| E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. | Pl. XXXIV. |
Cliché Gautier
64. — Dans l’erg er-Raoui, UNE ANTILOPE ADASE, qui faisait partie d’un troupeau d’une trentaine de têtes.
Remarquer l’élargissement brusque du sabot ; forme de pied adaptée aux sols désertiques.
L’oued Tabelbalet. — Dans la région étudiée l’O. Saoura a un pendant, qu’on peut appeler l’oued Tabelbalet. Il n’a pas de nom pour les indigènes qui en dénomment les tronçons visibles ; et ne s’intéressent pas à sa continuité, évidente, mais sans portée pratique.
Voici ce qu’on sait.
Je n’ai pas vu l’oasis et les ksars de Tabelbalet, et quoiqu’ils aient été vus par nos officiers à plusieurs reprises, il n’en a jamais été publié de description ; l’oasis est au pied de la chaîne Tabelbalet, à la lisière de l’erg er Raoui ; l’eau est partout à très faible profondeur dans le sol.
Au sud de Tabelbalet la ligne de contact entre l’erg et la chaîne reste aquifère sur cent kilomètres au moins.
Jusqu’à Haci Bel Rouz le nombre des puits échelonnés est assez considérable (Noukhila, Haci el Maghzen, etc.) ; et ce nombre pourrait être augmenté facilement, on trouve de l’eau n’importe où, dit-on ; en tout cas H. el Maghzen a certainement été improvisé à l’étape par les maghzen de Beni Abbès.
Au delà l’eau devient plus rare, pourtant le bord de l’erg reste jalonné de trois puits au moins, Tin Oraj, Haci el Hamri, Oguilet Mohammed. Ces trois puits, les seuls que j’ai vus, sont tous creusés dans le lit d’un oued enfoui. La photographie de Tin Oraj, montre nettement les 2 berges du lit mineur découpées dans le quaternaire ancien (terrain plâtreux d’un blanc éclatant). (Voir pl. X, phot. 20.)
A Haci el Hamri et Oguilet Mohammed j’ai fait des constatations analogues. Partout on retrouve les érosions et les dépôts d’un grand oued quaternaire. Il y a là évidemment un grand oued enfoui et encore vivant. Il vient à coup sûr de l’Atlas, d’un point indéterminé dans la région inexplorée à l’ouest du Guir. Sa nappe d’eau, en tout cas, est nécessairement alimentée, au moins pour une grande partie, par les pluies de l’Atlas.
Cet oued anonyme et que j’appellerai Tabelbalet, est curieusement symétrique à la Saoura ; comme elle, il coulait entre les dunes et la chaîne rocheuse ; mais ici les dunes ont été bien plus envahissantes, la plus grande partie de l’oued gît sous un amoncellement de sable, et l’O. Tabelbalet, bien plus gravement atteint, bien plus décomposé que la Saoura par le climat désertique, est un centre de vie humaine incomparablement moins intéressant.
L’erg qui a effacé l’O. Tabelbalet s’appelle l’erg er Raoui, c’est-à-dire l’« humide ». Dans sa partie méridionale à tout le moins, la mieux connue et assez fidèlement reproduite sur la carte dans ses grands traits, l’erg est très peu compact, très évidé intérieurement par des gassis immenses et larges. Le sable est surtout entassé sur le lit même de l’O. Tabelbalet. C’est à l’oued enfoui que l’erg doit son nom bien mérité. Il alimente du gros gibier, de grands troupeaux d’antilopes adax (voir pl. XXXIV, phot. 64), cela suppose une végétation relativement abondante et des points d’eau facilement accessibles, à fleur du sol.
Erg Atchan et sebkha el Melah. — Tout contre, relié à l’« erg humide » par de longs filaments de dunes, l’erg Atchan « l’assoiffé » fait contraste avec lui. Ce n’est pas qu’il ne recouvre lui aussi une ramification d’oueds quaternaires, mais qui sont apparemment tout à fait morts, impropres à alimenter une vie quelconque. Les seules eaux potables de la région, assez voisines de l’erg mais tout à fait en dehors sont à Aïn Dhob et à Nechea. Ce sont des sources jalonnant une ligne de faille.
Le trait le plus remarquable du régime hydrographique est la sebkha el Melah. C’est la grande mine de sel pour les riverains de la Saoura ; le sol est couvert d’une croûte de sel pur, brisée en dalles cahotiques sous l’influence des variations de température, et dont l’épaisseur atteint plusieurs centimètres. Encore qu’il ne soit pas surprenant de trouver du sel dans une sebkha, je n’en connais pas d’autre où les dépôts actuels de sel aient une pareille puissance. On a déjà traité le petit problème géologique que pose son existence.
Il s’en pose un autre, topographique et hydrographique. En 1903 la sebkha m’avait paru de niveau plus bas que le lit voisin de la Saoura ; mon baromètre avait marqué le même jour à quelques heures d’intervalles, 735 millimètres à Aïn Dhob contre 730 à Kerzaz. Les indications d’un anéroïde sont naturellement sujettes à caution. Mais celles-ci semblent avoir été confirmées depuis. La crue de 1904 arrêtée à Foum el Kheneg par un tampon de sable (voir pl. IX, phot. 19) a reflué en masse vers la sebkha el Melah ? Il serait intéressant de savoir comment l’existence d’une pareille dépression se concilie avec le travail de l’érosion quaternaire. Mais avant de chercher l’explication du fait il conviendrait d’attendre qu’il fût hors de doute.
Privé de points d’eau, contourné par tous les itinéraires, l’erg Atchan, flanqué de la sebkha el Melah, reste inconnu. On peut affirmer cependant qu’il occupe un compartiment effondré au cœur de la chaîne d’Ougarta ; le bassin de réception est limité très vite au nord, où de puissantes masses montagneuses interceptent tout accès souterrain ou subaérien aux eaux de l’Atlas. Et c’est apparemment ce qui explique l’« erg assoiffé » voisin mal partagé de l’« erg humide ».
