I. Altération dans le caractère des Romains. II. Consuls. [III. Situation de l'Orient. IV. Révolutions de l'Arménie. V. Arsace fait une irruption dans la Médie. VI. Sapor attaque l'Arménie. VII. Arsace résiste seul au roi de Perse. VIII. Les Arméniens trahissent leur roi. IX. Fidélité du patriarche Nersès. X. Arsace est prisonnier de Sapor. XI. Perfidie de Sapor. XII. Arsace est emmené prisonnier en Perse. XIII. Conquête de l'Arménie parles Perses.] XIV. Maladie de Valentinien. XV. Gratien Auguste. XVI. Paroles de Valentinien à son fils. XVII. Caractère du questeur Eupraxius. XVIII. Théodose dans la Grande-Bretagne. XIX. Conspiration de Valentinus étouffée. XX. Théodose bat les Saxons et les Francs. XXI. La ville de Mayence [Mogontiacum] surprise par les Allemans. XXII. Mort du roi Vithicabius. XXIII. Actions cruelles de Valentinien. XXIV. Rigueurs de Valentinien dans l'exercice de la justice. XXV. Prétextatus préfet de Rome. XXVI. Valens se déclare pour les Ariens. XXVII. Athanase est encore chassé de son siége. XXVIII. Commencement de la guerre des Goths. XXIX. Leur origine et leurs migrations. XXX. Guerres et incursions des Goths. XXXI. Leur caractère et leurs mœurs. XXXII. Division en Visigoths et Ostrogoths. XXXIII. Causes de la guerre des Goths. XXXIV. Valens refuse de rendre les prisonniers. XXXV. Disposition pour la guerre contre les Goths. XXXVI. Première campagne. XXXVII. Seconde campagne. XXXVIII. Guerre de Valentinien en Allemagne. XXXIX. Disposition des Romains et des Allemans. XL. Bataille de Sultz [Solicinium]. XLI. Second mariage de Valentinien. XLII. Réglement pour les avocats. XLIII. Loi contre les concussions. XLIV. Établissement des médecins de charité. XLV. Probus préfet du prétoire. XLVI. Caractère de Probus. XLVII. Olybrius préfet de Rome. XLVIII. Valentinien fortifie les bords du Rhin. XLIX. Les Romains surpris et tués par les Allemans. L. Punitions sévères. LI. Suite de la guerre des Goths. LII. Paix avec les Goths. LIII. Forts bâtis sur le Danube. LIV. Valens à Constantinople. LV. Incursions des Isauriens. LVI. Ravages en Syrie. [LVII. Sapor s'empare de l'Ibérie. LVIII. Ses cruautés en Arménie, LIX. Tyrannie de Méroujan. LX. Adresse de la reine Pharandsem. LXI. Para est rétabli en Arménie. LXII. Il est chassé. LXIII. Mort de Pharandsem. LXIV. Para est rétabli de nouveau. LXV. Les Arméniens entrent en Perse. LXVI. Les Perses chassés de l'Arménie. LXVII. Mort d'Arsace.]
An 367.
I.
Altération dans le caractère des Romains.
L'ancienne politique romaine, toujours ambitieuse, quelquefois injuste, en avait du moins imposé à l'univers par des dehors de probité et de justice. Ici l'histoire va nous montrer des rois assassinés, des peuples massacrés contre la foi des traités; la trahison substituée au courage; la bonne foi sacrifiée à l'intérêt, ce principe destructeur de lui-même; la réputation, ce puissant ressort de la prospérité des états, perdue pour toujours; et les Romains avilis par les vices avant que d'être vaincus par les Barbares.
II.
Consuls.
Liban. vit. t. 2, p. 54.
Amm. l. 31, c. 5.
Till. Valens, art. 6.
Jovinus, consul en l'année 367, aurait trouvé place entre les grands hommes de l'ancienne république. On l'a vu dans le temps même que Jovien le dépouillait du commandement dans la Gaule, y maintenir généreusement l'autorité de l'empereur. On vient de raconter ses exploits guerriers, comparables à ceux de L. Marcius en Espagne après la mort des deux Scipions. Mais Lupicinus, son collègue, n'avait pas l'ame plus élevée que le caractère de son siècle. Ses talents militaires, sa sévérité dans le maintien de la discipline, une connaissance assez étendue de la littérature et de la philosophie, l'avaient fait estimer de Julien, quoiqu'il fût chrétien. Mais il était avare et injuste. Nous verrons dans les années suivantes les funestes effets de ces vices.
