XXVII. Conduite de Julien à l'égard des médecins.

Jul. ep. 45, p. 426, et lex de medicis, p. 154.

Greg. Naz. or. 10, t. 1, p. 167 et 168, et ep. 17, p. 779.

Chrysost. in Juvent. et Max. t. 2, p. 579.

Cod. Th. l. 13, tit. 3, leg. 4, 5.

Till. persec. art. 9.

Pour s'assurer de l'exécution de cet édit, il défendit par une loi expresse à tout particulier d'entreprendre de tenir école, de quelque science que ce fût, sans avoir été autorisé par le conseil de la ville et par les suffrages des principaux habitants: il ordonna que le décret lui serait envoyé pour l'examiner et le ratifier. Il témoignait de grands égards aux médecins: il fit revivre en faveur de ceux de la cour et des deux capitales de l'empire, Rome et Constantinople, tous les priviléges qui leur avaient été accordés par les anciens empereurs, et les déclara exempts de toute fonction onéreuse. Rien n'est plus honorable que la lettre par laquelle il rétablit le médecin Zénon, que la faction de l'évêque George avait chassé d'Alexandrie. Mais en même temps il défendit aux chrétiens d'enseigner et peut-être même de pratiquer la médecine. Saint Jean Chrysostôme comprend cette profession dans le nombre de celles dont les chrétiens furent exclus. Césaire, frère de saint Grégoire de Nazianze, avait exercé la médecine auprès de Constance avec une grande réputation. Son savoir et son désintéressement, qui en rehaussait le prix, lui avaient mérité l'estime de toute la ville de Constantinople, et les plus honorables distinctions de la part du prince. Il demeura auprès de Julien. Le danger auquel il exposait sa foi, fit trembler son frère: celui-ci s'efforça de le rappeler par une lettre touchante, trempée de ses larmes et de celles de leur père. Césaire ne se rendit point à ces instances; mais il ne dégénéra pas de cet esprit de lumière et de force qui faisait le caractère de sa famille. En vain Julien, qui s'était fait un point d'honneur de le pervertir, mit en œuvre les caresses et les menaces. Ce prince entra même en controverse avec lui devant un grand nombre de témoins, les uns déja séduits, les autres fidèles, qui, partagés de désirs comme de sentiments, s'intéressaient tous vivement à la victoire. Dans un combat en apparence si inégal, Césaire sut si bien démêler les sophismes de Julien, il se tira avec tant d'adresse de ses subtilités, il protesta avec tant de fermeté qu'il vivrait et qu'il mourrait chrétien, que l'empereur confus et déconcerté perdit l'espérance de le séduire, sans perdre cependant l'estime qu'il avait pour lui. Il voulait le retenir; mais Césaire se retira de la cour, et alla mettre sa foi à couvert dans le sein de sa famille.

XXVIII. Il accable les chrétiens.

Jul. ep. 43, p. 424.

Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 81.

Socr. l. 3, c. 13 et 14.

Soz. l. 5, c. 3, 5 et 17.

Cod. Th. l. 12, tit. 1, leg. 50, l. 3, tit. 1, leg. 4.

God. ad Cod. Theod. t. 2, p. 303.

La Bleterie, lettres de Julien, p. 360 et suiv.