La chaîne d’Ougarta. — Sur la chaîne de Tabelbalet on ne sait rien de détaillé. On voit mieux déjà la chaîne d’Ougarta, malgré d’énormes lacunes. On peut affirmer que, au point de vue humain, économique, elle présente un intérêt, tout inhabitée qu’elle est : ce n’est pas du tout un coin désespéré du Sahara.
A priori on pouvait le prévoir ; la chaîne est constituée de ces mêmes grès éodévoniens, excellent réservoir d’humidité, qui font habitable la plus grande partie du pays Touareg.
Elle a en effet ses points d’eau, le puits d’Ennaya, par exemple, le r’dir de Kheneg el Aten (voir pl. XXXII, phot. 60.) Elle a aussi ses pâturages, celui d’Ennaya entre autres ; Ennaya est une cuvette synclinale tapissée de Mio-Pliocène et de petites dunes. La montagne elle-même, la roche nue, au printemps de 1905, était couverte de ce que les Sahariens appellent un pâturage d’« acheb ». Je ne crois pas que cette végétation ait été décrite ni étudiée au point de vue botanique.
La plupart des plantes sahariennes sont des arbustes rabougris dont les chameaux mangent les feuilles, les pousses vertes, les extrémités tendres ; ils sont pérennes, et, dans les périodes les plus sèches, quand les jeunes pousses font défaut, la ramification ligneuse subsiste au-dessus du sol. Les plantes sahariennes les plus célèbres, le hâd par exemple, le dhomran rentrent dans cette catégorie.
L’acheb n’est pas une plante, c’est une catégorie, tout à fait distincte de la précédente, celle des plantes éphémères, printanières, que les bonnes années font sortir du sol pour un petit nombre de semaines, dans les coins privilégiés. Les indigènes leur donnent aussi ce joli nom, r’ebia, le printemps ; végétation classique de steppe en somme, la plante n’est représentée en temps ordinaire que par ses racines invisibles, ou peut-être même par une graine enfouie ; vienne le moment favorable, et l’attente dût-elle être de plusieurs années, la végétation subaérienne évolue précipitamment.
Au printemps de 1905, qui avait été précédé, on l’a dit, de pluies abondantes et de grandes crues en octobre 1904, l’acheb sur les montagnes d’Ougarta était assez varié ; un caractère commun évident était l’énorme prédominance des organes floraux, pas de feuilles, des fleurs en grappes volumineuses, sur des stipes grêles et nus ; pas trace de verdure dans l’impression d’ensemble. Au-dessus de Beni Ikhlef l’acheb était représenté par une espèce à fleurs violettes ; la montagne apparaissait de loin couverte d’une moisissure violette d’un effet étrange et délicat sur la roche noire de poix.
Les chameaux « mangent le printemps » avec avidité ; l’engloutissement de gerbes de fleurs dans ces gueules particulièrement répugnantes heurte notre concept européen du bouquet, et fait une impression blasphématoire.
J’ai noté aussi la présence d’Anabasis aretioides.
La chaîne d’Ougarta serait donc un pays de pâturages, et si elle n’est pas un pays d’élevage la faute en est aux hommes et aux circonstances, non pas à la nature.
Elle a aussi des richesses minérales, on l’a dit.
A l’ouest de Beni Ikhlef sur la route d’Ennaya, au lieu dit Tamegroun un filon de quartz cuprifère court dans les grès dévoniens, qui sont imprégnés au contact. Autant que j’ai pu en juger après un examen sommaire, et toutes réserves faites sur mon inexpérience, en matière d’évaluations minières, l’affleurement mériterait d’attirer l’attention s’il se trouvait dans un pays moins inaccessible et moins désolé. D’autant plus qu’il n’est certainement pas isolé (Golb en Nehas). On peut se demander s’il n’y a pas là pour la Saoura une ressource future éventuelle[146].
C’en a été une à coup sûr dans un passé indéterminé. L’affleurement de Tamegroun a été exploité par les indigènes, très sommairement, il est vrai ; les trous et les tranchées d’exploitation qui s’échelonnent le long du filon, ont à peine un mètre ou deux de profondeur. (Voir pl. XXXI, phot. 58.) Le minerai était calciné ou traité sur place, comme l’atteste la présence de scories.
Le souvenir de cette exploitation s’est conservé dans la mémoire des indigènes.
Je dois à l’obligeance de M. le capitaine Martin, commandant l’annexe de Beni Abbès, et à celle de M. l’interprète militaire Stackler, la copie et la traduction d’un texte arabe, conservé au monastère de Guerzim, et qui concerne la mine de Tamegroun[147]. Il y est question de sorcellerie bien plus que de métallurgie. La mine est devenue un trésor gardé par des génies : les procédés d’extraction n’ont rien de scientifique : « il faut égorger un hibou, le battre avec une tige de fenouil, etc. ». On sait d’ailleurs que chez les primitifs un lien étroit unit la sorcellerie et le travail ou l’extraction des métaux : au Maroc, le Sous est à la fois la patrie des mineurs et des sorciers. Tamegroun d’ailleurs a sans doute été exploité par les Marocains, à une époque indéterminée ; je ne crois pas qu’il le soit actuellement.
L’homme. — Si obscur que soit le passé humain de l’O. Saoura on peut essayer, peut-être, de dégager des souvenirs et des légendes indigènes quelques grandes lignes un peu floues.
