Les indigènes mangent cette tomate crue ou cuite, et, dans ce dernier cas, elle leur sert surtout à assaisonner leur riz. Nous avons souvent, au cours de nos voyages, mangé de ce riz ainsi préparé, et nous l’avons toujours trouvé plus savoureux. Cette espèce tient, par sa tige, ses feuilles et ses fleurs, au groupe Melongena du genre Solanum.
Il existe encore dans toute cette région une solanée qui donne de magnifiques petits fruits rouges de la grosseur d’une cerise et que l’on trouve en abondance sur tous les marchés du Soudan. C’est la tomate cerise. Elle croît partout en grande quantité, et, dans beaucoup de villages, elle tapisse les clôtures en bambous des jardins. Son port est absolument le même que celui de nos tomates des climats tempérés. Sa feuille et sa fleur ont les mêmes caractères. Elle se développe spontanément et n’a besoin d’aucune culture. Les indigènes la mangent crue, ou bien s’en servent comme condiment. Son goût aigrelet et rafraîchissant la fait rechercher des Européens, et il n’est pas de poste où elle ne paraisse, chaque jour, régulièrement sur la table. On la mange comme hors-d’œuvre avec ou sans sel, ou bien en salade, ou bien en omelette. Elle entre également dans la composition d’un excellent potage.
Nous croyons, à ce sujet, devoir mentionner ici combien dans les pays chauds notre tomate d’Europe dégénère, afin de bien faire ressortir que ce fruit, tel que nous l’obtenons, n’est absolument qu’un produit de la culture. La première année, les plantations donnent un fruit absolument identique quant à la forme, à la grosseur, au goût et à la couleur, à notre tomate. Si on sème, l’année suivante, les graines récoltées sur place, on n’obtient plus qu’une tomate de la grosseur d’une noix au plus et dont la forme, au lieu d’être discoïde, est devenue parfaitement oblongue. L’acidité est moins prononcée aussi. Semons des graines de cette dernière récolte, et nous n’avons plus alors que la tomate cerise. Quels que soient les procédés de culture que l’on emploie, c’est à cet inévitable résultat que l’on arrive toujours fatalement. Nul doute que le climat et la nature du sol n’influent sur ces transformations rapides. Deux années suffisent pour ramener la plante améliorée par la culture à l’échantillon origine. Nous avons observé le fait sur bien d’autres végétaux, et nous sommes persuadé que, sous les climats tropicaux, tout ce qui vit et se cultive sous les climats tempérés ne tarde pas à s’étioler et à dégénérer. Le règne végétal suit en cela les mêmes règles que le règne animal.
Oignon. — Cette plante potagère est surtout cultivée par les peuples de race mandingue. On n’en trouve que rarement et en très petite quantité dans les villages de race peulhe. Autour des villages bambaras et malinkés, on trouve bon nombre de petits carrés de jardins ensemencés avec soin. On choisit, de préférence, une terre riche en humus. Elle est proprement préparée et on n’y voit jamais le moindre brin d’herbe. Les semis sont faits avec la plus grande régularité et chaque pied distant de son voisin de 25 centimètres. Plantés vers la fin de l’hivernage, en octobre, la récolte se fait vers la fin de décembre. Chaque jour, les femmes et les enfants, à l’aide de calebasses, procèdent à l’arrosage. Ils se servent de ce légume pour assaisonner leur couscouss. L’oignon du Soudan est bien plus petit que celui de nos climats tempérés. La grosseur est à peu près celle d’une noix. La saveur est excessivement sucrée, et il est très recherché par l’Européen qui s’égare dans ces contrées. Avec les queues, on assaisonne les omelettes, les sauces, et les bulbes sont mangés en salade ou comme condiments. C’est pour l’estomac de l’Européen, délabré par le climat et la mauvaise alimentation, un des meilleurs excitants de l’appétit et surtout le plus inoffensif.
Le Manioc (Manihot edulis, H. Bn.) est assez rare dans le bassin de la Gambie. On ne le trouve guère que dans les régions les plus méridionales. La variété à laquelle il appartient est le manioc doux. Les maniocs vénéneux y sont relativement rares. Les indigènes le plantent par bouture, chaque année, au commencement de la saison des pluies. Les tubercules sont bons à manger vers la fin de février. La tige vit plusieurs années, mais elle se dessèche pendant l’hivernage. Les tubercules, au contraire, se conservent parfaitement dans la terre pendant toute la saison sèche, et émettent de nombreux rameaux qui se flétrissent à leur tour. Mais les tubercules de deux ou trois ans deviennent durs et coriaces. C’est pourquoi il est préférable, pour la consommation, de les cueillir chaque année et de multiplier la plante par boutures. Les indigènes mangent le manioc bouilli et mélangé à leur couscouss ou simplement cuit sous la cendre. Dans tous les jardins de nos postes, il est cultivé avec succès. Ses tubercules sont d’excellents légumes pour les potages, et je me souviens avoir mangé à Kita des galettes frites à la poêle et faites avec de la farine de manioc, du sucre et des jaunes d’œufs. Elles étaient absolument savoureuses et n’auraient été déplacées dans aucune de nos meilleures pâtisseries. On sait combien le tubercule du manioc ordinaire (M. edulis, Plum.) est vénéneux, et quelle est la préparation qu’il faut lui faire subir pour le rendre inoffensif. Il est connu que, dans le manioc doux, le principe nuisible est très peu abondant et que la cuisson suffit pour le faire disparaître. On ne saurait en nier l’existence, car les animaux eux-mêmes sont incommodés s’ils mangent simplement les feuilles, et meurent empoisonnés s’ils boivent le suc extrait du tubercule. Le manioc appartient à la famille des euphorbiacées. Il affectionne surtout les climats pluvieux et est précieux par ce seul fait que son tubercule se conserve longtemps dans la terre. Quant à l’aliment qu’il donne, il se digère facilement, est très rafraîchissant, mais possède peu de principes nutritifs.
L’Igname (Dioscorea alata, Plum.), de la famille des dioscorées (monocotylédones) est peu cultivée. La variété que l’on rencontre donne un tubercule ovoïde, aplati, de couleur noirâtre, en général, peu apprécié des indigènes. Quoi qu’il en soit, cette plante alimentaire prospère à merveille dans toute la région sud du bassin de la Gambie.
Les Courges et Calebasses sont partout cultivées en grande abondance dans tous les villages. Les courges sont généralement semées au pied des cases au début de la saison des pluies. Elles rampent sur les toits qui, en peu de temps, finissent par disparaître complètement sous leurs larges feuilles. Les fruits sont comestibles et cueillis au commencement de la saison sèche, vers la fin d’octobre. Il en existe un grand nombre de variétés ; la plus commune, le Lagenaria vulgaris, Ser., sert à faire des vases et des bouteilles. Les indigènes connaissent les propriétés thérapeutiques des graines de courges et les utilisent, dans certaines régions, pour expulser le ténia, qui y est très commun.
Le Calebassier (Crescentia Cujete, L.) est, au contraire, cultivé en pleine terre dans les lougans. Son fruit est comestible et sa coquille, coupée en deux, sert de vase et d’ustensile de ménage.
Le Gombo (Hibiscus esculentus, L.), de la famille des malvacées, se cultive surtout dans les jardins. C’est une plante annuelle qui atteint de grandes dimensions. Elle aime les terrains humides et riches en humus. On la sème vers le commencement de juillet et ses fruits sont cueillis et mangés au commencement de la saison sèche. Dès que les pluies ont cessé, la plante se dessèche rapidement et meurt. Les graines germent très rapidement et, en trois mois, le développement est complet. Les fruits sont oblongs et ont environ 10 centimètres de longueur sur 3 ou 4 de largeur. La coque porte des côtes très marquées suivant lesquelles elle s’ouvre quand elle est sèche. Elle est très pointue au sommet et couverte de poils. On mange les fruits quand ils sont encore jeunes. Si alors on en sectionne un transversalement, on trouve les graines noyées dans une pulpe blanchâtre, visqueuse. A la cuisson, cette pulpe se transforme en une sorte de mucilage peu savoureux. Elle disparaît quand le fruit est sec. Les indigènes mangent le gombo bouilli avec du riz, du couscouss, de la viande ou du poisson. Cuit à l’eau et assaisonné ensuite à froid, à l’huile et au vinaigre, on en fait une salade qui n’est pas dédaignée des Européens.
Dans cette catégorie de plantes, nous citerons pour mémoire l’arachide (Arachis hypogæa, L.) dont les graines constituent un précieux aliment. Dans le cours de ce mémoire, nous ferons de ce végétal une étude aussi approfondie que possible.
