LIVRE XIV.

I. Départ d'Antioche. II. Liberté d'un habitant de Bérhée. III. Julien à Hiérapolis. IV. Il passe l'Euphrate. V. Julien à Carrhes. VI. Il dispose tout pour sa marche. VII. Il arrive à Callinicus. VIII. A Circésium. IX. Discours de Julien à ses troupes. X. Marche de l'armée en Assyrie. XI. Elle avance dans le pays ennemi. XII. Prise de la forteresse d'Anatha. XIII. Inondation de l'Euphrate. XIV. Précautions de Julien. XV. Marche jusqu'à Pirisabora. XVI. Prise de Pirisabora. XVII. Sévérité de Julien. XVIII. Réprimande qu'il fait à ses soldats. XIX. Marche jusqu'à Maogamalcha. XX. Situation de la ville. XXI. Péril de Julien. XXII. Divers événements qui se passent hors de la ville. XXIII. Attaques. XXIV. Prise de la ville. XXV. Modération de Julien. XXVI. Ennemis enfermés dans des souterrains. XXVII. On détruit le parc du roi de Perse. XXVIII. Suite de la marche. XXIX. Passage du Naarmalcha. XXX. Julien rassure ses soldats. XXXI. Passage du Tigre. XXXII. Combat contre les Perses. XXXIII. Suites de la victoire. XXXIV. Julien se détermine à ne pas assiéger Ctésiphon. XXXV. Il refuse la paix. XXXVI. Il est trompé par un transfuge. XXXVII. Il brûle ses vaisseaux. XXXVIII. Il ne peut pénétrer dans la Perse. XXXIX. Il prend le chemin de la Corduène. XL. Marche de l'armée. XLI. Arrivée de l'armée royale. XLII. Divers événements de la marche. XLIII. Bataille de Maranga. XLIV. Inquiétudes de Julien. XLV. Blessure de Julien. XLVI. Succès du combat. XLVII. Dernières paroles de Julien. XLVIII. Sa mort. XLIX. Précis de son caractère. L. Fables inventées au sujet de sa mort. LI. Faits véritables.

I

Départ d'Antioche.

Jul. ep. 27, p. 399.

Amm. l. 23, c. 2.

Zos. l. 3, c. 12.

Evagr. l. 6, c. 11.

Julien partit le 5 de mars[83]; et après douze lieues[84] de chemin par des marais et des montagnes[85], il arriva sur le soir à Litarbes, bourg de la dépendance de Chalcis. La plus grande partie des sénateurs d'Antioche l'avaient suivi jusqu'en ce lieu, pour tâcher d'apaiser sa colère. Ils ne gagnèrent rien sur ce cœur inflexible: l'empereur les congédia durement, en leur répétant qu'il ne rentrerait plus dans leur ville, et qu'il irait passer à Tarse l'hiver suivant. Quoiqu'à son départ d'Antioche il n'eût pas aperçu dans les victimes des signes favorables, cependant enivré de ses succès passés et des flatteuses prédictions de Maxime, dont il se fit accompagner dans ce voyage, il tirait d'heureux pronostics de tout ce qu'il rencontrait sur sa route, et il en tenait un registre exact. Il vint le lendemain à Bérhée, nommée aujourd'hui Halep, où il s'arrêta pendant un jour[86]. Après avoir solennellement offert à Jupiter un taureau blanc en sacrifice[87], il assembla le sénat de cette ville, et tâcha de le porter à l'idolâtrie par un discours qui fut applaudi de tous, et qui ne persuada personne.

[83] Julien prit, selon le récit d'Ammien Marcellin, la route ordinaire qui conduisait à Hiérapolis. Jam apricante cœlo, dit cet historien, l. 23, c. 2, tertio nonas martias profectus, Hierapolim solitis itineribus venit. Les itinéraires anciens nous apprennent qu'on se rendait en cinq jours d'Antioche à Hiérapolis. Les stations de cette voie romaine étaient Immæ, Chalcis, Berhéa, Batné et Hiérapolis. Il ne paraît pas cependant que Julien ait pris précisément cette route. Il n'alla point à Chalcis; il suivit un chemin plus direct, et qui devait passer assez loin au nord de cette ville. Ce fut sans doute là le motif du séjour qu'il fit à Bérhée (actuellement Halep), lieu où on se rendait ordinairement en trois jours en venant d'Antioche par Chalcis, tandis qu'il y arriva en deux jours, en évitant cette dernière ville.—S.-M.