La liberté de religion que Julien laissait en apparence aux chrétiens, n'était en effet qu'un dur esclavage. Toute la clémence de ce prince se bornait à ne les pas condamner à mort par un édit général. Il prenait d'ailleurs les voies les plus sûres pour les accabler. Toutes les faveurs étaient prodiguées aux païens: les chrétiens n'éprouvaient que vexations, que mépris, que disgraces. Il dépouilla les ecclésiastiques de leurs priviléges: il les priva ainsi que les veuves et les vierges des distributions fondées par Constantin: il entreprit même de les forcer à rendre au trésor ce qu'ils avaient reçu depuis cette fondation, et ces poursuites ne furent arrêtées que par sa mort. Il exigeait des chrétiens des sommes considérables pour la réparation des temples: il y faisait transporter les vases sacrés et les ornements des églises; ce n'était à son avis que restituer aux dieux des biens qui leur appartenaient. Ces recherches donnaient lieu à une infinité de violences: on emprisonnait les clercs; on les appliquait à la torture. Pour multiplier les apostasies, il facilita les divorces dont Constantin avait restreint la licence, et il déclara que la diversité de culte serait une cause légitime de séparation. Il n'admettait les chrétiens dans aucune magistrature, sous prétexte que leur loi leur défend de faire usage du glaive. Il les privait de tous les droits qu'on osait leur disputer; il ne leur permettait pas même de se défendre devant les tribunaux: Votre religion, leur disait-il, vous interdit les procès et les querelles. A l'occasion des préparatifs qu'il fallait faire pour la guerre contre les Perses, il imposa une taxe sur tous ceux qui refusaient de sacrifier. Les gouverneurs des provinces trouvant une conjoncture si favorable pour s'enrichir, exigeaient beaucoup au-delà des sommes imposées; ils employaient les contraintes les plus rigoureuses; et lorsque les chrétiens portaient leurs plaintes à l'empereur: Retirez-vous, Galiléens infidèles, leur répondait-il: votre Dieu ne vous a-t-il pas appris à mépriser les biens de ce monde, et à souffrir avec patience les afflictions et les injustices? La plupart des habitants d'Édesse étaient attachés à la foi catholique[393]; mais cette ville renfermait encore deux sectes d'hérétiques, les Valentiniens et les Ariens. Ceux-ci, fiers de la puissance qu'ils avaient acquise sous le règne de Constance, attaquèrent les Valentiniens et commirent de grands désordres. Julien saisit cette occasion pour dépouiller l'église d'Édesse, qui était fort riche; et sans faire distinction des catholiques qui n'avaient aucune part à la querelle, il ordonna que les biens de cette église seraient confisqués. La lettre qu'il écrit à ce sujet au premier magistrat de la ville joint aux plus terribles menaces une froide et maligne plaisanterie: L'admirable loi des Galiléens, dit-il, leur prescrivant de se débarrasser des biens de la terre, pour arriver plus aisément au royaume des cieux, nous voulons, autant qu'il est en nous, leur faciliter le voyage. Les villes qui se signalaient en faveur de l'idolâtrie, étaient assurées de sa bienveillance: il les prévenait lui-même et les exhortait par ses lettres à lui demander des graces. Les villes chrétiennes au contraire n'obtenaient pas justice; il évitait d'y entrer; il refusait audience à leurs députés; il rejetait leurs requêtes. La ville de Nisibe demanda du secours contre les Perses, dont elle craignait les insultes: il répondit aux envoyés qu'ils obtiendraient tout de lui, quand ils auraient commencé par invoquer les Dieux.

[393] La religion chrétienne était professée dans cette ville long-temps avant d'avoir été adoptée dans l'empire romain, lorsque Édesse formait un état particulier sous la domination des rois nommés Abgares. L'histoire de cette dynastie et les relations qui ont pu exister entre Abgare et J.-C. ont été pour moi l'objet d'un travail particulier.—S.-M.

XXIX. Il tâche de surprendre les soldats.

Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 84-86.

Socr. l. 3, c. 13.

Theod. l. 3, c. 7, 15 et 16.

Soz. l. 3, c. 16.

