LIVRE XI.

I. Conduite impénétrable de Julien dans la révolution qui l'élève à l'empire. II. Ursicin disgracié. III. Constance rappelle de la Gaule une partie des troupes. IV. Expédition de Lupicinus contre les Scots. V. Julien se dispose à obéir. VI. Murmures des soldats et des habitants. VII. Julien reçoit les troupes à Paris. VIII. Julien proclamé Auguste. IX. Il résiste, et se rend enfin aux désirs des soldats. X. Péril de Julien. XI. Il harangue les soldats. XII. Clémence de Julien envers les officiers de Constance. XIII. Lettres de Julien à Constance. XIV. Constance refuse tout accommodement. XV. Les soldats s'opposent à l'exécution des ordres de Constance. XVI. Lettres et députations inutiles de part et d'autre. XVII. Expédition de Julien contre les Attuariens. XVIII. Mort d'Hélène, femme de Julien. XIX. Singara prise par Sapor. XX. Prise de Bézabde. XXI. Retraite de Sapor. XXII. Dédicace de Sainte-Sophie. XXIII. Constance en Mésopotamie. XXIV. Siége de Bézabde. XXV. Vigoureuse résistance. XXVI. Constance lève le siége. XXVII. Fin malheureuse d'Amphilochius. XXVIII. Mort d'Eusébia, et mariage de Faustine. XXIX. Constance se dispose à retourner contre les Perses. XXX. Il s'assure de l'Afrique. XXXI. Il passe en Mésopotamie. XXXII. Julien se détermine à faire la guerre à Constance. XXXIII. Les Allemans reprennent les armes. XXXIV. Prise de Vadomaire. XXXV. Julien fait prêter le serment à ses troupes. XXXVI. Dispositions de Julien. XXXVII. Marche de Julien jusqu'à Sirmium. XXXVIII. Il s'empare de cette ville. XXXIX. Il se rend maître du Pas de Sucques. XL. L'Italie et la Grèce se déclarent pour lui. XLI. Il fait profession ouverte d'idolâtrie. XLII. Bienfaits qu'il répand sur les provinces. XLIII. Il prend soin de la ville de Rome. XLIV. Révolte de deux légions. XLV. Siége d'Aquilée. XLVI. Inquiétudes de Julien. XLVII. Constance revient à Antioche. XLVIII. Mort de Constance. XLIX. Ses bonnes et ses mauvaises qualités. L. Dernières lois de Constance.

An 360.

I. Conduite impénétrable de Julien, dans la révolution qui l'élève à l'empire.

La conduite de Julien dans la Gaule avait été jusqu'alors irréprochable. Chéri des peuples, redouté des Barbares, il avait délivré la province des vexations domestiques et des incursions étrangères. La révolution qui va suivre répand sur sa vertu un violent soupçon d'hypocrisie. Il est difficile de sonder la profondeur de cet esprit dissimulé. Le glaive qui avait brillé à ses yeux dès son enfance, et qu'il voyait sans cesse suspendu sur sa tête, l'avait trop bien instruit à se contrefaire. Entre les auteurs anciens les uns s'étudient à le justifier; ils prétendent qu'il n'accepta qu'à regret le titre d'Auguste: les autres l'accusent de rébellion. Ceux-là sont adorateurs de Julien, ainsi que de ses divinités; ceux-ci, dont le témoignage est d'ailleurs très-respectable, ne voient jamais en lui que l'ennemi du vrai Dieu. Les ressorts qui produisirent ce changement de scène, sont inconnus. Si Julien fut criminel, il sut si bien s'envelopper, que l'œil critique et impartial de la postérité ne peut du moins avec évidence démêler l'artifice. Il paraît cependant que s'il ne fit rien pour se procurer le diadème, il ne fit pas tout ce qu'il aurait pu pour se défendre de l'accepter. Un esprit tel que le sien était bien capable de trouver des moyens plus efficaces. De plus, les manifestes qu'il répandit ensuite contre Constance, décèlent une haine invétérée, qu'il avait su déguiser jusqu'à composer en l'honneur de ce prince les panégyriques les plus outrés. Cette fausseté de caractère le rend légitimement suspect; le flatteur déja perfide n'a qu'un pas à faire pour devenir rebelle. Je vais exposer les circonstances de ce fameux événement: c'est au lecteur à juger, et à donner aux faits les qualifications qu'ils méritent.

II. Ursicin disgracié.

Amm. l. 20, c. 2.

