Fez se divise en deux parties, séparées par une profonde coupure : Fez el-Djedid, Nouveau-Fez, qui est situé sur le plateau, et dans lequel se trouvent les bâtiments fort étendus appartenant au sultan, et Fez el-Bali, la vieille ville, qui est en contre-bas. Le climat y est sain, comme du reste dans la plus grande partie du Maroc, et n’est exposé à aucun extrême de chaleur ou de froid. Quand des maladies surviennent dans la vieille ville, partout très peuplée, cela tient à la négligence de la population et à sa densité. Les céréales de la zone nord poussent à Fez comme les amandiers, les orangers, les grenadiers, les figuiers et les dattiers du sud, et on ne peut que s’étonner quand on voit une culture aussi primitive donner de si riches moissons. Les parties les plus élevées de Fez sont riches en jardins luxuriants, et en dehors de la ville il y a des bois d’olivers et d’orangers très étendus. L’Arabe a un certain goût pour le jardinage, mais la plupart de ses jardins sont négligés, comme tout l’est du reste au Maroc. On y voit partout les traces du passé, et la génération actuelle serait entièrement incapable de construire un système de canalisation aussi bien entendu que celui possédé par Fez de toute antiquité. S’il est un peuple qui vive d’un passé grand et glorieux, c’est assurément le peuple arabe ; il est trop incapable pour trouver quelque chose de nouveau, trop aveuglé pour accepter les progrès de la civilisation occidentale, et ne sait même pas conserver les restes d’une période de progrès relativement considérables.
Fez atteignit l’apogée de sa grandeur pendant le moyen âge ; c’était alors un centre de vie intellectuelle et il s’y trouvait des écoles savantes et des bibliothèques ; il pouvait avoir quatre cent mille habitants. On prétend que la ville fut fondée en 808 par Edris ben Edris, fils d’un descendant du Prophète, Mouley Edris, qui avait été banni de son pays. Fez signifie hache ; le géographe arabe Ibn Batouta raconte que dans les premiers travaux de sa fondation on y trouva une hache et que le nom de la ville vint de là. Les Arabes ont toujours su placer leurs villes aux points où les conditions commerciales et stratégiques étaient le plus favorables. De Fez trois bonnes routes conduisent à des points importants : l’une à la Méditerranée, l’autre vers l’océan Atlantique, et la troisième, par des cols praticables de l’Atlas, dans le groupe d’oasis bien peuplé du Tafilalet ; en outre il existe vers l’est, du côté de la frontière algérienne, une certaine circulation à travers un pays montagneux. Si de plus on tient compte de l’habile emploi de la rivière et des fortifications naturelles, énormes pour l’époque, qui protégeaient la ville, on comprend que Fez, où de savants et victorieux sultans établirent leur résidence, soit devenue bientôt un centre puissant pour le monde du Maghreb.
Fez est entouré d’un double mur très haut : celui de l’extérieur, garni de créneaux, a plus de 30 pieds de haut ; celui de l’intérieur est un peu moins élevé ; à de certains intervalles sont des saillants plus forts en forme de tours. Au nord comme au sud de la ville se trouve un bastion de construction plus solide, qui était jadis armé de canons. Les murs de la ville aussi bien que les maisons sont construits en briques cuites et plates, ou en un mélange de chaux, de gravier et d’argile, qui forme une masse très solide quand elle est fortement et longtemps battue. Toutes ces fortifications seraient naturellement tout à fait insuffisantes s’il s’agissait d’une guerre avec une puissance européenne ; elles montrent partout des éboulements, des fissures et d’autres signes de vétusté, que l’on ne se donne pas la peine de réparer.
Les portes puissantes qui donnent accès des divers côtés dans la ville sont gardées et fermées la nuit. Il y en a sept ; un jeune étudiant arabe, neveu de mon compagnon Hadj Ali, me donna leur nom :
1o Bab el-Fetouh[9], d’où l’on va vers Taza, Oujda et Tlemcen ;
2o Bab Sidi-Fadjidah, d’où l’on va vers Lehyayïn et Ouled el-Hadj, ainsi que chez les tribus des montagnes ;
3o Bab el-Habis[10], d’où l’on va vers Ksâr et Tanger ;
4o Bab el-Mahrouk[11], d’où l’on va vers Meknès (Méquinez) ;
5o Bab bon Djeloud, d’où l’on va vers Maoula-Yacoub et Zarhoun ;
6o Bab el-Hadid[12], d’où l’on va chez les Berbères de l’Altas ;
7o Bab el-Djedid[13], d’où l’on gagne Safr et Samra, dans l’Atlas.
La ville consiste en trois grands quartiers, divisés chacun en six districts ; chaque district a un chef, qui s’occupe de son administration. Ce dernier détient les clefs des bâtiments appartenant au sultan dans son cercle, et surveille avant tout la distribution de l’eau dans les maisons et les jardins, qu’il peut arrêter ou ouvrir suivant le niveau qu’elle atteint. Les grands quartiers se nomment : el-Andalouss, el-Kamtyin et el-A’âdouyin (les Ennemis) ; le premier, comme son nom l’indique, a été fondé et peuplé par les Arabes bannis d’Espagne.
Les dix-huit districts et leurs chefs étaient les suivants en 1880 :
| 1o | El-Mokalkilin (les Bègues) ; chef | El-Hadj Mouhamed Bennis. | ||
| 2o | Bas el-Djenenat (la Tête des Jardins) | El-Meskoudi. | ||
| 3o | Laayoun | El-Sidi Mouhamed el-Bagdadi. | ||
| 4o | Echzam | Ben Hedoua. | ||
| 5o | Lekouass | Faddoul el-Bour. | ||
| 6o | El-Adou | El-Assad. | ||
| 7o | Darb el-Cheikh (Chemin du Cheikh) | Omar Maklouf. | ||
| Darb el-Michmich (Chemin des Abricots) | ||||
| 8o | El-Keddan | Smoud. | ||
| 9o | Leblid et Darb el-Taouïl | Ben Kiran. | ||
| 10o | Foundaq el-Yahoud (Juifs) | El-Zizi. | ||
| 11o | El-Sajat (orfèvrerie) et Eskir | Hadj Mouhamed. | ||
| 12o | Aïn el-Chaïl (Source des Chevaux), et Darb el-Remman (Chemin des Grenadiers) | Ahmed Diban. | ||
| 13o | El-Charbilyin (les Cordonniers) | Mouhamed Betar. | ||
| 14o | Guernis | El-Lâbi. | ||
| 15o | Essouaket ben Safi et Darb el-Ma (Chemin des Eaux) Abd errahman | Omar el-Haouass. | ||
| 16o | El-Kasba (la Citadelle), entre Fez el-Djedid (Nouveau-Fez) et | |||
| 17o | Fez el-Bali (Vieux-Fez), près de Bab Bouchloud | |||
| 18o | Souk el-Khamis (Marché du Jeudi). | Hadj el-Ghaliel Arfaouï. |
Les chefs de district sont directement responsables devant le caïd de Fez ; c’est aussi leur devoir de recueillir les impôts dans leur district et de les remettre au gouvernement. Ils ont probablement une liste des habitants domiciliés dans leurs quartiers, d’après laquelle on pourrait déterminer approximativement le nombre des habitants. Si une liste de ce genre existe, elle ne doit comporter que les noms des pères de famille indépendants, sans donner le nombre des enfants et des esclaves.
Le chiffre de la population mahométane résidant à Fez doit s’élever à environ cent mille. Le noyau en est constitué par ce que nous nommons les classes moyennes, c’est-à-dire par les marchands et les artisans. Il consiste en Maures, mélange d’Arabes, surtout de ceux bannis d’Espagne, et de la population berbère primitive du pays. On les remarque à la couleur claire de leur peau et à leurs beaux traits distingués : ce sont des marchands habiles, tranquilles et dignes dans leur conduite ; ils forment la bourgeoisie pacifique et payant les impôts. Les couches inférieures de la population, les ouvriers, les portefaix, les petits marchands, sont en grande partie des Nègres esclaves libérés, des métis de Nègres et d’Arabes, et les plus hautes castes, des fonctionnaires jusqu’au sultan inclus, sont composées principalement des gens de couleur. Quelques gouverneurs sont de pur sang nègre, et ont dû leur poste à un caprice du sultan, dont ils sont, par suite, les créatures et dont ils dépendent complètement.
