The Project Gutenberg eBook of Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2)

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Title: Timbouctou, voyage au Maroc au Sahara et au Soudan, Tome 1 (de 2)

Author: Oskar Lenz

Translator: Pierre Lehautcourt

Release date: August 21, 2024 [eBook #74285]

Language: French

Original publication: Paris: Hachette, 1886

Credits: Galo Flordelis (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Smithsonian Institution Libraries and University of Toronto Library)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TIMBOUCTOU, VOYAGE AU MAROC AU SAHARA ET AU SOUDAN, TOME 1 (DE 2) ***

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TIMBOUCTOU


5747-86. — Corbeil typ. et stér. Crété.


Dr OSKAR LENZ


TIMBOUCTOU
VOYAGE
AU MAROC, AU SAHARA ET AU SOUDAN

TRADUIT DE L’ALLEMAND
AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR

PAR
PIERRE LEHAUTCOURT
ET
CONTENANT 27 GRAVURES ET UNE CARTE


TOME PREMIER


PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79


1886
Tous droits réserves.


AUX MÂNES

DU MAÎTRE DE L’EXPLORATION SCIENTIFIQUE
AFRICAINE

Henri BARTH


Dieu soit loué !

Nous ordonnons à tous nos amils, ainsi qu’à toutes les personnes qui sont sous nos ordres, à nous l’élu de Dieu, et qui verront cette lettre, de faire accompagner son porteur, le savant allemand, par des gens appropriés à son but ; de l’aider et de le protéger, aussi longtemps qu’il voyagera dans leurs districts pour rassembler les plantes dont il a besoin ; de lui donner de bonnes recommandations ; de le traiter avec tous les égards convenables pendant son voyage dans leur territoire ; de veiller constamment et avec soin à sa sécurité de jour et de nuit ; de ne pas le conduire dans des contrées dangereuses ; de l’en prévenir, et de l’empêcher d’y pénétrer ; après la fin de son voyage dans leurs districts, de le faire conduire à l’amil de la première tribu chez laquelle il désirera se rendre.

Paix (avec vous) !

Le 30 Zil-Hedjeh 1296.

SAUF-CONDUIT DE S. M. CHÉRIFIENNE LE SULTAN MOULEY HASSAN DU MAROC.


PRÉFACE


Pendant l’automne de l’année 1879 je reçus de la Société Africaine d’Allemagne la mission d’entreprendre un voyage au Maroc[1], de façon à contribuer, autant que possible, à la connaissance approfondie de la chaîne de l’Atlas. J’avais pourtant dès lors le dessein de donner à mon entreprise une extension plus grande, et, comme je pouvais augurer assez favorablement d’un voyage à travers le désert vers Timbouctou, je reçus bientôt de la Société Africaine un supplément de ressources, qui me fut accordé d’une façon très libérale. A la vérité, je ne supposais guère que mon expédition aurait un résultat si parfaitement heureux : non seulement il me fut donné d’atteindre par une nouvelle voie Timbouctou, ville tant de fois désirée et si rarement aperçue, mais je pus, de cette grande place de commerce, gagner la Sénégambie par une route qui était de même complètement nouvelle. Par là j’ai montré que l’on peut arriver à Timbouctou, aussi bien en venant du nord que du Sénégal, et j’ai prouvé une fois de plus qu’un voyageur isolé, pourvu d’un minimum de bagages, arrive d’ordinaire à de meilleurs résultats que des expéditions nombreuses, suivies d’un attirail compliqué et encombrant. Naturellement ce principe ne s’applique qu’aux voyages de découvertes géographiques proprement dits, dans lesquels la récolte d’objets intéressant l’histoire naturelle, et les études exactes sur la linguistique et l’ethnographie passent au second plan.

Je n’aurais d’ailleurs pas atteint un résultat aussi inattendu, si je n’avais été soutenu, de bien des côtés, par des appuis très dévoués. Aussi ne puis-je me dispenser d’offrir ici mes remerciements à tous ceux à qui je dois la réussite de mon expédition. En premier lieu ce sont mes compagnons et interprètes Hadj Ali Boutaleb et Cristobal Benitez, ainsi que mon fidèle serviteur marocain Kaddour. En outre, la lettre d’introduction que me fit remettre le sultan du Maroc, Mouley Hassan, me fut d’une grande utilité. Je dois d’ailleurs au ministre résident d’Allemagne au Maroc, M. Théodore Weber, que cette lettre ait été conçue en termes plus énergiques et plus pressants qu’à l’ordinaire ; par son sens exact de la justice, M. Weber a acquis la plus haute considération auprès du peuple et du gouvernement marocains ; il m’a soutenu, de même que le chancelier de la légation, M. Tietgen, en toutes circonstances et de toutes manières, d’une façon très gracieuse et fort désintéressée.

Le ministre résident anglais, sir Drummond Hay, le consul d’Autriche-Hongrie, Dr Schmidl, et MM. Hässner et Joachimsson, de Tanger, ainsi que les consuls allemands de Gibraltar et de Mogador, MM. Schott et Brauer, m’ont aussi prêté un concours amical.

Je ne puis taire également l’accueil gracieux et honorifique qu’il m’a été donné de trouver dans les postes français du Sénégal, aussi bien qu’au chef-lieu de la colonie, à Saint-Louis. A Médine je reçus l’assistance la plus généreuse de M. le lieutenant d’artillerie Pol, qui commandait alors le poste. Cet officier aussi brave qu’instruit devait malheureusement, quelques mois après, succomber dans un combat contre les indigènes pendant l’expédition du colonel Borgnis-Desbordes.

Deux médecins de la marine, MM. Roussin et Colin, m’ont été également d’un grand secours à Médine. Le commandant du bâtiment de guerre l’Archimède, M. de Barbeyrac-Saint-Maurice, ainsi que ses officiers, ont cherché à rendre aussi agréable que possible mon voyage de retour par le Sénégal ; enfin, à Saint-Louis, le gouverneur, M. le général Brière de l’Isle, et la population civile me reçurent de la façon la plus brillante, et je rencontrai toujours de leur part un accueil très distingué et fort secourable.

Le récit de mon voyage se divise naturellement en deux parties. La première consiste dans la description de ma traversée du Maroc, de chaque côté de la chaîne de l’Atlas, jusqu’au pays plus ou moins indépendant de Sidi-Hécham. Il s’y rattache une étude de la situation gouvernementale, politique et sociale de l’empire du Maroc, dans laquelle le lecteur trouvera probablement beaucoup de données nouvelles. La deuxième partie décrit mon voyage à travers le désert vers Timbouctou, et de là au Sénégal. Comme conclusions je traite quelques questions relatives au chemin de fer Transsaharien, à la population ancienne du Sahara, etc., qui ont été agitées plusieurs fois dans ces derniers temps.