Constance étant pour la dixième fois consul, et Julien pour la troisième, les préparatifs de Sapor alarmaient l'empire. Ce prince, toujours animé par Antonin et par Craugasius, menaçait de nouveau la frontière. L'empereur, comme s'il eût été d'intelligence avec les Perses, laissait échapper ses ressources, à mesure qu'il voyait croître le péril. Il commença par éloigner pour toujours Ursicin, le seul guerrier capable de résister aux Perses. Dès que ce général fut revenu à la cour, ses anciens ennemis l'attaquèrent, d'abord par des censures qu'ils hasardaient sourdement, ensuite par des calomnies qu'ils débitaient avec hardiesse. L'empereur crédule et accoutumé à ne voir que par les yeux d'autrui, nomma commissaires pour informer de sa conduite, Arbétion, l'auteur secret de ces intrigues, et Florentius, maître des offices et différent du préfet de la Gaule. Ils avaient ordre de l'interroger sur les causes de la prise d'Amid. Ursicin n'avait pas de peine à prouver qu'on ne devait attribuer cette disgrace qu'à la lâcheté de Sabinianus; mais ses raisons n'étaient pas même écoutées. Les commissaires, de crainte d'offenser le grand-chambellan, dont Sabinianus était la créature, n'évitaient rien tant que de découvrir la vérité; et à dessein de s'en écarter comme d'un écueil dangereux, ils se jetaient dans des discussions frivoles et étrangères. Ursicin, naturellement vif et impatient, fatigué de cet indigne manége, ne put se contenir: Quoique l'empereur me méprise, dit-il, au point de ne daigner m'entendre, l'affaire est assez importante pour n'être pas abandonnée à la discrétion de ses eunuques: c'est à lui seul qu'il appartient d'en connaître et de punir les coupables. En attendant qu'il s'y détermine, faites-lui savoir que, tandis qu'il déplore la perte d'Amid, il se forme sur la Mésopotamie un nouvel orage, qu'il ne pourra lui-même conjurer à la tête de toutes ses troupes. Ces paroles hardies, envenimées encore par la malignité des délateurs, excitèrent la colère de Constance: il fit cesser l'information; et sans vouloir s'instruire de ce qu'on affectait de lui cacher, il chassa Ursicin de la cour, et le relégua dans ses terres. Agilon, qui n'était alors que commandant d'une des compagnies de la garde, fut revêtu de la charge importante de général de l'infanterie; et Ursicin passa le reste de ses jours dans une obscurité plus fâcheuse pour l'état que pour lui-même.

III. Constance rappelle de la Gaule une partie des troupes.

Amm. l. 20, c. 4.

Jul. ad Ath. p. 282.

Liban. or. 8, t. 2, p. 240 et or. 10, p. 282 et 283.

Zos. l. 3, c. 8.

Les intrigues de cour venaient d'enlever à l'empereur le plus habile et le plus fidèle de ses généraux; sa propre imprudence lui enleva la moitié de l'empire. Lucien avait été envoyé en Gaule pour y tenir la place de Salluste; mais il n'était pas capable de le remplacer dans le cœur de Julien. Ennemi secret de ce prince, il se joignit à Florentius et à la cabale de la cour pour déterminer l'empereur à rappeler le César, ou du moins à le désarmer, en lui retirant ses meilleures troupes. La jalousie de Constance appuya ses conseils pernicieux. Il fit partir Décentius secrétaire d'état[269], avec ordre de lui amener les Hérules, les Bataves, et deux légions gauloises[270], renommées pour leur bravoure, avec trois cents hommes choisis dans chacun des autres corps. C'était toute la force de l'armée de Julien. Ces troupes devaient se rendre en diligence à Constantinople, pour marcher contre les Perses au commencement du printemps. Les ordres étaient adressés à Lupicinus. Constance en envoyait d'autres à Gintonius Sintula, grand-écuyer[271] de Julien; il le chargeait de choisir les plus braves des soldats de la garde[272], et de les lui amener lui-même. Il n'écrivit à Julien que pour lui enjoindre de presser l'exécution de ses volontés.

[269] Il était en même temps tribun, tribunum et notarium.—S.-M.

[270] C'étaient les légions nommées Pétulante et Celtique: cumque Petulantibus Celtas.—S.-M.

[271] Stabuli tribunus. Cet officier est appelé simplement Sintula dans Ammien Marcellin; c'est Julien lui-même qui nous apprend qu'il portait aussi le nom de Gintonius (ad Athen. l. 282, ed. Spanh.)—S.-M.

[272] Dans les corps des Scutaires et des Gentils ou des étrangers, de Scutariis et Gentilibus.—S.-M.

IV. Expédition de Lupicinus contre les Scots.

Amm. l. 10, c. 1.

Cellar. Geog. l. 2, c. 4, art. 23.

Lupicinus n'était pas alors en Gaule; Julien l'avait fait passer avec quelques troupes dans la Grande-Bretagne[273], pour arrêter les incursions des Scots et des Pictes, qui, s'étant tenus tranquilles pendant dix-sept ans depuis l'expédition de Constant, recommençaient leurs ravages. Lupicinus partit de Boulogne [Bononia] au milieu de l'hiver[274], aborda à Rutupias, aujourd'hui le port de Richborow, et se rendit à Londres [Lundinium]. Ce général savait la guerre; mais c'était un homme hautain, fanfaron, aussi avare que cruel.

[273] Julien n'osait passer la mer en personne, parce qu'il craignait de laisser la Gaule exposée sans défenseur, aux attaques des Allemans, qui la menaçaient toujours. Verebatur ire subsidio transmarinis, dit Ammien Marcellin, l. 20, c. 1, ne rectore vacuas relinqueret Gallias, Alamannis ad sævitiam etiamtum incitatis et bella.—S.-M.

