L’animation dans les bazars maures est beaucoup moindre à Meknès qu’à Fez ; Meknès n’est pas du tout une ville d’affaires et de commerce, et l’impression générale qui s’en dégage est celle d’une quasi-solitude. Dans la plupart des boutiques on ne vend que des objets d’alimentation ; en fait d’industrie mauresque, il n’existe de remarquable que des fabriques de poteries et de petites faïences colorées, pour la décoration des appartements, ainsi que les ateliers d’objets en cuir de couleur. Au contraire, le commerce de fruits, de légumes et d’huile paraît très important. Meknès est une vraie ville de jardins ; nulle part au Maroc je n’en ai vu comme les siens. Différentes espèces de raves, de choux-fleurs, de haricots, de pommes de terre, de choux, de tomates, de grenades, de raisins, de figues, d’amandes, de dattes, d’oranges, de limons doux, et beaucoup d’autres encore, y prospèrent et y abondent, de sorte que Fez, la capitale, est approvisionnée de produits maraîchers par Meknès. Les jardins sont bien tenus, et un soin particulier est apporté à leur système d’irrigation. Les Arabes sont, ou plutôt étaient, des maîtres dans l’art d’établir et d’utiliser les conduites d’eau ; aussi la ville est-elle pourvue d’eau courante, grâce à un grand réservoir placé à l’extérieur.
Mais ce sont les vastes bois d’oliviers qui font la principale richesse des habitants. Ces bois commencent tout près des portes de la ville et se prolongent vers le nord jusqu’aux longues montagnes du Zarhoun, dont les pentes méridionales forment aussi une seule et immense forêt d’oliviers. C’est une vraie montagne d’huile ; beaucoup des habitants aisés de la ville y possèdent des propriétés, avec des enclos d’oliviers.
La vigne est relativement peu cultivée, quoique le climat lui convienne très bien. Comme les Marocains sont très stricts observateurs de l’interdiction des boissons spiritueuses, les raisins ne sont utilisés qu’à l’état sec ; au contraire, les Juifs préparent de temps en temps une boisson qui n’a que de lointains rapports avec notre vin.
La population passe pour très fanatique, et la ville est restée longtemps sans être parcourue par les voyageurs étrangers. Ce n’est que dans ces dix dernières années qu’elle a été visitée plusieurs fois, depuis que les voyages d’ambassade à la cour du sultan se sont multipliés. Presque tous les ans, le représentant d’une puissance européenne, accompagné d’une importante suite et en grande pompe, va de Tanger à Fez et revient de là par Meknès, sur une autre route. Des présents de prix, presque toujours inutiles, sont envoyés de la part des grandes puissances européennes au souverain noir du Maroc, et le peuple marocain voit avec étonnement et fierté les princes de l’Europe civilisée chercher à se supplanter réciproquement pour ne pas tomber en disgrâce auprès de Sa Majesté Chérifienne. C’est là une attitude vraiment indigne ! Pour la plupart il s’agit de conclure un traité de commerce favorable, mais l’affaire serait beaucoup plus simple et surtout plus sérieuse si l’État intéressé envoyait simplement une canonnière à Tanger ou à Mogador. C’est ainsi que les grands peuvent persuader au sultan et au petit peuple que le Maroc est encore un des plus puissants empires du monde. Quand on voit, en outre, de quelle manière les ambassadeurs étrangers sont accueillis, comment le sultan noir reçoit toujours à cheval les représentants de la civilisation, après qu’ils ont attendu des heures en frac noir d’uniforme et tête nue, sous un soleil brûlant, et comment, après quelques mots insignifiants, il fait demi-tour et quitte l’étranger, on ne peut assez déplorer une pareille conduite des grandes puissances européennes en face d’un barbare qui sait à peine lire et écrire. N’est-on pas allé jusqu’à trouver non pas insolent, mais fort spirituel, ce mot du sultan ou de l’un de ses esclaves : De même que les souverains européens reçoivent, assis sur leur trône, les ambassadeurs étrangers, il pouvait bien, lui sultan, faire de même sur un cheval, puisque ce cheval est son trône !
La population de Meknès s’est un peu accoutumée aux Européens depuis les voyages d’ambassade ; il faut y être toujours très prudent et surtout éviter de parcourir les rues sans un machazini. Meknès et particulièrement les villages des monts du Zarhoun dans le voisinage passent, en effet, pour sacrées. Sur les pentes occidentales de ces montagnes se trouve le plus grand sanctuaire du Maroc, le tombeau de son plus célèbre souverain, Mouley Idris Akbar, le Grand. Meknès est donc le chef-lieu de quelques sectes très fanatiques, et entre autres de l’ordre des es-Senoussi, dont beaucoup de membres parcourent le Maroc. Dans aucune ville marocaine, les processions des différentes zaouias pour les grandes fêtes mahométanes, et surtout la naissance de Mahomet, ne sont aussi farouches et aussi bruyantes qu’ici. Ces jours-là, la mellah, le quartier des Juifs, est tenue fermée ; et, si par hasard un Chrétien se trouvait dans la ville, on ne le laisserait certainement pas sortir de chez lui : on l’y garderait avec soin. La foule furieuse, appartenant aux plus basses classes, et surtout les Nègres esclaves et les femmes sont comme des fous ; ils déchirent les animaux qu’ils trouvent sur leur passage, chiens, moutons, chèvres, et en dévorent la viande saignante ; on dit même qu’il est déjà arrivé à Meknès que des hommes ont été sacrifiés de cette façon, et tout cela en l’honneur d’Allah et du Prophète ! Nulle part la férocité de l’homme ne se montre à un tel point que dans ces fêtes mahométanes.
En ce qui concerne la secte des es-Senoussi dont je viens de parler, elle est répandue dans tout le nord de l’Afrique et possède des zaouias depuis l’Égypte jusqu’au Maroc et loin dans l’intérieur. Si-Senoussi, le père du chef actuel de la secte, Mohammed es-Senoussi, commença sa propagande en Égypte vers la cinquantième année de ce siècle. Lorsqu’il vit que, sous l’influence des légations européennes, le gouvernement égyptien regardait sa conduite avec défiance, il s’enfuit vers Barka et fonda dans Djebel-el-Akdar, près de Benghasi, sa première zaouia. Mais là encore il ne se sentit pas assez en sûreté, et s’enfonça profondément dans le désert et fonda dans l’oasis de Djerboub la zaouia centrale, d’où une vive agitation commença à se répandre. Il voulait réformer l’Islam, un peu dégénéré, et rétablir dans leur intégrité les vieilles croyances du Coran. Dans ce but il envoya ses adhérents dans tout le nord de l’Afrique et fit partout élever des zaouias. Après la mort de Si-Senoussi, dès 1860, son fils, le chef actuel, prit la conduite de l’ordre et continua avec de nouvelles forces l’œuvre de son père, qui prit peu à peu de l’importance, de sorte que l’ordre possède aujourd’hui la plus grande influence dans tous les États mahométans du nord de l’Afrique. Sa sévère discipline, sa richesse et son manque de scrupules quant aux moyens d’atteindre le but fixé, font de cet ordre des es-Senoussi l’une des plus dangereuses parmi les confréries dans lesquelles la civilisation européenne voit ses plus violents adversaires au nord de l’Afrique. Pendant mon voyage au Maroc je rencontrai souvent des membres de cet ordre, créatures en haillons, aux yeux hagards et féroces, et dont l’apparition suffisait pour répandre la crainte. Ils errent en mendiant dans le pays, et malheur à qui ne répond pas à leurs demandes ! Je me souviens d’avoir vu un de ces coquins fanatiques se précipiter sur moi avec une lance, en me réclamant violemment de l’argent. Il ne fut pas content de ce que je lui donnai, saisit mon cheval par la bride, me menaça de sa lance et ne put qu’avec peine être écarté par mon escorte. Quiconque oserait, dans un moment d’impatience, bien naturelle après une telle importunité, user de violence envers un pareil mendiant, aurait le plus grand tort, et, dans ce cas, les autorités elles-mêmes ne pourraient protéger l’étranger contre la fureur d’une population irritable.
Le matin du 20 janvier, le gouverneur m’envoya quatre mulets sellés et quelques machazini pour me permettre de visiter les environs immédiats de la ville. Mes deux interprètes et l’un des serviteurs marocains, Ibn Djeloul, m’accompagnaient.