L’itinéraire n’a pu être établi qu’au moyen de la boussole et du chronomètre. Pour la mesure des hauteurs j’ai employé le baromètre anéroïde et le thermohypsomètre. La méfiance des populations était poussée très loin, et souvent je n’avais la liberté d’écrire mon journal de voyage que la nuit, pendant le sommeil de tous ; fréquemment aussi il m’arriva même de ne pouvoir pas m’informer du nom de certaines localités que je traversais : cela se présenta surtout pour l’itinéraire de Timbouctou à Médine, qui renferme également bien des lacunes. Quant aux illustrations de ce livre, la plupart ont été gravées d’après des photographies, et une petite partie d’après mes propres esquisses que j’ai fait retoucher, lors de mon retour, de façon qu’elles pussent être reproduites ici.

Vienne, mars 1884.

Dr Oskar LENZ.



TIMBOUCTOU


PREMIÈRE PARTIE
LE MAROC


CHAPITRE PREMIER

TANGER.

Le rocher de Gibraltar. — La ville. — Les communications. — Voyage à Tanger. — Position de la ville. — Arrivée. — Douane. — Tingis. — Histoire. — Ruines romaines. — Les fortifications. — Le palais du ministre d’Allemagne. — La kasba. — Les prisons. — Les représentants des puissances étrangères. — Sidi Bargach. — Le chérif de Ouezzan. — La population de Tanger. — Les vêtements. — Le commerce et l’industrie. — La poste. — Églises et hôpitaux. — Mosquées et écoles. — Soko. — Djebel el-Kebir. — La colonie européenne. — Un prétendant. — Le peintre Ladein. — Un aventurier. — Excursion au cap Spartel. — Les cavernes d’Hercule. — La fabrication des meules de moulin. — Le phare. — Sidi Binzel. — Vue du cap. — Retour à Tanger.

Le rocher de Tarik (djebel el-Tarik, d’où est venu, dit-on, le nom de Gibraltar) s’élève, escarpé et solitaire, à la limite de deux mers et de deux continents : les centaines de canons cachés dans ses flancs gigantesques regardent menaçants le détroit du même nom, dans lequel les nombreuses voiles blanches des pacifiques navires de commerce brillent gaiement au soleil.

C’est une belle et intéressante partie de la terre que ce détroit de Gibraltar, où les flots bleus de la Méditerranée se marient aux vagues venues du large de l’Atlantique ; elle est riche en souvenirs historiques. Les anciens navigateurs et colons phéniciens nommaient le rocher de Gibraltar, ainsi que celui qui lui fait face (le Ceuta actuel), les « colonnes de Melkart », dieu national de la Phénicie, dieu du bienfaisant soleil et protecteur des gens de mer et des colonies lointaines. C’était une habitude phénicienne de désigner sous le nom de portes ou de colonnes les caps isolés qui servaient de points de repère à la navigation ou de limites aux différentes mers, et que pendant longtemps nul n’osa dépasser. Le nom de colonnes s’étendit à la contrée avoisinante. Les Grecs firent déchirer par leur héros national Héraclès, qui prit souvent la place du Phénicien Melkart, l’isthme qui séparait l’Atlantique de la Méditerranée ; les deux rochers qui en étaient restés furent nommés par eux Ἡρακλέους στὴλαι, les « colonnes d’Hercule ». Plus tard les Romains donnèrent à ce détroit le nom de Fretum Gaditanum, détroit de Gadès (la Cadix actuelle) ; le rocher et la ville de Gibraltar se nommaient mons Calpe. En l’an 711 de notre ère, quand le courant irrésistible de la conquête des Arabes traversa le détroit, ils s’établirent à Gibraltar, et de là entreprirent leurs expéditions en Espagne. Ainsi que le dit Ibn Batouta, le grand géographe arabe, on nommait alors cette montagne le mont de la Victoire ou également, d’après le nom du général Tarik, fils d’Abdallah Zenati, djebel el-Tarik, d’où se forma enfin Gibraltar. Le détroit de ce nom sépare la presqu’île Pyrénéenne de l’Afrique, de même que celui de Bab el-Mandeb coupe la péninsule Arabique du continent africain.

Depuis 1704 les Anglais occupent Gibraltar et ils en ont fait peu à peu une forteresse presque imprenable. Ce rocher, qui s’élève verticalement de plus de 400 mètres au-dessus de la mer, et qu’une étroite langue de sable unit au continent espagnol, ne constitue nullement en lui-même un bon port, mais on peut trouver un bon abri dans la profonde baie d’Algésiras, qui est fermée à l’est par le rocher de Gibraltar : c’est là que se rassemblent souvent des centaines de bâtiments à voiles, qui attendent le vent d’est (levante) pour se lancer de la Méditerranée dans les grands espaces de l’océan. Un courant violent traverse la passe de Gibraltar, de l’Atlantique à la Méditerranée, et longe la côte africaine jusqu’au loin vers l’est. C’est ce courant qui empêche seul la Méditerranée de diminuer lentement d’étendue comme la Caspienne. Ainsi que cette dernière, elle n’est alimentée que par une quantité relativement faible d’eau pluviale, et l’évaporation à laquelle elle est soumise sur près de 50000 milles carrés est fort importante.

Le courant de Gibraltar rend difficile la navigation des bâtiments à voiles qui se dirigent vers l’ouest ; aussi doivent-ils y demeurer souvent pendant des semaines, en attendant un vent d’est. Mais c’est alors un magnifique spectacle que la vue de centaines de navires de toute grandeur, leurs voiles blanches toutes déployées, passant le détroit pour se disperser dans l’Atlantique vers toutes les directions.

La ville de Gibraltar, située au pied même d’un rocher riche en cavernes, est peu intéressante par elle-même. Elle a le caractère de toutes les forteresses anglaises qui se dressent dans la plupart des grands détroits et dans les plus importants points de passage. La population civile parle surtout l’espagnol, mais le soldat anglais y domine naturellement partout. Le commerce est loin d’être aussi important que jadis ; l’Espagne, qui regrette amèrement de ne plus avoir Gibraltar et qui est forcée de se consoler de sa perte par la possession de Ceuta sur la rive africaine, l’Espagne a ruiné, par l’abaissement du tarif des douanes, la contrebande anglaise, qui se glissait partout. Le rock-people ou les rock-scorpions, ainsi qu’on nomme vulgairement les habitants anglo-espagnols de Gibraltar, déplorent cette décadence.

A la propreté et à l’apparence décente des rues, des places et des jardins, les étrangers voient aisément que l’influence anglaise domine ici. Près de la porte de mer se trouvent des halles très bien tenues, partagées régulièrement en quartiers, où s’étalent les produits naturels d’un pays chaud. L’ordre modèle qui règne dans cette colonie anglaise fait contraste à la boue, à la malpropreté et à l’insupportable odeur d’aliments à moitié pourris, qui signalent la plupart des places de marché dans les villes du sud européen.

L’Alaméda, la promenade publique, est également très bien tenue. C’est une place plantée d’arbres et garnie de bancs, un peu en dehors de la ville ; presque tous les jours, une musique militaire y joue, et vers le soir la société s’y donne rendez-vous. Du rocher de Gibraltar une vue admirable s’étend sur le continent africain. Les puissantes masses calcaires du djebel Mouça (mont de Moïse), nommé aussi mont des Singes, dominent les montagnes environnantes ; vers l’est et le sud s’étendent les contrées montagneuses du Maroc oriental et de la chaîne nommée er-Rif, si décriée pour la sauvagerie de sa population berbère : c’est, en fait, l’une des parties les moins abordables de l’Afrique. Vers l’ouest, les hauteurs s’abaissent peu à peu du côté de Tanger, où la côte du continent africain s’incline fortement vers le sud.