[274] Lupicinus avait avec lui des troupes légères, Hérules et Bataves, et deux légions ou plutôt deux bataillons de la Mœsie (les légions n'étaient alors fortes que de mille à douze cents hommes). Moto velitari auxilio, Ærulis scilicet et Batavis, numerisque Mœsiacorum duobus. Amm. Marc. l. 20, c. 1.)—S.-M.

V. Julien se dispose à obéir.

Amm. l. 20, c. 4.

Jul. ad Ath. p. 282, et seq.

Liban. or. 8, t. 2, p. 240. et or. 10. p. 283, 284 et 285.

Zos. l. 3, c. 8 et 9.

Décentius en l'absence de Lupicinus se mit en devoir d'exécuter les ordres de Constance. Sintula qui ne cherchait qu'à signaler son zèle pour avancer sa fortune, s'acquitta d'abord de sa commission à la rigueur. Après avoir choisi l'élite des troupes qui gardaient la personne de Julien, il se mit en marche à leur tête. Il s'agissait de faire partir le reste, dispersé en différents quartiers d'hiver. On était alors à la fin du mois de mars. Julien, après avoir protesté qu'il était parfaitement soumis aux volontés de l'empereur, représenta seulement qu'on ne pouvait sans injustice, ni même sans péril entreprendre de faire partir les Hérules et les Bataves, qui ne s'étaient donnés à lui qu'à condition qu'on ne leur ferait jamais passer les Alpes[275]: il ajouta qu'en leur manquant de parole, on se privait à jamais du secours des étrangers, qui ne viendraient plus offrir leurs services. Ses raisons n'étant pas écoutées, il se trouvait dans un grand embarras: s'il obéissait, il dégarnissait la province qui restait presque sans défense exposée aux insultes des Barbares; s'il refusait d'obéir, il s'attirait l'indignation de l'empereur. C'était là le moment critique, qui devait amener la révolution. On ne voit pas que Julien ait fait à l'empereur aucune remontrance, ni qu'il ait pris aucune mesure pour disposer les esprits à obéir. Du moins il ne mit en œuvre que de faibles expédients, qui ne pouvaient produire d'autre effet que de le garantir de toute imputation. Il envoya ordre à Lupicinus de revenir; il invita Florentius à se rendre auprès de lui pour l'aider de ses conseils. Celui-ci était le premier auteur de tous ces troubles; et pour se mettre à couvert des suites, il s'était retiré à Vienne sous prétexte d'y amasser des vivres[276]. Il refusa constamment de quitter cette ville. En vain le César lui écrivit des lettres pressantes; en vain il protesta que si Florentius s'obstinait dans son refus, il allait renoncer à la qualité de César: qu'il aimait mieux s'abandonner à la merci de ses ennemis, que d'encourir le reproche d'avoir laissé perdre une si belle province. Dans le manifeste qu'il adressa quelque temps après aux Athéniens, il prend les Dieux à témoins qu'il pensait en effet sérieusement alors à se dépouiller de sa dignité et à s'éloigner entièrement des affaires.

[275] Qui relictis laribus Transrhenanis, sub hoc venerant pacto, ne ducerentur ad partes unquam Transalpinas. Amm. Marc. l. 20, c. 4.—S.-M.

[276] C'était lui, dit Ammien Marcellin, qui avait le premier conseillé à Constance de retirer de la Gaule les troupes qui l'avaient défendue et qui étaient redoutées des Barbares.—S.-M.

VI. Murmures des soldats et des habitants.

Pendant ces délais une main inconnue fit courir dans le quartier des deux légions gauloises un libelle rempli d'invectives contre Constance[277], et de plaintes sur le déplorable sort des soldats, qu'on exilait, disait-on, comme des criminels, aux extrémités de la terre: Nous allons donc abandonner à une nouvelle captivité nos enfants et nos femmes, que nous avons rachetés au prix de tant de sang. Ce libelle séditieux effraya les officiers attachés à l'empereur: les principaux étaient Nébridius, Pentadius, Décentius. Ils pressèrent plus vivement Julien de faire partir les troupes, pour ne pas donner à ces murmures le temps de s'accroître et d'éclater par une révolte. Julien persistait dans la résolution d'attendre Florentius et Lupicinus. On lui représenta que c'était le moyen de fortifier les soupçons de l'empereur; que s'il attendait ces deux officiers, Constance leur attribuerait tout le mérite de l'obéissance. Il se rendit à ces instances. Il n'était plus question que de la route qu'on ferait tenir aux soldats. Julien n'était pas d'avis[278] qu'on les fît passer par la ville de Paris[279], où il était alors: on devait craindre que la vue d'un prince qu'ils chérissaient et dont on les forçait de s'éloigner, n'échauffât leurs esprits. Décentius prétendait au contraire que Julien seul était capable de les calmer et de les porter à la soumission. Julien céda encore sur ce point important, dont il paraît cependant qu'il était le maître. On envoya donc aux divers corps de troupes l'ordre de se rassembler à Paris. Au premier mouvement qu'elles firent, toute la Gaule s'ébranla: l'air retentissait de cris confus; c'était une désolation générale. On croyait déja voir les Barbares rentrer dans la province, et y rapporter tous les désastres, dont elle venait d'être délivrée. Les femmes des soldats éperdues et éplorées, leur présentant leurs enfants à la mamelle, les conjuraient à grands cris de ne les pas abandonner: les chemins étaient bordés d'une multitude de tout âge et de tout sexe, qui les suppliait de rester, et de conserver le fruit de leurs travaux. Au milieu de ces gémissements et de ces larmes, les soldats à la fois attendris et pleins d'une indignation secrète arrivèrent à Paris.