L. unius. ff. de quæstionibus.

Il s'attachait surtout à pervertir les soldats. L'ignorance, le désir d'avancer dans le service, l'habitude de ne connaître d'autre loi que la volonté du prince, lui faisaient espérer de leur part une soumission aveugle. Le changement du Labarum et le mélange des images des Dieux avec celles de Julien, aidaient à la séduction. Instruits de tout temps à révérer leurs enseignes et les portraits de leurs empereurs, la plupart ne s'aperçurent pas du piége; ils s'accoutumèrent à honorer les divinités de leur prince, et devinrent païens, presque sans le savoir. Il y en eut cependant, qui, plus éclairés et plus fidèles, évitèrent de rendre cet hommage idolâtre. Pour surprendre leur foi, Julien s'avisa d'un stratagème. Un jour qu'il devait distribuer aux troupes une gratification, il feignit de vouloir rappeler une coutume pratiquée, disait-il, par les anciens empereurs. A côté de son tribunal, il fit dresser un autel et une table chargée d'encens. Sur l'autel s'élevait une enseigne qui portait l'image de Julien et de ses Dieux. Il prit ensuite séance avec tout l'appareil de la majesté impériale. Les soldats approchant à la file passaient d'abord devant l'autel; on les avertissait de jeter un grain d'encens dans le feu qu'on y avait allumé. La crainte, la surprise, la persuasion que ce n'était qu'un ancien usage, et surtout l'or qu'ils voyaient briller dans la main du prince, étouffaient les scrupules. Il ne s'en trouva que fort peu, qui, refusant de payer ce tribut à l'idolâtrie, se retirèrent sans se présenter à l'empereur. Après cette cérémonie, quelques soldats chrétiens buvant ensemble, l'un d'eux fit, selon la coutume, le signe de la croix. Un de ses camarades s'étant mis à rire, comme il lui en demandait la raison: Eh quoi! répondit l'autre, avez-vous déja oublié ce que vous venez de faire? Depuis que vous avez jeté l'encens sur l'autel, vous n'êtes plus chrétien. A cette parole tous se réveillant comme d'une léthargie, poussent de grands cris, fondent en larmes, s'arrachent les cheveux, courent à la place publique, en criant: Nous sommes chrétiens; l'empereur nous a trompés; il s'est trompé lui-même; nous n'avons pas renoncé à notre foi. Ils se rendent au palais: ils se plaignent de la supercherie; et jetant aux pieds de l'empereur l'or qu'ils avaient reçu, ils demandent la mort en expiation de leur crime. Julien irrité commande qu'on leur tranche la tête. On les conduit au supplice hors de la ville, suivis d'une foule de peuple qui admire leur courage. Selon un usage établi par les lois romaines, lorsqu'il s'agissait de punir ensemble plusieurs criminels, dans l'interrogatoire on commençait par appliquer à la question le plus jeune, et dans l'exécution le plus âgé était le premier mis à mort. Mais le plus vieux de ces soldats obtint du bourreau qu'il commençât par le moins avancé en âge, de peur que sa constance ne s'ébranlât à la vue du supplice de ses camarades. L'épée était déja levée, lorsqu'on entendit un cri qui annonçait leur grace. Alors le jeune homme, qui attendait à genoux le coup mortel, se releva en soupirant: Hélas, dit-il, Romain (c'était son nom) ne méritait pas l'honneur de mourir pour Jésus-Christ! Julien se contenta de les casser et de les reléguer dans des provinces éloignées.

XXX. Constance de Jovien, de Valentinien et de Valens.

Socr. l. 3, c. 13, et l. 4, c. 1.

Theod. l. 3, c. 16.

Soz. l. 6, c. 6.

Philost. l. 7, c. 7.

Zos. l. 4, c. 2.

Theoph. p. 43.

Chron. Alex. vel Paschal. p. 297.

Oros. l. 7, c. 32.

Hist. misc. l. 12, apud Muratori, t. 1, p. 81.

Suid. in Ἰοβ. ανός.

Till. note 2, sur Valentinien.

Jovien, Valentinien et Valens, qui tous trois parvinrent à l'empire, méritèrent dès lors la récompense que Dieu destinait à leur fermeté. Les deux premiers étaient tribuns de la garde du prince[394]: le troisième tenait dans le même corps un rang inférieur. Julien ayant déclaré qu'il entendait que les soldats, et surtout ceux de sa garde, renonçassent au christianisme ou au service, Jovien offrit de remettre son épée; ce que Julien n'accepta pas, pour ne pas perdre un officier de ce mérite. Il ne voulut pas non plus pousser à bout la constance de Valens. Mais celle de Valentinien parut avec trop d'éclat, pour laisser à l'empereur la liberté de dissimuler. Julien entrait avec pompe dans le temple de la Fortune, pour y célébrer un sacrifice. Les ministres du temple, rangés à droite et à gauche dans le vestibule, aspergeaient d'eau lustrale le prince et son cortége. Valentinien en qualité de commandant de la garde marchait devant l'empereur. S'étant aperçu qu'une goutte de cette eau profane était tombée sur son habit, il s'échappa jusqu'à frapper rudement le ministre, et coupant la pièce il la jeta par terre avec horreur. Le philosophe Maxime qui marchait à côté de Julien, lui fit remarquer cette brusquerie qu'il traitait de sacrilége. Au retour, l'empereur bannit Valentinien et le relégua à Mélitène[395]. Mais afin de ne paraître jamais punir personne précisément pour raison de religion, il prétexta des négligences dans le service. M. de Tillemont place la scène de cet événement dans Antioche; il se fonde sur un mot de Théodoret, qui ne me paraît pas conclure nécessairement en faveur de cette opinion; et nous savons que Julien avait consacré dans Constantinople un temple à la Fortune.

