Une troupe d’Arabes algériens, qui avaient fui leur patrie et s’étaient fixés dans ce pays, apparut également pour rendre hommage au sultan ; il s’y trouvait un fils et un parent de Si Sliman, le cheikh bien connu qui a joué un rôle brillant dans les guerres d’Abd el-Kader contre les Français et que j’avais rencontré à Fez quelques mois auparavant. Les Algériens saluèrent également mon compagnon Hadj Ali et lui demandèrent des nouvelles de leur patrie. Ils ne renoncent pas encore à la disputer aux Français, qu’ils haïssent, et du Maroc ils conspirent contre la France. Le sultan a assigné à la grande famille de Si Sliman un territoire auprès de Marrakech, où elle est provisoirement à l’abri des poursuites des autorités françaises. Si Sliman lui-même vit d’ailleurs, comme je l’ai dit, presque toujours à Fez, dans le voisinage du sultan.
La cérémonie ne fut pas terminée avant midi, et dans cette vaste plaine presque sans arbres le soleil brûlait ardemment. Le représentant du sultan rentra en ville suivi des troupes brillantes des différentes tribus qui s’étaient montrées et qui affirmaient ainsi de nouveau leur soumission. Les askars rentrèrent également et, après eux, la masse de gens qui avaient assisté à cette revue comme spectateurs. Cette foule était composée principalement des classes inférieures de la population : ouvriers, Nègres, femmes et tous les parasites qui se groupent dans l’entourage du représentant du sultan et des autres hauts fonctionnaires. Les éléments plus distingués, appartenant à la bourgeoisie aisée et commerçante, se tiennent écartés de ces fêtes dynastiques ; ils ne sont pas du tout contents du gouvernement actuel, se plaignant amèrement du défaut d’indépendance du sultan et du brutal manque d’égards des fonctionnaires et des grands de l’empire.
Je laissai écouler la grande masse du peuple et rentrai alors à cheval dans la ville, suivi de mon escorte et fatigué de mon long séjour dans cette plaine exposée au soleil. Pendant les heures brûlantes du jour tout fut tranquille dans la ville, mais vers cinq heures commencèrent sur la place, devant ma maison, les jolies fantasias des différentes tribus du voisinage de Marrakech, et de ma terrasse je jouis facilement de ce coup d’œil. D’ordinaire, dix à vingt cavaliers d’une seule et même tribu se mettaient en ligne et commençaient alors leurs jeux. On fait d’abord quelques foulées au galop avec des rênes très raccourcies ; puis, à un signal, on rend la main, et les chevaux partent à fond de train. Les cavaliers font toutes sortes d’évolutions avec leur long fusil à pierre ; ils se dressent sur leurs larges étriers, se retournent en arrière, sautent à pieds joints sur leur selle, jettent leur arme en l’air et la rattrapent adroitement, puis, à un signal donné, tirent une salve de coups de fusil. Cette scène est dominée par les cris farouches du public, les hurlements des cavaliers et le hennissement des chevaux, éperonnés à la plus forte allure. Quand les fusils sont déchargés, tous les cavaliers reviennent lentement et font place à une autre tribu. Les accidents sont fréquents dans ces courses folles. Leur ensemble constitue certainement un jeu guerrier et représente la méthode d’attaque du pays ; on retrouve chez tous les Arabes l’usage d’attaquer avec impétuosité et en anéantissant tout ; s’ils rencontrent de la résistance, ils disparaissent aussi vite qu’ils sont venus.
Une telle fantasia produit un très grand effet, tant par le coloris varié des vêtements des cavaliers, que par la bigarrure des harnais de leurs montures. Pour une fête aussi solennelle que celle de la naissance du Prophète, on avait amené les meilleurs chevaux, en les ornant de brides de cuir rouge, de mors soigneusement argentés et d’étriers élégamment ciselés ; quatre ou cinq couvertures de couleurs différentes sont superposées sur le dos de chaque cheval, puis vient la selle, recouverte de cuir rouge, étroite, fortement relevée en avant et en arrière. Les cavaliers eux-mêmes portent par-dessus leur large chemise blanche un cafetan de drap de couleur, puis un burnous blanc ; des pantoufles de cuir jaune ou des bottes à l’écuyère de cuir coloré, avec les immenses pointes de fer vissées qu’ils emploient au lieu de nos éperons. Le poignard, dans un fourreau élégamment orné d’argent, pend à une ceinture de soie de couleur. De la main droite le cavalier tient son fusil, souvent long de six pieds ou davantage et dont le fût est orné d’incrustations en argent ou en ivoire, tandis que le canon porte de larges bandes d’argent et des arabesques gravées. Quelques douzaines de cavaliers ainsi équipés, galopant à une allure folle, avec leurs vêtements flottant et brillant au loin dans le clair soleil, forment en vérité un magnifique spectacle ; je comprends facilement que les Marocains ne puissent s’en rassasier.
Ces fantasias se prolongèrent devant ma maison très tard dans la soirée, et y attirèrent une grande foule. Les premières étoiles apparaissaient quand les derniers cavaliers disparurent sur leurs chevaux épuisés, pour aller prendre leur part de l’abondant repas du soir distribué par le représentant du sultan.
Le jour suivant, 24 février, les fêtes se prolongèrent encore. Le ciel s’était couvert, et le baromètre était tombé de 5 millimètres depuis le soir précédent, mais la pluie ne se montra pas, et les fantasias recommencèrent, devant ma maison ainsi que dans quelques parties de la ville, avec le même intérêt de la part du public. Elles ne furent interrompues pendant quelque temps que par la procession de la Zaouia, ordre religieux qui célèbre ses orgies effrayantes lors de cette fête. Le chef-lieu de cette confrérie se trouve, comme on le sait, à Meknès ; c’est là qu’a eu lieu, il y a peu de temps, l’élection d’un nouveau chef ; à Marrakech le fils du directeur mort récemment à Meknès fait fonction de chef. Je dois aussi remarquer que la lie du peuple prend une part presque exclusive à ces exhibitions et à ces processions stupides de la Zaouia ; les meilleurs éléments de la bourgeoisie s’en tiennent éloignés et y voient, comme tout homme de sens, une abomination ; mais ils ne peuvent protester autrement et doivent laisser les choses suivre leur cours.
La procession de la Zaouia traversa ce jour-là la place où se trouve ma maison, de sorte que je pus la voir commodément sans être trop facilement remarqué. Son approche se fit connaître au loin par un bruit confus, roulement de tambour et sonneries stridentes de longues trompettes ; puis apparut l’avant-garde, groupe d’environ cinquante femmes de la plus basse classe, la plupart Négresses, le visage découvert, et portant de misérables vêtements déchirés. Elles dansaient en poussant des cris incompréhensibles et en faisant toutes sortes de contorsions. Puis venait une bande de jeunes garçons, voyous de la plus basse espèce, qui conduisaient quelques veaux destinés à être plus tard tués et dépecés. Cette bande cherchait aussi à se mettre au diapason de la fête en dansant et en titubant, en agitant la tête, en sautant, en hurlant, etc.
Ensuite arriva le gros du cortège, précédé d’un homme muni d’un grand sac dans lequel il jetait l’argent qu’on lui donnait de tous côtés : suivait le saint, le chérif, vêtu d’un cafetan vert, coiffé d’un turban vert, monté sur un cheval blanc, conduit à la main par quelques hommes. Ce chérif était du reste également Nègre, et regardait stupidement et sans faire un mouvement la foule qui s’agitait autour de lui. Derrière le chérif étaient portés quelques drapeaux, puis venait une musique, qui faisait un vacarme d’enfer. Enfin arrivait une foule comptant une centaine d’hommes, presque tous de la plèbe la plus vulgaire, vêtus de haillons, effrayants de saleté et pleins de vermine, qui dansaient en poussant des hurlements sauvages et sautaient de telle sorte que l’écume sortait de leurs lèvres. Un groupe spécial était formé des gens qui s’estropient volontairement ; ils portaient toute espèce d’armes antiques, haches, piques, couteaux, et s’en déchiraient surtout la figure et la tête, à tel point qu’ils étaient inondés de sang ; c’était un coup d’œil affreux sous tous les rapports ! Beaucoup couraient à quatre pattes, en aboyant comme des chiens ; d’autres devaient être maintenus de force : ils étaient devenus fous furieux et auraient pu causer facilement des malheurs. Quelques chiens rencontrés par cette foule furent mis en pièces et dévorés tout crus séance tenante.