[84] Le bourg de Litarbæ était, selon Évagrius (l. 6, c. 11), à trois cents stades d'Antioche. On y trouvait, à ce que dit Julien (ep. 37, p. 399), des restes des habitations d'hiver des Antiochéniens. Les mots καὶ ἐνέτυχον ὁδῷ λείψανα ἐχούσῃ χειμαδίων Ἀντιοχικῶν, bien rendus par tous les interprètes latins, ne l'ont pas été avec autant de succès par les traducteurs français. En relevant le contre-sens commis par La Bletterie, qui a traduit: le chemin se ressentait de l'hiver d'Antioche, le dernier traducteur français (t. III, p. 164), n'a pu s'empêcher d'y en substituer un autre, un peu moins grave, il est vrai. Au lieu de: «Le hasard m'y a fait remarquer une route où sont les restes d'un camp d'hiver formé autrefois par l'armée du peuple d'Antioche,» il fallait traduire: «Le hasard me conduisit sur une route où se trouvaient les ruines des habitations d'hiver des Antiochéniens.» La Bletterie avait été trompé par Tillemont (t. IV, Julien, art. 21.), qui avait entendu comme lui le passage de Julien. Il paraît, par la distance indiquée, que Litarbes était située assez loin au-delà d'Immæ, première station des voyageurs qui se rendaient d'Antioche à Hiérapolis en passant par Chalcis, et au nord de cette ville. Imma, selon Pline (l. 5, c. 24), était le commencement de la Commagène; pour Litarbes, elle se trouvait dans la Chalcidène.—S.-M.

[85] Entre un marais et une montagne, τὸ μὲν τέλμα, τὸ δὲ ὄρος. «Vers le marais, dit Julien, étaient des pierres, jetées comme à dessein, mais non travaillées, et semblables à celles dont on pave les rues des autres villes. Elles étaient placées comme une muraille; seulement la vase y tenait lieu de ciment.» Le chemin qui conduit d'Antioche à Chalcis porte encore dans le pays le nom de Chaussée de Julien. Voyez Pococke (Desc. of the east, t. 2, p. 171), et Drummond (Travels, p. 183.).—S.-M.

[86] Il visita la citadelle, τὴν ἀκρόπολιν. C'est ce qu'il dit lui-même dans sa lettre à Libanius. La citadelle de la moderne Halep est encore très-remarquable par sa prodigieuse élévation au-dessus de la ville, aussi est-elle très-forte.—S.-M.

[87] Selon l'usage des rois, βασιλικώς, dit Julien.—S.-M.

II.

Liberté d'un habitant de Bérhée.

Theod. l. 3, c. 22.

Il eut lui-même occasion de s'apercevoir du peu de succès de son éloquence. Le chef du conseil de Bérhée, irrité contre son fils de ce qu'il avait embrassé la religion du prince, l'avait publiquement déshérité et chassé de sa maison. Comme Julien approchait de la ville[88], ce jeune homme alla se jeter à ses pieds pour lui demander justice. L'empereur lui promit de le réconcilier avec son père. Dans un repas qu'il donna aux magistrats de Bérhée, il fit placer à coté de lui le père et le fils. Après quelques moments d'entretien: Pour moi, dit-il au père, je ne puis souffrir qu'on veuille forcer la croyance des autres hommes, et exercer sur leur conscience une sorte de tyrannie. N'exigez pas de votre fils qu'il suive, malgré lui, votre religion; je ne vous oblige pas d'embrasser la mienne, quoiqu'il me fût aisé de vous y contraindre. Quoi! seigneur, lui répondit le père, vous me parlez de ce scélérat, de cet impie, qui a préféré le mensonge à la vérité? A cette brusque repartie, l'empereur prenant un air de douceur: Faites trève à vos invectives, lui dit-il, et se tournant vers le jeune homme, il ajouta: Je vous tiendrai lieu de père, puisque le vôtre vous abandonne.

[88] La ville de Bérhée était dans la Cyrrhestique, province de la Syrie septentrionale, qui tirait son nom de la ville de Cyrrhus. Selon quelques historiens, Julien, en traversant ce canton, aurait ajouté un martyr à ceux que son zèle contre le christianisme avait déjà faits. Un solitaire nommé Domitius habitait une caverne dans cette province; tout le monde s'y rendait pour recevoir sa bénédiction. Julien en fut irrité; il fit dire au solitaire que, s'il avait choisi la retraite pour plaire à Dieu, il ne devait pas tant rechercher l'empressement des hommes. Domitius lui répondit qu'il ne pouvait chasser ceux que la foi amenait vers lui. Julien fit alors boucher l'entrée de la caverne, et le saint y perdit la vie. Selon la Chronique de Malala (part. 2, p. 16), cet événement dont nous ne garantissons pas la vérité, serait arrivé dans la ville de Cyrrhus. Il est impossible que Julien se soit détourné autant de sa route pour passer par une ville si loin au nord de Bérhée. La chronique Paschale (p. 298), dit seulement que ce fut en traversant la Cyrrhestique, διὰ τῶν Κυῤῥεϛικῶν, ce qui serait plus vraisemblable. On voit par un passage de saint Grégoire de Tours (de glor. mart., p. 100), que de son temps le culte de Domitius, martyr de Syrie, était très-répandu.—S.-M.