III.
[Situation de l'Orient.]
[Amm. l. 25, c. 7 et l. 27, c. 12.]
—[Pendant que Valens défendait contre un usurpateur l'empire qu'il devait à la générosité de son frère, et dans le temps que Valentinien s'efforçait de renouveler chez les Barbares de la Germanie la terreur que le nom de Julien leur avait inspirée autrefois, des événements d'une grande importance s'accomplissaient dans l'Orient, et les Romains en étaient malgré eux les tranquilles spectateurs. On subissait, après quatre ans, les désastreuses conséquences du honteux traité que Jovien avait été obligé de conclure avec les Perses. On abandonnait sans secours aux armes et à la vengeance de Sapor le plus puissant et le plus utile des alliés de l'empire[526]. Enfin, après quatre ans d'une guerre sanglante et qui avait été poursuivie sans interruption, le roi d'Arménie venait de succomber; sa personne et ses états étaient restés au pouvoir des vainqueurs[527]. Les troupes de Sapor menaçaient d'envahir l'Asie Mineure, dans le temps où la guerre contre les Goths contraignait Valens de porter toutes ses forces sur les rives du Danube. La politique de Sapor était dévoilée toute entière. On comprenait pourquoi ce prince avait si facilement consenti à traiter avec les Romains après la mort de Julien, et pourquoi il avait laissé sortir de ses états leur armée affaiblie par la faim, la fatigue et les combats, se contentant de Nisibe, de Singara et des provinces au-delà du Tigre, qui avaient été enlevées autrefois à son aïeul Narsès[528]. Pour conquérir l'Arménie, il suffisait de l'isoler: la neutralité des Romains était ainsi plus avantageuse à Sapor que la cession passagère de quelques provinces, qu'il aurait fallu bientôt défendre les armes à la main. Pour parvenir à ses fins, il devait donc stipuler que les Romains abandonneraient Arsace à ses seules forces, et qu'ils n'interviendraient en aucune façon dans leurs démêlés. Le roi de Perse savait bien qu'Arsace ne pourrait lui résister long-temps. Le mépris et la haine que le roi d'Arménie s'était attirés par ses vices, ses cruautés et son caractère inconstant; les intelligences que Sapor s'était ménagées parmi les dynastes arméniens; les secours promis par ceux qui avaient ouvertement embrassé le parti des ennemis de leur patrie, tout promettait à Sapor de faciles succès[529]. Le prince persan pouvait ainsi se flatter de l'espoir certain de joindre bientôt à son empire[530] une vaste contrée, conquise par ses aïeux, et depuis un siècle objet de la haine jalouse de ses prédécesseurs, qui avaient été forcés par les armes romaines d'en reconnaître l'indépendance. Aussitôt après la remise de Nisibe, Sapor s'occupa des moyens de recueillir les avantages qu'il s'était ménagés par la paix qu'il venait de conclure, et, sans tarder, il tourna contre l'Arménie tout l'effort de ses armes[531]. En satisfaisant son ambition, Sapor voulait encore tirer vengeance des secours qu'Arsace avait fournis à Julien, et des ravages qu'il avait commis dans la Médie[532]. Nous allons maintenant retracer le récit de cette lutte opiniâtre; mais pour en mieux saisir toutes les circonstances, il faut remonter un peu plus haut, et faire connaître les révolutions survenues à la cour d'Arménie.
[526] Quibus exitiale aliud accessit et impium, ne post hæc ita composita, Arsaci poscenti contra Persas ferretur auxilium, amico nobis semper et fido. Amm. Marc., l. 25, c. 7. Voy. ci-devant p. 162, note 3, liv. XV, § 11.—S.-M.
[527] Postea contigit, ut vivus caperetur idem Arsaces, et Armeniæ maximum latus Medis conterminans, et Artaxata inter dissensiones et turbamenta raperent Parthi. Amm. Marc. l. 25, c. 7. Voyez aussi ci-devant, p. 163, note 3 et p. 164, n. 1, liv. XV, § 11.—S.-M.
[528] Voyez ci-devant, p. 160, liv. XV, § 10.—S.-M.
[529] Et primò per artes fallendo diversas, nationem omnem renitentem dispendiis levibus afflictabat, sollicitans quosdam optimatum et satrapas, alios excursibus occupans improvisis. Amm. Marc. l. 27, c. 12. Le même auteur avait déjà dit, l. 25, c. 7: Artaxata inter dissensiones et turbamenta raperent Parthi.—S.-M.
