La distance d’Emnislah à Taroudant, la vieille capitale de l’ancien État de l’oued Sous, n’est que de peu d’importance ; en cinq heures on l’a franchie, mais elle fait partie, en ce moment, des endroits les plus dangereux du nord de l’Afrique. Le chemin mène constamment en plaine, par une forêt d’arbres d’argan qui s’étend bien au delà de la vallée et couvre beaucoup de milles carrés. Toute la contrée est dominée par la tribu arabe des Howara, qui habite dans d’immenses bâtiments fortifiés et fait de là des razzias continuelles sur les caravanes qui vont vers Taroudant ou qui en viennent. Ils ont depuis longtemps des difficultés avec la population berbère de Taroudant, et dans leurs razzias pillent tous ceux qu’ils rencontrent, Mahométans, Juifs ou Chrétiens.
Nous formions une caravane assez forte : plusieurs conducteurs de mulets, qui portaient des chargements à Taroudant, et qui, pour continuer, avaient attendu d’être en nombre, se réunirent à nous, de sorte que nous pûmes traverser la forêt avec un esprit plus tranquille. Ce n’est pas une forêt telle qu’on s’en figure une en Europe, car le sous-bois y manque complètement, et les arbres y sont fort clairsemés : les clairières, couvertes de gazon, sont nombreuses.
Notre troupe était paisible, mais d’aspect fort peu rassurant : armés jusqu’aux dents, nous n’avancions pas sans regarder attentivement de tous côtés. A peine avions-nous quitté la petite ville d’Emnislah et venions-nous de pénétrer dans la forêt, qu’un cavalier isolé parut ; c’était évidemment un personnage de distinction, monté sur un beau cheval et bien vêtu. Mon escorte le reconnut pour le fils d’un cheikh des Howara ; il examina notre troupe, parla à quelques serviteurs marchant en queue, et repartit. Au bout d’une demi-heure il revint, parla de nouveau, et disparut dans la forêt. Nous ne savions trop qu’en attendre. Évidemment on était informé de la marche de la caravane, et le jeune cheikh avait été envoyé pour prendre des informations. Soit que le grand nombre d’hommes armés lui eût imposé, soit que la présence d’un chérif l’eût arrêté, il ne reparut plus. Mais nous ne tardâmes pas à être de nouveau inquiets. Quelques hautes maisons des Howara apparaissaient dans le bois, et nous croyions y voir des gens. Nous passâmes silencieusement devant les habitations de ces Chelouh, et nous respirâmes tous plus à l’aise quand les derniers murs furent dépassés.
Bientôt la forêt s’éclaircit ; nous approchions de son extrémité, et, tout au loin, nous croyions apercevoir les murailles hautes et solides de Taroudant, derrière lesquelles nous espérions être en sûreté.
A environ une heure de la ville, la forêt cesse complètement, et nous traversons une petite plaine ; puis nous passons une petite rivière, l’oued Djisarin, qui se jette dans l’oued Sous, en courant vers le sud-ouest ; à ce moment il roule très peu d’eau. Le sol, formé d’argile jaune et dure, est coupé plus loin de nombreux ravins, étroits et profonds, qui sont desséchés, mais qu’il faut considérer comme des affluents de la rivière dont j’ai parlé. Si auparavant nous avons redouté le pays des Howara, cette bande de terrain jusqu’au pied des murs de la ville a une aussi mauvaise réputation ; il s’y trouve constamment une foule de brigands, qui appartiennent aux races les plus variées et qui vivent de vol à main armée, sans avoir aucune demeure habituelle. Les petites caravanes sont ici fort en danger. Nous allons très lentement, et deux des hommes connaissant le pays marchent toujours, leurs armes hautes, au-devant de nous en cherchant à apercevoir les Chelouh qui pourraient être cachés de chaque côté du chemin. Ce n’est qu’après mûre réflexion qu’ils nous font un signe nous invitant à les suivre. Enfin nous apercevons les champs d’orge qui s’étendent au loin en avant de la ville, et nous nous croyons en sûreté ; mais les gens qui connaissent le pays assurent que c’est précisément tout près de la ville que nous courons les plus grands périls ; de sorte que nous avançons de plus en plus lentement et en observant toujours les mesures de précaution prises jusque-là.