[394] Selon Philostorge, l. 7, c. 7, Valentinien était alors comte et chef du corps de cavalerie dont les soldats étaient appelés Cornuti. La même indication se trouve dans la chronique Paschale, p. 297, et dans celle de Théophanes.—S.-M.

[395] Selon Philostorge, ce fut à Thèbes en Égypte, et, selon Théodoret, dans un château situé près du désert, εἰς φρούριον παρὰ τὸν ἔρημον κείμενον. Jean Malala place (part. 2, p. 29) l'exil de Valentinien dans une ville de Salabria dont la position est inconnue.—S.-M.

XXXI. Persécution dans les provinces.

Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 86 et 92. et ep. 194, p. 891.

Chron. Hier.

Socr. l. 3, c. 13.

Theod. l. 3, c. 6 et 7.

Chron. Alex. vel Paschal. p. 297.

Martyrolog. Rom. et Menol. 22 oct.

Baron. ad an. 362.

Julien, en défendant de mettre à mort les chrétiens, ne voulait sauver que l'honneur de sa philosophie. Sa fausse clémence se renfermait dans les bornes de sa résidence. Leur sang coulait dans le reste de l'empire. On savait que c'était lui offrir les plus agréables victimes; et la volonté du prince une fois connue, ou même soupçonnée, est, sans être écrite, la plus forte des lois: la défense même devient une amorce, quand on sent qu'on lui fait la cour en contrevenant à ses ordres. Les païens, qui depuis le règne du christianisme frémissaient de rage, enivrés alors de la fumée de leurs sacrifices, entraient en fureur: ils accablaient les chrétiens d'outrages; et ceux-ci, ayant perdu l'habitude de souffrir, donnaient souvent par leur impatience occasion aux traitements les plus rigoureux. Julien fermait les yeux sur ces désordres. Émilien fut brûlé vif à Dorostole dans la Mésie inférieure[396], et l'évêque Philippe[397] avec plusieurs autres chrétiens souffrirent le même supplice à Andrinople [Hadrianopolis]. Dans cette contradiction entre les ordres et la passion de Julien, les gouverneurs se crurent libres de suivre leur propre penchant. Quelques-uns, par un effet de leur bonté naturelle, mirent les chrétiens à couvert, et coururent le risque de déplaire en obéissant. Candidianus, quoique païen, mérita par cette humanité les éloges de saint Grégoire, et mérite encore les nôtres. On ne sait de quelle province il était gouverneur. Salluste Second [Sallustius Secundus], préfet d'Orient, tempéra autant qu'il put les rigueurs auxquelles il fut quelquefois forcé par des ordres précis. L'autre Salluste préfet de la Gaule, estimable d'ailleurs par sa probité, mais idolâtre jusqu'au fanatisme, et inhumain par religion, fut un violent persécuteur. Comme il était le plus intime confident de Julien, sa cruauté fait grand tort à la prétendue douceur de ce prince.

[396] Il fut condamné à mort par Capitolinus, vicaire de Thrace. Il paraît qu'il fut exécuté le 18 juillet 362. Voyez Tillem., t. VII, Mémoires pour l'histoire ecclés. pers. de Julien, art. 12.—S.-M.

[397] Il était évêque d'Héraclée ou Périnthe. Le savant Tillemont pense que ce saint ne fut pas martyrisé sous Julien, mais sous Dioclétien. Ses raisons me paraissent tout-à-fait concluantes.—S.-M.

XXXII. Julien part de Constantinople.

Amm. l. 22, c. 9.

Liban. or. 8, t. 2, p. 247, et or. 10, p. 300.

Zos. l. 3, c. 11.

Till. Pers. art. 24.

