Le plateau d’Aïn-Bey se continue avec la vaste plaine qui conduit au caravansérail de Mélila (environ 840 mètres d’altitude) ; cette plaine uniforme est bornée par deux chaînes de montagnes nues, dépourvues de bois, et presque parallèles ; les Djebel Bou-Kameroun et Guerioun sont les points les plus élevés de la chaîne orientale ; les montagnes qui limitent la plaine à l’ouest se relient au Djebel Nifenser. Le Cynara Cardunculus (Khorchef), très répandu dans cette partie du pays, indique la profondeur du sol ; l’Othonna cheirifolia y est d’une extrême abondance ; le Phalaris truncata croît dans toutes les moissons. — Les parties fraîches ou arrosées de cette vaste plaine entièrement dépourvue de broussailles et de toute végétation arborescente ont été ensemencées de Blé et d’Orge par les indigènes. Les prés salés qui bordent les marais et le petit lac des environs de Mélila nourrissent de nombreux troupeaux ; nous y rencontrons en grande abondance une espèce nouvelle, le Carduncellus rhaponticoides, qui avait été découvert par M. le docteur Guyon en 1847. Çà et là l’extrême vulgarité des Salsolacées frutescentes, l’Atriplex Halimus et le Salsola vermiculata, révèle la présence du sel dont le sol est imprégné. Plus loin, les pentes rocheuses du Djebel Nifenser (Bec de vautour) offrent des touffes espacées du Deverra scoparia dépourvues de fleurs et de fruits ; vers les sommités de la montagne apparaissent quelques arbres rabougris (Pistacia Atlantica). Des pâturages ras et pierreux, qui occupent la plus grande partie de la plaine jusqu’au Chott Mzouri, présentent en grande abondance l’Artemisia Herba-alba, le Santolina squarrosa et l’Asphodelus fistulosus.

Liste des plantes observées dans les pâturages des environs de Mélila[11].

Le sol, plus fertile aux environs du chott, est cultivé par les indigènes, et la belle végétation des céréales indique sa richesse. Dans ces moissons nous remarquons une espèce nouvelle d’un genre qui n’avait encore été observé que dans les provinces caucasiennes, en Espagne et dans l’ouest de l’Algérie, le Hohenackeria polyodon que nous retrouverons dans tous les terrains meubles et riches des hauts plateaux. — La route qui conduit à Aïn-Yagout suit la chaussée naturelle (860 mètres d’altitude) qui sépare les chotts Tinsilt (mâle) et Mzouri (femelle) ; ces lacs salés, qui, à l’étendue près, rappellent les immenses Sebka de la province d’Oran, nous présentent quelques-unes des espèces que nous avions observées, dans un autre voyage, sur les bords du Chott El-Chergui. Ainsi nous y retrouvons le Tamarix bounopœa et l’Halocnemum strobilaceum, dont les touffes espacées sont enfouies dans la vase. Sur la zone vaseuse déjà desséchée depuis longtemps, nous recueillons le Kœlpinia linearis, et cette station de la plante est probablement la plus septentrionale dans la province de Constantine. — Les eaux, en partie déjà évaporées (17 mai), n’occupent plus que le centre de ces lacs, qu’un mois plus tard, à notre retour (18 juin), nous trouverons complétement à sec et recouverts d’une couche de sel épaisse et miroitante.

Liste des plantes observées aux environs du Chott Mzouri.

Aïn-Yagout, situé à peu de distance au sud de ces lacs, vers le sommet des pentes rocheuses qui dominent la vallée d’Oum-el-Asnam, à 880 mètres d’altitude, ne consiste encore qu’en un caravansérail, bâti en 1852, qui constitue la principale station entre Constantine et Batna. Les eaux pures et douces d’une source très abondante y sont recueillies dans une fontaine récemment construite, et, en s’échappant par plusieurs orifices, donnent naissance à un cours d’eau assez considérable qui permettrait d’établir sur ce point un centre important de colonisation agricole. Les pentes arides et rocailleuses qui longent la route conduisant à la vallée d’Oum-el-Asnam sont parsemées de nombreuses touffes de Genista microcephala, Anthyllis Numidica, Retama sphærocarpa, Globularia Alypum, Lygeum Spartum.

