XLIV.
Etablissement des médecins de charité.
Cod. Th. l. 13, tit. 3, leg. 8, 9 et 10.
La ville de Rome vit alors naître dans son enceinte un établissement honorable à la religion chrétienne, et conforme à l'esprit de l'église, qui, animée d'une tendresse maternelle pour tous ceux qu'elle renferme dans son sein, embrasse avec prédilection les indigents comme la portion la plus faible de sa famille. Valentinien choisit entre les médecins de Rome des personnes habiles, qui sussent mettre plus d'honneur à prendre soin des pauvres, qu'à rendre aux riches des services intéressés; il en institua quatorze, un pour chaque quartier; il leur assigna un entretien honnête sur le trésor public; il leur permit d'accepter ce que les malades guéris leur offriraient par reconnaissance, mais non pas d'exiger ce qu'ils auraient promis par crainte avant leur guérison; il ordonna que les places vacantes seraient données au concours, sans nul égard à la faveur, ni aux plus puissantes recommandations. Les médecins déja en fonction examinaient les récipiendaires, et jugeaient de leur capacité: il fallait au moins sept suffrages pour être choisi; et sur un rescrit du prince qui confirmait l'élection, le préfet de la ville expédiait les provisions. Quelques temps après, il dispensa les médecins de Rome et les professeurs des lettres et des sciences, de fournir des miliciens, et de loger des gens de guerre: il les exempta en général, eux et leurs femmes, de toutes charges publiques.
XLV.
Probus préfet du prétoire.
Amm. l. 27, c. 11 et ibi Vales.
Grut. inscr. p. 450, nº 1, 2, 3, 4, 5.
Reines. insc. p. 68.
Prud. in Symm. l. 1, v. 553.
Auson. ep. 16.
Claud. de Olyb. et Prob. cons. v. 41, et seq.
God. ad Cod.
Th. t. 4, p. 95, et t. 6, p. 379.
Till. Valent. art. 18 et 19.
Probus était alors préfet du prétoire, et Olybrius préfet de Rome; ces deux personnages méritent d'être connus. Sextus Pétronius Probus était le sujet de l'empire le plus illustre par sa naissance, par ses richesses, par le nombre et la durée de ses magistratures; il était fils de Célius Probinus, consul en 341, et petit-fils de Pétronius Probianus, qui avait été honoré de la même dignité en 322; sa maison était intimement unie et comme incorporée par des alliances, à celles des Anicius[703] et des Olybrius. Ces trois familles, les plus nobles de ce temps, avaient été les premières à embrasser sous Constantin la religion chrétienne. Les richesses de Probus le faisaient connaître de tout l'empire[704]; il n'y avait guère de provinces où il ne possédât de grands domaines. Son nom était fameux jusque chez les nations étrangères; et l'on raconte, que deux des plus grands seigneurs de la Perse étant venus à Milan pour entretenir saint Ambroise, ils allèrent à Rome dans le dessein de s'assurer par leurs propres yeux, de ce qu'ils avaient ouï dire, de la puissance et de l'opulence de Probus. Il avait été proconsul d'Afrique en 358; cette année 368, il succéda à Vulcatius Rufinus, qui mourut préfet d'Italie et d'Illyrie. Il conserva cette dignité pendant huit ans, jusqu'à la mort de Valentinien; ses inscriptions lui donnent aussi la qualité de préfet du prétoire des Gaules; il partagea avec Gratien l'honneur du consulat, en 371. Sa femme Faltonia Proba était de la famille des Anicius, et fut recommandable par sa vertu. De ce mariage sortirent trois fils, héritiers des biens et de la réputation de leur père; ils furent tous trois honorés du consulat: la gloire de cette illustre maison se perpétua dans une longue postérité, et se soutint même après la chute de l'empire en Occident.
[703] Quoiqu'il fût seulement allié de la famille Anicia, il est appelé dans une inscription (Gruter, p. 450, nº 3): Anicianæ domus culmen.—S.-M.
[704] Claritudine generis et potentia et opum amplitudine, cognitus orbi romano. Amm. Marc. l. 27, c. 11.—S.-M.
ΧLVI.
Caractère de Probus.