Tout Européen qui arrive au Maroc est surpris de la dignité tranquille et pleine de distinction que montrent les Maures dans leur attitude. Leur tête, d’ordinaire belle et pleine de caractère, couverte d’un grand turban blanc comme neige, a certainement quelque chose de sympathique. Leur vêtement est très seyant. Sur un cafetan fait de drap brun ou rouge ils savent draper avec une habileté extraordinaire le fin haïk, grande pièce semblable à une toge, d’étoffe légère et fine, de couleur écrue qui est jetée sur tout le corps, et même sur la tête ; ce haïk est embarrassant à porter, car il gêne la liberté et la rapidité des mouvements ; mais les Maures regardent tout mouvement rapide comme inconvenant et ils se meuvent toujours avec une grandeza[14] paisible. En voyage on ne porte pas d’ordinaire ce vêtement, mais un large manteau de fin drap bleu, le burnous, qui est muni d’un capuchon. Les pantalons, qui descendent jusqu’aux chevilles, sont également en drap ; les Maures ne portent pas de bas, sauf à Tanger et dans quelques autres ports, mais seulement des pantoufles jaunes. La population pauvre est naturellement beaucoup plus simplement vêtue ; elle se contente d’une chemise et de culottes de toile, recouvertes d’une djellaba de coton écru, ou d’une étoffe rayée de couleur sombre et plus solide, et enfin d’un turban blanc très simple. Les Maures ont l’habitude de se faire raser entièrement la tête ; la barbe est portée longue, mais la moustache est écourtée. Le vendredi, ils prennent d’ordinaire un bain et se font couper les cheveux. Il est étonnant que des gens dont les vêtements sont surtout blancs, et qui paraissent par suite si propres et si soignés, n’aient aucun goût de propreté pour leur ville, et qu’il leur soit indifférent de voir tout près d’une maison proprement tenue un tas d’immondices avec des cadavres d’animaux en putréfaction, dont ils doivent supporter le voisinage chaque jour. Tous les soins de propreté se concentrent à l’intérieur des maisons ; chacun cherche à s’y installer aussi bien que ses moyens le lui permettent, et s’inquiète fort peu de ce qui est en dehors d’elles. Le revêtement du sol et d’une partie des murs avec de petites faïences disposées en échiquier donne à lui seul aux maisons un aspect de propreté ; les beaux tapis, les coussins richement brodés, les tentures de velours, bariolées et ornées de broderies d’or, qui sont appliquées aux murs, donnent aux appartements un aspect très élégant. Ceux des femmes surtout, dans les maisons des Arabes aisés, sont décorés avec un grand luxe.
Dans aucun État mahométan, les femmes ne sont aussi complètement séparées du monde extérieur qu’au Maroc. Aussitôt qu’elles quittent la maison et qu’elles pénètrent dans la rue, elles ressemblent plutôt à une poupée se mouvant pesamment qu’à une créature humaine. Leur visage est enveloppé de drap blanc, ne laissant libres que les yeux : tout leur corps est caché dans une grande pièce d’étoffe en forme de drap de lit ; de sorte qu’on ne voit de la créature ainsi affublée que les yeux et des pantoufles rouges ; tout le reste est étroitement couvert. Les femmes de la population pauvre des campagnes, de même que les esclaves nègres, sont seules moins enveloppées. On voit rarement un homme s’adresser à une femme dans la rue : cela passe pour inconvenant. L’Européen qui arrive au Maroc doit se garder d’examiner les femmes qu’il rencontre ; il fait bien, au contraire, de se détourner d’elles ou de les éviter. Au début, j’avais le désir, fort compréhensible, d’apercevoir quelque chose des visages ainsi voilés ; mais je fus bientôt averti par quelques amis arabes de l’inconvenance de ma conduite. Toutes ces habitudes tiennent à la situation subordonnée de la femme ; de même qu’à la maison elle ne peut manger avec son mari, de même on tient pour indigne d’un homme de circuler avec une femme sur une voie publique.
En général, les femmes des habitants des villes du Maroc ne sont pas particulièrement belles. J’ai dû à la circonstance d’avoir pris Sidi Hadj Ali pour interprète et compagnon, de voir souvent des femmes marocaines dans leur costume d’intérieur, si riche mais si pesant. Non seulement j’ai fait avec mon compagnon beaucoup de visites chez les Maures dans Fez et dans d’autres lieux, mais souvent les femmes venaient elles-mêmes dans ma maison, pour se faire écrire des amulettes par lui, car il avait réussi à se donner un certain relief comme chérif. Souvent aussi je dus faire office de médecin. J’ai trouvé le plus grand nombre des femmes petites et très corpulentes, par suite de leur vie oisive ; dans leur première jeunesse on ne peut nier chez elles une certaine beauté, provenant surtout d’yeux noirs et brillants ; mais cette beauté orientale a pour l’homme du Nord quelque chose d’étrange et d’incompréhensible ; elle parvient bien à attirer un moment, mais elle n’enchaîne pas. Aussitôt que les femmes, après des mariages très précoces, ont eu un ou deux enfants, elles se fanent rapidement et doivent faire place à de plus jeunes.
Le costume des femmes marocaines des plus hautes classes est assez riche ; elles portent comme vêtement de dessus un cafetan de drap avec des manches très larges, qui est ouvert en partie par devant et laisse apercevoir une chemise richement brodée, des pantalons de drap et de petites pantoufles rouges, souvent garnies de filigranes d’or et d’argent. Autour des hanches se porte une ceinture large d’un pied et qui est également brodée. Cette ceinture, d’ordinaire ancienne, et d’un beau travail, a souvent une grande valeur. C’est la partie de leur toilette à laquelle les femmes attachent le plus haut prix, et un homme ne peut faire de plus grande joie à une femme qu’en lui donnant une ceinture de soie brodée d’or et d’argent. Les cheveux noirs, nattés en courtes tresses, sont généralement couverts d’un mouchoir de soie. Des bijoux d’argent ou de corail, gracieux et souvent de forme originale, mais grossièrement travaillés, sont très répandus : on les attache partout, au cou, au poignet, au cafetan, aux oreilles, aux cheveux. La coloration du visage, des sourcils, des lèvres, des dents, des ongles, des doigts ; la peinture des bras et des pieds, etc., sont généralement employées ; les femmes marocaines ont un système de secrets de toilette extraordinairement compliqué.
Elles sont extrêmement peu instruites ; il est rare que l’une d’elles sache lire ou écrire ; elles prennent fort peu de part en général aux exercices religieux. Comme les marchands marocains entreprennent souvent de longs et grands voyages, il arrive que la plupart laissent un ménage avec femme et enfants dans différentes villes. Les longues absences du mari ne contribuent pas à faire estimer bien haut la fidélité conjugale par des femmes qui s’ennuient ; souvent aussi elles tombent dans la gêne, quand le mari en voyage n’envoie pas à temps le subside mensuel qu’il leur a promis, de sorte que beaucoup d’entre elles en sont réduites à d’autres moyens d’existence. A Fez, du reste, beaucoup de ces femmes gagnent leur vie en brodant de la soie d’or et d’argent.
Le sort des vieilles femmes est généralement triste ; les mariages mahométans étant aisés à rompre, il arrive très fréquemment que des maris renvoient simplement leurs femmes avec une petite indemnité très insuffisante ou tout au plus une subvention minime, de sorte qu’elles ont peine à en vivre. Dans les classes plus élevées, ces faits se présentent rarement ; la femme dépossédée vit simplement dans la maison et s’entend le plus souvent très bien avec celles qui lui succèdent ; il arrive même assez fréquemment qu’une femme, voyant que son temps est passé, cherche elle-même pour son mari une jeune fille lui convenant et la lui recommande pour femme. Les mariages se font habituellement devant le cadi, c’est-à-dire le juge de l’endroit.
Les enfants sont le plus souvent jolis, mais on les voit rarement, eux aussi, du moins dans les hautes classes ; quand on pénètre chez un Arabe, on se voit présenter les enfants par les domestiques ou les esclaves, mais d’ordinaire on ne parvient pas à voir les femmes. J’avais fait à Fez la connaissance de beaucoup d’Arabes, en partie gens tout à fait sans préjugés et dans les maisons desquels j’allais et venais. Mais, toutes les fois que je frappais à la porte, j’étais forcé d’attendre un certain temps, jusqu’à ce qu’on eût enfermé dans une pièce éloignée les êtres féminins de la maison. Chez les gens de la bourgeoisie, les marchands aisés, j’étais conduit dans une pièce d’apparat, où les femmes se tiennent ordinairement et que l’on nomme d’habitude le harem ; mais auparavant les femmes en avaient été expulsées.