[530] Rex vero Persidis longævus ille Sapor....injectabat Armeniæ manum, ut eam.....ditioni jungeret suæ. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.
[531] Les paroles d'Ammien Marcellin sembleraient faire croire que, selon cet historien, l'Arménie avait été comprise dans le traité fait avec Jovien. Il s'exprime ainsi, l. 27, c. 12. Sapor.... post imperatoris Juliani excessum et pudendæ pacis icta fœdera, cum suis paulisper nobis visus amicus, calcata fide sub Joviano pactorum, injectabat Armeniæ manum..... velut placitorum abolita firmitate. Sapor pouvait ne pas se montrer ami des Romains, en attaquant un prince qui avait été et qui était encore leur allié; mais il ne violait pas précisément la paix conclue, puisque le traité avait expressément spécifié que les Romains n'accorderaient point à Arsace les secours qu'il pourrait demander, s'il était attaqué par Sapor, ne....Arsaci poscenti contra Persas ferretur auxilium. Comme Ammien Marcellin insiste sur cette clause, l. 25, c. 7, et qu'il en fait un vif reproche à Jovien, il est clair qu'il n'a pas songé à établir une exacte relation entre les deux endroits de son histoire, où il parle du traité fait avec les Perses, après la mort de Julien. Voy. aussi ci-devant, l. XV, § 11, p. 162, note 3. Cependant le même historien relate encore dans un autre endroit la convention faite avec Jovien, qui s'était engagé à ne pas défendre l'Arménie, attaquée par les Perses; hoc solo contenti (Persæ), quod ad imperatorem misêre legatos, petentes nationem eamdem, ut sibi et Joviano placuerat, non defendi. Amm. Marc. l. 27, c. 12. Il s'agit ici d'une ambassade envoyée par les Perses en 372, sur ce qu'au mépris des traités les Romains secouraient l'Arménie.—S.-M.
[532] Quod ratione gemina cogitatum est, ut puniretur homo, qui Chiliocomum mandatu vastaverat principis, et remuneret occasio, per quam subinde licenter invaderetur Armenia. Amm. Marc. l. 25, c. 7.—S.-M.
IV.
[Révolutions de l'Arménie.]
[Amm. l. 20, c. 11 et l. 23, c. 2.
Faust. Byz. hist. Arm. l. 4, c. 15.
Mos. Chor. hist. Arm. l. 3, c. 24.
Mesrob, hist. de Ners. c. 2 et 3.]
—[Le mariage contracté par le roi d'Arménie, avec la princesse Olympias, avait mis un terme aux longues indécisions de ce prince. Cet honneur insigne lui inspira une si vive reconnaissance, qu'il se décida enfin à rompre pour toujours avec le roi de Perse. C'était la première fois que l'orgueil romain consentait à s'allier au sang des Barbares: l'empire en murmurait[533], mais Arsace ne cessait en toute occasion de témoigner son dévouement pour Rome et pour Constance. Son zèle ne se démentit point tant que l'empereur vécut; aussi quand ce monarque se rendit dans l'Orient pour y combattre les Perses, Arsace s'empressa-t-il d'aller à sa rencontre, comme un sujet fidèle; et il revint dans ses états comblé de présents, et plus que jamais décidé à ne plus séparer sa cause de celle des Romains[534]. La mort prématurée de son bienfaiteur le mit dans une position difficile. Ses sentiments pour la mémoire de Constance, l'influence d'Olympias, l'attachement qu'il avait conservé pour la religion chrétienne, malgré tous les crimes dont il s'était souillé, devaient l'éloigner de Julien, ennemi lui-même de ceux que son prédécesseur avait protégé[535]. D'un autre côté, les intrigues de sa première épouse Pharandsem, qui cherchait à reprendre le rang qu'elle avait perdu, et l'opposition des princes dont il avait mérité la haine par ses cruautés, venaient encore jeter le trouble et la terreur dans l'ame d'Arsace, naturellement timide et irrésolue. C'est là ce qui lui avait mérité les reproches que Julien lui adressait en termes si fiers et si outrageants[536], quand, près d'entreprendre son expédition de Perse, il le sommait d'attaquer Sapor avec ses meilleures troupes du côté de la Médie[537]. En répudiant Pharandsem, Arsace n'avait pu oublier entièrement l'amour que cette princesse lui avait inspiré. Au lieu de la punir de l'aversion qu'elle lui témoignait, il