—Tout mon système, me dit-il à voix basse, m’a été suggéré par trois mots que mon père entendit prononcer à Napoléon en plein Conseil-d’État, lors de la discussion du divorce.—L’adultère, s’écria-t-il, est une affaire de canapé! Aussi, voyez! J’ai su transformer ces complices en espions, ajouta le maître des requêtes en me désignant un divan couvert d’un casimir couleur thé, dont les coussins étaient légèrement froissés.—Tenez, cette marque m’apprend que ma femme a eu mal à la tête et s’est reposée là...

Nous fîmes quelques pas vers le divan, et nous vîmes le mot—SOT—capricieusement tracé sur le meuble fatal par quatre

De ces je ne sais quoi, qu’une amante tira
Du verger de Cypris, labyrinthe des fées,
Et qu’un duc autrefois jugea si précieux
Qu’il voulut l’honorer d’une chevalerie,
Illustre et noble confrérie
Moins pleine d’hommes que de Dieux.

—Personne dans ma maison n’a les cheveux noirs! dit le mari en pâlissant.

Je me sauvai, car je me sentis pris d’une envie de rire que je n’aurais pas facilement comprimé.

—Voilà un homme jugé!... me dis-je. Il n’a fait que préparer d’incroyables plaisirs à sa femme, par toutes les barrières dont il l’a environnée.

Cette idée m’attrista. L’aventure détruisait de fond en comble trois de mes plus importantes Méditations, et l’infaillibilité catholique de mon livre était attaquée dans son essence. J’aurais payé de bien bon cœur la fidélité de la vicomtesse de V*** de la somme avec laquelle bien des gens eussent voulu lui acheter une seule faute. Mais je devais éternellement garder mon argent.

En effet, trois jours après, je rencontrai le maître des requêtes au foyer des Italiens. Aussitôt qu’il m’aperçut, il accourut à moi. Poussé par une sorte de pudeur, je cherchais à l’éviter; mais, me prenant le bras:—Ah! je viens de passer trois cruelles journées!... me dit-il à l’oreille. Heureusement, ma femme est peut-être plus innocente qu’un enfant baptisé d’hier...

—Vous m’avez déjà dit que madame la vicomtesse était très-spirituelle... répliquai-je avec une cruelle bonhomie.

—Oh! ce soir j’entends volontiers la plaisanterie; car ce matin, j’ai eu des preuves irrécusables de la fidélité de ma femme. Je m’étais levé de très-bonne heure pour achever un travail pressé.... En regardant mon jardin par distraction, j’y vois tout à coup le valet de chambre d’un général, dont l’hôtel est voisin du mien, grimper par-dessus les murs. La soubrette de ma femme, avançant la tête hors du vestibule, caressait mon chien et protégeait la retraite du galant. Je prends mon lorgnon, je le braque sur le maraud... des cheveux de jais!... Ah! jamais face de chrétien ne m’a fait plus de plaisir à voir!... Mais, comme vous devez le croire, dans la journée les treillages ont été arrachés.—Ainsi, mon cher monsieur, reprit-il, si vous vous mariez, mettez votre chien à la chaîne, et semez des fonds de bouteilles sur tous les chaperons de vos murs...

—Madame la vicomtesse s’est-elle aperçue de vos inquiétudes pendant ces trois jours-ci?...

—Me prenez-vous pour un enfant? me dit-il en haussant les épaules... Jamais de ma vie je n’avais été si gai.

—Vous êtes un grand homme inconnu!... m’écriai-je, et vous n’êtes pas...

Il ne me laissa pas achever; car il disparut en apercevant un de ses amis qui lui semblait avoir l’intention d’aller saluer la vicomtesse.

Que pourrions-nous ajouter qui ne serait une fastidieuse paraphrase des enseignements renfermés dans cette conversation? Tout y est germe ou fruit. Néanmoins, vous le voyez, ô maris, votre bonheur tient à un cheveu.

MÉDITATION XVII.
THÉORIE DU LIT.

Il était environ sept heures du soir. Assis sur leurs fauteuils académiques, ils décrivaient un demi-cercle devant une vaste cheminée, où brûlait tristement un feu de charbon de terre, symbole éternel du sujet de leurs importantes discussions. A voir les figures graves quoique passionnées de tous les membres de cette assemblée, il était facile de deviner qu’ils avaient à prononcer sur la vie, la fortune et le bonheur de leurs semblables. Ils ne tenaient leurs mandats que de leurs consciences, comme les associés d’un antique et mystérieux tribunal, mais ils représentaient des intérêts bien plus immenses que ceux des rois ou des peuples, ils parlaient au nom des passions et du bonheur des générations infinies qui devaient leur succéder.

Le petit-fils du célèbre Boulle était assis devant une table ronde, sur laquelle se trouvait la pièce à conviction, exécutée avec une rare intelligence; moi chétif secrétaire, j’occupais une place à ce bureau afin de rédiger le procès-verbal de la séance.

—Messieurs, dit un vieillard, la première question soumise à vos délibérations se trouve clairement posée dans ce passage d’une lettre écrite à la princesse de Galles, Caroline d’Anspach, par la veuve de Monsieur, frère de Louis XIV, mère du régent.

«La reine d’Espagne a un moyen sûr pour faire dire à son mari tout ce qu’elle veut. Le roi est dévot; il croirait être damné s’il touchait à une autre femme qu’à la sienne, et ce bon prince est d’une complexion fort amoureuse. La reine obtient ainsi de lui tout ce qu’elle souhaite. Elle a fait mettre des roulettes au lit de son mari. Lui refuse-t-il quelque chose?... elle pousse le lit loin du sien. Lui accorde-t-il sa demande? les lits se rapprochent, et elle l’admet dans le sien. Ce qui est la plus grande félicité du roi, qui est extrêmement porté...»

—Je n’irai pas plus loin, messieurs, car la vertueuse franchise de la princesse allemande pourrait être taxée ici d’immoralité.

Les maris sages doivent-ils adopter le lit à roulettes?... Voilà le problème que nous avons à résoudre.

L’unanimité des votes ne laissa aucun doute. Il me fut ordonné de consigner sur le registre des délibérations que, si deux époux se couchaient dans deux lits séparés et dans une même chambre, les lits ne devaient point avoir de roulettes à équerre.

—Mais sans que la présente décision, fit observer un membre, puisse en rien préjudicier à ce qui sera statué sur la meilleure manière de coucher les époux.

Le président me passa un volume élégamment relié, contenant l’édition originale, publiée en 1788, des lettres de Madame Charlotte-Élisabeth de Bavière, veuve de Monsieur, frère unique de Louis XIV, et pendant que je transcrivais le passage cité, il reprit ainsi:—Mais, messieurs, vous avez dû recevoir à domicile le bulletin sur lequel est consignée la seconde question.

—Je demande la parole... s’écria le plus jeune des jaloux assemblés.

Le président s’assit après avoir fait un geste d’adhésion.

—Messieurs, dit le jeune mari, sommes-nous bien préparés à délibérer sur un sujet aussi grave que celui présenté par l’indiscrétion presque générale des lits? N’y a-t-il pas là une question plus ample qu’une simple difficulté d’ébénisterie à résoudre? Pour ma part, j’y vois un problème qui concerne l’intelligence humaine. Les mystères de la conception, messieurs, sont encore enveloppés de ténèbres que la science moderne n’a que faiblement dissipées. Nous ne savons pas jusqu’à quel point les circonstances extérieures agissent sur les animaux microscopiques, dont la découverte est due à la patience infatigable des Hill, des Baker, des Joblot, des Eichorn, des Gleichen, des Spallanzani, surtout de Müller, et, en dernier lieu, de monsieur Bory de Saint-Vincent. L’imperfection du lit renferme une question musicale de la plus haute importance, et, pour mon compte, je déclare que je viens d’écrire en Italie pour obtenir des renseignements certains sur la manière dont y sont généralement établis les lits.... Nous saurons incessamment s’il y a beaucoup de tringles, de vis, de roulettes, si les constructions en sont plus vicieuses dans ce pays que partout ailleurs, et si la sécheresse des bois due à l’action du soleil ne produit pas, ab ovo, l’harmonie dont le sentiment inné se trouve chez les Italiens... Par tous ces motifs, je demande l’ajournement.

—Et sommes-nous ici pour prendre l’intérêt de la musique?... s’écria un gentleman de l’Ouest en se levant avec brusquerie. Il s’agit des mœurs avant tout; et la question morale prédomine toutes les autres...