Pourtant rien n’arriva. Il était clair que depuis notre départ d’Emnislah nous avions été constamment observés par des ennemis invisibles ; mais la force de la caravane et la nouvelle que nous avions probablement beaucoup de fusils se chargeant par la culasse avaient détourné les Chelouh d’une attaque. Ce fut une marche désagréable au plus haut point. Chevaucher cinq heures durant, le revolver toujours à la main, en s’attendant sans cesse à rencontrer une bande de coupeurs de route ou à recevoir un coup de feu d’une embuscade, est fatigant au dernier degré ; nous fûmes tous joyeux du fond du cœur lorsque nous vîmes enfin, tout près de nous, les hautes murailles de Taroudant. Un peu auparavant nous avions laissé à notre droite les ruines de la ville de Gaba, probablement d’origine romaine.
Le jour n’était pas encore fort avancé quand j’atteignis Taroudant le 15 mars 1880, vers deux heures ; encore une fois j’avais accompli une partie de mon plan, et ce n’était pas la moindre. Le chemin par Mogador peut être un peu moins dangereux ; il longe au début la mer, puis tourne les montagnes et mène à l’oued Sous vers le sud-est. En le suivant on traverse le pays des Ha-Ha, qui n’ont pas la meilleure des réputations. Mais le chemin de l’Atlas est sans aucun doute plus intéressant et plus riche en beautés naturelles, et il est triste que ce beau pays soit dans les mains de populations barbares, en luttes continuelles avec le gouvernement marocain ou entre elles, et qui ne pourront jamais revenir à leur prospérité d’autrefois. Longtemps encore cette magnifique partie de la terre demeurera fermée à la civilisation, et il faudra de longues années avant qu’on puisse s’y adonner sans difficultés à des recherches sur la géographie et les sciences naturelles. Ma chevauchée dans l’Atlas ressembla tout à fait à une fuite ; je ne pus que très rarement me servir d’un instrument ; un coup d’œil furtif sur l’anéroïde devait d’ordinaire suffire pour déterminer des points importants pour lesquels des mesures plus précises auraient été nécessaires ; la nuit seulement, quand tout dormait, je pouvais noter sur mon livre de voyage les événements du jour et les observations de la route. Chacun est regardé avec la plus grande défiance, et le bruit qu’un Chrétien était dans la caravane avait couru partout ; à Marrakech j’avais été connu pour tel, et, des gens de l’oued Sous s’y trouvant en grand nombre, cette nouvelle se répandit très vite par eux.
L’insécurité de ce beau coin de terre est inouïe. Chacun y marche armé jusqu’aux dents et voit dans tout passant un ennemi naturel. Les Howara ne logent pas dans les maisons : ce sont de véritables forteresses, avec de hautes et puissantes murailles, derrière lesquelles se cachent les nombreux membres d’une même famille.
L’habitant d’une telle demeure ne peut faire un pas sans être armé ; il faut employer des gens armés aux travaux les plus paisibles, comme la culture des champs ou la garde des troupeaux. Le jour même qui précéda mon arrivée à Taroudant, les Howara avaient volé un troupeau de trois cents moutons et de cinquante bœufs appartenant aux gens de la ville. Ces derniers font naturellement de même quand ils le peuvent, de sorte que batailles et brigandages, meurtres et assassinats, ne cessent jamais. C’est une anarchie complète, et ni le sultan ni un chef influent quelconque ne sont en état d’y mettre fin. L’oued Sous pourrait être une des plus riches et des plus belles provinces de l’empire du Maroc, comme elle était, dans une haute antiquité, un royaume aussi célèbre par sa civilisation et par le haut développement de son industrie que riche et peuplé. Ici la nature donne tout à l’homme : un climat magnifique et sain, un sol fertile et des trésors de tout genre, en plantes et en minéraux. L’abandon de ces belles provinces par le gouvernement marocain est le fait d’une erreur grossière ; l’établissement de bonnes routes, bien gardées, et la nomination d’un gouverneur juste et énergique, disposant de troupes suffisantes, pourraient faire d’un territoire très peu productif une source importante de revenus pour le sultan.
La partie méridionale de l’Atlas, dans la région que j’ai traversée, ne consiste plus en ce grès rouge si largement répandu et si puissant, mais en schistes, et surtout en schiste argileux et quartzeux, qui sont également dressés verticalement. Dans beaucoup d’endroits ils contiennent des dépôts de minerais, particulièrement de pyrite de cuivre et de fer oligiste. Le cuivre est connu depuis longtemps, et les habitants de l’oued Sous savent en fabriquer qu’ils travaillent adroitement.