Si l'on s'en rapporte aux inscriptions, aux panégyristes, aux écrivains ecclésiastiques, qui peuvent s'être laissé éblouir par la protection éclatante que Probus accordait à la vraie religion, on ne vit jamais de magistrat plus accompli. Il est représenté dans ces monuments, comme un homme admirable par sa vertu, sa piété, sa libéralité, par son éloquence et par une érudition universelle; surpassant la gloire de ses ancêtres, les plus grands personnages de son siècle, les dignités même dont il fut revêtu. Mais Ammien Marcellin emploie des couleurs bien différentes pour peindre le caractère de Probus: c'était, selon lui, un ennemi aussi dangereux, qu'un ami bienfaisant; timide, devant ceux qui osaient lui résister; fier et superbe avec ceux qui le redoutaient; languissant et sans force, hors des dignités; n'ayant d'ambition qu'autant que lui en inspiraient ses proches, qui abusaient de son pouvoir; non pas assez méchant pour rien commander de criminel, mais assez injuste, pour protéger dans les siens les crimes les plus manifestes; soupçonnant tout, ne pardonnant rien; dissimulé; caressant ceux qu'il voulait perdre; au comble de la plus haute fortune toujours agité, toujours dévoré d'inquiétudes qui altérèrent sa santé. On prétend que l'historien a noirci ce portrait, par un effet de prévention contre un chrétien si zélé; mais il faut donc nier aussi les actions qu'il attribue à Probus, et que nous raconterons dans la suite; elles s'accordent avec cette peinture; et d'ailleurs pourquoi le même historien aurait-il dans le même temps rendu justice à Olybrius, qui n'était pas moins attaché à la religion chrétienne?
XLVII.
Olybrius préfet de Rome.
Amm. l. 28, c. 4.
Grut. inscr. p. 333, nº 2.
Till. Valent. art. 20.
Olybrius, qui avait encore les noms de Q. Clodius Hermogénianus, succéda cette année à Prétextatus dans la préfecture de Rome, qu'il exerça pendant trois ans. Il avait été consulaire de la Campanie et proconsul d'Afrique; il fut dans la suite, préfet du prétoire de l'Illyrie et de l'Orient: il parvint au consulat en 379. Dans le gouvernement de Rome, il veilla au maintien de la tranquillité de l'état et de l'église, toujours troublée par les partisans d'Ursinus. L'histoire loue sa douceur, son humanité, son attention à n'offenser personne, ni dans ses actions ni dans ses paroles; ennemi déclaré des délateurs, il était fort éloigné de profiter de leur malice pour enrichir le fisc. Il avait autant de droiture que de discernement et de lumières; mais il était trop adonné à ses plaisirs; et quoiqu'il sût les accorder avec les devoirs de sa charge, et qu'ils n'eussent rien de criminel aux yeux des païens, cependant cette vie voluptueuse était opposée à la religion qu'il professait; et Ammien Marcellin même la censure comme indécente dans un grand magistrat.
XLVIII.
Valentinien fortifie les bords du Rhin.
Amm. l. 28, c. 2.
Alsat. illust. p. 418.
Après la bataille de Sultz [Solicinium], Valentinien avait fait un nouveau traité avec les Allemans; les deux nations s'étaient engagées, à ne point entrer sur les terres l'une de l'autre. La convention était réciproque; mais les Allemans vaincus, étaient les seuls qui eussent donné des otages; la suite va faire voir que la parole des Romains n'était pas une caution suffisante. Drusus avait autrefois fait bâtir sur les bords du Rhin un grand nombre de forteresses; elles étaient tombées en ruine; Julien en avait construit plusieurs: Valentinien, ne voulant pas que la sûreté de la Gaule dépendît de la bonne foi des Barbares, entreprit de border le fleuve de tours et de châteaux, élevés de distance en distance, depuis la Rhétie jusqu'à l'Océan[705]: ce fut à ces travaux qu'il employa toute l'année, pendant laquelle, Valentinien Galate, fils de Valens, et Victor, étaient consuls. Il ne se fit pas de scrupule d'empiéter en quelques endroits, sur le territoire des Allemans[706]. Il construisit sur les bords du Necker [Nicer] une forteresse, que les uns croient être Manheim, les autres Ladenbourg[707]. Mais craignant que la violence des eaux qui venaient en frapper le pied, ne la détruisît peu à peu, il résolut de détourner le cours du Necker; on passa plusieurs jours à lutter contre le fleuve. Enfin, la constance des travailleurs, plongés dans l'eau jusqu'au cou, surmonta tous les obstacles; il en coûta la vie à plusieurs soldats; mais l'ouvrage fut achevé, et la forteresse mise en sûreté.
[705] Rhenum omnem a Rhœtiarum exordio adusque fretalem Oceanum. Amm. Marc. l. 28, c. 2. Je crois que, par ces derniers mots, l'auteur latin entend désigner le Pas de Calais.—S.-M.
[706] Nonnunquam etiam ultra flumen ædificiis positis subradens barbaros fines. Amm. Marc. l. 28, c. 2.—S.-M.