—Cependant, dit un des membres les plus influents du conseil, l’avis du premier opinant ne me paraît pas à dédaigner. Dans le siècle dernier, messieurs, l’un de nos écrivains le plus philosophiquement plaisant et le plus plaisamment philosophique, Sterne, se plaignait du peu de soin avec lequel se faisaient les hommes: «O honte! s’écria-t-il, celui qui copie la divine physionomie de l’homme reçoit des couronnes et des applaudissements, tandis que celui qui présente la maîtresse pièce, le prototype d’un travail mimique, n’a, comme la vertu, que son œuvre pour récompense!...» Ne faudrait-il pas s’occuper de l’amélioration des races humaines, avant de s’occuper de celle des chevaux? Messieurs, je suis passé dans une petite ville de l’Orléanais où toute la population est composée de bossus, de gens à mines rechignées ou chagrines, véritables enfants de malheur... Eh! bien, l’observation du premier opinant me fait souvenir que tous les lits y étaient en très-mauvais état, et que les chambres n’offraient aux yeux des époux que de hideux spectacles... Eh! messieurs, nos esprits peuvent-ils être dans une situation analogue à celle de nos idées, quand au lieu de la musique des anges, qui voltigent çà et là au sein des cieux où nous parvenons, les notes les plus criardes de la plus importune, de la plus impatientante, de la plus exécrable mélodie terrestre, viennent à détonner?... Nous devons peut-être les beaux génies qui ont honoré l’humanité à des lits solidement construits, et la population turbulente à laquelle est due la révolution française a peut-être été conçue sur une multitude de meubles vacillants, aux pieds contournés et peu solides; tandis que les Orientaux, dont les races sont si belles, ont un système tout particulier pour se coucher... Je suis pour l’ajournement.

Et le gentleman s’assit.

Un homme qui appartenait à la secte des Méthodistes se leva.

—Pourquoi changer la question? Il ne s’agit pas ici d’améliorer la race, ni de perfectionner l’œuvre. Nous ne devons pas perdre de vue les intérêts de la jalousie maritale et les principes d’une saine morale. Ignorez-vous que le bruit dont vous vous plaignez semble plus redoutable à l’épouse incertaine du crime que la voix éclatante de la trompette du jugement dernier?... Oubliez-vous que tous les procès en criminelle conversation n’ont été gagnés par les maris que grâce à cette plainte conjugale?... Je vous engage, messieurs, à consulter les divorces de milord Abergaveny, du vicomte Bolingbrocke, celui de la feue reine, celui d’Élisa Draper, celui de madame Harris, enfin tous ceux contenus dans les vingt volumes publiés par... (Le secrétaire n’entendit pas distinctement le nom de l’éditeur anglais.)

L’ajournement fut prononcé. Le plus jeune membre proposa de faire une collecte pour récompenser l’auteur de la meilleure dissertation qui serait adressée à la Société sur cette question, regardée par Sterne comme si importante; mais à l’issue de la séance, il ne se trouva que dix-huit schellings dans le chapeau du président.

Cette délibération de la société qui s’est récemment formée à Londres pour l’amélioration des mœurs et du mariage, et que lord Byron a poursuivie de ses moqueries, nous a été transmise par les soins de l’honorable W. Hawkins, Esqe, cousin-germain du célèbre capitaine Clutterbuck.

Cet extrait peut servir à résoudre les difficultés qui se rencontrent dans la théorie du lit relativement à sa construction.

Mais l’auteur de ce livre trouve que l’association anglaise a donné trop d’importance à cette question préjudicielle. Il existe peut-être autant de bonnes raisons pour être Rossiniste que pour être Solidiste en fait de couchette, et l’auteur avoue qu’il est au-dessous ou au-dessus de lui de trancher cette difficulté. Il pense avec Laurent Sterne qu’il est honteux à la civilisation européenne d’avoir si peu d’observations physiologiques sur la callipédie, et il renonce à donner les résultats de ses méditations à ce sujet parce qu’ils seraient difficiles à formuler en langage de prude, qu’ils seraient peu compris ou mal interprétés. Ce dédain laissera une éternelle lacune en cet endroit de son livre; mais il aura la douce satisfaction de léguer un quatrième ouvrage au siècle suivant qu’il enrichit ainsi de tout ce qu’il ne fait pas, magnificence négative dont l’exemple sera suivi par tous ceux qui disent avoir beaucoup d’idées.

La théorie du lit va nous donner à résoudre des questions bien plus importantes que celles offertes à nos voisins par les roulettes et par les murmures de la criminelle conversation.

Nous ne reconnaissons que trois manières d’organiser un lit (dans le sens général donné à ce mot) chez les nations civilisées, et principalement pour les classes privilégiées, auxquelles ce livre est adressé.

Ces trois manières sont:

Avant de nous livrer à l’examen de ces trois modes de cohabitation qui, nécessairement, doivent exercer des influences bien diverses sur le bonheur des femmes et des maris, nous devons jeter un rapide coup d’œil sur l’action du lit et sur le rôle qu’il joue dans l’économie politique de la vie humaine.

Le principe le plus incontestable en cette matière est que le lit a été inventé pour dormir.

Il serait facile de prouver que l’usage de coucher ensemble ne s’est établi que fort tard entre les époux, par rapport à l’ancienneté du mariage.

Par quels syllogismes l’homme est-il arrivé à mettre à la mode une pratique si fatale au bonheur, à la santé, au plaisir, à l’amour-propre même?... Voilà ce qu’il serait curieux de rechercher.

Si vous saviez qu’un de vos rivaux a trouvé le moyen de vous exposer, à la vue de celle qui vous est chère, dans une situation où vous étiez souverainement ridicule: par exemple, pendant que vous aviez la bouche de travers comme celle d’un masque de théâtre, ou pendant que vos lèvres éloquentes, semblables au bec en cuivre d’une fontaine avare, distillaient goutte à goutte une eau pure; vous le poignarderiez peut-être. Ce rival est le sommeil. Existe-t-il au monde un homme qui sache bien comment il est et ce qu’il fait quand il dort?...

Cadavres vivants, nous sommes la proie d’une puissance inconnue qui s’empare de nous malgré nous, et se manifeste par les effets les plus bizarres: les uns ont le sommeil spirituel et les autres un sommeil stupide.

Il y a des gens qui reposent la bouche ouverte de la manière la plus niaise.

Il en est d’autres qui ronflent à faire trembler les planchers.

La plupart ressemblent à ces jeunes diables que Michel-Ange a sculptés, tirant la langue pour se moquer des passants.

Je ne connais qu’une seule personne au monde qui dorme noblement, c’est l’Agamemnon que Guérin a montré couché dans son lit au moment où Clytemnestre, poussée par Égisthe, s’avance pour l’assassiner. Aussi ai-je toujours ambitionné de me tenir sur mon oreiller comme se tient le roi des rois, dès que j’aurai la terrible crainte d’être vu, pendant mon sommeil, par d’autres yeux que par ceux de la Providence. De même aussi, depuis le jour où j’ai vu ma vieille nourrice soufflant des pois, pour me servir d’une expression populaire mais consacrée, ai-je aussitôt ajouté, dans la litanie particulière que je récite à saint Honoré, mon patron, une prière pour qu’il me garantisse de cette piteuse éloquence.

Qu’un homme se réveille le matin, en montrant une figure hébétée, grotesquement coiffée d’un madras qui tombe sur la tempe gauche en manière de bonnet de police, il est certainement bien bouffon, et il serait difficile de reconnaître en lui cet époux glorieux célébré par les strophes de Rousseau; mais enfin il y a une lueur de vie à travers la bêtise de cette face à moitié morte.... Et si vous voulez recueillir d’admirables charges, artistes, voyagez en malle-poste, et à chaque petit village où le courrier réveille un buraliste, examinez ces têtes départementales!... Mais, fussiez-vous cent fois plus plaisant que ces visages bureaucratiques, au moins vous avez alors la bouche fermée, les yeux ouverts, et votre physionomie a une expression quelconque... Savez-vous comment vous étiez une heure avant votre réveil, ou pendant la première heure de votre sommeil, quand, ni homme, ni animal, vous tombiez sous l’empire des songes qui viennent par la porte de corne?... Ceci est un secret entre votre femme et Dieu!

Était-ce donc pour s’avertir sans cesse de l’imbécillité du sommeil que les Romains ornaient le chevet de leurs lits d’une tête d’âne?... Nous laisserons éclaircir ce point par messieurs les membres composant l’académie des inscriptions.

