11; et ibi Vales.
Himer. apud Phot. cod. 165.
Eunap. in Proœr. t. 1. p. 85-88, ed. Boiss.
Liban. or. 9, t. 2, p. 214.
Constance était encore à Sirmium, lorsqu'il apprit que les Limigantes, quittant peu à peu le pays où il les avait transplantés, se rapprochaient du Danube, et qu'ils commençaient déja à faire des courses. Craignant que s'il ne les arrêtait dès le premier pas, ils n'en devinssent plus hardis, il assemble ses meilleures troupes, sans attendre l'été. Il comptait et sur l'ardeur de son armée encore échauffée des succès de la campagne précédente, et sur la prévoyance d'Anatolius, préfet d'Illyrie, qui, sans incommoder la province, avait pendant l'hiver établi des magasins. Ce personnage mémorable était de Béryte en Syrie. Après avoir étudié les lois dans sa patrie, la plus célèbre école de jurisprudence qui fût en Orient, il vint à Rome du temps de Constantin; et s'étant fait connaître à la cour par ses talents, il fut gouverneur de Galatie, vicaire d'Afrique, et parvint à la charge de préfet en Illyrie. Il resta dans les ténèbres du paganisme; d'ailleurs c'était un homme à qui ses ennemis mêmes ne pouvaient refuser des éloges. On admirait son amour pour la vérité et pour la justice, l'élévation de son ame, sa noble franchise, son application au travail, son éloquence, son désintéressement, la tendresse et la fermeté de son cœur tellement assorties, qu'il ne mesurait pas le mérite des autres par l'amitié qu'il avait pour eux, mais qu'il réglait au contraire la mesure de son amitié sur celle du mérite. On dit qu'en faisant ses adieux à l'empereur quand il partit pour l'Illyrie, il lui dit: Prince, désormais la dignité ne sauvera plus les coupables: quiconque violera les lois, officier civil ou militaire, en éprouvera la sévérité. Ce n'était pas qu'il eût rien de dur dans le caractère; il aimait mieux corriger que punir, et jamais l'Illyrie ne fut plus florissante et plus heureuse que sous son gouvernement. Il soulagea le pays ruiné par l'entretien des postes et des voitures publiques, et par l'excès des tailles, tant réelles que personnelles. Les habitants le pleurèrent après sa mort; mais ils le regrettèrent bien davantage, quand on lui eut donné pour successeur Florentius, auparavant préfet des Gaules. Ce financier intraitable, armé de toutes les rigueurs du fisc, étant venu fondre sur eux comme un vautour, plusieurs se pendirent de désespoir.
XLVIII. Limigantes détruits.
Amm. l. 19, c. 11.
Cellar. geog. antiq. t. 1, p. 448.
L'empereur, bien assuré de trouver des subsistances, marche en grand appareil vers la Valérie, dès les premiers jours du printemps. Il arrive au bord du Danube, lorsque les Barbares se disposaient à le passer sur les glaces qui n'étaient pas encore fondues. Pour ne pas laisser languir ses troupes, qui souffraient beaucoup des rigueurs du froid, il envoie aussitôt demander aux Limigantes, pourquoi ils franchissaient les limites marquées par un traité solennel. Les Barbares s'excusent sur de vains prétextes, et demandent humblement la permission de passer le fleuve, pour expliquer à l'empereur les incommodités de leur nouvelle habitation; ils protestent qu'ils sont prêts, s'il y consent, à se transporter partout ailleurs, pourvu que ce soit dans l'intérieur de l'empire; et qu'il n'aura point de sujets plus obéissants ni plus tranquilles. L'empereur, ravi de terminer sans coup férir une expédition qui paraissait difficile et périlleuse, leur accorde le passage: il croyait gagner beaucoup en les établissant dans l'empire: c'était, lui disaient ses flatteurs aussi mauvais politiques que bons courtisans, une pépinière de braves soldats, qui rempliraient ses armées, tandis que les provinces donneraient volontiers de l'argent pour être dispensées de fournir des recrues. Constance, pour recevoir les Barbares à leur passage, va camper près d'Acimincum, qu'on croit être Salenkemen, presque vis-à-vis de l'embouchure de la Théiss; et ayant fait élever une