On trouve dans la région des tombeaux préislamiques (redjems) ; ils sont tout à fait semblables aux redjems habituels à mobilier de cuivre et de fer ; et leur distribution semble accuser une répartition de la vie toute différente de l’actuelle. Le lit même de la Saoura, où sont concentrées les oasis actuelles est plus pauvre en redjems que la chaîne d’Ougarta ; ils paraissent nous reporter à une époque de vie nomade où la culture intensive des oasis n’existait pas encore. A Beni Abbès, d’autre part, on se souvient ou on croit se souvenir de la date où aurait été captée la grosse source. Ce souvenir a pris naturellement forme de légende religieuse. « Un marabout égyptien, Si Othman el Gherib planta un bâton en terre : à ma mort, dit-il, une source jaillira en ce point pour que vous puissiez laver mon cadavre. Le bâton resta fiché en place, et, quand on le retira, à la mort du santon, la source jaillit. » Ceci se serait passé soixante ans avant que le Touat fût occupé[148]. Il va sans dire que ces bribes d’hagiographie sont dépourvues d’intérêt historique. Peut-être pourtant doit-on retenir que la palmeraie de Beni Abbès n’a pas la réputation de remonter à une époque immémoriale.
Voici maintenant qui est plus récent et plus précis.
Dans l’oued Saoura, à une trentaine de kilomètres au sud de Beni Abbès, auprès du ksar de Tametert, on montre les ruines d’un ksar au sommet d’une butte ; c’est Ksar en Nsara, le bourg des chrétiens. D’après la tradition, ce bourg, peuplé de chrétiens, aurait subsisté jusqu’à une date indéterminée, où les musulmans l’assiégèrent, le prirent et le détruisirent.
D’autres ruines portant le même nom, et auxquelles se rattache la même légende, se voient entre Beni Ikhlef et Bou Khrechba.
D’après le P. de Foucault ces vieux « villages nazaréens » sont nombreux dans l’O. Draa[149].
A une pareille distance des côtes marocaines, ces chrétiens ne peuvent pas avoir été des Portugais ; s’agirait-il donc d’une communauté chrétienne indigène, qui aurait été détruite tardivement ? M. Basset, consulté, croit cette hypothèse inadmissible. Il ne faut pas d’après lui, prendre trop à la lettre le nom de Nsara (chrétiens) : « Je le regarde comme synonyme de Djohala (païens) ; ces noms s’échangent souvent dans les traditions populaires : comme dans les chansons de gestes, les Saxons de Guiteclin (alias Witikind), jurent par Mahom, Appollin et Tervagant. » Les habitants de Ksar en Nsara n’étaient donc pas des chrétiens, c’étaient des païens ou semi-païens, peut-être des kharedjites ; à coup sûr des ennemis de la foi orthodoxe, puisque leurs voisins musulmans les ont anéantis. Rien ne nous autorise d’ailleurs à fixer la date de cet anéantissement. Pourtant, la précision des souvenirs indigènes me semble rendre peu vraisemblable une date très reculée.
C’est aux « Nazaréens[150] » que la tradition attribue le captage des sources et l’aménagement des oasis (tradition très nette à Ougarta en particulier). Elle leur donne pour successeurs les Beni Hassen, et ici nous sommes sur un terrain historique assez sûr. Les Beni Hassen, qui se retrouvent aujourd’hui au Maroc dans la plaine de l’O. Sebou ont été au Sahara les propagateurs de la langue arabe et d’un degré plus élevé de culture islamique jusqu’au Sénégal. L’arabe que parlent les Maures sénégalais s’appelle aujourd’hui encore le Hassaniya[151]. Les Beni Hassen ont laissé en effet dans la Saoura le souvenir d’une très grande et très puissante tribu ; et ce souvenir est resté très vivant, leur nom revient souvent dans la tradition. Les ruines d’un ksar Beni Hassen (mais que je n’ai pas vues) se trouvent à Beni Abbès sur la gara qui surplombe la palmeraie de l’autre côté de l’oued (rive droite). (Voir fig. 41.)
La Saoura actuelle est dominée politiquement, où du moins elle l’a été jusqu’à notre venue, par les R’nanema.
Au poste de Beni Abbès, M. le capitaine Martin a bien voulu me communiquer une étude sur les R’nanema, œuvre d’un officier dont je regrette d’ignorer le nom.
Voici de quelle façon la tribu se divise elle-même.
| Ataouna. | ||||||
| Debahba | Oulad Hammou. | |||||
| Oulad Saad. | ||||||
| Oulad Rezoug. | ||||||
| Chemamcha | Oulad Hossein. | |||||
| Maadid. | ||||||
| R’nanema | Gourdana. | |||||
| Oulad Zian. | ||||||
| Ataouna | Oulad Ali. | |||||
| Oulad Alla. | ||||||
| Gharaba. | ||||||
| Oulad ben Kina. | ||||||
| Gourdana[152] | Oulad Moktar. | |||||
| Oulad Dehan. | ||||||
| Oulad Abbou. |
Je ne suis pas très sûr que cette sèche énumération soit susceptible de présenter un intérêt général. Peut-être pourtant permet-elle d’entrevoir l’armature politique et sociale de la tribu. M. Doutté, étudiant les tribus du Maroc occidental, a publié quelques tableaux de subdivisions ethniques dont l’analogie avec celui-ci paraît évidente, quoiqu’ils soient d’une analyse beaucoup plus poussée.
Le dernier élément constitutif semble bien être la famille lato-sensu.
M. Doutté décrit ainsi la tribu marocaine. « Bien que l’analyse montre qu’elle est en général formée d’éléments de provenances diverses au point de vue ethnique, elle est cependant conçue par ses membres comme une immense famille, et cette conception se traduit souvent par la croyance en un ancêtre éponyme[153]. »
Les Oulad Alla par exemple affirment descendre tous d’un certain Alla ben Hammou, originaire de Bou Denib (dans les hauts de l’O. Guir).