De puissantes masses de fer oligiste se montrent un peu au nord-est d’Emnislah. On prétend qu’il existe aussi du minerai de plomb argentifère. Il est évident qu’une fois venu le temps où l’on pourra faire dans l’Atlas occidental des recherches géologiques plus précises, on y trouvera une foule de gisements métallifères. Il n’existe pas de roches éruptives ; elles apparaissent beaucoup plus à l’est, où elles ont été réellement observées par d’autres voyageurs. Dans la plaine de Marrakech on trouve des masses d’obsidienne et d’autres roches éruptives sous forme de cailloux roulés qui ont été entraînés par les rivières. On a souvent agité la question de savoir si l’Atlas a des glaciers : la majorité des observateurs répondent négativement. Dans ma rapide traversée des montagnes, je n’ai rien pu observer qui indiquât leur présence de chaque côté des massifs de l’Atlas, au nord et au sud. Il y a de puissantes masses d’érosions : j’observai sur le versant nord, ainsi que je l’ai dit, une couche très importante de ces débris, mais je n’ai vu nulle part de vraies moraines. D’ailleurs, il ne serait nullement impossible que les montagnes du centre de l’Atlas, hautes de plus de 12000 pieds, aient eu des glaciers ; on sait que les plus méridionaux sont ceux de la Sierra Nevada, en Espagne ; mais la différence de cinq degrés de latitude n’est pas si importante qu’un phénomène de ce genre n’ait pu se produire dans un massif montagneux aussi haut et aussi puissant. Les sommets de la chaîne centrale sont encore aujourd’hui couverts de neige pendant la plus grande partie de l’année ; on me dit même que quelques-unes ont un manteau de neiges perpétuelles.
L’Atlas est encore couvert, au Maroc, de forêts étendues ; leur dévastation n’a pas été poussée aussi loin qu’en Algérie. Il est tout à fait impossible de tirer parti de ces richesses forestières, car il n’y a pas de routes, même dans la partie nord et peu accidentée du Maroc. En revanche, on peut craindre qu’il ne se produise à la longue un déboisement constant, quoique fort ralenti par l’étendue considérable de la région boisée : il semble déjà s’être produit par places, comme il paraît à l’irrégularité du débit des rivières du nord du Maroc, et à l’inégale répartition des quantités d’eau pluviale qui peut avoir tant d’importance pour ces contrées agricoles. Les Berbères de l’Atlas cherchent toujours à cultiver une plus grande étendue de terre et sont entraînés à déboiser un peu ; mais on sait que la chèvre surtout fait un tort immense aux forêts, et c’est l’animal domestique le plus répandu dans l’Atlas.
Les Berbères eux-mêmes n’ont guère besoin de bois ; ils construisent leurs maisons en argile et en terre, sans chevrons ; ils ne connaissent pas la navigation : de sorte que l’étendue forestière est encore assez considérable dans l’Atlas marocain. Il n’y a pas là de forêts épaisses, comme on en trouve ailleurs ; ce sont des bois très clairsemés ; du reste, le grès rouge quartzeux, si dominant dans cette région, n’est pas un bon sous-sol pour une forêt. Une couche de végétation ne peut s’y développer que là où il est fortement décomposé et où une épaisseur d’humus argileuse s’est formée ; mais on voit très fréquemment la roche nue apparaître dans ces terrains de grès. Il est difficile d’admettre que les forêts de l’Atlas fourniront jamais du bois de construction aux pays situés en dehors du Maroc ; mais elles seront certainement utilisées quand, plus tard, un gouvernement se décidera à tirer parti des richesses minérales de la montagne.
Le monde animal ne peut être important dans cette région ; le célèbre lion de l’Atlas n’y existe pas ; les panthères s’y montrent çà et là. Une sorte de mouflon, comme j’en vis un en captivité dans une kasba, se voit dans les vallées les plus éloignées, où se tiennent également sans doute d’autres espèces d’animaux vivant dans les forêts. Les Berbères ne sont point chasseurs et se contentent de faire paître leurs troupeaux ou de cultiver leurs orges. Nous voyions fréquemment le vautour et l’aigle planer dans les airs, et souvent nous dérangions le corbeau des Alpes de son repos paresseux. Je n’ai pas vu beaucoup d’oiseaux chanteurs, mais il y a sans doute, pendant l’hiver, un vol d’oiseaux de nos pays qui se rend par-dessus l’Atlas dans le désert.