Parmi les femmes de Fez, comme parmi celles de Marrakech, je trouvai répandu un vice que je ne m’attendais pas à y rencontrer : l’usage des boissons alcooliques. Les Juifs fabriquent une eau-de-vie d’anisette, qui est achetée presque exclusivement par les femmes maures. Tandis que les hommes sont de stricts puritains sous ce rapport, les femmes boivent de l’eau-de-vie en grandes quantités. Celles qui venaient chez nous pour voir Hadj Ali me demandaient d’ordinaire un verre de vin ou de cognac, et j’étais étonné de voir quelle quantité elles en pouvaient supporter. Le manque absolu d’occupations intellectuelles, ou même de distractions, entraîne ces malheureuses à recourir, dans leur ennui, à ces jouissances. Comme il est naturel, elles aiment beaucoup les sucreries, et les Marocains s’entendent à les préparer sous un nombre infini de formes.
Les femmes ont une grande tendresse pour leurs enfants, du moins tant qu’ils sont petits ; elles ont l’habitude de porter leurs nourrissons sur leur dos, enveloppés dans leur grand manteau blanc. La coutume d’allaiter longtemps les enfants est très répandue, et l’on voit des garçons et des filles de quatre ou cinq ans nourris de cette façon. Quand les garçons ont grandi, ils s’émancipent très vite du joug maternel, et usent bientôt, envers les femmes et même leurs propres mères, d’une conduite aussi pénible pour les étrangers qu’insultante pour elles. Dès leur enfance, les garçons sont élevés dans le principe qu’ils sont quelque chose de mieux que les filles. Le mépris de la femme fait le fond du caractère des Mahométans, et les empêche absolument de se retrouver dans nos idées sur la civilisation. On sait que le Coran permet quatre femmes ; mais il n’est pas interdit d’en entretenir davantage : c’est surtout une question d’argent ; aussi il y a beaucoup de gens qui doivent se contenter d’une seule.
Fez a une grande mellah, c’est-à-dire un quartier juif appuyé aux murs de la ville, et séparé du reste par des portes. Il est à peine un pays au monde où les Juifs soient tombés dans un mépris aussi général qu’au Maroc. Le peuple élu de Jéhovah a ici à supporter dans tout son poids le fardeau de son expatriation. Enserrés dans leur quartier, étroit, malpropre et peuplé outre mesure, ils mènent, malgré toutes les oppressions, une vie de famille heureuse et réglée, qui contraste avantageusement avec les ménages polygames des Mahométans. La plus grande part du commerce marocain est dans leurs mains, surtout celui d’importation et d’exportation ; une grande partie de ces Yhoudi sont aisés. Exploités par les grands, méprisés du commun peuple, les Juifs engagent une lutte constante pour l’existence. Leur sûreté personnelle est suffisamment garantie, surtout par ce motif, qu’ils forment pour les Mahométans une source inépuisable où les gouverneurs, toujours à court d’argent, peuvent puiser à leur fantaisie : ils ont pourtant à se soumettre à une foule d’humiliations des plus pénibles. En dehors de la mellah ils sortent toujours en vêtements sordides et malpropres, pour ne pas afficher l’apparence de la richesse et ne point éveiller la cupidité ; ils se glissent, timides et courbés, le long des maisons, évitant avec crainte les rues où se trouve une mosquée. En dehors de leur quartier ils ne peuvent paraître, les femmes aussi bien que les hommes, que pieds nus ; aussi on éprouve une impression particulière à voir des personnages respectables, à l’aspect biblique et à la tête vénérable, ou des femmes dont les maris ont des centaines de mille francs de fortune, cacher leurs pantoufles sous leur djellaba, et se glisser craintivement dans les bazars maures. Et pourtant les Yhoudi sont indispensables aux Arabes : sans eux tout le commerce et le change perdraient leur activité ; mais de leur côté les Juifs quitteraient peu volontiers, malgré toutes les humiliations et les insultes quotidiennement répétées, un pays dans lequel leur mercantilisme sans bornes et leur avidité innée trouvent des satisfactions de tout genre.
Leur attitude dans la mellah est tout l’opposé de leur marche timide et craintive dans les rues de Fez. Là ils ont pour eux la confiance en eux-mêmes que donne la possession de l’argent et de la fortune : ils y revêtent de beaux vêtements ; les femmes surtout en portent d’extrêmement riches, brodés d’or avec profusion ; ce sont des objets transmis par héritage depuis des centaines d’années dans les mêmes familles. Elles portent également des quantités de bijoux d’or et d’argent grossièrement travaillés. Dans les rues étroites, aux odeurs insupportables, de la mellah, où l’on trébuche sur les tas d’ordures, dont jamais un rayon de soleil amical ne vient éclairer les immondices, se trouvent entassées des masses de marchandises. Tout le jour un commerce et un trafic actif y règnent. « On est sûr de trouver ici en tout temps la puanteur et l’activité » : ces mots de Méphistophélès ne s’appliquent nulle part mieux qu’à la mellah juive d’une ville marocaine. Les Juifs se trouvent bien dans cet air pestilentiel ; ils y jouissent d’un bonheur familial complet et s’accroissent comme le sable au bord de la mer. Quelle foule d’enfants grouille dans la mellah de Fez ! Et que de jolies figures malgré la crasse et le manque de soins ! Le vendredi soir, quand a eu lieu un nettoyage général, on voit les femmes et les filles, somptueusement vêtues, se tenir assises devant les portes, tandis que les hommes prient leur Jéhovah dans la maison des assemblées. Elles regardent curieusement et amicalement l’étranger du Nord avec l’éclair humide de leurs grands yeux ; elles se content à l’oreille que le Roumi vient d’un pays où les Juifs n’ont pas coutume de marcher pieds nus et où, au contraire, ils possèdent les plus beaux palais, les chevaux et les voitures les plus chers, et où, grâce à une institution complètement inconnue au Maroc, la presse, ils dirigent l’opinion publique tout entière[15]. Les femmes juives n’ont pas le visage voilé, comme les Mauresques ; leur tête est pourtant couverte comme la leur d’un mouchoir de soie, qui dissimule la perruque qu’elles portent après leur mariage. Il existe, chez les Juifs marocains comme partout, une différence entre les riches et les pauvres, mais la solidarité et la bienfaisance réciproque sont très développées chez eux : jamais ils ne laissent un Juif tomber complètement dans la misère ; la position subordonnée dans laquelle ils vivent rend plus ferme le lien commun, et grâce à leur frugalité et leur peu de besoins, ils trouvent tous aisément à vivre. Outre leur commerce régulier, les Juifs marocains font également des opérations de prêt très développées, et cela contribue puissamment à accroître la haine des Arabes pauvres contre eux. Ces derniers vivent très misérablement, et, quand ils vont trouver le Juif en cas de nécessité, il exploite leur triste situation de la manière la moins excusable. Les maisons de prêts sur gages sont également nombreuses et sont surtout fréquentées par les Marocaines, qui engagent leurs bijoux.
Une affaire survenue à Fez pendant mon séjour dans cette ville est significative au sujet de la situation des Juifs au Maroc. Le 16 janvier 1880, de grand matin, une foule d’amis maures vinrent me trouver pour m’apporter une grande nouvelle : le soir précédent, un Juif avait été brûlé vif à Fez. On me conta cet événement de la manière suivante. Ce jour-là un Juif avait eu dans la mellah une affaire quelconque avec une femme maure, discussion ou affaire d’amour ; bref, des rapports qu’un Juif ne peut se permettre avec une croyante, d’après les idées du pays. Cette femme s’en était plainte à l’un de ses parents, qui, si je ne me trompe, appartenait précisément à une famille de chourafa ; il en demanda raison ; une violente querelle s’ensuivit, et le Juif tira un coup de feu sur le Mahométan. Là-dessus, émoi général. Le Juif est aussitôt saisi et jeté en prison ; un de ses parents s’emploie pour lui de la manière la plus active auprès des autorités et recourt à la protection d’une puissance européenne, la France, je crois ; mais il est aussi arrêté. La nouvelle du meurtre d’un Mahométan dans le quartier des Juifs s’est répandue comme l’éclair dans toute la ville, et l’émoi de la population est si grand que l’affaire doit, le soir même, être soumise au sultan. On me conta à ce propos une de ces finesses orientales que l’on a toujours toutes préparées pour les prêter à de hauts personnages, quand il s’agit de les disculper du soupçon d’un acte de férocité quelconque. Le sultan, dit-on, répondit, quand on lui parla de la chose : « Ce Juif devrait être brûlé. » L’entourage du sultan annonça aussitôt à la foule ameutée que son maître avait dit : « Ce Juif doit être brûlé. » Le fait est que, la nuit même, un des deux Juifs prisonniers était victime d’un effroyable autodafé. On me raconta que le peuple, et surtout celui des basses classes, avait pris un intérêt extraordinaire à cette exécution ; les gens les plus pauvres avaient donné leurs derniers flous pour acheter un peu de bois ou d’huile et contribuer ainsi au supplice d’un des Juifs détestés. Pour le strict croyant marocain, il n’y a pas de plus grande injure que le mot Yhoudi ; c’est un mépris qui se retrouve dans toutes les couches de la population, de sorte que le plus misérable portefaix, ou le Nègre esclave, se croit dans une situation beaucoup plus relevée que celle d’un Israélite. Je ne sais ce qui est advenu de l’autre Juif ; son emprisonnement a sans doute été simplement l’occasion d’alléger notablement la bourse d’une famille juive, et certainement les fonctionnaires s’occupant de l’affaire, du dernier machazini jusqu’au tout-puissant ministre, ont usé de la circonstance pour se faire grassement payer.