Les Oulad Hammou se rattachent à un certain Hammou Ould Keroum, des Krerma, fraction des Ahlaf, habitant la plaine de Tafrata au sud-ouest d’Oudjda.
Ces familles sont groupées en clans (?) groupés eux-mêmes en une confédération, qui est la tribu (?) des R’nanema.
Les familles, qui ont conservé le souvenir de leur origine, se réclament des coins les plus divers de l’Afrique du nord. Il en est qui sont venues de Kairouan et même de Tripolitaine, d’autres du dj. Amour, beaucoup du Maroc (Moulouya, O. Draa, Merrakech, Sahel). En somme, ici comme dans tout le reste de l’Afrique du nord le brassage des races a été très énergique[154], avec une prédominance peut-être des éléments marocains.
Ce qui fait l’originalité et l’unité de ces R’nanema, d’origines si diverses, c’est qu’ils sont nomades et non pas ksouriens.
Le territoire qui leur appartient est considérable, le long de l’oued il va de Merhouma jusqu’au delà de Tagdalt. C’est la section la plus riche de la Saoura, la r’aba, recouverte d’une « forêt » continue de palmiers, l’oasis d’un seul tenant de beaucoup la plus étendue de toute la région. Les ksars s’y pressent plus nombreux qu’ailleurs ; et d’ailleurs les R’nanema sont propriétaires de ksars isolés en dehors des limites de leur territoire propre ; un des ksars de Beni Abbès par exemple est R’nanema. Ces ksars, au rebours des autres, ne sont pas des individualités politiques autonomes ; beaucoup d’entre eux ne sont même pas des individualités municipales.
Anefid par exemple est une simple ferme habitée par des métayers haratin.
D’autres sont de simples lieux de refuge et d’ensilotement, des abris momentanés, inhabités la plupart du temps, des murailles vides à proximité des terrains de culture ; ce sont, par exemple, Béchir (qui est une station d’été), Tametert, Idikh, Ammès, Ksir el Ma, Beiada, Timr’arin, Meslila, Ksabi.
C’est le même type de ksars qu’on retrouve dans l’oued Guir (Bahariat) entre les mains d’autres nomades les Doui Menia : simples magasins fortifiés et non pas lieux d’habitation ; la vie s’écoule ailleurs dans les pâturages.
| E.-F. Gautier. — Sahara Algérien. | Pl. XXXV. |
Cliché Gautier
65. — LE MINARET DE KERZAZ, construit en pierres, qui contrastent avec le pisé des murs.
Cliché Gautier
66. — UN QUARTIER DE KERZAZ vu du haut du minaret de la photographie 65.
Remarquer les toits en terrasses de pisé. A gauche et en haut de la figure, on voit l’Oued Saoura et la dune voisiner comme d’habitude.
Les pâturages des R’nanema sont à l’est dans l’erg, et sans doute ne se font-ils pas faute d’utiliser ceux de l’ouest, dans la chaîne d’Ougarta, lorsqu’ils peuvent le faire sans danger. Ce sont d’ailleurs des nomades à parcours assez restreint, ces Sahariens ne sont pas des méharistes, tous cavaliers, ou piétons, et cela suffit à leur interdire les grandes randonnées à travers le désert. Ils ne s’éloignent pas de la Saoura.
En revanche ils ont fait peser un joug très lourd sur les indigènes de la Saoura. Rohlfs, le premier Européen qui les a vus, insiste sur leurs exactions. C’était pourtant, lors de notre venue, une tribu en décadence. Si vagues que soient les données historiques à leur sujet, on suit le recul progressif de leur influence à travers le XIXe siècle.
On a vu qu’ils furent les maîtres de la Zousfana et qu’ils en furent expulsés par les Doui Menia après des luttes acharnées.
En 1894 une harka de Doui Menia et de Beraber, provoquée par les agents du sultan, ravagea la Saoura, et fit tomber après un long siège le ksar principal des R’nanema (el Ouata, je crois), où s’était réfugiée caïd Alla, le chef ou en tout cas l’homme le plus influent de la confédération.
Les R’nanema étaient donc progressivement refoulés par une poussée venue de l’ouest, lorsque nous nous sommes établis dans l’O. Saoura. Aussi ont-ils vu en nous des protecteurs ; et caïd Alla en particulier nous a été dévoué aussi longtemps qu’il a vécu.
L’autorité brutale des nomades est contre-balancée par l’influence religieuse des zaouias.
Il y en a une petite à el Maja, une autre à Beni Ikhlef, une autre à Igli, mais les plus notables de beaucoup sont Guerzim et surtout Kerzaz. Guerzim est dit-on plus ancienne, et se juge elle-même plus vénérable. Kerzaz est actuellement bien plus importante, on s’en rend compte au seul aspect de son minaret, très simple, mais construit de la base au sommet en dalles de grès, luxe unique dans un pays de construction en pisé. (Voir pl. XXXV, phot. 65 et 66.)
D’après Depont et Coppolani, la zaouia de Kerzaz, maison mère de l’ordre des Kerzazia, a été fondée par le chérif, Ahmed ben Moussa el Hassani Mouley Kerzaz, né vers 1502 de J.-C. La date est à retenir ; les XVe et XVIe siècles sont un moment décisif dans l’histoire des oasis sahariennes. La confrérie, d’après Depont et Coppolani[155], compte environ 2000 adeptes dans la province d’Oran, et davantage vraisemblablement au Maroc. Dans la Saoura sa prépondérance est financière autant que politique ; Kerzaz est propriétaire de palmiers dans des oasis éloignées, comme Beni Abbès. A Kerzaz la baraka se transmet héréditairement dans la famille du fondateur, mais non pas de père en fils ; elle appartient aux plus âgés des membres de la famille. Il en résulte une gérontocratie, qui donne au gouvernement et à l’administration municipale un caractère original — très distinct de ce qu’on observe soit dans les ksars, soit chez les R’nanema.