En dehors de la véritable ville commence une cité à part, le quartier vraiment gigantesque de la résidence, où l’on arrive par une belle porte, flanquée de tours crénelées appuyées sur de fortes colonnes trapues. Cette merveille architecturale, ornée de magnifiques majoliques et de charmants motifs décoratifs, montre combien le sens artistique était développé jadis et, par contre, combien la population actuelle est stupide et indifférente en laissant tomber ces superbes monuments : les parties basses de cette porte sont déjà enduites à la chaux. Il est difficile de décrire ce qu’on nomme la résidence. Au premier coup d’œil c’est un ensemble de places immenses et désertes, séparées les unes des autres par des murs, d’où surgissent çà et là les tours des mosquées ou les toits des maisons ; cet ensemble couvre une telle étendue, qu’il faut des heures pour en faire le tour à cheval. Si l’on y pénètre, on trouve dans ces espaces si désolés, en apparence si vides, des palais ruinés cachés au milieu de beaux et grands jardins d’agrément, des parcs à gibier avec des troupes d’autruches, des antilopes, etc., de grandes écuries, pleines de beaux chevaux, des villages entiers avec les habitations des esclaves, des tours fortifiées qui servaient de trésors, des aqueducs, et enfin un système très étendu et extrêmement compliqué de passages souterrains voûtés, qui servent de magasins pour les masses de grains appartenant au sultan.
Il est impossible que tout cet ensemble de places géantes et de grands murs avec des tours en forme de fer à cheval ait été tracé d’après un plan. Les divers sultans l’ont évidemment construit dans la suite des siècles, d’après leurs caprices ; chaque souverain laissait abandonné le bâtiment commencé par son prédécesseur immédiat, et en édifiait un nouveau, qui peut-être ne devait être qu’à moitié terminé, et c’est ainsi que se forma ce quartier de la résidence, qui a presque un mille carré d’étendue. Aussi loin que vont les yeux, aussi loin s’étendent à l’horizon les hautes murailles dorées par le temps ; par places elles servent du moins à enclore les plantations d’oliviers. Tout au loin on aperçoit de grandes ruines : à Meknès on raconte que ce sont les restes d’un mur tout à fait gigantesque, qu’un puissant sultan voulut faire construire entre cette ville et Marrakech, la résidence du temps ; il devait être si haut et si solide qu’aucun ennemi ne pourrait le détruire, et si large que les caravanes y circuleraient sûrement et commodément. Sur un point, le sol est couvert de magnifiques colonnes et de chapiteaux de marbre, que le cruel sultan Mouley Ismaël fit venir d’Italie, pour les employer à la construction d’un palais. Aujourd’hui elles gisent sur le sol, couvertes d’ordures, brisées en plusieurs pièces, et nul ne s’en inquiète. Nulle part la décadence n’apparaît sous une forme plus palpable que sous celle de ces débris classiques : ils montrent que de tout-puissants souverains surent faire fleurir pour un court espace de temps les arts et les sciences, qui devaient disparaître avec eux.
Le souverain actuel, Mouley Hassan, ne réside jamais à Meknès ; il ne fait qu’y passer lors de son voyage annuel de Fez à Marrakech. Mais ses principaux haras sont à Meknès, et les nobles chevaux de race berbère pure y sont élevés ; d’ordinaire l’ambassadeur d’une puissance européenne en reçoit un en présent, quand il est admis par le sultan.
Les grands magasins souterrains de grains paraissent aujourd’hui ne plus être utilisés ; je les trouvai vides pour la plupart et leurs dalles de fermeture souvent brisées ; ils doivent être fort étendus, car les pas des chevaux retentissent longtemps sur le sol. On dit qu’en 1878, quand une famine effroyable, qui coûta la vie à des milliers d’hommes, régnait au Maroc, on supplia inutilement le sultan d’ouvrir ses magasins et de distribuer ses grains. Quand enfin la nécessité fut telle, qu’il y fut forcé, on trouva qu’une grande partie de ces milliers de quintaux de grains était pourrie.
Mouley Hassan semble ne pas aimer à aller à Meknès, parce qu’il y a dans cette ville, et surtout dans les localités de la chaîne voisine du Zarhoun, de nombreux personnages influents qui sont de violents adversaires de la dynastie des Filali, et des partisans des anciens souverains de la maison des Idrides, puissante famille chérifienne. Ils veulent en cette qualité disputer au sultan actuel le droit de se nommer chérif, c’est-à-dire descendant du Prophète. C’est pourtant seulement grâce à ce fait que Mouley Hassan est considéré comme un grand chérif, presque à l’égal du chalif de Stamboul, et qu’il peut prétendre à la puissance temporelle sur un empire aussi étendu et composé d’éléments aussi nombreux que le Maroc.
On connaît la légende des immenses trésors en argent monnayé qui seraient entassés à Meknès, derrière de fortes murailles et des portes solides. Il est difficile à un voyageur d’apprendre exactement la vérité à cet égard. Pourtant il est bien certain que dans la suite des temps les sultans ont dû amasser des sommes immenses, puisqu’ils recevaient de l’argent chaque année et ne dépensaient que des sommes tout à fait insignifiantes. C’est encore le cas aujourd’hui. Le sultan à lui seul, car il n’y a pas de trésor public, reçoit certainement chaque année plusieurs millions, dont il déduit seulement les dépenses de sa cour et un certain nombre de pensions pour des favoris, des parents, des écoles de théologie et pour certaines fondations. Les dépenses d’entretien des fonctionnaires sont presque nulles, car ces derniers sont invités à vivre aux dépens des provinces, et la petite armée régulière du sultan lui coûte fort peu. Quant au pays, à ses routes, à ses ponts, à ses hôpitaux et à ses prisons, etc., ils ne lui coûtent absolument rien. La dette publique contractée à la suite de la guerre avec l’Espagne est presque complètement amortie, parce que ce pays s’est réservé, depuis, la moitié du produit des douanes. Il doit donc, tous les ans, rester une certaine somme d’argent monnayé, qui est ajoutée aux trésors amassés depuis de longues années. On prétend qu’ils sont gardés à Meknès de toute antiquité, et il s’est formé une légende à leur sujet. On raconte que le bâtiment où ils se trouvent est entouré de hautes et épaisses murailles ; après avoir franchi trois portes de fer, on arrive dans un passage sombre, au bout duquel se trouve une salle, d’où on descend par une trappe dans les chambres souterraines, qui renferment l’argent. La maison est gardée par 300 Nègres esclaves, qui ne peuvent sortir vivants de cette tombe anticipée ; une fois par an seulement, le sultan ou l’un de ses fidèles vient jeter de nouvel or sur les tas de l’ancien. Il importe naturellement au souverain comme à ses favoris d’entourer ces trésors de tout le mystérieux possible, et la population y croit facilement. On prétend aussi qu’ils sont gardés en plusieurs endroits ; une partie serait cachée à Meknès, une autre à Fez, et la plus grande dans l’oasis du Tafilalet, au sud de l’Atlas, le pays d’origine des Filali.
Ce qui me paraît le plus vraisemblable, c’est que la fortune du sultan, qui n’est pas d’ailleurs aussi grande qu’on a bien voulu le dire, mais qui a pourtant une grande importance, doit avoir été mise en sûreté au Tafilalet. Il vient en effet chaque année plus d’Européens au Maroc, et, en cas de complications armées, une occupation de Fez et de Meknès ne serait pas absolument impossible. Mais ceux qui visitent Meknès n’en sont pas moins bercés de tous les contes qui se sont créés dans la suite des temps au sujet des trésors du sultan et des 300 esclaves murés. La « garde noire », qui fait partie de l’armée régulière et se compose presque exclusivement de Nègres connus pour leur bravoure sauvage et leur férocité, a sa garnison à Meknès.
Mon séjour dans cette ville compte parmi mes plus agréables souvenirs du Maroc, et la position charmante de ma maison, au milieu d’un beau jardin d’orangers, de jasmins et de rosiers, n’y contribua pas peu.
Pendant les tièdes soirées et les nuits, quand nous étions étendus sur la terrasse de la maison, et que les chants plaintifs d’un rossignol solitaire retentissaient dans le jardin en fleurs ; quand nos amis maures commençaient leurs narrations au sujet de la grandeur passée de leur ville, ou des sultans cruels qui avaient opprimé leurs peuples, et des souverains puissants qui étaient la frayeur des Chrétiens ; quand ils chantaient en s’accompagnant de leurs instruments primitifs, avec des accents monotones, mais avec des paroles de feu, la beauté des femmes et des filles de Meknès (et Meknès est célèbre sous ce rapport au Maroc), alors nous nous croyions transportés dans un conte des Mille et une Nuits. J’oubliais complètement ma présence dans un endroit qui est avec raison réputé pour sa haine envers le Chrétien : je ne voyais que la beauté de la nature, l’originalité de mon entourage, et, à moitié assoupi par les parfums des jasmins et des orangers, je m’abandonnais au plaisir de l’heure présente, sans penser aux fanatiques mendiants de la secte des es-Senoussi, dont les hurlements sauvages nous étaient souvent apportés par les tièdes vents du soir.