terrasse en forme de tribunal, il détache quelques légionaires sous la conduite d'un ingénieur[199] nommé Innocentius qui lui avait donné ce bon conseil, et les fait placer sur les bords du Danube, avec ordre d'observer les mouvements des Barbares, et de les prendre à dos en cas qu'ils voulussent faire quelque violence, quand ils auraient passé le fleuve. La précaution ne fut pas inutile. Les Limigantes, ayant traversé le fleuve, se tenaient d'abord la tête baissée en posture de suppliants, et semblaient attendre les ordres de l'empereur. Mais quand ils le virent qui s'apprêtait à les haranguer sans défiance, un d'entre eux, comme saisi d'un accès de fureur, ayant lancé sa chaussure contre le tribunal, se met à y courir de toutes ses forces en criant, Marha, marha: c'était le cri de guerre de la nation. Tous ses compatriotes élèvent en même-temps un drapeau, poussent d'affreux hurlements, et le suivent en confusion. Constance, du haut de la terrasse où il était assis, voyant accourir cette multitude qui faisait briller à ses yeux les épées et les javelots, descend à la hâte, quitte ses habits impériaux pour n'être pas reconnu, et montant promptement à cheval se sauve à toute bride. Ses gardes essaient de faire résistance et sont massacrés; le siége impérial est pillé et mis en pièces. Constance avait eu l'imprudence de laisser assembler les Barbares sur la rive, sans faire mettre ses troupes sous les armes. Elles étaient encore dans le camp, lorsqu'elles apprirent que l'empereur était en péril. Aussitôt les soldats accourent à demi armés, et poussant un cri terrible, enflammés de colère et de honte, ils se jettent tête baissée au travers de ces perfides ennemis: ils égorgent tout ce qu'ils rencontrent; le détachement qui bordait le Danube les charge par derrière; on les enveloppe, on les serre de toutes parts: les vivants, les mourants et les morts ne formant qu'un monceau tombent pêle-mêle les uns sur les autres. L'exécution fut horrible; et l'on ne sonna la retraite qu'après le massacre du dernier des Limigantes. Les Romains ne perdirent que ceux qui furent surpris dans la première attaque. On regretta surtout Cella, tribun de la garde, qui se jeta le premier dans le plus épais des bataillons ennemis. Cette plaine fut le tombeau des Limigantes; il n'en est plus parlé dans l'histoire, et cette nation fut détruite, comme elle s'était formée, par sa propre perfidie.
[199] Agrimensor.—S.-M.
XLIX. Premier préfet de C. P.
Idat. chron.
Amm. l. 19, c. 11.
Chron. Hier.
Socr. l. 2, c. 41.
Soz. l. 4, c. 23.
Chron. Alex. vel Pasch. p. 293.
Cod. Th. l. 6, tit. 4, leg. 14, 15 et ibi Godef.
Cod. Just. l. 7, tit. 62, leg. 2, 3.
Constance, après avoir pris des mesures pour la sûreté des frontières, revint à Sirmium[200]. Il en partit peu de jours après pour Constantinople, afin de se rapprocher de l'Orient, que Sapor menaçait d'envahir. Jusque-là les duumvirs, qui dans les villes municipales tenaient le même rang que les consuls à Rome, avaient été à la tête du sénat de Constantinople: c'étaient les chefs de la magistrature. Constance, afin d'y établir le même gouvernement qu'à Rome, créa cette année pour la première fois un préfet de la ville[201]. Ce fut Honoratus qui avait été préfet des Gaules. L'empereur distingua ce nouveau magistrat des préteurs, dont il régla la juridiction. Il déclara que les appels des trois provinces de la Thrace nommées Europe, Rhodope et Hémimont, et ceux de la Bithynie, de la Paphlagonie, de la Lydie, de l'Hellespont, des îles de la mer Egée et de la Phrygie Salutaire, ressortiraient devant ce préfet.
[200] Il y était le 22 mai 359. Le 18 juin suivant, il se trouvait à Singidunum dans la Mœsie. Le 10 octobre il était auprès d'Andrinople.—S.-M.
[201] Ce fut le 11 décembre, selon Idatius, ou le 11 septembre selon la Chronique Paschale.—S.-M.
L. Prétendue conjuration.
Amm. l. 19, c. 12.
Liban, or. 9, t. 2, p. 213 et 214, ed. Morel. epist. 734, p. 332, ed. Wolf.