Les ksars autonomes. — Vis-à-vis des nomades et des marabouts les ksars autonomes de la Saoura jouissent d’une indépendance dont le degré varie avec leur force et leur situation. Nous sommes assez bien renseignés sur les ksars septentrionaux Igli, Beni Abbès.
Igli. — M. Calderaro, nous a donné un historique d’Igli[156]. Il donne l’étymologie du mot dont l’ethnique est Glaoua. Les Glaoua sont une tribu marocaine bien connue qui habite le Grand Atlas au sud de Merrakech. Quelques membres de cette tribu « sont venus s’installer à une époque reculée sur un monticule à environ 1500 mètres au sud-ouest d’Igli, et auraient fondé un ksar appelé Aghrem Amekran (le grand Ksar) dont les ruines sont encore visibles de nos jours ». Le ksar actuel est une zaouia fondée vers le milieu du XVIIe siècle par un chérif venu du Gourara, Sidi Mohammed ben Othman. La date est à retenir ; c’est à la même époque à peu près que fut fondée la zaouia de Kenatsa. Mais Igli est bien loin d’avoir eu la fortune de Kenatsa ; son rayonnement est resté tout local ; sa seule filiale est le petit couvent voisin de la zaouia Tahtania. Aussi les Glaoua sont bien loin de jouer, soit dans l’oued Zousfana, soit dans la Saoura le rôle d’aristocratie religieuse et financière qui est réservé aux grandes zaouias, comme Kerzaz ou Kenatsa ; leur histoire telle que M. Calderaro nous la raconte sommairement est celle de tant d’autres ksars ; à travers les âges ils ont été pillés alternativement par les nomades voisins, Beraber, mais surtout Doui Menia et R’nanema. A notre arrivée ils payaient la protection des Ouled Sliman, fraction Doui Menia. Pourtant « les Doui Menia, d’après M. Calderaro, ne possèdent pas de palmiers dans l’oasis d’Igli ; la palmeraie entière appartient aux Ksouriens ». C’est là un grand avantage qu’ils ont sur d’autres, les Beni Goumi en particulier. Ils le doivent apparemment à leur caractère religieux.
Mazzer. — Mazzer, d’après les notes manuscrites du poste de Beni Abbès, a été partiellement peuplé par des réfugiés venus de Si Akkachi, un vieux ksar dont on voit les ruines à mi-chemin entre Igli et Mazzer et qui aurait été détruit par les Glaoua il y a cent cinquante ans. Un certain Moussa ben Brahim, échappé au désastre avec sa famille, aurait fait souche à Mazzer des Oulad Moussa ben Brahim.
Mais Mazzer est beaucoup plus ancien, et d’ailleurs on ne concevrait pas que sa très belle source ait pu jamais rester inutilisée.
La tradition mentionne une ancienne émigration des indigènes de Mazzer (Oulad Raho, Oulad Khalfallah), qui seraient allés s’établir au nord du Tafilalet, dans le district de Tissini (?) Petit détail, insignifiant en soi et qui ne vaudrait sans doute pas la peine d’être rapporté, s’il ne s’ajoutait à d’autres pour montrer les liens étroits, après tout, qui unissaient la Saoura au Maroc.
Les autres familles de Mazzer sont les Oulad Moussa ben Daoud, (venus de l’O. Draa) ; les Oulad Hamza et les Oulad Alla (venus des hauts du Guir).
Mazzer est un petit ksar d’autonomie précaire. Il a acheté la protection des Ouled Sliman (fraction Doui Menia) et il est entièrement dans leurs mains.
Voici un petit détail qui permet d’apprécier le degré de subordination des ksouriens de Mazzer vis-à-vis des nomades et des marabouts, voire même vis-à-vis de leurs voisins plus puissants les ksouriens d’Igli.
Les marabouts de Kerzaz ont dans l’oasis de Mazzer les droits d’irrigation suivants (proportionnels naturellement au nombre des palmiers irrigués),
| ⎰ ⎱ |
6 | bassins | en été. | |
| 14 | — | en hiver. | ||
| Les Glaoua ont droit à | ⎰ ⎱ |
2 | — | en été. |
| 3 | — | en hiver. | ||
| Les Oulad Moussa ben Daoud | ⎰ ⎱ |
1/2 | — | en été. |
| 1 | — | en hiver. | ||
| Les Oulad Hamza | ⎰ ⎱ |
1/2 | — | en été. |
| 1 | — | en hiver. |
Les marabouts de Kerzaz ont donc à Mazzer des droits de propriété qui sont à ceux d’une des quatre familles indigènes comme 20 est à 1 et demi.
On saisit là sur le fait et on peut exprimer en chiffres l’abjection de prolétaire ksourien dans sa propre palmeraie. Et notez qu’il s’agit de ksouriens libres et non pas de haratin.
Beni Abbès. — Il y a trois ksars dans l’oasis de Beni Abbès, l’un est celui des R’nanema, l’autre est habité par les haratin qui cultivent pour le compte des marabouts de Kerzaz les palmiers appartenant à la zaouia (la petite palmeraie d’Ouarourourt). Le troisième est celui des Abbabsa (indigènes libres de Beni Abbès). Cette simple énumération atteste que les Abbabsa ne sont pas les maîtres chez eux. Ils constituent pourtant un gros ksar qui a son histoire distincte et son autonomie.
