II
DES « RAISONS DE CROIRE »

Non pas celles que proposait Pascal et qu’il voulait universelles, propres à convaincre toute intelligence. Sous ce titre, je ne prétends décrire que les mouvements tout personnels de ma pensée : elle travaille dans un certain sens, elle est traversée par des trains de réflexions. Je ne veux ici que répéter à haute voix, pour me les rendre plus claires, les méditations dont elle a pris la coutume.

Je distinguerai les raisons qui m’inspirent la simple croyance au monde invisible et surnaturel et celles qui me poussent plus précisément vers le catholicisme.

§
De la réalité surnaturelle.

J’ai besoin de m’expliquer le monde ; je ne peux pas rester ainsi devant lui sans m’interroger sur son compte. Je ne peux pas le laisser comme je le trouve. Comme d’autres d’abord ont envie de s’y élancer et d’y chercher leur joie, moi, d’abord, bêtement, il faut que je le comprenne. Non pas privilège, mais dure obligation ! Et combien je jalouse parfois ceux que le seul amour guide parmi les choses ! J’ai l’esprit par certains côtés étroit et borné ; je fais des questions partout ; j’ai de ces exigences un peu grosses que les gens bien appris éludent par un sourire. Je veux qu’on me réponde. Je vous tiendrai entre deux portes jusqu’à ce que tout soit su et bien établi. Par là je suis pareil au savant qui réclame à tous ceux qu’il rencontre leurs papiers.


Mais où je diffère de lui, c’est quand viennent les explications. Car, de celles qu’il accepte, je ne peux pas me satisfaire. La façon dont la science rend compte du monde n’apaise pas mon interrogation, ne termine rien pour moi.

Toute explication scientifique a pour essence d’être insuffisante. Je ne dis pas que cela lui arrive par accident, que c’est en elle un défaut, un insuccès. Mais elle se propose formellement de ne pas suffire. Elle cesserait d’être elle-même, si elle contentait l’esprit. — En effet, non seulement elle rend raison d’un fait, mais encore il faut que d’elle on rende raison. Elle n’est scientifique que si elle a besoin à son tour d’une explication ; il faut que le problème qu’elle éteint, renaisse à propos d’elle. Le savant explique par les causes ; et il définit la cause : « ce qui ressemble à l’effet, ce qui est de même nature, donc ce qui se comporte de la même façon » ; la cause a les mêmes besoins, les mêmes infirmités que l’effet ; elle est un effet à son tour ; il lui faut, pour ne pas tomber, l’appui d’une reprise, d’un nouveau départ de l’esprit ; et le savant ne l’accepte qu’à cette condition qu’elle soit chancelante et incapable de se soutenir seule.

En somme l’explication scientifique — c’est un reproche qu’on lui a souvent adressé — au lieu de répondre à la difficulté en se plaçant en face d’elle et en lui faisant équilibre, tâche de l’entraîner, de l’éconduire. Elle ne répond pas, à proprement parler, au problème, mais elle s’approche tout contre lui et se présente comme une marche plus basse où il ne peut manquer de descendre ; elle le fait basculer et glisser ; au lieu de l’assumer, elle met son poids à profit pour le déplacer et le déporter. Car, sitôt qu’elle l’a reçu et lorsque déjà la voici qui plie, une plus faible qu’elle vient se ranger à son côté et la débarrasse de son faix, qu’elle va déposer un peu plus loin. C’est ainsi que la science prétend expliquer le monde : elle en ôte les difficultés comme, avec des fils métalliques dont la vertu est de ne pas résister devant elle, on décharge un corps de son électricité.

L’explication qu’elle propose est claire justement en ceci qu’elle est insuffisante. Car, après que l’esprit l’a adoptée, les mêmes questions qu’auparavant lui restent permises ; il est libre ; il peut recommencer ; et même il faut qu’il recommence ; il retrouve son agilité d’examen, son adresse, son ingéniosité ; et même on lui demande de les exercer à nouveau. On a besoin de lui encore une fois ; donc il n’est pas pris : voilà en quoi l’explication lui paraît claire.

Avec la clarté le savant pense tenir la vérité, parce qu’avec elle il tient les moyens de poursuivre encore la vérité ; il s’imagine que son explication est satisfaisante parce qu’elle lui laisse toute faculté de parvenir à la satisfaction. Il y a là une confusion de sentiments : il prend pour le contentement de son interrogation le plaisir qu’il éprouve à constater qu’aucune interrogation ne lui est interdite ; il confond la joie de la liberté avec celle que donne la vérité. L’activité de son intelligence, qui n’est possible que parce qu’elle ne touche pas encore son objet, lui fait croire qu’elle vient de l’atteindre.

Pour se sentir en présence du vrai, il a besoin de se voir respecté par sa découverte et qu’elle ne fasse pas mine de lui saisir les mains pour les attacher ; il a besoin qu’elle soit humble devant son esprit. Mais, quand on découvre le vrai, c’est au contraire l’esprit qui tout à coup se fait humble ; c’est lui qui se trouve dépouillé, et sans prestige, et sans ailes. Car n’est-il pas naturel qu’au moment où il la rencontre il perde tous les moyens de poursuivre davantage la vérité ? Au moment que son inquiétude est contente, il cesse d’être content de lui ; il obéit ; il se rend prisonnier ; toutes ses questions se replient, ayant touché ce qui les termine.