Le 22 janvier 1880, nous quittâmes la ville qui nous était devenue si chère. Notre but était Marrakech, la grande résidence actuelle du sultan, au sud-ouest de Meknès. Le chemin direct passe par une contrée peu sûre ; des tribus berbères révoltées habitent les avant-monts de l’Atlas et entreprennent de fréquentes expéditions vers le nord, de sorte qu’on prend rarement cette route directe. Aussi nous dûmes chercher d’abord à atteindre l’océan Atlantique, en allant droit vers l’ouest ; mais, comme je voulais voir les ruines romaines situées non loin de Meknès, il nous fallut d’abord prendre la direction du nord.
Le chemin menait par un pays de collines, dans les vallées duquel de petits ruisseaux fertilisaient un sol bien cultivé. Des pentes sud du djebel Zarhoun sortent ces petits cours d’eau : l’oued Bour, l’oued Sechara, l’oued Zarhoun et l’oued Guimguima, qui se réunissent avec l’oued Rdoum, rivière plus importante. Celle-ci, qui coule au nord-ouest, se réunit ensuite avec le Sebou, le principal fleuve du Maroc. Nous remarquâmes sur un point de la route une multitude de pierres de taille bien équarries et gisant à terre ; elles paraissaient n’avoir jamais été employées. Toutes sortes de légendes se rattachent à ces pierres ; les Marocains prétendent que c’est le diable qui les a apportées ici. Peut-être y avait-il là un atelier de tailleurs de pierres au temps où les Romains posèrent leur pied puissant sur le Maroc.
Nous fîmes halte dans une des vallées longitudinales, près d’un petit village, d’où une faible distance nous séparait du champ de ruines nommé Kasr el-Faraoun (Château de Pharaon). A une demi-lieue de distance tout au plus, nous apercevions les maisons blanches et les coupoles, pittoresquement juchées dans la montagne, des tombeaux de la zaouia de Mouley Idris Akbar, où ce puissant souverain du Maroc et de grands saints sont enterrés. Jamais un infidèle n’a pénétré dans cet endroit ; même Rohlfs, qui jouait pourtant fort habilement son rôle de musulman, ne put y entrer. A l’aide de la lettre que m’avait donnée le sultan, il m’eût été possible de visiter également cette petite ville, mais je ne voulais pas délibérément provoquer le fanatisme des Marocains, et créer par là des embarras au gouverneur de Meknès, qui m’avait si aimablement accueilli. En outre, la chaîne du Zarhoun et ses villages appartiennent politiquement au gouvernement de Fez, de sorte que je n’y aurais rencontré probablement que des difficultés. La population des environs de Meknès fait partie de la tribu de Djirwan ; mais il s’y trouve aussi de nombreux Berbères, des Chelouh.
Les ruines se trouvent sur la croupe adoucie d’une colline couverte de gazon, de chardons et de toute espèce de végétation, de sorte que pour la plupart elles disparaissent complètement sous ce manteau. On arrive d’abord à un grand mur, haut de près de 30 pieds, auquel se raccorde à angle droit un fragment de muraille moins élevé. Dans ce dernier s’ouvre vers l’ouest un puissant arceau en plein cintre, dont une petite partie seule existe encore. Tout est construit en grandes pierres de taille, qui, selon toute apparence, sont jointes sans mortier.
Plus loin on rencontre une deuxième ruine, qui devait former un tout avec des restes de constructions, éloignés d’environ 40 pas. Le chroniqueur du voyage de l’ambassade allemande de 1878, dont les membres visitèrent également ce point, dit ce qui suit à propos de ces ruines : « Il paraît évident que ces deux murs font partie d’un ensemble architectural ; je suis certain que ce devait être une basilique à trois nefs, dont le grand axe était dirigé du sud au nord. La nef médiane s’ouvrait aux deux extrémités, par une porte en plein cintre de 15 pas de large. Sur les parois intérieures de cette porte étaient en saillie des demi-colonnes corinthiennes. Un pied-droit large de 4 pas séparait ce portail central des portes en plein cintre, larges également de 4 pas, qui donnaient accès dans les nefs orientale et occidentale. Un mur massif, avec de lourds entablements de surcharge, fermait la construction sur les côtés est et ouest. A l’intérieur, la nef médiane était séparée, semble-t-il, des nefs latérales par une suite de colonnes non cannelées. Devant les sorties nord et sud se trouvait encore un porche, profond de 7 pas.
« Ce qui subsiste de cet imposant monument de la décadence romaine, assez lourd pourtant dans ses proportions comme dans son exécution, est un fragment du mur du porche méridional, le portail du sud ainsi que celui du nord de la nef latérale de l’ouest, outre quelques lits de pierres de taille des pieds-droits appartenant aux portails sud et nord du vaisseau latéral de l’est et des grandes portes médianes, avec les bases et de courts tronçons des demi-colonnes. Les deux arcs de plein cintre encore debout ont été surbaissés en forme d’arc en anse de panier par le lent affaissement des pieds-droits et par la pesée des pierres de taille placées encore au-dessus d’eux. Les grands murs extérieurs se sont écroulés en dehors, soit à la suite de tremblements de terre, soit par la dissociation générale de toutes les parties de l’édifice. Les débris de celui de l’ouest ont été dispersés et emportés ; ceux de l’est gisent pour la plupart, pierre sur pierre, jusqu’au faîte et tellement assemblés encore, que leur masse a simplement fléchi, mais paraît être à peine traversée par places par des crevasses. Dans les ruines couvertes de chardons, entre les extrémités sud et nord du bâtiment, de même qu’aux environs, gisent, parmi les blocs de pierre oblongs, des fragments de fûts et de chapiteaux corinthiens, dont les feuilles d’acanthe sont à peine dégrossies. »
Dans le sol doivent exister des caves étendues ; on y a souvent trouvé, prétend-on, de grandes quantités d’or et d’argent.
Comme je l’ai dit, les Arabes nomment ces monuments, incompréhensibles pour eux, Kasr el-Faraoun, nom qui est donné également, dans d’autres pays mahométans, à des bâtiments de grandes dimensions et d’origine inconnue. Les Arabes entendent encore par Pharaon un prince tout-puissant qui fit construire des monuments si grandioses, que les mains des hommes ne suffirent pas pour ces constructions, de sorte qu’il dut recourir à des êtres surnaturels ; on trouve aussi le nom de Kasr Faraoun dans la péninsule Arabique. Les habitants de l’oued Mouça désignent notamment ainsi quelques murailles dans le voisinage de la vieille cité de Petra, et attribuent leur origine à un roi égyptien. Petra était l’antique capitale des Nabatéens dans l’Arabie Pétrée ; les habitants actuels désignent sous le nom de Kazneh el-Faraoun un prétendu grand trésor qui se trouverait dans une urne placée au sommet des ornements de la façade d’un temple de rocher, et qui viendrait également d’un Pharaon ; on voit au sommet de ce temple, à environ 100 pieds du sol, les traces des balles que les Arabes du voisinage ont tirées pour chercher à le faire écrouler.
Le peu de ruines étudiées jusqu’ici dans le Kasr Faraoun marocain ne permettent pas de reconnaître à quel monument elles appartenaient : nous ignorons si c’était un temple, un palais de justice ou quelque autre bâtiment analogue. Si des archéologues visitaient en détail cet endroit et faisaient débarrasser les ruines de toute végétation parasite, ils trouveraient probablement des points de repère. Mais pour cela il faudrait une permission spéciale du sultan et aussi une escorte militaire suffisante, afin d’être en sûreté contre la population facilement irritable des villes saintes du voisinage. On trouve d’ailleurs aux environs quelques pierres encore couvertes d’inscriptions d’où il ressort avec certitude que ces constructions ont appartenu au municipe romain de Volubilis, du temps de l’empereur Domitien. Cet endroit est connu depuis longtemps par l’Itinéraire d’Antonin, mais on avait cru, jusqu’à ces derniers temps, que Volubilis occupait l’emplacement actuel de Fez. On sait aujourd’hui qu’il s’en trouvait à deux petites journées de marche.
Plusieurs pierres de différentes grandeurs, la plupart oblongues et couvertes d’inscriptions, y ont été trouvées ; la plupart sont brisées et leurs inscriptions en grande partie effacées. Les archéologues connaissent depuis longtemps sans doute le peu d’inscriptions découvertes dans cet endroit ; on en trouverait certainement encore plus en faisant des fouilles complètes. Par le fragment de notice suivant on voit qu’il y avait aussi là des lieux de sépulture. Je ne sais si cette inscription était connue jusqu’ici.