Les Abbabsa, d’après les notes manuscrites aux archives de Beni Abbès se décomposent comme suit :
| Oulad Hamed | On ne nous donne de renseignements que sur leur antiquité relative. Ils ont précédé à Beni Abbès l’arrivée de la famille suivante. | |
| Oulad Ali ben Moussa | ||
| Oulad Raho | Viennent du ksar d’el Maïz à Figuig. Deux frères ont quitté en même temps le ksar, Ali ben Yahia, qui s’est fixé à Beni Abbès où il a fait souche des Oulad Raho — et X... qui s’est fixé à Charouin où il a fait souche d’une famille qui se donne le nom de Cheurfa. | |
| Oulad men la Ikhaf | Sont originaires du Sfalat (Tafilalet). Le premier d’entre eux qui se soit fixé à Beni Abbès est Si Mohammed ben Abdesselam, qui a fondé le ksar actuel il y a 150 ans ; car auparavant la population était répartie en 2 ksars. | |
| Ces quatre familles sont groupées en un rameau unique, sous le nom d’Oulad el Mehdi : elles ont vécu à part dans un ksar spécial jusqu’à la fondation du ksar actuel. Les Oulad el Mahdi sont originaires de la fraction des Oulad Noguir, tribu des Idersa, confédération Doui Menia. | ||
| Oulad el Kebir | ||
| Oulad Obéid | ||
| Oulad Saïd | ||
| Oulad Cherki |
L’aspect du terrain confirme ces renseignements généalogiques. Au-dessous du ksar des Haratin, on voit les ruines de celui qui fut habité autrefois par les Oulad et Mehdi ; au nord du ksar des R’nanema les ruines de celui qu’habitaient les Ouled Hamed, Ouled Ali ben Moussa et Ouled Raho. Ce sont les anciens habitants de ces ruines qui fusionnèrent il y a cent cinquante ans pour fonder le ksar actuel.
Tous les ksars, en ruines ou actuels, sont voisins et ont un air de parenté, ils sont groupés dans la palmeraie ou sur sa lisière, au pied de la gada de Si Mohammed ben Abbou. On appelle ainsi ce tronçon de hammada pliocène, libre de sable, qui s’allonge en feidj au milieu de l’erg, à l’est de Beni Abbès, et sur la tranche duquel sourdent les eaux qui alimentent la palmeraie. Le ksar plus ancien des Beni Hassen se dresse au contraire sur l’autre rive, la droite, au sommet d’une gara difficilement accessible loin de l’eau et des cultures, dans une situation défensive et dominatrice, qui évoque à elle seule une autre époque, d’autres conditions politiques et apparemment économiques. (Voir fig. 41.)
Les notes manuscrites anonymes aux archives de Beni Abbès nous renseignent sur ce qu’on pourrait appeler les relations diplomatiques des Abbabsa. La plupart des ksars de la Saoura avaient conclu avant l’occupation française des conventions avec les tribus voisines. Ces conventions étaient de deux sortes.
La tata était un pacte par lequel les parties contractantes s’engageaient mutuellement à réparer les dommages éventuellement causés par des individus appartenant à l’une ou l’autre partie. La tata ne comportait le paiement d’aucune redevance.
La khaoua était une convention par laquelle une fraction ou un homme influent accordait sa protection à une autre fraction plus faible, et ce moyennant le paiement d’une redevance qui portait le nom de mezrag.
Les Abbabsa avaient une tata avec les Aït bou Grara, des Aït Rebbach (Beraber). En 1894 ils en conclurent une avec un certain Taleb Brahim ou Addou, des Aït ou Menaçef (Beraber), qui habitait au Draa. Ils en avaient une autre avec les Ouled Ahmar des Idersa (Doui Menia) ; mais ceux-ci ne tinrent pas leurs engagements. Il est évident que ces tata conclues avec des Beraber avaient pour but d’assurer aux Abbabsa l’accès des marchés du Tafilalet.
Les notes manuscrites anonymes ne mentionnent pas de convention avec les R’nanema. Il faut bien qu’il y en ait eu cependant, et de portée politique bien plutôt que commerciale, puisque il y a dans l’oasis de Beni Abbès, un ksar de R’nanema. On nous dit que ce ksar a été construit il y a une vingtaine d’années par les Abbabsa eux-mêmes qui y appelèrent et y installèrent les R’nanema, à titre de protecteurs, parce que les Doui Menia menaçaient de détruire la séguia.
Les notes manuscrites nous font connaître d’une façon plus ou moins fragmentaire l’histoire moderne des Abbabsa ; c’est une histoire de petites guerres confuses avec tous les voisins.
Les grands ennemis sont les R’nanema, puisque les maîtres. Il y a quatre-vingts ans, les R’nanema construisirent sur la falaise un ksar qu’ils durent abandonner plus tard parce que l’approvisionnement en eau y était trop difficile. Pendant la durée de cette occupation, les Abbabsa enfermés chez eux tuaient tout R’nanema isolé et vice versa. Ils dépêchèrent en ambassade au sultan un certain Sliman ben Raho, grand-père du caïd actuel. Le sultan envoya 25 cavaliers makhzen sous les ordres du caïd Mohammed ben Sridi du Tafilalet. Cette démonstration suffit. Les makhzen laissèrent à Beni Abbès trois fusils de rempart qu’on a conservés et qu’on décore du nom de canons. Si Abdallah ben Abd er Rahman, chef de la zaouia de Kerzaz intervint entre Abbabsa et R’nanema et fit conclure la paix. Ceci devait se passer au voisinage de 1820. On sait que beaucoup plus tard les R’nanema en vinrent à leurs fins, puisque les Abbabsa durent provoquer l’établissement chez eux d’une sorte de garnison R’nanema.
Il y a une soixantaine d’années, d’après les notes manuscrites, c’est-à-dire, j’imagine, vers 1848 une caravane Doui Menia (fraction des Arib) fut pillée par les R’nanema à côté de Beni Abbès. En représailles une harka Arib et Doui Menia mit le siège devant Beni Abbès, elle ne put s’en emparer mais coupa 2400 palmiers au sud de la palmeraie actuelle dans la plaine d’Amama.