Pour ma part, je ne me reconnais en contact avec le vrai que lorsque mon esprit entre dans cet état de captivité et comme d’affliction ; pour qu’une explication ait du pouvoir sur moi, il faut que je n’en aie plus aucun contre elle. Aussi n’ai-je que faire de celles de la science ; elles sont trop déférentes pour mon génie. Après qu’à chaque phénomène j’ai joint cette petite cause qui lui est dévolue, rien encore ne me paraît changé ; elle est si proche de lui, elle se tient si modestement dans son ombre que je n’arrive pas à l’en distinguer. Ah ! certes, je ne me plaindrai pas d’être malmené ; toutes ces explications sont si peu entreprenantes que je ne les vois même pas et qu’à leur place je continue de n’apercevoir que ces mêmes questions qu’elles avaient soi-disant pour mission d’éteindre.


Non seulement la science ne m’explique pas le monde, mais même elle y découvre de l’inexplicable qui n’y est pas, elle le rend effrayant et plein de mystères absurdes.

En effet, elle est l’interrogation indéfinie ; partout, à la place de ce qui est, elle installe ce que l’on peut se demander ; comme un étrange levain, elle introduit dans la pâte des choses des problèmes. « Il y aura toujours quelque chose à connaître », disent les savants. Ils veulent dire : « L’esprit sera toujours capable d’interrogation. Le monde pourra toujours être questionné. » Mais si la question est postérieure à la connaissance ? Si déjà on n’a plus besoin d’elle ? Si la seule activité intérieure la déclenche ?

La science est le mouvement même de l’esprit dans sa pureté et qui ne tient pas compte de la résistance des choses ; elle entre au monde tout droit et le traverse ; elle va raide, fine et tranchante comme une méthode ; elle continue : voilà, en un mot, tout son vice. Il lui manque cette sorte de grossièreté qu’il faut pour sentir quand on touche le réel, comme un matelot ne s’en remet qu’à ses mains serrées sur la chaîne de savoir quand l’ancre est prise au fond. La science dépasse l’objet, elle le divise indéfiniment, elle nous mène, au-delà de sa réalité, jusqu’à ses éléments imaginaires ; par elle il prend un détail qui le rend méconnaissable ; elle précise tout jusqu’au fantastique ; elle démembre tout à force de rectitude et de persévérance.

C’est pourquoi, partout où elle passe, le monde devient si inquiétant. Il semble que chaque objet soit comme soulevé de sa place et qu’il diffère de soi ; il désapprend sa situation, s’écarte de lui-même et, avec un morne effroi, se contemple comme s’il voyait un inconnu. On a raison de dire que la science aboutit à une ignorance ; mais c’est à une ignorance fabriquée. Voici qu’en face de ce que nous connaissions pourtant si bien, nous entrons en stupidité. Les visages les plus familiers, ceux dont notre habitude était telle que nous ne pensions pas à nous poser de questions à leur sujet, soudain la science nous les rend étrangers par quelque doute saugrenu qu’elle nous force à éclaircir.

Elle ne se contente pas de défigurer les choses ; elle construit encore de toutes pièces des fantômes, des épouvantails. L’esprit ne s’arrête pas, avons-nous dit : la science en conclut que le monde ne s’arrête nulle part ; ainsi invente-t-elle l’infini. Elle l’introduit aussitôt partout ; elle multiplie les étoiles au-delà de toute imagination, creuse des abîmes absurdes entre les astres, établit de l’un à l’autre des distances si énormes qu’elles n’ont plus aucune signification. En même temps elle découvre un nouvel univers dans un grain de pollen. Le vide, à nos côtés, s’ouvre, s’enfle et moutonne. Notre royaume n’a plus de frontières ; des immensités béantes nous regardent de toutes parts : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye. » C’est la géométrie qui inspire à Pascal sa terreur, qui dresse autour de lui tant de spectres, tant de monstres inertes et qui le conduit à s’apercevoir lui-même comme un atome entre des gouffres.


Mais le monde n’est pas si malin que nous. C’est un rustique. Son office, c’est d’exister. Or l’existence n’est pas chose très délicate. Pour être, il ne faut pas se montrer trop difficile ; il faut passer sur bien des détails ; on est malgré tout, et sans attendre les mille petites solutions que l’esprit croit indispensables. L’être est dans un autre plan que la pensée ; tout s’y fait plus simplement ; la solidité y remplace l’exactitude.

Si la science rend le monde étrange et effrayant, c’est parce qu’elle lui pose trop de questions, parce qu’elle veut trop en savoir sur son compte. Devant ces exigences si nombreuses, si déliées, si adroites, il s’affole ; il n’avait pas pensé qu’on pût lui demander tant de choses ; et, comme un témoin timide, il répond à tort et à travers. Il ne s’est pas civilisé avec nous ; il en est encore à l’âge de pierre ; nos instruments trop raffinés le harcèlent par trop de côtés à la fois ; il ne comprend pas ce que nous lui voulons et, pour se débarrasser de nous, il nous distribue précipitamment des renseignements contradictoires.

Il eût dit la vérité, si on ne l’eût interrogé qu’une fois.


Donc la véritable explication du monde est celle qui ne m’apporte qu’une réponse, celle qui reste entière et rude comme le monde lui-même : c’est l’explication mystique. Elle ne cherche pas à être claire au sens de justifiable. Elle est pleine de difficultés ; mais c’est parce qu’au lieu de s’en débarrasser en les rejetant plus loin, en en différant à l’infini le dénouement, elle les prend sur soi et les soutient ; elle leur prête sa force ; elle les apaise en les nourrissant. Tandis que la science continue, elle, au contraire, termine. Tandis que la science prolonge les problèmes, les irrite, rend leur question plus affilée encore, elle, au contraire, les éteint en les absorbant.