III.

Julien à Hiérapolis.

Jul. ep. 27, p. 399.

Amm. l. 22, c. 2.

Liban. or. 10, t. 2, p. 311.

Zos. l. 3, c. 12.

Chrysost. de Sto Babyla, et in Jul. et Gent. t. 2, p. 575.

La Bletterie, 27e lettre de Julien.

Il fut plus content des habitants de Batné[89], où il arriva après une marche de huit lieues[90]. Cette ville, située en Syrie[91] dans une plaine délicieuse, et peuplée de cyprès, était fort adonnée à l'idolâtrie. L'empereur y respira avec plaisir l'odeur de l'encens dont la fumée s'élevait de toutes parts. Il rencontrait à chaque pas des victimes magnifiquement parées. Charmé de ce zèle il logea dans un palais rustique qui n'était construit que de bois et de terre. Après des sacrifices dont les signes parurent heureux à son imagination satisfaite, au lieu de prendre le chemin de Samosate[92], capitale de la Commagène, où il aurait trouvé un pont commode pour passer l'Euphrate, il prit celui d'Hiérapolis, qui n'était éloignée de Batné que de sept lieues[93]. Cette dernière route était plus courte pour arriver au bord de l'Euphrate[94]. D'ailleurs, Hiérapolis, dont le nom signifie ville sacrée, était fameuse par un ancien temple de Jupiter[95]. Les habitants vinrent en foule à sa rencontre et le reçurent avec joie. Il rendit d'abord ses hommages à Jupiter, et alla loger chez Sopater, disciple d'Iamblique. Julien chérissait[96] Sopater, parce que ce philosophe ayant plusieurs fois reçu chez lui Constance et Gallus, il avait résisté aux sollicitations de ces deux princes, qui le pressaient de renoncer à l'idolâtrie. C'était dans cette ville que l'empereur avait marqué le rendez-vous de l'armée. Au moment de son entrée, un portique, sous lequel campait un corps de troupes, s'étant tout-à-coup écroulé, écrasa cinquante soldats, et en blessa un grand nombre. Pendant les trois jours que Julien passa à Hiérapolis[97], il fit rassembler toutes les barques qui se trouvaient sur l'Euphrate à Samosate et ailleurs[98]. On y transporta les provisions qui seraient nécessaires dans les pays déserts et stériles qu'on aurait à traverser. Il rassembla quantité de chevaux et de mulets; il envoya des exprès aux diverses tribus des Sarrasins, pour les avertir de le venir joindre, s'ils voulaient être traités comme amis des Romains[99]. Son armée, qu'il savait animer par une éloquence militaire, montrait une ardeur extrême. Mais Julien ne comptait pas moins sur le secret de l'exécution. Persuadé que tout ce qui sort de la bouche du chef parvient bientôt aux oreilles des espions, qui se dérobent à la plus exacte vigilance, il n'avait d'autre confident que lui-même, et ne laissait transpirer aucun de ses projets. Il fit prendre les devants à des coureurs, à dessein d'arrêter les transfuges, et d'empêcher qu'ils ne portassent des nouvelles à l'ennemi. Enfin il tenta pour la dernière fois d'engager tous ses soldats dans l'idolâtrie. Plusieurs se laissèrent séduire par ses caresses; mais la plupart étant demeurés fermes, il n'osa congédier ces fidèles chrétiens, de peur d'affaiblir son armée.

[89] Ce nom, d'origine syriaque, se retrouve dans la langue arabe, et il sert à désigner un lieu situé dans une vallée où les eaux viennent se réunir. Il s'applique par cette raison à un grand nombre de localités.—S.-M.

[90] Ce lieu est appelé Bathnis ou Bannis, dans les itinéraires romains qui le mettent à vingt-sept milles de Berhæa ou Halep.—S.-M.

[91] Le nom de cette ville est barbare, dit Julien, mais le pays est grec. Βαρβαρικὸν ὄνομα τοῦτο, χωρίον ἐϛὶν Ἑλληνικόν. Cette ville était une autre Daphné, à cause de ses agréments. «Je n'ai rien vu d'aussi beau dans votre pays, dit Julien à Libanius; j'en excepte Daphné, à laquelle on la compare. Pour moi, je préférerais Batné à l'Ossa, au Pélion, à l'Olympe, aux belles vallées de la Thessalie, à Daphné même, sans ses temples de Jupiter Olympien et d'Apollon Pythien.» Ce lieu, que les Arabes modernes ont nommé Bab, n'a rien perdu de ses avantages. Le géographe Abou'lfeda (tab. Syriæ, p. 129, édit. Koehler), en parle de manière à justifier les éloges de Julien.—S.-M.