[277] On le trouva auprès des enseignes des Pétulants: Hocque comperto, dit Ammien Marcellin, apud Petulantium signa famosum quidam libellum humi projecit occultè, l. 20, c. 4. C'étaient, dit Zosime, l. 3, c. 9, des lettres anonymes, ἀνώνυμα γραμμάτια. Julien dit quelque chose d'à peu près semblable (ad Athen. p. 283), γράφει τις ανώνυμον.—S.-M.

[278] Julien l'assure dans sa lettre aux Athéniens (p. 284).—S.-M.

[279] Per Parisios. Zosime, l. 3, c. 9, appelle Paris une petite ville de Germanie, Γερμανίας πολίχνη.—S.-M.

VII. Julien reçoit les troupes, à Paris.

A leur approche, Julien alla au-devant d'eux. C'était un honneur que les empereurs mêmes avaient coutume de faire aux légions, quand elles se rendaient auprès de leur personne. Il les reçut dans une plaine aux portes de la ville[280]. Là, étant monté sur un tribunal, il donna des éloges à ceux qu'il connaissait; il leur rappela les belles actions qu'il leur avait vu faire: Ce n'est pas à nous, leur disait-il, à délibérer sur l'obéissance que nous devons aux ordres de l'empereur: vous allez combattre sous ses yeux; c'est là que vos services trouveront des récompenses proportionnées à votre valeur et au pouvoir du souverain: préparez-vous à ce voyage, qui vous conduit à la gloire. Les soldats l'écoutèrent en silence, et sans donner aucune des marques ordinaires de leur approbation. Il traita magnifiquement les officiers, et les combla de présents. Ils se retirèrent sous leurs tentes, sensiblement affligés de quitter leur patrie et un chef si bienfaisant. Ils séjournèrent le lendemain, comme pour se disposer à partir; mais ils passèrent le jour à concerter ensemble tant officiers que soldats. Julien, s'il en faut croire ses protestations et ses serments, n'avait aucune connaissance de leur dessein.

[280] Dans les fauxbourgs selon Ammien Marcellin, l. 20, c. 4. Iisdemque adventantibus, in suburbanis princeps occurrit.—S.-M.

VIII. Julien proclamé Auguste.

Au commencement de la nuit les soldats prennent les armes: ils environnent le palais; c'était celui qu'on a nommé depuis le palais des Thermes[281]. Ils se rendent maîtres de toutes les issues; ils proclament Julien Auguste, et demandent par des cris redoublés, qu'il sorte, qu'il se montre. Julien reposait dans un appartement voisin de celui de sa femme: selon le récit qu'il fait de cet événement, il s'éveille en sursaut; il apprend avec étonnement le sujet de cette émeute: incertain de ce qu'il doit faire, il s'adresse à Jupiter. Comme le tumulte au-dehors, la frayeur au-dedans du palais croissaient à tous les moments, il prie ce Dieu de lui manifester sa volonté par quelque signe; et Jupiter lui fit, dit-il, connaître aussitôt qu'il ne devait pas résister au désir des soldats. A l'entendre, il ne fut pas aussi facile que Jupiter; il s'obstina à se tenir renfermé le reste de la nuit. Au point du jour les soldats enfoncent les portes; ils entrent l'épée à la main, et le forcent de sortir. Dès qu'il paraît, tous de concert, le saluent du titre d'Auguste avec des acclamations réitérées.

[281] On sait qu'il existe encore à Paris quelques restes de ce palais, qui occupait autrefois un très-vaste emplacement, sur la rive méridionale de la Seine.—S. M.