Le rocher de Gibraltar est, ou plutôt était, également remarquable en ce qui concerne les sciences naturelles, car c’était le seul point de l’Europe où se trouvassent encore des singes ; le djebel Mouça, que nous venons de nommer et qui lui fait face, doit de même son surnom de mont des Singes à la présence d’une espèce de ce genre dans les forêts qui le couvrent ; néanmoins elle ne s’y rencontre plus très fréquemment aujourd’hui. Les grottes nombreuses et souvent très étendues qui se trouvent dans le rocher de Gibraltar sont également très intéressantes par les trouvailles qu’on y a faites de débris d’animaux préhistoriques. Les Anglais ont transformé beaucoup de ces cavernes naturelles, creusées dans le calcaire, en grandes galeries, dans lesquelles de lourdes pièces sont mises en batteries. Les éboulements doivent du reste y être très fréquents, par suite de l’ébranlement que leur communique le tir de près de 700 canons.

Quant à ce qui concerne la présence à Gibraltar de ce genre de singe (Macacus inuus, déjà décrit par Pline), il n’y a aucune raison pour l’expliquer en remontant à une période où l’Europe et l’Afrique étaient encore réunies. On sait que le gouverneur anglais sir William Codrington fit venir autrefois de Tanger un certain nombre de singes et les mit en liberté à Gibraltar : on prétend qu’il n’en restait que quatre sur tout le rocher, et que l’on dut récemment en faire venir d’autres pour empêcher leur disparition complète. Il est probable que les premiers singes sont venus de cette façon en Europe, sans doute par les Arabes. Leurs géographes et leurs historiens du moyen âge décrivent avec beaucoup de détail la péninsule Hispanique, et la présence isolée sur ce point d’un animal fort connu ne leur aurait certainement pas échappé. Ils ne parlent pourtant pas de ces singes : d’où il est permis de conclure qu’ils n’existaient pas ou n’existaient déjà plus à Gibraltar, et qu’ils n’y furent transportés à nouveau que plus tard, de la côte nord africaine.

Le climat de Gibraltar est tempéré, et des observations de quarante années ont fourni une moyenne de 17°,3. Le thermomètre ne descend que très rarement au-dessous de 0°, et il monte au contraire beaucoup dans les mois d’été, juillet, août, septembre. Quoique la température moyenne de l’été ne soit que de 24°, la réverbération de cette masse de rochers calcaires rend souvent la chaleur insupportable. Les vents sont fréquents et les pluies abondantes, de sorte que la moyenne annuelle de hauteur d’eau tombée s’élève à 757 millimètres. En tout cas, on peut considérer la côte africaine située en face de Gibraltar comme jouissant d’un climat plus agréable et plus sain ; elle appartient d’ailleurs aux parties de l’Afrique les mieux situées sous tous les rapports.

Gibraltar, en qualité de point de départ des touristes anglais qui inondent la Méditerranée, est très fréquemment visité pendant l’hiver, et beaucoup d’entre eux, désireux de passer les durs mois de cette saison dans un climat plus doux, y demeurent quelque temps, quoique la ville n’offre à peu près rien de ce qui égaye et embellit l’existence. Elle renferme, il est vrai, quelques clubs anglais, avec des bibliothèques bien remplies et admirablement tenues, des salles de lecture et des salons de jeu, dans lesquels se rassemblent souvent de vieux messieurs à mine respectable ; mais ces clubs respirent le plus mortel ennui. Comme Gibraltar est une place forte, les portes en sont fermées de bonne heure ; l’étranger est alors confiné dans des hôtels assez médiocres. Il existe un théâtre, mais il n’est ouvert qu’à des troupes de passage ; la salle sert également à des exhibitions de tout genre.

A Gibraltar le commerce de détail en objets d’alimentation importés, en conserves, etc., de toute espèce, est fort important. Non seulement beaucoup de bâtiments s’y ravitaillent, mais la consommation des habitants et de la nombreuse garnison est considérable. Enfin, c’est un dépôt de charbon très important, aussi bien pour les vapeurs de guerre que pour ceux de commerce.

A l’extrémité nord de la ville on voit encore les fortifications des Arabes, escaladant la montagne en zigzags verticaux, de même qu’une tour antique, seul reste d’un château fort construit il y a plus de mille ans. Ces murailles en ruines datant de la période mahométane sont aujourd’hui sans valeur et menacent chaque jour davantage de s’écrouler. Beaucoup plus haut se trouvent les fortifications modernes des Anglais ; ils ont employé et emploient encore des sommes considérables à la défense de cette clef de la Méditerranée. Naturellement, les pièces anglaises de la plus longue portée ne leur permettent pas de tenir sous leur feu toute la largeur du détroit : celle-ci varie en effet entre 20 et 37 kilomètres ; mais une flotte puissante soutenue par Gibraltar peut interrompre longtemps la communication entre les deux mers : c’est de là que vient l’acharnement des Anglais à rendre encore plus fort un rocher déjà presque imprenable. Au reste, l’isolement complet de la place est une garantie de sécurité pour elle, et jusqu’ici les Anglais n’ont pas permis qu’une voie ferrée réunît Malaga ou Cadix à Gibraltar. On ne peut y arriver que par mer ; car la route espagnole qui va de Cadix à Algésiras longe la jolie baie qui porte ce dernier nom et mène à Gibraltar par San Roque et par le terrain neutre, étroite bande de sable entre la douane espagnole et celle des Anglais ; cette route, disons-nous, est longue et fatigante. Rien n’est fait pour son entretien, et les voitures de la poste qui y circulent sont de vrais instruments de torture. Il y a donc entre Gibraltar et Cadix, Malaga ou les autres ports voisins, une circulation quotidienne par de petits vapeurs malpropres, mais relativement très chers.

Il existe aussi des relations régulières, par bateaux à vapeur, entre Gibraltar et la côte africaine par Tanger ; les voyages ont lieu chaque jour, sauf le vendredi, par l’intermédiaire de trois petits navires, l’Hercule, le Lion belge et le Jakal, vieux bâtiments usés dont le meilleur est encore le premier.

Les vapeurs des grandes lignes de la Méditerranée, qui ont leur point d’attache à Marseille et relient une suite de ports espagnols, algériens et marocains, touchent également à Gibraltar, de sorte qu’il est suffisamment facile de passer sur la côte africaine.