Ces mots étaient tracés sur une pierre brisée :
Si la population du Maroc était moins fanatique et moins défiante, on pourrait encore faire dans le pays mainte observation archéologique importante. La domination romaine a profondément pénétré au Maroc, mais il faut aussi tenir compte de la tendance des Marocains à attribuer aux Roumis toute construction qui n’est pas sortie de leurs mains. Je trouvai ainsi au milieu des montagnes de l’Atlas de vieux murs désignés sous le nom de Kasr el-Roumi ; quelques ruines au sommet d’une montagne près de Foum-el-Hossan, à la lisière nord du Sahara, sont également attribuées aux Romains par la population. Beaucoup de monuments d’origine portugaise, dans le nord du Maroc, sont désignés comme datant de la domination de Rome.
Du reste, on lit le passage suivant, dans un livre de Jackson paru en 1814 (Account of the empire of Marocco) : « Le père du sultan Sliman bâtit un magnifique palais au bord de la rivière du Tafilalet ; les colonnes en sont de marbre, et beaucoup y ont été transportées par-dessus l’Atlas, après avoir été prises dans les ruines de Kasr Faraoun, près du tombeau de Mouley Idris Akbar. » Les Arabes content également que jadis de grands trésors furent trouvés dans cet endroit. Cette recherche est fort goûtée au Maroc, et l’imagination de la population s’occupe volontiers des trésors fabuleux qui sont, dit-on, cachés par places. Cette croyance est certainement basée sur ce fait, qu’il a été souvent coutume, au Maroc, de cacher les objets précieux acquis d’une manière quelconque, pour les mettre en sûreté contre l’avidité des tout-puissants sultans et de leurs représentants.
VOYAGE A SELA ET A RABAT.
La tribu des Echrarda. — El-Gharbia. — Les cantiques. — L’oued Rdoum. — Beni Hessêm. — Forêt de chênes-lièges d’el-Mamora. — Misère et mécontentement. — Les Chelouh. — Selâ. — Un mendiant de la Mecque. — La barre. — Les mauvais ports. — Les pirates. — Nom de Selâ. — Rabat. — Fabrication de tapis. — Commerce et industrie. — Difficulté du port. — Deux aventuriers. — Les instructeurs français. — Beaux environs de Rabat. — Ruines antiques. — La tour de Hassan. — Marchés hebdomadaires.
Le matin du 23 janvier 1880, nous partîmes des lieux sacrés des monts du Zarhoun. Nos amis de Fez nous quittèrent en nous adressant des adieux émus, et en appelant les bénédictions d’Allah sur notre lointaine entreprise. Nous inclinâmes vers le nord-ouest, et dès midi nous avions derrière nous les contreforts ouest des monts du Zarhoun. Ces contreforts sont formés de couches puissantes de sable appartenant aux formations tertiaires et durci par places en bancs de grès épais. Nous traversâmes quelques douars sans nous arrêter ; la population en était sortie en grande partie, pour s’occuper de la culture des champs, ou pour garder les troupeaux de moutons, de chèvres et de bœufs. Un passage étroit conduit, entre deux hautes murailles verticales de grès, dans la plaine immense du pays d’el-Gharb ; elle s’étend vers l’ouest jusqu’à l’Atlantique, et va au loin vers le sud. L’étroit ravin qui mène aux montagnes se nomme Bab el-Djouka. Au bout d’une heure nous atteignîmes la kasba de Sidi Kasem avec une mosquée ; l’amil du district n’y habite pas d’ordinaire, mais loge à une demi-lieue vers l’ouest, dans un endroit où sont dressés un certain nombre de douars, au milieu de la plaine. Non loin de là est le village de Sidi-Saïd, auprès duquel habitait le caïd Hamid es-Serara. Nous y dressâmes nos tentes. C’est une fraction de la grande tribu d’Echrarda qui habite en cet endroit. La population ne s’y montra pas particulièrement amicale ; peu avant, une scène fort désagréable avait eu lieu chez elle, et un membre de la légation française de Tanger y avait joué un rôle. Il prétendit qu’une somme de 120000 francs lui avait été volée à cette place, et l’amil du pays était, au moment de notre passage, occupé à réunir cet argent : ce qui exaspérait la population au plus haut point. On prétendait qu’il n’était pas vrai que cette somme eût été volée à ce fonctionnaire ; mais comme les Européens, et surtout les membres des ambassades, ont toujours raison au Maroc en face des indigènes, le sultan ordonna à la tribu de rembourser cette somme. L’amil procéda avec une grande rigueur, et la population, pauvre par elle-même, dut se faire de l’argent en vendant ses grains et son bétail. Mais, comme l’argent monnayé est presque exclusivement dans les mains des Juifs, il fallut, comme toujours, avoir recours à eux.
Naturellement, de telles aventures ne contribuent pas à faire aimer l’étranger au Maroc, et tous les voyageurs y sont vus avec méfiance, car on redoute de se voir mettre par eux dans une situation désagréable. Le gouvernement du pays cherche à éviter toute complication avec les puissances européennes, surtout avec l’Angleterre, l’Espagne ou la France, et donne plutôt tort à ses propres sujets, uniquement afin de vivre en paix avec elles.
A une demi-lieue au nord de notre bivouac se trouve une zaouia, lieu sacré, comme il y en a une infinité au Maroc : c’est le tombeau de Sidi Mouhamed ben Hamid. Ces monuments sont toujours bien tenus extérieurement, et cette petite construction, surmontée d’une coupole, était enduite d’une couche d’un blanc étincelant, de sorte qu’on la voyait de fort loin.
Le pays n’est pas très sûr, car les Berbères qui habitent les montagnes au sud-ouest font journellement des incursions dans la plaine fertile, et y volent des chevaux. La culture, l’élevage des chevaux et du bétail sont en grand honneur dans ce pays, et el-Gharbia fournit tout le Maroc de céréales. Le sol, où ne se trouve pas une pierre, est couvert d’une couche arable extrêmement fertile, et est arrosé de nombreux petits ruisseaux, qui se jettent dans le Sebou. Nous avions dans le voisinage de notre bivouac l’oued Rdoum, qui sort des pentes sud du Zarhoun et coule d’abord à l’ouest, puis vers le nord, et reprend après un nouveau coude la direction de l’ouest, quelques milles avant son confluent avec le Sebou. C’est là, dans el-Gharb, qu’est le cœur de la puissance marocaine ; quand la moisson y est bonne, tout le pays est prospère, les impôts rentrent bien, la population a des vivres et de l’argent, et, par suite, le commerce est actif. Inversement, quand, une année, la pluie n’y tombe pas, et qu’une mauvaise récolte survient, tout le Maroc souffre de la faim. C’est ce qui arriva en 1878, et bien des milliers d’hommes succombèrent alors. Nous avions depuis la veille un ciel couvert, et, quand nous traversions les villages, nous étions étonnés du mouvement actif qui régnait dans la population. Femmes et enfants marchaient en longues processions, dansant et chantant ; les hommes allaient aux zaouias ou à leurs places de prières, pour implorer la bénédiction du ciel, c’est-à-dire la pluie. Le succès fut immédiat : vers le soir commença un violent orage, et la joie devint générale. Toute la nuit, les danses et les chants continuèrent, les salves de coups de feu retentirent en l’honneur de cet heureux événement, et l’on ne vit partout que des visages joyeux : le sol est extraordinairement fertile, malgré une méthode de culture aussi primitive que celle qui est en usage. Il suffit qu’il y ait assez d’eau.
Il avait fait chaud ce jour-là : l’après-midi, vers trois heures, nous avions eu encore 25 degrés à l’ombre ; quand l’air se fut rafraîchi, nous passâmes dans nos tentes une magnifique soirée. Le chef de l’endroit m’envoya une mouna abondante et mit à ma disposition ni plus ni moins de huit hommes armés pour ma garde. Ils se postèrent sur un grand cercle autour des tentes. L’insécurité du pays réclamait cette précaution, car on ne pouvait même pas se fier à la population du douar. Mais, comme le chef est lui-même responsable de tout ce qui peut arriver à un voyageur muni des recommandations du sultan, il préféra nous envoyer une garde supérieure au nécessaire, pour éviter toute complication éventuelle.
Cette population des cultivateurs marocains est, sous bien des rapports, différente des habitants des villes, qu’on nomme Maures et qui ne sont plus de purs Arabes. Les vigoureux laboureurs voient avec mépris l’habitant efféminé des grandes villes ; ils ne peuvent s’habituer à loger dans des maisons fermées, et préfèrent leurs tentes ouvertes. Ces dernières sont basses, larges, et consistent en une étoffe épaisse, d’un brun sombre, faite de poil de chameau. Dans les douars il ne se trouve aucun Juif : ce n’est que dans la kasba de l’amil de chaque district qu’il existe quelques familles de cette religion.