La faune des insectes est naturellement aussi fort riche, mais très peu connue. Il m’a été impossible d’en recueillir ou de faire des observations quelconques à cet égard ; dans un voyage aussi rapide que le mien, toutes les conditions nécessaires manquaient pour cela. Il est certain que les sciences naturelles tireraient d’énormes bienfaits d’une exploration spéciale de l’Atlas. On peut en donner comme exemple le voyage botanique de l’Anglais Hooker, dans lequel les deux vallées d’Amsmiz et d’Aït-Mesan furent seules explorées complètement ; dans la dernière on ne trouva pas moins de 375 espèces de phanérogames, et dans la première 223 seulement ; parmi celles-là, 146 espèces étaient communes aux deux vallées. De ces diverses plantes, 75 sont endémiques, c’est-à-dire poussent exclusivement dans l’Atlas et dans les parties voisines du Maroc.
La zoologie serait enrichie de la même manière de nombreuses espèces nouvelles, et il est triste que ces belles montagnes, placées si près de l’Europe et relativement si aisées à atteindre, soient et doivent rester longtemps presque inaccessibles aux savants. La constitution géologique de l’Atlas n’est connue également que d’après un petit nombre d’observations isolées, auxquelles on doit plus ou moins de confiance.
Le massif de l’Atlas est caractérisé surtout par sa longueur en ligne droite ; il n’y en a aucun en Europe qui en ait une semblable. Cela ne s’applique, du reste, qu’à la partie marocaine de ces montagnes. A l’est du nœud montagneux du djebel Aïachin, elles se fondent en un plateau ondulé, pour se transformer de nouveau plus tard en une suite de montagnes moins hautes qui atteignent la Méditerranée en Tunisie. Du cap Noun sur l’océan Atlantique jusqu’au cap Bon sur la Méditerranée, ce système montagneux a une longueur de 2300 kilomètres, dont 1050 dans le Maroc, 950 en Algérie et 300 en Tunisie. (Voir Chavanne, l’Afrique vue de nos jours.)
Le nom d’Atlas n’est aujourd’hui nulle part en usage en Afrique ; les Arabes n’ont même pas de nom pour désigner l’ensemble de ces montagnes, mais donnent une appellation à chacune de leurs parties, les pics particulièrement hauts, les cols, les vallées, etc. Au contraire, les Chelouh appellent le pays Idrar-en-Drann, d’Adrar, « montagne ». L’Atlas marocain consiste en un certain nombre de vallées longitudinales très étendues, et cette forme est beaucoup plus répandue que celle des vallées transversales. Il existe peu de ces dernières ; elles sont courtes, étroites et découpées peu profondément.
On doit remarquer, au sujet de la constitution géologique, que vers le nord les couches les plus récentes sont les plus développées, tandis qu’au sud les formations les plus anciennes dominent ; l’Atlas n’a donc pas une construction symétrique, comme en quelque sorte les Alpes, où les terrains récents se groupent autour d’un noyau central plus ancien. Une formation de grès rouge joue dans l’Atlas occidental un rôle très important : jusqu’ici on n’a pu déterminer très exactement son âge. Par contre, dans les montagnes du Rif, sur la côte nord africaine, les couches les plus anciennes paraissent être voisines de la mer, et les plus récentes se montrent vers le sud.
Entre ces deux chaînes de montagnes s’étendent les plateaux fertiles de l’Algérie, et ce n’est qu’à l’ouest de l’Algérie et à l’est du Maroc que des groupes de montagnes moins hautes réunissent par une sorte de chaîne transversale les deux grandes chaînes et séparent la plaine basse du Gharb marocain ou Tell algérien de la région des steppes[21].
Comme je l’ai déjà fait remarquer plusieurs fois, l’Atlas marocain s’élève lentement en partant du nord, et descend rapidement vers le sud. Mais il faut tenir compte aussi des chaînes de hauteurs situées au delà de l’oued Sous et que l’on a nommées l’Anti-Atlas. Tout y est inversement disposé. La pente nord est très escarpée et consiste dans les mêmes roches que le versant méridional de l’Atlas. Vers le sud, l’Anti-Atlas descend peu à peu et se perd en une quantité de chaînes de collines, devenant de plus en plus basses et plus adoucies. Comme la vallée de l’oued Sous, l’oued Noun forme également une coupure profonde, mais moins large, dans les terrains paléozoïques de l’Anti-Atlas. A ces couches se rattachent les formations peu inclinées du calcaire carbonifère du Sahara nord, qui descendent profondément vers le sud, jusque dans la région où le granit et les éruptions de porphyre forment les limites du véritable désert de sable, dans lequel n’existe pas un caillou ; ces couches carbonifères reparaissent profondément vers le sud, à la descente dans la vallée du Sénégal ; elles constituent là le plateau el-Hodh.