J’arrivai à Gibraltar en novembre 1879, pour aller de là au Maroc. La traversée, qui prend obliquement à travers le détroit, dure, dans les circonstances normales, tout au plus quatre heures et est généralement aussi agréable qu’intéressante. Le vapeur traverse une mer unie comme un miroir, le long des côtes pittoresques du sud de l’Espagne, et se dirige vers la terre voisine, sous un beau ciel et par une température très douce. Les montagnes nues s’élèvent verticalement au-dessus de la mer, ne laissant souvent qu’une bande étroite le long du rivage ; les oliviers et les arbres à fruits, les céréales et les vignes, y poussent vigoureusement, et les maisons isolées détachent gracieusement leurs points blancs sur la verdure qui les entoure. Les différentes figures qui apparaissent à bord, ainsi que leurs allures, éveillent toujours la curiosité et l’intérêt du nouveau venu : l’Arabe grave et taciturne, drapé dans un fin haïk blanc, avec son large turban de même couleur, s’accroupit sur le pont, indifférent à tout et ne laissant rien voir des préoccupations qui l’agitent : il songe au gain que lui ont valu ses dernières affaires avec les Infidèles. Le Juif marocain, toujours en mouvement, toujours trafiquant, enveloppé dans un cafetan vieux de plusieurs dizaines d’années, la tête coiffée d’une petite cape noire, ou couverte d’un grand mouchoir, à la façon des revendeuses, compte, en gesticulant avec ses camarades, la somme dont il a frustré Arabes et Chrétiens. Le laboureur ou le colporteur andalou, sous le costume malpropre mais pittoresque de son pays, regarde indifférent. A côté de lui se trouve l’Américain, équipé, avec tout le raffinement d’un touriste, d’attirails extraordinaires de chasse et de pêche, et qui cherche à se distinguer par des vêtements aussi excentriques que possible. La miss élégiaque à figure pâle manque rarement parmi les passagers et trouve beaucoup de sujets shocking ; le commis voyageur international, toujours aimable, s’y montre aussi. Tout cela réserve à l’observateur paisible une foule de jouissances. Mais le mauvais petit vapeur présente un autre aspect quand un vent violent de l’est (levante) lutte contre le courant de l’Atlantique. Le vieux navire qui fait le service entre Gibraltar et Tanger est ballotté de telle sorte qu’on croit à chaque instant sa dislocation prochaine. Il s’élève, s’abaisse, recule, sous l’action des courtes vagues qui s’étalent bruyamment sur le pont et pénètrent dans les cabines par les fenêtres, presque toutes brisées, et par les escaliers mal fermés ; elles transpercent également les effets des voyageurs, épars sur le sol. Les Juifs espagnols, à genoux, invoquent à haute voix Jéhovah avec des gémissements ; l’Arabe, résigné, a recours à Allah-Kebir ; il est sûr, s’il trouve son tombeau dans les flots déchaînés, qu’il ira bientôt au Paradis, où l’attendront, au milieu de beaux jardins, riches en eaux jaillissantes, des jeunes filles à la taille élancée, aux grands yeux : c’est la promesse faite par le Coran aux croyants. Quant au touriste européen, il est le plus souvent étendu, dans un état indescriptible : rien au monde ne peut éveiller son intérêt ; tout lui est indifférent ; tout au plus reprend-il des forces pour proférer une imprécation, qui va directement contre les prières de ses compagnons de passage.

Mais le bateau ne sombre pas ; l’orgueilleux Neptune se laisse adoucir et permet à ceux qui ont foi en lui de débarquer en sûreté. Peu à peu la mer devient plus calme ; le souffle de la machine, les gémissements et les craquements des murailles du navire, les lamentations des malades du mal de mer sont moins bruyants ; la ligne des côtes d’Espagne s’efface de plus en plus, tandis que les montagnes du Rif africain s’approchent davantage, et que les blanches masses calcaires du djebel Mouça s’élèvent toujours plus imposantes des groupes de collines qui les entourent. Une large baie ouvre ses flots tranquilles, et tout au fond se groupent en terrasses les blanches maisons de Tanger. Les vapeurs mettent rarement plus de quatre heures à la traversée, et, quand cette dernière subit de longs retards, c’est plutôt à messieurs les capitaines qu’à des causes naturelles qu’ils sont dus. Ces derniers s’arrogent en effet le droit de faire en route leurs petites affaires ; il arrive assez fréquemment que des navires à voiles sont arrêtés devant le détroit de Gibraltar et ne peuvent s’y engager dans un sens ou dans l’autre ; ils font alors un signal annonçant qu’ils ont besoin d’un remorqueur. Les capitaines des petits vapeurs naviguant entre Gibraltar et Tanger se hâtent, sans le moindre égard pour leurs passagers, de venir en aide au malheureux, contre payement de quelques centaines de francs. Quant au voyageur qui désirerait arriver à Tanger ou à Gibraltar à heure fixe, il a alors la joie d’entreprendre gratuitement un voyage dans l’Atlantique. Il m’arriva quelque chose de semblable. L’Hercule devait partir à midi de Gibraltar ; les passagers étaient à bord, quand nous fûmes avertis que quelque chose se préparait, à la vue du capitaine qui regardait dans toutes les directions, et d’une façon suspecte, avec sa lunette d’approche. Il en était ainsi en effet, car un navire à voiles réclamait par signaux un remorqueur. Aussitôt l’Hercule et un autre petit bâtiment se mirent en marche et commencèrent une course au premier arrivant. Nous fûmes envoyés à terre sur une barque, et l’on nous permit d’y attendre la rentrée du navire. Au bout de trois heures, le brave Hercule était de retour, et, au lieu d’arriver à Tanger à quatre heures, nous n’y débarquions qu’à sept, après avoir passé notre temps aussi agréablement qu’il avait été possible sur les dalles brûlantes du port. Ce sont là de ces manques d’égards que les compagnies anglaises de bateaux à vapeur peuvent se permettre à Gibraltar, sans avoir à craindre pour leur responsabilité. Du reste, les voyageurs qu’elles transportent ne sont pas nombreux. Si, du moins, leurs bateaux étaient meilleurs ; mais l’Hercule est le seul auquel, à la rigueur, on puisse se confier par une mauvaise mer ; le Jakal et le Lion belge constituent des moyens de transport extrêmement suspects. Du reste, il arrive plusieurs fois par an que, par une suite de très mauvais temps, les relations entre Tanger et l’Europe sont interrompues pendant des jours entiers, surtout par le vent d’est, quand celui-ci jette contre le courant venant de l’Atlantique les flots, paisibles d’ordinaire, de la Méditerranée.

Tanger est sur la rive occidentale d’une belle baie, peu profonde et à fond rocheux ; on voit les couches puissantes de nummulites éocènes se dresser verticalement de la rive même du port. Plus à l’ouest, les collines s’élèvent peu à peu jusqu’au djebel Kebir, couvert de chênes-lièges et de nombreux buissons : on le nomme d’ordinaire le Monte, et son prolongement forme le contrefort du cap Spartel. La rive opposée de la baie, vers l’est, est sablonneuse, basse et plate ; mais dans le lointain on aperçoit au-dessus d’elle les montagnes du pays d’Andjira avec le djebel Mouça dominant l’ensemble.