Liste des plantes observées sur les pentes rocailleuses d’Aïn-Yagout.

La plaine d’Oum-el-Asnam, fermée à l’est par un vaste hémicycle de montagnes rocailleuses et élevées, présente quelques champs d’Orge et de Blé qui sont loin (18 mai) d’être arrivés à leur maturité. Dans quelques parties moins fertiles de la plaine, la présence du sel est révélée par l’abondance des Salsolacées ligneuses.

Liste des espèces observées dans la plaine d’Oum-el-Asnam[12].

En suivant la route qui contourne la base des montagnes, on ne tarde pas à arriver au monument grandiose connu sous le nom de Medracen ou tombeau de Syphax. Entre les assises des gradins qui constituent ce tombeau circulaire, dont la hauteur est de 20 mètres et la circonférence de 179, nous trouvons un Ferula, probablement nouveau, dont les fruits ne sont pas encore arrivés à maturité, et les espèces suivantes :

Le coteau sur lequel est construit ce monument ne présente d’autre végétation arborescente que des pieds disséminés des Juniperus Phœnicea et Oxycedrus et du Pistacia Atlantica ; il nous offre plusieurs plantes qui méritent d’être mentionnées, entre autres les :

Avant d’arriver à Oum-el-Asnam, on traverse des pâturages salés arrosés par les eaux d’une source assez abondante, qui, en raison de sa température constante (20 degrés), a reçu le nom de Fontaine-chaude. Le Carduncellus rhaponticoides, déjà observé à Mélila, se retrouve dans ces pâturages. — Une ferme, construite à la même époque que le caravansérail d’Aïn-Yagout, est exploitée par des Arabes qui ont mis en culture des terrains assez étendus. — Au delà d’Oum-el-Asnam la route s’engage dans une vallée resserrée entre des montagnes peu élevées, et dont les pentes rocailleuses, presque dépourvues d’arbres, présentent de nombreuses touffes du Retama sphærocarpa et du Ballota hirsuta, que nous retrouverons jusqu’à la limite de la région des hauts-plateaux ; cette vallée étroite débouche bientôt dans une plaine, où des ruines romaines, par l’étendue qu’elles occupent, annoncent que ce lieu fut jadis un centre assez important de population. L’Artemisia Herba-alba et plusieurs plantes des terrains salés couvrent de larges espaces dans le voisinage des ruines, et ce n’est que dans la partie basse de la plaine que quelques champs sont cultivés par les indigènes. — En continuant à nous diriger vers le sud, nous remontons la vallée de l’Oued Batna, limitée à l’ouest par des montagnes élevées et boisées, et à l’est par des collines pierreuses couvertes de broussailles où domine le Juniperus Phœnicea. A quelques kilomètres de Batna, la base des montagnes et des coteaux commence à se couvrir de véritables bois, dont les essences principales sont le Chêne-vert (Quercus Ilex), les Genévriers (Juniperus Phœnicea et Oxycedrus) et le Pistacia Atlantica. On y rencontre de nombreux buissons de Quercus coccifera, d’Anthyllis erinacea et Numidica, et de Rosmarinus officinalis. Le fond de la vallée présente quelques cultures et des jardins qui entourent des moulins européens construits sur le cours d’eau. Dans les plantations, nous remarquons les Peupliers blanc et d’Italie (Populus alba et pyramidalis), le Fraxinus australis, le Saule-pleureur et le Pêcher, etc. — Les terrains frais aux bords de l’Oued Batna, en partie couverts de touffes de Scirpus Holoschœnus et de Juncus glaucus nous offrent en très grande abondance le Silybum eburneum, que nous avions observé pour la première fois sur les hauts-plateaux de la province d’Oran ; le Potamogeton densus croît dans le lit d’un ruisseau.

ENVIRONS DE BATNA.