Les notes manuscrites mentionnent encore une guerre avec les Glaoua (gens d’Igli), beaucoup plus récente, et qui doit se placer vers 1890. Cette petite guerre est d’une curieuse mesquinerie municipale. A l’origine, expulsion d’un habitant par la djemaa de Beni Abbès, à propos d’une querelle de propriété. Le banni alla trouver les Glaoua, et sut les intéresser à sa cause, par un stratagème religieux qui doit être une survivance d’usages préislamiques (sacrifice rituel d’un mouton en un certain point du village)[157]. Les Glaoua traduisirent la djemaa des Beni Abbès devant le cadi, qui donna raison au demandeur. Le banni sollicita, pour obtenir l’exécution de la sentence, l’appui du caïd Alla, l’homme le plus puissant de la confédération R’nanema, et lui donna mille francs d’honoraires. Caïd Alla s’entremit, et échoua.
Alors les Glaoua vinrent assiéger Beni Abbès, avec un effectif d’auxiliaires que nous connaissons exactement : 50 habitants de Mazzer, 12 Doui Menia, 30 Beni Goumi, et quelques Ataouna (fraction R’nanema). Les Abbabsa achetèrent la retraite des nomades et battirent les ksouriens.
Les Glaoua repoussés font alliance avec les Ataouna et vont camper au sud de Beni Abbès pour attendre leur contingent. Caïd Alla intervient derechef, apparemment pour des raisons sonnantes et trébuchantes ; il ménage un compromis entre Abbabsa et Glaoua ; les premiers faisant aux seconds des promesses pécuniaires fallacieuses. Les Glaoua se retirent avant l’arrivée des Ataouna.
La fin de l’histoire fait défaut dans le manuscrit. On nous dit cependant que la guerre a duré deux ans ; et on nous donne la liste des morts et blessés de part et d’autre. — Morts deux Abbabsa et un Glaoua — blessés un Abbabsa et huit Glaoua. On ne nous dit pas la valeur de la propriété litigieuse, cause de tout le mal ; mais on ne se trompe assurément pas en l’affirmant minime. Le manuscrit nous donne en effet en chiffres précis le montant de la plus grosse fortune privée à Beni Abbès, celle du caïd Mouley Ahmed ben Sliman : il possède exactement une vache, sept moutons demman, un âne, et 610 palmiers.
On a les meilleures raisons du monde évidemment de dénier tout intérêt au récit minutieux de cette guerre municipale. Il m’a semblé qu’il jetait un jour sur la vie des ksouriens, et qu’il délimitait le cercle étroit de leurs haines et de leurs préoccupations : c’est un admirable exemple d’anarchie, et d’impuissance à résoudre la moindre difficulté sociale : la façon même de conduire la guerre, cet enchevêtrement de négociations, de pots-de-vin, et de batailles prudentes, tout cela est curieux, et rappelle tout à fait ce qu’on nous raconte des guerres civiles marocaines.
Les guerres auxquelles Beni Abbès a été directement intéressé ne sont pas les seules dont elle ait subi les ravages dans le courant du XIXe siècle. Le territoire de Beni Abbès a été le théâtre de batailles entre Doui Menia et R’nanema en 1882 et 1885. La harka de 1894, dirigée par les Marocains contre les R’nanema, a copieusement dévalisé au passage les Abbabsa. De l’insécurité chronique la plaine d’Amama, au sud de l’oasis, porte témoignage. Les 2400 palmiers que les Doui Menia ont coupé n’ont jamais repoussé. C’est aujourd’hui une nebka improductive.
L’histoire de Beni Abbès est particulièrement bien connue, parce que le poste français s’y est installé ; mais c’est un assez bon type moyen de grande oasis autonome. Elle a ses limites territoriales nettement fixées, du côté de Mazzer c’est Guetibat Slama, du côté de Tametert c’est Merhouma. Il est vrai qu’en deçà de ces frontières les Abbabsa ne sont que relativement leurs propres maîtres.
Beni Ikhlef. — Les notes manuscrites nous donnent une bonne monographie de Beni Ikhlef.
L’oasis située entre Guerzim et Kerzaz, contient trois ksars et une zaouia. Ce sont Ksar el Kebir, Ksar Menaceria, Ksar Haouch ou Kodia ; Zaouia de Si Abdallah ben Cheikh, branche de l’ordre de Guerzim. Ces quatre villages, d’ailleurs tout voisins, et renfermés dans l’enceinte de la même palmeraie, forment l’agglomération de Beni Ikhlef, dont l’ethnique est Khalfaoua. Les Khalfaoua se subdivisent eux-mêmes comme suit :
| Ouled Ahmar, originaires du sahel marocain, tribu des Oulad Délim. | |||
| Ksar el Kébir | Ouled Mellouk, descendants des Beni Hassen les premiers occupants de la Saoura. | ||
| Ouled Abdallah, sortis des Beni Mohammed, qui habitent actuellement les ksour du district d’es Sifa dans le Tafilalet. | |||
| Ouled el Abbès, sortis eux aussi des Beni Mohammed. | |||
| Ksar Menaceria | Ouled ben Ahmed, — — | ||
| Ouled Abd el Malek, — — | |||
| Ksar Haouch ou Kodia | El Kodia, originaires de Zaouia el Cadi, district d’Oued Ifli (Tafilalet). | ||
| Ouled Abdallah, déjà mentionnés comme sortis des Beni Mohammed. | |||
Sur l’ordre chronologique dans lequel se sont fixées au pays ces différentes fractions, on nous donne quelques renseignements sommaires. Ici comme partout dans la Saoura les Beni Hassen (Oulad Mellouk) ont précédé tous les autres. Les Beni Mohammed, qui sont venus ensuite, passent pour avoir acheté aux Beni Hassen les terres qu’ils occupèrent à Beni Ikhlef.