IX. Il résiste et se rend enfin au désir des soldats.

Julien par ses paroles, par ses mouvements, par toutes les marques d'un refus opiniâtre se défendait de l'empressement des soldats. Tantôt il témoignait de l'indignation, tantôt il leur tendait les bras et les conjurait avec larmes de ne pas déshonorer par une rébellion tant de glorieuses victoires: Calmez vos esprits, s'écriait-il; sans allumer les feux d'une guerre civile, sans changer la face de l'état, vous obtiendrez ce que vous désirez. Puisque vous ne pouvez vous résoudre à quitter votre patrie, retournez dans vos quartiers: je vous suis garant que vous ne passerez pas les Alpes; je me charge de justifier vos alarmes auprès de l'empereur, dont la bonté écoutera vos remontrances. Ces paroles, loin de ralentir leur ardeur, semblent l'embraser davantage. Tous redoublent leurs cris: déja une si longue résistance excite leur colère; les menaces se mêlent aux acclamations; enfin Julien se laisse vaincre. On l'élève sur un pavois; on le prie de ceindre le diadème. Comme il protestait qu'il n'en avait point, on s'écrie qu'il peut employer à cet usage le collier ou l'ornement de tête de sa femme; quelques-uns même s'empressent à lui former un diadème avec les courroies d'un cheval[282]. Julien rejetant des parures si indécentes, un officier nommé Maurus[283] lui présenta son collier, qu'il fut obligé d'accepter et de mettre sur sa tête. Aussitôt, pour se conformer à la coutume observée par les Augustes à leur avénement à l'empire, il promit cinq pièces d'or et une livre d'argent pour chaque soldat. C'est ainsi que Julien fut revêtu de la puissance souveraine. Quoiqu'il ne manquât ni d'éloquence ni de vigueur, sa résistance ne fut pas aussi efficace que l'avait été celle du généreux Germanicus, dont la fermeté inébranlable dans son devoir avait bien su repousser les efforts d'une armée, qui s'obstinait avec fureur à lui faire accepter le titre d'Auguste. Julien racontait depuis à ses amis, que cette nuit même il avait vu en songe le génie de l'empire, qui lui avait dit d'un ton de reproche: Julien, il y a long-temps que je me tiens à l'entrée de ta maison, dans l'intention d'accroître ta dignité et ta fortune; tu m'as plusieurs fois rebuté: si tu ne me reçois pas aujourd'hui que je suis appuyé de tant de suffrages, je m'éloignerai à regret; mais n'oublie pas que je ne dois demeurer auprès de toi que peu de temps.

[282] Equi phaleræ.—S.-M.

[283] Il était alors hastaire dans les Pétulants, Petulantium hastatus, où il remplissait les fonctions de porte-enseigne, draconarius. Il fut ensuite créé comte. Il se conduisit mal quelque temps après, lors de l'attaque du pas de Sucques. (Amm. Marc. l. 20, c. 4.).—S.-M.

X. Péril de Julien.

Julien se renferma dans le palais, sans vouloir ni porter le diadème, ni recevoir aucune visite, ni s'occuper d'aucune affaire. Il était, dit-il, accablé de douleur et de confusion; il se reprochait en soupirant de n'être pas demeuré jusqu'à la fin fidèle à Constance. Tandis qu'un morne silence régnait autour de lui, les amis de Constance profitent de ce moment pour tramer un complot; ils distribuent de l'argent aux soldats, à dessein de les soulever contre le nouvel empereur, ou du moins de les diviser. Ils avaient déja gagné un eunuque de la chambre[284], lorsqu'un officier du palais vient avec effroi en donner avis; et comme Julien ne paraissait pas l'écouter, cet officier va jeter l'alarme parmi les troupes, en criant de toutes ses forces: Au secours, soldats, citoyens, étrangers; ne trahissez pas celui que vous venez de nommer Auguste. Ammien Marcellin ajoute, que pour émouvoir plus vivement les esprits, il s'écria qu'on venait d'assassiner l'empereur. Aussitôt les soldats accourent au palais; ils s'y jettent en foule, les armes à la main: les gardes et les officiers de Julien croyant que cette irruption soudaine était l'effet d'une seconde révolution, se dispersent saisis d'effroi, et ne pensent qu'à se sauver. Les soldats pénètrent jusqu'à l'appartement du prince[285]; ravis de le trouver plein de vie, ils ne peuvent retenir les transports de leur joie; ils s'empressent à l'envi de lui baiser la main, de le serrer entre leurs bras; et passant rapidement de ces mouvements de tendresse à ceux de la fureur et de la vengeance, ils demandent la mort des conjurés, ils les cherchent pour les massacrer. Le premier usage que Julien fit de son autorité, fut de déclarer qu'il prenait sous sa sauvegarde ceux qu'on regardait comme ses ennemis, qu'il ne permettrait pas qu'on leur fît aucun mal, ni qu'on les outrageât, même de paroles: Songez, disait-il, qu'ils sont mes sujets, que je suis leur empereur; ménagez mon honneur et le vôtre: vous deviendriez des rebelles, et je ne serais moi-même qu'un tyran et un usurpateur, si votre zèle pour moi se signalait par des meurtres, et s'il en coûtait une goutte de sang pour m'élever à l'empire. Ces paroles prononcées d'un ton ferme et absolu désarmèrent les soldats. Julien donna la vie à l'eunuque qui s'était chargé de le faire périr. Les amis de Constance, rassurés par ces marques de clémence, mais tremblants encore de l'idée du péril dont ils étaient à peine échappés, viennent se jeter à ses pieds; ils l'environnent; ils ne peuvent exprimer que par leur silence et par leurs larmes la reconnaissance dont ils sont pénétrés à l'égard d'un prince si bon et si généreux.