avait allumé dans le cœur de cette femme orgueilleuse toutes les fureurs de l'ambition et de la jalousie. Pharandsem n'aimait pas le roi; la mort de son premier époux[538] était toujours présente à sa mémoire; mais indignée de voir une rivale préférée et honorée, tenir en Arménie le haut rang qu'elle avait occupé, elle ne songea plus qu'à recouvrer son pouvoir sur le faible Arsace et sur l'Arménie. Le crédit de son père et de sa famille, sa beauté, l'avantage d'avoir donné le jour à l'héritier du trône[539], l'amour enfin qui ramenait souvent Arsace à ses pieds, réunissaient autour d'elle un parti nombreux; et peut-être sans la crainte d'irriter les Romains, Arsace aurait-il consenti à renvoyer Olympias. Aussi embarrassé entre ses deux épouses qu'il l'avait été jadis entre les deux monarques, dont il avait tour à tour recherché l'alliance, les scènes qui troublaient sa cour faisaient le scandale et la honte de l'Arménie. Tant de faiblesse devait conduire à de nouveaux crimes. Aussi un attentat, non moins affreux que tous ceux par lesquels avait déjà été signalé le règne de ce coupable prince, vint bientôt frapper d'horreur tout le royaume. Lassée de persécuter Olympias, Pharandsem eut recours au fer et à la trahison pour se délivrer d'une rivale détestée. Ces moyens ne lui ayant pas réussi, le plus odieux sacrilége ne l'épouvanta pas. C'est jusqu'au pied des autels qu'elle poursuivit sa victime. Un prêtre au service de la cour fut le ministre de sa vengeance; et c'est au milieu du saint sacrifice, en présence de son Dieu, que l'infortunée Olympias reçut, avec le pain consacré, le poison subtil qui ne tarda pas à terminer ses jours[540]. L'histoire a conservé le nom de ce scélérat[541]. C'était un certain Merdchiounik, du canton d'Arschamouni[542], au pays de Daron; il obtint pour prix de son forfait, le bourg de Gomkoun où il était né. Après la mort d'Olympias, Pharandsem ne fut pas long-temps sans reprendre son empire sur l'esprit du roi, qui, en se laissant guider par elle, et en lui rendant le titre de reine, s'associa au crime qu'elle venait de commettre. Le patriarche Nersès, qui avait conseillé et conclu le mariage du roi avec Olympias, fut enveloppé dans le désastre de cette princesse. Trop convaincu enfin qu'il n'y avait plus rien à espérer d'Arsace, il quitta cette cour impie, où il n'était resté que pour défendre Olympias, et pour arrêter, s'il était possible, par sa présence, les cruautés du roi. Depuis lors, il ne reparut plus devant Arsace: retiré dans un asile éloigné[543], il y déplorait, en silence, les malheurs de sa patrie. Le roi alors fit déclarer patriarche un de ses serviteurs, qui se nommait Tchounak. Les évêques du royaume furent invités à le reconnaître; tous s'y refusèrent, à l'exception des prélats de l'Arzanène et de la Cordouène[544]. Tchounak passait pour un homme instruit, mais il était faible; il n'osait élever la voix contre les flatteurs d'Arsace, ni blâmer les crimes de ce prince; il ne savait qu'obéir à ses ordres.
[533] Voyez ci-devant, t. 2, p. 242, livre X, § 23, et p. 346 et 347, l. XI, § 23.—S.-M.
[534] Constantius accitum Arsacem Armeniæ regem, summaque liberalitate susceptum præmonebat et hortabatur, ut nobis amicus esse perseveraret et fidus. Audiebat enim sæpius eum tentatum a rege Persarum fallaciis, et minis, et dolis, ut Romanorum societate posthabita, suis rationibus stringeretur. Qui crebrò adjurans animam prius posse amittere quam sententiam, muneratus cum comitibus quos duxerat, rediit ad regnum, nihil ausus temerare postea promissorum, obligatus gratiarum multiplici nexu Constantio. Amm. Marc. l. 20, c. 11.—S.-M.
[535] Voyez ci-devant, p. 37, note 3, liv. XIII, § 31.—S.-M.
[536] Voy. ci-dev., p. 37-43, l. XIII, § 31 et 32, et p. 63, l. XIV, § 6.—S.-M.
[537] Arsacem monuerat Armeniæ regem, ut collectis copiis validis jubenda opperiretur, quò tendere, quid deberet urgere, properè cogniturus. Amm. Marc. l. 23, c. 2.—S.-M.
[538] Voy. t. 2, p. 228, liv. X, § 13.—S.-M.