Assurément, le premier qui s’avisa, par l’inspiration du diable, de ne pas quitter sa femme, même pendant le sommeil, devait savoir dormir en perfection. Maintenant, vous n’oublierez pas de compter au nombre des sciences qu’il faut posséder, avant d’entrer en ménage, l’art de dormir avec élégance. Aussi mettons-nous ici, comme un appendice à l’axiome XXV du Catéchisme Conjugal, les deux aphorismes suivants:

Un mari doit avoir le sommeil aussi léger que celui d’un dogue, afin de ne jamais se laisser voir endormi.


Un homme doit s’habituer dès son enfance à coucher tête nue.


Quelques poètes voudront voir, dans la pudeur, dans les prétendus mystères de l’amour, une cause à la réunion des époux dans un même lit; mais il est reconnu que si l’homme a primitivement cherché l’ombre des cavernes, la mousse des ravins, le toit siliceux des antres pour protéger ses plaisirs, c’est parce que l’amour le livre sans défense à ses ennemis. Non, il n’est pas plus naturel de mettre deux têtes sur un même oreiller qu’il n’est raisonnable de s’entortiller le cou d’un lambeau de mousseline. Mais la civilisation est venue, elle a renfermé un million d’hommes dans quatre lieues carrées; elle les a parqués dans des rues, dans des maisons, dans des appartements, dans des chambres, dans des cabinets de huit pieds carrés; encore un peu, elle essaiera de les faire rentrer les uns dans les autres comme les tubes d’une lorgnette.

De là et de bien d’autres causes encore, comme l’économie, la peur, la jalousie mal entendue, est venue la cohabition des époux; et cette coutume a créé la périodicité et la simultanéité du lever et du coucher.

Et voilà donc la chose la plus capricieuse du monde, voilà donc le sentiment le plus éminemment mobile, qui n’a de prix que par ses inspirations chatouilleuses, qui ne tire son charme que de la soudaineté des désirs, qui ne plaît que par la vérité de ses expansions, voilà l’amour, enfin, soumis à une règle monastique et à la géométrie du bureau des longitudes!

Père, je haïrais l’enfant qui, ponctuel comme une horloge, aurait, soir et matin, une explosion de sensibilité, en venant me dire un bonjour ou un bonsoir commandés. C’est ainsi que l’on étouffe tout ce qu’il y a de généreux et d’instantané dans les sentiments humains. Jugez par là de l’amour à heure fixe!

Il n’appartient qu’à l’auteur de toutes choses de faire lever et coucher le soleil, soir et matin, au milieu d’un appareil toujours splendide, toujours nouveau, et personne ici-bas, n’en déplaise à l’hyperbole de Jean-Baptiste Rousseau, ne peut jouer le rôle du soleil.

Il résulte de ces observations préliminaires qu’il n’est pas naturel de se trouver deux sous la couronne d’un lit;

Qu’un homme est presque toujours ridicule endormi;

Qu’enfin la cohabitation constante présente pour les maris des dangers inévitables.

Nous allons donc essayer d’accommoder nos usages aux lois de la nature, et de combiner la nature et les usages de manière à faire trouver à un époux un utile auxiliaire et des moyens de défense dans l’acajou de son lit.

§ I.—LES DEUX LITS JUMEAUX.

Si le plus brillant, le mieux fait, le plus spirituel des maris veut se voir minotauriser au bout d’un an de ménage, il y parviendra infailliblement s’il a l’imprudence de réunir deux lits sous le dôme voluptueux d’une même alcôve.

L’arrêt est concis, en voici les motifs:

Le premier mari auquel est due l’invention des lits jumeaux était sans doute un accoucheur qui, craignant les tumultes involontaires de son sommeil, voulut préserver l’enfant porté par sa femme des coups de pied qu’il aurait pu lui donner.

Mais non, c’était plutôt quelque prédestiné qui se défiait d’un mélodieux catarrhe ou de lui-même.

Peut-être était-ce aussi un jeune homme qui, redoutant l’excès même de sa tendresse, se trouvait toujours, ou sur le bord du lit près de tomber, ou trop voisin de sa délicieuse épouse dont il troublait le sommeil.

Mais ne serait-ce pas une Maintenon aidée par un confesseur, ou plutôt une femme ambitieuse qui voulait gouverner son mari?... Ou, plus sûrement, une jolie petite Pompadour attaquée de cette infirmité parisienne si plaisamment exprimée par monsieur de Maurepas dans ce quatrain qui lui valut sa longue disgrâce, et qui contribua certainement aux malheurs du règne de Louis XVI. Iris, on aime vos appas, vos grâces sont vives et franches; et les fleurs naissant sous vos pas, mais ce sont des fleurs...

Enfin pourquoi ne serait-ce pas un philosophe épouvanté du désenchantement que doit éprouver une femme à l’aspect d’un homme endormi? Et, celui-là se sera toujours roulé dans sa couverture, sans bonnet sur la tête.

Auteur inconnu de cette jésuitique méthode, qui que tu sois, au nom du diable, salut et fraternité!... Tu as été la cause de bien des malheurs. Ton œuvre porte le caractère de toutes les demi-mesures; elle ne satisfait à rien et participe aux inconvénients des deux autres partis sans en donner les bénéfices.

Comment l’homme du dix-neuvième siècle, comment cette créature souverainement intelligente qui a déployé une puissance surnaturelle, qui a usé les ressources de son génie à déguiser le mécanisme de son existence, à déifier ses besoins pour ne pas les mépriser, allant jusqu’à demander à des feuilles chinoises, à des fèves égyptiennes, à des graines du Mexique, leurs parfums, leurs trésors, leurs âmes; allant jusqu’à ciseler les cristaux, tourner l’argent, fondre l’or, peindre l’argile, et solliciter enfin tous les arts pour décorer, pour agrandir son bol alimentaire! comment ce roi, après avoir caché sous les plis de la mousseline, couvert de diamants, parsemé de rubis, enseveli sous le lin, sous les trames du coton, sous les riches couleurs de la soie, sous les dessins de la dentelle, la seconde de ses pauvretés, peut-il venir la faire échouer avec tout ce luxe sur deux bois de lit?... A quoi bon rendre l’univers entier complice de notre existence, de nos mensonges, de cette poésie? A quoi bon faire des lois, des morales, des religions, si l’invention d’un tapissier (c’est peut-être un tapissier qui a inventé les lits jumeaux) ôte à notre amour toutes ses illusions, le dépouille de son majestueux cortége et ne lui laisse que ce qu’il a de plus laid et de plus odieux? car, c’est là toute l’histoire des deux lits.

LXIII.

Paraître sublime ou grotesque, voilà l’alternative à laquelle nous réduit un désir.

Partagé, notre amour est sublime; mais couchez dans deux lits jumeaux, et le vôtre sera toujours grotesque. Les contre-sens auxquels cette demi-séparation donne lieu peuvent se réduire à deux situations, qui vont nous révéler les causes de bien des malheurs.