Julien ne perdait pas de vue la résolution qu'il avait prise de venger l'honneur de l'empire, en attaquant Sapor dans ses états. S'étant donc assuré des fonds nécessaires par la réforme de sa cour, par l'économie de sa dépense, et par le bon ordre qu'il sut mettre dans ses finances, il assembla ses soldats, anima leur courage, les harangua plusieurs fois, et, ce qui sans doute n'était pas moins efficace, il augmenta leur paie. Au commencement de juin[398] il partit de Constantinople, suivi des vœux de tout le peuple, après un séjour de six mois[399]; et prit la route d'Antioche. Son dessein était de passer dans cette ville le reste de l'année pour y achever ses préparatifs, et se mettre en état d'entrer en campagne dès le printemps de l'année suivante. Hormisdas et Victor furent chargés de la conduite des troupes. Ils firent observer une exacte discipline; et l'Asie, qui sous le règne de Constance ne distinguait plus ses défenseurs d'avec ses ennemis, n'eut rien à souffrir de leur passage. Julien lui-même, au lieu des présents que les gouverneurs avaient coutume de faire aux empereurs, n'accepta que des compliments. Il tenait de son éducation le goût des harangues; et comme dans la distribution des emplois, il avait préféré les gens de lettres, il trouva de quoi se satisfaire dans ce voyage. La superstition le suivait partout; et il laissa en plusieurs lieux des traces sanglantes de sa haine contre les chrétiens. On observe qu'il avait mis un si bon ordre dans les provinces occidentales, que son éloignement n'y produisit aucun trouble: sa réputation suppléait à sa présence; et ces nations turbulentes qui bordaient le Rhin et le Danube respectèrent, tant qu'il vécut, les limites de l'empire, comme si le bras de Julien eût toujours été suspendu sur leurs têtes.

[398] Une loi nous apprend qu'il était encore à Constantinople le 12 mai de cette année. Sa lettre adressée aux habitants de Bostra en Arabie fait voir qu'il était à Antioche le 1er août.—S.-M.

[399] Selon Zosime (l. 3, c. 11), Julien serait resté dix mois à Constantinople, δέκα διατρίψας ἐν τῷ Βυζαντίῳ μῆνας. Il est évident qu'il se trompe. Julien entra dans cette ville le 11 décembre 361; et le 29 juin, selon les actes de S. Basile d'Ancyre, il sortit de la capitale de la Galatie, pour se rendre à Antioche. On a des lois datées de cette ville depuis le 28 juillet 362. Il est donc presque impossible que le séjour de Julien à Constantinople se soit prolongé beaucoup au-delà de six mois.—S.-M.

XXXIII. Il arrive à Pessinunte.

Amm. l. 22, c. 9.

Liban. or. 8, t. 2, p. 247 et 254, et or. 10, p. 300.

Jul. or. 5, p. 158 et or. 6, p. 181, et ep. 21, p. 388.

Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 133.

Till. persec. art. 10 et 24.

Ayant traversé le détroit, il passa sans s'arrêter, à Chalcédoine et à Libyssa, petite bourgade, célèbre par la sépulture d'Annibal, et il vint à Nicomédie. La vue de cette grande cité, alors presque détruite, et le triste état d'un peuple autrefois florissant lui firent verser des larmes[400]. Il avait passé ses premières années à Nicomédie auprès de l'évêque Eusèbe; il y reconnut encore plusieurs de ceux qu'il y avait vus dans son enfance. Pour donner à cette malheureuse ville quelque marque de bienveillance, il y fit placer sa statue et celle de sa femme Hélène sous les symboles d'Apollon et de Diane; ce qui fut pour les habitants une occasion d'idolâtrie. Après avoir donné ses ordres pour relever les ruines de Nicomédie, il continua sa route par Nicée. Arrivé sur les frontières de la Galatie, il se détourna sur la droite pour aller voir à Pessinunte l'ancien temple de la mère des Dieux[401], si fameux par la statue de cette Déesse qu'on disait être tombée du ciel, et qui par l'ordre d'un oracle avait été transportée à Rome pendant la seconde guerre punique. Julien séjourna dans cette ville: il y ranima le culte de Cybèle[402], qui avait été fort négligé sous le règne de ses deux prédécesseurs. Il perdit une nuit à composer un discours en l'honneur de cette déesse: c'est un chef-d'œuvre de rêverie. On y voit sensiblement que les Hellènes de ce temps-là, confondus par les chrétiens, donnaient la torture à leur imagination, pour sauver par des allégories bizarres et forcées le ridicule et l'obscénité de leurs fables[403]. La déesse à son tour régala Julien d'un oracle qu'elle rendit en sa faveur. Ce fut vers le même temps qu'il passa deux jours à mettre par écrit une apologie de Diogène et de la philosophie cynique. Il s'y rencontre des choses bien pensées; mais la singularité de l'auteur s'y développe toute entière: il fait son héros de ce cynique effronté; il prétend que lorsqu'on a pris l'essor philosophique, on peut se mettre au-dessus des bienséances et des usages les plus sensés.