[284] Un décurion du palais, fonctionnaire d'un rang distingué selon ce que rapporte Ammien Marcellin, l. 20, c. 4, Palatii decurio, qui ordo est dignitatis. Les officiers de cet ordre portaient le titre de Clarissimes.—S.-M.

[285] Jusque dans la salle du conseil, selon Ammien Marcellin, où ils le trouvèrent revêtu des marques de sa dignité. In consistorium fulgentem eum augusto habitu conspexissent, l. 20, c. 4.—S.-M.

XI. Il harangue les soldats.

Amm. l. 20, c. 5.

Les troupes que conduisait Sintula, ne s'éloignaient qu'à regret. Au premier moment qu'elles apprirent ce qui se passait à Paris, elles retournèrent sur leurs pas, et vinrent rejoindre leurs camarades. Leur chef fut obligé de les suivre. Le lendemain de leur arrivée, au point du jour, le prince fit assembler toute l'armée dans le champ de Mars[286]; c'était une plaine destinée aux exercices, vers l'endroit où fut depuis bâtie la porte de Saint-Victor. S'étant rendu en ce lieu avec toute la pompe de sa nouvelle dignité, environné des aigles romaines et d'une garde nombreuse, il monta sur un tribunal. Après un silence de quelques moments, pendant lesquels il considérait leur contenance, où il voyait éclater l'ardeur et la joie, il leur parla en ces termes: «Braves et fidèles défenseurs de l'état et de ma personne, après vous être tant de fois exposés avec moi pour le salut de ces provinces, vous avez couronné mon zèle en m'élevant au comble des grandeurs; je dois à mon tour récompenser le vôtre. Presque au sortir de l'enfance, revêtu de la pourpre qui ne m'était donnée que comme une vaine parure, la providence des Dieux, vous le savez, me mit entre vos mains. Depuis ce moment jamais je ne me suis écarté des lois étroites que je m'étais imposées; et mon exemple vous a dicté vos devoirs. Toujours à votre tête, dans une province désolée, sur une terre teinte du sang de ses habitants, couverte des ruines et des cendres de ses villes, lorsque tant de nations féroces, le fer et le feu à la main, nous enveloppaient de toutes parts, j'ai partagé tous vos travaux, tous vos périls. Combien de fois dans la saison même où la rigueur du froid suspend les opérations de la guerre sur terre et sur mer, avons-nous relancé jusque dans leurs affreuses retraites les Allemans auparavant indomptés! Souvenez-vous de ce jour glorieux qui éclaira votre victoire dans les plaines de Strasbourg [Argentoratum], et qui rendit pour toujours à la Gaule son ancienne liberté. Vous me vîtes alors braver mille fois la mort; et je vous vis pleins de force et de courage terrasser des ennemis désespérés. Je les vis tomber sous vos coups ou se précipiter dans le fleuve; et nous ne laissâmes sur le champ de bataille qu'un petit nombre des nôtres, plus dignes de nos éloges que de nos larmes, et que nous honorâmes par des funérailles plus glorieuses pour eux que la pompe d'un triomphe. Après tant d'actions célèbres ne craignez pas que votre mémoire périsse jamais. Il ne nous reste plus à vous et à moi qu'une chose à faire: à vous de maintenir votre ouvrage, et de défendre contre ses ennemis celui que vous avez élevé; à moi, de payer vos services, et d'écarter les intrigues qui pourraient vous frustrer des récompenses qui vous sont dues. Je déclare donc aujourd'hui, comme une loi irrévocable, et je vous en prends à témoin, que désormais personne ne pourra sur aucune autre recommandation que celle de ses services, obtenir aucun office civil ni militaire; et que quiconque osera solliciter pour un autre une pareille faveur, ne remportera que la honte d'un refus». Ce discours anima le courage des simples soldats, qui se voyaient depuis long-temps exclus des emplois militaires et des récompenses: tous unanimement applaudirent par des cris de joie, en frappant de leurs piques sur leurs boucliers. Mais cette loi nouvelle gênait l'ambition des officiers; et pour essayer de la détruire dès sa naissance, les chefs des deux légions gauloises[287] qui venaient de se signaler en faveur de Julien lui demandèrent sur-le-champ même des gouvernements pour leurs commissaires des vivres[288]. Julien de son côté saisit cette première occasion d'affermir sa loi par un exemple: leur demande fut rejetée, et ils furent assez raisonnables pour ne pas s'en offenser.

[286] Cuncti convenirent in Campo. Rien n'indique précisément qu'il ait jamais existé auprès de Paris, un lieu appelé Champ-de-Mars. Le nom de campus peut s'appliquer à tout endroit employé aux exercices militaires et voisin d'une station militaire. Le campus ou lieu destiné à cet usage auprès de Paris, paraît avoir été situé dans l'emplacement où se trouve actuellement le jardin du Luxembourg. Les débris de poteries romaines qui y ont été trouvées en grand nombre, et d'autres objets antiques qui y ont été recueillis, semblent le prouver. Cette opinion paraît au reste plus vraisemblable, que le système adopté par Lebeau, et selon lequel, on mettrait cet emplacement sur le lieu, où fut l'ancienne porte St.-Victor, dans une situation élevée et difficile, nullement propre aux exercices militaires. Voyez l'Histoire de Paris, par M. Dulaure, c. 3, § 4.—S.-M.