Le matin suivant, quand nous levâmes les tentes, le ciel était encore très couvert, et la pluie prête à tomber. Nous nous dirigeâmes d’abord vers l’ouest et traversâmes l’oued Rdoum, qui était un peu grossi ; il ne fut pas facile de faire descendre et remonter aux animaux, lourdement chargés, les berges argileuses presque verticales. Vers onze heures nous fîmes halte dans une localité nommée Sidi-Guedar. Le fait suivant est caractéristique en ce qui concerne l’hospitalité officielle à laquelle ne peut échapper le voyageur européen. Nous fûmes invités par le caïd à demeurer dans son village et à ne partir que le lendemain matin : il voulait nous faire préparer une mouna, ce qui n’eût été possible que pour le soir. Mais, comme nous voulions aller plus loin, je refusai ses offres ; le caïd, voyant qu’il perdait l’occasion de nous avoir pour hôtes, nous donna pour nos dépenses, en argent monnayé, 3 douros espagnols (environ 15 francs), et nous dûmes les accepter !
A partir de ce point le chemin tournait vers l’ouest, et nous entrâmes bientôt dans le pays de la grande tribu des Beni Hessêm, qui s’étend jusqu’à l’Océan. Après avoir passé le petit oued el-Bet, nous atteignîmes, en chevauchant au sud-est, vers trois heures, le village du caïd Absalom Benkao, où au premier abord nous fûmes reçus par des visages assez peu amicaux. C’est un très grand douar, c’est-à-dire un vaste carré dont les côtés sont figurés par des tentes : au milieu il y en a une un peu plus riche, entourée de haies : c’est la demeure du caïd ; tout près se trouve une vieille tente pour les prisonniers, qui y sont enchaînés. A côté de ce douar se trouve un carré entouré d’un fossé profond et qui sert de camp aux caravanes de passage. Ce village est situé sur la route principale entre Fez et Rabat et sert fréquemment de lieu de bivouac aux voyageurs. Aussi le caïd et les habitants sont-ils souvent forcés de délivrer la mouna. En même temps que nous, arrivait une magnifique caravane : c’était un cousin du sultan avec une grande suite ; on dressa aussi sa tente à l’endroit indiqué. Pendant que ses esclaves étaient occupés à l’installer, lui et son chalif firent étendre les petits tapis pour la prière et ils récitèrent leurs oraisons du soir ; puis, après avoir disparu sous les tentes, ils ne se montrèrent plus. Quelques femmes qui se trouvaient dans la caravane furent écartées avec soin de nos regards.
Le fossé profond qui nous entourait n’avait d’autre but que d’empêcher les animaux de s’échapper la nuit ; du reste, il leur est assez difficile de fuir, car on a l’habitude de fixer une longue chaîne dans le sol au moyen de deux piquets : les chevaux y sont attachés par les pieds de devant entravés, tandis que les chameaux ont une jambe de devant repliée à hauteur du genou.
Malgré le ciel couvert, il n’avait pas plu ce jour-là, et la population du douar adressait au ciel des supplications à haute voix ; les femmes et les enfants circulaient en priant et en se lamentant, car l’orage de la veille n’avait servi qu’un moment, et le sol avait été de nouveau desséché par 25 degrés de chaleur. La présence d’un hôte aussi important qu’un cousin du sultan, accompagné de beaucoup de machazini, ne permettait pas la moindre tentative de vol, aussi étions-nous en toute sûreté, et finalement nous reçûmes du caïd, un peu froid en premier lieu, la mouna pour nous et pour nos chevaux.
Pendant la nuit il plut un peu, aussi eûmes-nous le 25 janvier une matinée d’une fraîcheur agréable. Le chemin, fort monotone, suivait toujours la direction du sud-ouest par le territoire des Beni Hessêm, qui n’ont pas moins de seize amils, tant la tribu est nombreuse. Nous traversâmes une suite de douars, en recevant toujours de l’un à l’autre quelques machazini pour escorte, car le chemin est considéré comme peu sûr. Au sud de nous se trouve la colossale forêt de chênes-lièges de Mamora, qui couvre un terrain faiblement ondulé, avec des étangs et des mares dans sa lisière nord, et qui est exclusivement entre les mains des Chelouh (Berbères), restés jusqu’aujourd’hui presque indépendants du sultan. A peu près chaque année, il y envoie une petite colonne de troupes pour recueillir les impôts et faire des prisonniers ; les Chelouh s’en vengent sur la population des agriculteurs, qu’ils haïssent comme des intrus et auxquels ils volent des bestiaux. Un état de guerre permanent est la suite inévitable de ces vols et de ces expéditions.
Vers deux heures nous nous arrêtions déjà dans un grand douar, car nos animaux, lourdement chargés et épuisés, ne pouvaient plus continuer la marche. Nous eûmes d’abord en cet endroit toutes sortes de contrariétés. Le caïd faisait sa sieste, nous dit-on, et ses serviteurs, grossiers et têtus, ne voulurent pas nous annoncer. Je voulus acheter du fourrage, et n’en pus obtenir, car on voulait attendre l’arrivée du caïd, de sorte que mes gens étaient déjà furieux contre les habitants du lieu. Comme dans tous les douars, le logement obligé des voyageurs, en même temps qu’une tente appartenant au caïd, se trouvait au milieu du village ; les autres tentes formaient les côtés extérieurs et laissaient un grand espace libre. On ne peut assez se garder du séjour dans une pareille tente, car elles sont pleines de vermine ; j’aurais toujours préféré établir mon bivouac en dehors des douars, mais les chefs ne me le permirent jamais, à cause des dangers à courir et pour sauvegarder leur responsabilité.
Enfin, quand le caïd parut, qu’il eut porté la lettre du sultan à son front et à ses lèvres et qu’il l’eut parcourue, notre situation changea. Il nous fit préparer une mouna complète, vint nous rendre visite et nous demanda quelques médicaments. Un de ses serviteurs têtus, dont nous nous étions plaints, fut bâtonné.
Les gens de la tribu des Beni Hessêm passent du reste depuis longtemps pour des êtres farouches, toujours prêts à se révolter contre le sultan : on prétend qu’ils ont pillé plusieurs fois ses caravanes. Il y a quatre ans, ils ont assassiné deux Espagnols en voyage et ont dû payer une indemnité de 10000 douros. Pendant un temps ils se sont ligués avec les Chelouh contre le sultan, qui, finalement, usa d’un moyen radical pour les dompter. Tandis qu’ailleurs il a l’habitude de donner à une tribu un, ou tout au plus quelques amils, il partagea l’important territoire des Beni Hessêm en seize districts, dont chacun eut un gouverneur, directement responsable devant lui.
Ce matin pendant la marche, nous avons vu les ruines d’une maison, une rareté dans ce pays. C’était l’ancienne kasba de l’amil des Beni Hessêm ; elle fut détruite au moment où eut lieu la nouvelle division de la tribu ; cette dernière est aujourd’hui presque entièrement sous le pouvoir du sultan. Du reste, il y règne un mécontentement général contre lui, et une sorte de famine qui y sévissait lors de mon séjour ne faisait que l’entretenir. Soit qu’une mauvaise récolte eût eu lieu l’année précédente, soit qu’on leur eût pris tout leur grain, la majorité des habitants vivaient de glands sauvages, qu’ils allaient chercher dans la grande forêt de Mamora. Ils les écrasaient sous forme de farine, et en faisaient une sorte de pain : misérable nourriture !
Une douzaine de machazini du lieu firent l’après-midi une grande fantasia, le jeu équestre bien connu des Marocains, avec fusillade et cris de guerre. Les Chelouh ayant volé un cheval quelques jours auparavant, on devait entreprendre une expédition vers le village des voleurs pour en tirer vengeance. Les braves machazini s’exerçaient pour le combat futur et montraient aux enfants et aux femmes ébahies comment ils voulaient anéantir l’ennemi ; les hommes étaient moins passionnés pour ces sortes de joutes, et les regardaient avec froideur et scepticisme.
L’endroit où nous campions se nomme Tasodi ; dans le voisinage est une petite rivière, Machra er-Remla (Passage du Sable), et tout près de là le tombeau d’un saint. Déjà, le matin, nous avions traversé une place consacrée de ce genre, nommée Lalla Yedo, un des rares exemples d’une sainte musulmane.
Pendant la nuit commença une pluie effroyable, de sorte que, le matin suivant, il nous fut impossible de partir. Le sol argileux était entièrement détrempé, la toile des tentes si pleine d’eau, qu’elle pesait double, et les chevaux auraient été incapables de porter les bagages dans un terrain aussi défoncé. Nous ne pûmes faire autrement que de suivre le conseil du caïd et de demeurer encore un jour pour laisser sécher les tentes. Pendant la nuit, le baromètre anéroïde était tombé de 760 millimètres, qui paraît être le niveau normal de la plaine d’el-Gharb, à 755 ; aussi pouvions-nous nous attendre à la continuation des pluies. La malheureuse population était très joyeuse : elle avait enfin la perspective de pouvoir récolter son blé et son orge.