Il faut bien comprendre quelle est la nature de l’explication mystique. Les énigmes du monde sont des lacunes : elle vient les combler. Hardiment elle ajoute à la nature tout ce qui lui manque. Au lieu de tâcher, comme la science, à recoudre tant bien que mal ses lambeaux, elle fait descendre entre eux le surnaturel. Le monde n’est qu’une devinette aussi longtemps que, pour l’expliquer, on ne veut se servir que de lui-même. L’embarras qu’il donne, aussi longtemps que, pour s’en défaire, on cherche à le réduire, on n’aboutit à rien. On ne le supprime que si l’on se décide à l’augmenter. Il faut prendre plus de choses qu’on n’en avait d’abord. Il faut se détourner du détail, sortir résolument du monde et accueillir tout ce qui se rencontre autour de lui de nouveau, de merveilleux, d’injustifiable. Nous voilà bien naïfs, semble-t-il, d’aller chercher des mystères. Avons-nous besoin d’en inventer ? Ceux du monde sensible ne suffisent-ils pas ? Mais de notre témérité ou de notre maladresse nous ne tardons pas à toucher la récompense ; tout à coup nous abordons à la satisfaction, à la tranquillité : entre nos mains, la réalité, soudain, se trouve entière et suffisante ; l’explication mystique, enfin, reforme le tout ; l’univers, par elle, atteint son achèvement et son comble. Nous voyons tout et ainsi il n’y a plus besoin de nous interroger. Toutes les places sont occupées, tous les rôles sont tenus, les esprits invisibles sont à leur poste au-dessus de nous, comme nous sommes au nôtre ici-bas. Et, comme un navire, complètement gréé, sort du bassin et glisse vers nous avec une lente facilité, voici de même s’avancer tout seul, plein d’évidence, le grand œuvre de Dieu avec les hommes sur le pont qui font ceci ou cela, comme des passagers après le départ, avec les démons accrochés aux flancs comme des monstres marins, avec les anges dans la mâture comme des matelots.

Peu à peu, mais invinciblement, le monde visible, parce qu’il faut que je le comprenne, me conduit et m’initie à l’invisible.

§

Mais qu’elle vînt à me manquer, je pourrais me passer de cette introduction. Le surnaturel, je ne le trouve pas seulement au bout de mes raisonnements et comme leur conclusion ; mais je le vois, il est évident pour moi ; mon regard peu à peu s’est acclimaté à son obscure lumière ; je suis des yeux ses événements secrets.

Eh ! quoi, parce qu’il fait très clair ici-bas et que le monde est à peu près complètement exploré, vais-je me rendre aveugle à tout ce qu’on ne voit pas, à tout ce qu’on ne verra jamais ? Il est des gens qui ne perçoivent que par leurs sens. Ils vont et viennent, enfermés dans cette petite cage de leurs sensations ; ils ne comprennent pas où ils sont ; les merveilles où ils baignent ne les touchent pas. Leur esprit est scellé comme par une malédiction. Ils se lèvent, et ne savent pas ce que c’est que le matin ; ils sortent, et ne savent pas ce que c’est que l’univers ; ils n’entendent pas voler tout près d’eux et se croiser en l’air les innombrables prodiges.

C’est qu’ils ne comprennent pas, comme il faut, le témoignage de leur imagination. L’imagination est le sens du surnaturel, elle nous met en contact avec lui. Je ne dis pas qu’elle l’invente : elle le connaît ; elle perçoit ses rayons, comme certaines photographies révèlent l’invisible. Je veux croire mon imagination avec la même confiance que mes yeux. Pourquoi aurions-nous des sens inutiles ? La réalité serait-elle plus pauvre que les moyens qui nous sont donnés de l’apprendre ? Toutes les idées qui me viennent, toutes les images qui se peignent en moi, si étranges, si fantastiques soient-elles, je les veux prendre pour des informations ; parce que je ne peux pas toucher avec mes sens l’objet qui me les envoie, dois-je les croire mensongères ?

C’est par l’imagination que je m’avance vraiment dans la profondeur des choses. Les événements ni les êtres ne sont rien, réduits à ce que mes sens et ma raison en découvrent. Si je n’admettais que leur renseignement, je vivrais au milieu de découpures et de fantômes. Rien ne se passe dans un seul plan. Tout le fort de l’événement est en arrière, hors d’atteinte des sens ; seul un effort de l’âme peut nous y porter, une création, une invention. Même dans la pratique, pour n’être pas trompés, nous sommes obligés de tenir pour vraies nos conjectures ; il arrive souvent malheur à qui manque d’imagination. Comme ces dieux païens qu’on ne pouvait méconnaître sans encourir leur colère, les événements se vengent sur nous de notre paresse à les approfondir ; ce qu’en eux nous avons refusé de voir subsiste, et se développe, et produit mille conséquences, qui peu à peu pénètrent dans notre vie matérielle : tout à coup nous nous trouvons en face d’une menace ou d’une impossibilité tangibles, dont nous ne pouvons découvrir l’origine, parce qu’elle est purement mystique. Inversement il y a pour ceux qui se confient à leur imagination des récompenses sensibles : tout événement arrive réellement pour chacun de nous avec la profondeur qu’il a été capable de lui supposer. L’âme que le prince Muichkine de Dostoïevsky a prêtée aux êtres qui l’entourent, ils viennent ensuite lui témoigner qu’ils en sont bien réellement doués ; poussés par une sorte de reconnaissance mystérieuse, tout à coup, après longtemps, ils lui apportent une parole, un geste obscur et timide, péniblement formé, par lequel ils avouent enfin ce secret en eux qu’il avait tout de suite pénétré.


Je croirai donc mon imagination ; j’accepterai tout ce qu’elle verra.