[92] Ville grande et peuplée, μεγάλην καὶ πολυάνθρωπον πόλιν, dit Libanius.—S.-M.

[93] La distance était plus considérable. La table de Peutinger nous fait voir qu'il y avait trois petites stations entre Batné ou Bannis et Hiérapolis. D'abord quinze milles de Batné à Thiltauri, puis douze milles jusqu'à Bathna, et enfin dix-huit milles de là à Hiérapolis; en tout quarante-cinq milles; ce qui fait environ quinze lieues. L'erreur est donc de moitié environ.—S.-M.

[94] Selon Zosime (l. 3, c. 12), Julien arriva le cinquième jour de sa marche à Hiérapolis, πέμπτῃ δὲ τὴν Ἱεράπολιν ἡμέρα καταλαβών. Cette indication est conforme à ce que l'empereur dit lui-même dans sa lettre à Libanius. Le premier jour après son départ d'Antioche, il arriva à Litarbes dans la Chalcidène. Le second à Bérhée, où il passa un jour entier. C'est donc le quatrième qu'il arriva à Batné, et le cinquième à Hiérapolis.—S.-M.

[95] Ἱερὸν ἀρχαῖον. Cette ville, déja métropole de l'Euphratèse, devait être encore recommandable à Julien, par d'autres titres: elle était, pour ainsi dire, le centre de toutes les superstitions syriennes; c'est là que la grande déesse des Syriens était révérée d'une manière particulière, et qu'elle recevait les hommages de presque tous les peuples de l'Orient. On peut à ce sujet voir le curieux Traité de Lucien sur cette divinité. La ville d'Hierapolis, presque ruinée maintenant, est nommée Manbedj par les Arabes. Les Syriens l'appelaient Maboug; elle a été aussi nommée quelquefois par les Grecs Bambyce (Strab., l. 17, p. 748 et 751.). C'est sans aucun doute une altération de sa dénomination syrienne.—S.-M.

[96] Il l'appelle θειοτάτος, très-divin.—S.-M.

[97] Hiérapolis n'était pas sur l'Euphrate, mais à une petite distance de ce fleuve, comme nous l'apprend Lucien (de Dea Syria, t. 3, p. 451, ed. Hemsters.). Cet intervalle était cependant de vingt-quatre milles romains, ou d'environ huit lieues, comme on le voit dans la table de Peutinger. Gibbon se trompe donc en disant (t. 4, p. 474), qu'elle était presque sur les bords de l'Euphrate. On traversait ce fleuve dans un endroit nommé Zeugma, c'est-à-dire le pont. C'était là le passage militaire de l'Euphrate pour les troupes envoyées d'Antioche contre les Perses. Ce lieu, où il ne se trouve plus que des ruines, fut nommé par les Arabes dans le moyen âge Djisr-Manbedj ou simplement Djisr (le Pont) ce qui est la traduction du grec. Le savant d'Anville s'est trompé en plaçant la situation de l'antique Zeugma à Roum-kalaah, fort sur l'Euphrate, très-loin au nord d'Hiérapolis et sur une route différente (D'Anville, l'Euphr. et le Tigre, p. 7 et 8). Je suis entré dans de grands détails sur la géographie de ces régions et de l'ancienne Syrie en général, dans une Histoire de Palmyre que je fais imprimer en ce moment à l'Imprimerie royale. Faute de connaissances positives sur la géographie de ce pays, tous les interprètes des auteurs anciens qui ont parlé des opérations de Julien pendant son séjour à Hiérapolis, l'ont fait d'une manière obscure, et comme si cette ville avait été située sur l'Euphrate.—S.-M.

[98] On apprend de Zosime qu'un général nommé Hiérius fut chargé du commandement de tous ces bâtiments de transport. Selon la chronique de Jean Malala (part. 2, p. 17), Julien avait fait fabriquer à Samosate des bâtiments de charge, πλοῖα, les uns en bois, διὰ ξύλων, les autres en cuir, διὰ βυρσῶν. Il avait tiré ce renseignement d'un auteur qui nous est entièrement inconnu d'ailleurs, d'un certain Magnus de Carrhes, Μάγνος ὁ Κaῤῥηνὸς, qui avait accompagné Julien dans son expédition.—S.-M.

[99] Julien dans sa lettre se contente de dire qu'il les fit prévenir de venir, s'ils le voulaient, ὑπομιμνήσκων αὐτοὺς ἥκειν, εἰ βούλοιντο.—S.-M.

IV.

Il passe l'Euphrate.

Amm. l. 23, c. 2.