Les machazini surtout, sorte de soldats vassaux qui ont à faire le service de gendarmerie et de police, s’en tendent magistralement à se servir des Juifs, quoique ce soit pour de petites sommes ; le Juif cherche toujours à se maintenir aussi bien que possible avec eux, et jamais on ne voit avec plus de netteté que les petits cadeaux entretiennent l’amitié[16] !
L’Alliance israélite s’est, il est vrai, particulièrement occupée des Juifs marocains, mais l’effet de son intervention ne se montre que dans les villes de la côte, où une foule de restrictions et d’habitudes humiliantes ont été supprimées. Dans les villes et les villages de l’intérieur, la position politique et sociale des Juifs restera sans doute la même que jadis.
Fez est la ville de commerce et d’industrie la plus importante du Maroc ; les quantités de marchandises étrangères et de produits de l’industrie nationale qui y sont transportés tous les ans représentent un capital très important. Ce sont les Juifs espagnols qui font ici les plus importantes affaires ; l’importation des articles européens surtout est dans leurs mains, tandis que les Arabes s’occupent du petit commerce, ou entreprennent le trafic par caravanes avec le sud jusqu’à Timbouctou. Le commerce entre Fez et le groupe d’oasis du Tafilalet, de l’autre côté de l’Atlas, lieu d’origine de la dynastie actuelle des Filali, ce commerce, dis-je, est particulièrement important. Une route commode et fréquentée unit Fez à ce pays peuplé, d’où tous les ans est importée une grande quantité de dattes, qui doivent à leur qualité une réputation particulière.
Le développement de certaines branches d’industries est assez important à Fez ; on y trouve encore beaucoup d’articles originaux en tissus ou broderies, en objets de faïence, cuir, métal, paille ou étoffes diverses. Les lames de sabres et les poignards sont garnis de ciselures artistiques ; les fusils et les pistolets, ornés d’incrustations d’argent pleines de goût ; les objets en cuir, surtout ceux de sellerie, etc., ont des formes originales et des couleurs variées. Les grands plateaux à thé en particulier sont d’un travail très élégant et très original : ils sont faits de laiton poli et brillant, couvert d’arabesques ciselées, légendes et décorations diverses, dans lesquelles se retrouve surtout le sceau de Salomon. Dans les faïences dominent les couleurs bleues ; les vases ordinaires, cruches à eau, etc., d’argile jaune clair poreuse, sont d’une forme extrêmement gracieuse et décorative. Les bijoux des femmes, généralement en argent, mais quelquefois en or, et particulièrement ceux en corail, sont de forme originale, mais d’exécution grossière.
Parmi les bâtiments de Fez, les mosquées, les bazars et les foundaqs sont surtout remarquables. D’après le rapport de l’étudiant maure dont j’ai parlé, Fez a cent trente mosquées, dont dix sont abandonnées, tandis qu’on enseigne encore dans les autres. Ce sont donc aussi bien des écoles que des maisons de prières. Les élèves de la plupart de ces écoles ecclésiastiques se bornent à lire et à écrire, ainsi qu’à apprendre par cœur des maximes du Coran ; dans quelques écoles supérieures on s’occupe également d’autres sciences, la jurisprudence, l’histoire, l’astrologie, la médecine, l’alchimie, la poésie ; mais toutes en sont encore au développement qu’elles avaient chez nous au moyen âge. Les Arabes n’ont absolument aucune idée de l’extension et de l’état des nôtres.
La grande mosquée de Fez est particulièrement célèbre pour ses nombreuses colonnes ; on prétend qu’elle en a autant qu’il est de jours dans l’année. Au Maroc il est strictement interdit aux Infidèles d’entrer dans les mosquées. Même à Tanger, où presque la moitié des habitants ne sont pas Mahométans, personne n’oserait se risquer à entrer dans un de ces lieux saints, et encore moins dans les villes de l’intérieur, où la population est beaucoup plus fanatique. On m’avait dit, avant mon voyage au Maroc, qu’il se trouvait dans l’une des mosquées de Fez une inscription importante pour déterminer l’âge de la ville. Je reçus de mon jeune ami une copie de cette inscription, qui se trouve sur une plaque d’argent incrustée dans un des murs de la grande mosquée. La traduction de la copie faite par le jeune étudiant est celle-ci :
1. « Honneur au seul et unique Dieu ! Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est son Prophète.
2. « Honneur à notre peuple musulman, qui a reçu de la Providence Toute-Puissante un domaine sans limites.
3. « Si Dieu le veut, il chassera de vous, habitants de sa Maison, les mauvais esprits et vous purifiera. Tout cet édifice[17] le jeudi de l’année 306, le premier du mois Rabi du Prophète.
4. « Honneur au seul et unique Dieu. Il n’y a rien d’éternel que son Empire. »
D’après cette inscription, la mosquée aurait été fondée en 918.
Les quatre lignes qui précèdent sont, paraît-il, inscrites sur la plaque dont j’ai parlé ; en outre, sur chacun des côtés de cette inscription est un vers ; malheureusement le jeune Edris ne me donna pas le texte de ces quatre dernières lignes.
Il est bien à regretter que les Marocains soient si défiants quand on veut se renseigner au sujet de leur pays ou de leur religion. Je suis persuadé que, pour copier ces vers, le jeune étudiant eut des difficultés à examiner cette plaque écrite, qu’il n’est pas facile d’atteindre. Ainsi qu’il me le dit, il le fit alors qu’il se trouvait seul dans la mosquée ; il n’eut pas sans doute pareille occasion de copier les quatre autres lignes, plus difficiles à lire.
Il était inutile de rechercher les restes de ces antiques faïences mauresques, de ces vases et de ces assiettes à reflets métalliques si particuliers, qui sont aujourd’hui conservés comme des raretés de prix dans les musées. Le peu que les Arabes chassés d’Espagne ont apporté avec eux au Maroc a été recueilli par les différentes ambassades des puissances européennes que le Maroc a eu l’occasion de voir se succéder rapidement depuis le début de ce siècle. S’il se trouve encore des restes de ces anciennes œuvres d’art, pleines d’originalité et de goût, ce ne peut être qu’en Andalousie. Il est vrai que le touriste trouve à Grenade, chez les marchands d’antiquités, une foule de « vieilles faïences mauresques », mais elles ont leur patrie d’origine à Paris ou à Londres.
A Fez les artisans et les fabricants sont partagés en quartiers. Dans un quartier de ce genre il y a un ou plusieurs grands foundaqs, c’est-à-dire de grands bâtiments appartenant à l’État, et pourvus de magasins, d’ateliers, d’écuries, de logements, etc., pour la corporation, de même que des bazars, ruelles étroites pleines de petites boutiques. Il y a donc des quartiers et des foundaqs d’ouvriers en cuir, de menuisiers, d’orfèvres, de fabricants d’armes, etc. Le bazar principal se trouve au milieu de la ville : c’est un grand bâtiment, partagé en différentes cours avec de petits comptoirs sans nombre, il y règne toujours une très grande activité ; comme chaque marchand y a sa place déterminée, on y traite de toutes les affaires, et le bazar remplace les cafés de certaines villes, où se donnent les rendez-vous. Du reste, dans chaque bazar de Fez existent des cafés volants, c’est-à-dire de petits fourneaux mobiles, sur lesquels on prépare du café noir très fort, qu’on vend dans de toutes petites tasses. Je me suis souvent assis pendant des heures dans le comptoir d’un Arabe de mes amis, en prenant une tasse de moka et en contemplant la vie et l’activité qui régnaient dans le bazar.