Le M’Bolon-M’Bolon est une petite plante herbacée de la famille des légumineuses, qui croît dans le Tenda, le Dentilia, le Konkodougou, le Diébédougou, etc., et dont les indigènes utilisent les feuilles et les jeunes pousses comme condiments. Elle peut atteindre au maximum 30 à 40 centimètres de hauteur. Tige herbacée dont la grosseur ne dépasse jamais celle du petit doigt. Feuilles lancéolées, longues d’environ 4 centimètres. Leur face supérieure est vert pâle, lisse ; leur face inférieure, blanchâtre et légèrement rugueuse. Si on écrase entre les doigts une de ces feuilles, elle exhale une odeur vireuse très prononcée. Leur saveur est légèrement acidulée. Le fruit est une gousse à valves excessivement convexes et qui se dessèchent très rapidement. Ces valves sont transparentes et, à leur charnière, viennent s’insérer les graines très nombreuses, petites, ressemblant à celles du radis. Elles se détachent très facilement de leur point d’insertion et sont presque toujours, de ce fait, libres dans la gousse.
Les indigènes du Tenda, du Diébédougou et du Konkodougou font bouillir les feuilles du m’bolon-m’bolon, les réduisent en pâte qu’ils mangent avec leur couscouss ou bien s’en servent pour fabriquer une sorte de sauce verdâtre dans laquelle ils trempent leur poignée de couscouss, ou de riz avant de la manger. Le goût de ce condiment rappellerait un peu celui des épinards. Il est cependant moins fade.
Parmi les arbres fruitiers, on remarquera tout particulièrement les Dattiers, Papayers, Bananiers, Citronniers, Orangers. Ces végétaux sont trop connus pour que nous en parlions plus longuement. De même, nous ne citerons que pour mémoire : le Karité, le Laré ou Saba, le Baobab dont nous ferons dans les chapitres suivants une description aussi complète que possible, et le Kola qui ne se rencontre pas dans ces régions, mais dont les noix y sont importées de Sierra-Leone et de Konakry et consommées en grande quantité par les indigènes. Nous ne nous occuperons ici que du Nété, du N’taba, du Dougoura, du Seno, du Cantacoula et de la vigne du Soudan dont l’histoire botanique est encore peu connue.
Le Nété ou Néré (Parkia biglobosa, H. Benth.) est une belle légumineuse de la tribu des Parkiées. On la trouve en grande quantité dans le Bambouck, le Bélédougou et la Haute-Gambie. Il est facile de la reconnaître à ses feuilles profondément découpées, qui ressemblent à s’y méprendre à celles de certaines de nos fougères, et à ses fleurs d’un beau rouge foncé et disposées en forme de boule à l’extrémité des jeunes rameaux. Son fruit est une gousse d’une belle dimension en tout semblable à nos plus beaux haricots. Il contient une douzaine de graines entourées d’une pulpe jaune relativement assez compacte et abondante. Cette pulpe est très parfumée. Sèche, elle forme une sorte de farine que les indigènes mangent volontiers pendant la disette. Les fruits poussent au nombre de huit ou dix au maximum à l’extrémité des jeunes rameaux. Ce végétal fleurit de juin à août et ses fruits ne sont guère comestibles avant le mois de mars de l’année suivante. Son bois est généralement peu employé.
N’taba. Le N’taba, que les Ouolofs appellent encore N’Dimb, est une Malvoïdée de la famille des Sterculiacées. C’est le Sterculia cordifolia, Cav. ou Kola cordifolia, Rob. Brown, ainsi nommé parce que ses feuilles sont en forme de cœur. C’est un des plus beaux végétaux de l’Afrique tropicale. On le reconnaît aisément à son tronc énorme, à ses feuilles excessivement larges et à son fruit absolument caractéristique. Ce fruit, qui vient à l’extrémité des jeunes rameaux, la forme d’une gousse volumineuse, dont les valves charnues s’ouvrent à la pression par son arête convexe. Son extrémité libre est munie d’une sorte d’appendice charnu en forme d’aiguillon de 0m06 environ de longueur. Quand il est mûr, il a une couleur rouge clair qui ne peut laisser aucun doute. Il renferme une douzaine de graines polyédriques noyées dans une pulpe jaunâtre, savoureuse et excessivement parfumée. C’est un des meilleurs desserts que j’aie rencontrés au Soudan, et souvent nous nous en sommes régalés. Les fruits sont accouplés au nombre de trois, cinq ou sept en faisceaux et adhèrent fortement au pédoncule et à la tige qui les porte. Ils tombent rarement et, pour les cueillir, on est obligé de sectionner le rameau qui les porte.
Cet arbre acquiert des proportions gigantesques. Nous en avons vu dans le Ouli, le Sandougou, le Kantora, à Mac-Carthy, etc., etc., des spécimens vraiment remarquables. Dans ces régions, c’est l’arbre à palabres préféré dans tous les villages, et son épais feuillage est recherché pendant les heures chaudes de la journée.
Le n’taba habite, de préférence, les terres riches en humus et les terrains à latérite. On ne le trouve, pour ainsi dire, jamais sur les bords des marigots. Et, pourtant, il affectionne tout particulièrement les régions humides. Aussi est-il excessivement rare dans les régions sablonneuses et les steppes du Soudan. C’est surtout dans le sud de nos possessions qu’on le rencontre, de préférence, dans le Sandougou, le Ouli, le Konkodougou, le sud du Diébédougou, le Damantan, le Niocolo, le pays des Coniaguiés et des Bassarés, etc., etc. Il se prête cependant assez volontiers à la culture dans des régions plus septentrionales. Ainsi, à Bammako, notre excellent ami M. le vétérinaire Körper a obtenu, à ce sujet, des résultats surprenants et a pu acclimater absolument ce végétal sur cette partie des bords du Niger. Il ne faut pas oublier que le n’taba est le congénère du kola. Il est donc permis d’espérer que l’on pourra arriver un jour à cultiver ce dernier végétal dans les régions où croît le premier.
Le n’taba est peu utilisé par les indigènes. Dès qu’ils sont mûrs, les fruits sont mangés avec avidité par les enfants. Dans certaines régions, à Missira (Sandougou) notamment, il m’a été dit que ces fruits étaient parfois employés avec succès contre certaines diarrhées rebelles. Je n’ai jamais eu à le constater.
Le n’taba, suivant les régions qu’il habite, fleurit du mois de janvier au mois de mars, et les fruits arrivent à maturité du commencement de juin à la fin de juillet. Il porte des feuilles pendant toute l’année. Il a été introduit à la Guyane (Maroni).
Dougoura. — Le dougoura est un bel arbre, qui atteint des proportions énormes, et qu’à la forme de sa graine j’ai cru reconnaître appartenir à la famille des Térébinthacées. Son tronc volumineux, droit, élancé, s’élève parfois à 6 ou 8 mètres de hauteur. Il émet à ce niveau des branches maîtresses énormes qui donnent elles-mêmes un grand nombre de rameaux. Son écorce est épaisse, profondément fendillée, et si on y pratique une incision intéressant toute son épaisseur, il en découle un suc blanc, laiteux, épais, poissant les doigts et exhalant une odeur prononcée de térébenthine. Son bois est blanc, dur, et parfois les indigènes s’en servent pour fabriquer des mortiers à couscouss. Ses feuilles, peu épaisses et peu touffues, sont d’un vert tendre, luisantes, et leur forme rappelle un peu celle de l’acacia de nos jardins. Je n’en ai jamais vu la fleur. Le fruit est des plus caractéristiques et permet de reconnaître de loin l’arbre qui le porte. Il croît à l’extrémité des jeunes rameaux. Sa forme et sa couleur rappellent celles du citron. Sa grosseur est celle du poing à peu près. Quand il est vert, il adhère fortement à la tige qui le porte. Il tombe à maturité complète et, sous les arbres, le sol en est parfois couvert, car il est excessivement abondant. Son épicarpe, relativement épais, laisse couler à l’incision une notable quantité de suc blanc, semblable à celui que l’on obtient en incisant le tronc, mais plus fluide. La membrane qui le recouvre est mince, luisante et de la couleur d’une peau de citron arrivé à maturité. Le sarcocarpe est formé par une pulpe abondante, d’un jaune clair, dans laquelle sont noyées les graines qu’entoure un spermoderme membraneux peu résistant. Cette pulpe, très savoureuse, est fort appréciée des indigènes et nous nous en sommes fréquemment régalé. Les graines sont volumineuses. Chaque fruit en contient dix ou douze au maximum. Elles ont la forme d’une grosse fève dont les cotylédons énormes se séparent aisément. Elles sont entourées d’une enveloppe brune qui se détache facilement lorsqu’elles sont restées quelques heures à l’air et au soleil. L’embryon, très volumineux, est très apparent. C’est une Burséracée dont il n’a pas été possible de faire la détermination exacte à cause de l’absence des fleurs. Ce fruit est très rafraîchissant et constitue une précieuse ressource pour les indigènes de ces régions qui, dans les temps de disette, en font une abondante consommation.