[Ζοs. l. 3, c. 12.]

Theod. l. 3, c. 26.

Soz. l. 6, c. 1.

Ayant passé l'Euphrate sur un pont de bateaux[100], avant que les ennemis fussent avertis de sa marche, il vint à la ville de Batné en Osrhoène, de même nom que celle de Syrie[101].—[Un malheur assez semblable à celui qui l'avait déjà alarmé en entrant dans Hiérapolis, vint lui inspirer de nouvelles terreurs dans cette ville. Cinquante des hommes employés au service de l'armée y furent étouffés par la chute d'une meule de paille, qui était très-élevée, selon l'usage du pays. Il en conçut de sinistres craintes sur le succès de son expédition.] On laissa sur la gauche Édesse[102]: le christianisme y florissait, c'était assez pour en éloigner Julien.

[100] Navali ponte. Le pont de Zeugma avait sans doute été détruit pendant les guerres contre les Perses, pour les empêcher de passer l'Euphrate, et de pénétrer dans la Syrie. Outre son armée, Ammien Marcellin remarque que Julien passa le fleuve avec des troupes auxiliaires de Scythes, c'est-à-dire de Goths, cum exercitu et Scytharum auxiliis.—S.-M.

[101] Cette ville, qu'Ammien Marcellin qualifie de municipale, municipium, est appelée une petite ville, πολίχνιον, par Zosime et par Procope (de bell. Pers. l. 2, c. 12). C'est sans doute à une situation semblable qu'elle devait l'identité de son nom avec la Batné de la Cyrrhestique dont il a déja été parlé. Pour la distinguer des autres localités du même nom, on l'appelait en syriaque Bathnan di Saroug ou Batné de Saroug, du nom du pays où elle se trouvait. Ils l'appelaient aussi simplement Saroug; les Arabes l'ont nommée Saroudj. Voyez Assemani, Bibl. orient. t. 1, p. 284.—S.-M.

[102] Zosime (l. 3, c. 12), rapporte précisément le contraire. Selon lui, tout le peuple d'Édesse, Ἐδεσσηνοὶ πανδημεὶ, vint à sa rencontre jusqu'à Batné avec une couronne, l'invitant à visiter leur ville. Julien, selon lui, accéda à leur désir, et vint à Édesse, d'où il se rendit à Carrhes, ἐπιϛὰς τῇ πόλει, ... ἐπὶ Κάῤῥας ἐβάδιζε. C'est Sozomène et Théodoret qui prétendent que Julien évita de passer par Édesse, qu'il laissa sur la gauche. Il est à remarquer qu'Ammien Marcellin semble être de leur avis; car il dit, l. 23, c. 3, que Julien partit affligé de Batné, et se rendit promptement à Carrhes; mæstus exinde digressus venit cursu propero Carras.—S.-M.

V.

Julien à Carrhes.

Amm. l. 23, c. 3.

Theod. l. 3, c. 26.

Soz. l. 6, c. 1.

Zos. l. 3, c. 12 et 13, et l. 4, c. 4.

Spart. in Caracalla.

[Eckhel, Doct. num. vet. t. 3, p. 506-510.]

Etant arrivé à Carrhes[103], célèbre par la défaite de Crassus[104], il s'y arrêta quelques jours. En cette ville était un temple de la lune, adorée sous le nom de dieu Lunus. Ces peuples par une idée bizarre avaient changé le sexe attribué partout ailleurs à cette divinité. Il y avait selon eux une malédiction attachée à ceux qui adoraient la lune comme déesse: ils vivaient, disaient-ils, dans un perpétuel esclavage, toujours asservis aux caprices de leurs femmes[105]. L'empereur n'oublia pas de visiter ce temple. On dit qu'après le sacrifice, s'étant enfermé seul avec Procope son parent, il lui remit un manteau de pourpre, avec ordre de s'en revêtir et de prendre la qualité d'empereur, supposé qu'il pérît dans la guerre de Perse. Théodoret copié par d'autres auteurs chrétiens attribue en cette occasion à Julien une action tout-à-fait horrible. Il rapporte qu'au sortir du temple, ce prince en fit fermer les portes, et que les ayant scellées de son sceau, il y plaça une garde de soldats qui ne devait être levée qu'à son retour; qu'ensuite, à la nouvelle de sa mort, lorsqu'on entra dans le temple on y trouva une femme suspendue par les cheveux, les bras étendus, le ventre ouvert, Julien ayant cherché dans ses entrailles des signes de sa victoire. Sozomène, d'ailleurs assez crédule, et contemporain de Théodoret, n'a pas adopté ce récit. On n'en trouve rien dans saint Grégoire de Nazianze, qui, dans les reproches de cruauté qu'il lance avec tant de force contre Julien, n'aurait eu garde de passer sous silence un fait si atroce.