D’abord, elle me fait voir l’immortalité de mon âme ; elle m’en donne non pas les preuves, mais la sensation. Entre toutes les choses qu’on ne peut pas dire, voici la plus nette, la plus précise, la plus aiguë. Il est certaines journées, certaines températures par lesquelles brusquement je me trouve transporté, le long de moi-même, vers mon formidable avenir. Je dure soudain de toute ma durée à la fois. Dépaysé jusqu’au cœur, pris par l’indifférence à tout ce qui m’environne comme par une passion, immobile, sans forces, étranger, je ne suis plus seulement ici. Au milieu de ce monde bleu et ouvert, je me sens tout à coup, sans avertissement, sans bruit, rejoint à mon éternité. Non pas dissolution, ni mélange ; mais un prolongement sournois et délicieux ; je cesse d’avoir une fin ; comme l’eau derrière l’écluse atteint en silence le niveau du canal qui la continue, de même, porté par un invisible mouvement, me voici à la hauteur de ma vie immortelle. Je n’ai plus besoin de courage : je reçois nouvelle de celui que je ne suis pas encore ; il me salue et la paix est avec moi.

Preuve dont on peut rire, mais qu’on ne réfutera pas.


Dieu aussi m’est révélé directement ; il tombe sous le sens de l’imagination ; pour le voir, je n’ai besoin que de m’abandonner un peu à ma fantaisie. Je l’atteins dans son activité, je le surprends tout proche, occupé à des besognes qui me concernent.

Et comment peut-on faire pour ne pas voir Dieu ? — Un événement, à l’instant qu’il commence, on le sent hésiter légèrement ; son issue est encore ambiguë ; et, tout à coup, il se met à pencher fortement d’un côté, comme un navire qui sombre ; et dès ce moment, ainsi qu’on voit l’eau se glisser en mille ruisseaux dans la coque pour en achever le naufrage, de même toutes les petites circonstances quotidiennes prennent le sens de l’événement, l’aggravent, tombent avec lui, l’entraînent vers son accomplissement. Ah ! qu’il faut manquer d’inspiration pour croire au gouvernement de la causalité et pour ne pas comprendre que tout se fait par des « volontés particulières » ! A chaque instant ma vie reçoit sa figure d’une puissance cachée ; quelqu’un la modèle avec un profond caprice ; quelqu’un qui réfléchit, préfère, regrette, invente, un esprit attentif et distrait, plein de projets immenses et en même temps d’une amoureuse minutie. C’est en ce sens qu’on peut dire que Dieu est manifeste dans ses œuvres.

Sans doute, j’ai le sentiment d’être pour quelque chose dans la formation de ma destinée et dans cette soudaine pente imposée à l’événement. Ce n’est pas une pure illusion. Je choisis sans doute ; mais d’une façon rudimentaire ; je ne fais qu’ébaucher le choix ; je choisis en homme, c’est-à-dire dans la fièvre et dans l’ignorance ; je considère hâtivement les diverses alternatives, je m’empare de quelques motifs, je les serre contre moi, je veux qu’ils soient décisifs ; et voilà ma résolution prise. Cependant elle croît et s’épanouit : elle prend un sens que je ne soupçonnais pas ; j’ai l’air d’avoir prévu mille conséquences que je n’avais nullement distinguées ; enfin, il arrive que j’ai bien mieux ou bien plus mal agi que je ne voulais. Avec quelques mots têtus que je me suis répétés vingt fois pour brusquer une incertitude dont je ne pouvais sortir que par l’arbitraire, je me trouve avoir fait une des actions les plus importantes de ma vie. Quelqu’un a reçu mon obscure décision, l’a mûrie, l’a développée, l’a changée enfin en elle-même ; comme un riche qui accepte sans sourire le dérisoire présent d’un misérable, quelqu’un fait fructifier entre mes mains mes ingrates et courtes entreprises. Ainsi, si nous savons regarder à la fois avec imagination et avec humilité, Dieu nous apparaît travaillant avec nous, façonnant avec nous notre vie, comme un ouvrier ancien et sage reprend la besogne de l’apprenti et l’achève doucement sous ses yeux. Je vois une Providence, — non pas simplement au sens d’une direction générale des événements, mais comme une « création continuée », comme une invention particulière et de tous les instants, comme l’appuiement exquis de l’artisan sur son ouvrage qu’il ne se décide pas à abandonner.

Cela justement me montre Dieu qui le cache à tant de gens : ces inégalités, ces étranges préférences, cette secrète partialité qui est au monde. Le monde est travaillé par une sorte d’injustice active et sereine ; il y a une distribution tout arbitraire et sentimentale des événements ; il y a des destinées élues, jalousement préservées ; le bonheur leur est fidèle et les accompagne avec une agilité extraordinaire ; il s’arrange pour leur rester attaché jusqu’au milieu des accidents qui semblent devoir le détruire à jamais ; il leur revient, il les retrouve et, là où il ne peut passer, il change de forme. D’autres vies, au contraire, sont maudites et le malheur use pour les suivre de la même ingéniosité. Ah ! Dieu merci, tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Celui-ci a grand besoin de se réformer, d’apprendre la justice distributive. Qu’il est émouvant de suivre les lignes de ses prédilections et de ses aversions ! Comme elles sont à la fois étranges et nettes ! Si l’on sait préférer ce qui est à ce qui devrait être, quelle joie dans cette contemplation ! Pour un cœur allègre, il est délicieux de déchiffrer l’immorale logique des destinées : à chacun arrive non pas ce qu’il mérite, mais ce qui lui ressemble. Même l’imprévu le plus abrupt, il se découvre à la fin qu’il tenait à l’avance par quelque endroit à notre âme et qu’elle l’appelait. Les événements nous sont donnés heureux ou malheureux, non pas suivant ce que nous valons, mais suivant ce que nous sommes.