Cette procession se meut très lentement et s’arrête souvent pour exécuter certaines danses ; elle mit longtemps avant d’avoir défilé complètement devant ma maison ; pendant des heures on entendit dans les rues voisines le bruit sauvage de cette foule imbécile et fanatique, qu’une caste de prêtres sans conscience emploie pour arrêter les progrès de la civilisation étrangère. Les Maures intelligents, qui vivent surtout d’affaires, et les paisibles laboureurs arabes ne verraient certainement aucun mal à ce qu’un État chrétien s’occupât plus des affaires marocaines que cela n’a été possible jusqu’ici. Il est vrai que l’auréole des sultans, et surtout celle des chourafa, ces mendiants sacrés et sans nombre, en serait fortement amoindrie.
Quoique à Marrakech la procession de la Zaouia soit déjà tout à fait effroyable, celle de Meknès la surpasse encore en abominations. De même qu’à Marrakech, la mellah est fermée à Meknès, car personne ne serait à même d’arrêter la foule furieuse ; des Chrétiens n’ont jamais pu encore se trouver dans cette ville à pareil moment ; en tout cas ils seraient certainement forcés de s’y cacher. On dit que, plus d’une fois, des Nègres esclaves ont été déchirés par la foule en délire.
Les fantasias des Berbères durèrent encore plusieurs jours. Beaucoup d’entre eux étaient venus de fort loin et voulaient tirer tout le parti possible de leur séjour dans cette grande ville ; d’autres, qui n’étaient pas dans les meilleurs termes avec le gouvernement marocain, regagnèrent aussi vite que possible leurs montagnes natales et se contentèrent des témoignages de politesse les plus indispensables, qu’ils ne pouvaient différer de rendre au représentant du sultan. Sur le visage de beaucoup des fiers habitants berbères des montagnes on lisait combien peu volontiers ils rendaient hommage à ce dignitaire, et combien ils haïssent la population efféminée des grandes villes, où les intrigues de cour se machinent et s’exécutent. Le Berbère a un sentiment élevé de la liberté, que la domination séculaire des Arabes n’a pas étouffé.
Le baromètre avait continué à baisser pendant les derniers jours, mais aucune pluie n’était survenue ; la puissante chaîne de l’Atlas était environnée, il est vrai, d’épais nuages, et, pendant qu’à Marrakech nous jouissions d’une température très douce, sur les hauts sommets il devait tomber des masses de neige, au souffle des rudes vents de février.
Le 26 eut encore lieu un grand marché du jeudi. J’y allai pour acheter, s’il était possible, une paire de bons mulets ; mais ils ne valaient pas moins de 40 douros (200 francs), prix trop élevé. Comme, de plus, il y avait très peu de chameaux, je retournai en ville sans acquisition. Le soir, le ciel se couvrit ; un violent vent du nord-ouest, qui tourna bientôt au nord, s’éleva et chassa de sombres nuages sur tout l’horizon vers l’est et vers le sud. On remarquait de fréquents éclairs dans les nuages qui couvraient l’Atlas ; mais pas une seule goutte de pluie ne tomba sur les plaines desséchées de Marrakech.
Les fantasias de la journée furent interrompues par des représentations de chanteurs, de danseurs, de baladins et de charmeurs de serpents. La place où se trouve ma maison sert à ces exhibitions, et il s’y trouva bientôt une foule nombreuse et reconnaissante, qui vit avec étonnement un Nègre de l’oued Sous jouer avec quelques gros serpents, auxquels les crochets venimeux manquaient ; un autre avalait de l’étoupe et retirait de sa bouche des rubans aux couleurs variées. D’autres écoutaient des conteurs d’histoires, ou regardaient les danses beaucoup moins calmes de quelques jeunes garçons, bien vêtus, disposés à se louer aux amateurs. Comme dans presque tous les pays orientaux, ce vice infâme est répandu généralement au Maroc ; chacun des hauts fonctionnaires entretient un plus ou moins grand nombre de jeunes Nègres castrats.
Les différentes députations des provinces voisines rentrèrent peu à peu dans leurs pays, et les fêtes prirent fin. Je commençai alors mes préparatifs pour mon voyage du désert, car je pouvais acheter à Marrakech certains articles de meilleure qualité et à plus bas prix que de l’autre côté de l’Atlas : j’acquis ainsi au marché un chameau de l’oued Sous pour 26 douros, et pour ma sûreté personnelle je me fis donner par le cadi (juge) un certificat de propriété : je commandai également des outres de peau de mouton, à 3 douros environ la pièce. Le 28 février, mon compagnon Benitez revint de Mogador, où je l’avais envoyé. Il me dépeignit le chemin comme très mauvais et très pierreux, et la marche tout entière comme très fatigante ; l’un des chevaux revenait fortement blessé. Benitez m’apporta une caisse de divers objets nécessaires pour le voyage, de même que 5000 francs en monnaie d’argent espagnole et française ; j’y perdis quelque argent, car là-bas on aime mieux les pièces françaises de cinq francs que les pièces espagnoles de cinq pesetas, et on leur donne une valeur supérieure. J’étais d’ailleurs heureux d’avoir pu réaliser, sans beaucoup de difficultés, de nouveaux moyens pour exécuter mon voyage d’après le plan que je rêvais. De l’argent emporté d’Europe il ne me restait plus que quelques milliers de francs, en sorte que je commençai mon entreprise avec une somme extrêmement restreinte. Il est vrai que je ne devais payer qu’après mon expédition mes deux compagnons et interprètes, ainsi que mes serviteurs ; j’espérais donc avoir assez d’argent pour acheter une certaine quantité de chameaux et des marchandises pour le voyage de Timbouctou. La grande affaire était d’arriver à la lisière nord du désert sans être détroussé.
Le 29 février fut encore un jour de grande fête pour les Maures et surtout pour les gens de l’oued Sous, qui sont nombreux ici. Ils firent une procession avec un bœuf, destiné à être sacrifié ensuite et dont la viande devait leur être partagée en grande partie. Une procession de la Zaouia eut également encore lieu, et quelques habitants du Sous s’y distinguèrent surtout en se blessant eux-mêmes avec des couteaux et des haches. Ce jour-là il plut enfin ; on disait que dans les environs de la ville la pluie tombait depuis longtemps et en grande quantité.
L’un des Juifs qui viennent nous voir constamment part demain pour Mogador ; je donne à cet homme, nommé Mimon, des lettres pour le consul allemand Brauer, auquel je fais aussi des commandes de conserves, de médicaments, etc., qui doivent m’être envoyées à Taroudant. Il y a en effet des moyens de communication plus commodes et plus fréquents de Mogador à l’oued Sous que de ce point à Marrakech. Quoique plus tard je sois resté longtemps à Taroudant, ces objets ne me sont jamais parvenus : j’ai dû en conclure qu’ils avaient été égarés.
Pour le voyage projeté au désert il me fallait acheter des marchandises en grande quantité : des provisions et des articles destinés à servir de présents. J’achetai pour mes serviteurs plusieurs fusils à pierre indigènes, car je n’avais emporté d’Europe qu’une petite carabine Mauser et quelques revolvers ; puis une grande quantité de riz, de thé, de café, de sucre, de bougies, d’étoffes ; quelques livres de prières arabes, de l’essence de rose, des parfums, etc. Tous ces achats diminuaient déjà considérablement mon numéraire. Le temps était constamment sombre et pluvieux ; le baromètre était toujours plus bas de 10 millimètres que le jour de mon arrivée à Marrakech.
Le 2 mars il m’arriva un courrier du consul Brauer de Mogador, avec quantité de lettrés d’Europe, qui me réjouirent extraordinairement ; c’étaient les dernières nouvelles que je devais recevoir pour longtemps. Deux de mes serviteurs, un certain Achmid et un homme de l’oued Sous, qu’on nommait d’ordinaire Sousi, déclarant qu’ils ne pouvaient partir avec moi, je les congédiai.
Parmi les provisions que j’emportais était un grand sac de pain biscuité. Au Maroc on trouve partout un très bon pain de froment en petites miches plates ; j’en fis faire plusieurs centaines, qui furent coupées en quatre et recuites dans cet état : cela fit une sorte de pain biscuité, qui se conserva très bien dans l’air sec du sud et me rendit d’excellents services. Je recommande cet objet d’alimentation, très simple, très économique et agréable sous tous les rapports, à ceux qui voudraient faire un voyage semblable. Je conservai sous sa forme l’argent qui me restait : on accepte partout volontiers les pièces de cinq francs, même à Timbouctou et au Soudan.
Le 4 mars était encore marché du jeudi ; j’y acquis un second chameau, très vigoureux, pour 32 douros ; il devait porter jusqu’à 400 livres, tandis que l’autre ne pouvait porter que 3 quintaux. Celui de mes chevaux qui avait été à Mogador était si fortement blessé que je craignis de le perdre en route ; j’achetai donc un âne très vigoureux, pour le prix respectable de 13 douros.