La faiblesse de Constance était un fonds inépuisable pour Paul le délateur. Ce scélérat insatiable d'argent ne savait, pour s'enrichir, d'autre métier que de réveiller de temps en temps les inquiétudes du prince. Une cause très-légère fit, vers ce temps-là, périr un grand nombre d'innocents. Dans Abydus, ville de la Thébaïde, était un oracle fameux d'un dieu nommé Bésa[202]. On le consultait de vive voix ou par écrit, et les absents n'avaient pas toujours soin de faire retirer leurs billets avec la réponse de l'oracle. On en envoya quelques-uns à l'empereur. Il crut y voir des questions dangereuses, et qui tiraient à conséquence pour la sûreté de sa personne. Aussitôt il fait partir Paul, dont il estimait la sagacité dans ces sortes de recherches; il le charge de mettre en justice tous ceux qu'il jugera à propos: il nomme, pour présider aux interrogatoires, non pas Hermogène, préfet du prétoire d'Orient, qui avait succédé à Musonianus (il connaissait trop son équité et sa douceur), mais Modestus, comte d'Orient, propre à ces commissions sanguinaires. Paul arrive, ne projetant que tortures et que supplices. Ses accusations alarment et bouleversent l'Egypte et les contrées voisines. On amène devant lui des gens de toute condition, dont plusieurs périssent dans les fers avant le jugement. On avait choisi pour le théâtre de ces sanglantes exécutions Scythopolis, en Palestine, parce qu'elle était située entre les villes d'Antioche et d'Alexandrie, d'où l'on faisait venir la plupart des accusés. Un des premiers fut le fils de ce Philippe qui avait été préfet du prétoire et consul, et qui avait prêté ses propres mains, pour ôter la vie à Paul, évêque de Constantinople. Son fils, nommé Simplicius, fut accusé d'avoir consulté l'oracle sur les moyens de parvenir à l'empire. Constance, qui n'avait jamais rien excusé ni pardonné sur cet article, avait ordonné de l'appliquer à la torture. Simplicius fut cependant assez heureux pour s'en garantir, sans doute à force d'argent; il en fut quitte pour être banni. Ce fut aussi le sort de Parnasius, quoiqu'il eût été condamné à mort. C'était un homme de bien, qui avait été préfet d'Egypte: il obtint dans la suite la permission de retourner à Patras, ville d'Achaïe, sa patrie, et de rentrer en possession de ses biens. Andronicus, homme de lettres, et célèbre alors par ses poésies, déconcerta ses accusateurs par la force de ses réponses, et se fit absoudre. La même fermeté sauva le philosophe Démétrius surnommé Chytras, fort avancé en âge, mais dont le corps et l'esprit avaient conservé toute leur vigueur. Après une longue torture qu'il soutint avec courage, on lui permit de retourner à Alexandrie. Ceux-là échappèrent à la calomnie; mais quantité d'autres en furent les victimes. Les uns furent déchirés à coups de fouets; d'autres périrent d'une manière plus cruelle; et la confiscation des biens était toujours la suite du supplice. Paul mettait en usage mille détours, mille piéges pour surprendre l'innocence: porter à son col quelque préservatif superstitieux, passer le soir auprès d'une sépulture, c'en était assez pour perdre la vie, comme convaincu de sortilège ou de commerce avec les morts, dans l'intention de détrôner ou de faire périr l'empereur.
[202] Au sujet de ce dieu égyptien, dont les fonctions mythologiques nous sont inconnues, voyez Jablonski, Pantheon Ægyptiorum, l. 5, c. 7, p. 200.—S.-M.
LI. Courses des Isauriens.
Amm. l. 19, c. 13.
Depuis que les Isauriens avaient manqué leur entreprise sur Séleucie, ils s'étaient tenus quelque temps cachés dans leurs montagnes. Enfin s'ennuyant du repos, ils recommençaient leurs courses. Accoutumés à franchir aisément les lieux les moins praticables, ils échappaient aux troupes qui défendaient le pays. On envoya pour les contenir le comte Lauricius, plus politique que guerrier. Sa bonne conduite fit plus que la valeur. Il sut si bien les intimider et les resserrer, qu'ils ne purent rien exécuter de considérable, tant qu'il fut dans la province.