Batna, à 1014 mètres d’altitude, à 193 kilomètres de Philippeville et à 110 de Constantine, est située dans une vaste plaine déboisée, entourée des montagnes élevées et boisées de l’Aurès et de la chaîne des Ouled-Sultan. Cette ville, bien que sa fondation soit toute récente, par sa position, sur la route de Constantine à Biskra, qui lui assure le transit du commerce du Sahara avec le Tell, et surtout grâce aux avantages naturels de son heureuse situation, a pris un rapide développement, et son importance commerciale et agricole tend chaque jour à faire de nouveaux progrès. A ces nombreux avantages qui résultent de la fertilité du sol, de l’abondance et de la pureté des eaux, et de la richesse forestière des montagnes voisines, viennent se joindre ceux d’un climat tempéré et d’une grande salubrité. — Une pépinière, créée tout récemment, contribuera à donner une impulsion plus rapide à l’agriculture encore naissante de cette riche contrée. Dans les plantations de cet établissement, nous avons remarqué le Mûrier, la Vigne, le Pêcher, l’Orme, le Frêne, le Negundo, le Vernis-du-Japon, le Cyprès, le Peuplier blanc et le Saule-pleureur, qui nous ont paru s’acclimater parfaitement. Le Peuplier-d’Italie (Populus pyramidalis) pousse avec vigueur pendant plusieurs années ; mais plus tard les individus plantés dans les lieux secs ont souvent leur bois profondément perforé par des larves d’insectes. Le Catalpa, l’Arbre-de-Judée (Cercis Siliquastrum) et le Kœlreuteria paniculata, indiquent par leur présence que de nombreux arbres d’ornement pourraient y être introduits avec succès. — Dans les terrains en friche et dans les carrés de la pépinière, nous trouvons un grand nombre des plantes propres à la région des hauts-plateaux, entre autres les Hohenackeria bupleurifolia et polyodon qui y sont réunis ; le Delphinium Orientale y présente les mêmes variations de couleur que dans nos jardins d’Europe, et il y croît spontanément comme dans les terrains remués du reste de la région. Nous y avons également vu le Silybum eburneum et le Valerianella stephanodon, qui s’y rencontrent en très grande abondance avec d’autres espèces que nous retrouverons dans les autres parties de la plaine. — Dans les prairies qui avoisinent la pépinière dominent les espèces suivantes :

La Luzerne (Medicago sativa), qui croît abondamment dans ces prairies, ainsi que dans tous les environs de Batna et dans les pâturages du reste de la région, est un indice certain du succès réservé à l’établissement des prairies artificielles. La spontanéité du Medicago sativa dans le pays est démontrée non-seulement par sa présence dans des lieux qui n’ont jamais été cultivés, mais encore par la forme particulière qu’affecte la plante, dont les fruits sont constamment pubescents. — Les prairies rapprochées de la pépinière, et dont le pacage a été interdit par l’administration, qui se réserve la récolte des foins, sont, par l’abondance et la qualité de leurs produits, un exemple frappant des progrès que peut faire dans cette contrée l’aménagement des prairies naturelles, ressource si précieuse pour l’agriculture. — Dans les parties fraîches et herbeuses, M. Balansa a découvert une nouvelle espèce du genre Festuca des mieux caractérisées, le F. Lolium.

La route qui conduit de Batna à Lambèse traverse les pâturages de la plaine, où sont établis de nombreux douairs avec leurs troupeaux ; bientôt elle se rapproche des montagnes boisées assez élevées (Djebel Itche-Ali) qui limitent au sud-ouest la vallée de Lambèse. L’extrême vulgarité de l’Artemisia Herba-alba, de l’Euphorbia luteola, et du Santolina squarrosa, semblent indiquer une moins grande fertilité du sol dans cette partie de la vallée. — Lambèse, à 10 kilomètres au sud-est de Batna, et à peu près à la même altitude, n’occupe qu’une très faible partie de l’immense enceinte de l’antique Lambæsis. Les ruines imposantes des murs, des arcs de triomphe, des temples, du théâtre, de l’amphithéâtre, etc., montrent quelle était l’importance de la cité romaine, dont des évaluations, qui ne paraissent pas trop s’éloigner de la vérité, ont porté la population jusqu’à 50,000 âmes. — Les eaux abondantes et pures de l’un des ruisseaux qui prennent leur source dans les montagnes voisines, n’arrosent maintenant que quelques rares champs de céréales et quelques jardins, et n’alimentent qu’un misérable moulin arabe ; mais elles étaient, du temps de l’occupation romaine, recueillies dans un aqueduc, dont quelques arcades sont encore presque intactes ; d’épais dépôts calcaires, et qui forment de véritables rochers appliqués sur les parois de cet aqueduc, indiquent qu’il a été pendant longtemps traversé par les eaux, même après l’abandon de la cité. Les endroits frais et arrosés dans le voisinage de ce ruisseau nous offrent quelques espèces européennes : Ranunculus sceleratus, Potentilla reptans, Veronica Anagallis, Scrophularia auriculata, Carex hirta, etc. Nous y observons également le Juncus valvatus var. caricinus et l’Alopecurus pratensis var. ventricosus.