Je dois d’ailleurs faire remarquer que le conseil qui m’avait été donné d’acheter des chameaux était fort mauvais. Ces animaux sont incapables de faire un voyage par-dessus l’Atlas, et j’eus toutes sortes d’ennuis avec eux. Il faut employer exclusivement des mulets et des ânes quand on voyage dans les montagnes. De plus, les chameaux du Maroc ne valent rien pour les voyages au désert, de sorte qu’il me fallut plus tard échanger, avec perte, mes deux chameaux.
Les Juifs qui auraient volontiers été à Timbouctou vinrent souvent me trouver ; mais je finis par leur déclarer nettement que je ne pouvais entreprendre avec eux une expédition commerciale ; je prétextai que je n’avais pas assez d’argent, ce qui d’ailleurs était rigoureusement vrai. Le 5 mars j’écrivis encore quantité de lettres et renvoyai le courrier à Mogador ; malgré l’insécurité des routes en quelques points du Maroc, les lettres arrivent toujours à leurs destinataires. Ces derniers jours, le temps s’était éclairci, et mon départ put être fixé au 6 mars.
Je fis ma visite d’adieu au gouverneur, qui me souhaita tout le bonheur possible pendant mon voyage ; il m’était surtout reconnaissant de ne lui avoir créé aucun embarras et de n’avoir amené aucun conflit avec les indigènes. Il me fit remarquer que je lui avais tenu tout ce que je lui avais dit en arrivant, c’est-à-dire que je ne désirais qu’une maison pour me loger et un machazini pour me garder. Il me les avait fournis dès le premier jour, et depuis je ne lui avais plus rien demandé. Il m’en était très reconnaissant. Beaucoup d’étrangers sont évidemment à charge aussi bien aux autorités du Maroc qu’aux habitants parce qu’ils élèvent de trop grandes prétentions et qu’ils transforment ce qui leur est accordé par complaisance en un tribut dû à leur dignité d’Européen. Chez les Arabes on a un sentiment très fin du tact et de la bonne éducation, et l’on reconnaît volontiers le cas où un Roumi cherche à se rendre agréable. Ce n’est pas d’ailleurs fort difficile, et bien des voyageurs diminueraient ou même éviteraient une foule de difficultés, s’ils consentaient à vivre moins dans le cercle des idées natales et s’ils tenaient compte des usages du pays.
Quand je lis la description faite par le baron de Maltzan de son voyage au Maroc, et surtout de son séjour à Marrakech, j’y trouve bien des choses incompréhensibles. Un homme qui parlait l’arabe aussi bien que ce voyageur aurait certainement pu se montrer très librement dans Marrakech, et n’aurait pas eu besoin de se déguiser en Juif. Est-il possible que, dans le peu d’années écoulées entre le séjour de Maltzan et le mien, les circonstances aient changé aussi complètement, et que les idées des Maures sur les étrangers aient pu se modifier à ce point ? C’est ce que je puis difficilement admettre. Après Maltzan, l’expédition anglaise de Hooker, puis celle de Fritsch-Rein ont passé à Marrakech : mais ces messieurs ne font pas mention de désagréments qui leur soient arrivés dans cette ville. Il dépend presque toujours de l’Européen de s’entendre avec les indigènes.
Nous possédons une suite de descriptions de cette ancienne capitale, dues à différents voyageurs dont la plupart, il est vrai, n’ont pu y demeurer que peu de temps. Hooker et de Fritsch donnent des renseignements précieux ; Maltzan dépeint son court séjour, et le livre de Conring donne également différents détails. Jusqu’ici la description la plus exacte est encore celle du Français Paul Lambert, auquel nous devons aussi un plan de la ville.
Marrakech est une vieille ville et a été, prétend-on, fondée au onzième siècle de notre ère. Sidi Yousouf ben Tachfin s’y serait d’abord établi et y aurait attiré les habitants de la ville d’Agmat, un peu au sud, et d’origine romaine. Marrakech doit s’être accrue rapidement, car des le siècle suivant elle était citée comme une des plus grandes du Maroc. Son enceinte est encore aujourd’hui très étendue, et, pour la suivre complètement, il ne faut pas moins de deux heures. Comme toutes les villes marocaines, elle est entourée de murs très épais. Ceux de Marrakech sont hauts de plus de vingt pieds et percés de sept portes. Ces murs, quoique consistant seulement en un mélange d’argile et de petites pierres fortement battu, auraient suffi jadis pour rendre un siège très difficile ; ils sont naturellement sans importance au point de vue de la guerre moderne ; d’ailleurs, en beaucoup d’endroits, ils tombent en ruines, et l’on croit inutile de les relever.
Comme je l’ai dit, Marrakech est sur un plateau d’environ 500 mètres d’altitude, au pied de l’Atlas, qui en paraît extrêmement voisin ; il faut pourtant deux petites journées de marche pour atteindre les avant-monts du nord. Ce plateau, surtout dans sa moitié septentrionale, est couvert de nombreux palmiers et oliviers ; vers le sud et le sud-ouest il est fort pierreux.
Les sept portes de Marrakech sont : 1o Bab el-Hammam (Porte du Bain), de la forme bien connue des portes mauresques, en fer à cheval, et avec des créneaux et des poivrières ; 2o Bab el-Debbagh ; 3o Bab el-Ailahn ; 4o Bab el-Chmis (Porte du Jeudi), parce qu’on arrive de là au grand Soko el-Chmis (Marché du Jeudi) ; 5o Bab er-Roumi (Porte des Étrangers), qui unit la ville aux bâtiments du sultan ; 6o Bab el-Tobihl, qui conduit en pleine campagne ; 7o Bab ed-Dokanah, qui mène au faubourg réservé aux lépreux. A chaque porte se tiennent une grande quantité de machazini, qui la gardent et qui examinent les entrants ; c’est là aussi qu’est payé l’octroi pour les marchandises et les animaux, et à cet effet il s’y trouve toujours quelques employés. Les portes sont fermées le soir ; les étrangers accompagnés de machazini y ont accès après la fermeture ; cette coutume se retrouve dans tout le Maroc. La mellah est également fermée la nuit.
Aux abords des portes, les rues sont larges, mais dans l’intérieur de la ville elles forment un réseau serré de ruelles étroites et malpropres ; les fabricants de poudre sont en même temps balayeurs des rues et utilisent les ordures déposées hors de la ville à la production du salpêtre.
La plupart des maisons ont un rez-de-chaussée, où se trouvent les meilleures pièces ; presque chacune d’elles a un puits dont l’eau sert à son entretien ; l’eau potable vient des puits et des citernes publiques. On construit les maisons uniquement en briques et en solives ; les pierres sont peu en usage. Les plus belles maisons se trouvent dans les quartiers de Zaouia el-Hadhar, Sidi-Abd-el-Asyz, Kat-ben-Ayd et Riadh-Zittoun. Il n’y a pas de promenades publiques ; néanmoins l’intérieur des murs renferme de nombreux et grands jardins, ainsi que des places publiques, et la moitié nord seulement de l’espace enclos par les murailles est couverte de maisons.
La ville est administrée de la façon suivante : un caïd ou gouverneur, qui représente le sultan ; son chalif, un chef de la police (moul-el-dhour), un directeur du marché (mohtasseb), deux juges (cadi), un administrateur des mosquées et fondations (nadher). Chaque métier a en outre son président (amin), et chaque quartier a son chef spécial (mokkadem et nadher).
Il y a trois prisons, dont une juive ; l’une, dans la citadelle, est spécialement destinée aux prisonniers d’État. J’ai décrit plusieurs fois la triste situation de ces endroits ; à Marrakech les prisons sont toutes souterraines ; la plupart des condamnés portent des chaînes, mais ils peuvent circuler dans de vastes salles. Ils ne reçoivent pas de nourriture, et en sont réduits à la charité publique, au produit de travaux faciles ou au secours de leurs parents.
Marrakech a deux grands marchés (soko), l’un du jeudi, l’autre du vendredi. Le premier (Soko el-Chmis) est le plus important. On y vend surtout des chevaux, des chameaux, des mulets, des bœufs et des ânes. Pour acheter un animal, on commence par l’examiner ; puis le vendeur doit garantir qu’il n’a pas été volé ; enfin le marché est conclu devant le commissaire du marché (adoul), qui pour cela prélève une petite somme.
Le marché du vendredi est tenu sur la place de Djma el-Fna, que j’ai déjà citée.
La ville a différents bazars : deux kaïsseria, où l’on vend des étoffes étrangères et des ustensiles ; le Soko el-Atarin (Marché des Épices), pour la vente du sucre, des épices, des drogues, etc., et un Soko Smata pour les travaux de cuir. Les autres artisans sont répartis dans certaines rues et dans certains foundâqs.
La mellah (quartier des Juifs) est très étendue. Les Juifs sont exposés aux chicanes et aux humiliations les plus grandes, et la visite du célèbre promoteur de l’Alliance israélite, sir Moses Montefiore, n’y a rien changé.