[707] Munimentum celsum et tutum, quod ipse a primis fundarat auspiciis, præterlabere Nicro nomine fluvio. Rien dans ces paroles d'Ammien Marcellin, l. 28, c. 2, ne peut servir à appuyer plutôt l'une que l'autre opinion. On voit seulement par les mots a primis auspiciis, que Valentinien avait fait élever cette forteresse dès le commencement de son règne. Il ne s'agit donc ici que de réparations, et non pas d'une construction première, comme on pourrait le croire par le texte de Lebeau.—S.-M.
XLIX.
Romains surpris et tués par les Allemans.
C'était déjà une infraction du traité. Le succès fit pousser plus loin l'entreprise. La montagne de Piri[708], située quelques lieues au-dessus, vers l'endroit où est aujourd'hui Heidelberg, était un poste avantageux. L'empereur forma le dessein de la fortifier. Il envoya un gros détachement de son armée avec le secrétaire Syagrius, chargé de la direction des ouvrages. On commençait à remuer la terre, lorsqu'on vit arriver les principaux de la nation allemande: ils se prosternèrent aux pieds des Romains, les conjurant avec instance de ne pas violer la foi jurée: Cette antique fidélité, dont vous vous vantiez, leur disaient-ils, vous élevait au rang de nos Dieux; ne vous déshonorez pas vous-mêmes, et ne nous réduisez pas au désespoir par une insigne perfidie. Qu'espérez-vous de cette forteresse? Pensez-vous qu'elle puisse subsister, si nos serments ne subsistent pas? Voyant qu'ils n'étaient pas écoutés, ils se retirèrent en pleurant la perte de leurs enfants, qu'ils avaient donnés pour otages. Dès qu'ils se furent éloignés, on aperçut une troupe de Barbares, qui sortaient de derrière un coteau voisin, où ils s'étaient tenus cachés pour attendre la réponse. Sans donner aux Romains le temps de se reconnaître ni de prendre leurs armes, ils fondent sur les travailleurs, et les passent au fil de l'épée avec leurs capitaines, Arator et Hermogène. Il n'échappa que Syagrius[709], qui vint apporter à l'empereur cette triste nouvelle. Ce prince, impétueux dans sa colère, lui fit un crime de s'être sauvé seul, et le cassa comme un lâche[710]. Pendant ce même temps la Gaule était désolée par des troupes de brigands, qui infestaient tous les grands chemins. On n'entendait parler que de pillages et de meurtres. Entre ceux qui périrent par les mains de ces assassins, fut Constantianus grand-écuyer[711], frère de l'impératrice Justine.
[708] Trans Rhenum in monte Piri, qui barbaricus locus est, munimentum exstruere disposuit raptim. Am. Marc. l. 28, c. 2. Ammien Marcellin est le seul auteur qui ait jamais parlé de la montagne Piri, et les détails qu'il donne ne suffisent pas pour faire reconnaître sa véritable position.—S.-M.
[709] Il fut dans la suite préfet du prétoire, et consul en l'an 381.—S.-M.
[710] Pour exécuter tous ses grands travaux, Valentinien passa presque toute cette année sur les bords du Rhin. On voit par ses lois qu'il resta à Trèves jusqu'au 14 de mai. Il était le 17 du même mois à Complat (Complati), lieu actuellement inconnu, mais sans doute voisin de Trèves où l'empereur était encore le 1er juin. Le 4 juin, on le trouve à Martiaticum, qu'on croit sans preuve suffisante être la même que Manheim; le 19, il était à Alta-ripa, entre Manheim et Spire, et le 30 août à Brisiacus (le Vieux-Brisack, département du Haut-Rhin). Enfin, le 14 octobre il était de retour à Trèves où il passa l'hiver, comme on le voit par ses lois du 3 novembre et du 23 décembre 369.—S.-M.
[711] Tribunus stabuli.—S.-M.
L.
Punitions sévères.
Chron. Alex, p. 302.
[Joan. Malal. part. 2, p. 31 et 32.]
Zon. l. 13, t. 2, p. 30.
Cedren. t. 1, p. 310.
Suid. in Σαλόυστιος.
Ce n'était pas la faiblesse du gouvernement qui faisait naître ces désordres. Jamais prince ne fut plus prompt à punir, ni plus rigoureux dans les punitions. Il fit mourir un grand nombre de sénateurs et de magistrats, convaincus de concussions et d'injustices. L'eunuque Rhodanius, grand-chambellan, fier de sa puissance et de ses richesses, s'empara des biens d'une veuve, nommée Bérénice. Elle s'en plaignit à l'empereur, qui lui donna pour juge Salluste, honoré du titre de patrice, depuis qu'il était sorti de la préfecture. Celui-ci condamna Rhodanius, et l'empereur en conséquence ordonna la restitution des biens. Mais l'eunuque, loin d'obéir, prit à partie Salluste lui-même. Par le conseil du patrice, la veuve alla se jeter aux pieds de l'empereur, pendant qu'il assistait aux jeux du cirque, et l'instruisit avec larmes de l'opiniâtreté de son persécuteur. Rhodanius était debout auprès du prince. Valentinien, transporté de colère, le fit aussitôt précipiter dans l'arêne, et brûler vif aux yeux des spectateurs, tandis qu'un crieur publiait à haute voix son crime et sa désobéissance. Tous les biens du coupable furent abandonnés à Bérénice. Le sénat et le peuple, quoique saisis d'horreur, applaudirent à cette exécution terrible; la renommée la publia avec effroi dans tout l'empire; mais la colère de ceux qui gouvernent, n'étant qu'un mouvement passager, ne produit que des impressions de même nature; et l'injustice trembla sans se corriger.