Parmi les nouveaux travaux géologiques, les observations de Ball, pendant son voyage avec l’expédition d’Hooker dont j’ai parlé, sont les seules à remarquer, ainsi que les recherches de von Fritsch et de Rein. Ces observations n’ont pu être qu’isolées ; mais elles ont une valeur d’autant plus grande qu’à leur défaut on ne connaît presque rien de l’Atlas marocain.
Les montagnes du Rif, qui consistent surtout en massifs isolés et en chaînes, et qui vont de Tétouan sous différents noms jusqu’au Tell algérien, pour finir au cap Sidi-el-Hadj-Mbarek, ne paraissent pas se relier à la véritable chaîne de l’Atlas : le nom de Petit-Atlas, donné par les Français à quelques-uns de ces groupes de montagnes, ne peut pas indiquer que le Rif est simplement une aile du grand Atlas placée un peu au nord de lui et moins puissante.
TAROUDANT ET L’OUED SOUS.
Mauvais accueil à Taroudant. — Excès populaires. — La kasba. — Mougar. — Les Howara. — Le caïd de Mtouga. — Le chérif du Tafilalet. — Vol. — Départ. — Mon escorte. — La ville de Taroudant. — Portes et murs. — Les maisons. — Les mosquées. — L’oued Sous. — L’industrie. — Les tribus. — Jongleurs et charmeurs de serpents. — Les arbres d’argan. — Production de l’huile. — L’arbre d’arar. — La gomme ammoniaque. — La gomme arabique. — L’euphorbe.
La joie d’avoir atteint la capitale de l’oued Sous fut bientôt changée en amertume par l’accueil qui nous y était réservé. Nous traversâmes la porte du nord et nous nous dirigeâmes le long des murs, en évitant autant que possible l’intérieur de la ville, vers la kasba, au nord-est de Taroudant, pour y dresser nos tentes ou nous installer dans une maison sous la protection du fonctionnaire nommé par le sultan. Nous en fûmes renvoyés d’une façon assez grossière, car on avait appris, nous dit-on, qu’un Chrétien se trouvait dans la caravane ! Nous repartîmes de nouveau en longue procession, ce qui ne manqua pas de causer de l’émoi parmi la population, et nous fûmes conduits dans un foundaq situé près de la mellah, le quartier des Juifs ; on voulait nous prouver ainsi qu’on nous mettait sur le même pied qu’eux. Il fallut nous décider provisoirement à demeurer là et à attendre que de meilleures relations s’établissent entre nous et les autorités.
Notre foundaq était une assez grande maison, élevée d’un étage, au milieu de laquelle se trouvait une cour carrée dans laquelle débouchaient les corridors et les chambres, si l’on peut nommer ainsi des pièces étroites, basses et obscures. Nous nous y installons, nous prenons possession des chambres, et nous avons déjà déchargé les bagages et rentré les animaux quand tout à coup nous entendons devant la maison un bruit épouvantable. Une foule s’y est réunie, crie et tempête d’une façon menaçante en lançant des pierres contre la porte. Des gens de connaissance d’Emnislah nous disent que le peuple est très ému et demande que le Chrétien soit renvoyé de la ville. Nous courons tous aux armes, car la porte peut être brisée, et nous ne sommes pas disposés à nous laisser massacrer ou lapider sans autre forme de procès ; nous envoyons en même temps un messager au chalif de la ville, ainsi qu’au chérif, pour lequel Hadj Ali a des lettres de recommandation. Avant que les choses tournent tout à fait mal, apparaissent quelques vieillards, parmi lesquels le chalif et le chérif ; ils commencent alors à nous interroger de toutes façons. Un violent débat s’élève d’abord ; la foule déclare que les Chrétiens ne peuvent entrer dans la ville ; nous en appelons à la lettre du sultan, qui enjoint expressément à tous ses représentants de me protéger et de me soutenir de toutes manières.