Tous les produits du sol sont soumis à un impôt (enkess), et les revenus en sont assez importants. Le marché aux grains, où se vend aussi le sel, se trouve au milieu de la ville et se nomme Rhaba. Tout près est le Soko el-Ghezel, marché des tissus et des fils, où à certains jours se vendent aussi des esclaves.
Lambert comptait en 1860 environ 50000 habitants pour la ville de Marrakech et établissait la liste que je reproduis ci-après, parce qu’elle représente en général la population d’une ville marocaine.
| Négociants en gros | 100 | |
| Marchands (tissus et épices) | 500 | |
| — | (étoffes d’habillement et tapis) | 300 |
| — | d’huile, de bois, de charbon, de poterie | 1000 |
| Fabricants d’étoffes d’habillement et de tapis,etc | 800 | |
| Forgerons, charpentiers, quincailliers, etc | 350 | |
| Fabricants et marchands de cordons, etc | 250 | |
| Tanneurs, cordonniers, savetiers | 1500 | |
| Savants et étudiants | 800 | |
| Prêtres et notaires | 150 | |
| Agriculteurs et propriétaires | 1200 | |
| Maçons, manouvriers, portefaix | 2500 | |
| Meuniers et bouchers | 600 | |
| Mendiants et vagabonds | 1500 | |
| Employés du gouvernement | 400 | |
| Nègres du gouvernement | 2000 | |
| Soldats | 2000 | |
| Machazini (soldats vassaux) | 500 | |
| Total | 16450 | |
Si l’on ajoute à ce chiffre un nombre égal de femmes, une quantité d’enfants correspondante et environ 6000 Juifs, on a, à peu près, le chiffre de 50000 âmes. Beaucoup d’habitants ont, il est vrai, plusieurs femmes, mais la majorité doit se contenter d’une, les gens aisés pouvant seuls se permettre ce luxe.
Marrakech n’est pas une ville industrielle comme Fez, et ses produits ne jouissent pas d’une réputation aussi grande que ceux des autres villes, comme Rabat et Tétouan.
On y compte une centaine de moulins, qui sont mus par des chevaux, et près de quatre-vingts fours publics. Il y a également un certain nombre de bains publics.
Comme monuments se faisant remarquer par leur beauté architecturale, il n’y a que la Koutoubia, la grande mosquée, qui mérite d’être citée ; les autres mosquées sont de vastes bâtiments sans mérite particulier. On raconte que l’une des portes de la mosquée el-Mouezzim de même que la Bab (porte) el-Chmis viennent d’Espagne et en ont été apportées par le sultan Mansour, ainsi que la porte conduisant à la kasba, qui vient, dit-on, morceau par morceau, d’Algésiras.
L’eau abonde à Marrakech, et les réservoirs sont alimentés par des aqueducs venant des montagnes environnantes.
Les palais du sultan, avec leurs jardins, occupent un espace immense et forment tout un quartier de la ville ; mais ils n’ont aucune valeur architecturale.
Il existe beaucoup d’écoles, et les enfants sont envoyés très jeunes dans les hadar, où les tholba sont chargés de leur faire apprendre par cœur le Coran et de leur donner quelques leçons d’écriture. Ceux qui veulent se perfectionner vont aux mdersa, où l’on étudie les livres des vieilles bibliothèques. Après un séjour de plusieurs années dans ces dernières écoles, l’élève devient thaleb et peut alors entrer dans les différentes carrières du service public.
En dehors de l’enceinte se trouve une colonie pour les lépreux ; il leur est strictement interdit d’entrer dans la ville ; ils ont une mosquée et une prison particulières et, en général, une administration spéciale pour leur communauté. Même dans cette colonie, nommée el-Hara, il y a un quartier séparé pour les Juifs.
La zaouia Sidi-bel-Abbès est une grande institution de bienfaisance où les pauvres reçoivent des aumônes et l’hospitalité de nuit ; c’était aussi jadis un lieu d’asile pour les gens recherchés par le gouvernement.
Marrakech était certainement une ville extrêmement riche, grande et bien administrée, qui a beaucoup perdu par suite du séjour presque constant de la cour à Fez. Comme tout le Maroc, elle montre les traces les plus évidentes de la décadence ; tant que des conditions tout à fait nouvelles ne se produiront pas dans les affaires politiques et religieuses de l’empire, toutes ces villes jadis puissantes ne pourront se relever ; il ne peut sortir aucune vie nouvelle des ruines mahométanes.
VOYAGE A TRAVERS L’ATLAS.
Départ de Marrakech. — Mon personnel. — Tamesloht. — Défaut de sécurité. — Changement de noms. — Oued Nfys. — Éboulement de montagne. — Amsmiz. — Canaux. — Oued el-Mel. — Darakimacht. — Mzoudi. — Un pieux insensé. — Seksaoua. — Imintjanout. — Jolie vallée. — Djebel Tissi. — Kasr er-Roumi. — Villages de Chelouh. — Partage des eaux. — Aït-Mousa. — Bibaouan. — Voyages précédents. — Emnislah. — Les Howara. — Forêts d’argans. — Taroudant. — La chaîne de l’Atlas.
Le 6 mars 1880, je pus quitter Marrakech el-Hamra, la ville jadis résidence grandiose de l’empereur du Maroc, et riche en jardins. Jusqu’ici j’avais suivi des chemins que les Européens avaient plusieurs fois foulés et décrits ; il s’agissait maintenant de traverser une contrée qui était assez peu connue, et dont les dangers n’étaient appréciés que d’une manière générale, sans qu’on pût s’en faire une idée exacte. Nous formions une caravane importante, lorsque, le matin de ce jour-là, accompagnés de quelques amis, nous chevauchâmes par les rues tranquilles de Marrakech ; auprès d’une des portes s’était rassemblée une troupe de femmes et d’enfants, parents et alliés de mes serviteurs ; ils nous souhaitèrent gaiement un heureux voyage. A la porte, le vieux machazini qui pendant mon séjour m’avait servi de surveillant et de gardien me quitta après avoir reçu une forte récompense et en appelant les bénédictions d’Allah sur notre entreprise.
Mon escorte se composait des personnes qui suivent : Hadj Ali Boutaleb et Cristobal Benitez, mes deux interprètes engagés depuis Tanger ; avant le départ j’avais exposé nettement au dernier les dangers et les risques de l’entreprise, ainsi que ma ferme volonté de ne me laisser décider par rien à une marche rétrograde. Je voulais, par tous les moyens, atteindre le but que je m’étais proposé, Timbouctou ; mais je ne voulais pas, s’il nous arrivait malheur en route, entendre de reproches. Benitez me déclara qu’il avait parfaitement conscience du danger, mais qu’il ne voulait pas se séparer de moi. Déjà pendant notre séjour à Marrakech il a passé pour un Arabe du nom d’Abdallah ; son extérieur répond entièrement à ce nom, et, comme il parle couramment l’arabe maghrébin, et qu’il connaît parfaitement tous les usages des Marocains, on le prend généralement pour un croyant. En outre, un jeune chérif s’est joint à nous, à Marrakech ; il est allié à la famille du sultan, et appartient à la suite de son oncle, Mouley Ali. Il est originaire du Tafilalet et se nomme Mouley Achmid ; c’est le seul amour des voyages qui le pousse à faire avec nous une grande partie de l’expédition. Comme pendant notre séjour il s’était montré homme de bonne volonté et de ressources, et qu’en qualité de chérif, quoique jeune encore, il pouvait me rendre des services, sa compagnie me parut désirable. Nous quatre formions les principaux personnages de la caravane et mangions ensemble.
Sidi Mouhamed ben Djiloul, qui avait été engagé à Fez, servait de cuisinier ; au début de l’entreprise il montrait beaucoup de courage et promettait d’aller partout où je voudrais. Deux jeunes garçons, Mouhamed et Amhamid Farachi, lui servaient d’aides et faisaient le service des tentes ; enfin Mouley Ali, Hadj Mouhamed et Kaddour s’occupaient des chevaux et des chameaux.
De tous ces gens, les deux interprètes et Kaddour ont seuls fait tout le voyage avec moi. Le petit Farachi est un jeune Nègre castrat, de treize ou quatorze ans, qui s’est offert volontairement à nous comme serviteur. Il faisait auparavant partie des esclaves du sultan et était chargé d’un service dans ses tentes pendant son séjour à Marrakech. Le machazini qui m’avait été donné fit d’abord des objections à son engagement, mais ensuite il se laissa persuader par la mère du jeune garçon, une pauvre femme, et permit à Farachi de nous suivre pendant une partie de la route.