LI.
Suites de la guerre des Goths.
Amm. l. 27, c. 5.
[Themist. or. 10, p. 132-135.
Zos. l. 4, c. 11.]
La guerre contre les Goths se termina cette année. Les eaux du Danube, qui avaient tenu les campagnes submergées pendant toute l'année précédente, s'étant enfin retirées, les Romains passèrent le fleuve à [Novidunum[712]], sur un pont de bateaux[713], et étant entrés sur les terres des Barbares, ils les traversèrent jusqu'aux frontières des Gruthonges ou Ostrogoths[714]. Athanaric, après quelques légers combats, vint à la rencontre de Valens avec une nombreuse armée; mais il fut défait, et prit la fuite. Les Goths n'osèrent plus paraître en campagne; retirés dans leurs marais, ils se contentaient de faire des courses à la dérobée, et de harceler les Romains. Valens, pour ne pas fatiguer ses troupes, les retint dans le camp, et n'envoya à la recherche de ces fuyards, que les valets de l'armée, avec promesse d'une certaine somme pour chaque tête qu'ils apporteraient. Ceux-ci, animés par l'espérance du gain, devinrent des partisans redoutables. Ils fouillaient les bois et les marais, et firent un grand carnage. Les Barbares voyant le pays inondé de leur sang, Valens obstiné à les détruire, et l'extrême misère où les réduisait l'interdiction du commerce avec les Romains, vinrent à mains jointes demander la paix.
[712] Cette ville, située dans la partie orientale de la Mœsie, nommée petite Scythie, est mentionnée dans Ptolémée, dans Procope, dans le Synecdème d'Hiéroclès et dans Constantin Porphyrogénète, qui la nomment Νουιοδούνον, Ναιοδουνὼ, Νοβιοδούντος, Νοβιοδοῦνος. L'Itinéraire d'Antonin rappelle Noviodunum, et marque que la 2e légion Herculéenne y était en garnison. Dans les lois impériales, elle est nommée Nebiodunum. On voit que ce ne sont que des orthographes diverses d'un seul et même nom, dont le sens est la ville nouvelle. On a cru, d'après Cluvier, l. 3, c. 42, que Noviodunum répondait à un lieu moderne appelé Nivors. La géographie de ce pays était trop peu connue du temps de Cluvier, pour qu'on doive attacher une grande importance à cette notion. Le fait est qu'on ignore le nom que peut porter actuellement remplacement de l'antique Noviodunum.—S.-M.
[713] Valens était resté à Marcianopolis jusqu'au 3 mai au moins. Ses lois nous apprennent qu'il était à Noviodunum, le 3 et le 5 de juillet; c'est sans doute vers cette époque qu'il passa le Danube pour attaquer les Goths.—S.-M.
[714] Per Novidunum navibus ad transmittendum amnem connexis perrupto barbarico, continuatis itineribus longiùs agentes Greuthungos bellicosam gentem adgressus est. Amm. Marc. l. 27, c. 5.—S.-M.
LII.
Paix avec les Goths.