Peu à peu ces gens entendent raison et discutent le cas d’une façon moins passionnée ; c’est surtout le chérif, que Hadj Ali a vite gagné à notre cause, qui parle d’une façon conciliante. Je déclare de nouveau quelle est mon intention : je veux demeurer quelques jours dans la ville afin de me joindre à une caravane qui parte pour Timbouctou ; je demande aussi la permission de dresser mes tentes dans l’enceinte de la kasba pour être dorénavant à l’abri des insultes du peuple. Cela m’est enfin accordé par le chalif, qui provisoirement représente le sultan, faute d’un caïd ou d’un amil nommé pour la ville.
Du reste nous avions trouvé parmi la foule quelques amis qui nous avaient connus à Marrakech et qui s’occupèrent de nous de leur mieux. L’un d’eux poussa les choses si loin, et arrangea de telle sorte avec une pierre le plus forcené des tapageurs, que celui-ci tomba à terre tout couvert de sang. Cette masse de peuple en fureur était composée uniquement de gens des castes inférieures, surtout d’esclaves, de jeunes garçons et d’une quantité de Négresses de basse condition, que le goût du scandale avait attirés là. Les meilleurs éléments de la population ne se livrent pas à de pareils excès.
Il nous fallut recharger nos animaux aussi vite que possible pour regagner la kasba : ce qui déplut au gardien du foundaq, qui, par là, voyait s’éloigner toute perspective de pourboire. Nous reprîmes, sous la conduite de quelques vieillards et du chérif, le chemin que nous avions déjà suivi, et nous entrâmes enfin dans la kasba par plusieurs portes. Nous pûmes alors dresser nos tentes en toute sécurité sur une grande place à l’intérieur de cette vaste citadelle, et nous y installer aussi commodément que possible. La kasba est une construction extrêmement considérable entourée d’un mur très haut et très épais, qui, d’après les circonstances locales, la rend inexpugnable. Dans l’une des cours se trouvaient deux vieux petits mortiers de bronze, qui n’y avaient sans doute jamais trouvé leur emploi. Peu de gens devaient habiter la kasba, car elle paraissait presque déserte. Il ne semble pas y avoir beaucoup de soldats du sultan ; le chalif habite l’une des maisons, avec quelques hommes seulement, qui tiennent lieu de machazini.
Du reste, en ce moment il se trouve ici, en mission extraordinaire, un envoyé du sultan qui négocie avec les gens de l’oued Sous, et qui cherche à rétablir autant que possible le prestige de son souverain.
Les personnes qui m’avaient protégé revinrent le jour suivant pour connaître plus exactement le but de mon voyage ; la nécessité se fit alors sentir de justifier quelques renseignements inexacts que nous avions donnés la veille à mon sujet ; Hadj Ali trouva qu’il valait mieux dire toute la vérité à cet égard. Il expliqua nettement ce que nous voulions et pourquoi nous trouvions plus avantageux de me faire passer aux yeux du peuple pour un médecin turc. Ces gens finirent par entendre raison, surtout après ce que leur dit le chérif, et acceptèrent le déguisement que je m’imposais dans les circonstances actuelles. Il fut également fort utile pour nous que l’envoyé du sultan se trouvât là par hasard et pût certifier l’exactitude de la lettre souveraine.
On me déclara que, pour me rendre avec une escorte dans le pays de Sidi-Hécham, au sud de l’oued Sous, il était nécessaire d’écrire au caïd de Mtouga, au nord de l’Atlas : il paraît que cet homme énergique a su acquérir une grande influence. Tout le monde décrivait le chemin du pays de Sidi-Hécham comme infiniment dangereux ; la région entière était, disait-on, infestée de brigands, et, rien que dans ces derniers jours, une vingtaine de personnes y avaient été tuées. Cela ne paraissait pas fort rassurant.
Du reste, je dois, dans tous les cas, demeurer quelque temps à Taroudant. J’apprends que bientôt aura lieu dans le Sidi-Hécham un grand marché annuel, où l’on se rend de tous les côtés. Une caravane de marchands de Taroudant devant y aller également, j’espère pouvoir me joindre à elle.
Le temps était devenu pluvieux, et pendant la nuit tombaient des averses telles, qu’il fallut entourer les tentes de rigoles pour faciliter l’écoulement de l’eau. Nous avions tendu trois grandes tentes : les deux jolies tentes de Tanger, dont j’occupais l’une avec Benitez, tandis que Hadj Ali et Mouley Achmid étaient logés dans l’autre ; en outre j’avais acheté une grande tente en grossière étoffe brune de poil de chameau, et qui servait pour mes gens et pour faire la cuisine. Tous les matins j’envoyais à la ville Ibn Djiloul avec un âne pour acheter des vivres, c’est-à-dire de la paille et de l’orge pour les animaux, de la viande et des légumes pour nous : de sorte que notre séjour à Taroudant était assez onéreux.