Notre nombreux bagage est partagé entre deux chameaux, deux chevaux, un mulet et un âne ; Hadj Ali et moi avons chacun un cheval de selle ; les autres doivent s’arranger comme ils peuvent sur les animaux de bât. Mes gens sont tous armés de fusils à pierre marocains et de sabres ; comme je l’ai dit, je n’avais emporté d’Europe qu’une carabine Mauser, qu’Hadj Ali s’était donné mission de porter ; en outre j’avais partagé entre mes gens quelques revolvers.
Le gouvernement cessait là de me donner des machazini ; si j’avais insisté, on m’en aurait bien accordé un, mais il m’aurait certainement été un embarras ; je préférai engager pendant ma route, d’un bivouac à l’autre, d’autres gens comme guides.
Le jour précédent, j’avais fait ma visite d’adieu au gouverneur de Marrakech ; je ne pus lui donner beaucoup de détails sur mes projets de voyage, car il aurait été obligé, d’après la lettre du sultan, de m’aider et d’accepter une sorte de responsabilité à mon sujet : ce qui lui eût été évidemment incommode. Nous nous séparâmes donc bons amis : lui satisfait d’être débarrassé de ma personne, et moi heureux également qu’il ne voulût pas me gêner dans ma marche en avant par son zèle administratif.
Le premier jour de route, nous arrivâmes à la petite ville de Tamesloht, à environ quatre heures au sud-ouest de Marrakech ; c’est surtout une zaouia pour les femmes, car c’était précisément un jour de fête, et nous rencontrâmes de nombreux groupes de femmes et d’enfants, qui s’y étaient rendus en pèlerinage.
Après avoir quitté la couronne de bois de palmiers qui entoure Marrakech de tous côtés, nous entrâmes sur un plateau nu, couvert de cailloux roulés.
Plus loin survinrent des plateaux calcaires à couches horizontales et se décomposant en cuvettes, comme j’en ai souvent observé ; ils s’élèvent jusqu’à dix mètres au-dessus de la plaine environnante. Les cailloux roulés consistaient surtout en roches éruptives. Nous passâmes près d’un réservoir d’eau placé dans le voisinage d’un petit bois d’oliviers, et qui sert à alimenter la ville et ses jardins ; puis nous traversâmes quelques petits oueds desséchés, entre autres l’oued Bacha, qui appartiennent au bassin du Tensift, et nous atteignîmes, un peu après midi, notre but de la journée, la petite ville de Tamesloht. Cet endroit est entièrement entouré de jardins de palmiers et d’oliviers ; il paraît peu peuplé ; c’est, comme je l’ai dit, une zaouia. La température était assez élevée : à l’ombre nous avions eu jusqu’à 28 degrés centigrades, et tout le terrain parcouru était nu et sans ombre. Nous dressâmes nos tentes dans une prairie à l’ouest de la ville ; il n’y a pas de fonctionnaire du sultan, et l’on ne pouvait compter sur une mouna. Je fis acheter le nécessaire, de sorte que nous n’indisposâmes en aucune façon la population, dont l’accueil était très froid.
Mon escorte montra de nouveau dans cet endroit une certaine anxiété qui m’inquiéta, et, quand la nuit tomba, elle organisa volontairement un service de sûreté. La moitié seulement dormit, tandis que le reste garda le bivouac toute la nuit avec les armes chargées. Était-ce le zèle d’un premier jour de route et la circonstance que nous n’avions pas de machazini ? ou bien y avait-il réellement un danger sérieux ? En tout cas je n’ai jamais remarqué un tel soin dans les mesures de précaution. Vers le soir, quand quelques personnes apparurent au camp, peut-être par pure curiosité, elles furent renvoyées, et d’une façon si énergique, que je redoutai une querelle ; le chérif du lieu comprit qu’il ne pouvait complètement ignorer la présence d’étrangers qui passaient près de lui, et nous envoya un souper. Mes gens avaient une telle méfiance au sujet de ce repas, qu’ils exigèrent que les porteurs en mangeassent avec eux. Ils craignaient d’être empoisonnés, et l’on dit que, réellement, un voyageur arabe serait mort de cette façon, il y a peu de temps. D’après cela, il semble que Tamesloht ait une très fâcheuse réputation ; on ne peut jamais compter sur la population d’une zaouia, et les soupçons de mes gens, dont quelques-uns connaissaient bien cet endroit et sa réputation, paraissent avoir été complètement justifiés.
Je passai la nuit presque sans sommeil. L’appel réciproque et constant de mes sentinelles ne me permit pas de reposer, et à peine étais-je un peu assoupi, que je fus réveillé : c’était à mon tour de prendre la garde. Je dus donc, pendant quelques heures, patrouiller dans tous sens, le fusil à la main, jusqu’à ce que je fusse relevé vers le jour.
Déjà pendant les derniers jours de ma présence à Marrakech je m’étais constamment servi du costume maure ; depuis je le portai définitivement ; je changeai également de nom, et me fis appeler Hakim Omar ben Ali ; Hakim est le nom générique des lettrés et désigne spécialement un médecin. Mes gens avaient ordre de ne me nommer que par ce nom ; nous décidâmes que je passerais pour un médecin turc de Constantinople. On sait que dans l’armée du sultan de Turquie se trouvent des gens des nations les plus diverses, surtout parmi les médecins, et ce déguisement me parut la forme la plus acceptable qui pût justifier mon extérieur fort peu oriental.
Le matin suivant, il était près de huit heures quand tous les animaux furent chargés, et le soleil était déjà haut lorsque nous partîmes.
Notre but était la kasba du caïd de la tribu d’Amsmiz, qui est directement au sud de notre bivouac et se trouve déjà dans les vallées antérieures de l’Atlas.
Le chemin passait d’abord, au sud-ouest, par une plaine pierreuse, jusqu’à l’oued Nfys, qui sort de la vallée d’Amsmiz, coule vers le nord, se joint plus tard à l’oued Tensift et en constitue l’affluent le plus important. Le large lit de la rivière ne roulait qu’un mince filet d’eau ; nous passâmes un foundâq solitaire, sorte d’hôtellerie de l’État, et ensuite un petit hameau, nommé Agadir-ben-Sela. La rivière traverse là un pays de collines, d’accès difficile ; je remarquai du schiste argileux bleuâtre, à couches presque verticales et parallèles à la direction principale de la montagne[20].
Après avoir passé, en nous dirigeant vers le sud, ce terrain de collines, nous entrâmes dans un plateau étendu, qui s’allonge jusqu’au pied de l’Atlas, en s’élevant doucement vers le sud, et atteint, à l’endroit où se trouve le bourg d’Amsmiz, une altitude de 1108 mètres. De nombreuses coupures ou ravines montrent que ce plateau, jusqu’à une profondeur considérable, est composé de débris d’érosion disposés par couches et dont la partie inférieure est liée en un conglomérat très grossier. Nous remontons constamment la vallée de l’oued Nfys, jusqu’au lieu de son origine, où se trouvent un certain nombre de petites localités appartenant au caïd d’Amsmiz.
Partout où sur ce sol pierreux un peu de terre arable s’est laissé conquérir, la population, laborieuse et pauvre, a créé des champs d’orge et des jardins d’oliviers ; elle s’occupe aussi d’élevage, et nous apercevons souvent des troupeaux de moutons et de chèvres. Les habitants sont presque exclusivement des Chelouh ; leur attitude envers nous n’est pas prévenante, mais elle est encore moins hostile.
Le soir, vers six heures, quand nous eûmes franchi les portes de la kasba, on nous indiqua une place, entourée de murs et de jardins, où nous pourrions dresser nos tentes. Le caïd se fit expliquer ce que nous voulions, et, quand il apprit que nous comptions y passer la nuit pour partir le matin suivant, il en fut très satisfait et nous envoya immédiatement une mouna. Quelques années auparavant, l’expédition anglaise de Hooker avait passé par là et avait entrepris d’Amsmiz de grandes excursions dans l’Atlas ; le caïd avait alors donné des preuves indubitables de ses mauvaises dispositions envers les Chrétiens et n’avait accordé son concours aux Anglais, pour leurs excursions, que sur les pressantes recommandations du gouvernement marocain.
Tous ces petits villages berbères sont entourés de hauts murs d’argile, et leurs maisons sont faites de même en argile jaune fortement battue. En général, les petites kasba produisent une impression d’ordre et de propreté. Le pays est très beau et, par suite de sa situation élevée, extrêmement sain ; les habitants, à l’aspect un peu sauvage, sont des montagnards vigoureux, habitués dès leur jeunesse à une vie assez rude.
D’Amsmiz une sorte de chemin et un col conduisent, par-dessus le haut Atlas, dans l’oued Sous ; mais on me dit que l’ascension de ce col était si difficile que je ne pourrais descendre avec des animaux chargés, et l’on me conseilla de prendre le chemin à l’ouest, d’Imintjanout par-dessus l’Atlas, pour aller à l’oued Sous par le col de Bibaouan. Nous avions donc fait un grand détour en venant à Amsmiz, et il nous fallait retourner assez loin sur nos pas, vers l’ouest et le nord-ouest, pour trouver le passage le plus facile à travers ces montagnes. Quoiqu’une perte de temps de quelques jours en fût la conséquence, je n’avais pourtant pas à regretter d’avoir vu cette vallée.