Séno. — Le séno (Bambara et Malinké) est un végétal sur lequel je ne saurais trop attirer l’attention de ceux qui sont appelés à voyager au Soudan français. C’est un arbuste de taille moyenne qui, par son port, son feuillage, ses fruits et ses fleurs, rappelle absolument une rosacée du genre Prunus. Jusqu’à ce jour, je l’avais considéré comme tel, n’ayant pu constater que ses caractères macroscopiques. Mais, après un examen attentif, M. Cornu, professeur au Muséum d’histoire naturelle de Paris, est arrivé à le déterminer exactement. C’est une Olacinée du genre Ximenia. M. le professeur Heckel, de la Faculté des sciences de Marseille, la rapproche du Ximenia americana et l’a nommée Ximenia Seno, D. C.
Ce végétal est assez commun au Soudan, surtout dans le Fouladougou, le pays de Kita, le Manding, le Bambouck, le Dentilia, le Konkodougou. Il croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus et dans l’interstice des rochers. Très rare sur les bords des marigots, il fait également défaut dans les terrains argileux. Cet arbuste atteint au plus 3 mètres de hauteur. Sa tige, rarement droite, est difforme, et son diamètre ne dépasse pas 10 centimètres. A sa partie supérieure, elle émet un grand nombre de rameaux, qui portent, en général, quelques dards acérés d’environ 3 centimètres au plus de longueur. Ce caractère n’est pas constant. Ces rameaux ne sont pas parfaitement cylindriques, ils sont plutôt polyédriques, et leur écorce, au bout de peu de temps, prend une teinte grisâtre caractéristique. Les feuilles sont simples, entières, généralement stipulées. Leur face supérieure est d’un beau vert foncé, et leur face inférieure est blanchâtre. Elles sont peu abondantes. La fleur est blanche, régulière, à cinq divisions, et croît à l’extrémité des jeunes rameaux. Les fruits ressemblent, à s’y méprendre, à la prune mirabelle. Ils sont moins allongés cependant et parfaitement sphériques. Ils sont presque toujours très abondants. Leur grosseur est celle d’une grosse noisette. Verts quand ils sont jeunes, ils sont d’un beau jaune doré quand ils sont arrivés à maturité. Tous ceux qui ont voyagé au Soudan les connaissent parfaitement. Ils possèdent une pulpe peu abondante, rafraîchissante, d’un goût aigrelet, légèrement aromatique et très agréable. Le noyau, très volumineux relativement à la grosseur du fruit, est d’un blanc bleuâtre ou jaunâtre. Il se laisse facilement broyer sous les dents et est complètement rempli par une amande d’un beau blanc nacré. Cette amande a un goût très agréable de laurier-cerise, mais il faut bien se garder de la manger. Elle contient, en effet, une proportion considérable d’acide cyanhydrique. L’ingestion de sept ou huit d’entre elles suffit pour provoquer de graves accidents toxiques. J’en ai eu un jour un exemple frappant sous les yeux. Dans le courant du mois d’avril 1888, je faisais route de Koundou à Kita avec M. le sous-lieutenant Fournier, de l’infanterie de marine, décédé l’année suivante à Bammako ; à peu près à mi-chemin de Koundou au village de Siguiféri, où nous devions faire étape, nous trouvâmes un magnifique séno absolument chargé de fruits arrivés à maturité complète. Nous en fîmes chacun une ample provision. J’en mangeai environ une quinzaine, mais sans absorber une seule amande. Mon compagnon, au contraire, que, par mégarde, je n’avais pas songé à avertir, en croqua une dizaine à peu près. Tout se passa bien jusqu’à Siguiféri, où nous arrivâmes deux heures après. Mais à peine étions-nous installés à notre campement qu’il se plaignit de nausées et de violentes coliques. Peu après, quatre heures environ après l’ingestion des fruits, diarrhée abondante, vomissements fréquents, pâleur du visage, sueurs profuses et froides, légère stupeur, grande fatigue générale. J’eus, de suite, l’explication de tous ces symptômes quand, sur ma demande, il m’eut avoué avoir mangé une dizaine d’amandes de séno. Vers cinq heures du soir, il se sentit un peu mieux et nous pûmes nous remettre en route. Mais ce ne fut que deux jours après qu’il fut complètement rétabli. Pendant tout ce laps de temps, il éprouva fréquemment de désagréables nausées et, surtout, une saveur persistante d’amandes amères qui l’écœurait et l’empêchait absolument de manger.
Cantacoula. — Le cantacoula est un arbuste qui a de grandes ressemblances, par son port et son fruit, avec l’oranger. D’après E. Heckel, ce serait une Rutacée aurantiacée qui se rapprocherait beaucoup des Feronia de l’Inde. Les plus beaux spécimens ne dépassent pas 2 à 3m50 de hauteur, et leur tronc à sa partie moyenne n’a pas plus de 10 à 15 centimètres de diamètre. Les feuilles, qui sont d’un vert pâle, rappellent par leur forme celles de l’oranger. Elles sont généralement rares et tombent dès les premières chaleurs. Les rameaux portent des dards acérés qui peuvent atteindre de 4 à 5 centimètres de longueur. Il fleurit vers la fin de septembre. Ses fleurs, blanches ou jaunes, sont situées à l’extrémité de petits rameaux et ne tombent guère que quinze ou vingt jours après leur éclosion. Le fruit qui les remplace a absolument la forme d’une orange, et sa couleur, quand il est mûr. Ce fruit possède une coque très épaisse et très résistante, dans laquelle sont noyées, au milieu d’une pulpe abondante, trente ou quarante graines de forme discoïde. Cette pulpe, excessivement acide, est légèrement et agréablement parfumée. Elle est précieuse pour le voyageur pendant les grandes chaleurs, car elle est excessivement rafraîchissante et désaltère celui qui en fait usage. Elle aurait, paraît-il, des vertus astringentes, et les indigènes l’utiliseraient contre certaines diarrhées rebelles. Le cantacoula croît, de préférence, dans les terrains pauvres en humus et surtout dans les terrains à roches ferrugineuses. Il affectionne tout particulièrement les plateaux rocheux et les versants dénudés des collines. Son fruit arrive à maturité complète à la fin de janvier et dans le courant de février. Il se détache difficilement, et, pour le cueillir, il faut couper le pédoncule à l’extrémité duquel il s’insère. Les indigènes utilisent sa coque pour en faire des tabatières et s’en servent pour fabriquer des récipients dans lesquels ils renferment des grains de cette espèce d’encens que l’on désigne sous le nom de Hammout, et sur lequel nous reviendrons plus loin.
Vigne du Soudan. — Ce végétal est très commun au Soudan. Je l’ai trouvé un peu partout, mais particulièrement aux environs de Kayes, à Koundou, à Niagassola, dans le Bondou, le Tiali, le Niéri, le Ouli, le Bélédougou, le ravin de Soknafi, non loin de Bammako. Nulle part il n’est cultivé et croît partout spontanément. Il affectionne particulièrement les terrains bas, humides et surtout les forêts les plus épaisses et dont le sol est le plus riche en humus. J’ai remarqué que les pieds qui croissaient sur les plateaux portaient rarement des fruits. Ils étaient brûlés par le soleil avant d’avoir produit, et n’arrivaient jamais à complet développement.
La vigne du Soudan ressemble beaucoup, comme port, aux vignes américaines et surtout aux espèces Othello et Hundinckton que l’on cultive actuellement en France, mais elle est loin d’atteindre les dimensions qu’elles acquièrent sous nos climats. C’est surtout par le feuillage qu’elle s’en rapproche le plus.
Elle fleurit vers la fin de juillet ou le commencement d’août ; ses fruits arrivent à maturité complète vers la fin d’octobre ou au commencement de novembre. Les grappes en sont généralement peu nombreuses et peu fournies. Nous avons souvent vu des pieds adultes qui n’en portaient aucune.
Jusqu’à ce jour on en a déterminé cinq espèces principales : les Vitis Lecardi, Durandi, Faidherbi, Chantini et Narydi. Les trois dernières sont les plus productives. Le Vitis Faidherbi donne un raisin jaunâtre et le Vitis Narydi un raisin très doré. Quant à l’espèce Lecardi, qui est surtout très commune sur les bords du Niger, elle produit un grain violet noirâtre, qui n’a que peu de saveur.
Les grains de toutes les espèces de vignes du Soudan sont petits. Leur grosseur ne dépasse pas celle d’un gros pois. La pulpe est peu abondante, et les graines très volumineuses. C’est, du reste, la caractéristique de la majeure partie des fruits non cultivés des pays chauds. Cette pulpe a légèrement le goût du raisin, et encore n’arrive-t-on à le découvrir qu’avec la plus grande bonne volonté. On a fait à ces végétaux une réputation qu’ils sont loin de mériter, et certains utopistes leur ont attribué une importance que, dans l’état actuel des choses, ils sont loin d’avoir. Peut-être arrivera-t-on, par la culture, à les améliorer et à en augmenter la production, mais bien des siècles s’écouleront encore avant qu’on ait pu en tirer un produit qui puisse rappeler de loin les vins de nos plus mauvais crus.
Il existe encore dans le bassin de la Gambie un grand nombre d’autres végétaux dont les fruits sont comestibles. Nous estimons qu’il serait fastidieux, dans cette revue rapide, d’en donner l’énumération et d’en faire la description. Aussi avons-nous cru ne devoir parler que des plus intéressants.