Presque tout le jour, nous eûmes le caïd avec nous, et il nous conta beaucoup d’histoires, en se plaignant surtout des Chelouh. Mais il serait absolument faux de considérer ces Berbères uniquement comme des voleurs et des brigands. Ils sont très paisibles dans l’intérieur de leur pays, et beaucoup plus hospitaliers pour les étrangers que les Arabes, à moins que ces voyageurs ne se présentent avec des recommandations du sultan et accompagnés de machazini. Ils ne veulent rien savoir de leur souverain, et pillent régulièrement les voyageurs officiels toutes les fois qu’ils tombent entre leurs mains. Comme je voyageais sous l’escorte de machazini et avec une lettre du sultan, il me fallait éviter leur territoire et faire un grand détour pour aller vers Rabat. Le chemin le plus court est interdit au sultan lui-même.
Le 27 janvier, nous quittâmes ce douar. Il avait plu de nouveau la nuit, mais le soleil apparut de bonne heure, et, quand les tentes furent sèches, nous pûmes partir. Nous traversâmes quelques petites rivières du bassin du Sebou, et vers onze heures nous arrivâmes, en allant vers le nord-ouest, au grand douard de Sidi-Ayech, dont le caïd Bous el-Ham nous donna comme escorte six hommes bien armés, à cause de l’insécurité de la route. Nous prîmes ensuite la direction sud vers les pentes nord de la Mamora, cette grande forêt de chênes-lièges habitée par des Chelouh. Le terrain devint accidenté ; nous dûmes franchir de petits torrents desséchés, et mes soldats fouillaient les broussailles de tous côtés, pour découvrir les coupeurs de routes qui auraient pu s’y trouver. Ces machazini affectaient beaucoup de courage, faisaient fantasia en terrain plat, gaspillaient leur poudre, et diminuaient les ennuis de la route. En route, nous rencontrâmes quelques étrangers qui allaient de Rabat à Fez : c’étaient le consul américain de Casablanca (Dar el-Beïda), petit port en voie de développement, et le fils du consul américain de Tanger ; ces messieurs avaient évidemment entrepris un voyage d’affaires.
Vers trois heures nous fîmes halte dans un douar voisin de l’oued el-Fouarad ; tout le pays porte le nom de Génitra. Le caïd Bouasa ben Hassan nous reçut fort amicalement ; il resta toute la soirée avec nous et nous conta une foule de détails sur l’administration de la justice marocaine et sur la conduite des Juifs ; si une partie seulement de ce qu’il nous dit est vraie, je comprends la haine et le mépris des Mahométans pour les Juifs espagnols, qui, en dépit de toutes les persécutions, ont su se rendre indispensables chez eux. Ici également, les habitants sont très pauvres ; ils ont beaucoup à souffrir des Chelouh de la Mamora, qui du reste sont aisés ; aussi y a-t-il des luttes continuelles entre ces deux peuples.
Dans le voisinage de notre village, mais déjà sur le territoire des Chelouh, est une petite colline, couverte de chênes-lièges, nommée Koutiel el-Madan, dans laquelle doivent se trouver des minerais de plomb, de cuivre et d’argent ; une ancienne galerie de mine a dû y exister, mais aujourd’hui le tout est ruiné ; je ne pus malheureusement visiter ce point à cause des Berbères.
La pluie avait cessé, et le matin du 28 janvier il fit très frais : nous n’avions que 6 degrés ; une rosée extrêmement forte avait mouillé les tentes pendant la nuit, et les avait rendues fort lourdes. Nous avions aujourd’hui à faire notre dernière marche avant d’arriver à la mer. Il faisait chaud, le chemin passait sur les pentes de la forêt de Mamora en décrivant une petite courbe vers le sud-ouest ; à un moment il fallut traverser une partie d’épaisse forêt, et mes gens furent en grand émoi, quoique nulle créature humaine ne parût. J’étais seul avec mes interprètes et les serviteurs pris à Fez ; les machazini nous avaient quittés, sans doute par crainte des habitants d’un douar placé devant nous, avec lesquels ils avaient eu autrefois une querelle et qui les auraient probablement attaqués. Nous avançâmes donc lentement et en silence, à travers la forêt de chênes, fusils et revolvers à portée de la main, jusqu’à ce que nous eussions enfin atteint la plaine.
Nous étions dans un terrain rempli d’étangs et de fondrières, avec de nombreux oiseaux ; c’est une région visitée volontiers par les chasseurs, qui ont ici une chasse abondante en hérons, en canards sauvages et en autres oiseaux d’eau ou de marais. C’est par erreur que sur les cartes on représente toute la Mamora comme une grande contrée de marais ; la majeure partie est couverte de collines et de forêts de chênes ; ce n’est que sur ses lisières nord et ouest, dans le voisinage de la mer, que se trouvent des étangs.
Vers quatre heures de l’après-midi, nous entrions dans l’antique ville de Selâ, séparée de Rabat par une rivière. Nous dressâmes les tentes sur une prairie ravissante en dehors de la ville, d’où nous avions une vue magnifique sur les rochers au-dessous de nous et sur la mer, depuis si longtemps désirée et toujours belle. J’envoyai un serviteur au gouverneur de la ville : il nous offrit une maison, que je résolus d’occuper seulement le jour suivant. La soirée était si belle au bord de la mer, à peine agitée, que je ne pus me décider à la passer enfermé dans les murs de la ville et sous la surveillance de Maures défiants.
Le gouverneur envoya du reste, ce qui n’est pas l’usage dans les villes, une mouna abondante pour les animaux et les hommes, et en outre quatre sentinelles destinées à nous protéger contre les vols. Heureux en tous points, nous goûtâmes les charmes de cette soirée magnifique, en remerciant l’heureux destin qui encore une fois nous avait permis de parcourir sans malheurs une partie, et non la moindre, de notre itinéraire.
Le matin suivant, nous entrions dans la ville ; le gouverneur m’avait donné une très jolie petite maison, où nous fûmes vite installés. L’amil, à qui nous fîmes une visite, était un vieillard plein de bienveillance, qui avait évidemment plaisir à loger une fois un Roumi dans sa ville. Selâ est en effet un lieu sacré, où nul infidèle ne peut habiter. En réalité, tous les étrangers ont l’habitude de loger à Rabat, de l’autre côté de la rivière, et de ne passer que les journées à Selâ.
Je fus invité à un repas en même temps qu’Hadj Ali et un Nègre survenu par hasard : il appartenait au temple de la Mecque et faisait une tournée d’aumônes au Maroc. C’était du reste un homme distingué et qui était fort respecté : il connaissait très bien les écrits musulmans et commença aussitôt avec Hadj Ali une discussion très vive sur certains passages du Coran ; l’amil, lui aussi, savait lire et écrire et prit part à cette discussion religieuse. Le saint Nègre de la Mecque avait eu du reste un accident le jour de son arrivée à Selâ : il était tombé de cheval et devait s’être grièvement blessé, car il boitait très fort. On dit que ces pieux vagabonds rapportent des sommes assez importantes au trésor toujours besogneux de la Mecque, et notre compagnon de table paraissait être ravi de sa mission au Maroc. Ils agissent encore d’une autre façon dans l’intérêt du sanctuaire, en incitant les croyants à y faire des pèlerinages ; la distance est grande pourtant du Maghreb, le lointain Ouest, jusqu’au lieu de naissance du Prophète, mais les pèlerins modernes ne dédaignent pas d’user des bateaux à vapeur pour atteindre leur but plus rapidement et plus sûrement que par une marche de plusieurs mois. On trouve donc au Maroc assez de gens qui portent le titre d’Hadj (pèlerin) et qui ont fait leurs dévotions au tombeau du Prophète.
Nous pouvions prendre quelques jours de repos, et je les employai à visiter les deux villes de Selâ et de Rabat. Comme je l’ai dit, ces deux localités ne sont séparées que par une rivière, l’oued el-Bouregreg, qui sort des collines de Mamora, dans le voisinage, et se jette dans la mer après une course de peu de durée. Un grand banc de sable s’est formé devant cette embouchure, aussi l’entrée des navires est-elle très dangereuse. On dit que jadis cette barre n’existait pas et que la navigation était prospère. Aujourd’hui il n’arrive par mois que deux ou trois vapeurs, et ils ne peuvent pas toujours débarquer leurs marchandises et leurs passagers. Les navires se tiennent au loin dans une rade ouverte, et même dans le port ils sont souvent mis tout à coup en péril par les lourdes vagues de l’Atlantique, arrivant subitement, par les temps les plus calmes ; the big swelling from the west[19] peut jeter facilement les navires sur le sable de la côte. En outre cette côte est le matin souvent couverte d’épais brouillards, très dangereux pour les navires, de sorte qu’ils trouvent ici la plus médiocre des places d’ancrage et qu’il n’y a pas à s’étonner que Rabat-Selâ diminue chaque jour d’importance et que les négociants européens se dirigent vers d’autres endroits, surtout Dar el-Beïda, où se trouve un port un peu meilleur. En général la côte atlantique du Maroc est très défavorable à la navigation, et, comme le gouvernement ne fait absolument rien pour l’amélioration ou l’établissement de ports, le commerce ne peut progresser beaucoup.