Presque tout le jour Hadj Ali était occupé au sujet des négociations concernant mon voyage ; le chérif et l’envoyé du sultan y prenaient part d’ordinaire.
Le 18 mars nous reçûmes tout à coup la visite de quelques vieux cheikhs des Howara. Pour Taroudant ce fut un événement de voir paraître dans la ville ces gens, toujours en querelle avec elle. Les Howara, qui sont Arabes, avaient appris qu’on avait insulté notre caravane, parmi laquelle se trouvait un chérif, neveu du célèbre Abd el-Kader, et qu’on lui avait assigné un logement dans le quartier des Juifs. Ils se montrèrent très bien disposés à notre égard, et nous invitèrent instamment à aller les voir dans leurs maisons. Ils déclaraient que, si l’on nous avait forcés de demeurer dans le foundaq du quartier juif, ils auraient attaqué la ville ! Ils donnèrent une expression très vive à leur indignation au sujet des excès du peuple et nous invitèrent à plusieurs reprises à aller les voir. Mais nous refusâmes ; Hadj Ali ne trouva pas opportun de quitter encore une fois les portes de la ville, derrière lesquelles nous étions en sûreté, pour aller visiter des Howara, dont la réputation est si suspecte. Peut-être nous invitaient-ils dans une bonne intention ; peut-être aussi était-ce pour nous dépouiller. Bref, nous demeurâmes où nous étions, et nous nous excusâmes en disant que nous ne pouvions manquer le grand marché annuel de Sidi-Hécham.
Mon compagnon a fait une nouvelle connaissance intéressante pour lui, celle d’un cheikh d’une tribu voisine de Meknès, exilé ici et qui compte naturellement parmi les mécontents du Maroc ; ils paraissent étudier de grandes combinaisons politiques, et Hadj Ali me déclare un jour, très sérieusement, qu’avec deux mille hommes de troupes algériennes bien armées et un million de francs il entreprendrait de se rendre maître d’un grand empire, complètement indépendant du sultan.
Depuis quelques jours nous avons eu du mauvais temps ; les vents d’équinoxe nous ont amené des pluies ; mais le 20 mars est encore une belle journée. Nos tentes sont toujours remplies de visiteurs, et Hadj Ali est devenu tout à coup ici un personnage très recherché ; il en est infiniment flatté, et cela ne peut qu’être utile à mes projets. Nos relations avec les meilleures classes de la ville sont devenues très bonnes, mais je demeure constamment dans la kasba, pour ne pas soulever une nouvelle explosion du fanatisme des couches inférieures du peuple.
Le 21 mars arrive déjà la réponse du caïd de Mtouga au sujet de l’escorte à me fournir pour le pays de Sidi-Hécham ; cette réponse est adressée au cadi de Taroudant. Il nous invite à prendre un repas dans la maison qu’il a en ville et nous y communique l’écrit du cheikh de Mtouga, assez favorable dans l’ensemble.
Ma présence à l’oued Sous avait été rapidement connue, et le secrétaire du sultan, dont j’ai parlé plusieurs fois, recevait souvent des lettres à ce sujet. D’un côté c’étaient des offres de la part des Howara, pour nous escorter, si l’on nous refusait cette protection à Taroudant ; et d’un autre côté, des lettres de gens indignés de ce que les autorités de la ville permissent à un Infidèle se loger dans ses murs.
On répondait à ces dernières que j’étais au service du sultan de Turquie, qu’en outre j’avais reçu pleine liberté d’action de la part de celui du Maroc, et qu’enfin je voyageais en compagnie d’un grand chérif, qui prenait la responsabilité de tout.
Ma visite chez le cadi eut pour résultat de nous faire envoyer par lui une petite mouna, consistant en deux pains de sucre et un peu de beurre. Je fus heureux de voir que cet homme influent, mais assez réservé et assez sombre d’allures, nous était gagné ; il pouvait certainement obtenir une escorte pour nous.
Le jour suivant, le cadi me demanda une copie du sauf-conduit du sultan et une attestation écrite par moi et prouvant qu’il m’avait fourni des hommes d’escorte jusqu’aux frontières de l’empire du Maroc. Je lui donnai la copie de la lettre du sultan, mais je ne pus me rendre à sa deuxième demande. Je me déclarai tout prêt à lui délivrer une attestation de ce genre dès que j’aurais atteint l’oued Raz, qui sépare le Maroc du pays de Sidi-Hécham. Le cadi finit par se rendre à mes raisons.