L'empereur rebuta plusieurs fois leurs ambassadeurs. Enfin, il se rendit, non à leurs prières, mais aux instances du sénat de Constantinople, qui le suppliait par ses députés de terminer la guerre et de se reposer de tant de fatigues. Il envoya donc à son tour Victor et Arinthée, pour entrer en négociation avec Athanaric. Ces deux généraux lui ayant mandé que les Goths acceptaient les propositions, on convint d'une conférence entre les deux princes. Athanaric, soit par fierté, soit par défiance, refusait de passer le Danube, sous prétexte que son père l'avait engagé par serment à ne jamais mettre le pied sur les terres des Romains[715]. Valens ne pouvait se rendre auprès du prince des Goths, sans avilir la majesté impériale. Il fut décidé que les deux souverains s'avanceraient chacun sur une barque, et qu'ils s'arrêteraient au milieu du fleuve. Quoique la forme de cette entrevue, dans laquelle Athanaric semblait traiter d'égal à égal avec l'empereur, parût donner quelque atteinte à l'honneur de l'empire, cependant la vue des deux armées rangées sur les bords du Danube, formait pour Valens un spectacle flatteur. Il voyait d'une part briller ses enseignes, et ses troupes montrer la fierté naturelle à ceux qui imposent la loi; sur l'autre bord paraissaient les ennemis dans une contenance moins fière, plus honteux qu'abattus de leurs défaites. Les deux princes fixaient aussi sur eux tous les regards; on observait en silence leurs gestes, leurs mouvements; chacun croyait entendre leurs discours. C'était un des plus beaux jours de l'année; le soleil dardait alors ses rayons avec force. Malgré la grande chaleur, Valens et Athanaric demeurèrent debout sur le tillac, depuis le matin jusqu'au soir. Le prince des Goths n'avait rien de barbare que le langage; il était souple, adroit, intelligent[716]. Il contesta long-temps sur les articles. Enfin, il fallut céder aux vainqueurs, et Valens remporta tout l'avantage. Il fut arrêté que les Goths ne passeraient pas le Danube; qu'ils n'auraient liberté de commerce que dans deux villes sur les bords du fleuve[717]; qu'on supprimerait tous les présents, toutes les provisions de vivres qu'on avait coutume de leur envoyer. Mais Athanaric obtint que la pension, qu'on lui payait, serait continuée. Telles furent les conditions de ce traité, qui fut regardé comme très-honorable à l'empire.
[715] Asserebat Athanaricus sub timenda exsecratione jurisjurandi se esse obstrictum, mandatisque prohibitum patris, ne solum calcaret aliquando Romanorum. Amm. Marc. l. 27, c. 5.—S.-M.
[716] «Il n'avait rien de barbare que la langue, dit Thémistius, et il était plus habile par sa prudence que par les armes: Οὐδὲ ὥσπερ γλώττῃ βάρβαρον, οὕτω δὲ καὶ τῇ διανοίᾳ, ἀλλ'ἐν τῷ συνεῖναι μᾶλλον σοφώτερον, ἤ ἐν τοῖς ὅπλοις. or. 10, p. 134. Tous les auteurs du temps parlent avec les mêmes éloges de ce prince. Les Goths qui avaient eu de fréquents rapports avec les Grecs, n'étaient plus alors des Barbares.—S.-M.
[717] Δύο μόνας πόλεις τῶν ποταμῷ προσῳκισμένων ἐμπόρια κατεσκευάσατο. Themist. or. 10, p. 135.—S.-M.
LIII.
Forts bâtis sur le Danube.
Them. or. 10, l. 135-138.
Valens prit pour la sûreté de la Mésie et de la Thrace, les mêmes précautions que son frère prenait alors pour la défense de la Gaule. Etant revenu à Marcianopolis[718], il donna ordre de réparer les anciens forts qui défendaient le passage du Danube, et d'en bâtir de nouveaux. Il établit des magasins de vivres, d'armes, de machines; travailla à rendre plus commodes les ports du Pont-Euxin; distribua des garnisons dans les places. Il rencontrait dans l'exécution de ces ouvrages de plus grandes difficultés que son frère: il fallait faire venir de loin la brique, la chaux, la pierre. Mais l'obéissance et la constance de ses troupes, surmontèrent tous ces obstacles. Les travaux étaient partagés entre les soldats divisés en plusieurs bandes: chacun s'empressait à l'envi de remplir sa tâche; les officiers mêmes de la maison du prince, ne se dispensaient pas des plus rudes fatigues.
[718] On voit par une loi de Valens, que ce prince était encore en cette ville, le 2 de décembre.—S.-M.
LIV.
Valens à Constantinople.
Idat. chron.
Them. or. 10, p. 129-141.
L'empereur retourna sur la fin de l'année à Constantinople, où il fut reçu avec une grande joie[719]. Il y célébra des jeux. Thémistius prononça dans le sénat un nouveau panégyrique du prince: il y releva ses succès dans la guerre, et sa sagesse dans la conclusion de la paix. Valens, quoique peu connaisseur, avait pris goût aux éloges; il exigeait tous les ans un discours de Thémistius, qui payait volontiers ce tribut de flatterie. Domitius Modestus, préfet de Constantinople pour la seconde fois, acheva cette année une magnifique citerne, qu'il avait commencée dans sa première préfecture, sous le règne de Julien. Elle porta son nom dans la suite.
[719] Il était rentré dans cette ville le 30 décembre 369.—S.-M.
LV.
Incursions des Isauriens.
Amm. l. 27, c. 9.
Eunap. in Proheres. t. 1, p. 92, ed. Boiss.
Suid. in Μουσώνιος.