Vers minuit, une jeune femme met ses papillottes en bâillant. J’ignore si sa mélancolie provient d’une migraine près de fondre sur la droite ou sur la gauche de sa cervelle, ou si elle est dans un de ces moments d’ennui pendant lesquels nous voyons tout en noir; mais, à l’examiner se coiffant de nuit avec négligence, à la regarder levant languissamment la jambe pour la dépouiller de sa jarretière, il me semble évident qu’elle aimerait mieux se noyer que de ne pas retremper sa vie décolorée dans un sommeil réparateur. Elle est en cet instant sous je ne sais quel degré du pôle nord, au Spitzberg ou au Groënland. Insouciante et froide, elle s’est couchée en pensant peut-être, comme l’eût fait madame Gauthier Shandy, que le lendemain est un jour de maladie, que son mari rentre bien tard, que les œufs à la neige qu’elle a mangés n’étaient pas assez sucrés, qu’elle doit plus de cinq cents francs à sa couturière; elle pense enfin à tout ce qu’il vous plaira de supposer que pense une femme ennuyée. Arrive, sur ces entrefaites, un gros garçon de mari, qui, à la suite d’un rendez-vous d’affaires, a pris du punch et s’est émancipé. Il se déchausse, il met ses habits sur les fauteuils, laisse ses chaussettes sur une causeuse, son tire-bottes devant la cheminée; et, tout en achevant de s’affubler la tête d’un madras rouge, sans se donner la peine d’en cacher les coins, il lance à sa femme quelques phrases à points d’interjection, petites douceurs conjugales, qui font quelquefois toute la conversation d’un ménage à ces heures crépusculaires où la raison endormie ne brille presque plus dans notre machine.—Tu es couchée!—Diable, il fait froid ce soir!—Tu ne dis rien, mon ange!—Tu es déjà roulée dans ton lit!...—Sournoise! tu fais semblant de dormir!... Ces discours sont entrecoupés de bâillements; et, après une infinité de petits événements qui, selon les habitudes de chaque ménage, doivent diversifier cette préface de la nuit, voilà mon homme qui fait rendre un son grave à son lit en s’y plongeant. Mais voici venir sur la toile fantastique que nous trouvons comme tendue devant nous, en fermant les yeux, voici venir les images séduisantes de quelques jolis minois, de quelques jambes élégantes; voici les amoureux contours qu’il a vus pendant le jour. Il est assassiné par d’impétueux désirs..... Il tourne les yeux vers sa femme. Il aperçoit un charmant visage encadré par les broderies les plus délicates; tout endormi qu’il puisse être, le feu de son regard semble brûler les ruches de dentelle qui cachent imparfaitement les yeux; enfin des formes célestes sont accusées par les plis révélateurs du couvre-pied...—Ma Minette?...—Mais je dors, mon ami... Comment débarquer dans cette Laponie? Je vous fais jeune, beau, plein d’esprit, séduisant. Comment franchirez-vous le détroit qui sépare le Groënland de l’Italie? L’espace qui se trouve entre le paradis et l’enfer n’est pas plus immense que la ligne qui empêche vos deux lits de n’en faire qu’un seul; car votre femme est froide, et vous êtes livré à toute l’ardeur d’un désir. N’y eût-il que l’action technique d’enjamber d’un lit à un autre, ce mouvement place un mari coiffé d’un madras dans la situation la plus disgracieuse du monde. Le danger, le peu de temps, l’occasion, tout, entre amants, embellit les malheurs de ces situations, car l’amour a un manteau de pourpre et d’or qu’il jette sur tout, même sur les fumants décombres d’une ville prise d’assaut; tandis que, pour ne pas apercevoir des décombres sur les plus riants tapis, sous les plis les plus séduisants de la soie, l’hymen a besoin des prestiges de l’amour. Ne fussiez-vous qu’une seconde a entrer dans les possessions de votre femme, le DEVOIR, cette divinité du mariage, a le temps de lui apparaître dans toute sa laideur.

Ah! devant une femme froide, combien un homme ne doit-il pas paraître insensé quand le désir le rend successivement colère et tendre, insolent et suppliant, mordant comme une épigramme et doux comme un madrigal; quand il joue enfin, plus ou moins spirituellement la scène où, dans Venise sauvée, le génie d’Orway nous a représenté le sénateur Antonio répétant cent fois aux pieds d’Aquilina: Aquilina, Quilina, Lina, Lina, Nacki, Aqui, Nacki! sans obtenir autre chose que des coups de fouet quand il s’avise de faire le chien. Aux yeux de toute femme, même de sa femme légitime, plus un homme est passionné dans cette circonstance, plus on le trouve bouffon. Il est odieux quand il ordonne, il est minotaurisé s’il abuse de sa puissance. Ici, souvenez-vous de quelques aphorismes du Catéchisme Conjugal, et vous verrez que vous en violez les préceptes les plus sacrés. Qu’une femme cède ou ne cède pas, les deux lits jumeaux mettent dans le mariage quelque chose de si brusque, de si clair, que la femme la plus chaste et le mari le plus spirituel arrivent à l’impudeur.

Cette scène qui se représente de mille manières et à laquelle mille autres incidents peuvent donner naissance, a pour pendant l’autre situation, moins plaisante, mais plus terrible.

Un soir que je m’entretenais de ces graves matières avec feu M. le comte de Nocé, de qui j’ai déjà eu l’occasion de parler, un grand vieillard à cheveux blancs, son ami intime, et que je ne nommerai pas, parce qu’il vit encore, nous examina d’un air assez mélancolique. Nous devinâmes qu’il allait raconter quelque anecdote scandaleuse, et alors nous le contemplâmes à peu près comme le sténographe du Moniteur doit regarder monter à la tribune un ministre dont l’improvisation lui a été communiquée. Le conteur était un vieux marquis émigré, dont la fortune, la femme et les enfants avaient péri dans les désastres de la révolution. La marquise ayant été une des femmes les plus inconséquentes du temps passé, il ne manquait pas d’observations sur la nature féminine. Arrivé à un âge auquel on ne voit plus les choses que du fond de la fosse, il parlait de lui-même comme s’il eût été question de Marc-Antoine ou de Cléopâtre.

—Mon jeune ami (me fit-il l’honneur de me dire, car c’était moi qui avais clos la discussion), vos réflexions me rappellent une soirée où l’un de mes amis se conduisit de manière à perdre pour toujours l’estime de sa femme. Or dans ce temps-là une femme se vengeait avec une merveilleuse facilité, car il n’y avait pas loin de la coupe à la bouche. Mes époux couchaient précisément dans deux lits séparés, mais réunis sous le ciel d’une même alcôve. Ils rentraient d’un bal très-brillant donné par le comte de Mercy, ambassadeur de l’empereur. Le mari avait perdu une assez forte somme au jeu, de manière qu’il était complétement absorbé par ses réflexions. Il s’agissait de payer six mille écus le lendemain!... et, tu t’en souviens, Nocé? l’on n’aurait pas quelquefois trouvé cent écus en rassemblant les ressources de dix mousquetaires.... La jeune femme, comme cela ne manque jamais d’arriver dans ces cas-là, était d’une gaieté désespérante.—Donnez à monsieur le marquis, dit-elle au valet de chambre, tout ce qu’il faut pour sa toilette. Dans ce temps-là l’on s’habillait pour la nuit. Ces paroles assez extraordinaires ne tirèrent point mon mari de sa léthargie. Alors voilà madame qui, aidée de sa femme de chambre, se met à faire mille coquetteries. Étais-je à votre goût ce soir?... demanda-t-elle.—Vous me plaisez toujours!... répondit le marquis en continuant de se promener de long en large.—Vous êtes bien sombre!... Parlez-moi donc, beau ténébreux!... dit-elle en se plaçant devant lui, dans le négligé le plus séduisant. Mais vous n’aurez jamais une idée de toutes les sorcelleries de la marquise; il faudrait l’avoir connue.—Eh! c’est une femme que tu as vue, Nocé!... dit-il avec un sourire assez railleur. Enfin, malgré sa finesse et sa beauté, toutes ses malices échouèrent devant les six mille écus qui ne sortaient pas de la tête de cet imbécile de mari, et elle se mit au lit toute seule. Mais les femmes ont toujours une bonne provision de ruses; aussi, au moment où mon homme fit mine de monter dans son lit, la marquise de s’écrier: Oh! que j’ai froid!...—Et moi aussi! reprit-il. Mais comment nos gens ne bassinent-ils pas nos lits?... Et voilà que je sonne...

Le comte de Nocé ne put s’empêcher de rire, et le vieux marquis interdit s’arrêta.

Ne pas deviner les désirs d’une femme, ronfler quand elle veille, être en Sibérie quand elle est sous le tropique, voilà les moindres inconvénients des lits jumeaux. Que ne hasardera pas une femme passionnée quand elle aura reconnu que son mari a le sommeil dur?...

Je dois à Beyle une anecdote italienne, à laquelle son débit sec et sarcastique prêtait un charme infini quand il me la raconta comme un exemple de hardiesse féminine.

Ludovico a son palais à un bout de la ville de Milan, à l’autre est celui de la comtesse Pernetti. A minuit, au péril de sa vie, Ludovico, résolu à tout braver pour contempler pendant une seconde un visage adoré, s’introduit dans le palais de sa bien-aimée, comme par magie. Il arrive auprès de la chambre nuptiale. Elisa Pernetti, dont le cœur a partagé peut-être le désir de son amant, entend le bruit de ses pas et reconnaît la démarche. Elle voit à travers les murs une figure enflammée d’amour. Elle se lève du lit conjugal. Aussi légère qu’une ombre, elle atteint au seuil de la porte, embrasse d’un regard Ludovico tout entier, lui saisit la main, lui fait signe, l’entraîne:—Mais il te tuera!... dit-il.—Peut-être.