Il existe en Gambie de nombreuses espèces végétales qui pourraient être utilisées avantageusement par l’industrie du tannage. Nous citerons les principales.
L’Anacarde ou Acajou à pommes (Anacardium occidentale, L.), famille des Térébinthacées, est relativement rare dans ces régions. On ne le rencontre guère que dans le Konkodougou et le Niocolo. C’est un arbre de taille moyenne, qui croît généralement dans les terrains humides. Ses feuilles sont simples, ovales, obtuses au sommet. Ses fleurs sont disposées en panicules terminales ; leur corolle, plus longue que le calice, est à cinq divisions. Le fruit, qui est connu sous le nom de Noix d’acajou, est réniforme, à péricarpe coriace, creusé d’alvéoles remplies d’une huile visqueuse, noirâtre et caustique. Amande blanche, réniforme, huileuse, de saveur douce et agréable. La noix d’acajou est suspendue, par sa base plus renflée, à l’extrémité supérieure d’un corps charnu, piriforme, dû au développement anormal du réceptacle. Ce corps, nommé Pomme d’acajou, est sucré, acidulé, un peu âcre.
L’écorce de l’anacarde donne à l’incision une résine jaune et dure que l’on désigne sous le nom de Gomme d’anacarde. Les feuilles de ce végétal sont riches en tannin et pourraient être utilisées avec avantage pour préparer les peaux d’animaux.
Le Manguier (Mangifera indica, L., Mangifera domestica, Gærtn) appartient encore à la famille des Térébinthacées. Il est excessivement rare. D’après Avequin, l’amande de son fruit est très astringente et contient beaucoup d’acide gallique.
Le Rhus typhina, L., Térébinthacées, est beaucoup plus commun. C’est un beau végétal qui présente les caractères suivants : fleurs polygames ; calice à cinq divisions persistantes, cinq pétales ovales étalés ; cinq étamines à filets courts ; ovaire uniloculaire ; trois styles très courts. Le fruit est une drupe monosperme. L’écorce de cet arbre contient une grande quantité de tannin. Les feuilles et le fruit sont relativement moins riches. Les indigènes utilisent de préférence les feuilles et l’écorce.
L’écorce du Touloucouna (Carapa touloucouna, L., ou Carapa guyanensis, Guill.) contient également de notables proportions de tannin. Nous parlerons, du reste, plus loin plus longuement de cet intéressant végétal.
Nous n’insisterons pas davantage sur les végétaux que notre industrie pourrait utiliser pour le tannage. Il est facile, en effet, de se faire une idée à peu près exacte de la valeur de ces différentes essences, si on songe qu’avec les moyens si primitifs dont disposent les noirs, ils arrivent à fabriquer des cuirs d’une grande solidité et d’une souplesse remarquable.
Les plantes oléagineuses sont nombreuses et leurs graines riches en matières grasses. Nous citerons en première ligne l’arachide (Arachis hypogæa, L.). Elle appartient à la famille des Légumineuses césalpiniées. Elle est cultivée dans toute notre colonie du Sénégal et au Soudan français. Celles de la Gambie sont particulièrement recherchées et jouissent dans le commerce d’une faveur bien méritée. C’est une plante herbacée, radicante, annuelle, à tige et rameaux cylindriques, pubescents ; feuilles engainantes, composées de deux paires de folioles, inflorescence axillaire au cyme unipare, biflore, fleurs hermaphrodites, parfois polygames, subsessiles, calice gamosépale à cinq divisions et à préfloraison quinconciale ; corolle gamopétale, papilionacée ; 10 étamines monadelphes, l’antérieure stérile ; ovaire supère 3-4 sperme ; style long, pubescent à l’extrémité ; pas de stigmate ; ovules anatropes, ascendants ; fruit sec indéhiscent, testacé, porté à l’extrémité d’un long pédoncule porté à l’aisselle des feuilles ; embryon homotrope, à radicule infère ; cotylédons huileux. Après la fécondation, le pédicule floral s’allonge vers le sol et y fait pénétrer l’ovaire qui s’enfonce jusqu’à une profondeur de 5 à 8 centimètres, grossit et se transforme en une gousse un peu étranglée en son milieu ; cette gousse est longue de 25 à 30 millimètres et épaisse de 9 à 14. Elle est composée d’une coque blanche, mince, réticulée, contenant 1-4 semences rouge vineux au dehors, blanches au dedans, et d’un goût rappelant assez celui de la noisette.
Ces graines donnent une huile d’excellente qualité qui peut remplacer dans tous ses usages et sans inconvénient l’huile d’olives.
Depuis que le commerce des arachides a pris une extension considérable et telle que l’on peut dire qu’il est le plus important de la côte occidentale d’Afrique, les indigènes cultivent cette plante avec beaucoup plus de soin et sur une plus grande échelle. La production en augmente chaque année, et elle serait bien plus considérable encore si les procédés de culture n’étaient pas aussi primitifs.
L’arachide est une plante excessivement épuisante. Pour la cultiver, les indigènes fertilisent le sol en brûlant simplement les mauvaises herbes qu’ils ont d’abord coupées et laissées sécher sur place ; les femmes et les enfants bêchent alors légèrement le terrain, sèment les graines et les recouvrent de terre. Les semis se font de la fin juin au commencement d’août, et la récolte a lieu trois ou quatre mois après. Quand les gousses sont mûres, on arrache les pieds d’arachides qu’on laisse sécher au soleil, puis on sépare les gousses des feuilles et des tiges.
Les noirs utilisent l’arachide en maintes circonstances et de toutes façons. La graine constitue pour eux un aliment de premier ordre, soit fraîche, soit sèche, soit crue, soit torréfiée. Ils en extraient l’huile qui sert à leur cuisine. Nous avons eu souvent recours à leur industrie pour en avoir et nous n’avons pas eu à nous en plaindre. Cette huile leur sert également à fabriquer, avec les cendres de certains végétaux, un savon dont nous nous sommes souvent servi et qui nous a été souvent très utile. L’arachide pilée ou écrasée entre deux pierres leur sert de condiment pour la plupart des sauces avec lesquelles ils assaisonnent leur couscouss. Ils font également des cataplasmes d’arachides en certaines circonstances et se frictionnent avec son huile dans les cas de douleurs rhumatismales. Enfin, la poudre qu’ils obtiennent, en les écrasant après les avoir fait brûler, leur sert pour se tatouer les gencives et la lèvre inférieure.
Les feuilles vertes sont employées pour les sauces et en cataplasmes ; après la récolte, ils les font sécher avec leurs tiges, et cela constitue une paille qui est, à juste titre, considérée comme le meilleur fourrage du Soudan. Les animaux qui en mangent engraissent rapidement, et le lait des vaches qui en consomment est plus savoureux et plus riche en principes nutritifs que celui de celles qui n’en font pas usage.
Le commerce des arachides commence à prendre dans le bassin de la Gambie une réelle importance. La Compagnie française de la côte occidentale d’Afrique y en achète, chaque année, de notables quantités qu’elle transporte à Mac-Carthy, où elle les charge sur ses vapeurs. Il ne fera que croître, surtout si on peut arriver à améliorer les moyens de transport et à lui créer sur le fleuve de nouveaux débouchés.
La valeur commerciale de l’arachide dans la Gambie est environ de 17 francs les 100 kilog. En France, elle vaut, suivant le cours, de 25 à 30 francs les 100 kilog. Le rendement est considérable et peut être évalué à 3,000 kilog. par hectare.
La Pourghère (Jatropha Curcas, L.) ou Médicinier cathartique, appartient à la famille des Euphorbiacées. C’est une plante à feuilles lobées ou palmées, à fleurs dioïques disposées en grappes et pourvues d’un calice et d’une corolle. Les mâles ont dix étamines monadelphes, et les femelles un ovaire à trois loges monospermes, avec trois styles bifides. Son port rappelle celui du ricin, et ses graines, plus grosses que celles de ce dernier végétal, sont noirâtres plutôt que mouchetées. Leur forme est celle des graines de ricin. La pourghère donne des graines oléagineuses et éminemment purgatives et émétiques. Elle croît et se multiplie au Sénégal, au Soudan et dans les Rivières du Sud avec une grande rapidité. On s’en sert surtout dans les Rivières du Sud, le Baol, le Sine, le Saloum, etc., pour faire des haies de jardins. Nous avons vu à Damentan une jolie plantation de coton complètement entourée de pourghères. Les indigènes en utilisent les graines comme purgatives. Deux de ces semences suffisent pour déterminer une abondante évacuation. Six à huit occasionnent des symptômes alarmants d’empoisonnement. L’absorption d’une douzaine est suivie de mort. L’huile est purgative à la dose de huit à dix gouttes au plus. Une dose plus élevée ne manquerait pas d’entraîner de graves accidents. Cette huile peut servir également à l’éclairage. Elle brûle en donnant peu de fumée et peu d’odeur. Elle est encore utilisée avec avantage pour la fabrication des savons et pour le graissage des machines. Elle est très fluide, presque incolore, âcre et très peu soluble dans l’alcool.