Pendant que les forces de l'empire d'Orient étaient occupées à la guerre contre les Goths, les Isauriens, descendus par troupes de leurs rochers, s'étaient répandus dans la Pamphylie et dans la Cilicie, mettant les villes à contribution et pillant les campagnes. Musonius était alors vicaire d'Asie: il avait enseigné la rhétorique dans Athènes[720]; mais jaloux de la gloire de Prohéresius qui effaçait la sienne, il quitta son école et se livra aux affaires. Il réussit d'abord, et s'acquit une si grande considération, que le proconsul d'Asie, quoique supérieur en dignité, lui cédait le pas lorsqu'ils se rencontraient ensemble. Il recueillit les tributs de son diocèse, sans donner aucun sujet de plainte. Mais ayant appris les ravages des Isauriens, et voyant que les commandants de la province, endormis dans une molle oisiveté, ne se mettaient pas en devoir de les arrêter, il se crut, par malheur, grand homme de guerre. A la tête d'une poignée de soldats mal armés[721], il marche vers une troupe de ces brigands, s'engage dans un défilé, et périt avec tous les siens dans une embuscade. Les Isauriens, enflés de ce succès et courant avec plus de hardiesse, rencontrèrent enfin des troupes réglées qui en tuèrent plusieurs, et repoussèrent les autres dans leurs montagnes. On les y tint assiégés; on leur coupa les vivres, et on les força par famine à demander une trève, pendant laquelle les habitants de Germanicopolis[722], capitale de ces barbares, obtinrent la paix pour toute la nation. Ils donnèrent des otages, et demeurèrent en repos pendant six ou sept ans.
[720] Asiæ vicarius ea tempestate Musonius advertisset, Athenis Atticis antehac magister rhetoricus. Amm. Marc. l. 27, c. 9.—S.-M.
[721] Ces troupes sont appelées Diogmites, par Ammien Marcellin, l. 27. c. 9. Adhibitis semiermibus paucis, quos Diogmitas appellant, dit-il. C'est le nom que l'on donnait à des troupes légères, qui n'étaient pas destinées à des expéditions militaires, mais qui servaient pour la police des routes. Voyez Henri Valois, ad Amm. l. 27, c. 9. Leur nom venait du verbe grec διώκω, je poursuis.—S.-M.
[722] Le Synecdème d'Hiéroclès, Constantin Porphyrogénète et les Actes du concile de Chalcédoine sont, avec Ammien Marcellin, les seules autorités qui nous font connaître cette ville, dont il est impossible de fixer la position.—S.-M
LVI.
Pillages en Syrie.
Amm. l. 28, c. 2 et ibi Vales.
La Syrie éprouvait aussi d'horribles ravages. Les habitants d'un bourg fort peuplé, nommé Maratocyprus, près d'Apamée[723], avaient formé entre eux une société de voleurs, et s'étaient rendus redoutables. Ils employaient la ruse autant que la force. Déguisés les uns en marchands, les autres en soldats, ils se répandaient sans bruit dans les campagnes; et s'introduisant séparément dans les villages et dans les villes, ils se réunissaient pour les saccager. Comme ils ne suivaient aucun ordre dans leurs courses, et qu'ils se transportaient rapidement dans des lieux fort éloignés, on ne pouvait prévoir leur arrivée. Aussi avides de sang que de butin, ils égorgeaient ceux qu'ils avaient dépouillés, arrachant la vie, lorsqu'ils ne trouvaient plus rien à enlever. Ils se faisaient un jeu du brigandage, et ils poussèrent l'insolence jusqu'à s'exposer au milieu d'Apamée. Un d'entre eux se déguisa en gouverneur de la province, un autre en receveur du domaine; le reste de la troupe prit des habits de sergents et d'archers. Le gouverneur avait droit de condamner à mort, et le receveur du domaine de saisir les biens de ceux qui avaient été condamnés. En cet équipage, ils entrent sur le soir dans Apamée, précédés d'un crieur qui publiait la sentence de condamnation d'un des plus riches habitants. Ils forcent la maison, massacrent le maître avec les domestiques qui n'eurent pas le temps de se mettre en défense, enlèvent l'argent et les meubles, et se retirent précipitamment avant le jour. Le bourg qui servait de retraite à ces brigands, fut bientôt rempli de toutes les richesses de la province. Enfin, par ordre de l'empereur on rassembla des troupes; on alla les assiéger: ils furent tous passés au fil de l'épée; et pour en détruire la race, on mit le feu à leur habitation. Les femmes qui se sauvaient avec leurs enfants à la mamelle, furent repoussées dans les flammes. Rien n'échappa à l'incendie; et les cruautés de ces scélérats furent punies par une vengeance aussi cruelle.
[723] Ville sur l'Oronte, qui fut appelée dans la suite par les Arabes Famich, et qui est maintenant détruite.—S.-M.
LVII.