Du pont du navire la vue de la ville est très belle : les jardins, d’un vert resplendissant, les champs de froment et d’orge, les longues haies de cactus couvrent les pentes ; des troupeaux de chèvres, de moutons et de bœufs paissent sur les plateaux gazonnés ; çà et là paraît un village isolé avec ses huttes d’argile à l’aspect malpropre et délabré. A droite du spectateur, la haute citadelle de Tanger, la kasba, limite le tableau. Le rivage est plat et sablonneux, et les navires s’arrêtent à quelque distance ; une quantité de grandes barques s’en approchent alors et, parmi elles, le canot de santé marocain avec son pavillon rouge ; puis les autres débarquent une bande de portefaix arabes et juifs, qui commencent à se livrer bataille autour des bagages des voyageurs. A marée basse, ces barques ne peuvent même pas arriver jusqu’au rivage, de sorte que les passagers doivent se confier aux vigoureuses épaules de leurs noirs rameurs, qui les transportent jusqu’à une sorte de pont, par lequel on peut alors gagner le sol africain, sans avoir recours à d’autres moyens de transport.

Vue de Tanger.

Ce fut le 13 novembre 1879 que je débarquai à Tanger, salué par le chancelier du représentant de l’Allemagne au Maroc ; j’ignorais encore que cette ville serait le point de départ d’un grand voyage, fertile en heureux résultats. Mon premier plan était d’entreprendre uniquement des recherches géologiques dans l’intérieur du Maroc.

La baie de Tanger est partout d’accès facile pour les navires ; en tout cas elle est beaucoup meilleure que la rade ouverte de Gibraltar. Elle est, il est vrai, exposée aux vents du nord et du nord-est, cependant elle constitue le meilleur port du Maroc et donne accès en tout temps aux navires. Une chaîne de rochers qui affleurent aux basses eaux pourrait être facilement utilisée pour l’établissement d’un môle et formerait ainsi un port intérieur très favorable à la navigation. Mais les Arabes ne songent guère à quelque chose de semblable : il faudrait que Tanger fût aux mains d’une puissance européenne, pour qu’on y organisât très aisément un port de refuge commode, un dépôt de charbon, etc.

A quelques pas du port se trouve la douane marocaine, vestibule ouvert devant lequel, sur une place toujours encombrée d’une masse de ballots de marchandises, au milieu d’une foule bariolée, règne une activité bruyante. Quantité de portefaix de toutes les religions et de toutes les couleurs, criant, se querellant, s’y pressent, depuis le nègre du Soudan aux cheveux crépus, jusqu’au Rifiote aux yeux bleus et aux cheveux blonds, le descendant des anciens Vandales : les employés arabes, drapés de leurs fins haïks, de gigantesques turbans blancs sur leur tête rasée, se tiennent dans un calme olympien, et dirigent silencieusement toute cette foule. A leurs côtés sont quelques douaniers espagnols, car, depuis sa dernière guerre avec le Maroc, l’Espagne a acquis le droit de participer à l’administration des douanes marocaines.

On n’est pas très sévère à Tanger pour l’examen des bagages des voyageurs européens, et le plus souvent on les laisse passer sans formalités, et même sans les pourboires traditionnels : pour introduire sans aucun examen mon bagage, pourtant assez considérable, il me suffit de deux lignes de la main du ministre d’Allemagne. Tout ce qui est envoyé aux représentants des États européens est d’ailleurs complètement libre de droits.

La ville de Tanger, que les Arabes appellent Tandja, est de très ancienne origine ; au temps de la domination romaine il existait déjà ici un lieu habité qui se nommait Tingis. La ville appartenait à l’antique royaume de Mauritanie, qui fut incorporé à l’empire Romain sous Caligula, et divisé plus tard, en l’an 42, par Claudius, en deux provinces : l’une, la Mauritania Cæsariensis, avec le vieux port phénicien de Jol comme capitale, qui reçut plus tard, en l’honneur d’Auguste, le nom de Cæsarea (aujourd’hui Cherchel en Algérie), et la Mauritania Tingitana, avec Tingis comme capitale. Certainement les Phéniciens avaient déjà érigé une colonie en un point aussi favorable, car de nombreuses stations de ce peuple doivent avoir existé dans cette partie de l’Afrique, et particulièrement sur les côtes atlantiques du Maroc, l’el-Gharb actuel. Au rapport d’Ératosthène, près de 300 villes phéniciennes furent détruites par la peuplade maure des Pharousiens. Au reste, on trouve encore près de Tanger (cette forme du nom de la ville vient des Portugais), sur un petit plateau au sud-ouest de la ville, le Marcha, des tombeaux que l’on dit d’origine phénicienne.

Quant au mot arabe Tandja, on me conta au sujet de son étymologie la fable suivante : « Quand Noé était encore dans l’arche et attendait avec impatience l’apparition d’une terre, un jour il arriva à bord un corbeau avec un peu d’argile dans le bec. Noé s’écria aussitôt : Tin djâ ! La terre vient ! (tin, « terre humide, argile, » et djâ, ou mieux idjâ, « venir ».) Noé atteignit bientôt la côte et fonda une colonie, qui prit son nom de cette expression mémorable : Relata refero. »

A la fin de la domination romaine, la ville tomba aux mains des Goths, qui la laissèrent ensuite aux Arabes. Dans la première moitié du quinzième siècle les Portugais débarquèrent au Maroc et cherchèrent à s’emparer de Tanger. En l’an 1437 ils l’assiégèrent ; non seulement ils furent repoussés par les Arabes, mais ils durent encore laisser en otage le prince don Fernando. Ils perdirent de même Ceuta, qui se trouvait déjà en leur possession. Comme les Portugais n’exécutèrent pas un certain nombre de conditions du traité, le prince prisonnier fut conduit à Fâs (Fez) ; il y mourut en prison, et son cadavre fut accroché aux murs de la ville (voyez la pièce de Calderon el Principe Constante).

Plus tard la fortune changea de parti. En 1471 les Portugais, sous leur roi Emanuel, s’emparèrent de Tanger, ainsi que d’une série de ports de l’Atlantique, et forcèrent les Arabes à payer tribut. Ils occupèrent Tanger près de deux cents ans, jusqu’à ce que la ville passât aux Anglais, à la suite d’un traité secret ; Catherine de Bragance l’apporta comme présent de noce à son époux Charles II d’Angleterre. Les nouveaux possesseurs cherchèrent à fortifier Tanger de toutes manières, mais bientôt s’élevèrent de nombreuses difficultés, qui leur firent regretter ce présent. Les colons arrivés d’Angleterre, aussi bien que la garnison, étaient composés de gens venus là par hasard et qui ne connaissaient rien des hommes ni du pays ; ils avaient constamment des difficultés avec les Arabes.

On éleva un grand môle, pour organiser un bon port intérieur, avec l’espoir de pouvoir entretenir un commerce fructueux avec l’intérieur du pays.

Comme cette attente se montra vaine, et que les attaques des indigènes étaient toujours plus fréquentes, on se décida en 1684 à abandonner le port, après une occupation de vingt-deux ans.

Les Portugais eurent beau protester contre une pareille conduite, en déclarant qu’ils ne permettraient pas qu’un port aussi important demeurât entre les mains des pirates barbaresques, tout fut inutile : les Arabes occupèrent la ville et l’occupent encore aujourd’hui. A leur départ, les Anglais avaient détruit le beau môle ; on n’en voit plus à marée basse que des restes insignifiants.