Le 8 mars, à huit heures du matin, nous partions en nous dirigeant d’abord vers l’ouest. Le plateau est ici parcouru par de nombreux canaux qui servent à l’irrigation des champs d’orge et dont la construction dans ce terrain pierreux, recouvert d’une profonde couche d’argile jaune, a dû causer d’assez grandes difficultés. Nous laissons à notre droite un petit bourg, Soko Chmis Tiskin, sur lequel se tient un marché hebdomadaire, fort couru de la population environnante ; puis, après avoir passé quelques oueds desséchés, nous atteignons le point d’Aït-Sali, où se trouve une source ; toute la plaine jusque vers le sud est couverte de champs d’orge et de jardins d’oliviers ; elle est parcourue d’un réseau de canaux. Puis nous arrivons sur un plateau stérile, très pierreux, qui est parcouru par un oued profond dont les berges sont verticales, l’oued el-Mel, ou oued Asif el-Mel, qui se jette ensuite dans le Tensift.
Nous longeons pendant un instant vers le nord l’oued el-Mel, et à trois heures nous nous arrêtons sur la rive droite de la rivière, dans un petit village, Darakimacht, habité par des Berbères de la tribu des Amsmiz. Nos animaux, très fatigués par ce mauvais chemin pierreux, ne pouvaient plus marcher, et nous dûmes passer la nuit dans ce petit bourg, d’une façon assez peu confortable. Un vieux marabout s’occupa un peu de nous et nous donna une petite mouna pour laquelle nous le récompensâmes largement, car il était facile de voir que la population et lui vivaient très pauvrement.
Nous n’avons pu atteindre notre véritable but, la kasba du caïd de Mzoudi. Le plateau s’est déjà abaissé considérablement, et ici, à Darakimacht, il n’a plus que 600 mètres d’altitude. De ce point la vue de la chaîne puissante de l’Atlas couvert de neige est magnifique, et c’est avec un véritable sentiment de plaisir que nous demeurons devant notre tente, savourant la douce fraîcheur du soir, après la fatigante chevauchée de la journée, en face d’une nature magnifique, et au milieu d’une population tout à fait étrangère.
Nous partîmes le jour suivant de grand matin ; nous n’avions, il est vrai, qu’une courte marche jusqu’à la kasba du caïd voisin, qui n’est qu’à quelques heures à l’ouest-sud-ouest de notre bivouac, mais qui se trouve sur l’autre rive. Nos animaux, lourdement chargés, eurent beaucoup de peine à descendre et à remonter les berges verticales, mais fort heureusement il ne se produisit aucun accident, et dès onze heures nous arrivions à la kasba du caïd de Mzoudi. Devant cette construction, entourée d’un mur d’argile haut et solide, et percé d’une étroite porte, se trouve une jolie place avec quelques buissons ; nous reçûmes l’autorisation de dresser là nos tentes. Pendant les voyages au Maroc il est toujours préférable de s’installer ainsi, car les salles des kasba sont généralement pleines d’insectes.
Devant la porte de la kasba étaient assises des Négresses qui vendaient des légumes, des fruits, etc. ; de petites troupes d’ânes chargés allaient et venaient ; des machazini se montraient sous leur haut tarbouch : on voyait qu’une circulation assez active avait lieu en cet endroit. Le caïd demanda qui nous étions et ce que nous voulions ; je lui envoyai la lettre du sultan, qui nous valut une mouna. La population étant surtout composée de Berbères, je préférai me tenir autant que possible dans ma tente, pour échapper aux regards curieux et aux questions des gens de la kasba. Mes interprètes contaient à tout venant que j’étais un hakim osmanli, et l’on finit par se contenter de ce renseignement et par me laisser en paix. Les champs d’orge sont nombreux ici, et l’on voit de tous côtés les monceaux de terre des conduites d’eau souterraines.
Hier soir, nous avons eu un peu de pluie ; aujourd’hui un fort orage s’est amassé, sans pourtant tomber sur nous.
Parmi les nombreux curieux qui sont venus de la ville, se trouvait un pauvre vieux saint, un pieux insensé, qui exhibait des blessures faites par lui-même, pour obtenir des aumônes. Il arriva, le haut du corps nu, et jeta plusieurs fois une grosse pierre, qu’il tenait des deux mains, contre sa poitrine avec une telle force qu’elle en résonna. Il le fit si souvent, que cette vue me mit mal à mon aise et que je le fis prier instamment de cesser et de disparaître avec ce qu’il avait reçu. Mais il fut si content de mon aumône, qu’il se jeta la pierre sur le crâne et sur le visage ; les habitants de la kasba, qui l’entouraient et qui jouissaient sans doute souvent de ce spectacle, souriaient à la vue du pauvre vieux, en pensant qu’il devait être un saint puisque de tels assauts lui faisaient si peu de mal.
Le soir, vers dix heures, le caïd m’envoya quelques hommes, qui chantèrent sans discontinuer pendant toute la nuit jusqu’à cinq heures du matin, de sorte que je passai une nuit blanche. Peut-être était-ce une garde en mon honneur, et ces gens diminuaient-ils l’ennui de leur veille par des chants ? Peut-être aussi était-ce une attention du caïd, comme le pensaient mes serviteurs ? En tout cas, je n’en fus nullement flatté.
Le jour suivant, 10 mars, nous nous dirigeâmes vers l’ouest, du côté de la kasba Seksaoua, en inclinant un peu vers le sud. Un jeune garçon berbère, qui, nous dit-il, avait été déjà plusieurs fois au delà de l’Atlas à Taroudant et qui se trouvait sans emploi à Mzoudi, nous pria de l’emmener avec nous ; j’acceptai et il se montra plein de bonne volonté et d’adresse. Il fut très heureux de partir avec nous, et nous amusa de toute espèce de tours en usage chez les Chelouh : il jonglait avec des couteaux et des fusils, les tenait en équilibre, etc.
Le chemin vers la kasba Seksaoua menait à travers une plaine stérile et pierreuse, toujours parallèlement à la montagne. Nous dépassâmes la kasba Douarani et nous atteignîmes, au bout de peu de temps, la kasba Seksaoua, tout près des montagnes, dans la vallée de l’oued Afansa, qui rejoint plus loin l’oued el-Mel.
Nous fûmes fort bien accueillis par le caïd, homme jeune, mais de très forte corpulence. Il était évidemment heureux d’entendre une fois parler du monde extérieur dans son solitaire château fort ; au bout de peu de temps il me reconnut pour être un Chrétien ; mais il trouva excellente mon idée de faire comme hakim turc le voyage par l’Atlas vers Timbouctou. C’était un caractère jovial, et son entourage se montra en conséquence fort aimable. Il me fallut souper chez lui avec mon interprète ; je l’amusai extrêmement par mon inhabileté à manger le couscous, mets national : aussi me donna-t-il la permission d’user d’une cuiller. Il envoya à mes gens un gros mouton gras et quantité de couscous, de sorte qu’ils étaient enchantés au plus haut point de ce cheikh des Chelouh.
Nous mangeâmes dans un jardin, et, après le thé, nous fîmes des exercices de tir avec mon fusil Mauser, qui imposa fort aux Berbères. Il est à remarquer qu’aucun des gens du pays ne réclama de présents ; il eût été facile à ce cheikh de me demander mon fusil en échange de la permission de passer l’Atlas ; mais il n’y fit pas la moindre allusion.
Il part également d’ici un chemin qui franchit l’Atlas ; mais le col n’est pas accessible aux animaux de bât ; le caïd nous recommanda la passe de Bibaouan, qui serait déjà assez difficile pour notre bagage et pour nos animaux.
Plus avant dans la montagne, il existe de nombreux villages chelouh ; presque toutes les vallées sont habitées jusque très haut vers leur origine, et cultivées aussi loin qu’il est possible ; ici les Chelouh sont suffisamment en sûreté contre le sultan et ses soldats.
Le matin du 11 mars nous quittâmes, après un adieu cordial, la maison hospitalière du cheikh berbère de Seksaoua. Nous marchâmes d’abord un peu au sud-ouest par quelques petites collines de cailloux roulés, et nous tournâmes ensuite au sud, droit vers les montagnes. Au village d’Imintjanout, qui n’est qu’à une grande heure de Seksaoua, nous pénétrâmes dans le véritable massif de l’Atlas. Cet endroit est important, car la plupart des caravanes qui circulent entre Marrakech et l’oued Sous franchissent de là les montagnes. D’autres préfèrent tourner entièrement l’Atlas, et prennent le chemin de Mogador à Taroudant, par lequel elles n’ont à franchir que les contreforts les plus bas à l’ouest de l’Atlas.