Cette répartition déconcerte les philosophes : ils ne savent comment excuser Dieu ; c’est pourquoi ou bien ils le nient, ou bien ils le prouvent : ce qui revient au même. — En effet, au lieu de chercher d’abord à le voir, ils commencent par le concevoir ; ils rentrent en eux-mêmes, répudient toute allégation des sens et, là, construisent un Dieu rationnel et juste, inaccessible au plaisir, dépourvu d’inclinations, pur et immobile comme une Idée de Platon ; ils lui attribuent un amour qui est une bienveillance universelle et indifférente, une condescendance distraite, une sorte d’estime impartiale pour toutes ses créatures. Quand ils ouvrent les yeux, il n’y a pas de place pour leur Dieu ; tout le dément ; ils ne savent que faire de lui. Dès lors, s’ils ne renoncent pas à lui, pour le maintenir malgré tout il faut qu’ils aillent chercher des preuves ; il faut qu’ils le rivent au monde à grand renfort de boulons et de coups de marteau ; comme ils ont fabriqué Dieu, il faut qu’ils fabriquent aussi ses attaches avec le monde. Vaine entreprise. Car deux pièces qui ne sont pas faites pour s’ajuster n’arrivent jamais à bien tenir ensemble ; il y aura toujours du gauche dans les preuves des philosophes ; il se trouvera toujours quelqu’un pour venir remarquer la faiblesse des joints et déceler leur fausseté.


Il eût fallu commencer tout simplement par regarder ; il eût suffi d’ouvrir les yeux sans aucune pensée préalable : ce qui vient lui faire obstacle eût alors apparu comme une marque éclatante de l’existence de Dieu. Nous constatons des inégalités et des préférences. Or c’est à quoi justement on reconnaît la présence d’une âme, d’un être. Ne savons-nous pas quel trouble, quelle subtile transformation de la justice apporte, partout où on l’introduit, l’être vivant ? Après qu’il est venu, rien plus ne vaut ce qu’il valait jusque-là au jugement de la raison ; une différence insaisissable s’est glissée entre les choses ; de même qu’en respirant il analyse l’air et en sépare les éléments, de même, par le simple fait d’être là, il distingue, et choisit, et préfère ; on ne peut pas bien dire ce qui se passe ; la profonde iniquité de la vie est entrée avec lui. Partout donc où se trouve cette iniquité, c’est que quelqu’un est là qui pense, qui désire, qui veut. Les irrégularités du monde font paraître une âme ; elles sont ses complaisances, ses amours et peut-être ses haines. Ce dérangement immense dénonce une personne infinie. A la distribution du bien et du mal, je reconnais le Dieu vivant. Sans doute, il pourrait s’arranger pour mieux satisfaire mes idées de justice ; je le prends en faute. Tant mieux ! Car c’est donc qu’il existe. Si tout dans le monde était parfaitement équitable, il resterait possible que Dieu ne fût pas, car les lois mécaniques tendent d’elles-mêmes à produire l’égalité. Mais cette profonde désobéissance à mes exigences, tant d’indifférence à mes décrets, cet air de dire que je n’y connais rien… Quelle force indomptable je touche tout à coup ! Je me heurte à « Celui qui est ».

Après tout je n’ai le droit de faire aucun reproche à Dieu. Car je n’ai pas à le concevoir à l’avance. Je n’aurais à le concevoir que si je ne le trouvais pas. Mais justement je le trouve. Je n’ai pas le temps de me faire une idée de lui ; rien ne peut précéder mon expérience, le contact que je prends avec lui. Il est là d’abord ; il paralyse ma raison ; il met tout de suite, à la place de ce qu’elle allait forger, lui-même. L’infinie perfection, au lieu que je doive chercher s’il la possède, elle est ce qu’il est. Je l’apprends de lui, je l’étudie en lui. Et nous pouvons bien avouer, puisque les philosophes ne nous écoutent pas, que cette perfection est un peu plus intéressante que celle qu’ils imaginent, et qu’ils n’auraient pas inventé ça.

Dieu aime les hommes. Il aime chacun de nous dans ses entrailles et selon qu’il l’a fait. Il ne s’amuse pas à se retenir sans cesse sur la pente d’une préférence, il ne s’oblige pas à penser à tous les autres au moment où son brûlant amour s’approche de l’un de nous. Son amour, c’est autre chose qu’une bienveillance, qu’une protection administrative, que le sourire d’un sage toujours prêt à pardonner. C’est l’amour avide et égoïste du Créateur ; il est pareil à l’acte même de la création ; il le recommence. Dieu revient trouver ce qu’il a fait et avec le même cœur qu’il avait alors, et dans le même orage qu’au commencement ; il rentre dans le tumulte de tous les sentiments qui l’animaient autrefois ; le plaisir inexplicable de ses mains quand elles formaient cette âme, l’allégresse et l’apitoiement dont il était plein, voici qu’il les éprouve encore, comme au moment de la besogne ; celui qu’il créa dans la joie, il l’aime dans la joie ; il « se réjouit » en sa créature ; il « se récrée » en elle : et c’est là sa prédilection.

Dieu aime l’homme ; mais l’homme, ce n’est pas un animal raisonnable, l’homme, c’est moi qui porte tel nom et tels prénoms que Dieu a consacrés à mon baptême, et qui suis né de telle femme, et qui mourrai tel jour que je ne sais pas, mais que Dieu sait. Sans doute, je suis bon ou mauvais ; mais cela ne vient qu’ensuite ; Dieu ne voit cela qu’après. Il y a d’abord son enfant bien-aimé, sa race, son image privilégiée ; il a gardé une mémoire particulière de son visage, il se rappelle chaque trait, il pense à lui souvent. Son amour est de celui-là ; et il l’accompagne partout, si bas qu’il tombe ; il ne le quitte pas dans la faute et dans l’humiliation ; même là, il le préfère peut-être encore à tel autre dont la vie est impeccable ; et, puisqu’il sera juste envers cet autre, il a bien le droit d’être faible avec celui qu’il aime. Quel sens terrible et adorable dans ces mots : « Il est agréable à Dieu » !