La colonisation trouvera de précieuses données dans l’étude sérieuse dont les ruines romaines qui couvrent la province de Constantine sont l’objet depuis quelques années. Non-seulement l’archéologie viendra nous apprendre quels étaient les lieux choisis par les Romains pour leurs cités les plus importantes, et nous guider ainsi pour l’établissement de nouveaux centres de population ; mais elle nous fera encore mieux connaître les moyens si perfectionnés d’irrigation qu’ils mettaient en pratique ; et il serait souvent facile, comme à Lambèse, de rétablir les aqueducs romains avec une dépense bien faible, si l’on tient compte de la grandeur des résultats. L’administration, du reste, a déjà si bien compris l’importance de ces faits, que partout les points occupés par les Romains ont été choisis de préférence pour la fondation de nos établissements.

Nous n’avons pu explorer qu’une bien faible partie des terrains incultes occupés par les ruines ; ils présentent la plupart des plantes caractéristiques de la région des hauts-plateaux. — Aux environs de l’amphithéâtre, nous retrouvons le Clypeola cyclodontea, déjà observé par nous dans un précédent voyage, sur les plateaux de la province d’Oran. — Les montagnes qui, au sud, avoisinent Lambèse sont couvertes de bois composés presque exclusivement de Chênes-verts (Quercus Ilex et var. Ballota), de Juniperus Phœnicea et Oxycedrus, et de Pistacia Atlantica ; l’Orme se rencontre également dans ces bois, mais il nous y a paru plus rare que les autres essences que nous venons de mentionner. Sur la pente argileuse du ravin creusé par le principal ruisseau qui arrose Lambèse, on trouve l’Amandier, dont nous avons déjà signalé l’existence à l’état spontané sur les montagnes basses qui limitent la région des hauts-plateaux de la province d’Oran. Les environs de ce ravin nous offrent le Geranium tuberosum, le Sisymbrium crassifolium et les Alyssum Atlanticum et serpyllifolium, qui y croissent en très grande abondance et de nombreuses touffes d’Ononis fruticosa.

Liste des plantes observées dans les bois des environs de Lambèse[13].
Liste des plantes observées dans les plaines de Batna et de Lambèse[14].

Nous ne pouvions quitter Batna sans consacrer quelques jours à l’exploration du Djebel Tougour, l’une des montagnes les plus élevées de l’Algérie, et qui nous promettait la constatation de faits du plus haut intérêt, car la végétation de la région montagneuse supérieure n’était encore connue que par quelques herborisations faites par divers botanistes sur les points du petit Atlas les plus rapprochés d’Alger. — Le Djebel Tougour fait partie de la chaîne de montagnes des Ouled-Sultan qui s’élève à l’ouest de la vallée de Batna, et il en forme le point culminant. Cette montagne se détache du reste du massif comme une énorme pyramide, dont les versants les plus étendus sont ceux du nord et du sud. La pente méridionale vient mourir dans la large vallée de Batna, qui la sépare des derniers contre-forts de l’Aurès (Djebel Itche-Ali) limitant la vallée du côté opposé ; cette pente, en raison de son étendue, eût été très importante à explorer au point de vue de la distribution des espèces ; mais l’ascension de la montagne par ce côté présentait de trop grandes difficultés pour qu’il nous fût possible de la tenter, et d’en espérer des résultats satisfaisants dans le peu de temps que nous aurions pu y consacrer. Le versant nord, moins accidenté, est limité par la vallée étroite et profonde qui le sépare du Djebel Bordjem. A l’est la montagne présente une pente étroite moins inclinée et divisée en plusieurs mamelons, et est séparée du Djebel Bou-Merzoug par la vallée désignée par les gardes forestiers sous le nom de Ravin-du-colonel ; ce ravin, dans sa partie supérieure contournant la base de la montagne, se continue avec l’autre vallée que nous avons déjà indiquée comme limitant la montagne au nord ; le point culminant entre ces deux vallées établit le partage des eaux du Tell et du Sahara : les eaux du Ravin-du-colonel viennent se perdre dans la plaine de Batna, tandis que celles de la vallée opposée, limite occidentale du Djebel Tougour, vont se jeter dans l’Oued Ksour, affluent principal de l’Oued El-Kantara.