Mais tout cela n’est rien. Accordons à beaucoup de maris un sommeil léger. Accordons-leur de dormir sans ronfler et de toujours deviner sous quel degré de latitude se trouveront leurs femmes! Bien plus, toutes les raisons que nous avons données pour condamner les lits jumeaux seront, si l’on veut, d’un faible poids. Eh! bien, une dernière considération doit faire proscrire l’usage des lits réunis dans l’enceinte d’une même alcôve.

Dans la situation où se trouve un mari, nous avons considéré le lit nuptial comme un moyen de défense. C’est au lit seulement qu’il peut savoir chaque nuit si l’amour de sa femme croît ou décroît. Là est le baromètre conjugal. Or, coucher dans deux lits jumeaux, c’est vouloir tout ignorer. Vous apprendrez, quand il s’agira de la guerre civile (voir la Troisième Partie), de quelle incroyable utilité est un lit, et combien de secrets une femme y révèle involontairement.

Ainsi ne vous laissez jamais séduire par la fausse bonhomie des lits jumeaux.

C’est l’invention la plus sotte, la plus perfide et la plus dangereuse qui soit au monde. Honte et anathème à qui l’imagina!

Mais autant cette méthode est pernicieuse aux jeunes époux, autant elle est salutaire et convenable pour ceux qui atteignent à la vingtième année de leur mariage. Le mari et la femme font alors bien plus commodément les duos que nécessitent leurs catarrhes respectifs. Ce sera quelquefois à la plainte que leur arrachent, soit un rhumatisme, soit une goutte opiniâtre, ou même à la demande d’une prise de tabac, qu’ils pourront devoir les laborieux bienfaits d’une nuit animée par un reflet de leurs premières amours, si toutefois la toux n’est pas inexorable.

Nous n’avons pas jugé à propos de mentionner les exceptions qui, parfois, autorisent un mari à user des deux lits jumeaux. C’est des calamités à subir. Cependant l’opinion de Bonaparte était qu’une fois qu’il y avait eu échange d’âme et de transpiration (telles sont ses paroles), rien, pas même la maladie, ne devait séparer les époux. Cette matière est trop délicate pour qu’il soit possible de la soumettre à des principes.

Quelques têtes étroites pourront objecter aussi qu’il existe plusieurs familles patriarcales dont la jurisprudence érotique est inébranlable sur l’article des alcôves à deux lits, et qu’on y est heureux de père en fils. Mais, pour toute réponse, l’auteur déclare qu’il connaît beaucoup de gens très-respectables qui passent leur vie à aller voir jouer au billard.

Ce mode de coucher doit donc être désormais jugé pour tous les bons esprits, et nous allons passer à la seconde manière dont s’organise une couche nuptiale.

§ II.—DES CHAMBRES SÉPARÉES.

Il n’existe pas en Europe cent maris par nation qui possèdent assez bien la science du mariage, ou de la vie, si l’on veut, pour pouvoir habiter un appartement séparé de celui de leurs femmes.

Savoir mettre en pratique ce système!... c’est le dernier degré de la puissance intellectuelle et virile.

Deux époux qui habitent des appartements séparés ont, ou divorcé, ou su trouver le bonheur. Ils s’exècrent ou ils s’adorent.

Nous n’entreprendrons pas de déduire ici les admirables préceptes de cette théorie, dont le but est de rendre la constance et la fidélité une chose facile et délicieuse. Cette réserve est respect, et non pas impuissance en l’auteur. Il lui suffit d’avoir proclamé que, par ce système seul, deux époux peuvent réaliser les rêves de tant de belles âmes: il sera compris de tous les fidèles.

Quant aux profanes!... il aura bientôt fait justice de leurs interrogations curieuses, en leur disant que le but de cette institution est de donner le bonheur à une seule femme. Quel est celui d’entre eux qui voudrait priver la société de tous les talents dont il se croit doué, au profit de qui?... d’une femme!... Cependant rendre sa compagne heureuse est le plus beau titre de gloire à produire à la vallée de Josaphat, puisque, selon la Genèse, Ève n’a pas été satisfaite du paradis terrestre. Elle y a voulu goûter le fruit défendu, éternel emblème de l’adultère.

Mais il existe une raison péremptoire qui nous interdit de développer cette brillante théorie. Elle serait un hors-d’œuvre en cet ouvrage. Dans la situation où nous avons supposé que se trouvait un ménage, l’homme assez imprudent pour coucher loin de sa femme ne mériterait même pas de pitié pour un malheur qu’il aurait appelé.

Résumons-nous donc.

Tous les hommes ne sont pas assez puissants pour entreprendre d’habiter un appartement séparé de celui de leurs femmes; tandis que tous les hommes peuvent se tirer tant bien que mal des difficultés qui existent à ne faire qu’un seul lit.

Nous allons donc nous occuper de résoudre les difficultés que des esprits superficiels pourraient apercevoir dans ce dernier mode, pour lequel notre prédilection est visible.

Mais que ce paragraphe, en quelque sorte muet, abandonné par nous aux commentaires de plus d’un ménage, serve de piédestal à la figure imposante de Lycurgue, celui des législateurs antiques à qui les Grecs durent les pensées les plus profondes sur le mariage. Puisse son système être compris par les générations futures! Et si les mœurs modernes comportent trop de mollesse pour l’adopter tout entier, que du moins elles s’imprègnent du robuste esprit de cette admirable législation.

§ III.—D’UN SEUL ET MÊME LIT.

Par une nuit du mois de décembre, le grand Frédéric, ayant contemplé le ciel dont toutes les étoiles distillaient cette lumière vive et pure qui annonce un grand froid, s’écria: «Voilà un temps qui vaudra bien des soldats à la Prusse!...»

Le roi exprimait là, dans une seule phrase, l’inconvénient principal que présente la cohabitation constante des époux. Permis à Napoléon et à Frédéric d’estimer plus ou moins une femme suivant le nombre de ses enfants; mais un mari de talent doit, d’après les maximes de la Méditation XIIIe, ne considérer la fabrication d’un enfant que comme un moyen de défense, et c’est à lui de savoir s’il est nécessaire de le prodiguer.

Cette observation mène à des mystères auxquels la Muse physiologique doit se refuser. Elle a bien consenti à entrer dans les chambres nuptiales quand elles sont inhabitées; mais, vierge et prude, elle rougit à l’aspect des jeux de l’amour.

Puisque c’est à cet endroit du livre que la Muse s’avise de porter de blanches mains à ses yeux pour ne plus rien voir, comme une jeune fille, à travers les interstices ménagés entre ses doigts effilés, elle profitera de cet accès de pudeur pour faire une réprimande à nos mœurs.

En Angleterre, la chambre nuptiale est un lieu sacré. Les deux époux seuls ont le privilége d’y entrer, et même plus d’une lady fait, dit-on, son lit elle-même. De toutes les manies d’outre-mer pourquoi la seule que nous ayons dédaignée est-elle précisément celle dont la grâce et le mystère auraient dû plaire à toutes les âmes tendres du continent? Les femmes délicates condamnent l’impudeur avec laquelle on introduit en France les étrangers dans le sanctuaire du mariage. Pour nous, qui avons énergiquement anathématisé les femmes qui promènent leur grossesse avec emphase, notre opinion n’est pas douteuse. Si nous voulons que le célibat respecte le mariage, il faut aussi que les gens mariés aient des égards pour l’inflammabilité des garçons.

Coucher toutes les nuits avec sa femme peut paraître, il faut l’avouer, l’acte de la fatuité la plus insolente.

Bien des maris vont se demander comment un homme qui a la prétention de perfectionner le mariage ose prescrire à un époux un régime qui serait la perte d’un amant.

Cependant telle est la décision du docteur ès arts et sciences conjugales.

D’abord, à moins de prendre la résolution de ne jamais coucher chez soi, ce parti est le seul qui reste à un mari, puisque nous avons démontré les dangers des deux systèmes précédents. Nous devons donc essayer de prouver que cette dernière manière de se coucher offre plus d’avantages et moins d’inconvénients que les deux premières, relativement à la crise dans laquelle se trouve un ménage.

Nos observations sur les lits jumeaux ont dû apprendre aux maris qu’ils sont en quelque sorte obligés d’être toujours montés au degré de chaleur qui régit l’harmonieuse organisation de leurs femmes: or il nous semble que cette parfaite égalité de sensations doit s’établir assez naturellement sous la blanche égide qui les couvre de son lin protecteur; et c’est déjà un immense avantage.

En effet, rien n’est plus facile que de vérifier à toute heure le degré d’amour et d’expansion auquel une femme arrive quand le même oreiller reçoit les têtes des deux époux.