[539] Ce prince appelé Para par Ammien Marcellin, est nommé Bab ou Pap, par les Arméniens. Voy. t. 2, p. 232, note 2, liv. X, § 14.—S.-M.
[540] C'est faute d'avoir connu ces détails que tous les auteurs modernes, tels que le savant Tillemont, et après lui Lebeau et Gibbon (t. 5, p. 103 et 106), ont prolongé jusqu'en 372, l'existence d'Olympias, lui attribuant ce qu'Ammien Marcellin raconte, l. 27, c. 12, de la reine d'Arménie, mère du jeune Para, fils du roi Arsace. Olympias n'est mentionnée que deux fois dans toute l'antiquité; d'abord dans S. Athanase (ad monach. t. 1, p. 385), et une autre fois dans Ammien Marcellin, l. 20, c. 11. Partout ailleurs cet historien ne se sert plus que des mots regina, on bien Arsacis uxor. Ce devait en être assez pour faire douter qu'il fût en effet question d'une même personne, dans les divers passages de cet auteur. Tillemont (Hist. des Emp., Valens, n. 12) a bien remarqué cette différence, mais pour en rendre raison, il aurait fallu qu'il eût connu les détails de l'histoire d'Arménie. Une considération fort juste fut la cause de son erreur, qui d'ailleurs était presque inévitable. Voyant que le fils d'Arsace, quoique fort jeune en 372, était cependant déja en état de gouverner par lui-même, et sachant qu'Olympias, mariée en 358 avec Arsace, vivait encore en l'an 360, il en a conclu qu'il ne pouvait être né d'une femme épousée après la mort d'Olympias. D'un autre côté, la reine qui avait survécu à la captivité d'Arsace étant mère de Para, elle ne pouvait être une autre qu'Olympias, à moins qu'on ne la supposât une première épouse d'Arsace, dont rien n'indiquait l'existence. Il aurait fallu admettre qu'Arsace avait eu deux femmes à la fois. Tillemont repousse cette idée, «Arsace qui était chrétien, dit-il, n'avait pas deux femmes en même temps.» Il se trouve justement que cette considération, aussi raisonnable que vraisemblable, est fausse; mais je le répète, il était impossible de le deviner, sans la connaissance des monuments historiques de l'Arménie. Tillemont est tout-à-fait exempt de blâme sous ce rapport; mais il n'en est pas de même de Lebeau et de Gibbon, car à l'époque où ils écrivaient, Moïse de Khoren avait été publié avec une version latine. Cet auteur distingue bien les deux femmes d'Arsace, Pharandsem et Olympias, et il fait voir clairement que le roi Bab ou Para était fils de la première.—S-M.
[541] Moïse de Khoren qui a raconté, l. 3, c. 24, l'histoire de l'empoisonnement d'Olympias, n'a pas rapporté le nom de son assassin; on le trouve dans Faustus de Byzance, l. 4, c. 15, et dans l'histoire de saint Nersès par Mesrob (c. 2, p. 71, édit. de Madras). Celle-ci l'appelle un peu différemment, Merdchemnig.—S.-M.
[542] Ce canton s'appelait aussi Aschmouni; ce qui n'est qu'une altération de l'autre nom. Cette dénomination venait de la ville d'Arschamaschad, appelée aussi Aschmouschad par une corruption du même genre. C'est l'Arsamosata des anciens, c'est-à-dire la ville d'Arsame, du nom d'un prince qui avait régné dans cette région au 3e siècle avant notre ère. L'étendue du pays d'Arschamouni a beaucoup varié. Il était situé près du bras méridional de l'Euphrate, au nord des montagnes qui séparent la Mésopotamie de l'Arménie. Voyez à ce sujet mes Mém. hist. et géogr. sur l'Arménie, t. 1, p. 100 et 105.—S.-M.
[543] Selon Mesrob, historien du dixième siècle, qui a écrit en arménien une vie de S. Nersès, remplie de fables et de faits controuvés, le patriarche se retira à Édesse (c. 4, p. 82, édit. de Madras). Cette indication peut être admise malgré le peu de confiance que doit, en général, inspirer cet auteur. Ce Mesrob qui était prêtre dans le bourg de Hoghots-gegh, dans le canton de Vaïots-dsor, dépendant de la province de Siounie, écrivit son ouvrage en l'an 962.—S.-M.
[544] Selon le même Mesrob (ch. 4, p. 83), ce Tchounak fut sacré par George, évêque de Karhni, ville du pays d'Ararad au nord de l'Araxes, qui fut assisté par Dadjad, évêque des Andsevatsiens dans la Moxoène, et par Siméon, évêque de l'Arzanène, (en arménien Aghdsnikh).—S.-M.