Cultivée sur une grande échelle, la pourghère pourrait donner de sérieux profits, car elle demande peu de soins et donne un rendement considérable. Les quelques essais faits jusqu’à ce jour, mal dirigés et peu encouragés, n’ont donné aucun résultat appréciable. Il faut dire aussi qu’on n’y a apporté aucune méthode ni aucun soin et que l’on s’est vite lassé de lutter contre l’apathie des indigènes. Tout est à recommencer.
Le Ricin (Ricinus communis, L.) croît à merveille au Sénégal et au Soudan, mais il n’est guère cultivé qu’au Sénégal, dans le Cayor, et encore depuis quelques années seulement, grâce à l’intelligente initiative de M. le Dr Castaing, pharmacien principal de la marine. Les indigènes n’aiment généralement pas à en ensemencer leurs lougans, car ils prétendent que ce végétal nuit à leurs autres cultures. Le fait est qu’il prolifère avec une grande rapidité et finit par couvrir de ses rejetons, en peu de temps, de grandes étendues de terrain. Sa destruction demande beaucoup de travail, ce qui, on le sait, n’est guère l’affaire du noir. La graine du ricin du Sénégal et du Soudan est plus petite que celle des ricins d’Amérique, mais elle jouit des mêmes propriétés purgatives, et l’huile qu’elle donne peut être employée, avec avantages, aux mêmes usages. Cette graine est ovoïde, convexe du côté externe, aplatie avec un angle longitudinal peu saillant du côté interne. Sa surface est généralement lisse et luisante, grise avec des taches brunes. Sa largeur est d’environ 8 millimètres.
Le ricin donne au Sénégal et au Soudan un rendement considérable. Il pourrait, de ce fait, faire l’objet de transactions commerciales importantes. Déjà, les résultats obtenus dans la banlieue de Saint-Louis sont des plus satisfaisants, et la Compagnie française de la côte occidentale d’Afrique le paie couramment dans le Cayor 20 et 25 francs la barrique. Il serait facile de le cultiver en grand dans tout le bassin de la Gambie. Cette plante ne demandant que peu de soins et croissant, pour ainsi dire, spontanément, les indigènes en feraient de belles plantations, si, surtout, on s’efforçait de leur faire comprendre tout le bénéfice qu’ils en pourraient retirer.
Le Karité ou Shee (Butyrospermum Parkii, Don.) est un bel arbre de la famille des Sapotacées. Dans ce chapitre, nous ne parlerons que du corps gras que l’on retire de ses graines et qui est connu sous le nom de beurre de karité, nous réservant de faire plus loin une étude plus complète de ce précieux végétal. Voici comment les indigènes préparent ce beurre. La récolte faite, on verse les graines dans de grands trous creusés généralement dans les cours des villages. On les laisse là pendant plusieurs mois. Elles y perdent la pulpe qui les entoure et qui y pourrit. Les noix retirées sont ensuite placées dans une sorte de four en argile où on les fait sécher et griller assez, de façon que leurs enveloppes puissent facilement se détacher. L’amande est alors écrasée de façon à former une pâte bien homogène. Cette pâte est plongée dans l’eau froide où on la laisse pendant vingt-quatre heures, puis battue, pétrie et tassée en forme de pains, enveloppée de feuilles sèches et bien ficelée. Ces pains sont suspendus dans l’intérieur des cases et peuvent ainsi se conserver pendant longtemps. Le prix du beurre de karité est d’environ 2 francs le kilog. dans les pays de production. Il pourrait servir avantageusement en Europe pour la fabrication du savon et des bougies ; car il est très riche en matières grasses ; mais son prix de revient est trop élevé pour qu’on puisse songer à l’utiliser sur une grande échelle. Son goût est, au premier abord, assez répugnant. Cela tient à ce qu’il n’est jamais pur. Pour la cuisine, on le fait fondre dans une grande marmite, et, quand il est bouillant, on y projette avec la main quelques gouttes d’eau froide qui, en se volatilisant, entraînent avec elles les huiles empyreumatiques qui lui donnent sa saveur désagréable et nauséabonde. Ainsi préparé, il peut être utilisé même pour la cuisine européenne. Nous nous en sommes fréquemment servi pour notre usage personnel et nous nous y sommes très vite habitué.
Le beurre de karité sert également à panser les plaies. C’est un excellent cérat, et nous en avons obtenu de bons résultats dans le traitement d’ulcères anciens et pour panser les crevasses de nos chevaux. Il est également précieux quand on a à soigner des plaies résultant de brûlures profondes.
Le karité, comme nous le verrons plus loin, est très abondant dans tout le Soudan occidental et, dans le bassin de la Gambie notamment, on le trouve en notable quantité dans le Tenda, le Gamon, le Badon, le Damentan, le Niocolo et le Coniaguié. Il y aura là certainement une grande source de richesses quand on sera arrivé à améliorer la production et l’exploitation.
Le Palmier oléifère (Elæis guineensis, Jacq.) est très rare au Sénégal et au Soudan. On ne commence guère à le rencontrer que dans le sud du bassin de la Gambie, dans le Combo, le Fouladougou, le Coniaguié, etc., etc. Il se multiplie rapidement, croît spontanément et ne demande aucune culture. Dans les pays de production, il donne deux récoltes par an, en mars et en novembre. Chaque pied donne deux ou trois régimes au plus qui portent un grand nombre de fruits. Ces fruits, qui ressemblent à de grosses cerises, sont formés par un sarcocarpe fibreux et huileux et contiennent une amande grasse incluse dans un noyau très dur et qui est connue dans le commerce sous le nom d’amande de palme. Ces fruits donnent une huile qui, sous le nom d’huile de palme, est utilisée avec avantage par nos industries. Voici comment les indigènes la fabriquent : Les fruits mûrs sont jetés dans une fosse de terre entourée d’un petit mur et tapissée de feuilles du végétal. On y verse une quantité d’eau assez considérable pour qu’ils y baignent. Puis on les écrase de façon à en détacher la pulpe. L’opération terminée, on verse encore de l’eau et on agite violemment à plusieurs reprises. L’huile apparaît alors à la surface en écume rougeâtre. On la recueille dans de grands canaris (sortes de vases en terre) placés sur des brasiers ardents. Elle est alors soumise à une ébullition prolongée, puis tamisée dans un grand vase à moitié rempli d’eau. Le liquide ainsi obtenu est alors écrémé et c’est l’huile de palme du commerce.
Cette huile est d’un beau jaune orange. Elle exhale une odeur très agréable d’iris ou plutôt de violette. Elle rancit rapidement au contact de l’air. Sa saveur est douce et elle se solidifie au-dessous de 30°. On la désigne alors sous le nom de beurre de palme. Les indigènes du bassin de la Gambie lui donnent en langue mandingue le nom de N’té N’toulou. Elle sert à assaisonner certains mets qui ne sont pas à dédaigner.
De l’amande du palmier oléifère, on extrait également une matière grasse, solide, qui peut servir, quand elle est fraîche, aux mêmes usages que le beurre. Les indigènes ne l’utilisent pas. L’amande de palme donne environ 53 0/0 d’huile, et le brou de la noix, quand il est frais, en donne jusqu’à 70 0/0. L’huile et les amandes de palme donnent lieu en Gambie et surtout à Sainte-Marie-de-Bathurst à des transactions commerciales relativement importantes. Il serait facile, en propageant le végétal dans toute la région sud du bassin de la Gambie, de leur donner une plus grande extension.
Le Coula (Coula edulis, H. Bn.), que l’on rencontre surtout dans le Sandougou, le Ouli, le Tenda et le pays de Gamon, appartient à la famille des Olacinées. Ce végétal se reconnaît à ses feuilles alternes. Inflorescence en grappes axillaires ; fleurs hermaphrodites, régulières, pentamères ; corolle polypétale, valvaire, hypogyne ; vingt étamines inégales ; ovaire supère ; style petit, conique ; placenta central, libre, trois ovules descendants. Le fruit est une drupe sphérique à brou peu épais ; noyau très dur et monosperme ; albumen abondant et charnu, goût de noisette. Il donne jusqu’à 33 0/0 d’une huile comestible. Ce végétal est relativement assez rare. Toutefois, les échantillons que nous en avons vus nous permettent d’affirmer qu’il serait très facile de le propager rapidement.
Le Cotonnier (Gossypium punctatum, Guil. et Perrotet), sur lequel nous reviendrons plus longuement plus loin, est cultivé sur une grande échelle dans toute cette région. Ses graines donnent une huile que notre industrie emploie utilement. Marseille a, pour ainsi dire, en France le monopole de sa fabrication. Il y aurait là une source considérable de bons revenus.