L’homme (nous parlons ici de l’espèce) marche avec un bordereau toujours fait, qui accuse net et sans erreur la somme de sensualité dont il est porteur. Ce mystérieux gynomètre est tracé dans le creux de la main. La main est effectivement celui de nos organes qui traduit le plus immédiatement nos affections sensuelles. La chirologie est un cinquième ouvrage que je lègue à mes successeurs, car je me contenterai de n’en faire apercevoir ici que les éléments utiles à mon sujet.

La main est l’instrument essentiel du toucher. Or le toucher est le sens qui remplace le moins imparfaitement tous les autres, par lesquels il n’est jamais suppléé. La main ayant seule exécuté tout ce que l’homme a conçu jusqu’ici, elle est en quelque sorte l’action même. La somme entière de notre force passe par elle, et il est à remarquer que les hommes à puissante intelligence ont presque tous eu de belles mains, dont la perfection est le caractère distinctif d’une haute destinée. Jésus-Christ a fait tous ses miracles par l’imposition des mains. La main transsude la vie, et partout où elle se pose, elle laisse des traces d’un pouvoir magique; aussi est-elle de moitié dans tous les plaisirs de l’amour. Elle accuse au médecin tous les mystères de notre organisme. Elle exhale, plus qu’une autre partie du corps, les fluides nerveux ou la substance inconnue qu’il faut appeler volonté à défaut d’autre terme. L’œil peut peindre l’état de notre âme; mais la main trahit tout à la fois les secrets du corps et ceux de la pensée. Nous acquérons la faculté d’imposer silence à nos yeux, à nos lèvres, à nos sourcils et au front; mais la main ne dissimule pas, et rien dans nos traits ne saurait se comparer pour la richesse de l’expression. Le froid et le chaud dont elle est passible ont de si imperceptibles nuances, qu’elles échappent aux sens des gens irréfléchis; mais un homme sait les distinguer, pour peu qu’il se soit adonné à l’anatomie des sentiments et des choses de la vie humaine. Ainsi la main a mille manières d’être sèche, humide, brûlante, glacée, douce, rêche, onctueuse. Elle palpite, elle se lubrifie, s’endurcit, s’amollit. Enfin, elle offre un phénomène inexplicable qu’on est tenté de nommer l’incarnation de la pensée. Elle fait le désespoir du sculpteur et du peintre quand ils veulent exprimer le changeant dédale de ses mystérieux linéaments. Tendre la main à un homme, c’est le sauver. Elle sert de gage à tous nos sentiments. De tout temps les sorcières ont voulu lire nos destinées futures dans ses lignes qui n’ont rien de fantastique et qui correspondent aux principes de la vie et du caractère. En accusant un homme de manquer de tact, une femme le condamne sans retour. On dit enfin: la main de la justice, la main de Dieu; puis, un coup de main quand on veut exprimer une entreprise hardie.

Apprendre à connaître les sentiments par les variations atmosphériques de la main que, presque toujours, une femme abandonne sans défiance, est une étude moins ingrate et plus sûre que celle de la physionomie.

Ainsi vous pouvez, en acquérant cette science, vous armer d’un grand pouvoir, et vous aurez un fil qui vous guidera dans le labyrinthe des cœurs les plus impénétrables. Voilà votre cohabitation acquittée de bien des fautes, et riche de bien des trésors.

Maintenant, croyez-vous de bonne foi que vous êtes obligé d’être un Hercule, parce que vous couchez tous les soirs avec votre femme?... Niaiserie! Dans la situation où il se trouve, un mari adroit possède bien plus de ressources pour se tirer d’affaire que madame de Maintenon n’en avait quand elle était obligée de remplacer un plat par la narration d’une histoire!

Buffon et quelques physiologistes prétendent que nos organes sont beaucoup plus fatigués par le désir que par les jouissances les plus vives. En effet, le désir ne constitue-t-il pas une sorte de possession intuitive? N’est-il pas à l’action visible ce que les accidents de la vie intellectuelle dont nous jouissons pendant le sommeil sont aux événements de notre vie matérielle? Cette énergique appréhension des choses ne nécessite-t-elle pas un mouvement intérieur plus puissant que ne l’est celui du fait extérieur? Si nos gestes ne sont que la manifestation d’actes accomplis déjà par notre pensée, jugez combien des désirs souvent répétés doivent consommer de fluides vitaux? Mais les passions, qui ne sont que des masses de désirs, ne sillonnent-elles pas de leurs foudres les figures des ambitieux, des joueurs, et n’en usent-elles pas les corps avec une merveilleuse promptitude?

Alors ces observations doivent contenir les germes d’un mystérieux système, également protégé par Platon et par Épicure; nous l’abandonnons à vos méditations, couvert du voile des statues égyptiennes.

Mais la plus grande erreur que puissent commettre les hommes est de croire que l’amour ne réside que dans ces moments fugitifs qui, selon la magnifique expression de Bossuet, ressemblent, dans notre vie, à des clous semés sur une muraille: ils paraissent nombreux à l’œil; mais qu’on les rassemble, ils tiendront dans la main.

L’amour se passe presque toujours en conversations. Il n’y a qu’une seule chose d’inépuisable chez un amant, c’est la bonté, la grâce et la délicatesse. Tout sentir, tout deviner, tout prévenir; faire des reproches sans affliger la tendresse; désarmer un présent de tout orgueil; doubler le prix d’un procédé par des formes ingénieuses; mettre la flatterie dans les actions et non en paroles; se faire entendre plutôt que de saisir vivement; toucher sans frapper; mettre de la caresse dans les regards et jusque dans le son de la voix; ne jamais embarrasser; amuser sans offenser le goût; toujours chatouiller le cœur; parler à l’âme... Voilà tout ce que les femmes demandent, elles abandonneront les bénéfices de toutes les nuits de Messaline pour vivre avec un être qui leur prodiguera ces caresses d’âme dont elles sont si friandes, et qui ne coûtent rien aux hommes, si ce n’est un peu d’attention.

Ces lignes renferment la plus grande partie des secrets du lit nuptial. Il y a peut-être des plaisants qui prendront cette longue définition de la politesse pour celle de l’amour, tandis que ce n’est, à tout prendre, que la recommandation de traiter votre femme comme vous traiteriez le ministre de qui dépend la place que vous convoitez.

J’entends des milliers de voix crier que cet ouvrage plaide plus souvent la cause des femmes que celle des maris;

Que la plupart des femmes sont indignes de ces soins délicats, et qu’elles en abuseraient;

Qu’il y a des femmes portées au libertinage, lesquelles ne s’accommoderaient pas beaucoup de ce qu’elles appelleraient des mystifications;

Qu’elles sont tout vanité et ne pensent qu’aux chiffons;

Qu’elles ont des entêtements vraiment inexplicables;

Qu’elles se fâcheraient quelquefois d’une attention;

Qu’elles sont sottes, ne comprennent rien, ne valent rien, etc.

En réponse à toutes ces clameurs nous inscrirons ici cette phrase, qui, mise entre deux lignes blanches, aura peut-être l’air d’une pensée, pour nous servir d’une expression de Beaumarchais.

LXIV.

La femme est pour son mari ce que son mari l’a faite.


Avoir un truchement fidèle qui traduise avec une vérité profonde les sentiments d’une femme, la rendre l’espion d’elle-même, se tenir à la hauteur de sa température en amour, ne pas la quitter, pouvoir écouter son sommeil, éviter tous les contre-sens qui perdent tant de mariages, sont les raisons qui doivent faire triompher le lit unique sur les deux autres modes d’organiser la couche nuptiale.

Comme il n’existe pas de bienfait sans charge, vous êtes tenu de savoir dormir avec élégance, de conserver de la dignité sous le madras, d’être poli, d’avoir le sommeil léger, de ne pas trop tousser, et d’imiter les auteurs modernes, qui font plus de préfaces que de livres.

MÉDITATION XVIII.
DES RÉVOLUTIONS CONJUGALES.

Il arrive toujours un moment où les peuples et les femmes, même les plus stupides, s’aperçoivent qu’on abuse de leur innocence. La politique la plus habile peut bien tromper long-temps, mais les hommes seraient trop heureux si elle pouvait tromper toujours, il y aurait bien du sang d’épargné chez les peuples et dans les ménages.

Cependant espérons que les moyens de défense, consignés dans les Méditations précédentes, suffiront à une certaine quantité de maris pour se tirer des pattes du Minotaure!