Le séjour de ma glaciale maison de Fez m’était assez pénible, et, aussi souvent que je le pouvais, je la quittais pour me promener dans la ville ou aux environs. Mais cela me devint à la longue fort désagréable ; car j’avais toujours avec moi un soldat, ce qui me donnait l’air d’un prisonnier. J’avais engagé un ménage juif, qui s’occupait de notre cuisine, de sorte que nous nous trouvions à la fin beaucoup mieux que dans les premiers jours de notre séjour. Mon machazini de Tanger ainsi que mon loueur de chevaux israélite de la même ville s’en retournèrent bientôt ; le dernier, à sa grande satisfaction, reçut ses frais de retour, outre le prix convenu. Je pus renvoyer des lettres et des collections à Tanger, et je dus bientôt penser aux moyens de partir de Fez. Je demandai une audience au premier ministre, mais il était malade, de sorte que je ne pus également être présenté au sultan, ce qui me contraria beaucoup moins que mes compagnons. Souvent j’assistais aux exercices des soldats sur la grand’place en dehors de la ville ; les gens habitués aux manœuvres des régiments européens pourraient à peine garder leur sérieux devant un pareil spectacle. Comme chez nous, ces exercices excitaient le plus vif intérêt de la population féminine des classes inférieures, et une foule de femmes s’assemblaient en plein air pendant des demi-journées entières, pour regarder, la tête cachée sous leurs grands mouchoirs, les militaires vêtus de rouge vif.
Le 3 janvier, un courrier vint de Tanger porteur d’un paquet de livres et de journaux, que j’accueillis avec la plus grande joie. J’achetai dans les bazars les articles les plus variés, que j’espérais utiliser plus tard comme présents, et que j’eus de meilleure qualité et à plus bas prix que nulle part au Maroc. C’étaient surtout des haïks, grands manteaux de drap en forme de toges, pour les hommes ; puis de petits mouchoirs de soie ; des bonnets rouges, nommés fez ou tarbouch ; du bois odoriférant ; de l’essence de rose dans de petites bouteilles de verre scellées, etc.
Du bastion placé au sud on a une très belle vue sur la ville ; c’est une sorte de tour, armée jadis et qui forme le lieu de prédilection des promeneurs de Fez, si toutefois on s’y promène. Il n’y a de promenades ou de jardins publics dans aucune ville du Maroc ; le Marocain ne sait pas en général ce qu’est une promenade ; quand il n’est pas chez lui, il va dans les bazars ou les foundaqs, pour causer avec ses amis.
Des membres de la secte fanatique des es-Senoussi parcourent également la ville, et l’on fait bien d’éviter la rencontre de ces mendiants, qui rôdent partout en montrant avec une certaine ostentation leurs vêtements déguenillés et malpropres.
Nous recevions de nombreuses visites et nous allions souvent aussi chez des Maures, aux repas desquels nous assistions très fréquemment. Un déjeuner chez un parent d’un grand chérif fut surtout brillant : il n’y prit pourtant pas part lui-même ; il me donna une lettre de recommandation pour le souverain à peu près indépendant d’un petit État de l’oued Noun, Sidi Hécham, dont nous devions traverser le pays pendant notre voyage. Ce déjeuner dura de huit heures du matin à une heure et demie de l’après-midi ! Comme introduction, nous absorbâmes de grandes quantités de thé avec toutes sortes de pâtisseries ; puis vinrent, à longs intervalles, des mets de tout genre nageant dans l’huile, du couscous, de la viande d’agneau, des poulets, etc. Et avec cela de l’eau pure ! Pour terminer, on nous servit de nouveau du thé et des fruits. La note la plus intéressante du repas fut donnée par un quatuor qui raclait ses instruments avec une persévérance presque insupportable et chantait en même temps, probablement des chansons d’amour. La musique marocaine est très monotone, et les voyageurs l’ont qualifiée d’effroyable avec grande raison ; ce jour-là j’y trouvai maints motifs de mélodies élégantes ; peut-être commençais-je à m’y habituer. Ce brillant déjeuner en musique que nous offrait une famille riche et considérée avait mis tout le quartier en émoi. Sur tous les toits se tenaient les femmes, étroitement enveloppées et guettant les accents du concert. Notre hôte s’était servi pour le repas de l’appartement d’apparat, c’est-à-dire de celui des femmes, et avait naturellement relégué les siennes dans des pièces écartées, d’où elles regardaient avidement par les petites ouvertures des portes. Après le repas, les enfants furent amenés par une esclave noire. Je me souviens surtout d’une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, évidemment l’enfant gâtée du père, et qui, à l’occasion de cette fête, était surchargée de bijoux d’or et d’argent ; autour du cou elle avait un grand collier de perles rouges, et sa tête était littéralement couverte de fins filigranes d’or. Le soir, nous eûmes chez nous toute la compagnie, et le thé vert de Chine coula à flots ; sans lui, il n’y a pas de visiteurs.
Nous reçûmes une visite intéressante le 15 janvier. C’était le grand chérif algérien Sidi Sliman ; il a pris, comme on sait, sous Abd el-Kader, une part importante aux insurrections des Algériens contre les Français. Quand celui-ci se rendit aux Français et finalement accepta d’eux une pension, Sidi Sliman partit pour le Maroc avec son entourage, et le sultan lui assigna un territoire dans le voisinage de Marrakech. Sidi Sliman se tient d’ordinaire auprès du sultan. C’est un homme âgé, grand et beau. Il avait appris qu’un parent de son ancien chef était ici ; évidemment il voulait avoir des nouvelles d’Algérie et demander s’il ne serait pas bientôt temps de se battre de nouveau. C’est un ennemi irréconciliable des Français, et en 1881, autant que j’ai pu le savoir, il a pris part aux derniers soulèvements sur la frontière marocaine de l’Algérie.
Le 9 janvier j’entrepris une excursion dans les salines au nord, ou plutôt un peu au nord-ouest de Fez. Quoique ce ne dût être qu’une promenade à cheval dans un pays tout à fait sûr, les préparatifs en furent assez compliqués, grâce à la lenteur des autorités. Depuis plusieurs jours j’avais émis le désir de visiter ce pays, et je fus forcé d’en obtenir d’abord la permission de l’amil et des autres fonctionnaires. Elle me fut naturellement accordée, mais je dus accepter l’escorte de deux machazini, originaires de cet endroit, et qui furent rendus responsables de ma sécurité. Je vis de nouveau très nettement que dans l’intérieur du Maroc l’Européen est simplement un prisonnier ; qu’il ne peut faire un pas sans en avertir les autorités et sans obtenir leur permission. Le gouvernement marocain, pour arriver à cette conclusion, part de ce principe, du reste parfaitement exact à son point de vue : c’est qu’il se sent obligé de prendre certaines garanties pour la sûreté du voyageur étranger. On sait par expérience que, quand au Maroc il arrive quelque chose à un Chrétien, les représentants de l’État européen intéressé font aussitôt grand tapage, et que dans les cas les plus favorables il faut régler l’affaire par des dédommagements en argent. Pour échapper à toute complication diplomatique, le système de surveillance des Roumis est poussé à ses conséquences les plus extrêmes : c’est pour cela que les accidents survenus aux voyageurs dans le Maroc sont relativement beaucoup plus rares que dans les autres pays mahométans. Le Maroc doit son indépendance au système d’exclusion strictement pratiqué par ses habitants envers les Européens, et à la surveillance au moins ennuyeuse qu’ils exercent sur eux. C’est ce qui fait qu’on m’attribua deux gendarmes pour cette petite excursion, sans que je les eusse demandés, et que par contre il me fallut les payer bel et bien.
Après avoir laissé dernière nous les jardins d’oliviers qui entourent la ville, nous chevauchâmes par une contrée de collines désertes, et nous atteignîmes un petit ruisseau qui sort des montagnes salifères et dont le lit desséché était recouvert d’une croûte de sel blanc ; tout le voisinage était également revêtu d’une couche blanche, de sorte que l’on avait l’illusion d’un paysage de neige. Les montagnes et collines environnantes consistent : 1o en grès blanc calcaire ; 2o en schiste argileux rouge avec gypse et filons de sel ; 3o en conglomérats de deux genres : a, conglomérat grossier avec schistes cristallins ; b, roche plus fine, dont quelques parties sont étendues sur un lit d’argile. L’ensemble rappelle le Haselgebirge des salines autrichiennes. Nous suivîmes le ruisseau salé pendant environ une demi-heure, dans la direction du nord-est, et nous arrivâmes en un point où une assez grande quantité de sel s’est amassée dans le schiste argileux rouge. Dans le grès dont j’ai parlé on trouve des fossiles, le pecten, le spondylus et autres bivalves qui démontrent que ce dépôt salin appartient à l’étage moyen de la formation tertiaire. En fait d’échantillons minéraux, on y rencontre surtout des cristaux de sel, de gypse, de carbonate de chaux et de pyrite.