Le Touloucouna (Carapa touloucouna, L. ou Carapa guyanensis, Guil.), de la famille des Méliacées, commence à prendre une importance considérable. Il abonde dans toute la partie méridionale du bassin de la Gambie et est également très commun à la Guyane, surtout dans le haut Maroni. En faisant bouillir ses graines dans l’eau, en les pilant, puis en les faisant égoutter dans un récipient creusé en gouttière et exposé au soleil, on obtient une huile onctueuse qui se solidifie très vite et a un goût amer. La graine de touloucouna est très riche en matières grasses et son rendement en huile atteint parfois, lorsque l’opération est faite en de bonnes conditions, 38 0/0. Cette huile est encore peu employée dans l’industrie, on l’utilise surtout en pharmacie contre les affections de la peau ; elle préserverait également, d’après les indigènes, des piqûres des insectes et particulièrement des atteintes de la chique. Outre le tannin que renferme l’écorce du touloucouna, Caventou y a trouvé un principe amer qui serait fébrifuge et qu’il a nommé touloucounin. Grâce à l’intelligente initiative de M. le comte de Chasteigner, de Bordeaux, qui, dans sa belle propriété de la Martinique, a créé un véritable jardin d’essai de cultures botaniques, ce précieux végétal ne tardera pas à être introduit dans notre vieille colonie.
Le Berre (Parinarium senegalense ou excelsum, Perr. Neou), Rosacées, dont les fruits sont appelés nou au Sénégal, donne une huile grasse assez bonne quand elle est récente, mais noircissant fort vite et d’une odeur absolument nauséabonde.
Le Ben ailé (Moringa pterygosperma, Gærtn), de la famille des Moringées, est un beau végétal d’une dizaine de mètres de hauteur à longues grappes de fleurs blanches. Sa graine est amère et purgative. On en extrait une huile douce et inodore qui, peu de temps après sa fabrication, se sépare en deux parties : l’une, toujours fluide, qui est utilisée dans l’horlogerie et l’autre, épaisse, qui est facilement congelable. Cette huile rancit difficilement. L’huile de ben sert pour extraire le principe odorant de plusieurs fleurs à odeurs fugaces, telles que le jasmin et les tubéreuses. Voici ce que E. Raoul écrit dans son savant Manuel des cultures tropicales au sujet de la propagation de ce précieux végétal : « Par le semis, on obtient au bout de deux ans un arbre de 6 mètres de haut, mais nous engageons plutôt à planter de bouture ; il suffit pour cela de mettre en terre de grosses branches qui s’enracinent de suite. »
L’Anacarde (Anacardium occidentale, L.), Térébinthacées, produit un fruit renfermant également un suc oléagineux. Cette huile rancit à l’air et n’a encore été utilisé qu’en pharmacie.
Le Cocotier (Cocos nucifera, L.), Palmiers, ne croît dans le bassin de la Gambie que dans la zone maritime. Il affectionne particulièrement les terrains sablonneux. Son amande mûre est comestible et donne, par expression, la moitié de son poids d’une huile incolore très employée dans la savonnerie. Cette huile, lorsqu’elle est ancienne, a une odeur très forte et ne peut plus servir qu’à la stéarinerie. Elle est fluide au-dessus de 18°. Au-dessous de cette température, elle se solidifie et devient alors blanche et opaque. Les savons fabriqués avec elle moussent beaucoup, mais sont très cassants. Elle est formée par un mélange de divers glycérides dont l’acide gras (ac. cocinique et ac. cocostéarique) est peu connu et paraît être composé par de l’acide laurique additionné d’acides palmitique et myristique.
Ce végétal se développe rapidement et ne demande aucune culture. D’après certains auteurs, un cocotier adulte donnerait chaque année un rendement qui peut être évalué à 20 francs environ.
La Luffa acutangula, Roxb. donne des graines qui contiennent également une notable quantité d’huile.
Le Niattout (Bdellium africanum, Balsamodendron africanum, Arnott), Burséracées, donne une huile volatile peu utilisée que l’on extrait du bdellium.
Les végétaux de cette catégorie sont excessivement nombreux dans tout le bassin de la Gambie et la pharmacopée indigène est d’une richesse remarquable. Nous ne nous occuperons ici que des principales et passerons sous silence toutes celles si nombreuses auxquelles les noirs attribuent des vertus plus ou moins problématiques.
Le Belancoumfo (Ceratanthera Beaumetzii, Heckel) a été pour la première fois étudié par M. le professeur Heckel, de la Faculté des sciences de Marseille. Il appartient à la famille des Scitaminées, tribu des Mantisiées. Ce végétal croît un peu partout dans ces régions. Il aime surtout les marigots à eau limpide et courante. C’est un purgatif et un tænifuge énergique. Les indigènes du Soudan et de la Haute-Gambie s’en servent couramment ; mais ils en utilisent principalement les propriétés purgatives. Nous l’avons trouvé en grande quantité dans le Tenda, le Gamon, le Dentilia et le Badon. Nous en avons également relevé quelques échantillons dans le Tiali, mais en petite quantité. Il est à la côte occidentale d’Afrique ce qu’est le kousso à la côte orientale. On trouve sur tous ses marchés ses rhizomes qui sont seuls employés, et il est connu de toutes les peuplades qui habitent nos colonies du Sénégal, du Soudan et des Rivières du Sud. Les Mandingues de la Gambie le nomment Belancoumfo ; les Soussous, Gogoféré et Gogué ; les Sosés, Baticolon ; les Mandingos, métis portugais de la Casamance, Cassiou ; les Ouolofs, Garaboubiré ; les Malinkés du Soudan, Dialili ; les Bambaras, Baralili ; les Kroumans, Paqué ; les Timnés, Abololo ; les Akous, Bachunkarico ; les Pahouins du Gabon, Essoun ; les Peulhs, les Toucouleurs, les Sarracolés, Dadigogo (nom formé des deux mots dadi, racine, et gogo, nom proprement dit de la plante). Quoi qu’il en soit, au Soudan, au Sénégal et dans les Rivières du Sud, c’est surtout sous les noms de Belancoumfo et de Dadigogo que ce végétal est le plus connu.
Arrivée à complet développement, cette plante mesure environ 1 mètre à 1m50 de haut. Elle a absolument l’aspect d’un roseau flexible, qui s’incline facilement dans le sens du courant du marigot où elle croît. Ses feuilles ont environ de 12 à 15 centimètres de long sur 3 à 5 de large. Elles sont d’un beau vert, légèrement velouté à la face supérieure. La face inférieure est plus pâle et la nervure médiane y est fortement accusée. Leur pétiole est très allongé et fortement engainant dans la moitié de sa longueur environ.
Ce végétal présente au point de vue floral un dimorphisme tout particulier. Les fleurs apparentes, d’après les renseignements qui nous ont été donnés, sont d’une belle couleur jaune orangé. M. le Dr Heckel, de la Faculté des sciences de Marseille, qui a étudié ce végétal dans tous ses détails, a reconnu que ces fleurs étaient stériles et que les fleurs clandestines, cleistogames, étaient seules fécondes.
Le fruit est ovoïde, légèrement allongé, long de 3 à 6 centimètres, à l’état de maturité complète, et de couleur rougeâtre. Il renferme plusieurs graines noirâtres, ovales, ressemblant, à s’y méprendre, à celles de l’Amomum melegueta, Rosc., que nous avons trouvé en quantité notable dans le Niocolo. Il s’ouvre spontanément quand il est sec. La floraison a lieu en septembre et les fruits sont mûrs en novembre et décembre. La racine est un rhizome dont le diamètre est d’environ 1 centimètre à 1 centimètre et demi. Sa couleur est légèrement jaunâtre. Il acquiert de grandes dimensions, prolifère très rapidement, et le lit des marigots du Damentan en est littéralement tapissé. A des distances qui varient de 2 à 5 centimètres, il présente des bourrelets assez saillants, d’où émanent les rejets de la plante. Ce rhizome se casse facilement et sa chair présente une belle couleur blanche. Cette chair est, de plus, excessivement aqueuse. Toutes les parties du belancoumfo exhalent une odeur poivrée très prononcée, qui rappelle beaucoup celle du gingembre. Le rhizome possède cette odeur à un degré bien plus pénétrant que les feuilles ou les graines. Le goût en est également poivré. On sait que les noirs aiment beaucoup cette saveur. Aussi mangent-ils souvent un fragment de belancoumfo pour « se donner la bonne bouche » (sic).
C’est surtout dans les Rivières du Sud, à partir de la Casamance, que les noirs se servent du belancoumfo comme tænifuge. Suivant les régions, ils se l’administrent sous forme de décoction, d’infusion ou de macération. Dans la Haute-Gambie, le Bondou, le Soudan et le Sénégal, ce sont surtout ses propriétés purgatives qui sont appréciées. Je dirai même que je n’y ai rencontré que fort peu d’indigènes qui connaissent ses propriétés tænifuges. Voici comment on s’en sert dans ce cas : On peut administrer le rhizome de belancoumfo soit à l’état frais, soit sec. Frais, on le mange tel quel. Deux fragments de 10 à 15 centimètres de longueur suffisent pour provoquer une abondante diarrhée. On le coupe encore en petits fragments, de 3 centimètres environ de longueur, que l’on met à macérer pendant vingt-quatre heures dans l’eau froide. On décante, et on boit un verre et demi de cette liqueur après y avoir ajouté un peu de sel. Si, au contraire, le rhizome est sec, on le pile, et la poudre ainsi obtenue est mise à infuser dans l’eau tiède pendant douze à quinze heures environ. Ceci fait, l’on décante et l’on boit à peu près un verre de la liqueur ainsi obtenue, après y avoir ajouté un peu de sel. Dans les deux cas, on obtient un effet purgatif violent. La dose de poudre à employer est de 60 à 80 grammes par litre d’eau.