Oh! accordez au docteur que plus d’un amour, sourdement conspiré, périra sous les coups de l’Hygiène, ou s’amortira grâce à la Politique Maritale. Oui (erreur consolante!), plus d’un amant sera chassé par les Moyens Personnels, plus d’un mari saura couvrir d’un voile impénétrable les ressorts de son machiavélisme, et plus d’un homme réussira mieux que l’ancien philosophe qui s’écria:—«Nolo coronari!»

Mais, nous sommes malheureusement forcés de reconnaître une triste vérité. Le despotisme a sa sécurité, elle est semblable à cette heure qui précède les orages et dont le silence permet au voyageur, couché sur l’herbe jaunie, d’entendre à un mille de distance le chant d’une cigale. Un matin donc, une femme honnête, et la plus grande partie des nôtres l’imitera, découvre d’un œil d’aigle les savantes manœuvres qui l’ont rendue la victime d’une politique infernale. Elle est d’abord toute furieuse d’avoir eu si long-temps de la vertu. A quel âge, à quel jour se fera cette terrible révolution?... Cette question de chronologie dépend entièrement du génie de chaque mari; car tous ne sont pas appelés à mettre en œuvre avec le même talent les préceptes de notre évangile conjugal.

—Il faut aimer bien peu, s’écriera l’épouse mystifiée, pour se livrer à de semblables calculs!... Quoi! depuis le premier jour, il m’a toujours soupçonnée!—C’est monstrueux, une femme ne serait pas capable d’un art si cruellement perfide!

Voilà le thème. Chaque mari peut deviner les variations qu’y apportera le caractère de la jeune Euménide dont il aura fait sa compagne.

Une femme ne s’emporte pas alors. Elle se tait et dissimule. Sa vengeance sera mystérieuse. Seulement, vous n’aviez que ses hésitations à combattre depuis la crise où nous avons supposé que vous arriviez à l’expiration de la Lune de Miel; tandis que maintenant vous aurez à lutter contre une résolution. Elle a décidé de se venger. Dès ce jour, pour vous, son masque est de bronze comme son cœur. Vous lui étiez indifférent, vous allez lui devenir insensiblement insupportable. La guerre civile ne commencera qu’au moment où, semblable à la goutte d’eau qui fait déborder un verre plein, un événement, dont le plus ou le moins de gravité nous semble difficile à déterminer, vous aura rendu odieux. Le laps de temps qui doit s’écouler entre cette heure dernière, terme fatal de votre bonne intelligence, et le jour où votre femme s’est aperçue de vos menées, est cependant assez considérable pour vous permettre d’exécuter une série de moyens de défense que nous allons développer.

Jusqu’ici vous n’avez protégé votre honneur que par les jeux d’une puissance entièrement occulte. Désormais les rouages de vos machines conjugales seront à jour. Là où vous préveniez naguère le crime, maintenant il faudra frapper. Vous avez débuté par négocier, et vous finissez par monter à cheval, sabre en main, comme un gendarme de Paris. Vous ferez caracoler votre coursier, vous brandirez votre sabre, vous crierez à tue-tête et vous tâcherez de dissiper l’émeute sans blesser personne.

De même que l’auteur a dû trouver une transition pour passer des moyens occultes aux moyens patents, de même il est nécessaire à un mari de justifier le changement assez brusque de sa politique; car en mariage comme en littérature l’art est tout entier dans la grâce des transitions. Pour vous, celle-ci est de la plus haute importance. Dans quelle affreuse position ne vous placeriez-vous pas, si votre femme avait à se plaindre de votre conduite en ce moment le plus critique peut-être de la vie conjugale?...

Il faut donc trouver un moyen de justifier la tyrannie secrète de votre première politique; un moyen qui prépare l’esprit de votre femme à l’acerbité des mesures que vous allez prendre; un moyen qui, loin de vous faire perdre son estime, vous la concilie; un moyen qui vous rende digne de pardon, qui vous restitue même quelque peu de ce charme par lequel vous la séduisiez avant votre mariage....

Mais à quelle politique demander cette ressource?... Existerait-elle?...

—Oui.

Mais quelle adresse, quel tact, quel art de la scène, un mari ne doit-il pas posséder pour déployer les richesses mimiques du trésor que nous allons lui ouvrir! Pour jouer la passion dont le feu va vous renouveler, il faut toute la profondeur de Talma!...

Cette passion est la JALOUSIE.

—Mon mari est jaloux. Il l’était dès le commencement de mon mariage.... Il me cachait ce sentiment par un raffinement de délicatesse. Il m’aime donc encore?... Je vais pouvoir le mener!...

Voilà les découvertes qu’une femme doit faire successivement, d’après les adorables scènes de la comédie que vous vous amuserez à jouer; et il faudrait qu’un homme du monde fût bien sot, pour ne pas réussir à faire croire à une femme ce qui la flatte.

Avec quelle perfection d’hypocrisie ne devez-vous pas coordonner les actes de votre conduite de manière à éveiller la curiosité de votre femme, à l’occuper d’une étude nouvelle, à la promener dans le labyrinthe de vos pensées!...

Acteurs sublimes, devinez-vous les réticences diplomatiques, les gestes rusés, les paroles mystérieuses, les regards à doubles flammes qui amèneront un soir votre femme à essayer de vous arracher le secret de votre passion?

Oh! rire dans sa barbe en faisant des yeux de tigre; ne pas mentir et ne pas dire la vérité; se saisir de l’esprit capricieux d’une femme, et lui laisser croire qu’elle vous tient quand vous allez la serrer dans un collier de fer!... Oh! comédie sans public, jouée de cœur à cœur, et où vous vous applaudissez tous deux d’un succès certain!....

C’est elle qui vous apprendra que vous êtes jaloux; qui vous démontrera qu’elle vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même; qui vous prouvera l’inutilité de vos ruses, qui vous défiera peut-être. Elle triomphe avec ivresse de la supériorité qu’elle croit avoir sur vous; vous vous ennoblissez à ses yeux; car elle trouve votre conduite toute naturelle. Seulement votre défiance était inutile: si elle voulait vous trahir, qui l’en empêcherait?....

Puis un soir la passion vous emportera, et, trouvant un prétexte dans une bagatelle, vous ferez une scène, pendant laquelle votre colère vous arrachera le secret des extrémités auxquelles vous arriverez. Voilà la promulgation de notre nouveau code.

Ne craignez pas qu’une femme se fâche, elle a besoin de votre jalousie. Elle appellera même vos rigueurs. D’abord parce qu’elle y cherchera la justification de sa conduite; puis elle trouvera d’immenses bénéfices à jouer dans le monde le rôle d’une victime: n’aura-t-elle pas de délicieuses commisérations à recueillir? Ensuite elle s’en fera une arme contre vous-même, espérant s’en servir pour vous attirer dans un piége.

Elle y voit distinctement mille plaisirs de plus dans l’avenir de ses trahisons, et son imagination sourit à toutes les barrières dont vous l’entourez: ne faudra-t-il pas les sauter?

La femme possède mieux que nous l’art d’analyser les deux sentiments humains dont elle s’arme contre nous ou dont elle est victime. Elles ont l’instinct de l’amour, parce qu’il est toute leur vie, et de la jalousie parce que c’est à peu près le seul moyen qu’elles aient de nous gouverner. Chez elle la jalousie est un sentiment vrai, il est produit par l’instinct de la conservation; il renferme l’alternative de vivre ou mourir. Mais, chez l’homme, cette affection presque indéfinissable est toujours un contre-sens quand il ne s’en sert pas comme d’un moyen.

Avoir de la jalousie pour une femme dont on est aimé constitue de singuliers vices de raisonnement. Nous sommes aimés ou nous ne le sommes pas: placée à ces deux extrêmes, la jalousie est un sentiment inutile en l’homme; elle ne s’explique peut-être pas plus que la peur, et peut-être la jalousie est-elle la peur en amour. Mais ce n’est pas douter de sa femme, c’est douter de soi-même.

Être jaloux, c’est tout à la fois le comble de l’égoïsme, l’amour-propre en défaut, et l’irritation d’une fausse vanité. Les femmes entretiennent avec un soin merveilleux ce sentiment ridicule, parce qu’elles lui doivent des cachemires, l’argent de leur toilette, des diamants, et que, pour elles, c’est le thermomètre de leur puissance. Aussi, si vous ne paraissiez pas aveuglé par la jalousie, votre femme se tiendrait-elle sur ses gardes; car il n’existe qu’un seul piége dont elle ne se défiera pas, c’est celui qu’elle se tendra elle-même.