[287] Il n'est pas dit dans Ammien Marcellin que ce fussent les chefs, mais bien les légions des Pétulants et des Celtes, qui demandèrent elles-mêmes cette faveur. Pro Actuariis obsecravere Petulantes et Celtæ, recturi quas placuisset provincias mitterentur, l. 20, c. 5.—S.-M.

[288] Actuariis.—S.-M.

XXI. Clémence de Julien envers les officiers de Constance.

Amm. l. 20, c. 8 et 9.

Jul. ad Ath. p. 281.

Dès le commencement des troubles, Décentius[289] avait repris la route de Constantinople. Florentius qui jusqu'alors était resté à Vienne, craignant le juste ressentiment de Julien, laissa sa famille en Gaule, et se rendit auprès de Constance à petites journées. Dès qu'il fut arrivé à la cour, il affecta de rendre Julien très-criminel, autant pour se disculper lui-même, que pour flatter la colère de l'empereur. Julien, voulant lui faire connaître qu'il aurait été disposé à lui pardonner, lui renvoya tout ce qui lui appartenait: il donna ordre de fournir à sa famille des voitures publiques avec une escorte jusqu'aux frontières de la Gaule. Lupicinus n'était pas encore revenu de la Grande-Bretagne. Dans la crainte que ce caractère hautain et turbulent ne suscitât de nouveaux troubles, s'il apprenait ce qui s'était passé en Gaule, Julien fit garder le port de Boulogne [Bononia], avec défense de permettre à personne de s'embarquer. Lupicinus fut arrêté à son retour[290]: on se contenta de le garder à vue, sans lui faire d'ailleurs aucun mauvais traitement.

[289] Il était parti avec tous les officiers du palais, cubicularii.—S.-M.

[290] Un certain Notarius, ou peut-être un secrétaire d'état, fut chargé de cette commission: Notarius Bononiam mittitur, observaturus sollicitè, ne quisquam fretum Oceani transire permitteretur. Amm. Marc. l. 20, c. 9.—S.-M.

XIII. Lettres de Julien à Constance.

Amm. l. 20, c. 8.

Jul. ad Ath. p. 282 et 283.

Vict. epit. p. 227.

Zos. l. 3, c. 9.

Zon. l. 13, t. 2, p. 21.

Le nouvel empereur n'était pas sans inquiétude. Il souhaitait d'épargner à l'empire les horreurs d'une guerre civile; mais il n'espérait aucun accommodement de la part d'un prince jaloux, et accoutumé à le mépriser. Cependant pour n'avoir rien à se reprocher, il prit le parti de lui envoyer des députés chargés d'une lettre, dans laquelle il ne prenait que le titre de César. Il lui exposait avec une modeste assurance ses services, ses travaux, ses succès passés; la violence que les soldats lui avaient faite; sa résistance qu'il avait portée jusqu'à se voir au péril de sa vie: qu'il ne s'était enfin rendu que dans la crainte que les soldats ne se donnassent un autre empereur moins capable de ménagement, et dans l'espérance de les ramener à leur devoir. Il les excusait eux-mêmes de ce qu'ils s'étaient lassés de n'avoir à leur tête qu'un César, ou plutôt un fantôme qui n'avait le pouvoir ni de récompenser leurs services, ni même de leur faire payer leur solde, dont ils étaient privés; que l'ordre qu'on leur avait signifié de se séparer de leurs femmes et de leurs enfants pour marcher aux extrémités de l'Orient, avait achevé de révolter des hommes accoutumés à des climats froids, et qui manquaient des choses les plus nécessaires pour un si long voyage. Il prévenait ensuite Constance contre les rapports calomnieux de ses ennemis; promettant de lui rester toujours intérieurement soumis, il lui représentait qu'il était d'une nécessité indispensable qu'ils partageassent ensemble le titre de la puissance souveraine. Il s'engageait à lui fournir tous les ans des chevaux d'Espagne, à lui envoyer des Germains[291] de grande taille pour composer sa garde, et à recevoir de sa main les préfets du prétoire; mais il voulait être le maître de choisir les autres officiers tant civils que militaires, et les gardes de sa personne. Il l'avertissait qu'en vain voudrait-il arracher de leurs pays les troupes Gauloises, pour les traîner sur les frontières de la Perse; qu'il serait impossible de les déterminer à quitter la défense de leur patrie tant de fois ravagée et exposée plus que tout le reste de l'empire aux invasions des Barbares. Il finissait par lui faire sentir en peu de mots, quels malheurs la discorde des princes était capable de produire. Ammien Marcellin ajoute, ce que Julien n'a garde d'exprimer dans ses écrits, qu'à ces lettres qui devaient être publiques, il en avait joint de secrètes, pleines de reproches et d'aigreur. Pentadius, grand-maître des offices[292], affidé à Julien, et différent de cet autre Pentadius son ennemi, dont nous avons parlé plusieurs fois, et Euthérius grand-chambellan[293], furent chargés de ces dépêches, avec un plein pouvoir de traiter des conditions de l'accommodement. Julien rapporte qu'il engagea ses troupes à promettre avec serment de se contenir dans les bornes de la soumission, si Constance approuvait le passé, et s'il leur permettait de rester tranquilles dans la Gaule; et que toute l'armée en corps écrivit à ce prince pour le supplier de maintenir la paix et la bonne intelligence avec son nouveau collègue.