M. le professeur Schlagdenhauffen, de Nancy, a isolé le principe actif de cette plante. C’est une huile essentielle, qui possède à un haut degré les propriétés tænifuges. Il résulte des expériences absolument concluantes faites par MM. Heckel et Dujardin-Beaumetz que vingt gouttes de cette huile, enfermées dans une capsule de gélatine et administrées au réveil, suffisent pour provoquer l’expulsion d’un tænia. Il est bon, afin de hâter l’évacuation, d’administrer deux heures après une dose d’huile de ricin. Le grand avantage de ce tænifuge est de ne provoquer ni nausées ni vertiges, et d’agir rapidement.
Le Gingembre, que les Ouolofs désignent sous le nom de N’Hydiar, appartient à la famille des Amomées. C’est le Zingiber officinalis, Rosc. Il croît surtout à Sierra-Leone et dans le Fouta-Djallon. Nous en avons trouvé quelques rares échantillons dans la région sud du Niocolo. On trouve son rhizome sur tous les marchés du Sénégal et du Soudan. Il est long, grêle, légèrement aplati et ramifié. Dépouillé de son écorce jaunâtre, il est alors aussi blanc à l’extérieur qu’à l’intérieur. Il est léger, tendre, et sa texture est un peu fibreuse. Sa saveur est brûlante et son odeur aromatique. Les indigènes en sont très friands. A Saint-Louis, on fabrique avec le rhizome du gingembre une boisson gazeuse ressemblant à de la limonade et qui est loin d’être déplaisante au goût. Les Ouolofs et les Peulhs, particulièrement, en font un grand usage pour assaisonner leur couscouss. Ils lui attribuent des vertus aphrodisiaques, et il n’est pas rare de voir des femmes ouoloves et peulhes porter autour des reins des ceintures de rhizomes de gingembre destinées à rendre la vigueur à leurs époux quand ils sont affaiblis par l’âge.
Baobab. — Dans presque toutes nos possessions sénégambiennes et soudaniennes, on trouve cet arbre fantastique, étrange, aux formes bizarres, véritable Titan végétal, auquel on a donné le nom curieux de baobab, comme si, rien qu’en le prononçant, on voulait attirer sur lui l’attention. C’est l’Adansonia digitata, L., de la famille des Malvoïdées. Il peut atteindre jusqu’à 12 mètres de diamètre. Ce végétal est aujourd’hui trop connu pour que nous en fassions ici une description botanique complète. Il est, du reste, bien facile à reconnaître. Quiconque l’a vu une fois n’oubliera jamais sa forme bizarre, ses dimensions gigantesques, l’aspect tout particulier de ce géant des solitudes africaines qui le fait ressembler à quelque animal légendaire et préhistorique. On dirait une pieuvre de taille démesurée, dont le corps serait représenté par la tige courte et énorme, et les tentacules par les rameaux tordus et noueux.
Les indigènes utilisent les fibres de son écorce pour fabriquer des cordes excessivement solides et résistantes, avec lesquelles ils confectionnent des hamacs qui ne manquent pas d’élégance. Le bois est peu utilisé. Difficile à travailler, on ne l’emploie qu’à défaut d’autre dans la construction des pirogues. Les jeunes feuilles entrent dans la composition de sauces avec lesquelles on assaisonne le couscouss. C’est surtout comme médicament qu’il est employé. Les feuilles, fraîchement cueillies et bouillies, servent à confectionner des cataplasmes excessivement émollients. Les bains de feuilles de Lalo (c’est le nom sous lequel le baobab est généralement connu) jouissent également à un haut degré de cette propriété. Elle est évidemment due à la grande quantité de mucilage qu’elles contiennent. Je me suis très bien trouvé, en maintes circonstances, de m’en être servi.
Le fruit est de beaucoup le plus employé, et c’est la pulpe qui entoure ses graines qui est principalement active. En temps de disette, les indigènes en font une grande consommation et il est pour eux une précieuse ressource. Les Européens le connaissent sous le nom de Pain de singe. Il est très commun dans tous les villages et on le trouve en abondance sur tous les marchés. Il est considéré par les habitants comme le médicament antidysentérique par excellence. Il est mélangé aux aliments mêmes. Ainsi le noir se nourrit souvent de farine de mil et de lait caillé. On désigne ce mélange sous le nom de Sanglé. Lorsqu’il est atteint par la dysenterie, il mélange le pain de singe à cette bouillie. La pulpe desséchée et réduite à l’état de farine s’expédiait autrefois en Europe sous le nom de terre sigillée de Lemnos ou terra Lemnia. D’après Heckel et Schlagdenhauffen, l’action de cette pulpe est due, dans la dysenterie, à l’abondance des corps gras qui, suspendus par les matières gommeuses, peuvent constituer un léger laxatif et un émollient. L’écorce pilée et les graines torréfiées sont aussi usitées contre cette affection, mais seulement dans les cas graves. Elles sont également préconisées contre les hémorragies, les fièvres intermittentes et la lientérie. Leur action est alors due vraisemblablement au tannin spécial qu’elles renferment. Tous les médecins qui se sont servis du baobab sont unanimes à en reconnaître les bons effets et ne lui ont trouvé aucun inconvénient.
Le Téli (Erythrophlæum guineense, Rich) est un végétal de haute stature. C’est une belle légumineuse Parkiée. Bien qu’il n’ait encore aucune application dans la thérapeutique, nous croyons devoir le placer dans cette catégorie à cause de ses propriétés particulières.
Le téli croît, de préférence, sur les bords des marigots, et j’en ai vu de beaux échantillons dans les environs de Nétéboulou (Ouli). Il est facile à reconnaître à la couleur sombre de son feuillage et à son fruit, qui est une gousse rougeâtre quand elle est sèche et plus large que ne le sont, en général, celles des autres légumineuses. Son écorce est profondément fendillée, et, si on l’enlève, sa partie intérieure présente une belle couleur rouge foncé. Chaque gousse contient environ huit à dix graines à deux faces bombées, ressemblant à s’y méprendre à celles de certains haricots. Ces graines, qui ont toujours à peu près le même poids, servent dans certaines régions, le Bouré, par exemple, pour peser l’or. Cinq de ces graines équivalent à peu près à un gros, environ 3gr82.
Le téli ou tali (peulh, bambara, malinké) est la plante vénéneuse par excellence au Soudan français, au dire du moins des habitants. Il entrerait du téli dans la composition du korté, le fameux poison qui est si redouté des Bambaras du Bélédougou et des Malinkés du Bambouck et du Konkodougou, et qui est si connu dans le Baleya, l’Amana, le Dinguiray, et même à Siguiri. Mais quelle est la partie de la plante qui est utilisée ? C’est ce que nous n’avons pas encore pu savoir. Toutefois, nous avons appris que, dans certaines de nos Rivières du Sud, le Rio-Nuñez, le Rio-Pongo particulièrement, et dans le pays de Loango, où le téli est appelé boudu ou boudou, les indigènes fabriquent avec sa racine, par infusion, une liqueur d’une extrême amertume et qui sert de poison d’épreuve. Quand elle est trop chargée, elle cause la suffocation, la rétention d’urine, etc., etc. : l’accusé tombe, et est déclaré coupable. A dose plus faible, elle n’amène pas d’accidents graves : alors l’accusé résiste, et est déclaré innocent.
On a dans tout le Soudan une peur épouvantable du korté. Ceux qui le fabriquent ou qui en connaissent la composition sont universellement redoutés, et, de ce fait, jouissent dans leur village d’une incontestable autorité et d’un pouvoir sans limites. Les indigènes qui sont sans cesse en contact avec nous et qui ont été élevés dans nos écoles, nos interprètes eux-mêmes, frémissent à la seule pensée des souffrances qu’occasionne ce terrible poison.
Le korté, d’après ce que m’en ont dit les Malinkés du Bambouck et du Konkodougou, ne s’administre pas seulement dans les boissons et les aliments. Dans toutes les circonstances de la vie, on peut être exposé à en absorber. Il existe même une certaine catégorie d’individus qui excellent à le « lancer ».