A une petite lieue à l’est de Tanger on trouve, tout près de la mer, les ruines d’un pont sur une petite rivière dont le confluent n’est pas fort éloigné, et que l’on dit dater de la période romaine. On y voit également un peu de maçonnerie en briques, du genre de celles qui sont encore en usage, et dont l’épaisseur ne dépasse pas un pouce ; cette maçonnerie est en partie couverte d’un enduit de chaux, sur lequel je vis comme unique ornement quelques cercles concentriques. Après avoir passé la rivière un peu plus haut, nous parvînmes à de nouveaux débris de murailles, qui se dressent au confluent de deux petits cours d’eau, et que les Arabes appellent Tandja balia, « vieux Tanger. » Il est pourtant assez invraisemblable qu’une ville ait existé en cet endroit. Les anciens colonisateurs choisissaient toujours avec une grande habileté et un coup d’œil assuré l’emplacement le plus favorable pour la ville qu’ils fondaient. Le vieux Tanger doit donc avoir existé probablement là où s’élève la ville actuelle, c’est-à-dire dans l’endroit le plus important de toute la baie. Les ruines dont j’ai parlé, et qui du reste sont situées un peu à l’intérieur du pays, viennent peut-être des constructions d’un ancien port fortifié ; il est fort possible que la mer se soit enfoncée jadis plus avant dans les terres.

Tanger étant entourée de murailles, on n’y pénètre que par des portes, qui sont fermées tous les soirs. De la porte de mer s’élève une rue principale assez raide, qui s’élargit au milieu de la ville, pour former une petite place. La rue se prolonge, en traversant tout Tanger, jusqu’à la porte du sud, qui conduit au grand Soko (place du marché) ; à droite et à gauche s’étendent dans toutes les directions des ruelles sans nombre, étroites et irrégulières au plus haut point, comme on en voit dans la plupart des villes d’Orient. Il existe à Tanger un service de voirie, grâce aux réclamations énergiques de quelques consuls, de sorte qu’en général la ville n’est pas aussi malpropre que beaucoup d’endroits habités par les mahométans. Les étrangers y trouvent quelques hôtels assez convenables ; je descendis dans l’un d’eux, situé au milieu de la ville. Je n’y demeurai d’ailleurs que peu de temps, pour m’installer ensuite dans le palais du ministre d’Allemagne, qui m’offrit la plus gracieuse hospitalité. Sa demeure est la plus belle de Tanger et s’élève en dehors de la ville, près du Soko dont j’ai parlé, au milieu d’un jardin magnifique. Le ministre actuel, M. Th. Weber, qui est aussi aimé qu’estimé à Tanger, a eu l’heureuse fortune d’acquérir la maison et le jardin de l’ancien consul de Suède ; il en a fait transformer et agrandir les bâtiments, de sorte qu’il a aujourd’hui une demeure splendide. Le grand salon du palais, de style mi-syrien, mi-mauresque, est particulièrement remarquable ; c’est une grande salle à trois vaisseaux, dont les deux nefs extérieures sont séparées de la nef médiane par des colonnes et des arcades mauresques, et dont les plafonds et les portes sont ornés de peintures sur bois très originales et du même style. Le grand jardin, très bien tenu, est particulièrement ravissant, avec ses nombreuses plantes du Sud, parmi lesquelles quelques beaux exemplaires de dragonnier. D’une petite alaméda située derrière la maison, on a une vue magnifique sur la ville et sur le détroit de Gibraltar jusque vers Tarifa, dont les maisons blanches se distinguent aisément.

Il n’y a pas de voitures à Tanger, les rues étant beaucoup trop étroites et trop raides pour permettre la circulation des véhicules ; celui qui ne veut pas aller à pied doit se servir d’un cheval, d’un mulet ou d’un âne. Les rues principales sont animées par une foule active et bariolée ; on y entend continuellement le cri des vendeurs d’eau, des colporteurs de marchandises et le balak ! balak ! des âniers (invitation à s’écarter).

Les maisons sont construites à la mode d’Orient, avec des toits plats, qui servent de terrasses ; la plupart n’ont qu’un étage et aucun ornement extérieur, quoique leur intérieur soit souvent très richement et très élégamment décoré. Tanger renferme en effet beaucoup d’habitants aisés, aussi bien parmi les Arabes que parmi les Juifs espagnols. D’après les mœurs orientales, on cherche à passer inaperçu au dehors, pour ne pas faire parade de ses biens, quoique la sécurité des propriétés soit grande. Les autorités n’osent pas y dépouiller les gens aisés, comme ailleurs dans le Maroc, sous un prétexte quelconque aisé à découvrir.

Résidence du ministre d’Allemagne à Tanger.

Tandis que la rue principale et la place qui la coupe en deux parties peuvent être regardées comme le centre de l’activité commerciale, la vie officielle a pour théâtre la haute kasba et les places qui l’entourent. C’est là que résident le gouverneur actuel (amil) de Tanger, ainsi que les juges (cadi). C’est également le séjour de la garnison, et une foule de machazini (soldats vassaux du sultan, qui font un service de gendarmerie et de police), y sont toujours rassemblés. C’est là que sont encore les prisons, et la justice y est rendue dans des salles extérieures, tandis que les coupables condamnés à la bastonnade y subissent leur peine.

En dehors des machazini se trouvent dans la kasba un petit nombre de soldats appartenant aux troupes régulières marocaines, les Askar, qui sont vêtus d’uniformes d’un rouge vif avec parements verts. Ils ont pour lieu d’exercices la place située devant le château.

Les prisons de la kasba de Tanger ont, comme dans le reste du Maroc, quelque chose d’horrible, et la situation des prisonniers forme le côté le plus sombre de l’administration de la justice de ce pays, qui laisse d’ailleurs beaucoup à désirer. Les malheureux prisonniers sont enfermés dans des caveaux malpropres, étroits et sombres, et ils y sont abandonnés sans aliments et sans soins, de sorte que beaucoup succombent dans leur prison à la maladie, à la malpropreté et au manque de nourriture. Ils sont forcés d’avoir recours aux aumônes venues de l’extérieur, ou aux secours de leurs parents ; ils peuvent également gagner un peu d’argent en tressant des corbeilles ; le gouvernement ne leur alloue absolument rien. Aussi, dans tout le Maroc, est-ce un des actes ordinaires de bienfaisance de distribuer, le vendredi, du pain aux prisonniers. Le malheureux qui n’a pas de parents et qui est trop malade pour travailler en est réduit à vivre des aumônes aléatoires des étrangers.

Comme moyen de répression du vol et des crimes plus graves, au Maroc on applique encore, outre la bastonnade, la mutilation des membres. On voit souvent passer des gens qui ont eu une main ou un pied coupé, ou bien les yeux crevés. Si la situation des prisonniers mâles est affreuse, celle des femmes est encore plus effroyable, en raison de leur infime situation sociale au Maroc et surtout dans les couches inférieures de la population.

Aujourd’hui les mutilations des criminels ont lieu plus rarement ; à Tanger et dans les autres ports où se trouvent des consuls européens, elles n’ont peut-être plus jamais lieu : la peine de mort n’est appliquée d’ordinaire que pour les crimes politiques.