Dieu est pareil à un honnête homme qui, parce qu’il fait son devoir, peut écouter ses goûts, ses humeurs, ses indulgences et ses sévérités secrètes. Pour ridiculiser cette conception, les philosophes ont inventé tout un long mot : anthropomorphisme. Je serai donc anthropomorphiste. Pourquoi m’en empêcherais-je ? Parce qu’il est trop naturel de l’être ? Justement j’ai résolu de me confier aux tendances naturelles de ma pensée, de céder à mes premières idées, aux plus fraîches, aux plus hardies. Dieu est pareil à l’homme, me disent-elles ; il est seulement beaucoup plus grand. Il n’y a qu’une forme de l’existence ; du plus bas au plus haut, les êtres développent le même type ; ils le prennent d’abord informe et nu, comme les flûtes exposent sans accompagnement le thème d’une symphonie ; puis ils le commentent avec une abondance, une ingéniosité, une générosité croissantes ; enfin ils le transmettent à l’homme. Et de même que le monde visible tout entier prépare l’homme, de même le monde invisible le complète et l’achève ; il reprend son chant, il l’imite avec de nouvelles et splendides ressources ; et cette harmonie, dont on dit que résonnent les cieux, si nous savons entendre, nous y retrouvons notre voix, comme un berger écoute avec émerveillement grandir, foisonner et fleurir, sous les doigts d’un musicien, les cinq notes de sa complainte.

Dieu est pareil à nous ; il a notre âme, toutes nos pensées, tous nos calculs ; il a tous nos sentiments ; il connaît ces étranges dispositions intérieures dont on est saisi tout à coup sans qu’on sache pourquoi et que l’on ne peut rien faire pour changer ; il connaît les mystérieuses contraintes du cœur et l’impossibilité de s’en défaire autrement qu’en y cédant. Mais justement voilà où est sa perfection : il échappe à ses sentiments, il va jusqu’au bout, il retrouve la liberté dont ils le privaient, en les dépassant. Il est parfait, c’est-à-dire qu’en lui tout s’achève, tout s’accomplit entièrement. Il est parfait, non pas parce qu’il ne se met jamais en colère, mais, parce qu’après le transport de la colère, il sent tout à coup jusque dans ses entrailles l’étreinte de la miséricorde. Parmi les hommes nous appelons celui-là une grande âme, non pas qui ne sent rien, mais qui ne s’épargne rien, qui descend dans toutes les faiblesses, va reconnaître par lui-même tous les entraînements, se perd avec ceux qui se perdent et ne craint pas la détresse, la souillure, la honte ni la sueur de sang. Cette âme est grande qui est la plus chargée et qui remonte avec elle le plus lourd fardeau de passions. De même le Dieu tout-puissant ne s’est pas contenté de créer nos sentiments ; chaque jour il vient les éprouver en personne, il les retraverse complètement, il sait une fois de plus chaque jour ce qu’il en coûte d’être homme et il ne cesse de nous ressembler que lorsqu’au soir, ayant épuisé tout notre cœur, il rentre dans son insondable amour.

§

Je sais qu’il y a de la présomption à parler de Dieu avec tant de familiarité et de certitude, à se donner pour le confident de ses perfections. Pourtant que puis-je faire ? Je me suis exprimé sans application, disant ce qu’il me semblait voir ; j’ai transcrit les imaginations qui me travaillent. Je ne peux pas empêcher que le surnaturel ne m’apparaisse aussi proche, aussi facile que les objets de mon entourage. Je sens qu’il est là, comme, lorsque je reviens dans l’ombre vers ma chambre de travail un instant quittée, je sais qu’il y a une lampe sur la table, qui m’attend, et déjà, par dessous la porte, un rais de sa faible lumière me confirme sa présence fidèle.

§
De la profondeur catholique.

Parce que je ne peux pas faire autrement, je crois à la réalité surnaturelle. Mais il est impossible que je m’en tienne là ; il faut que ma foi se précise, il faut que de mystique elle devienne religieuse ; il faut qu’elle s’attache à un dogme et l’observe uniquement.

Non, je n’ai pas le droit de m’arrêter à moitié chemin. Je n’ai rien fait de méritoire jusqu’ici, rien qui me donne le moindre privilège. Comme les autres ! Aussi stricte, aussi précise, aussi dure que la leur soit ma croyance ! — Il est des gens qui, au dernier moment, se réservent de petites libertés ; ils ont tout admis avec nous, ils ont pensé, ils ont senti comme nous ; mais tout à coup il y a un point qu’ils n’acceptent plus, un point imperceptible, mais où toute leur décision vient mourir : voici qui est trop fort pour eux ; ils s’aperçoivent que vraiment leur esprit ne peut pas s’engager si loin. Et là-dessus, pour sauvegarder son indépendance, ils construisent quelqu’une de ces doctrines intermédiaires, de ces faux mysticismes où la raison et l’imagination comiquement collaborent. O pâles inventions ! On croit aux étoiles et à la métempsychose ; on est d’abord une petite bête et l’on va finir dans un ange : doctrine pour les dames qui ont des souvenirs. Ou bien on croit à la divinité de l’Homme, ou à celle de la Justice, ou aux mystères de la Destinée, ou à l’Inconscient. Pour les uns, Dieu est quelque chose comme le Silence et, pour les autres, il y a des dieux un peu partout.