Voici, à ce sujet, ce que dit le lieutenant-colonel Monteil dans la relation de son voyage De Saint-Louis à Tripoli par le lac Tchad : « Les sorciers détiennent, en outre, les secrets de la fabrication des poisons que les Bambaras appellent korté ; c’est là surtout la vraie cause de leur omnipotence. Il est hors de conteste que certains de ces poisons sont d’une efficacité extraordinaire et amènent la mort en quelques heures. Les uns servent à empoisonner les flèches, d’autres se mélangent aux aliments. Ces deux catégories semblent avoir pour base, d’après le Dr Crozat[3], qui les a spécialement étudiées, une graine de strophantus, qui est un poison du cœur. Il est une autre sorte de korté, dont j’ai souvent entendu parler ; il se présenté sous la forme d’une poudre très fine. L’individu qui veut se débarrasser d’un ennemi en place une très petite parcelle sous l’ongle de l’annulaire et la lance avec l’ongle du pouce sur un membre quelconque, jambe, bras, cou, laissé à nu par les vêtements. L’effet n’en est pas immédiat. Peu à peu, s’éveillent des démangeaisons qui amènent la victime à se gratter. Par les points ainsi avivés, le poison s’insinue dans l’économie ; puis les démangeaisons deviennent de plus en plus vives, jusqu’à ce que, l’empoisonnement étant complet (cela au bout de plusieurs mois), la victime succombe. Il ne m’a pas été donné de vérifier d’empoisonnement de cette espèce ; mais nombre de fois j’ai entendu parler de gens qui avaient fini de cette manière. Bien des chefs que je n’ai pu voir avaient de moi la crainte avouée que je pouvais leur lancer un korté perfectionné. »
Plus heureux, nous avons eu la bonne fortune de pouvoir examiner un malade empoisonné avec du korté par le procédé que vient de décrire le lieutenant-colonel Monteil. J’avouerai que ce que j’ai pu constater a été loin de dissiper les doutes que j’ai toujours eus sur l’action à terme de ce mystérieux toxique. En 1889, lors de la mission que nous fîmes dans le Bambouck et le Konkodougou, M. le commandant Quiquandon, M. le lieutenant Valton et moi, nous séjournâmes pendant plusieurs jours à Kassama, capitale du Diébédougou, et j’eus ainsi la facilité de voir fréquemment le roi de ce pays, Famalé. C’était un vieillard d’environ soixante-cinq à soixante-dix ans, sourd et impotent. Il passait ses journées dans son fauteuil et était incapable de marcher. Ses frères et ses fils, me sachant médecin, me demandèrent de le soigner. Ce que je me gardai bien de faire, certain d’avance que j’étais de l’insuccès du traitement, quel qu’il fût, auquel j’aurais pu le soumettre. Mais je pus l’examiner à loisir, et je le fis avec d’autant plus de soin et d’intérêt que ses proches m’avaient dit et assuré qu’il était dans cet état depuis qu’un sorcier lui avait « lancé le korté », et cela, depuis plusieurs années déjà. Le résultat de mes observations fut que j’étais tout simplement en présence d’un cas bien caractérisé d’« hémiplégie gauche » consécutive à une hémorragie cérébrale. Ce diagnostic, absolument certain et facile, du reste, à établir, me confirma dans l’opinion que j’avais depuis longtemps déjà, à savoir que les habitants de ces régions où le korté règne en maître lui attribuaient fréquemment des effets qu’il est loin d’avoir. C’est, en somme, pour eux, une explication facile des maladies dont ils sont incapables de trouver les causes.
Les sentiments de crainte et de frayeur que leur cause ce terrible poison sont surabondamment expliqués par ce qui précède. Je me souviens qu’en cette même année 1889, nous trouvant à Tombé (Konkodougou), nous reçûmes la visite des chefs et des notables du village de Komboréah, dont les habitants passent pour être très experts dans la fabrication du korté, et sont renommés pour leur adresse à le lancer. Notre interprète fut tellement épouvanté à leur vue qu’il ne consentit à les introduire auprès de nous qu’après leur avoir fait jurer sur le kola (serment terrible pour les Malinkés et auquel ils ne manquent jamais) qu’ils ne nous lanceraient pas de korté.
D’après les indigènes du Soudan, toutes les parties de la plante seraient excessivement vénéneuses. Il serait même dangereux de faire boire les animaux dans les marigots sur les bords desquels croissent des télis. Fait singulier : cette eau, qui est toxique pour le cheval, paraît-il, ne le serait pas pour l’homme. Je ne sais ce qu’il peut y avoir de vrai pour le premier, mais ce que nous pouvons assurer, c’est qu’il nous est arrivé souvent de faire usage d’eau puisée au pied d’un téli et que nous n’en avons jamais été incommodé. Il en a été toujours de même pour nos hommes. Quoi qu’il en soit, l’écorce de la plante en est assurément la partie la plus active. L’écorce fraîche l’est plus que l’écorce sèche, et celle des jeunes sujets plus que celle des vieux arbres. Après l’écorce, la racine ; puis les fleurs et les graines. Les feuilles n’auraient que de faibles propriétés nocives, mais, cependant, encore assez fortes pour occasionner la mort à une faible dose.
Les animaux qui absorbent du téli à doses toxiques éprouveraient les premiers accidents deux heures environ après l’ingestion. Leur ventre deviendrait très volumineux. Ils présenteraient une écume abondante à la bouche, des convulsions qui dureraient une demi-heure environ, et la mort surviendrait deux heures et demie ou trois heures après l’ingestion du poison.
Les noirs du Soudan utilisent les feuilles du téli contre le ver de Guinée, et voici comment : lorsque l’abcès qu’occasionne le ver s’est ouvert spontanément ou bien à la suite d’une manœuvre opératoire, et que le parasite commence à sortir, ils enveloppent la partie malade avec des feuilles de téli. Deux ou trois suffisent pour la couvrir complètement. Un pansement fait avec des feuilles d’un autre végétal quelconque inoffensif et maintenu toujours humide est appliqué par-dessus. Le tout est fixé à l’aide de lacs. Ils prétendent que le ver est alors empoisonné et qu’il sort plus facilement.
Le téli ne sert en aucune autre circonstance. Il inspire aux indigènes une telle frayeur qu’ils ne l’utilisent ni dans la construction de leurs cases ni même pour faire cuire leurs aliments.
Kinkélibah. — Ce végétal, encore peu connu, est, à notre avis, un des plus précieux de tous ceux que l’on peut rencontrer au Sénégal et au Soudan, et nous avons été à même d’en constater, par expérience, la bienfaisante action. Il appartient à la famille des Combrétacées. C’est le Combretum Raimbaultii, Heckel. Nous l’avons rencontré un peu partout en Gambie, mais c’est surtout sur les hauts plateaux du Sandougou qu’il est le plus commun. Très abondant dans les Rivières du Sud, on le trouve encore dans le Cayor, où les Ouoloffs lui donnent le nom de sekhaou et khassaou. Avec ses rameaux, ils construisent des greniers dans lesquels ils conservent leur mil et leurs haricots. Ces greniers sont appelés lakhass, nom que, dans certaines régions, on donne encore parfois au kinkélibah, qui est son nom en langue soussou. Il croît dans les terrains pierreux et sablonneux. On ne le trouve jamais au bord de la mer. Il fleurit de mai à juin. Voici la description que donne de ce végétal le professeur Heckel, de Marseille : « Cet arbuste, plus ou moins touffu, suivant l’âge, et dont la tige peut atteindre un décimètre de diamètre, devient alors tout blanc et tranche beaucoup sur les arbres et arbustes qui l’environnent ; aussi, est-ce à cette époque qu’il est le plus facile de le reconnaître. Son fruit caractéristique se dessèche en même temps que les feuilles et tombe avec elles pendant la saison sèche. Son ombrage agréable est très recherché. Il donne souvent abri pendant la nuit aux caravanes de l’intérieur. Ce végétal est muni d’une racine pivotante, dont les ramifications se terminent par des nœuds à radicelles, d’où naissent de nouveaux rejets. Une des tiges s’élève au-dessus des autres pour former un arbrisseau (jamais un arbre) avec branches étendues dans tous les sens, mais plutôt horizontales que verticales. La tige du kinkélibah est lisse et blanchâtre ; elle porte des rameaux opposés. Son bois est blanc, dur et serré. »
Les feuilles fraîches ou sèches sont utilisées. Les indigènes des Rivières du Sud les emploient avec succès dans les cas de fièvres bilieuses simples ou inflammatoires, de rémittentes bilieuses et de bilieuses hématuriques. C’est au R. P. Raimbault, missionnaire apostolique à la côte occidentale d’Afrique, que l’on doit d’avoir attiré l’attention du monde scientifique sur ce précieux végétal, et ce sont les savants professeurs Heckel et Schlagdenhauffen qui l’ont, les premiers, étudié et analysé. Voici comment, d’après le P. Raimbault, qui l’a fréquemment employé, et toujours avec succès, on doit le prescrire :
« Le kinkélibah est administré sous forme de tisane. Ses feuilles sont employées en décoction. On les fait bouillir pendant un quart d’heure environ, soit fraîches, soit desséchées. Sous ce dernier état, les feuilles pilées peuvent se conserver pendant plusieurs années avec les mêmes propriétés.