[103] Cette ville, située assez loin au midi d'Édesse, est nommée par les Orientaux Harran ou Kharran. On trouve cette dénomination dans Josèphe (Ant. Jud. l. 1, c. 7 et 19. Χαῤῥὰν). Elle se représente sur une médaille inédite de la collection de feu M. Tochon, de l'Académie des Inscriptions, où on lit ΧΑΡΡΑΝ. Selon Étienne de Byzance, elle était arrosée par le fleuve Carra. Elle séparait, dit Zosime, les Romains des Assyriens: Ἡ πόλις διορίζει Ῥωμαίους καὶ Ἀσσυρίους. C'est sans doute de son territoire qu'il veut parler; car la domination romaine s'étendait bien au-delà de cette ville.—S.-M.

[104] Carrhæ, clade Crassi nobiles, dit Pline (l. 5, c. 24). En mentionnant cette ville, les écrivains latins manquaient rarement de rappeler le désastre de Crassus. Ainsi Lucain, Phars. l. 1, v. 104:

.........miserando funere Crassus
Assyrias Latio maculavit sanguine Carras.

et Ammien Marcellin, l. 23, c. 3, Carras, antiquum oppidum, Crassorum et Romani exercitus ærumnis insigne.—S.-M.

[105] Beaucoup d'auteurs ont traité du culte de la lune à Carrhes. Cette ville se distingua toujours par son attachement pour le paganisme; les empereurs ne purent jamais l'y détruire. Il y subsistait encore, lorsqu'elle passa, au septième siècle, sous la domination des Arabes. Les partisans de l'ancien culte connus des auteurs arabes sous les noms de Harraniens on de Sabéens, y étaient en très-grand nombre; ils furent protégés par les conquérants arabes, qui leur accordèrent la faculté d'être gouvernés par des chefs de leur nation. Aux huitième, neuvième et dixième siècles, ils étaient dans un état très-prospère; les sciences étaient très-cultivées parmi eux; ils produisirent un grand nombre d'écrivains distingués, souvent cités dans les ouvrages syriaques et arabes. Ces sectaires ont prolongé leur existence jusqu'à une époque très-rapprochée de nous, et il n'est pas sûr qu'il n'en subsiste pas encore actuellement dans la Mésopotamie des restes très-considérables.—S.-M.

VI.

Il dispose tout pour sa marche.

Amm. l. 23, c. 3.

Liban. or. 10, t. 2, p.312.

Zos. l. 3, c. 12 et 13.

Soz. l. 6, c. 1.

Chrysost. de Sto Babyla, contra Jul. et Gent. t. 2, p. 575.

La nuit du 18 au 19 de mars, Julien fut fort agité par des songes fâcheux. A son réveil, ayant consulté les interprètes de songes qu'il menait à sa suite, il jugea que le jour suivant allait être signalé par quelque événement funeste. Le jour se passa sans accident; mais la superstition trouva bientôt de quoi autoriser ses rêveries. On apprit quelque temps après que, cette nuit-là même, le feu avait pris dans Rome au temple d'Apollon Palatin, et que sans un prompt secours les oracles des Sibylles auraient été la proie des flammes. Il y avait deux grandes routes pour aller en Perse: l'une à gauche par Nisibe et l'Adiabène, en traversant le Tigre;[106] l'autre à droite par l'Assyrie, le long de l'Euphrate[107]. On appelait alors Assyrie la partie méridionale de la Mésopotamie qui obéissait aux Perses. Julien préféra cette dernière route. Pendant qu'il disposait tout pour son départ, on vint lui annoncer qu'un corps de cavalerie ennemie, ayant forcé les passages, ravageait les environs de Nisibe. L'alarme se répandit dans le camp; mais on apprit bientôt que ce n'étaient que des coureurs, et qu'ils s'étaient retirés après avoir fait quelque pillage. Pour mettre le pays à couvert de ces insultes, il détacha de son armée trente mille[108] hommes sous le commandement de Procope et du comte Sébastien[109]. Ces généraux avaient ordre de veiller à la sûreté de la Mésopotamie, jusqu'à ce que l'empereur eût pénétré dans la Perse; de se réunir ensuite à Arsace, et de venir avec ce prince par la Corduène, la Moxoène[110] et les frontières de la Médie, rejoindre Julien au-delà du Tigre[111]. Il écrivit en même temps au roi d'Arménie une lettre pleine de vanité, se relevant beaucoup lui-même, taxant Constance de lâcheté et d'impiété, menaçant Arsace, et comme il savait que ce prince était chrétien: N'espérez pas, lui disait-il, que votre Dieu puisse vous défendre, si vous négligez de m'obéir[112]. Étant sur le point de partir, il monta sur un lieu élevé pour jouir du spectacle de son armée: c'était la plus belle et la plus nombreuse qu'aucun empereur eût conduite contre les Perses. Elle était composée de soixante-cinq mille hommes. Ayant remarqué parmi les bagages un grand nombre de chameaux chargés, il demanda ce qu'ils portaient. On lui répondit que c'étaient des liqueurs et des vins de plusieurs sortes: Arrêtez-les ici, dit-il aussitôt, je ne veux pas que ces sources de volupté suivent mon armée; un soldat ne doit boire que le vin qu'il s'est procuré par son épée. Je ne suis moi-même qu'un soldat, et je ne prétends pas être mieux traité que le dernier de mes troupes.