A l’issue de la vallée est Imintjanout, avec ses maisons d’argile jaune et quelques villages dans son voisinage ; un foundâq abandonné s’y trouve également ; il est probable que jadis un sultan y avait établi des gardes-frontières, pour tenir en respect les Chelouh, toujours aux aguets des caravanes. Lors de mon passage, tout y était paisible ; le caïd énergique de la tribu des Mtouga, placée plus au nord-ouest, s’était occupé de la sécurité du chemin.
Nous chevauchâmes d’abord pendant une heure directement vers le sud ; de chaque côté nous avions des couches verticales de calcaire blanc et de marne calcaire, appartenant probablement aux formations crétacées. Le chemin étroit suivait le flanc gauche de la vallée, puis tournait brusquement à l’ouest dans une large et belle vallée longitudinale, que nous suivîmes pendant plusieurs heures. A mesure que nous avancions, la vallée, sillonnée par un mince filet d’eau, devenait plus large et plus pittoresque. Quoiqu’elle fût bien cultivée, nous y rencontrâmes très rarement des créatures humaines ; en même temps que des champs d’orge, je remarquai particulièrement des amandiers en fleur, qui se trouvent là en grande quantité et donnent des fruits excellents. Nous vîmes également des oliviers, mais en moins grand nombre. Nous aperçûmes quelques maisons isolées, de l’autre côté de la vallée ; leurs habitants paraissaient être aux champs, aussi aucun d’eux n’était visible.
Vers une heure nous quittâmes cette gracieuse vallée, pour nous enfoncer de nouveau vers le sud dans les montagnes. Les chemins se bifurquent en cet endroit : l’un mène dans la direction du nord-ouest vers la mer et la forteresse d’Agadir ; l’autre, vers l’oued Sous. La marche devenait plus difficile ; nous nous approchions du puissant massif du djebel Tissi, qui consiste presque uniquement en d’énormes bancs de grès quartzeux dur et coloré en rouge vif. Nous fîmes halte dans le voisinage d’un ravin profond, qui formait un obstacle difficile pour nos animaux, déjà fatigués. Non loin de notre bivouac se trouvent une quantité de fermes isolées, habitées uniquement par des Chelouh.
L’endroit où nous dressâmes nos tentes pour y passer la nuit était situé dans une sauvage région de montagnes ; quelques Chelouh vinrent nous questionner sur ce que nous étions et sur nos intentions ; mais ils nous laissèrent en paix, et nous vendirent même un peu d’orge pour nos chevaux. Leurs maisons sont construites en argile, de la façon la plus primitive ; ils sont tous bien armés, vêtus de djellabas foncées et de courtes culottes de toile ; ils ont des mines sérieuses et quelque peu farouches. Leur rude et pénible manière de vivre dans les montagnes, leur combat perpétuel pour l’existence avec les Arabes de la plaine, les ont rendus défiants et ils voient un ennemi dans quiconque vient avec la recommandation du sultan. Ils ne se laissent pas entraîner à des conversations étendues, mais, dès qu’ils se sont assurés que nous sommes inoffensifs, ils se retirent et disparaissent dans leurs fermes isolées. Leur physionomie est nerveuse et vigoureuse, ils sont habitués aux difficultés de leur patrie montagneuse, et endurcis par leurs rudes travaux. Partout où un peu de sol argileux de la roche dure peut être cultivé, ils sèment de l’orge, qui suffit à peine pour les nourrir, eux et leurs animaux.
Nous partîmes le matin suivant de bonne heure, pour laisser le plus tôt possible derrière nous l’Atlas et ses inhospitaliers habitants. Ce fut une terrible marche, de sept heures du matin à six heures du soir. Notre direction générale était le sud, mais nous faisions des zigzags sans fin. Le passage du djebel Tissi, avec ses grandes roches verticales de grès et ses ravins profonds, parut impossible pour mes animaux, qui étaient lourdement chargés, et surtout pour les chameaux, habitués à la plaine, qui demeurèrent souvent en route et ne purent être entraînés qu’avec peine. C’était un très fâcheux conseil et qui méconnaissait complètement la nature du terrain, que celui qui me fut donné à Marrakech, d’emmener avec moi ces chameaux : dans ces sauvages pays de montagnes il ne faut que des mulets.
Nous rencontrâmes les ruines d’un ancien château fort, nommé Dar es-Soultan, qui avait été élevé autrefois par un sultan afin de tenir sous son obéissance les farouches Chelouh vivant dans le voisinage, et d’empêcher autant que possible leurs brigandages. Cette forteresse est construite sur un point d’accès très difficile et qui pourrait être facilement défendu par une petite garnison. Puis nous passâmes devant un pic isolé, sur lequel se voient encore quelques murs d’argile rouge. Les indigènes les nomment Kasr er-Roumi, c’est-à-dire Château des Romains ; tout ce qui est ancien est attribué à ce peuple. Il est bien certain qu’il a profondément pénétré dans l’Atlas, et il ne serait pas invraisemblable que nous eussions eu réellement affaire ici à des ruines romaines ; les Portugais, qui s’étaient aussi fortement implantés, et pour longtemps, dans l’intérieur du Maroc, ne paraissent pas avoir été si loin. Les Chelouh prétendent que des trésors incommensurables sont enterrés ici, mais personne ne semble avoir le courage de les enlever, ou même simplement celui de les chercher.
Vers midi nous croisâmes quelques Chelouh bien armés et bien montés, dont l’un était un cheikh. Le bruit de notre voyage s’était probablement déjà répandu dans les vallées latérales, et ces cavaliers nous avaient cherchés, pour prendre des informations sur nous. Ils nous conduisirent à un endroit nommé Argan, qui possède une jolie source, dont l’eau fraîche était retenue dans un petit étang ; nous y fîmes halte pour prendre notre déjeuner, auquel les Chelouh prirent part. Je vis volontiers ces gens manger avec nous, car ils n’étaient plus aussi à craindre que des gens tout à fait étrangers. L’endroit où nous étions était vraiment joli, au milieu du paysage de montagnes environnant ; il sert généralement de lieu de repos pour les caravanes qui le traversent.
Pendant cette halte, une autre petite caravane arriva et se joignit à nous pour traverser la montagne. C’étaient des Berbères de la plaine, gens rangés, qui voulaient aller à l’oued Sous. J’en fus très content ; nous étions renforcés de quelques hommes armés qui connaissaient bien le pays et les gens ; nous pouvions donc envisager une attaque plus tranquillement, car nous avions été menacés de quelque chose de semblable. Le cheikh berbère que nous avions rencontré nous déclara, en prenant congé, que quelques Chelouh nous attendaient pour nous dépouiller à un endroit difficile où nous allions passer. Il s’était informé de nos projets et veillerait à ce que rien ne nous arrivât. Nous fîmes nos adieux reconnaissants à l’excellent cheikh chelouh, qui disparut avec sa suite dans une vallée latérale, pendant que, renforcés par la nouvelle caravane, nous continuions plus au sud.
Le soir, nous fîmes halte dans un petit village chelouh, dont les habitants montrèrent des dispositions assez amicales ; ils font quelque commerce avec l’oued Sous, et surtout ils se chargent fréquemment du transport des marchandises. Nous pûmes acheter de l’orge pour nos animaux, ainsi que des poulets et du mouton pour nous, et nous plantâmes nos tentes au milieu du village.
J’avais vu que je ne pourrais aller plus loin de cette manière avec mes chameaux, et, comme nous avions encore pour quelques jours de très mauvais passages à franchir, je louai ici, il est vrai à bon prix, deux mulets, qui furent chargés de la plus grande partie du paquetage des chameaux, de sorte que ces derniers ne portaient que des objets légers, comme des nattes, des ustensiles de cuisine, etc. De cette façon, j’avais en outre l’avantage d’emmener deux hommes de plus avec moi, car chaque animal a son conducteur ; et, les Chelouh tenant à leurs propriétés, nous pouvions continuer notre voyage avec une tranquillité plus grande encore.
Il est caractéristique que dans ce pays les lieux habités se trouvent rarement sur les grandes lignes de circulation, mais surtout dans les vallées latérales, et dissimulés autant que possible. Il y en a beaucoup ici, et d’après nos renseignements on rencontre des maisons isolées dans toutes les directions. Cela contribue naturellement à rendre aussi précaire que possible l’influence que le gouvernement du Maroc y exerce ; d’un autre côté, la sécurité des voyageurs en souffre, ou en a souffert, car ils peuvent être arrêtés inopinément en un point quelconque par une bande de coupeurs de route. Pendant que j’y voyageai, le pays était relativement sûr, comme je l’ai dit.