A l’ouest de ce point, et à quelques heures seulement, se trouvent des sources thermales sulfureuses, qui sont consacrées à un saint, Mouley Yakoub, dont le nom s’étend à tout le pays et même à la région des salines. Les sources sont fréquemment visitées par les malades, et on dit qu’elles guérissent surtout les maladies cancéreuses. Comme les environs de ces sources thermales sont tenus pour sacrés, on ne me permit pas de m’y rendre ; c’était un des motifs qui m’avaient fait escorter de deux soldats : ils étaient chargés de m’empêcher d’aller dans un endroit où j’aurais été exposé comme Chrétien aux insultes d’une population fanatique.
Après que j’eus examiné tout ce qui était surtout à voir, nous fîmes halte vers midi dans une petite vallée herbeuse, non loin d’un douar ; j’eus de nouveau l’occasion d’observer combien la population pauvre des campagnes est pillée par les soldats vassaux du sultan. J’avais apporté de Fez d’abondantes provisions pour notre déjeuner à tous, et mes deux machazini en eurent leur large part. Après s’être rassasiés, ils déclarèrent que la population du village voisin devait maintenant apporter la mouna ; ils ajoutèrent que, partout où s’arrêtait un voyageur avec une recommandation du sultan, c’était un usage que les habitants prissent soin de lui. Mes deux soldats entrèrent dans le village, où ils ne trouvèrent que quelques femmes ou enfants : le reste de la population était aux champs. Les femmes durent se mettre en route pour aller chercher le chef de la localité, et ce dernier fut forcé de remettre une mouna aux soldats. Ces hommes revinrent chargés de poulets, d’œufs, de pain, de miel, etc., tandis que les habitants du village qui les avaient suivis par curiosité nous regardaient avec des mines rien moins qu’amicales. Il est inutile que l’Européen cherche à renoncer à la mouna : les machazini l’arrachent au peuple ; je ne pus adoucir un peu ces paysans qu’en laissant quelque argent pour les pauvres du pays. Mes soldats se réjouirent fort du tour qui leur avait si bien réussi, et emportèrent à Fez, en guise de butin, toutes ces victuailles, que je leur avais abandonnées. Des faits de ce genre, ou encore plus fâcheux, se renouvellent très souvent, et expliquent la haine des gens des campagnes du Maroc contre les machazini du sultan et contre les Infidèles qui voyagent sous leur protection.
Il me fallut enfin songer à partir. Déjà à diverses reprises j’avais cherché à louer des chevaux ou des mulets pour le voyage de Marrakech ; mais leur prix me sembla trop élevé ; 20 douros (100 fr.) pour la location d’un cheval me paraissant une somme trop forte, je me résolus à en acheter. Le grand marché de chaque semaine est tenu tous les jeudis en dehors de Fez ; aussi le 15 janvier j’allai de bonne heure avec Hadj Ali au marché aux chevaux. Le marché était extrêmement animé, une foule de gens des environs s’y trouvaient. Un grand nombre de chameaux, de chevaux, de mulets, d’ânes, de bœufs, de moutons et de chèvres y étaient rassemblés : les animaux de chaque espèce avaient leur place particulière : comme sur les marchés aux grains et aux marchandises, chaque article est strictement séparé des autres. De nombreux Nègres esclaves des deux sexes et des enfants étaient également mis en vente. Mes négociations durèrent fort longtemps, et je dus rester jusque dans l’après-midi, par une chaleur torride, sur ce sol sec et poussiéreux. Il me fallait chercher à acheter des animaux au plus bas prix possible et en même temps capables de résister au voyage. Finalement j’acquis un cheval de selle pour Hadj Ali, un beau petit mulet pour moi et deux chevaux, un mulet et un âne pour les bagages. On peut avoir pour 25 à 30 douros un assez bon cheval de selle, qui n’est pas à la vérité de pure race berbère, mais qui est pourtant passable ; les bons mulets sont un peu plus chers. Un ordre sévère régnait sur le marché aux chevaux. Dans une tente se tenaient deux commissaires du marché et une sorte de vétérinaire. Les premiers prélevaient au nom du gouvernement un petit impôt proportionnel au prix de vente ; le dernier examinait les animaux vendus et ne déclarait le marché valable que quand l’animal n’avait aucun défaut saillant.
Un Maure marchand de cuirs, qui venait souvent nous voir et nous avait montré toute espèce de complaisances, se chargea de nous fournir les brides, les selles, les étriers, etc., et, le jour suivant, nous entreprîmes une promenade dans les environs avec nos chevaux. C’était un vendredi, c’est-à-dire un jour de fête, et les hommes se tenaient une grande partie du jour dans les mosquées ; les femmes, au contraire, jouissent ces jours-là d’une certaine liberté, et les emploient à des promenades au cimetière, placé en dehors de la ville. Quand nous arrivâmes en cet endroit, nous fûmes étonnés de voir des centaines de femmes étendues sur le gazon, le visage presque à découvert ; elles ne rabattirent leur grand manteau que quand nous approchâmes davantage. Nous nous reposâmes aussi dans leur voisinage, d’autant plus que nous y vîmes des cafés volants et des hommes du pays. C’étaient pour la plupart de jeunes célibataires, qui cherchaient une occasion de faire des connaissances ; et nous vîmes avec étonnement qu’en ce jour la stricte étiquette s’était un peu adoucie et qu’hommes et femmes s’amusaient fort bien ensemble. Mainte petite intrigue doit se nouer là, qui se continue plus tard dans la ville.
De retour dans notre logement, je fis faire tous les préparatifs pour quitter Fez le lendemain.
MEKNÈS, LES MONTAGNES DU ZARHOUN ET LES RUINES DE VOLUBILIS.
Départ de Fez. — Ras el-Ma. — Ravins. — Ponts. — Vue de la ville. — Belle maison de campagne. — L’amil. — Meknès. — La mellah. — Industrie et commerce. — Culture des jardins. — Fanatisme. — Voyages des ambassadeurs. — Zaouias. — Es-Senoussi. — Palais du sultan. — Magasins de provisions. — Trésor. — Beau climat. — Kasr Faraoun (Volubilis). — Montagnes du Zarhoun.
Le 17 janvier 1880 je quittai la résidence du sultan du Maroc et me dirigeai vers l’ouest pour aller voir Meknès[18], le « Versailles marocain ». Quoique j’aie souvent réclamé aux autorités de Fez pendant les derniers jours quelques machazini pour mon voyage, ces hommes n’avaient pas encore apparu, et je me mis en route, tout à fait contre l’usage du pays, sans une escorte de ce genre. Quantité d’amis maures avec lesquels je m’étais lié à Fez voulurent à toute force nous accompagner pendant quelques heures, et même le jeune Edrisi, le neveu de mon interprète, ainsi que Ibn Djenoun, profitèrent de cette circonstance pour aller en notre compagnie à Meknès, où ils espéraient faire quelque affaire. Mes serviteurs juifs qui avaient tenu mon ménage à Fez, touchés des bons gages et surtout des bons traitements qu’ils avaient trouvés dans notre maison, prirent de nous un congé solennel et appelèrent sur mon entreprise les bénédictions de leur Dieu.
Nous quittâmes la résidence par le Bab el-Mahrouk, la porte occidentale, par laquelle nous étions également entrés dans la ville. Vers l’ouest et le sud-ouest s’étend l’immense plaine de Fez, dont la fertilité a été tant de fois vantée. Ce n’est pourtant pas du tout le cas. Ce plateau est constitué par un conglomérat grossier et solide, qui de plus est couvert, en beaucoup de places, de plaques de calcaire très récent, géologiquement parlant ; ce calcaire sort également en de nombreux endroits de la mince couche d’humus. Vers le nord-ouest mène la large route, très fréquentée, qui va à Tanger par Kasr el-Kebir : au contraire, dans une direction faiblement inclinée vers le sud-ouest, des sentiers sans nombre tracés par les animaux de bât se dirigent vers Meknès. Ce dernier chemin est également très suivi ; on y rencontre souvent des marchands, des fonctionnaires, des machazini et des caravanes de marchandises.
Ce chemin nous conduisit d’abord dans la vallée de l’oued Fez ; puis nous nous élevâmes sur une terrasse haute de plusieurs mètres, constituée par le calcaire dont j’ai parlé et qui montre en grandes masses une tendance à se décomposer en forme de cuvettes, ou mieux de coupes concentriques. Ces creux peu profonds, de forme circulaire, souvent de plusieurs mètres de diamètre, se retrouvent dans tout le pays parcouru par nous jusqu’à Meknès. La contrée est sans aucun arbre ; des touffes de palmiers nains et des chardons recouvrent cette plaine de beaucoup de milles carrés, qui est peu propre à la culture des céréales.