LII. Sapor se prépare à la guerre.
Amm. l. 18, c. 4, 5, et ibi Vales.
Les menaces de Sapor éclatèrent cette année. Ce prince avide de conquêtes, ayant trouvé de nouveaux secours dans les nations féroces avec lesquelles il venait de conclure la paix, s'occupa, pendant l'hiver, à ramasser des vivres, des armes, et à lever des soldats, dans le dessein d'entrer sur les terres de l'empire. Résolu de faire les plus grands efforts, il consulta tous les devins de son royaume: on dit même qu'il alla jusqu'à immoler des hommes[203], pour chercher dans leurs entrailles des pronostics de ses succès. Mais un transfuge lui fournit des lumières plus sûres que tous ses oracles et tous ses sacrifices. Antonin était un riche négociant établi en Mésopotamie, et très-connu dans ces contrées. Sa fortune fit envie à des hommes puissants qui lui suscitèrent des procès. Afin de ne pas manquer leur proie, ils s'appuyèrent des officiers du fisc qui entrèrent en collusion avec eux. Antonin habile et rompu aux affaires, après avoir, malgré la protection d'Ursicin, perdu plusieurs procès, n'espérant rien de ses juges vendus à l'injustice, feignit de s'exécuter de bonne grâce; il reconnut des dettes qu'il n'avait pas contractées, et fit des billets payables à termes, se réservant au fond du cœur l'espoir de la vengeance. Ayant dressé son plan, il se mit au service de Cassianus, commandant des troupes de la province, qui, comptant sur son intelligence, l'employa à tenir ses rôles[204]. Cette commission lui donna sans doute le moyen de s'instruire à fond, et en peu de temps, de tout le détail militaire. Quand il eut acquis ces connaissances, il songea à les porter en Perse; et pour se procurer la facilité d'approcher des frontières sans donner de soupçons, il acheta une petite terre sur les bords du Tigre[205]. Il y transporta sa famille, et, dans les fréquents voyages qu'il y faisait, il trouva moyen de lier un commerce secret avec Tamsapor, qui commandait de l'autre côté du fleuve[206]. Le terme de l'échéance de ses billets arriva, et l'intendant des finances d'intelligence avec ses prétendus créanciers se mettait en devoir de le poursuivre, lorsqu'Antonin escorté d'un parti de Perses, qui se rendirent auprès de lui pour favoriser sa fuite, se jeta dans des barques avec sa femme, ses enfants et tous ses effets, et passa à l'autre bord. On le conduit à Sapor, qui le reçoit à bras ouverts, et lui donne place à sa table et dans son conseil[207]. Ce transfuge, animé par le ressentiment et par le désir de servir son nouveau maître, devint le plus mortel ennemi des Romains. Il ne cessait d'animer Sapor, en lui reprochant qu'il savait vaincre, mais qu'il ne savait pas faire usage de ses victoires: il lui rappelait ses campagnes passées[208], tant d'efforts sans succès, tant de succès sans aucun fruit; qu'après avoir terrassé les Romains à Singara[209], il avait laissé la victoire ensevelie dans les ombres de la nuit, et que les Perses vainqueurs, comme de concert avec les vaincus, n'avaient osé approcher d'Édesse, ni des ponts de l'Euphrate; quels avantages n'aurait pas remportés le plus brave et le plus puissant monarque du monde, s'il fût tombé sur l'empire dans le temps où les Romains le déchiraient eux-mêmes par la guerre civile. C'était la coutume des Perses de délibérer sur les affaires les plus importantes au milieu des festins. Antonin, attentif à se ménager en ces occasions, profitait de la chaleur que le vin inspirait aux autres: il les échauffait encore par ses discours; et le roi, enivré de ses conseils et de l'idée de sa propre grandeur, se détermina à mettre en mouvement toutes ses forces, dès que l'hiver serait passé, et à faire usage du zèle d'Antonin, qui lui promettait hardiment les services les plus essentiels.