Le 13 mars, nous avons encore une marche longue et extrêmement pénible à travers la montagne. Le chemin nous conduit d’abord vers le sud-ouest, par un plateau coupé de nombreux rochers et de collines escarpées, au pays d’Aglaou, où se trouvent les ruines de plusieurs villages. Leurs habitants ont été presque tous tués dans une razzia que le caïd de Mtouga, dont j’ai parlé plusieurs fois, entreprit il y a quelques années pour détruire le brigandage. Durant ce jour nous ne vîmes pas un seul homme, de sorte que le pays semblait complètement inhabité, mais il paraît qu’un grand nombre de maisons isolées se trouvent dans les ravins latéraux.
Les montagnes sont toujours formées de grès rouge qui paraît ne pas contenir du tout de fossiles. Le plateau, avec ses masses de rochers s’étendant dans toutes les directions et entre lesquelles on ne trouve que difficilement un chemin pour les animaux, produit une impression toute particulière ; à gauche on aperçoit quelques pics de l’Atlas central, complètement couverts de champs de neige.
Nous dépassons le district d’Aït-Mouça, qui a un grand marché (soko) du vendredi ; le ruisseau assez important qui coule dans la vallée porte également ce nom.
Nous nous arrêtons, le soir, à la ligne de partage des eaux de l’Atlas, à environ 1200 mètres d’altitude, dans un pays complètement inhabité en ce moment.
On voit partout des ruines de villages détruits. Le pays est admirable et la soirée magnifique ; une fraîcheur agréable règne à cette altitude, et vers l’est se montrent avec une netteté étonnante les nombreux sommets couverts de neige du pays de Glaouï, le plus haut point de l’Atlas ; le tout rappelle vivement les paysages des hautes montagnes de la Suisse, mais, au lieu d’habitants pacifiques dans de jolis villages et des chalets isolés, vivent ici des Chelouh audacieux et pillards, qui bravent depuis des siècles la souveraineté du peuple arabe : rarement des caravanes bien armées, poussées par un esprit de lucre qui méprise tous les dangers, traversent ce pays de montagnes désertes, pour transporter les marchandises du nord dans le royaume jadis florissant de Sous.
Le manque complet d’habitants nous fut d’autant plus désagréable que nous ne pûmes acheter d’orge pour nos animaux fatigués et fourbus, et qu’ils durent se contenter ce jour-là de belle herbe fraîche. Le lendemain, nous avions encore une marche pénible, la descente rapide dans l’oued Sous, et nos animaux avaient un pressant besoin d’une nourriture plus substantielle.
Je quittai à regret, le 14 mars, ce point magnifique, sur la ligne de partage des eaux du puissant massif de l’Atlas. Il porte le nom de Bibaouan et n’est pas situé sur la ligne médiane des montagnes, mais beaucoup plus au sud. Tandis que l’on monte très doucement du nord jusqu’en ce point, l’Atlas tombe presque verticalement et en murailles de rochers escarpés vers le sud. Bien que je ne sois pas le premier qui ait traversé la passe de Bibaouan, il n’en existe pas une description plus précise que la mienne. Le Danois Höst, qui a passé de longues années au Maroc et a appris à connaître le pays et les gens plus exactement que personne, est allé d’Agadir à Marrakech par les montagnes (Nouvelles du Maroc et de Fez, Copenhague, 1781, p. 95). Plus tard le médecin anglais William Lemprière est allé de Taroudant au Maroc, du 30 novembre au 4 décembre 1789, et il a passé les montagnes dans un col que les Maures appellent, à cause de ses détours rapides et anguleux, Dos de Chameau (Voyage de Gibraltar au Maroc, Berlin, 1798, p. 97). Je dois faire remarquer qu’aujourd’hui les Maures appellent de même « dos de chameau » les collines calcaires isolées qui surgissent de la plaine de Marrakech.
Enfin, James Grey Jackson, pendant son séjour de seize années au Maroc, a conduit une fois une armée par-dessus cette partie de l’Atlas. Le chemin traversait la passe de Bibaouan, dont il dépeint les dangers avec des teintes un peu forcées. D’après lui, en certains endroits, le sentier n’aurait que 15 pouces de large et conduirait entre des murs de rochers presque verticaux d’un côté et de profonds abîmes de l’autre, qui ne le céderaient en rien comme escarpement aux rochers de Douvres et seraient dix fois aussi profonds. (Account of Marokko, 2e édit., 1811, p. 11.)
Depuis ce temps aucun Européen n’est venu dans ces pays, car Rohlfs passa l’Atlas beaucoup plus à l’est que moi, sur la route de caravanes de Fez au Tafilalet. C’est là que semble être le passage qui offre le moins de difficultés, ainsi que les Marocains l’ont reconnu depuis longtemps ; la hauteur des montagnes diminue peu à peu vers l’est, à partir du pays de Glaouï.
Tandis que le col porte le nom de Bibaouan, les groupes de montagnes qui vont vers le sud se nomment Oenge Djebel.
A partir du faîte, haut de près de 4000 pieds, un chemin étroit et extrêmement rapide descend en dessinant des zigzags sans fin. Il est vrai que bien des fois il n’est large que d’un pied, et domine d’un côté un abîme profond, et de l’autre un mur de rochers verticaux, de sorte qu’on ne peut qu’admirer la sûreté du pied des mulets et des chevaux. Mes deux chameaux s’étant arrêtés en route, il me fallut laisser deux hommes pour les ramener un peu plus tard.
Le panorama qui s’offrait à nos yeux était très beau : devant nous s’ouvrait le fertile oued Sous, couvert de forêts et de champs ; tout au loin s’élevaient comme fond les contours d’une deuxième et puissante chaîne de montagnes, que l’on a, à bon droit, nommée l’Anti-Atlas. Nous descendîmes lentement et avec prudence, presque toujours à pied, car souvent il semblait que nos animaux, chargés des deux côtés de gros ballots, ne pussent absolument pas aller plus loin et dussent tomber dans l’abîme. Cependant ces adroits animaux trouvaient moyen de passer. Ils descendirent l’étroit sentier sous leur fardeau, lentement, avec précaution et en essayant tous leurs pas ; nous éprouvâmes surtout de la difficulté à tourner une roche qui avançait verticalement, et ce fut un grand bonheur de pouvoir achever sans pertes la descente. Une zone assez large de montagnes basses, pour la plupart formées de débris d’érosion, s’étend le long des pentes verticales au sud des montagnes : elles étaient relativement plus faciles à passer, et vers le soir nous arrivâmes, sans avoir couru d’autres dangers, dans la ville d’Emnislah, dont nous voyions les maisons déjà depuis longtemps. Un regard en arrière nous montra alors quel chemin difficile nous avions parcouru ; pour mon compte, je devais être reconnaissant au destin favorable qui m’avait permis de traverser l’Atlas, si difficilement accessible, sans danger sérieux.
Dans quelques dizaines d’années, les choses auront peut-être marché de telle sorte que les touristes feront des excursions dans l’Atlas comme ils en font déjà dans l’Himalaya, le Caucase, etc. : on sourira alors en apprenant que ce passage a pu être trouvé difficile. C’est pourtant le cas aujourd’hui, et cela durera sans doute encore quelque temps.
Chemin faisant, nous avions rencontré quelques cavaliers, qui nous inquiétèrent au début. Nous apprîmes ensuite qu’ils appartenaient à l’escorte du caïd de la tribu des Chtouga, qui avait été voir celui de Mtouga. Nous rencontrâmes bientôt ce personnage, qui montait un magnifique cheval et était richement vêtu. Il s’informa de nos projets, et nous invita à l’aller voir. Sa kasba n’est qu’à quelque distance du chemin de Taroudant au pays de Sidi-Hécham. Nous le lui promîmes et nous nous séparâmes à Emnislah, car il allait un peu plus loin.
Nous fûmes reçus à Emnislah sans défiance particulière, et nous pûmes dresser nos tentes ; on nous vendit aussi des vivres en quantité suffisante pour nous et pour nos animaux, de sorte que nous passâmes une bonne nuit.
Le jour suivant, j’envoyai de grand matin quelques mulets pour aller chercher les bagages demeurés avec les chameaux. Ceux-ci arrivèrent bientôt, et, dès qu’ils sentirent de nouveau un sol ferme sous leurs pieds et qu’ils eurent pris un peu de fourrage, ils se remirent rapidement. Je passai la fin de ce jour à Emnislah, pour atteindre enfin le lendemain Taroudant, après lequel nous avions si souvent aspiré.
Emnislah, petite ville dont chacune des deux parties est située sur l’un des flancs d’une vallée, se trouve sur les pentes sud de l’Atlas, comme Imintjanout sur les pentes nord, et a la même importance pour les caravanes qui veulent aller de Sous à Marrakech en utilisant la passe de Bibaouan.