A cette époque les Khalfaoua habitaient des ksars situés à l’ouest des actuels, et dont on voit les ruines.
L’histoire moderne des Khalfaoua sommairement racontée est beaucoup plus brillante que celle des Abbabsa.
Il y a soixante ans, il est vrai, c’est-à-dire vers 1840, à la suite d’une querelle pendant la diffa, une harka de Beraber Aït Atta, en route pour le Touat prit d’assaut les ksars de Beni Ikhlef.
Mais il y a quarante ans (1860 ?) les Khalfaoua ont enregistré des victoires sur les Doui Menia, à la suite d’une longue guerre. Ils ont battu les maghzen du sultan en 1891, les Ouled Djérir en 1893 ; la grande harka de 1894 n’est pas venue jusqu’à eux. Ils passent pour fiers, indépendants et braves ; leur réputation militaire est bien supérieure à celle des autres ksouriens et leur autonomie est bien plus effective.
A cette supériorité leur origine ethnique n’est peut-être pas tout à fait étrangère. On a vu qu’ils sont tous issus de tribus marocaines ; ce n’est pas une circonstance indifférente, dans un pays où l’on verra, au cours de cette étude, avec une évidence croissante que toutes les invasions pacifiques ou guerrières, depuis quatre ou cinq siècles, attestent une « poussée vers l’Est ». Je ne sais pas si on signale sur un autre point de la Saoura, des fractions qui se rattachent, ou prétendent se rattacher aux vieux Beni Hassen vénérés.
Mais surtout il faut insister sur la situation géographique de Khalfaoua. Ils sont encastrés entre Guerzim au nord (limite précise au jardin de Debibina) — et Kerzaz au sud, ou plus exactement Zaouia Kebira (limite précise au lieu dit Tagherdaia). C’est-à-dire qu’ils s’appuient de part et d’autre sur deux zaouias très respectées et très puissantes ; et ils ont apparemment avec elles des relations d’étroite amitié, puisqu’un de leurs quatre villages est une zaouia. Ils font donc partie de ce bloc monastique de la Saoura, qui partage avec les R’nanema la suprématie politique.
De quelque façon qu’on l’explique, le fait incontestable est que ce sont des Ksouriens exceptionnels, leur part d’autonomie, de dignité nationale, et de prospérité matérielle, est très supérieure à la moyenne ; ce sont pourtant des Ksouriens purs, tout à fait étrangers au nomadisme.
Agdal. — Ceux d’Agdal sont à l’autre bout de l’échelle. C’est un tout petit ksar entre celui d’Anefid au nord, et celui d’el Beïada au sud. Les habitants se décomposent comme suit :
| Ouled ben Hamida | Descendent de Bel Kacem ben Abd er Rahman, de la fraction des Gouassim, tribu des Angad (près d’Oudjda). |
| Ouled Aïssa | Un frère a fondé une famille apparentée à Tar’it, un autre au Timmi. |
| Ouled el Mir | ? |
| Ghouaba | Origine inconnue ; s’étaient d’abord fixés à Guerzim. |
Le petit ksar d’Agdal est trop faible pour avoir jamais eu autre chose qu’un semblant d’autonomie ; il a toujours été pillé par tout le monde ; il est d’ailleurs situé sur le territoire des R’nanema, et entièrement à leur discrétion.
Tous ces détails monographiques, encore que fragmentaires et incohérents, me paraissent intéressants en ce qu’ils précisent la physionomie du Ksourien, j’entends du Ksourien libre, Berbère ou Arabe, la question des Haratin restant complètement réservée.
Les généalogies établissent qu’il y a parité d’origine avouée chez les Ksouriens et chez les R’nanema nomades. Tous ces tableaux se ressemblent, non seulement les nomades ne constituent pas une caste à part, mais ils n’ont même pas la prétention d’en constituer une.
Quoiqu’il y ait entre Ksouriens de grandes différences de degré dans la sujétion et dans la misère (par exemple entre Beni Ikhlef et Agdal), il est clair que dans l’ensemble la classe tout entière est humble et méprisée.
Si on cherche la caractéristique essentielle du Ksourien, il semble bien, ici comme ailleurs, que ce soit sa pauvreté. Il est propriétaire sans doute, il possède sa maison et quelques palmiers ; mais il lui manque les bêtes, les troupeaux de chameaux et les chevaux, c’est-à-dire les moyens de transport. On n’accepte d’être Ksourien que parce qu’on n’a pas de quoi être nomade. Dans le centre de Géryville, depuis que l’occupation française, en apportant la sécurité, a déterminé l’enrichissement progressif et général de la population, on a vu les ksars se vider et tomber en ruines[158]. Ici comme ailleurs les différences de condition sont en définitive pécuniaires. Les Ksouriens sont des prolétaires, ou, si l’on veut, des bourgeois au sens ancien, étymologique du mot ; et d’ailleurs un ksar est très exactement un village fortifié, c’est-à-dire un bourg.
Il est probable que, ici plus qu’ailleurs, la misère a des conséquences physiologiques, et que les Ksouriens tendent en conséquence à devenir une race différenciée. Au Sahara, on l’a mis en lumière depuis longtemps, la race blanche ne vit pas impunément à l’ombre des palmiers ; sous l’influence du paludisme les enfants métis ont chance de survie dans la mesure où ils ont du sang noir, et la race se négrifie. Il me semble qu’il est souvent difficile de distinguer d’un Haratin un soi-disant Ksourien blanc.
Pas de renseignements détaillés, en tout cas pas de monographie sur les Ksars de la basse Saoura, en aval de Kerzaz. Et nous connaissons encore plus mal les ksars à l’ouest de la Saoura, Ougarta, Zeramra, Tabelbalet.