[106] Τῆς μὲν, διὰ τοῦ ποταμοῦ Τίγρητος καὶ πόλεως Νισίβιος, ταῖς Ἀδιαβηνῆς σατραπείαις ἐκβαλλούσης. Zos., l. 3. c. 12. «L'un, par le Tigre et la ville de Nisibe, conduisait aux satrapies Adiabéniques.» Aucun des interprètes de Zosime, ni des savants qui se sont occupés de l'histoire de cette époque, n'a fait attention aux expressions de cet historien. Par les satrapies de l'Adiabène, Zosime veut désigner toutes les petites souverainetés, situées sur les bords du Tigre et dans les montagnes des Curdes qui séparaient le royaume de Perse, de celui d'Arménie. Nous savons par les actes des martyrs syriens, composés par Marouta et publiés par Assemani, que l'Adiabène formait alors un royaume particulier; ces actes font connaître un souverain de cette région appelé Ardeschir (t. 1, p. 99 et 153), qui était grand persécuteur des chrétiens. Les Grecs et les Romains nomment Jovinianus ou Junius satrape de la Gordyène. Les auteurs arméniens placent du même côté les principautés des Reschdouniens, des Ardzrouniens, des Andsevatsiens, de l'Arzanêne, de la Moxoène et une multitude d'autres. C'est à tous ces petits états que s'appliquent sans aucun doute les expressions de Zosime et le nom de satrapies de l'Adiabène.—S.-M.

[107] Τῆς δέ, διὰ τοῦ Εὐφράτου καὶ τοῦ Κιρκησίου, «l'autre par l'Euphrate et Circésium,» dit Zosime.—S.-M.

[108] C'est Ammien Marcellin qui porte à trente mille hommes la force de ce corps. Selon Zosime, elle n'était que de dix-huit mille hommes. Sozomène compte vingt mille hommes, ce qui est d'accord avec Libanius. Il est à remarquer que le traducteur latin de ce dernier a mis dans sa version trente mille. Le texte offre cependant μυρίαδας δύο. Dans la Chronique de Malala (part. 2, p. 17.), cette armée n'est portée qu'à seize mille hommes.—S.-M.

[109] C'était un manichéen, autrefois duc d'Égypte, Sebastiano Comite ex Duce Ægypti, dit Ammien Marcellin. Il en a déja été question, liv. IX, § 3 et suiv. C'est lui qui avait été chargé par Constance d'appuyer l'arien George dans ses mesures contre les catholiques. Il était fils d'Antiphilus; il avait reçu des leçons de Libanius, qui l'aimait beaucoup. On trouve plusieurs lettres qui lui sont adressées dans le recueil de ce sophiste.—S.-M.

[110] La Moxoène, est sans aucun doute, la province de l'Arménie méridionale, au milieu des montagnes des Curdes, appelée par les Arméniens Mog. Elle formait une des quinze grandes divisions de l'Arménie; sa position était à l'οrient du Tigre, au nord de la ville de Ninive. D'Anville s'est trompé en la plaçant sur les bords de l'Euphrate septentrional, dans le pays actuellement nommé Mousch. Il a été trompé par une apparente ressemblance de nom. Voyez sur ce point géographique, mes Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, t. 1, p. 174.—S.-M.

[111] Julien leur avait ordonné en outre, après avoir opéré leur jonction avec le roi d'Arménie, de ravager une province fertile de la Médie, nommée Chiliocome par Ammien Marcellin, et de traverser rapidement les autres parties de ce pays; ce n'était qu'après cette opération qu'ils devaient se rendre dans l'Assyrie. Mandabatque eis, ut si fieri potiùs posset, regi sociarentur Arsaci: cumque eo per Corduenam et Moxoenam, Chiliocomo uberi Mediæ tractu, partibusque aliis præstricto cursu vastatis, apud Assyrios adhuc agenti sibi concurrerent. Amm. Marc. l. 23, c. 3. J'ignore quelle était la situation de ce pays de Chiliocome, dont il est encore question dans Ammien Marcellin, l. 24, c. 8; dans ce dernier endroit, il le place auprès de la Corduène: Chiliocomum propè Corduenum sitam; ce n'en est pas assez pour fixer sa véritable position. Je soupçonne que ce pays pourrait bien être la portion de l'Atropatène, baignée par le lac d'Ourmi, appelée par les anciens Mantiane, du côté de Tauriz. Ce pays dépendant du Vaspourakan, se nommait Margasdan en arménien, c'est-à-dire, pays de plaine. Chiliocome, ou les mille bourgs, doit être la traduction grecque d'un nom national qui avait le même sens. Il la devait sans doute à son extrême population.—S.-M.