V.
[Arsace fait une irruption dans la Médie.]
[Amm. l. 23, c. 3, et l. 25, c. 7.
Faust. Byz. l. 4, c. 25.]
—[Ayant ainsi rompu tous les liens qui, en l'attachant à la mémoire de Constance, l'éloignaient de son successeur, et se trouvant dirigé par une femme qui avait de si puissants motifs de redouter l'alliance du roi de Perse, dont elle l'avait déja détaché une fois[545], Arsace n'eut plus aucune raison qui l'empêchât de seconder de toutes ses forces l'entreprise de Julien. Ses tergiversations, ses irrésolutions[546], qui devaient lui venir d'Olympias et du patriarche Nersès, firent place à des sentiments tous contraires qui lui étaient sans doute communiqués par Pharandsem. L'empereur n'eut plus besoin d'ordres pour presser un allié incertain: Arsace devançait ses vœux, et dans le temps où lui-même descendait l'Euphrate pour aller assiéger Ctésiphon, le roi d'Arménie se jetait de son côté sur les provinces de Sapor[547]. L'influence seule de Pharandsem suffit pour expliquer tous ces changements. La déposition du patriarche fut peut-être encore un dernier sacrifice destiné à apaiser les soupçons de Julien[548]. Tandis que le comte Sébastien et Procope, à la tête de l'armée de Mésopotamie, se préparaient à franchir le Tigre, pour appuyer les opérations de Julien, le roi d'Arménie rassemblait ses soldats pour faire une irruption dans la Médie, et effectuer sa jonction avec les généraux romains[549]. Aussitôt que les troupes auxiliaires qu'il avait demandées aux rois des Huns[550] et des Alains[551] furent arrivées, il se mit avec le connétable Vasag à la tête de son armée, et il pénétra dans l'Atropatène[552], où il mit tout à feu et à sang. Ammien Marcellin, qui raconte les ravages commis par Arsace dans le canton de la Médie, qu'il appelle Chiliocome[553], est le garant de la véracité de l'historien arménien Faustus de Byzance. Les succès du roi d'Arménie rendirent plus périlleuse la situation du monarque persan et les inquiétudes de Sapor furent telles, qu'au moment même où il voyait ses états sur le point d'être envahis par un ennemi bien plus formidable en apparence, qui menaçait déja la capitale de l'empire, il se crut obligé de se porter d'abord contre les Arméniens. Durant tout le temps que Julien fut sur le territoire persan, Sapor resta dans la Persarménie[554], sans pouvoir y obtenir aucun avantage sur les Arméniens, qui le battirent même dans les environs de Tauriz[555]. Sa position devenait tous les jours plus critique. La marche rapide de Julien l'alarmait. Ce monarque, en faisant sa jonction avec les troupes qu'il avait laissées en Mésopotamie, allait se trouver en communication avec Arsace[556]; et Sapor qui n'était pas en mesure de résister aux trois armées réunies, n'aurait pu empêcher l'empereur de s'avancer en vainqueur dans l'intérieur de la Perse[557]. Le prince sassanide fit alors partir de son camp dans la Persarménie, le général Suréna, pour entrer s'il était possible en négociation avec les Romains, et bientôt après traversant les montagnes des Curdes, il se dirigea, avec la meilleure partie de ses forces, vers l'Assyrie, pour faire en personne tête à l'orage. Il s'approchait à grandes journées du Tigre, quand Julien fut tué[558].
[545] Voy. t. 2, p. 233 et 235, liv. X, § 16 et 17.—S.-M.
[546] Voy. ci-devant, p. 37-43, l. XIII, § 31 et 32.—S.-M.
[547] Chiliocomum mandatu vastaverat principis. Amm. Marc. l. 25, c. 7. Voyez ci-devant, p. 163, l. XV, § 11.—S.-M.
[548] Voy. ci-devant, page 39, note 4, liv. XIII, § 31.—S.-M.
[549] Mandabatque (Julianus) eis, ut si fieri potius posset, Regi sociarentur Arsaci: cumque eo per Corduenam et Moxoenam, Chiliocomo uberi Mediæ tractu, partibusque aliis præstricto cursu vastatis, apud Assyrios adhuc agenti sibi concurrerent, necessitatum articulis adfuturi. Amm. Marc. l. 23, c. 3.—S.-M.