[Sapor s'empare de l'Ibérie.]
[Amm. l. 27, c. 12.]
—[Pendant que la guerre des Goths retenait Valens sur les bords du Danube, les états des alliés de l'empire en Orient, continuaient d'être abandonnés aux ravages des Persans. Sapor ne s'était pas borné au grand royaume, qu'il devait plutôt à la ruse et à la trahison, qu'à son courage et à la terreur de ses armes. Non content de l'Arménie, il avait voulu étendre ses possessions jusqu'au mont Caucase et il s'était porté de sa personne dans l'Arménie, à la tête d'une armée aussi belle que nombreuse, avec le dessein de réduire les places et les cantons qui refusaient encore de se soumettre. Il prétendait passer de là dans l'Ibérie[724], qu'il comptait joindre aussi à ses conquêtes. Après avoir traversé rapidement l'Arménie, il se dirigea vers cette autre région où il pénétra sans éprouver de résistance; et pour insulter à la puissance romaine[725], il en chassa Sauromacès[726], que les Romains y avaient placé sur le trône, et il y établit un certain Aspacurès[727], qui était cousin de ce prince. Le roi revint ensuite en Arménie, avec toutes ses troupes, et durant le séjour qu'il y fit, il ne s'occupa plus que de consommer la ruine de ce déplorable pays.
[724] Au sujet de ce pays, voyez t. 1, p. 291, l. IV, § 65.—S.-M.
[725] Deinde ne quid intemeratum perfidia præteriret, Sauromace pulso, quem auctoritas Romana præfecit Iberiæ, Aspacuræ cuidam potestatem ejusdem detulit gentis diademate addito, ut arbitrio se monstraret insultare nostrorum. Amm. Marc. l. 27, c. 12.—S.-M.
[726] Les Chroniques géorgiennes font mention d'un prince appelé Sourmag (Klaproth, Voyage en Georgie et dans le Caucase, en allem. t. 2) p. 101). C'est évidemment le même nom que Sauromacès, mais il ne peut s'appliquer au même prince; car, selon ces chroniques, Sourmag, fut le second roi de la Georgie, et le successeur de Pharnabaze fondateur de cet état, qui vivait plus de deux siècles avant J.-C. L'histoire d'Arménie parle d'un certain Sormag, qui fut patriarche vers le commencement du cinquième siècle. Ces deux exemples font voir que ce nom était commun dans ces régions. Quant au Sauromacès d'Ammien Marcellin, il ne se retrouve pas dans les auteurs orientaux.—S.-M.
[727] Ce que j'ai dit au sujet de Sauromacès est tout-à-fait applicable à Aspacurès: son nom se retrouve aussi dans les Chroniques géorgiennes, mais il ne s'y rapporte pas à un même individu. Ces chroniques le donnent sous la forme Asphagour (Klaproth, Voy. en Georg. et dans le Cauc. ed. All. t. 2, p. 131). Cet Asphagour était fils d'un certain Mirdat (altération géorgienne de Mithridate ou Mihirdat), et il fut le dernier roi de la race de Pharnabaze. Il monta sur le trône en l'an 262 de notre ère, et il fut détrôné par le persan Mihran, qui fut le premier roi chrétien de la Georgie (voyez t. 1, p. 292, not. 2, liv. IV, § 65). L'histoire d'Arménie parle aussi d'un certain Aspourakès, qui fut le deuxième successeur de S. Nersès sur le trône patriarchal de l'Arménie.—S.-M.
LVIII.
[Ses cruautés en Arménie.]
[Faust. Byz. l. 4, c. 55-58.