[112] C'est l'historien ecclésiastique Sozomène (l. 6, c. 1.), qui nous donne la substance de cette lettre, si conforme dans son esprit avec celle qui a été retrouvée par Muratori, et dont nous avons parlé ci-devant, p. 37, liv. XIII, § 31.—S.-M.

VII.

Il arrive à Callinicus.

On avait préparé des étapes sur les deux routes pour tenir les Perses dans l'incertitude. Ayant fait une fausse marche du coté du Tigre, il tourna sur la droite; et après avoir passé une nuit sous des tentes, comme il s'était fait amener son cheval qu'on nommait le Babylonien, cet animal frappé d'une douleur soudaine s'abattit tout-à-coup, et se roulant à terre, mit son harnais en pièces. Julien s'écria avec joie: C'est Babylone qui tombe, dépouillée de tous ses ornements. Ses officiers applaudissent: on fait des sacrifices pour confirmer ce bon présage; et l'on arrive sur le soir au château de Davana[113], où une rivière nommée Bélias[114] prenait sa source pour s'aller jeter dans l'Euphrate. Le 27 de mars l'armée entra dans Callinicus, place forte et commerçante[115]. Julien y pratiqua les mêmes cérémonies qui étaient en usage à Rome ce jour-là en l'honneur de Cybèle. Le lendemain on campa sur les bords de l'Euphrate, qui devient fort large en cet endroit par l'abondance des eaux qui s'y rendent. Ce fut là que plusieurs princes sarrasins[116] vinrent lui rendre hommage comme au maître du monde et à leur souverain, lui offrant une couronne d'or. Pendant que l'empereur leur donnait audience, on vit passer en pompeux appareil à la vue du camp la flotte commandée par le tribun Constantianus et par le comte Lucillianus. Toute la largeur du fleuve était couverte de mille bâtiments[117], chargés de vivres, d'armes et de machines: sans compter cinquante vaisseaux armés en guerre, et autant de grosses barques, propres à établir des ponts pour le passage de l'armée.

[113] Ce château qu'Ammien Marcellin qualifie de Castra præsidiaria, faisait partie d'une chaîne de postes destinés à défendre l'approche de l'Euphrate. Julien suivit cette ligne pour se rendre à Callinicus sur ce fleuve; c'est ce qui résulte de ces paroles de Zosime (l. 3, c. 13), ἐξορμήσας δ' ἐκ Καῤῥῶν, καὶ τὰ ἐν μέσῳ διαδραμὼν φρούρια μέχρι Καλλινίκου: «Étant sorti de Carrhes et traversant les forts placés dans l'intervalle jusqu'à Callinicus, etc.» Le château de Davana est nommé Dabana dans la Notice de l'empire, qui y met une garnison de cavaliers Maures, armés à la façon des Illyriens, equites Mauri Illyriciani, et par Procope (de ædif. l. 2, c. 4) Dabanas. Les auteurs syriens appellent cette forteresse Dahbana. Voyez Assemani, Bibl. or. t. 1, p. 181.—S.-M.

[114] Ce petit fleuve est nommé par d'autres auteurs Bilecha, Bilicha ou Balicha. Il se jette dans l'Euphrate à Callinicus. Les auteurs arabes en parlent sous le nom de Balikh.—S.-M.

[115] Munimentum robustum, et commercandi opimitate gratissimum. Amm. Marc. l. 23, c. 3. Cette ville fut appelée Rakkah par les Arabes. Elle occupait de leur temps les deux rives de l'Euphrate. La partie à droite vers la Syrie avait le nom particulier de Rafikah. Selon l'auteur de la Chronique Paschale (p. 175), elle fut bâtie par le roi de Syrie, Séleucus Callinicus, après avoir vaincu, à ce qu'on croit, dans son voisinage, son frère Antiochus Hiérax. Le même auteur l'appelle Callinicopolis, Καλλινικόυπολις; mais il paraît que le nom de son fondateur a prévalu. Elle fut appelée dans la suite Léontopolis. Je suis entré dans de grands détails au sujet de cette ville commerçante, dans mon Histoire de Palmyre.—S.-M.