[203] Consilia tartareis manibus miscens, et præstigiatores omnes consulens de futuris. Rien n'indique précisément dans ce passage d'Ammien Marcellin, que Sapor ait eu recours à des pratiques superstitieuses qui paraissent si contraires à ce que nous connaissons de l'ancienne religion des Perses. Cependant, il est vrai de dire qu'un poète latin anonyme, cité par Henri Valois dans ses notes sur Ammien Marcellin, s'exprime plus clairement sur ce point,
Il serait possible que ces horribles imputations ne fussent que des bruits populaires, fondés sur ce qu'on disait alors des rites barbares usités dans les cérémonies magiques, et sur ce qu'on racontait des sacrifices humains, pratiqués dans les mystères de Mithra, sur lesquels on peut voir, en particulier, Socrate (l. 3, c. 2 et l. 5, c. 16), et Sozomène (l. 5, c. 7). Cependant il est bon de remarquer que long-temps avant cette époque, Pline paraît aussi accuser les mages d'avoir pratiqué de semblables sacrifices. Nam homines immolare gratissimum, dit-il (l. 30, c. 6), en parlant des cérémonies magiques en usage chez les Perses.—S.-M.
[204] Il était protector, ou soldat de la garde, et exerçait les fonctions de Rationarius Apparitor Mesopotamiæ ducis.—S.-M.
[205] Dans un lieu nommé Hiaspis, selon Ammien Marcellin, et arrosé par le Tigre. Fundum in Hiaspide, qui locus Tigridis fluentis adluitur. Amm. Marc. l. 18, c. 5.—S.-M.
[206] Qui tractus omnes adversos ducis potestate tunc tuebatur. Amm. Marc. ibid.—S.-M.
[207] Le roi lui avait conféré le droit de porter la tiare, ce qui lui donnait l'entrée au conseil. Et apicis nobilitatus auctoritate, quo honore participantur mensæ regales, et meritorum apud Persas ad suadendum ferendasque sententias in concionibus ora panduntur. Le même auteur dit plus loin, l. 18, c. 8, en parlant du même Antonin, sublatâ tiarâ, quam capiti summo ferebat honoris insigne.—S.-M.
[208] Ce qui était arrivé depuis quarante ans, selon le texte d'Ammien Marcellin. Jam inde quadragesimi anni memoriam replicabat. Ce passage ferait voir que les deux empires étaient en état de guerre, depuis une époque de beaucoup antérieure à la mort de Constantin. Cette indication est plus conforme à ce que nous apprend l'histoire d'Arménie, qu'à ce que nous savons par les auteurs grecs et latins qui nous restent.—S.-M.
[209] En rapportant ce discours d'Antonin, Ammien Marcellin indique une circonstance que Lebeau n'a pas fait entrer dans le récit de la bataille de Singara (voyez ci-devant, l. VI, § 50). Il mentionne les victoires d'Hileïa et de Singara: Et maximè, dit-il, apud Hileiam et Singaram, ubi acerrimâ illâ nocturnâ concertatione pugnatum est. Sans un passage de l'abrégé historique de Sextus Rufus, on pourrait croire qu'il s'agit de deux actions différentes; mais on y voit qu'Hiléia, que ce dernier écrivain appelle Eleia, était un endroit voisin de Singara, et qui fut sans doute plus particulièrement le théâtre de cette affaire. Nocturna verò, dit-il, Eleiensi prope Singaram pugnâ, ubi præsens Constantius adfuit. La position de ce lieu m'est tout-à-fait inconnue.—S.-M.
LIII. Ursicin rappelé.
[Amm. l. 18, c. 4, 5 et 6.]