La portion de la plaine de Batna, que nous traversons pour gagner les premières collines qui constituent la base du Djebel Tougour à l’est, nous présente les caractères généraux des autres parties de la région des hauts-plateaux ; mais l’influence de l’altitude sur la végétation s’y révèle déjà par un retard notable dans le développement des céréales, et par la présence de plusieurs espèces que nous n’avions pas encore rencontrées, entre autres le Serratula pinnatifida, et une nouvelle espèce du genre Leontodon (L. helminthioides). Nous ne tardons pas à arriver à un étroit sentier côtoyant le ravin profond qui, en hiver, déverse les eaux du Djebel Tougour dans la vallée de Batna. Les pentes argileuses du ravin sont couvertes d’épaisses broussailles, et les collines qui l’encaissent présentent des bois où dominent les Genévriers (Juniperus Phœnicea et Oxycedrus) et le Chêne-vert (Quercus Ilex) mêlé au Pinus Halepensis ; là se rencontrent également le Colutea arborescens, et les Anthyllis erinacea et Numidica, le Rosmarinus officinalis var. Tournefortii, qui forment des buissons bas ; on y voit quelques touffes de l’Ephedra Græca, espèce des montagnes de Sicile et de Grèce. Entre les buissons formés par ces plantes ligneuses, se trouvent les Linum suffruticosum, Buplevrum paniculatum, Jurinæa humilis var. Bocconi, et le Serratula pinnatifida. Là s’offre également à nous, pour la première fois, un magnifique Hedysarum (H. Perraudieranum), que nous dédions à M. H. de la Perraudière, auteur de sa découverte. Le ravin nous conduit bientôt aux maisons des gardes préposés à la conservation des forêts. Ces maisons (environ à 1200 mètres d’altitude), qui doivent être le point de départ de notre course dans la montagne, sont entourées de jardins qui ne présentent encore que des cultures potagères et des plantations toutes récentes d’arbres fruitiers. Des pâturages assez riches occupent le fond de la vallée, et des Arabes y font paître leurs troupeaux. — Presque immédiatement au-dessus de la prairie, la partie inférieure de la montagne nous offre un terrain argileux parsemé de broussailles espacées composées de Genévriers (Juniperus Phœnicea et Oxycedrus), de Calycotome spinosa, de Chênes-verts et de quelques rares Oliviers rabougris. En continuant l’ascension de la montagne par la pente orientale, dans un ravin au-dessous du premier mamelon, nous retrouvons en abondance l’Amandier, dont la spontanéité, dans ce site sauvage, ne saurait être mise en doute. — A quelques centaines de mètres au-dessus de la maison des gardes, nous rencontrons plusieurs buissons d’une espèce arborescente nouvelle pour la science (Fraxinus dimorpha). Plus haut, un autre mamelon est couvert de touffes d’Asphodeline lutea. Un plateau incliné s’étend de ce dernier mamelon jusqu’à la base du pic ; à la partie inférieure de ce plateau se trouvent déjà quelques espèces de la région montagneuse supérieure, entre autres le Seseli varium et l’Iberis Pruitii ; le Calycotome spinosa, que nous avons vu former le fond de la broussaille à la base de la montagne, a complétement disparu ; mais négligeons un moment les plantes qui sont à nos pieds pour élever nos regards vers le roi de la forêt, le Cèdre, qui vient remplacer tous les autres arbres, et qui forme jusque vers le sommet du pic un magnifique massif. La plupart de ces Cèdres séculaires ont une circonférence de plus de 3 mètres, et le tronc de quelques-uns d’entre eux mesure jusqu’à 4 ou 5 mètres. Ce n’est pas sans plaisir et sans surprise que, dans cette majestueuse forêt qui rappelle si peu nos bois de l’Europe centrale, nous trouvons mêlées aux plantes de la région montagneuse plusieurs espèces de la flore des environs de Paris, les : Cerastium brachypetalum, Geranium lucidum, Sedum acre, Veronica arvensis, Valerianella olitoria, etc. Vers l’extrémité de ce plateau s’étend de l’est à l’ouest une bande de rochers presque à pic (environ 1800 mètres d’altitude) qui nous offre le Linaria reflexa var. lanigera, et plusieurs espèces caractéristiques de cette nouvelle zone de végétation, entre autres les Cotoneaster Fontanesii et Nummularia qui forment quelques buissons espacés, et le Draba Hispanica qui tapisse de ses larges touffes les anfractuosités des rochers ; près de là se rencontrent quelques pieds du Cratægus monogyna var. hirsuta. Après avoir contourné l’extrémité de ces rochers, et franchi le dernier ravin qui nous sépare de la base du pic, nous arrivons à la limite de la forêt de Cèdres, à environ 2030 mètres d’altitude, et environ à 50 mètres encore au-dessous du sommet du pic. Sur les pentes des crêtes qui séparent les principaux versants, les Cèdres, mieux abrités contre la violence des vents, peuvent parvenir à une altitude encore plus rapprochée du sommet du pic ; il est probable que le sommet et les arêtes abruptes ne sont déboisés qu’en raison de la nature rocheuse du sol, de l’absence de terre végétale et de la violence des vents. Sur le Djebel Tougour, comme sur les autres montagnes couvertes de forêts de Cèdres, l’arbre, même vers le sommet de la montagne, garde presque les mêmes proportions qu’à sa limite inférieure d’altitude ; il n’en est pas ainsi dans les Alpes, où les espèces arborescentes diminuent successivement de grandeur, et ne sont plus à leur extrême limite représentées que par des buissons rabougris. — Un pâturage ras et peu étendu à la base du pic nous offre des touffes compactes et argentées du Catananche cæspitosa, du Scorzonera pygmæa et d’une nouvelle espèce du genre Senecio (S. Gallerandianus), qui, par le port, rappelle le Senecio incanus des Alpes. Dans les lieux pierreux, le Carduncellus atractyloides, l’Asperula aristata, le Salvia Aucheri, le Catananche montana, le Vicia glauca, le Draba Hispanica et le Calamintha alpina, etc., croissent en assez grande abondance. Les rochers du pic ne nous présentent d’autres végétaux ligneux que des touffes basses du Rhamnus alpinus, du Berberis vulgaris var. australis et du Prunus prostrata, qui applique ses tiges tortueuses sur les parois des rochers[15]. Un pied unique d’Acer Monspessulanum fait toutefois exception, et par ses dimensions se trouve être sur cette montagne le dernier représentant de la végétation arborescente. Le point culminant (2086 mètres d’altitude) nous montre les plantes de la région montagneuse supérieure associées à des espèces du centre de l’Europe et à quelques-unes de celles de la plaine de Batna et de la région montagneuse inférieure ; nous y retrouvons l’Ephedra Græca déjà observé à environ 1100 mètres d’altitude, près de la maison des gardes. — Un plateau peu étendu, à l’ouest du pic, a offert à M. Balansa les : Valerianella olitoria et carinata, Scabiosa crenata, Santolina canescens, Bromus tectorum. Il a recueilli, vers la partie supérieure des pentes méridionale et occidentale, les : Draba Hispanica, Polygala rosea, Silene Atlantica, Sedum glanduliferum, Pimpinella Tragium, Evax Heldreichii, Scorzonera pygmæa, Hieracium saxatile, Campanula Atlantica, Erinus alpinus, Linaria flexuosa, Anarrhinum fruticosum et Stipa pennata. — Le versant septentrional, par lequel nous descendons dans la vallée qui sépare le Djebel Tougour du Djebel Bordjem, est creusé d’un profond ravin, et couvert de Cèdres depuis la base du pic jusqu’au niveau de la vallée. Vers le milieu de la hauteur de la pente, on voit çà et là parmi les Cèdres de la forêt quelques pieds isolés de l’Acer Monspessulanum, et