Ainsi une femme doit devenir facilement la dupe d’un mari assez habile pour donner à l’inévitable révolution qui se fait tôt ou tard en elle la savante direction que nous venons d’indiquer.

Vous transporterez alors dans votre ménage ce singulier phénomène dont l’existence nous est démontrée dans les asymptotes par la géométrie. Votre femme tendra toujours à vous minotauriser sans y parvenir. Semblable à ces nœuds qui ne se serrent jamais si fortement que quand on les dénoue, elle travaillera dans l’intérêt de votre pouvoir, en croyant travailler à son indépendance.

Le dernier degré du bien-jouer chez un prince est de persuader à son peuple qu’il se bat pour lui quand il le fait tuer pour son trône.

Mais bien des maris trouveront une difficulté primitive à l’exécution de ce plan de campagne. Si la dissimulation de la femme est profonde, à quels signes reconnaître le moment où elle apercevra les ressorts de votre longue mystification?

D’abord la Méditation de la Douane et la Théorie du lit ont déjà développé plusieurs moyens de deviner la pensée féminine; mais nous n’avons pas la prétention d’épuiser dans ce livre toutes les ressources de l’esprit humain qui sont immenses. En voici une preuve. Le jour des Saturnales, les Romains découvraient plus de choses sur le compte de leurs esclaves en dix minutes qu’ils n’en pouvaient apprendre pendant le reste de l’année! Il faut savoir créer des Saturnales dans votre ménage, et imiter Gessler qui, après avoir vu Guillaume Tell abattant la pomme sur la tête de son enfant, a dû se dire:

—Voilà un homme de qui je dois me défaire, car il ne me manquerait pas s’il voulait me tuer.

Vous comprenez que si votre femme veut boire du vin de Roussillon, manger des filets de mouton, sortir à toute heure, et lire l’Encyclopédie, vous l’y engagerez de la manière la plus pressante. D’abord elle entrera en défiance contre ses propres désirs en vous voyant agir en sens inverse de tous vos systèmes précédents. Elle supposera un intérêt imaginaire à ce revirement de politique, et alors tout ce que vous lui donnerez de liberté l’inquiétera de manière à l’empêcher d’en jouir. Quant aux malheurs que pourrait amener ce changement, l’avenir y pourvoira. En révolution, le premier de tous les principes est de diriger le mal qu’on ne saurait empêcher, et d’appeler la foudre par des paratonnerres, pour la conduire dans un puits.

Enfin le dernier acte de la comédie se prépare.

L’amant qui, depuis le jour où le plus faible de tous les premiers symptômes s’est déclaré chez votre femme jusqu’au moment où la révolution conjugale s’opère, a voltigé, soit comme figure matérielle, soit comme être de raison, L’AMANT, appelé d’un signe par elle, a dit:—Me voilà.

MÉDITATION XIX.
DE L’AMANT.

Nous offrons les maximes suivantes à vos méditations.

Il faudrait désespérer de la race humaine si elles n’avaient été faites qu’en 1830; mais elles établissent d’une manière si catégorique les rapports et les dissemblances qui existent entre vous, votre femme et un amant; elles doivent éclairer si brillamment votre politique, et vous accuser si juste les forces de l’ennemi, que le magister a fait toute abnégation d’amour-propre; et si, par hasard, il s’y trouvait une seule pensée neuve, mettez-la sur le compte du diable qui conseilla l’ouvrage.

LXV.

Parler d’amour, c’est faire l’amour.

LXVI.

Chez un amant, le désir le plus vulgaire se produit toujours comme l’élan d’une admiration consciencieuse.

LXVII.

Un amant a toutes les qualités et tous les défauts qu’un mari n’a pas.

LXVIII.

Un amant ne donne pas seulement la vie à tout, il fait aussi oublier la vie: le mari ne donne la vie à rien.

LXIX.

Toutes les singeries de sensibilité qu’une femme fait abusent toujours un amant; et, là où un mari hausse nécessairement les épaules, un amant est en extase.

LXX.

Un amant ne trahit que par ses manières le degré d’intimité auquel il est arrivé avec une femme mariée.

LXXI.

Une femme ne sait pas toujours pourquoi elle aime. Il est rare qu’un homme n’ait pas un intérêt à aimer. Un mari doit trouver cette secrète raison d’égoïsme, car elle sera pour lui le levier d’Archimède.

LXXII.

Un mari de talent ne suppose jamais ouvertement que sa femme a un amant.

LXXIII.

Un amant obéit à tous les caprices d’une femme; et, comme un homme n’est jamais vil dans les bras de sa maîtresse, il emploiera pour lui plaire des moyens qui souvent répugnent à un mari.

LXXIV.

Un amant apprend à une femme tout ce qu’un mari lui a caché.

LXXV.

Toutes les sensations qu’une femme apporte à son amant, elle les échange; elles lui reviennent toujours plus fortes; elles sont aussi riches de ce qu’elles ont donné que de ce qu’elles ont reçu. C’est un commerce où presque tous les maris finissent par faire banqueroute.

LXXVI.

Un amant ne parle à une femme que de ce qui peut la grandir; tandis qu’un mari, même en aimant, ne peut se défendre de donner des conseils, qui ont toujours un air de blâme.

LXXVII.

Un amant procède toujours de sa maîtresse à lui, c’est le contraire chez les maris.

LXXVIII.

Un amant a toujours le désir de paraître aimable. Il y a dans ce sentiment un principe d’exagération qui mène au ridicule, il faut en savoir profiter.

LXXIX.

Quand un crime est commis, le juge d’instruction sait (sauf le cas d’un forçat libéré qui assassine au bagne) qu’il n’existe pas plus de cinq personnes auxquelles il puisse attribuer le coup. Il part de là pour établir ses conjectures. Un mari doit raisonner comme le juge: il n’a pas trois personnes à soupçonner dans la société quand il veut chercher quel est l’amant de sa femme.

LXXX.

Un amant n’a jamais tort.

LXXXI.

L’amant d’une femme mariée vient lui dire:—Madame, vous avez besoin de repos. Vous avez à donner l’exemple de la vertu à vos enfants. Vous avez juré de faire le bonheur d’un mari, qui, à quelques défauts près (et j’en ai plus que lui), mérite votre estime. Eh! bien, il faut me sacrifier votre famille et votre vie, parce que j’ai vu que vous aviez une jolie jambe. Qu’il ne vous échappe même pas un murmure; car un regret est une offense que je punirais d’une peine plus sévère que celle de la loi contre les épouses adultères. Pour prix de ces sacrifices, je vous apporte autant de plaisirs que de peines. Chose incroyable, un amant triomphe!... La forme qu’il donne à son discours fait tout passer. il ne dit jamais qu’un mot:—J’aime. Un amant est un héraut qui proclame ou le mérite, ou la beauté, ou l’esprit d’une femme. Que proclame un mari?

Somme toute, l’amour qu’une femme mariée inspire ou celui qu’elle ressent est le sentiment le moins flatteur qu’il y ait au monde: chez elle, c’est une immense vanité; chez son amant, c’est égoïsme. L’amant d’une femme mariée contracte trop d’obligations pour qu’il se rencontre trois hommes par siècle qui daignent s’acquitter; il devrait consacrer toute sa vie à sa maîtresse, qu’il finit toujours par abandonner: l’un et l’autre le savent, et depuis que les sociétés existent, l’une a toujours été aussi sublime que l’autre a été ingrat. Une grande passion excite quelquefois la pitié des juges qui la condamnent; mais où voyez-vous des passions vraies et durables? Quelle puissance ne faut-il pas à un mari pour lutter avec succès contre un homme dont les prestiges amènent une femme à se soumettre à de tels malheurs!


Nous estimons que, règle générale, un mari peut, en sachant bien employer les moyens de défense que nous avons déjà développés, amener sa femme jusqu’à l’âge de vingt-sept ans, non pas sans qu’elle ait choisi d’amant, mais sans qu’elle ait commis le grand crime. Il se rencontre bien çà et là des hommes qui, doués d’un profond génie conjugal, peuvent conserver leurs femmes pour eux seuls, corps et âme, jusqu’à trente ou trente-cinq ans; mais ces exceptions causent une sorte de scandale et d’effroi. Ce phénomène n’arrive guère qu’en province, où la vie étant diaphane et les maisons vitrifiées, un homme s’y trouve armé d’un immense pouvoir. Cette miraculeuse assistance donnée à un mari par les hommes et par les choses s’évanouit toujours au milieu d’une ville dont la population monte à deux cent cinquante mille âmes.