Selâ était autrefois connu comme le plus grand nid de pirates du Maroc, et l’on trouve aujourd’hui incompréhensible que, pendant des siècles, ces corsaires aient été la terreur des nations maritimes, les Anglais y compris.
La ville, qui se dresse sur une colline rocheuse et basse, est fortement couverte par des murs et des bastions. Son nom est hébraïque et signifie « Roche » ; il se retrouve très souvent dans les colonies phéniciennes, à cause de leur situation sur une hauteur rocheuse. Dès la plus haute antiquité il a dû y avoir une colonie dans cet endroit, qui serait très favorable si on avait arrêté l’ensablement de l’embouchure du Bouregreg. Pline dit déjà que les fabriques de pourpre avaient leur principal siège dans ce pays, et encore aujourd’hui c’est de là que viennent les plus beaux tapis, aux couleurs éclatantes, répandus dans tout le Maroc.
Selâ ne fait pas un tout avec Rabat, mais elle a son amil particulier : comme c’est un lieu sacré, et que tous les étrangers en sont exclus, à l’exception de quelques familles juives, elle n’a jamais eu l’importance de l’industrieuse Rabat, sa voisine. Les Espagnols et les Portugais ont occupé Selâ pendant quelque temps ; leur influence est visible dans la disposition des rues et même dans la construction de quelques maisons. A l’est de Selâ se voient encore les puissants arceaux d’un grand aqueduc, attribué aux « Romains », et qui est ruiné aujourd’hui ; on n’entretient plus que les fortifications, dans la pensée folle qu’elles pourraient résister aux projectiles de vaisseaux ennemis. Une seule canonnière moderne mettrait toute la ville en ruines.
Selâ peut à peine avoir un peu plus de 10000 habitants ; elle a plusieurs écoles ou mosquées, car on s’y occupe plus de « science » que de commerce. Quantité de jolis jardins existent au dehors comme au dedans de la ville, et l’on en tire beaucoup de sortes de légumes, pour l’alimentation de Rabat ; les navires qui s’y arrêtent se ravitaillent aussi volontiers en vivres frais.
Rabat, située sur la rive gauche de la rivière, est, sous tous les rapports, plus importante que sa voisine. Sa situation vue de la mer est extrêmement pittoresque. Sur un rocher calcaire s’élevant verticalement des flots se montrent les puissantes fortifications de la kasba, d’où descendent des murailles hautes et solides qui embrassent toute la ville, de sorte que le côté de la terre est aussi complètement protégé. De grands bastions, avec de grosses pièces, couvrent la ville contre l’approche des navires étrangers, et une double muraille fort étendue la protège contre les surprises des bandes de Berbères farouches des forêts du Mamora ; la dernière enceinte renferme un immense espace vide, où souvent sont campés des milliers de soldats formant l’escorte du sultan. Lors du voyage de Fez à Marrakech qu’il entreprend presque chaque année, le sultan passe volontiers quelque temps à Rabat ; alors la population souffre durement des dépenses qu’entraînent pour elles les voyages de ce souverain, plus redouté qu’il n’est aimé. Il a à Rabat deux grands palais, très bien ornés à l’intérieur et qui doivent contenir une foule d’antiquités et de produits de l’art et de l’industrie marocains. Rabat avait jadis un rang tout à fait à part dans l’empire du Maroc, et même aujourd’hui c’est encore une des places les plus importantes pour l’industrie indigène. La fabrication de magnifiques tapis, de dessins très originaux et de coloris très vif et très varié quoique plaisant à l’œil, s’y fait sur une grande échelle. La laine et la couleur sont fabriquées sur place, et les tapis eux-mêmes ne sont pas confectionnés dans de grands ateliers, mais chez des ouvriers voués de père en fils à cette industrie.
On trouve souvent sur les tapis anciens des tons tout à fait admirables, surtout dans les divers dérivés du rouge ; malheureusement l’emploi plus économique des couleurs d’aniline prend maintenant le dessus d’une manière inquiétante. Presque tous les tapis faits aujourd’hui déteignent quand on place une main humide sur certaines teintes rouges. Les tapis vont de Rabat dans toutes les directions de l’empire ; ils sont rarement transportés en Europe, où les produits du véritable Orient dominent sur le marché. En outre, on fait à Rabat des nattes de paille et de jonc d’après de jolis dessins, toute sorte d’étoffes de laine pour les vêtements en usage dans le pays, les objets en cuir les plus divers, ainsi que de la poterie. Cette dernière est fabriquée à Fez en plus grande quantité et dans de meilleures conditions. Tous ces articles sont exclusivement destinés au pays et ne peuvent être exportés, de sorte que la ville est tout à fait sans importance sur le marché du monde. A la vérité, il y a à Rabat quelques maisons de commerce européennes, mais en raison de la difficulté du port elles n’ont pas une situation bien favorable. Elles importent les articles nécessaires qui ne sont pas fabriqués dans le pays même, le thé, le sucre, les bougies, les draps et toute espèce de marchandises peu encombrantes ; l’exportation est sans importance et se borne presque à des peaux, des laines, des os et des légumes.
Les relations postales avec l’Europe par Tanger sont entretenues une partie de l’année au moyen d’un messager, qui pendant les mois d’hiver ne fait, il va sans dire, que rarement ce voyage ; il arrive fréquemment que les vapeurs anglais et français qui desservent régulièrement le port sont dans l’impossibilité de mettre un canot à la mer pour déposer le courrier à terre. Les Arabes, quoique assez bons marins, ne peuvent pas davantage pousser leurs grandes barcasses, qui ont souvent vingt rameurs, par-dessus la barre si dangereuse, de sorte que le vapeur s’éloigne sans s’être mis en relation avec la ville et débarque ses passagers, s’il en a, à l’endroit où il peut les déposer.
Rabat a au moins 25000 habitants, dont un sixième environ sont juifs ; en fait d’Européens, il y en a à peu près une centaine, dont la plus grande partie sont de petits commerçants espagnols et portugais. Quelques consulats existent aussi à Rabat ; le consul anglais, M. Frost, arbore aussi le pavillon allemand ; j’eus soin d’aller le voir. A la suite de cette visite, un jour deux messieurs se firent annoncer chez moi ; je lus sur leurs cartes les noms d’Abdoul-Kerim et de Nasr ed-din ; elles portaient également qu’ils étaient chevaliers ou officiers du Nicham-Iftikkar de Tunisie. Au premier abord, je reconnus en eux deux Européens, envers qui la prudence serait indispensable sous tous les rapports. L’un d’eux, jeune homme blond à moustache et de vrai type anglais, parlait, outre le français et l’anglais, fort bien l’arabe ; il portait les vêtements du pays, sur lesquels sa décoration ressortait d’une façon bizarre. D’après sa conversation, il avait fait de nombreux voyages en pays mahométans, avait pris une part quelconque à la guerre turco-russe, peut-être comme agent diplomatique secondaire, et vivait alors à Rabat, nul ne savait de quoi. L’autre personnage, qui se nommait Nasr ed-din, était aisé à reconnaître à première vue pour un Français ; mais il voulut me persuader qu’il était Turc, et qu’il avait été élevé en France dès sa première jeunesse, et ne savait pas sa langue pour ce motif, etc. Ces deux honnêtes personnages, qui s’étaient installés à Rabat avec des femmes et des serviteurs arabes, dans une maison louée par eux, venaient me voir pour deviner mes plans. L’Anglais, qui se dévoila plus tard pour un ingénieur nommé Grant, entra comme une bombe chez moi en me disant qu’il avait appris que je voulais aller à Timbouctou. Il s’offrit alors à m’accompagner, ou tout au moins à faire route commune. Son compagnon Nasr ed-din avait, prétendit-il, beaucoup d’argent. Je déclarai très posément à ces messieurs que je ne pensais pas à Timbouctou, mais seulement à des excursions géologiques dans l’Atlas. Ils me quittèrent sans être convaincus et tentèrent ensuite de persuader mon compagnon Hadj Ali d’aller avec eux à Timbouctou. Mais Hadj Ali trouva leur conduite un peu trop singulière pour pouvoir se résoudre à m’abandonner.
