[12] « Es war bloss zum Spass ! Ce n’était que pour rire ! »
Et surtout à n’y plus penser. — Pour comprendre combien la brutalité des Allemands est en eux chose peu consciente et de provenance essentiellement physique, il faut voir avec quelle facilité ils oublient le mal qu’ils vous ont fait. Là-dessus ils sont d’une générosité incroyable. Ils peuvent vous briser de coups : dix minutes après, vous les voyez revenir, gais et contents, sans aucun souvenir, sans aucune pensée :
Ils n’ont rien fait, rien vu, rien entendu ; rien ne s’est passé, dont leur mémoire ait gardé le moindre souvenir. Vous êtes copains comme devant ; vous auriez tort d’avoir plus de rancune qu’ils n’en ont. Vous ne voudriez pourtant pas montrer un plus vilain caractère… Au besoin, ils vous demanderont une cigarette.
Nous eûmes, pendant quelque temps, comme chef de baraque, un sous-officier qui poussait jusqu’au sublime cette indulgence envers lui-même. Il arrivait, le lundi matin, sombre, la voix rauque et presque indistincte, râclé par la noce bestiale qu’il avait faite en permission. Ce jour-là, il fallait éviter de tomber sous sa griffe, car il cherchait une victime. Mais quand il l’avait trouvée et qu’il avait passé sur elle sa fureur — un jour il jeta par terre un de mes camarades et le piétina — les muscles soudainement détendus, il ne voyait plus aucune raison de nous en vouloir, et c’était le moment qu’il choisissait en général — car j’avais le malheur d’être son interprète — pour me faire ses déclarations les plus conciliantes :
— Hier sind wir weit von dem Schlachtfeld, disait-il. Wir müssen unsere Feindschaft vergessen, wir müssen in Eintracht miteinander leben[13].
[13] « Ici, nous sommes loin du champ de bataille. Nous devons oublier que nous sommes ennemis, nous devons vivre ensemble en bonne intelligence. »
Je n’ai jamais vu d’apaisement si subit, ni si ridicule. On sentait qu’il s’était vidé comme une bête d’une sorte de rancœur physique, qui lui restait de la veille, et qu’il se trouvait maintenant rétabli dans cet état de bonne respiration et de robuste indifférence où son âme avait l’habitude de se tenir.
Je ne peux pas croire au sadisme des Allemands. Ils sont trop simples, trop élémentaires pour trouver du goût dans la souffrance d’autrui. Ce ne sont pas gens à se lécher de quoi que ce soit les lèvres ; il n’y a pas en eux de ces petits coins secrets où l’être vraiment pervers déguste ses impressions ; ils ne sont à aucun degré amateurs.
Même dans le mal qu’ils font, le « fromm und stark » suffit à donner tout le contenu de leur cœur. Ils sont stark, ils sont de fer. Et c’est pourquoi leur contact est rude et dangereux. C’est pourquoi l’on fait bien de ne pas rester à portée de leur bras. On a raison de se méfier d’eux, et tort de supposer des racines psychologiques à leur brutalité.
Bien entendu, je ne songe pas un instant à nier qu’ils soient capables de violences préméditées, intentionnelles ; nous étudierons plus loin en détail les étranges « devoirs de cruauté » qu’ils s’imposent. Mais la part de la délibération et de la volonté est réservée jusqu’à nouvel ordre ; nous en sommes encore à l’Allemand primitif ; nous le prenons encore tel que la nature nous le livre.
Eh ! bien, à cet âge de son développement, décidément, non, son âme ne distille aucun venin spécifique ; elle ne lui suggère aucune atrocité directe, gratuite, dont elle seule ait à profiter ; elle est sans tentation et sans appétit. Elle reste d’une désespérante innocence. Ce n’est pas elle qui s’exprime dans la grêle de coups qu’il fait de temps en temps pleuvoir. A cet instant même, si vous pouviez pénétrer jusqu’à elle, vous la trouveriez aussi neutre, aussi peu endiablée que jamais. Même à cet instant, elle ne réussit pas à vaincre son informité naturelle ; elle reste en retard sur l’animal, moins vive, moins dégourdie, moins décidée.