Il eût été à propos de choisir le meilleur capitaine de l'empire, pour l'opposer à un si redoutable ennemi[210]: l'imprudence de Constance et les intrigues de cour dépouillèrent du commandement l'unique général qui fût en état de soutenir cette guerre. Ursicin était en Orient avec le titre de général de la cavalerie. Consommé dans le métier des armes, il avait appris par une longue expérience à combattre les Perses. Mais il était coupable aux yeux d'Eusèbe de deux crimes impardonnables: ce guerrier magnanime était le seul qui dédaignât de s'appuyer de la faveur de l'eunuque; et malgré les instances les plus pressantes, il n'avait jamais voulu consentir à lui céder une belle maison qu'il possédait dans la ville d'Antioche. C'en était assez pour rendre Ursicin criminel dans l'esprit d'Eusèbe, et pour engager cet eunuque à travailler à sa perte. C'était, à l'entendre, un présomptueux, un perfide, dont les services étaient autant d'insultes, et pouvaient dégénérer en attentats. Cet esprit dangereux avait inspiré sa passion aux eunuques de la chambre[211], qui profitaient de l'accès que leur donnait leur ministère, pour tenir tous de concert le même langage; et ceux-ci disposaient à leur gré de la langue des courtisans à qui ils procuraient les entrées et les grâces du prince. Ainsi Constance n'entendait jour et nuit que des rapports propres à augmenter des soupçons qui ne lui étaient que trop naturels. La perte d'Ursicin fut donc encore une fois résolue; mais il fallait, disait Eusèbe, user de précaution, pour ne pas alarmer ce général, qui, sur la moindre défiance, ne manquerait pas d'éclater. Ursicin était alors à Samosate; l'empereur le mande à la cour, pour y venir recevoir la qualité de général de l'infanterie, qu'avait possédée Barbation. Il charge de sa lettre celui qu'il envoyait pour commander en sa place: c'était Sabinianus, vieillard sans vigueur comme sans courage, trop peu connu jusqu'alors pour avoir droit de prétendre à un emploi si important; mais assez riche pour l'acheter de ces agents de cour, qui vendaient l'empereur et l'empire.
[210] Il aurait fallu le faire venir même de Thulé, dit Ammien Marcellin, etiamsi apud Thulen moraretur Ursicinus: c'est comme s'il disait qu'on eut dû l'aller chercher au bout du monde.—S.-M.
[211] Palatina cohors, dit Ammien Marcellin.—S.-M.
LIV. Il est renvoyé en Mésopotamie.
Amm. l. 18, c. 6.
Dès que le bruit de ce changement se fut répandu, ce fut dans tout l'Orient un cri général. Toutes les villes témoignaient leurs regrets par des décrets honorables en faveur d'Ursicin: on gémissait de se voir enlever un puissant défenseur, qui avec de mauvaises troupes avait su si long-temps défendre cette partie de l'empire. L'incapacité de son successeur dans des circonstances si périlleuses augmentait le chagrin de sa perte. Ce même événement donnait aux Perses les plus belles espérances. Antonin conseillait à Sapor de ne pas s'arrêter à des siéges toujours ruineux; mais de passer l'Euphrate et de fondre rapidement sur ces riches provinces que la guerre avait épargnées depuis Valérien. Il s'offrait de le conduire à une conquête assurée. Ce conseil fut approuvé; on fit les préparatifs de cette brillante expédition. Ursicin revenait en Italie; il était déja aux bords de l'Hèbre, quand il reçut une seconde lettre du prince, qui le renvoyait sur ses pas, mais sans emploi. Les eunuques avaient changé d'avis; ils avaient fait réflexion qu'en laissant Ursicin en Orient, ils pourraient lui imputer toutes les fautes de Sabinianus, et donner à celui-ci tout l'honneur des succès.
LV. Arrivée des Perses.
Les rapports des espions et des transfuges s'accordaient sur les mouvements des Perses. On crut que leur dessein était d'attaquer Nisibe; et comme Sabinianus restait dans l'inaction, Ursicin y accourut pour mettre la ville en état de défense. Dès qu'il y fut entré, la fumée et les flammes, qui se faisaient voir depuis les bords du Tigre jusque fort près de la ville[212], annoncèrent l'arrivée des coureurs ennemis. Ursicin sortit pour les reconnaître, et s'avança jusqu'à deux milles[213] de Nisibe. Il fut coupé au retour et obligé de s'enfuir avec sa troupe vers le mont Izala[214], situé entre cette ville et celle d'Amid[215]. Les ennemis le poursuivirent vivement, à la faveur de la lune qui était dans son plein; et comme le pays qu'il traversait était une campagne toute découverte et sans aucune retraite, il était pris, si, pour donner le