Je déteste ces fantaisies. Elles ont une sorte de molle possibilité qui dégoûte. Ah ! certes, rien ne s’oppose à ce qu’elles soient vraies ; rien ne s’oppose à celle-ci ; mais rien non plus à celle-là. Pour celui qui refuse de reconnaître l’empire d’un dogme, tout devient facile et maniable ; toute chose cède immédiatement à ce qu’il lui plaît d’en penser ; toute chose met une étrange promptitude dans l’obéissance aux idées qu’il s’en forme : elle est tellement docile que c’est comme si elle n’existait pas ! Les univers et les paradis (jamais d’enfer) éclosent à son gré, dans son cerveau, comme de vagues bouffées de brouillard. Il en concevrait mille avant d’être fatigué. Aucune résistance : sa pensée de toutes parts moutonne avec une débile fécondité. — Laissons-le se féliciter de sa libre abondance et d’avoir soustrait à l’étroite prise d’un dogme ses facultés merveilleuses. Il se figure qu’il est tout-puissant parce qu’il peut à tort et à travers. Il ne sait pas qu’en fait d’imagination la liberté, c’est la faiblesse. Le vrai est qu’il n’a pas assez de force pour sentir les nécessités de la pensée, pour aller jusque-là où, soudain, l’imagination se trouve par on ne sait quoi de mystérieux commandée, contrainte et dans ses plus petits détails arrêtée. Il est pareil au bavard : tant parler lui est facile, il se croit l’esprit plein de vigueur ; mais justement s’il avait plus d’idées, et plus fortes, il ne trouverait plus à dire qu’une seule phrase.

Non, il n’est pas de milieu pour un cœur sincère entre l’athéisme et la religion. J’aime et je prétends qu’il faut aimer avant tout la propreté de l’âme. Que d’abord elle soit bien nette, bien courageuse, bien achevée ! Il n’est pas vrai qu’il y ait des arrangements, il n’est pas vrai que l’on puisse être ceci ou cela, sans l’être tout à fait. On ne pactise pas avec les difficultés : ou l’on est vaincu par elles, ou on les vainc. Le premier devoir est de ne supporter en soi rien qui soit le semblant d’autre chose : il faut avoir cette chose même, ou la quitter tout à fait.

Si Dieu n’est pas si clair qu’il soit une personne et qu’il ait son histoire écrite dans les Évangiles, il n’est donc pas. Et pourquoi nous embarrasser de lui, si ce n’est pas pour y croire de tout près, cœur à cœur, et dans la présence même de son visage ? Contre tous les mystiques, hors les chrétiens, ce sont les athées qui ont raison. Il y a bien des plaisirs à goûter ici-bas : est-ce en faveur d’une mauvaise petite croyance, logée comme une brume dans un coin de notre cœur, que nous allons les laisser échapper ? Non, il est juste, si on le peut, de ne pas croire en Dieu ; cela est plus sain, plus naturel.

Mais puisqu’il faut que je croie en lui, eh ! bien, que ce soit selon qu’il est écrit. De même que Jésus est mis en croix, nu et visible de partout, de même je veux que ma foi soit fixe et définie, et celle-là même que tout le monde connaît ; et l’on sait bien que l’on n’y peut changer un iota sans la détruire. C’est en entrant dans les urgentes limites du dogme catholique que mon imagination trouve soudain son aise et sa véritable activité, comme un arbre qu’on plante dans un terrain préparé sent monter en lui sa force, et circuler sa sève, et ses branches se disposer à la fleur. Pascal l’a bien vu, qu’il fallait aller jusqu’au bout : dans un grand effort, son âme d’un seul coup s’est délivrée de toutes ses libertés ; elle a cessé d’être entourée de possibles ; et cette nuit-là, dans cette terrible extrémité, dans cette angoisse et dans ce resserrement, elle a touché sa joie :

« Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. »

« Cette est la vie éternelle, qu’ils te connaissent seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ[1]. »

[1] Écrit trouvé dans l’habit de Pascal après sa mort. Petite édition Brunschvicg, p. 142. La première citation est de l’Exode, III, 6 ; la seconde, de Saint-Jean, XVII, 3 (et non 6).

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Si droite que me paraisse la voie qui, de la croyance au surnaturel, conduit à la foi catholique, je veux la reprendre et la parcourir à nouveau pas à pas ; je veux dire chacune des raisons qui m’y font avancer.


D’abord, comme, lorsqu’on est seul et très loin, tout à coup on se prend à penser à tous ceux qui ne pensent pas à vous — et l’irritante envie vous vient de reparaître brusquement devant eux et de les forcer à être encore vos amis, — de même l’homme qui s’est dégagé de la religion s’aperçoit un jour combien elle se passe facilement de lui et à quel point ça ne change rien du tout qu’il ait cessé d’y croire. Appel infiniment subtil, tentation par l’indifférence et l’oubli où l’on est de moi. Certes, je suis libre, je vais où je veux : cependant il est des gens qui continuent à prier. — Je pense à ma guise ; toutes les théories sont à ma disposition ; je n’ai qu’à choisir ; je suis comme au milieu d’un marché ; et chacun étale ses arguments, les retourne, me les donne à soupeser : cependant les vérités religieuses ne sont pas ici, elles ne font rien pour séduire mon adhésion, elles ne bougent pas. — J’affecte de les contredire violemment, j’épouse les doctrines qui les insultent le mieux : elles ignorent l’offense que je leur fais. — Ou bien je leur rends cet hypocrite hommage, ce salut plein de distance et de dignité que les incrédules, pour bien marquer leur liberté d’esprit, ont coutume de leur décerner : elles restent aussi sourdes à mon approbation qu’à mon mépris. Décidément je ne compte pas pour elles. Et voici qu’une inquiétude me vient : en tout ce qu’il m’arrive de penser, ce reproche secret, qui m’exaspère : « Tu es libre, tu es seul. Si cela te paraît être la vérité, pourquoi ne le croirais-tu pas ? »

A l’étendue de la permission qui m’est donnée, je commence à douter qu’elle en vaille la peine. Il faut enfin que je revienne vers les vérités chrétiennes, que je quitte un instant mon erreur pour les examiner de près et chercher d’où leur vient cette formidable assurance.