[550] Cette indication est de Faustus de Byzance, l. 4, c. 25. Les Huns qui ne semblent paraître pour la première fois dans l'histoire du Bas-Empire qu'en l'an 376, d'une manière un peu importante, sont connus depuis une époque plus ancienne par les auteurs arméniens; ce qui n'est pas étonnant, puisque les Arméniens étaient plus voisins des pays qu'ils habitaient. Leurs historiens font mention des guerres que leur roi Tiridate qui régna depuis l'an 259 jusqu'en 312, soutint contre ces peuples qui avaient fait une irruption en Arménie. J'ai déja remarqué, t. 2, p. 177, n. 1, l. IX, § 30, qu'il était bien probable que la nation alliée des Perses qui est appelée Chionitæ par Ammien Marcellin, (l. 16, c. 9, l. 17, c. 5, et l. 19, c. 1 et 2) était la même que celle des Huns qui s'était mise alors à la solde du roi de Perse comme nous la voyons maintenant au service du roi d'Arménie. Il est bien probable que les Huns n'étaient pas plus inconnus aux Persans qu'aux Arméniens. Les Huns étaient des peuples semblables aux Alains, aux Massagètes et aux autres nations établies entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, qui, soit isolément, soit ensemble, passaient souvent le mont Caucase, pour combattre ou pour servir les rois et les peuples qui se trouvaient au-delà de cette montagne. Nous aurons d'autres fois occasion de faire la même remarque.—S.-M.
[551] Les auteurs anciens et les Arméniens nous apprennent que les Alains erraient autrefois dans les vastes plaines désertes qui s'étendent au nord du mont Caucase. Ils faisaient de là de si fréquentes incursions au midi de cette montagne, que le grand défilé qui la traverse vers le milieu, en reçut chez les Arméniens le nom de porte des Alains. Il est certain qu'ils étaient établis, dès le premier siècle de notre ère, dans ces régions. Vers cette époque, ils firent dans l'Arménie une grande invasion qui est relatée dans l'histoire de Moïse de Khoren (l. 2, c. 47). La guerre se termina par une alliance entre les deux nations et le roi d'Arménie épousa Sathinik, fille du roi des Alains. Dans la suite, les enfants du roi d'Arménie passèrent le Caucase pour aller soutenir les droits du frère de Sathinik contre un usurpateur qui lui disputait son héritage (Mos. Chor., l. 2, c. 49). Une des familles nobles de l'Arménie, qui portait le nom d'Aravélienne, était Alaine d'origine (Mos. Chor., l. 2, c. 55).—S.-M.
[552] Ce pays portait, en arménien et en persan, le nom d'Aderbadegan, on l'appelle à présent Aderbaïdjan. (Voyez t. 1, p. 408, note 3, liv. VI, § 14). Cette région fut long-temps gouvernée par des rois particuliers, dont les derniers furent de la race des Arsacides; ensuite, selon les diverses fortunes de la guerre, elle appartint en tout ou en partie aux Persans ou aux Arméniens. Quand ces derniers en étaient les maîtres, ils y entretenaient pour la garde de cette frontière, un officier qui résidait dans la ville de Tauriz, dont il sera question ci-après dans la note 4. (Faust. Byz., l. 4, c. 21, et l. 5, c. 4 et 5. Mos. Chor., l. 2, c. 84).—S.-M.
[553] Voyez ci-devant, p. 163, l. XV, § 11.—S.-M.
[554] Voyez ci-devant, p. 158, note 2, liv. XV, § 9.—S.-M.
[555] Cette ville, qui a été décrite par un grand nombre de voyageurs, est capitale de l'Aderbaïdjan, l'Atropatène des anciens, et actuellement la résidence du prince héritier du royaume de Perse. Elle porte encore le même nom. Cependant on l'appelle plus ordinairement Tébriz; c'est ainsi qu'elle est désignée dans les livres persans; l'autre dénomination est plus en usage dans le peuple et parmi les Arméniens, chez lesquels la prononciation de ce nom a varié plusieurs fois; car on le trouve dans leurs écrits sous les formes Thavresch et Tavrej. Les Arméniens expliquent d'une manière fabuleuse l'origine de ce nom; le vrai est qu'on l'ignore. Peut-être est-il venu de la Perse; car le véritable nom de cette ville, chez les Arméniens, était Kandsak ou Gandsak, qui paraît dans les auteurs anciens et dans les byzantins, sous les formes Γάζα, Γάζακα, Γαζακὸν, et Καντζάκιον. Ιl serait possible que cette dénomination lui vînt de ce que les trésors des rois du pays y étaient déposés; car le mot Gaza, qui se trouve avec ce sens dans le grec et le latin, existe aussi dans les langues orientales. Kenz, en persan et en arabe, et Gandz, en arménien, ont la même signification. On pourrait trouver dans les temps modernes des exemples de dénominations analogues. Pour distinguer cette ville d'une autre cité du même nom, située dans l'Arménie septentrionale, non loin du Cyrus, et voisine de l'Albanie, ils l'appellent Gandsak Schahasdan ou Gandsak Aderbadakani, c'est-à-dire Gandsak royale ou Gandsak de l'Aderbadagan. Elle devait encore à sa magnificence et à sa force les surnoms de Seconde Ecbatane et de ville aux sept enceintes. Voyez mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 129.—S.-M.