Depuis quelques semaines, plusieurs instructeurs français et un médecin militaire se trouvaient à Rabat ; je fis bientôt leur connaissance. Ils se sont engagés comme instructeurs de l’armée marocaine ; mais jusqu’ici les soldats qu’ils auront à instruire à Rabat manquent complètement. Il n’y a pas un askar (homme de l’infanterie régulière) ; on attend ici la garnison d’Oujda, ville de la frontière algérienne, et jusqu’à son arrivée messieurs les instructeurs peuvent passer leur temps comme ils l’entendent. Je rencontrai également à Rabat l’une des personnes que j’avais connues à Tanger, de sorte que mes jours de repos se passèrent rapidement et agréablement. Tous ces messieurs étaient étonnés de ce qu’on m’eût permis de loger dans cette ville fanatique de Selâ. Soit qu’une révolution ait eu lieu dans les idées de la population et l’ait rendue plus indifférente qu’autrefois ; soit grâce à la lettre de recommandation, très pressante il est vrai, du sultan, bref j’ai parcouru fréquemment les rues, j’ai été souvent seul à Rabat, sans être le moins du monde inquiété par le peuple. Nous nous étions très commodément installés dans notre jolie maison et nous avions chaque jour la facilité d’acheter au marché de la viande et du poisson frais, des légumes, du pain, du beurre, etc. ; mon serviteur Ibn Djeloul, de Fez, avait pris avec la meilleure volonté et le plus grand succès les fonctions de cuisinier.
Les environs immédiats de Rabat, particulièrement les bords de la mer, sont très beaux ; quelques cavernes surtout, creusées dans les falaises, sont curieuses et offrent le même aspect que les grottes d’Hercule au cap Spartel. Le peintre autrichien Ladein, récemment assassiné au Maroc, était resté longtemps à Rabat et avait pris de nombreuses esquisses des environs.
A quelques kilomètres de la ville se trouvent les ruines d’une antique cité, dont l’examen détaillé serait bien à souhaiter dans l’intérêt de la science. Mais ce serait fort difficile pour un infidèle, car il y a de nombreuses tombes sacrées, provenant de sultans ou d’hommes célèbres ; quelques inscriptions qui doivent encore y exister sont certainement d’un grand intérêt historique. Maintenant toutes ces tombes sont en ruines, et cependant le gouvernement donnerait difficilement à un étranger la permission de bouleverser la terre de ce saint lieu.
Rabat a une grande tour de mosquée, carrée et qui est l’un des plus beaux monuments de l’ancienne architecture mauresque. C’est la tour de Hassan, qui vaut la célèbre Giralda de Séville et la Koutoubia de Marrakech. Malheureusement la tour de Rabat est beaucoup moins bien entretenue que les deux autres, qu’elle égale par sa forme et son ornementation. Les Arabes racontent que ces trois tours ont été construites à peu près à la même époque par des esclaves chrétiens et sur les plans d’un seul et même architecte. Le peu de soin qu’on accorde au Maroc à des souvenirs semblables, et le manque de tout sentiment artistique font craindre qu’on ne laisse tomber en ruines cette merveille, ainsi que les murs des palais et des mosquées du voisinage, d’autant plus qu’à Rabat les relations avec les Européens diminuent chaque jour d’importance : ils ne recherchent en effet que les places de commerce où se trouve un ancrage suffisant pour leurs navires.
Les marchés hebdomadaires de Rabat sont très fréquentés et extrêmement animés. Ils ont lieu sur une grande place en dehors de la ville, entre les deux longues murailles extérieures dont j’ai parlé. On y trouve tous les objets possibles : des chevaux, des mulets, des chameaux, des bœufs, des moutons et des chèvres, toute sorte de produits des champs et des jardins et, en général, les articles d’alimentation les plus divers, puis des vêtements et des étoffes, des armes, des bijoux, etc., et enfin des esclaves. Malgré la présence à Rabat de tous les consulats possibles, on y vend encore publiquement des esclaves hommes et femmes. Ce sont exclusivement des Nègres et des Négresses, originaires surtout du Soudan. Du reste, il ne faut pas donner à ce nom d’esclave un sens qui rappelle les récits plus ou moins exagérés des misères de leurs pareils en Amérique ; au Maroc, ce sont des serviteurs qui sont bien nourris et bien traités et qui prennent assez souvent dans la maison une place très influente. Le propriétaire a d’ailleurs le droit de vendre ces serviteurs et ces servantes quand il le juge convenable, et en charge d’ordinaire un marchand quelconque. Je m’informai, par curiosité, du prix d’une Négresse accompagnée d’un enfant déjà grand : on en demanda soixante douros. Evidemment l’impression ressentie est pénible, quand on voit ces créatures humaines assises sur le marché et attendant qu’un acheteur veuille d’elles. Mais il ne faut pas supposer chez ces gens les mêmes sentiments de dignité humaine et d’amour de la liberté qui se sont développés chez nous. La situation des esclaves blancs, dans l’extrême civilisation européenne, est certainement beaucoup plus triste et plus malheureuse que celle des noirs dans les pays mahométans.
La plus grande partie des articles étant vendus aux enchères sur les marchés du Maroc, cette circonstance y entraîne une très grande animation. Des gens désignés pour cela et soumis à un contrôle promènent, avec de grands cris, un article quelconque, une djellaba, un tapis, un fusil ou autre chose, et invitent la foule à faire des offres. Après chaque enchère, le crieur s’adresse au vendeur pour lui faire part du prix atteint, et, quand il paraît suffisant, le marché est conclu. Les ventes sont encore plus animées dans les places destinées aux chevaux et aux mulets. Des maquignons particuliers font subir aux chevaux mis en vente toute sorte de préparations et vantent leurs avantages de la façon la plus prolixe, en les poussant à l’allure la plus folle, à grand renfort de lourds éperons en fer, pour attirer les chalands. Les commissaires du marché régularisent la vente, comme à Fez, et prélèvent pour l’État une certaine taxe. Des baladins, des danseurs, des chanteurs et des charmeurs de serpents donnent des représentations publiques et trouvent un public nombreux ; au milieu de la foule rôdent des Juifs espagnols, offrant à vendre toute espèce de petite mercerie ; des femmes arabes du pays appellent les passants en leur présentant une paire de maigres poulets ou quelques œufs, et le cafetier s’occupe de servir sa nombreuse clientèle. Ces marchands de café sont une spécialité marocaine. Ils se promènent avec leurs petits fourneaux dans tout le pays, et, partout où un certain nombre de gens se trouvent rassemblés, ils préparent leur café noir, très fort et très sucré, et l’offrent dans de petites tasses élégantes.
En général, chez les Arabes, ces réunions populaires sont très calmes ; les querelles ne sont pas très fréquentes et, quand elles se produisent, ne sont ni sérieuses ni dangereuses par leurs suites. Cela tient précisément à ce que les Marocains n’usent d’aucune boisson alcoolique ; ils aiment, il est vrai, à fumer une pipe de kif (hachisch), et le vice des fumeurs de chanvre est très répandu, surtout parmi la population pauvre.
En la plupart des villes on rencontre dans des quartiers écartés de petites boutiques où les fumeurs de kif se rassemblent. L’effet de cette plante est tout à fait nuisible pour le système nerveux. J’ai souvent eu à mon service des gens voués à cette passion. C’étaient les meilleurs et les plus complaisants des hommes jusqu’au moment où ils devaient fumer leur kif. Le pire de cette habitude est qu’une fois prise on ne peut s’en défaire, et que l’on doit avoir de temps en temps son ivresse de kif. Chez la plupart elle s’affirme d’abord par une gaieté exubérante, pendant laquelle ils font les choses les plus enfantines et les plus absurdes. Entre Tanger et Fez j’avais un conducteur de chevaux qui d’ordinaire faisait un très bon service, mais pendant ses ivresses de kif il montrait la plus grande obstination. Au début de ses crises survenait un rire sans raison, qui provoquait les plaisanteries de ses camarades ; il était tourné en ridicule, ce qui le rendait querelleur ; il renonçait au travail, se jetait à terre, de sorte que les machazini devaient le pousser de force. Quand il se voyait contraint à marcher, il commençait à pleurer, se lamentait sur sa dépravation et, arrivé au bivouac, cherchait une place tranquille où il pût cuver son ivresse. Le jour suivant, il était encore abattu, mais faisait pourtant volontiers son travail, jusqu’à ce que, au bout de quatre ou cinq jours, la crise reparût. Naturellement cette passion agit sur l’organisme, et tous ces gens ont des mines plus ou moins défaites. Le kif a certainement une influence excitante, et les gens qui font des travaux pénibles sont momentanément excités et fortifiés par lui, de même que chez nous les buveurs d’alcool ; les conséquences funestes ne se montrent que plus tard.