Mos. Chor. l. 3, c. 35]
—[Sapor s'était fait accompagner dans cette expédition par les deux apostats Méroujan et Vahan, qui s'empressaient à l'envi de seconder ses fureurs. Il vint dresser son camp sur les ruines de la ville royale de Zaréhavan[728], dans le beau canton de Pagrévant[729], non loin des sources de l'Euphrate. Irrité au dernier point de ce que la plupart des seigneurs arméniens s'étaient dérobés à ses atteintes, en cherchant un asyle chez les Romains; sa rage se tourna sur leurs femmes et leurs enfants, qui étaient tombés entre ses mains. On rassembla toutes ces innocentes victimes, et on les amena avec la foule innombrable des captifs, en présence de ce barbare roi. Il semblait qu'il voulut exterminer la nation arménienne toute entière: par ses ordres on sépare les hommes, et aussitôt on les livre à ses éléphants, qui les écrasent sous leurs pieds; les femmes et les enfants sont empalés; des milliers de malheureux expirent ainsi dans d'horribles tourments; les femmes des nobles et des dynastes fugitifs furent seules épargnées; mais, par un raffinement de cruauté, pour éprouver des traitements et des supplices plus odieux que la mort. Traînées dans le stade[730] de Zaréhavan, elles y furent exposées nues aux regards de toute l'armée persanne, et Sapor lui-même se donna le lâche plaisir de courir à cheval sur le corps de ces malheureuses, qu'il livra ensuite aux insultes et à la brutalité de ses soldats. On leur laissa la vie après tant d'outrages, et on les confina dans divers châteaux forts de l'Arménie, pour qu'elles y fussent des otages de leurs maris. Sapor croyait en agissant ainsi, empêcher ceux-ci de se joindre aux Romains. Peut-être même espérait-il les amener à se soumettre, pour délivrer de si chers prisonniers? La famille de Siounie, à laquelle appartenait Pharandsem, éprouva d'une manière plus particulière la colère de Sapor; il la punissait de la résistance héroïque que la reine lui opposait. Hommes et femmes, ils périrent tous dans les supplices les plus longs et les plus cruels, que sa barbarie pût lui suggérer. Leurs enfants furent épargnés, mais pour être faits eunuques et emmenés en Perse[731]. Il voulait, disait-il, venger les horreurs qui avaient été commises dans ce pays par le prince de Siounie Antiochus[732] du temps de son aïeul Narsès. Les Arméniens furent les seuls en butte aux persécutions et aux fureurs de Sapor, il ordonna d'épargner les Juifs qui se trouvaient en si grande quantité dans le royaume[733]. Tous ceux qui habitaient à Van ou Schamiramakerd[734], dans le canton de Tosp[735], à Artaxate, à Vagharschabad et dans les autres places conquises, avaient été réunis, comme nous l'avons vu, à Nakhdjavan[736], où ils attendaient qu'ils fussent transportés en Perse. Sapor comptait sans doute en faire des sujets plus affectionnés. Ces Juifs ne professaient pas tous la religion de leurs pères: ceux d'Artaxate et de Vagharschabad avaient été convertis par saint Grégoire, sous le règne de Tiridate; mais ils n'en continuaient pas moins de se distinguer des Arméniens, et de former au milieu d'eux une nation particulière. Sapor espérait profiter de cette division pour les éloigner du christianisme; aussi fit-il subir le martyre à un prêtre d'Artaxate, nommé Zovith, qui, emmené avec les autres captifs, ne cessait de traverser les projets du roi, en exhortant avec ardeur les Juifs de cette ville, à persister dans la foi chrétienne. Suivi de cette nombreuse population, honteux trophée de ses victoires, Sapor se mit enfin en route pour retourner dans ses états, où il s'arrêta dans l'Atropatène. Pour les Juifs, ils furent envoyés, les uns dans l'Assyrie, les autres dans la Susiane[737]; la plupart furent placés à Aspahan[738], et ils y formèrent la partie la plus considérable des habitants, de sorte que cette ville, qui devait être dans la suite des temps la métropole de la Perse, cessa durant plusieurs siècles de porter son nom national, n'étant plus désignée que par celui de Iehoudyah, c'est-à-dire la juiverie[739].
[728] Voyez ci-devant p. 299, not. 4, liv. XVII, § 13.—S.-M.
[729] Voyez t. 2, p. 224, liv. X, § 11 et ci-devant p. 299, liv. XVII, § 13.—S.-M.
[730] En arménien, Asparez. Ce nom que les Arméniens ont emprunté à la langue persane dans laquelle il signifie course de cheval, ou hippodrôme, a chez eux un double sens, comme le nom de Stade chez les Grecs. Il s'applique de même à un lieu d'exercice et à une mesure itinéraire. La longueur de cette mesure n'est pas beaucoup plus considérable, ni beaucoup plus constante que celle du stade grec. Voyez ce que j'en ai dit dans mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 2, p. 378-381.—S.-M.
[731] Sapor s'était montré plus généreux envers les princes de la même famille, en l'an 359, lorsqu'il se rendit maître de la ville d'Amid. Tous ceux des Siouniens qui se trouvèrent alors dans cette place furent renvoyés libres, comme nous l'apprend Moïse de Khoren (l. 3, c. 26). Voyez ci-devant, t. 2, p. 290, not. 2, liv. X, § 59.—S.-M.
[732] C'est Faustus de Byzance qui rapporte cette circonstance, l. 4, c. 58, mais sans indiquer bien clairement de quel Antiochus il entend parler. Il est probable que cet Antiochus n'était pas le prince de Siounie, beau-père d'Arsace, mais sans doute un prince du même nom qui était peut-être l'aïeul de celui-ci; il le faut bien, car le roi de Perse, Narsès, aïeul de Sapor, était mort en l'an 303 ou 304, c'est-à-dire environ soixante-cinq ans avant l'époque dont il s'agit.—S.-M.