[400] Cujus mœnia cum vidisset in favillas miserabiles consedisse, angorem animi tacitis fletibus indicans, pigriore gradu pergebat ad regiam, dit Ammien Marcellin, l. 22, c. 9.—S.-M.

[401] Vetusta Matris Magnæ delubra. Amm. Marc. l. 22, c. 9.—S.-M.

[402] Il y nomma prêtresse de cette déesse une femme appelée Callixène, à laquelle est adressée sa vingt-et-unième lettre.—S.-M.

[403] Elle est presque toute consacrée à l'explication de la fable de Cybèle et d'Attis.—S.-M.

XXXIV.

Julien à Ancyre.

Amm. l. 22, c. 9.

Soz. l. 5, c. 10.

Acta Basil. apud Ruinart. p. 650.

Avant que de quitter Pessinunte, il voulut venger la Déesse des insultes de deux chrétiens, qui avaient renversé son autel. Il les fit amener devant lui, et tenta d'abord de les pervertir par ses discours. Emportés par la vivacité de leur zèle et de leur jeunesse, ils se moquèrent et de l'empereur et de ses sophismes. Julien les condamna à mort, non pas comme chrétiens, c'eût été démentir son système, mais comme perturbateurs de l'ordre public. Il reprit ensuite la route d'Ancyre. Comme il en approchait, les sacrificateurs vinrent au-devant de lui, portant l'idole de Proserpine. Il leur distribua une somme d'argent, et fit célébrer des jeux le lendemain de son arrivée. Il y avait dans cette ville un prêtre chrétien nommé Basile, qui du temps de Constance avait fortement combattu l'arianisme. Sous le nouveau règne il avait tourné ses armes contre l'idolâtrie. C'était un missionnaire zélé et véhément, qui allait de ville en ville, exhortant publiquement les chrétiens, et leur inspirant de l'horreur pour les idoles et les sacrifices. Le proconsul Saturninus éprouva son courage par les plus cruelles tortures, mais sans l'ébranler. Il le fit mettre en prison, et en informa l'empereur qui était encore à Constantinople. Julien pensa qu'un homme de ce caractère pourrait servir efficacement l'idolâtrie, s'il réussissait à le gagner. Il envoya pour le séduire deux apostats, Helpidius, intendant du domaine, et un certain Pégasius. Leur mission ne fut pas heureuse. Julien arrivé à Ancyre se fit amener Basile; mais il n'eut pas plus de succès; il n'en put tirer que des reproches de son apostasie, et des menaces d'une mort funeste et prochaine. Il le mit entre les mains du comte Frumentinus, capitaine d'une compagnie de la garde, avec ordre de lui faire souffrir des tourments douloureux, qui pussent lasser sa patience, sans lui ôter promptement la vie. Pendant le séjour de Julien, Basile, dont on déchirait le corps tous les jours, se fit une fois conduire devant lui: Julien s'en félicitait, il le croyait vaincu; mais il n'en reçut que de nouveaux reproches, et il en sut fort mauvais gré à Frumentinus qu'il ne voulut pas voir à son départ[404]. Le comte se vengea de cette disgrace sur la personne de Basile, qu'il fit mourir dans les plus horribles tourments.