La kasba de Tanger, dont la situation est assez élevée au-dessus de la ville, était autrefois puissamment fortifiée : elle consiste aujourd’hui en un grand nombre de maisons, de cours, de petits jardins et de places ; il s’y trouve même une mosquée. Le palais du gouverneur, de pur style mauresque, mérite d’être visité. La vue qui s’étend de ce point culminant sur la ville et ses environs est très belle.

Le Maroc, on le sait, est, avec la Chine, le pays le moins accessible aux Européens. Le gouvernement a toujours montré une grande adresse à tenir la population éloignée de l’influence de la civilisation occidentale. Cette tendance se découvre dans une foule de mesures administratives, qui agissent de la façon la plus restrictive sur le commerce et la circulation. Le Maroc a également ceci de commun avec la Chine, que les représentants des différents États européens n’habitent pas dans la résidence du souverain, mais dans un port éloigné. Les consuls n’ont d’ordinaire aucune relation directe avec le gouvernement : ils correspondent avec lui par l’intermédiaire d’un envoyé marocain, qui réside à Tanger. Naturellement cette manière de procéder est gênante au plus haut point pour la marche des affaires, et nuit beaucoup aux Européens fixés au Maroc. D’un autre côté, dans l’état actuel des choses, il est presque impossible que les consuls européens habitent Fez, résidence du sultan : le Maroc tout entier ne possède pas une route carrossable, et le voyage de Fez, qui prend huit ou dix jours, a toujours le caractère d’une expédition ; au départ le voyageur doit se munir de tentes, d’animaux de selle et de bât, et d’une nombreuse domesticité. En outre, on ne souhaite la présence dans l’intérieur du pays d’aucun Européen, et il n’y aurait pas de garanties suffisantes de sécurité pour la vie des ambassadeurs chrétiens, s’ils devaient habiter à Fez dans le voisinage du sultan : si paisibles que paraissent les Marocains dans les relations ordinaires, il est pourtant très facile de les pousser à un acte d’intolérance religieuse.

En ce moment, huit puissances européennes sont représentées au Maroc, quoique quelques-unes n’y aient rien à protéger : l’Angleterre, la France, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique, les États-Unis, ont des ambassadeurs et des consuls généraux à Tanger, de même que des vice-consuls dans quelques ports ; l’Autriche a confié à l’Angleterre le soin de ses intérêts diplomatiques, et entretient en outre un consul à Tanger. Les puissances qui ont le plus d’intérêts au Maroc sont l’Angleterre, l’Espagne et la France ; leurs envoyés cherchent constamment à acquérir une influence prépondérante sur les affaires intérieures du pays.

L’Angleterre croit avoir des droits au Maroc, parce qu’elle a déjà eu Tanger en son pouvoir ; du reste, comme partout, les capitaux anglais ont pris pied dans le pays. Après la guerre avec l’Espagne en 1860, l’Angleterre avança aussitôt au sultan une grande somme pour le payement des frais de guerre. Elle livre la plupart des armes nécessaires à l’armée et aux forteresses marocaines, et le ministre actuel d’Angleterre, qui est né dans le pays et qui est fort au courant des mœurs et de la langue du peuple, aussi bien que des affaires de l’empire, exerce toujours la plus grande influence à la cour. La politique des Anglais est partout la même en pays mahométan : en apparence ils protègent les indigènes, pour ne pas laisser la moindre influence aux autres nations. Aussi paraît-il certain qu’au Maroc les Anglais encouragent le sultan et son gouvernement à maintenir l’exclusion des Européens, les préviennent contre les offres de ces derniers, et arrivent ainsi peu à peu à augmenter leur influence. L’attitude contrainte que garde encore aujourd’hui le Maroc en face des pays d’Occident, et l’inaccessibilité du pays sont réellement dues à la politique anglaise. L’Angleterre porte naturellement un grand intérêt au Maroc, comme à un pays placé sur le détroit de Gibraltar, et elle verrait avec beaucoup de regret les canons de Tanger couper à ses navires la route de Suez et des Indes.

Après l’Angleterre, l’Espagne est le peuple le plus intéressé à s’occuper du Maroc : le voisinage du pays, la possession de Ceuta et la présence des nombreux Espagnols vivant dans les ports marocains, expliquent son désir d’arriver à s’en rendre maîtresse. La langue espagnole domine au Maroc parmi tous les autres dialectes européens ; la monnaie espagnole y circule partout et est acceptée dans les villages des montagnes les plus éloignées. L’Espagne a même des missions et des églises dans cet empire si strictement mahométan. La dernière guerre avec le Maroc a eu, en général, des résultats heureux, et il s’en est fallu de peu que les Espagnols ne demeurassent en possession de la riche et importante ville de Tétouan. Toute agitation qui s’opère en Espagne pour l’occupation du Maroc est toujours suivie avec faveur : rien n’y serait plus populaire qu’une guerre avec ce pays. De nombreux malfaiteurs évadés d’Espagne y vivent, et ils ne peuvent en être extradés, puisque aucun traité n’existe pour le permettre.

Les hommes d’État espagnols, s’ils sont sensés, se garderont bien de provoquer une pareille guerre sans motifs. En dehors de tous ses inconvénients, elle nécessiterait une puissante armée et provoquerait le soulèvement de tout le Maroc, car les Espagnols qui y vivent ne sont ni aimés ni estimés. Ce ne sont pas précisément, comme je l’ai dit, les meilleurs éléments de la population qui viennent s’y fixer. En outre, l’Angleterre et la France auraient peine à voir de sang-froid l’Espagne faire des préparatifs sérieux pour une guerre de conquête au Maroc. Les divisions et la jalousie des différentes puissances européennes sont les seules causes qui aient maintenu jusqu’ici son indépendance et la maintiendront sans doute quelque temps encore.

En ce qui concerne enfin la France, la possession du Maroc aurait un grand prix pour elle, et compléterait un puissant empire colonial dans les pays mahométans du Nord africain par la réunion de la Tunisie, de l’Algérie, du Maroc et de la Sénégambie, où l’influence française s’étend déjà jusqu’à Ségou ; il y a quelque chose de trop tentant dans ces perspectives pour que les hommes d’État français n’aient pas depuis longtemps jeté leurs regards sur le Maghreb el-Aksa, the Far-West, comme le Maroc est nommé par les Arabes. Les limites entre l’Algérie et ce pays sont incertaines au plus haut point, et des violations de frontière y ont lieu fréquemment de part et d’autre. Les Français ont, comme les Anglais, des officiers détachés comme instructeurs dans l’armée marocaine, et cherchent, par des reconnaissances topographiques sur la frontière, à jeter les bases d’une expédition éventuelle. Des négociants français et anglais sont établis dans les ports ; mais, relativement aux Espagnols, leur nombre est peu considérable. La politique marocaine se borne à paralyser autant que possible les prétentions de ces trois États, à ne se faire l’ennemi d’aucun, et à ne rien accorder de trop à l’un d’entre eux. Il est à peine à redouter qu’ils se réunissent tous trois en face du sultan : leur méfiance réciproque est trop grande ; le gouvernement marocain a donc trouvé un modus vivendi très acceptable, dans lequel il a tous les avantages. La politique orientale se montre partout beaucoup plus adroite que celle des Occidentaux ; dans certains cas, elles se valent en fait de manque de préjugés, mais, pour ce qui tient à l’art de temporiser, de laisser les choses en suspens, de promettre et d’apaiser, les mahométans n’ont pu être égalés jusqu’ici.