[556] Voyez ci-devant, p. 126, l. XIV, § 39.—S.-M.
[557] Voyez ci-devant, p. 120, l. XIV, § 35; p. 157, et p. 158, note 2, l. XV, § 9.—S.-M.
[558] J'ai déjà fait voir, p. 158, note 2, que le roi de Perse n'était pas encore arrivé en présence des Romains quand Julien fut tué. Aux autorités que j'y ai déja alléguées, on peut joindre encore ce passage dans lequel Ammien Marcellin rapporte, l. 25, c. 7, que le roi avait été informé, pendant qu'il s'approchait, des pertes éprouvées par son armée avant son arrivée. Rex Sapor et PROCUL ABSENS, ET CUM PROPÈ VENISSET, exploratorum perfugarumque veris vocibus docebatur fortia facta nostrorum, fœdas suorum strages, et elephantos, quot numquam rex antè meminerat, interfectos.—S.-M.
VI.
[Sapor attaque l'Arménie.]
[Amm. l. 25, c. 7 et l. 27, c. 12.
Faust. Byz. l. 4, c. 21.
Mos. Chor. l. 3, c. 36.]
—[Cet événement tira le roi de Perse d'embarras: de suppliant il devint le maître d'imposer aux Romains de dures conditions; mais il préféra une modération apparente, qui livrait un royaume entier à son ambition et à sa vengeance. Peu de temps après que le traité eut été conclu et mis à exécution, ses troupes filèrent vers le nord pour tomber sur l'Arménie, laissée à ses seules ressources. Cependant ce ne fut pas uniquement à la force que Sapor fut redevable de ses succès. Il connaissait assez bien l'Arménie pour savoir qu'il n'était pas facile de pénétrer dans un pays hérissé de montagnes escarpées, coupé de vallées[559] profondes et de torrents rapides, et rempli de tant de difficultés naturelles, qu'il présentait presque partout aux habitants d'excellents moyens de défense. C'était en pratiquant des intelligences dans ce royaume, en le minant par de secrètes intrigues, en le fatiguant par de soudaines irruptions, renouvelées souvent sur une multitude de points à la fois, que Sapor pouvait espérer d'en achever la conquête[560]. Il voulait que la nation accablée, épuisée s'en prît à son roi de tous les maux qu'elle éprouvait. Pour désunir les dynastes du pays, et les armer contre leur souverain, ou les uns contre les autres, il flattait ceux-ci, attaquait ceux-là, portant partout la terreur et le désordre[561]. Les deux apostats, Méroujan l'Ardzrounien[562], et Vahan le Mamigonien[563], le secondèrent puissamment dans l'exécution de ses desseins. Les vastes possessions du premier lui ouvraient un passage jusque dans le centre du pays. L'ambition, la soif de la vengeance et la haine que Méroujan nourrissait contre le christianisme, furent les meilleurs auxiliaires de Sapor. Les liens de parenté qui unissaient les deux rebelles avec les grandes familles, pour la plupart ennemies du roi, favorisaient les succès de Méroujan. Pour l'encourager davantage, Sapor le flattait de l'espoir de monter sur le trône d'Arménie après la soumission complète du royaume, et sa sœur Hormizdokht, qu'il lui avait donnée en mariage[564], était garante de ses promesses. Fier d'une aussi belle alliance[565], Méroujan, soit seul, soit uni aux Persans, ne cessait de porter le fer et le feu dans le cœur de l'Arménie. Les princes de la noble famille de Camsar[566] n'y étaient plus pour la défendre: égorgés, dépouillés, exilés par Arsace, réfugiés chez les Romains, ils étaient forcés d'être les spectateurs de la ruine de leur patrie; il ne leur était pas même permis de s'associer à ses malheurs.