[404] On prétend que Julien fit périr beaucoup d'autres chrétiens dans cette ville. On compte parmi eux S. Malasippus et sa femme Ste Casina. On livra aussi aux tortures un chrétien de la secte des Encratites, nommé Busiris. Macédonius, Théodule, Tatianus, et plusieurs autres encore, furent mis à mort sous divers prétextes dans la Phrygie. Il est bon de remarquer cependant que tous ces martyres ne sont attestés que par des actes assez modernes.—S-M.

XXXV. A Césarée de Cappadoce.

Amm. l. 22, c. 9.

Greg. Naz. or. 3, t. 1, p. 91, et or. 19, p. 308.

Soz. l. 5, c. 4 et 11.

Sur la route d'Ancyre à Césarée, Julien fut souvent arrêté par des plaintes et des requêtes. Les uns redemandaient leurs biens injustement usurpés; les autres se plaignaient qu'on voulût contre toute raison les assujettir à des charges onéreuses; d'autres lui dénonçaient des crimes de lèse-majesté. L'empereur rendait prompte justice aux premiers: mais toujours trop favorable à l'ordre municipal, il avait rarement égard aux priviléges et aux dispenses les plus légitimes; en sorte que ceux qu'on inquiétait à ce sujet prenaient le parti de se rédimer par argent de ces injustes poursuites. Pour les délateurs, dont il avait lui-même tant de fois ressenti la malice, il les rejetait avec indignation et avec mépris: on en rapporte un exemple mémorable. Un de ces calomniateurs, pour se venger d'un ennemi, le dénonça à l'empereur comme aspirant à la souveraineté. Julien le rebuta plusieurs fois. Enfin importuné de son opiniâtreté, il lui demanda quel était cet homme qu'il accusait, et quelles preuves il avait de son crime: C'est, répondit l'accusateur, un riche habitant d'une telle ville; et je suis en état de prouver qu'il se fait faire un manteau de soie, teint en pourpre. Le prince, sans en vouloir entendre davantage, lui imposa silence, en disant: Vous êtes bien heureux que je ne punisse pas un misérable tel que vous, qui ose accuser son pareil d'une si haute entreprise. Et comme le délateur continuait d'insister, Julien appela un de ses officiers: Faites donner, lui dit-il, à ce dangereux babillard une de mes chaussures de couleur de pourpre, et qu'il la porte de ma part à ce bourgeois qui s'est déja fait faire le manteau. En traversant la Cappadoce, il détachait des soldats pour livrer les églises aux idolâtres, ou pour les abattre. Ceux qui furent chargés de cette expédition pour Nazianze, rencontrèrent une si vigoureuse résistance de la part de l'évêque, qu'ils furent contraints de se retirer avec confusion. Ce prélat, cassé de vieillesse, mais plein de feu et de vivacité, était Grégoire, père de l'illustre docteur de l'église, si connu par sa sainteté et par ses admirables écrits. Césarée, capitale de la province, éprouva toute la colère de l'empereur. Comme elle était peuplée de chrétiens, et qu'on y avait ruiné les temples de Jupiter et d'Apollon, anciennes divinités tutélaires de la ville, elle lui était depuis long-temps odieuse; et cette haine venait de s'accroître par la destruction du temple de la Fortune, le seul qui eût subsisté à Césarée jusqu'à la mort de Constance. Julien punit tout à la fois les chrétiens d'avoir ruiné cet édifice, et les païens de l'avoir souffert, et de n'avoir pas, quoiqu'ils fussent en petit nombre, défendu jusqu'à la mort le culte de leur déesse. Il ôta à la ville le nom de Césarée, qui lui avait été donné par Tibère, et lui fit reprendre son ancien nom de Mazaca[405]: il imposa aux habitants une amende de trois cents livres d'or. Tous ceux qui avaient prêté leurs mains à ce prétendu sacrilége furent condamnés à la mort ou à l'exil. Eupsychius, un des plus nobles citoyens[406], expira dans de cruels supplices. Les biens meubles et immeubles des églises de la ville et du territoire furent confisqués. On enrôla les ecclésiastiques dans la milice destinée au service des gouverneurs[407]: c'était en même temps la plus méprisée et la plus onéreuse. Les chrétiens furent assujettis à la taille[408], comme dans les moindres bourgades. Julien protesta avec serment que, si on ne relevait au plus tôt les temples abattus, il ne laisserait à aucun Galiléen la tête sur les épaules[409]. Ce fut ainsi qu'il s'exprima; et cette menace aurait été suivie de l'exécution, s'il eût vécu plus long-temps. L'église de Césarée était alors partagée au sujet de l'élection de son évêque. Julien voulut connaître de ce différend, qu'il traitait de désordre et de sédition: il fit écrire aux prélats divisés une lettre menaçante; mais l'évêque de Nazianze répondit avec tant de force et de hardiesse, que Julien ne jugea pas à propos de se commettre avec ce vieillard intrépide.