Les autres puissances européennes représentées au Maroc ont peu d’intérêts dans le pays et y exercent une faible influence sur la marche des affaires. L’Italie surtout y a fait parler d’elle dans les derniers temps ; depuis qu’elle est devenue un royaume, elle cherche à se mettre en évidence partout, sans y réussir réellement. Il y a très peu d’Italiens au Maroc, et la plupart sont dans les conditions les plus humbles. Le Portugal a complètement oublié qu’il y a jadis possédé des villes florissantes, et depuis la terrible bataille de Ksor (Kasr el-Kebir), en l’an 1578, dans laquelle le légendaire roi Sébastien perdit la vie, le Portugal n’a jamais repris au Maroc une situation de quelque importance. Cette bataille y a du reste anéanti du même coup l’influence chrétienne, et jusqu’aujourd’hui rien n’a pu la rétablir. Il existe des petits commerçants portugais en assez grand nombre, surtout dans les ports de l’Atlantique. La Belgique a, par habitude, un ministre résident à Tanger, mais sans autre motif. Pour l’Allemagne, elle entretient également aujourd’hui un ministre résident au Maroc, et avec grande raison. Quoique le nombre des négociants allemands établis dans le pays n’y soit pas aussi considérable que celui des gens d’affaires anglais ou français, ils ont pourtant su conquérir, partout où ils se sont fixés, une grande considération, et leur commerce prend un développement du meilleur augure. Il en existe à Tanger, Casablanca, Saffi et Mogador. On ne peut douter que le Maroc, dès qu’il sera ouvert à l’influence occidentale, n’offre un bon débouché aux articles européens ; il est également riche en produits naturels de divers genres, dont l’exportation est, en général, interdite. L’Autriche n’a, comme je l’ai dit, qu’un consul à Tanger ; ses relations avec le Maroc sont de très peu d’importance, et quelques Autrichiens seulement y habitent.

Les vices de l’administration de la justice au Maroc, la fantaisie et le manque de préjugés avec lesquels la plupart des gouverneurs et en général des fonctionnaires usent et abusent de leur situation, ont donné lieu à une autre institution, qui a également ses côtés sombres. Beaucoup des sujets du sultan, Arabes aussi bien que Juifs, surtout dans les ports, se sont placés sous la protection d’un consul quelconque et sont ainsi devenus en quelque sorte les sujets de l’État auquel il appartient. Leur motif d’agir ainsi est qu’ils acquièrent une protection plus sûre et une représentation plus active de leurs intérêts, en face des autorités marocaines, que s’ils n’étaient les protégés d’un consul. Le gouvernement marocain s’est vu préparer ainsi bien des difficultés, car certains consuls sans conscience ne se sont pas fait faute de défendre énergiquement leurs clients, en le menaçant de complications diplomatiques, même quand ces clients étaient notoirement dans leur tort. Ce genre de protection a pu être souvent considéré par quelques représentants européens comme une source de profits aussi abondante que constante, et les a entraînés à agir en conséquence. Aussi la majorité des consuls cherchent-ils actuellement à régulariser, ou même à supprimer le régime de la protection. A la vérité, on entend parler à Tanger, qu’on le veuille ou non, d’une foule d’abus qui ont eu cette origine. Celui de nos lecteurs qu’intéresseraient la chronique scandaleuse du corps diplomatique et ses relations avec les Arabes, les Juifs ou les Chrétiens de Tanger, trouverait dans un livre publié par M. de Conring (Le Maroc, Berlin, 1880) une foule de détails spirituellement contés à ce propos. On souhaiterait, pour l’honneur des représentants des États occidentaux, qu’ils fussent simplement imaginés.

Comme je l’ai dit, le sultan du Maroc a un représentant à Tanger, par l’entremise duquel les relations s’établissent entre Fez et les envoyés des puissances européennes. Depuis quelques années, cette mission est dévolue à Sidi Bargach, vieillard plein de bonnes intentions, qui s’est acquis autrefois une belle fortune par un commerce actif avec Gibraltar, et a conquis de cette façon une situation importante. Le gouverneur actuel et lui sont les personnages les plus importants parmi la population arabe de Tanger. Le chérif de Ouezzan, Hadj Abd es-Salem, qui a conquis une renommée européenne depuis le voyage de Gerhard Rohlfs, vit également à Tanger et jouit aussi d’une certaine influence sur une grande partie du petit peuple. Il n’est plus vrai de dire qu’il occupe en quelque sorte la situation d’un pape marocain. En qualité de chérif il a naturellement, eo ipso, une certaine considération, mais elle est à peine plus grande que celle des autres chourafa[2]. Il a certainement des propriétés très étendues, qu’il a su accroître récemment par de fréquentes tournées de quêtes en Algérie, mais il a perdu beaucoup de son prestige. Plus d’une fois il a été gênant pour le gouvernement, et certaines habitudes européennes lui ont fait perdre beaucoup de sa réputation de sainteté. Son mariage avec une chrétienne, jadis gouvernante anglaise à Tanger, dont il a eu plusieurs enfants, n’y a pas peu contribué. Malgré toutes les promesses qu’il avait faites au moment de cette union, aujourd’hui il néglige cette femme de toutes les manières, comme on pouvait l’attendre de la conception orientale du mariage : elle est même aujourd’hui exposée à des embarras d’argent. La nombreuse parenté du chérif n’a pas reconnu ce mariage et cherche par tous les moyens possibles à détruire le peu d’influence que pourrait avoir une épouse d’une religion ennemie. Elle habite aujourd’hui avec ses enfants une petite maison située sur el-Marschan, le petit plateau au sud-ouest de la ville, où se trouvent également quelques villas d’Européens.

La population de Tanger compte à peu près 20000 âmes, dont un bon tiers de Juifs espagnols. Le reste se répartit entre les éléments les plus divers : Arabes et Berbères du Rif, Juifs, Nègres ainsi que Chrétiens de différentes origines, surtout du sud de l’Europe. La population est très agglomérée, parce qu’elle ne peut s’étendre au delà des fortifications ; les pauvres surtout sont entassés dans des ruelles étroites. Dans cette ville il n’existe pas de quartier juif proprement dit, comme il y en a dans la plupart des autres villes du Maroc ; les Juifs sont mêlés à la population. Pendant l’hiver il arrive assez fréquemment que des touristes européens arrivent à Tanger et y passent plusieurs mois. De Gibraltar il vient souvent aussi des visiteurs, qui de là entreprennent des parties de chasse aux environs.

A Tanger il y a une foule de mendiants et d’estropiés qui parcourent les rues en implorant la compassion et en demandant l’aumône. Comme en général le musulman est bienfaisant, c’est par centaines que les malheureux vivent de la charité publique. La misère a dû être particulièrement grande l’année qui a précédé mon arrivée, quand, à la suite d’une mauvaise récolte, une famine effroyable régnait dans tout le Maroc. A Tanger seulement, des centaines de malheureux sont morts de faim, quoique la colonie européenne eût beaucoup fait pour adoucir une aussi triste situation.