Telle est la première invitation qui m’est adressée : le silence.

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Cependant elle ne fait que réveiller mon attention. Je ne peux pas me convertir simplement par pique et par point d’honneur. Il me faut des raisons plus précises, tirées de la considération même du dogme.

Elles commencent à apparaître, à mesure que je m’approche de lui. O profondeur inimitable ! Je ne veux pas encore la comprendre, la deviner seulement. Cette doctrine est si forte qu’on rencontre ses rayons bien avant de la trouver elle-même. Entre les belles œuvres de l’esprit, celles qui sont nées d’un génie chrétien se distinguent dès l’abord, et toutes seules.

Il y a une sorte de naïveté en tout écrivain non-chrétien. Il a toujours l’air de quelqu’un à qui l’on cache quelque chose et qui ne s’en doute pas. Il y a un certain dernier mouvement de l’esprit qu’il n’a jamais l’idée de faire. Il y a un fond qu’il ne touche pas. Il va, il vient ; j’admire son ingéniosité, sa dureté, sa pointe ; peut-être j’envie sa liberté, et qu’il puisse sans scrupules entrer d’un élan si allègre et si cruel dans la vérité. Mais je sais qu’en face d’une certaine question très droite, que je pourrais tout à coup lui poser, il serait sans réponse et ne trouverait de recours que dans la raillerie.

Même lorsqu’il ne s’agit plus de pénétrer le secret des choses, mais seulement d’inventer des personnages et des événements, même dans le roman, le christianisme donne à ceux qu’il inspire un pouvoir spécial et comme une avance en profondeur. — Stendhal, de quelle vie aiguë et charmante il s’entend à douer ses héros ! Comme ils marchent avec vivacité ! On devine tous leurs sentiments bien groupés en eux, bien présents ; ils les goûtent comme de fines vapeurs délectables, sitôt évanouies que respirées ; ils sont merveilleusement légers, actifs et distincts. Ce sont des individus. — Mais non pas des créatures. Il n’y a rien en eux de plus que leurs passions ; ils sont tout entiers, et seulement, ce qu’ils éprouvent. Les forces chimiques, infiniment sublimées, à la rigueur ont pu composer leur âme. (Stendhal croyait à Cabanis.) Il manque à leur réalité ceci qu’on ne pense pas à désirer qu’ils soient pardonnés ; on ne peut pas prier pour eux. Et de même que nous restons séparés d’eux, de même ils restent les uns des autres séparés ; jusque dans l’amour, ils sont en défense ; les amants de Stendhal ont leurs fortunes différentes ; ils se rencontrent, ils ne se joignent pas ; ils gardent leurs armes et méditent de s’en servir encore. Il n’y a pas au fond de leur cœur ce je ne sais quoi de rompu par où l’être se répand et communique avec son semblable ; l’humanité en eux ne va pas jusqu’à être blessée. — Au contraire, les personnages de Dostoïevsky ont d’emblée cette profondeur dernière. Ils ont tout de l’homme, mais aussi ce que l’homme a de Dieu. Ils commencent par vivre, ils sont eux-mêmes d’abord, et avec quel emportement, avec quelle partialité ! Ils cèdent, sans avoir même l’idée de réagir, au torrent de leur individualité ; ils brisent toute résistance ; ils font tout le mal qu’ils ont à faire. Mais enfin ils gagnent le fond, ils retrouvent en eux Celui qui de même est en tous. Voici l’un d’entre eux devant nous, avec ses mauvaises pensées, ses mensonges, ses calculs. Il est prêt à nous tromper, peut-être à nous tuer. Pourtant il y a quelque chose en lui de plus que ses sentiments : c’est cette faible image de Dieu qui ne se décide pas à disparaître ; comme la lampe du sanctuaire, aucune rafale ne l’éteint tout à fait ; elle baisse, elle vacille, comme honteuse ; mais elle palpite encore. Elle est en cet homme comme une excuse latente à tout ce qu’il va faire et comme l’amorce du pardon. Il peut être sauvé. La vie éternelle le guette, comme elle nous guette tous. Et au moment, tout à l’heure, où il va se précipiter, il y aura autre chose ici qu’un aventurier cédant à une soudaine passion : une âme, comme la nôtre, qui engagera son salut, et peut-être sans le perdre encore. — Ce n’est pas tout : non seulement cet être vit d’une vie si complète qu’il nous oblige à trembler pour lui, mais encore lui-même, si vil soit-il, il connaît des sentiments que les plus purs héros de Stendhal ne savent pas éprouver : comme nous nous joignons à lui, de même il se joint aux autres par l’amour. La marque que Dieu a laissée en lui est comme une blessure qui ne se fermera jamais ; il y a des moments où il ne peut plus contenir son âme ; elle cherche à fuir comme le sang. Cet homme rencontre un homme ; ils s’arrêtent l’un en face de l’autre sur le palier d’un escalier ou sur le seuil d’une auberge ; ils se regardent. « Peut-être ne se ressemblent-ils pas… Alors c’est quelque chose de plus fort : le signe obscur de la parenté, le lien secret d’origine, la trace du mélange et de la confusion primordiale[2]. » Voici qu’ils se reconnaissent ; ils sont frères en Jésus-Christ ; la charité remonte en eux tout à coup, qui est « l’amour du prochain comme de soi-même pour l’amour de Dieu », la charité comme une vague horrible par quoi l’on est jeté hors de soi, comme une abjuration et un arrachement de tout l’être. Enfin ils se prennent les mains, et il n’y a plus rien entre eux, et ils disent en même temps les mêmes choses avec les mêmes mots. Car Dieu s’est ravivé en eux ; il est avec tous deux à la fois et sa paix infinie va et vient entre leurs âmes, les unissant comme elle les unira toutes, après que nous aurons été jugés.