Le temps était magnifique ; un ciel clair et sans nuages s’étendait au-dessus de la plaine infinie, et laissait apparaître nettement dans l’air pur les objets les plus éloignés. Nous avions tous le même sentiment agréable d’avoir échappé à une prison étroite et sombre et nous chevauchâmes gaiement, lentement et agréablement vers notre but immédiat. La distance entre Fez et Meknès ne compte qu’une quarantaine de kilomètres, mais nous préférâmes la diviser en deux étapes.
Il est près de dix heures quand nous quittons Fez, et dès deux heures et demie nous nous arrêtons et dressons nos tentes. Nous avons passé en chemin une petite rivière, affluent de l’oued el-Fez, l’oued el-Adjen, sur un pont de pierre bien conservé. Notre bivouac se trouve près de l’oued el-Ndja, qui va directement vers le nord dans le Sebou. Il y a également ici un très beau pont sur la rivière ; tout près sont quelques palmiers, qui surprennent dans ce pays absolument sans arbres, et c’est là que sont dressées d’ordinaire les tentes des voyageurs. J’ai toujours remarqué qu’un palmier isolé fait un très bel effet, tandis que les palmiers en masses me plaisent beaucoup moins. A une heure seulement au sud de notre bivouac est un pays nommé Ras el-Ma (Tête de l’Eau) ; c’est une faible ondulation du sol où prennent leur source l’oued el-Fez et l’oued el-Ndja, ainsi que quelques ruisseaux plus petits, qui se jettent dans ces deux rivières. L’oued el-Fez coule d’ici directement vers l’est, et se jette dans le Sebou après avoir pourvu d’eau la ville de Fez, tandis que l’oued el-Ndja coule dans la direction du nord, droit vers ce fleuve.
Auprès de notre bivouac se trouve un douar, dont les habitants appartiennent à la tribu des el-Oudeia et ne se montrent pas très bien disposés. Evidemment ils sont trop souvent dépouillés et obligés de livrer la mouna aux fonctionnaires du sultan qui font ce trajet, de sorte qu’ils voient avec méfiance toute caravane étrangère. Comme je n’avais aucun machazini avec moi, il ne fut pas question de mouna ; je n’avais nulle prétention à cet égard, et ne demandais que de l’orge pour mes chevaux en échange de bel argent. Mais on prétendit qu’il n’y en avait pas au village, et il me fallut envoyer dans le voisinage, à des heures de distance, pour trouver de la paille et de l’orge.
Autant le jour avait été d’une chaleur agréable, autant le froid devint vif pendant la nuit ; nous en souffrions dans nos tentes, et, quand nous nous levâmes, le lendemain matin vers six heures, nous avions 2 degrés de froid, à notre grand étonnement. La rivière et l’eau des pots étaient couvertes d’une mince couche de glace ; les champs d’alentour resplendissaient dans leur frais manteau blanc.
Vers sept heures et demie nous partions, tremblants de froid ; mais, à mesure que le soleil s’élevait, la température devenait plus douce, et le changement était si rapide, que vers onze heures nous avions déjà 20 degrés à l’ombre ! Après avoir passé la rivière (comme tous les Arabes, nous évitions soigneusement les ponts bien bâtis, et nous traversions généralement les rivières à gué, suivant la mode du pays), nous arrivâmes de nouveau sur le plateau sans fin dont l’uniformité était rompue, pendant la marche de ce jour, par plusieurs ravines très profondes, extrêmement pittoresques, au fond desquelles des torrents grondaient en courant vers le Sebou. On est d’autant plus surpris à la vue de ces coupures profondes apparaissant tout à coup, qu’on croit voyager sur une plaine basse sans limites ; mais le plateau a plus de 400 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la Méditerranée, et le voyageur s’arrête surpris devant ces ravins qui ont jusqu’à 150 mètres de profondeur, et dont les parois sont presque verticales.
Les éléments géologiques du plateau sont faciles à distinguer sur ces points. Sous les couches calcaires dont j’ai parlé et qui se décomposent en forme de coupes, sont des lits horizontaux de sable et de marne, dont les fossiles indiquent une origine tertiaire récente ; entre les deux s’étend par places la couche de conglomérat, dont l’extension est si grande. Au-dessous se trouvent, en couches relevées verticalement, le grès et le calcaire, avec dépôts quartzeux, des formations de nummulites éocènes, si répandues dans le nord du Maroc. Elles se dirigent du sud-ouest vers le nord-est et tombent vers le nord sous un angle aigu.
Le chroniqueur du voyage de l’ambassade allemande, L. Pietsch, donne une description pittoresque de ces profondes coupures, si intéressantes ; il dit à leur sujet : « Ces ravins surprennent par leur beauté pittoresque, vraiment romantique, dont on sent d’autant mieux l’effet, qu’ils apparaissent subitement dans le vide d’une étendue monotone et sans arbres. Les hautes cascades grondantes et écumantes, le feuillage épais des figuiers, parmi lesquels les ceps de vignes enroulent leurs sarments flexibles, la vallée entière embaumée du fin parfum des fleurs de la vigne, les grandes haies de roseaux et de lauriers-roses murmurant au bord des eaux qui courent gaiement, ce ravissant tableau profondément dissimulé entre les parois verticales des ravins, repose l’esprit par son charme infini. Et ce charme s’accroît encore quand on descend, pendant les heures de repos, dans cette rivière limpide et froide : assis sur un bloc de rocher, on se laisse entourer de ses bras blancs, et on passe dans sa fraîcheur les heures ardentes qui s’écoulent sur le plateau. Les tortues curieuses n’inquiètent pas le moins du monde ce plaisir. Quoiqu’elles étendent volontiers leur cou hors de leur carapace, en sortant leur tête de l’eau, pour considérer l’hôte qui veut se plonger dans leur lit humide, elles s’enfuient pourtant au bout d’un instant avec des mouvements d’un comique irrésistible, et avec la même expression de très grande frayeur que montrent les vieilles femmes mauresques à la vue d’un Européen. Aussitôt qu’on fait un pas vers elles, elles plongent profondément, avec une habileté natatoire qu’on supposerait à peine à une créature aussi lourde d’aspect. »
Ces profondes coupures à parois verticales me remettaient très vivement en mémoire une apparition semblable dans la vallée du Dniestr, de la Galicie orientale. Là également le plateau de la Podolie est coupé de ravins de plus de 100 pieds, sur les parois verticales desquels il est aisé d’étudier les différentes formations géologiques et dans le fond desquels le Dniestr court rapidement vers l’est.
La direction ouest que nous prîmes le 18 janvier était légèrement inclinée vers le sud-ouest. Après avoir passé quelques petits ruisseaux venant de Ras el-Ma, nous atteignîmes un pays nommé Mechra er-Remal, surprenant par la quantité de sable qui couvre le sol. Vers onze heures et demie nous arrivâmes au premier ravin, nommé oued em-Mehedouma ; un grand pont, à moitié ruiné, franchit la rivière, et de l’autre côté se trouvent les ruines d’anciennes fortifications et un palmier isolé. Nous fîmes halte à l’ombre des vieux murs mauresques ; devant nous s’élevaient vers le nord les pentes des montagnes sacrées du Zarhoun, avec leurs sombres forêts d’oliviers.
Vers deux heures nous continuâmes la marche, toujours par le plateau qui monte doucement vers le nord ; nous traversâmes le ravin de la rivière des Juifs, puis nous arrivâmes à une autre coupure, dans le voisinage de laquelle se trouve la source dont on a lu plus haut la jolie description, et qui est nommée Aïn Toutou, ainsi que tout le pays. Enfin nous atteignîmes le dernier des ravins du plateau, l’oued el-Ouslin ; de l’autre côté de ses parois verticales, les murs extérieurs de Meknès étaient déjà visibles.
Tout le chemin de Fez à Meknès prouve que jadis il était tenu en bon état, quand les sultans résidaient plus souvent à Meknès. De nombreux ponts et des restes de fortifications prouvent que l’on s’inquiétait de la sécurité et de la commodité des puissants voyageurs ; mais depuis longtemps déjà tout est tombé dans l’abandon. Quoique ce chemin soit assez fréquemment suivi, la sécurité dont on y jouit n’est pas grande. Les tribus des environs, particulièrement celles du sud, sont surtout berbères et compromettent souvent par leurs brigandages la sûreté de la route. Quand le sultan actuel va à Marrakech, ce qui arrive d’ordinaire une fois par an, il emmène de très fortes masses de troupes en guise d’escorte, et il est assez souvent arrivé que ces dernières étaient attaquées par des bandes de brigands berbères. Cette insécurité est également un des motifs qui rendent ce grand plateau si peu peuplé. Quoique la culture du sol doive y offrir quelques difficultés, il y aurait pourtant grandement place pour l’élevage de troupeaux de moutons et de chèvres ; mais, dans tout mon voyage, je n’ai rien vu de semblable.