change, il n'eût fait attacher une lanterne sur la selle d'un cheval, qu'on fit tourner vers la gauche, tandis qu'Ursicin prenait sur la droite, du côté des montagnes. Les Perses suivirent cette lumière et furent dupes de ce stratagème. L'historien Ammien Marcellin, attaché à la personne d'Ursicin, l'accompagnait dans ce péril. Ils arrivèrent à un lieu nommé Meïacarire, planté de vignes et d'arbres fruitiers: ce mot signifiait en syrien sources d'eau fraîche[216]. Les habitants avaient pris la fuite; on n'y trouva qu'un soldat qui s'y tenait caché: on l'amena au général. Ce malheureux s'étant coupé dans ses réponses, on le força par menaces à dire la vérité. Il déclara qu'il était Parisien, qu'il avait servi en Gaule dans la cavalerie, et que, par crainte d'un châtiment qu'il avait mérité, il s'était sauvé jusqu'en Perse; qu'il s'y était marié, et qu'il avait plusieurs enfants; qu'étant employé en qualité d'espion, il avait souvent donné aux Perses de bons avis; qu'actuellement Tamsapor et Nohodarès, chefs des coureurs, l'avaient envoyé en avant pour prendre langue. Quand on eut tiré de lui les instructions dont on avait besoin, on le tua. Ursicin courut promptement à Amid, pour laquelle il craignait une surprise. Il y vit bientôt arriver des espions romains, dépêchés par Procope et par le comte Lucillianus, ambassadeurs de Constance auprès de Sapor, et que ce prince retenait en Perse. L'avis qu'ils portaient était écrit sur un parchemin collé au-dedans du fourreau de leur épée. Il était conçu en termes énigmatiques, qui signifiaient que le roi de Perse, excité par le traître Antonin, allait passer l'Anzabas et le Tigre, dans l'intention de se rendre maître de tout l'Orient[217]. Ursicin, pour avoir des connaissances plus précises, envoya dans la Gordyène[218] Ammien Marcellin, avec un centurion d'une fidélité reconnue. Le satrape de ce pays s'appelait Jovinianus[219]: envoyé dès sa première jeunesse en Syrie, en qualité d'ôtage, il y avait pris le goût des lettres, et brûlant d'envie de revenir sur les terres de l'empire pour y passer sa vie, il entretenait avec les Romains une secrète intelligence. Ammien fut bien reçu, exposa le sujet de sa mission, et fut conduit par un guide fidèle, sur un rocher fort élevé, d'où l'on découvrait une étendue de seize à dix-sept lieues de pays. Au troisième jour, il aperçut à l'horizon au-delà du Tigre une multitude immense: c'était l'armée des Perses conduite par Sapor; à la gauche duquel (cette place était chez les Perses la plus honorable) marchait Grumbates, roi des Chionites[220]: ce prince quoiqu'il ne fût encore que de moyen âge, portait déja sur son front les rides de la vieillesse, témoignage glorieux de ses travaux: son courage et ses exploits l'avaient rendu fameux dans tout l'Orient. A la droite de Sapor on voyait le roi d'Albanie[221]. Ils étaient suivis d'un grand nombre de seigneurs, et d'une armée innombrable, rassemblée de diverses nations, et composée de vieilles troupes accoutumées aux hasards et aux fatigues de la guerre.
[212] Depuis le Tigre jusqu'au Camp des Maures, jusqu'à Sisara et même jusqu'auprès de la ville, dit Ammien Marcellin. A Tigride per Castra Maurorum, et Sisara, et conlimitia reliqua adusque civitatem. Sisara m'est inconnu. Pour le lieu appelé Castra Maurorum (le Camp des Maures), d'Anville s'est trompé en disant qu'il en est question dans la Notice de l'empire, où selon lui il y aurait une faute (Géogr. anc., t. 2, p. 203), et où il faudrait lire Castra Mororum (le Camp des mûriers). C'est une erreur de d'Anville; dans aucun endroit de la Notice de l'empire il n'est question d'un lieu nommé Castra Maurorum, soit en Mésopotamie, soit partout ailleurs. Il prétend aussi que c'est le lieu nommé par les modernes Kafartouta, entre Dara et Rasaïn. Quand cette identité serait incontestable, je ne vois pas pourquoi on rejetterait la leçon fournie par Ammien. Ce lieu pouvait bien être une station des troupes Maures, qui à cette époque étaient en fort grand nombre au service de l'empire. Il est probable que c'est à cette circonstance que cette forteresse devait le nom qu'elle portait. Ammien Marcellin dit ailleurs (l. 25, c. 7.) que c'était une place importante, munimentum perquam opportunum.—S.-M.
[213] Ad secundum lapidem.—S.-M.
[214] C'est le nom que les Syriens donnaient au mont Masius, qui séparait la Mésopotamie de l'Arménie. Voyez mes Mémoires hist. et géogr. sur l'Arménie, t. 1, p. 48 et 49.—S.-M.