[405] Ce nom lui venait, selon l'historien arménien Moïse de Khoren (l. 1, c. 12), de son fondateur Méschag, parent du roi d'Arménie Aram, qui lui avait donné la souveraineté de ce territoire. Les Arméniens appelaient cette ville Majak.—S.-M.

[406] Καππαδόκης τῶν εὐπατριδῶν, dit Sozomène. C'est le 3 ou le 5 septembre qu'il mourut.—S.-M.

[407] Κληρικοὺς δὲ πάντας ἐγγραφῆναι τῷ καταλόγῳ τῶν ὑπὸ τὸν ἄρχοντα τοῦ ἔθνους ϛρατιωτῶν (Soz. l. 5, c. 4); c'est-à-dire qu'on fit inscrire tous les clercs sur les registres des soldats du commandant de la province. C'étaient des soldats ou plutôt des bourgeois armés qui faisaient un service de police.—S.-M.

[408] Φόρους τελεῖν, dit Sozomène (l. 5, c. 4), à acquitter les charges ou à payer le tribut.—S.-M.

[409] Οὐ δὲ τὰς κεφαλὰς συγχωρήσει τοὺς Γαλιλαίους ἔχειν.—S.-M.

XXXVI. Il arrive à Antioche.

Amm. l. 22, c. 9.

Liban. or. 10, t. 2, p. 300.

Till. note 6.

Celsus[410], gouverneur de Cilicie, vint le recevoir au passage du mont Taurus[411]. Julien l'aimait depuis qu'ils s'étaient trouvés ensemble dans les écoles d'Athènes. Il l'embrassa tendrement, et l'ayant fait asseoir à côté de lui dans son char, il entra dans la ville de Tarse. A l'issue d'un sacrifice, Celsus, qui avait été disciple de Libanius, prononça en présence de Julien un long panégyrique qui fatigua beaucoup et le héros et l'orateur. Le prince était debout devant l'autel, et l'on était alors dans les grandes chaleurs du mois de juillet. De Tarse Julien alla droit à Antioche, où il arriva près de deux mois après son départ de Constantinople. Tout le peuple de cette capitale de l'Orient sortit au-devant de lui: les païens le reçurent avec toute la pompe dont on honorait l'entrée des divinités[412]. Quoique le christianisme, qui avait autrefois commencé à prendre son nom dans cette ville, y fût très-florissant, il s'y trouvait cependant un grand nombre d'idolâtres. Ceux-ci célébraient dans ce temps-là les fêtes d'Adonis[413]; et les acclamations de joie étaient interrompues par les cris lugubres des femmes, qui, selon l'ancien usage, pleuraient la mort de ce héros de la volupté. Ce mélange de deuil fut regardé comme un sinistre présage, et la superstition ne manqua pas de s'en alarmer dans le moment, et de le rappeler après la mort du prince.

[410] Ce Celsus était Cilicien, fils d'un certain Hésychius.—S.-M.

[411] Dans un lieu nommé Pylæ, c'est-à-dire les Portes, qui sépare la Cappadoce de la Cilicie, qui Cappadocas discernit et Cilicas, Amm. Marc. l. 22, c. 9. Ce lieu est mentionné dans l'itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, qui le place à douze milles de Podandus.—S.-M.

[412] Urbique propinquans in speciem alicujus numinis votis excipitur publicis. Amm. Marc. l. 22, c. 9.—S.-M.

[413] Evenerat iisdem diebus annuo cursu completo Adonia ritu veteri celebrari. Amm. Marc. l. 22, c. 9.—S.-M.

FIN DU LIVRE DOUZIÈME ET DU TOME SECOND.