[291] Ce ne sont pas proprement des Germains que Julien proposait d'envoyer à Constance, mais des Lètes. On appelait ainsi à cette époque des Barbares Germains, Francs ou Sarmates, qui avaient obtenu dans l'empire des concessions de terres à la charge du service militaire. Il en est souvent question dans la Notice de l'empire. Le texte d'Ammien Marcellin est formel, il parle de jeunes gens d'origine Barbare, nés en-deçà du Rhin. Equos præbebo curules Hispanos, et miscendos Gentilibus atque Scutariis adolescentes Letos quosdam, cis Rhenum editam Barbarorum progeniem, vel certè ex dedititiis, qui ad nostra desciscunt. Amm. Marc. l. 20, c. 9.—S.-M.

[292] Officiorum magister.—S.-M.

[293] Cubiculi prœpositus.—S.-M.

XIV. Constance refuse tout accommodement.

Amm. l. 20, c. 9.

Jul. ad Ath. p. 286.

Liban. or. 10, t. 2, p. 286.

Vict. epit. p. 227.

Zos. l. 3, c. 9.

Zon. l. 13, t. 2, p. 21.

Les députés de Julien rencontrèrent de grandes difficultés dans leur voyage. Les magistrats de l'Italie et de l'Illyrie, instruits du soulèvement de la Gaule, les arrêtaient à tous les passages. Enfin, après avoir surmonté ces obstacles, ils passèrent le Bosphore et se rendirent auprès de Constance à Césarée de Cappadoce. Ce prince marchait vers la Perse, et il était déja arrivé dans cette ville. En recevant la nouvelle de la révolte, il avait d'abord balancé sur le parti qu'il devait prendre; mais, de l'avis de son conseil, il s'était déterminé à se débarrasser premièrement de la guerre des Perses, pour venir ensuite tomber sur Julien avec toutes ses forces. La vue des députés et la lecture de leurs dépêches rallumèrent tout son courroux; et lançant sur eux des regards terribles et qui semblaient leur annoncer la mort, il les chassa de sa présence, leur défendit de reparaître devant lui, et ne tarda pas à les congédier. Il les fit accompagner de Léonas, questeur du palais, qu'il chargea de sa réponse. C'était un politique prudent et circonspect, le même qui l'année précédente avait assisté de la part de l'empereur au concile de Séleucie. Julien lui fit à Paris un accueil très-honorable: il lut avec empressement la lettre de Constance; elle contenait des reproches de ce que, sans attendre son consentement, il avait commencé par avilir le nom d'Auguste, en le recevant d'une troupe de séditieux. Constance lui conseillait de déposer une dignité dont le titre était si vicieux et si mal fondé, et de reprendre celle qu'il tenait de son empereur: il ajoutait que Julien ne devait pas avoir oublié ce qu'il devait à Constance, qui, après l'avoir nourri et élevé dans son enfance, lorsqu'il était dépourvu de toute autre ressource, l'avait ensuite honoré de la qualité de César. A ces mots Julien ne put retenir son indignation: Eh! quel est celui, s'écria-t-il, qui m'avait enlevé toutes mes ressources? Quel est celui qui m'avait rendu orphelin? N'est-il pas lui-même le meurtrier de mon père? Ignore-t-il qu'en rappelant ce funeste souvenir, il rouvre une plaie cruelle dont il est l'auteur? Léonas le pria de vouloir bien entendre les ordres de Constance sur la nomination des nouveaux officiers. Ce prince, comme s'il eût encore été le maître, nommait préfet du prétoire le questeur Nébridius, en la place de Florentius; il donnait la charge de maître des offices au secrétaire Félix; il disposait à son gré des autres emplois. Avant qu'il eût reçu la nouvelle du soulèvement, il avait déja nommé Gumoaire lieutenant-général pour remplacer Lupicinus qu'il rappelait. Julien renvoya au lendemain la décision de tous ces articles: Je renoncerai de bon cœur au titre d'Auguste, ajouta-t-il, si c'est la volonté des légions: rendez-vous demain à l'assemblée et rapportez-y votre lettre. Le questeur, craignant pour sa vie, le suppliait de ne point communiquer aux troupes la lettre de l'empereur: Je ne veux prendre aucun parti, répondit Julien, sans consulter mes soldats; mais je vous promets sûreté pour votre personne.