De l’autre côté du dernier ravin, nous atteignîmes rapidement les jardins immenses plantés d’oliviers et de céréales, et entourés de grands murs, qui s’étendent tout autour de la ville. Nous descendîmes encore une fois dans une dépression du sol, et nous nous arrêtâmes bientôt devant la puissante porte de la ville, qui s’étend en forme d’amphithéâtre sur une colline faiblement accentuée. Comme dans toutes les villes arabes, le premier aspect, du dehors, est agréable et grandiose : à Meknès cette première impression est encore accrue par la végétation très riche du pays, par de beaux jardins sans nombre et par des champs et des prairies bien tenues. La nature, sous ce magnifique climat, a prodigué ses bienfaits, malheureusement à des gens qui ne savent pas les apprécier.
Nous parcourûmes une partie de cette grande ville, qui s’étend surtout du sud-ouest au nord-ouest, et nous nous arrêtâmes vers six heures sur une place au milieu de Meknès, devant une grande porte richement ornée, qui mène dans la cour d’une mosquée. Hadj Ali fit aussitôt une visite au gouverneur ou amil (le mot pacha n’est pas en usage au Maroc), et lui montra la lettre que m’avait fait remettre le sultan : l’amil fut très courtois et chargea aussitôt ses machazini de m’indiquer une maison. Comme, dans l’intervalle, j’avais fait déjà dresser les tentes et tout préparer pour le bivouac, je préférai passer la première nuit sur la place et me rendre le lendemain seulement dans la maison. L’amil y consentit et m’envoya, outre un souper magnifique, quatre hommes pour me garder la nuit.
Le matin suivant, je me disposai à m’installer dans la maison qui était mise à ma disposition, mais je m’aperçus qu’elle était très jolie, mais beaucoup trop vaste et que les grandes pièces vides en devaient être très froides. Je ne me souvenais que trop des jours de froid supportés à Fez. Sur ma réclamation, le gouverneur m’en fit désigner une petite, à la vérité ruinée en partie, mais charmante, au milieu d’un magnifique jardin ; je l’acceptai avec plaisir, nous nous y installâmes rapidement et nous nous y trouvâmes extrêmement bien. Les serviteurs furent logés au rez-de-chaussée, tandis que, avec mes interprètes, je prenais possession des chambres de l’étage supérieur ; de la véranda, qui était au nord, s’étendait une vue admirable sur les montagnes du Zarhoun, tout près de nous, avec leurs petits villages ressortant par leurs maisons blanches comme neige sur le vert foncé des immenses plantations d’oliviers.
Vers midi je fus invité chez l’amil avec mes interprètes Hadj Ali et Abdoullah (Benitez). L’amil, un Nègre, comme la plupart des hauts fonctionnaires marocains, n’était que depuis peu de temps dans ce poste et n’avait évidemment jamais vu d’Européen chez lui. C’était un homme d’âge moyen, au type nègre fort accusé et de couleur très foncée, qui faisait ressortir vigoureusement le blanc de neige de son grand turban et la teinte de son fin haïk. Il se montra très gracieux dans son accueil, et fut bien étonné de toutes les nouveautés qu’il voyait. Les nouvelles politiques d’Occident éveillèrent naturellement aussi sa curiosité ; nous ne pouvions en finir avec nos récits, de sorte que finalement nous dûmes encore prendre chez lui le repas du soir. Il nous reçut dans son cabinet de travail, grande pièce garnie d’un tapis, avec un bassin carré au milieu ; dans un angle étaient assis l’amil avec son chalif (secrétaire ou lieutenant), qui reçoit les pièces officielles, les lit et y répond, et est en possession du sceau du gouverneur. Ce dernier, comme d’ailleurs la majorité des hauts fonctionnaires, ne savait ni lire ni écrire ; ils tiennent ces sciences pour inutiles, puisque leur chalif s’en occupe pour eux. Quand nous entrâmes, des négociations étaient pendantes avec différents cheikhs du voisinage ; pendant notre entretien, plusieurs affaires furent également traitées. Un machazini à mine fort raide entra, amenant un prisonnier, homme d’aspect misérable et chétif, qui resta humblement à la porte et se sentait évidemment très mal à son aise dans cette pièce élégante et devant une société choisie. Il entendit dans un silence stupide rendre aussitôt le jugement du gouverneur sur le rapport du machazini ; la bastonnade et la prison sont les peines habituelles pour les délits non politiques.
J’employai le peu de jours que je pouvais consacrer au séjour de Meknès, à faire dés excursions dans ses beaux environs, à parcourir la ville et à recueillir des renseignements de toute nature.
En ce qui concerne le nom de cette antique ville, si célèbre dans le monde musulman, Miknâs ou Miknâsa (Meknès) est la forme arabe moderne du nom de Miknâsat, déjà connu au dixième siècle. Une branche de la tribu berbère de Zenatah, nommée Meknâsah, fonda ici, dit-on, une ville à cette époque. Sur nos cartes modernes on trouve généralement employée la forme espagnole de Mequinez (ou Mekinès). Comme toutes les villes marocaines, Meknès se divise en trois parties : la kasba, avec les logements des personnages officiels, la ville des bourgeois avec les bazars, et la mellah, quartier des Juifs. La ville, qui aujourd’hui compte au plus 25000 habitants, est bâtie sur un espace immense et couvre une surface sans aucun rapport avec le nombre de ses habitants. Par contraste avec Fez, les rues y sont très larges ; il y a beaucoup de grandes places, qui donnent de l’air et de la lumière, et même la mellah consiste en une large et longue rue, qui à la vérité n’est pas très proprement tenue ; elle longe le mur de la ville et est disposée de telle sorte qu’on n’y a accès que par deux portes fermées la nuit. Meknès a été souvent érigée en résidence, d’une façon permanente ou temporaire, par les sultans ; c’est de là que viennent les nombreux restes de grandes constructions et les jardins abandonnés, entourés de murs, ruinés il est vrai, comme tout l’est au Maroc. On voit partout des maisons commencées, à moitié terminées et d’autres qui s’écroulent, lentement mais sûrement.
Comme dans toutes villes marocaines, les Juifs forment à Meknès une partie très importante de la population ; mais leur situation y paraît un peu moins difficile. Il est vrai qu’ils ne peuvent sortir hors de la mellah que les pieds nus, qu’ils ont leur coupe particulière de cheveux et qu’ils évitent, comme ailleurs, de faire paraître leur aisance par des vêtements de mise convenable. Mais les relations entre Mahométans et Juifs y sont un peu plus actives et un peu moins forcées ; on entend moins parler des actes de brutalité auxquels ces derniers sont exposés. A Meknès, leur existence est rendue beaucoup plus supportable en apparence par la circonstance seule qu’ils habitent dans une large rue bien aérée, et qu’ils ne sont pas confinés, comme à Fez et autres lieux, dans des antres misérables, aux émanations pestilentielles et dans des caves sombres pleines d’ordures. Si les Juifs marocains avaient seulement une légère idée de l’ordre et de la propreté, leur mellah donnerait une impression agréable. Tout le petit commerce et toute la petite industrie sont dans leurs mains. Les boutiques succèdent aux boutiques ; souvent il leur suffit d’une natte dépliée pour établir un atelier, où ils restent accroupis tout le jour avec une grande application, en se laissant rarement détourner de leur travail. Les cordonniers et les tailleurs, les forgerons, les menuisiers, les selliers, les ouvriers qui travaillent l’or et l’argent, les brodeurs de soie, etc., sont presque exclusivement des Juifs espagnols.
Chez les bijoutiers juifs on trouve souvent de vieux bijoux en or ou en argent d’un travail très original, qui datent de l’époque de la prospérité de Meknès, alors que la cour y résidait et qu’une foule de gens riches et de personnes de distinction y habitaient. Comme les Juifs font aussi des affaires de prêt, mainte jolie arme et maints bijoux de femmes sont tombés entre leurs mains et y sont demeurés. Il m’arriva, par exemple, d’acheter un petit poignard courbe très ancien, du genre en usage au Maroc, dont les deux faces du fourreau étaient garnies d’argent et montraient partout un fin travail d’arabesques. On ne fait plus du tout de semblables objets de luxe. Il se trouve aussi chez ces Juifs une quantité de bijoux de femmes. Très souvent les Mauresques sont mises dans le cas d’engager leurs objets précieux, quand la subvention qui leur est assurée par leurs maris pendant leurs voyages vient à manquer.