[215] Jusqu'à un mauvais château, munimentum infirmum, nommé Amudis.—S.-M.
[216] Cette étymologie donnée par Ammien Marcellin est très-exacte. Meïacarire, dit-il, nomine venissemus, cui fontes dedere vocabulum gelidi, l. 18, c. 6.—S.-M.
[217] Cette lettre était ainsi conçue: Amandatis procul Graiorum legatis, forsitan et necandis, Rex longævus non contentus Hellesponto, junctis Granici et Rhyndaci pontibus, Asiam cum numerosis populis pervasurus adveniet, suopte ingenio irritabilis et asperrimus, auctore et incensore Hadriani quondam Romani principis successore: actum et conclamatum est, ni caverit Græcia. Amm. Marcell. l. 18, c. 6.—S.-M.
[218] Ammien Marcellin l'appelle Corduene: c'est le même pays, dont le nom est prononcé d'une manière un peu différente. C'est le pays et le nom des Curdes modernes.—S.-M.
[219] Ce satrape paraît être le même que celui qui est nommé Junius dans la chronique de Malala (part. 2, p. 27, ed. Chilmead).—S.-M.
[220] Voyez ce que j'ai dit de ces peuples, ci-devant, liv. IX, § 30, p. 177, note 1.—S.-M.
[221] Il s'agit peut-être ici des peuples barbares qui habitaient la partie septentrionale du Schirwan actuel, qui est l'Albanie des anciens. Ce pays occupé actuellement par les Lezghis, encore la terreur des régions environnantes, était alors possédé par le mème peuple, appelé par les anciens Legæ, et par les Arméniens Gheg ou Leg. Ceux-ci les représentent comme les alliés constants des rois de Perse, dans leurs guerres contre l'Arménie et contre l'empire. Peu après l'époque qui nous occupe un certain Schergir était leur roi, et c'est sans doute de lui que parle Ammien Marcellin.—S.-M.
LVI. Précautions des Romains.
Amm. l. 18, c. 7.
Cell. geog. ant. t. 2, p. 656.
Ces princes ayant passé au-delà de Ninive, grande ville de l'Adiabène, s'arrêtèrent au milieu d'un pont sur le fleuve Anzabas qui se décharge dans le Tigre. Ce fleuve est celui qui portait chez les Grecs le nom de Capros[222]. Ils y firent un sacrifice et consultèrent les entrailles de la victime. Ammien jugea qu'il fallait au moins trois jours à une armée aussi nombreuse pour passer le fleuve, et il retourna porter ces nouvelles à Ursicin. On dépêche aussitôt des courriers à Cassius et à Euphronius gouverneur de la province[223]. Ceux-ci obligent les paysans de se retirer dans les places fortes avec leurs familles et leurs troupeaux; ils font évacuer la ville de Carrhes, qui n'était pas en état de soutenir un siége; et pour ôter la subsistance aux ennemis, ils mettent le feu aux campagnes et consument les moissons et les fourrages; en sorte qu'il ne resta rien sur terre entre le Tigre et l'Euphrate. Cet incendie fit périr quantité de bêtes féroces, et surtout de lions, qui sont très-cruels dans ces contrées, et qui s'y multiplieraient jusqu'à les rendre inhabitables, si la nature elle-même ne prenait soin de les détruire. Les ardeurs excessives de l'été produisent des essaims innombrables de moucherons, qui, s'attaquant aux yeux des lions, les mettent dans une telle fureur, que ces animaux vont se précipiter dans les fleuves, ou s'arrachent les yeux avec leurs griffes. En même temps on travaillait avec ardeur à fortifier les rives de l'Euphrate du côté de la Syrie; on y élevait des redoutes; on plantait des palissades; on établissait des batteries de catapultes et de balistes[224]. Dans ce mouvement général, Sabinianus, tranquille à Édesse[225], regrettant les théâtres où il avait passé sa vie, s'amusait à faire exécuter par ses soldats des danses militaires au son des trompettes et des clairons. Ursicin, quoique sans emploi, prenait sur lui tout le soin de la province, et tout le fardeau du commandement: la nécessité jointe à sa haute réputation lui rendait l'autorité que la cabale lui avait ôtée.