quelques buissons du Cratægus monogyna var. hirsuta, ainsi que les Cotoneaster que nous avons déjà mentionnés sur la pente orientale. Un groupe de rochers, qui continue sur la pente nord l’espèce de muraille dont nous avons déjà parlé, forme une grotte, près de laquelle on rencontre un seul pied du Lonicera arborea, arbre des montagnes élevées du royaume de Grenade. A l’ombre de ces rochers, M. Balansa a recueilli le Geum heterocarpum, découvert d’abord par M. Boissier dans les montagnes du midi de l’Espagne, puis retrouvé en Orient, sur le mont Cadmus en Carie, par le même botaniste, dans la chaîne du Taurus par M. Balansa, et dans les Alpes françaises, aux environs de Gap, par M. Blanc. — Les zones de végétation sur cette pente, généralement couverte d’un humus abondant, sont encore moins tranchées que sur la pente orientale ; en effet, des touffes de Buplevrum spinosum s’y montrent presque depuis la partie supérieure de la montagne jusque dans le fond de la vallée, et une espèce nouvelle d’Erodium (E. montanum) y occupe une assez large étendue. Sur ce versant, on trouve les : Milium vernale, Triticum hordeaceum, Avena macrostachya, Cynosurus Balansæ, Linaria heterophylla, Selinopsis montana, Vicia glauca, etc. — La limite inférieure des Cèdres est déterminée, comme nous l’avons déjà dit, par le niveau même de la vallée (environ 1620 mètres d’altitude), où nous dressons notre tente en face du col qui partage le premier contre-fort de la montagne voisine et qui est désigné sous le nom de Teniat-Bordjem. Sur aucun point de la pente nord, nous n’avons retrouvé ni les arbres, ni les broussailles qui constituent la végétation ligneuse de la partie inférieure de la pente orientale ; ce n’est qu’à la limite de la vallée, à la base du versant nord, que se rencontrent quelques Genévriers, ainsi que des pieds espacés de Chêne-vert et de Fraxinus dimorpha qui là est arborescent, et que sur la pente orientale, à une altitude plus élevée, nous n’avions rencontré qu’à l’état de buisson. — Les environs de notre campement nous présentent des pâturages s’étendant jusqu’aux ravins qui les séparent de la base du Djebel Bordjem. Nous recueillons dans ces pâturages entre autres espèces les : Ononis Cenisia, Buplevrum spinosum, Vicia glauca et onobrychioides, etc. — Le sol argileux et schisteux de l’un des ravins nous présente un grand nombre de plantes intéressantes, parmi lesquelles nous nous bornerons à citer les : Jurinæa humilis var. Bocconi, une espèce nouvelle d’Helichrysum (H. lacteum), Ononis Cenisia, Evax Heldreichii, Scabiosa crenata, Scleranthus polycarpus, etc. En poursuivant l’exploration de la pente qui nous conduit au col du Djebel Bordjem, nous voyons des touffes du Juniperus Oxycedrus indiquer le commencement de la région boisée ; là nous rencontrons en grande abondance de vastes touffes d’Ampelodesmos tenax, les Asphodeline lutea, Buplevrum spinosum, Othonna cheirifolia. Plus haut, les bois prennent un plus grand développement ; le Chêne-vert (Quercus Ilex et var. Ballota) est l’essence qui domine, et la plupart des arbres présentent près d’un mètre de circonférence. Le Cèdre ne se montre qu’à la base des rochers qui couronnent les sommités, ou dans la partie supérieure des ravins de ces premiers contre-forts de la chaîne du Djebel Bordjem. Les rochers du col (environ 1830 mètres d’altitude) nous offrent le Rhamnus Alaternus var. prostratus ; dans les fissures ombragées se rencontrent des touffes des Fumaria Numidica et sarcocapnoides. — Lorsque nous sommes arrivés à l’échancrure du col, nous voyons se perdre à l’horizon les immenses forêts de Cèdres couvrant toutes les pentes des nombreuses montagnes qui nous apparaissent dans la direction de Sétif.