L’arrivée de mon escorte avait été plusieurs fois annoncée, et, en conséquence, le jour de mon départ fixé ; mais il survenait toujours de nouveaux embarras. Le 23 mars nous devions partir, mais l’escorte ne parut pas, et l’on me consola en promettant son arrivée pour le soir. Dans la soirée, tous les amis de Hadj Ali arrivèrent tout à coup et nous conseillèrent fortement de ne pas partir encore : la caravane qui allait au grand marché avait dû revenir sur ses pas, à cause du peu de sécurité des routes, et ne repartirait que le 27 mars. Hadj Ali était évidemment ravi de ce contretemps, car il avait trouvé là de bons amis avec lesquels il menait toute sorte d’affaires particulières.
Le 24 mars nous fîmes la connaissance d’un chérif du Tafilalet, qui était en voyage pour l’oued Noun. Il devait faire une grande partie de notre route et s’offrit à nous accompagner. J’en fus charmé, car c’était un homme tranquille mais résolu, qui pouvait nous rendre maint service : aussi acceptâmes-nous très volontiers ses offres. Il avait fait en onze jours, disait-il, le chemin du Tafilalet par l’oued Draa jusqu’à Taroudant. Par lui j’avais une occasion facile d’aller au Tafilalet, aussi étais-je résolu à en profiter si le voyage du pays de Sidi-Hécham à Timbouctou n’était pas possible. Peut-être le chérif se laisserait-il convaincre et consentirait-il à faire avec moi une plus grande partie du voyage, car il ne paraissait pas fort pressé d’aller à l’oued Noun.
Tandis que j’étais dans la kasba, à la table du chalif, qui m’avait invité, ainsi que Benitez (Hadj Ali était en ville, comme d’ordinaire), l’un de mes serviteurs, le jeune garçon berbère que nous n’avions engagé qu’à la kasba Mzougi, vola dans ma tente un petit sac d’argent, contenant à peu près 20 douros, et un revolver. C’était la première fois et, je dois en avertir le lecteur, aussi la dernière que je devais être directement volé par un Mahométan. On m’a extorqué des présents, on m’a pillé : mais je n’ai jamais revu un vol ordinaire. Ce jeune garçon avait libre accès dans ma tente, et pendant mon absence il profita de cette permission pour s’emparer de ces objets. Ce fut un vrai bonheur qu’il n’eût pas trouvé le sac contenant le reste de l’argent et dans lequel se trouvaient 300 ou 400 douros, toute ma fortune ; j’aurais été placé dans une situation désespérée. Un des serviteurs qui étaient dans la tente-cuisine me fit remarquer à mon retour que le jeune Berbère était resté un peu longtemps dans ma tente, et me pria d’examiner s’il n’y manquait rien. Je m’aperçus bientôt du vol.
Mes gens, et surtout Hadj Ali, étaient furieux de ce tour ; ils prirent leurs fusils, se précipitèrent dans la ville et y mirent tout en émoi, de sorte que pendant le reste de l’après-midi et durant la nuit une chasse en règle eut lieu pour trouver le Berbère : la population de Taroudant, si peu amicale qu’elle eût été avec moi au début, était révoltée d’une telle action ; aux yeux de ces gens-là, le vol est quelque chose d’extrêmement vil.
Malgré les recherches les plus sérieuses et les plus zélées, on ne put trouver ce garçon : il ne pouvait avoir quitté la ville, puisque les gardes des portes ne l’avaient point aperçu ; il ne l’aurait pas osé, dans la crainte des brigands. Évidemment il connaissait dans Taroudant quelqu’un qui le cachait ; c’était peut-être une femme qui l’avait engagé à ce vol.
Les deux jours suivants, le 25 et le 26 mars, se passèrent aux préparatifs du départ, qui devait définitivement avoir lieu le 27. J’avais encore loué un chameau jusqu’au pays de Sidi-Hécham, pour ne pas surcharger mes animaux, et contre la somme de 5 douros, prix assez considérable pour une aussi courte distance. J’écrivis un grand nombre de lettres, que je remis à un Juif sur le point de partir pour Mogador ; j’avais attendu en vain la caisse de provisions et de médicaments que j’avais commandée de Marrakech à Mogador.
Je pus ainsi quitter, après douze jours seulement de séjour, la ville où, à mon entrée, il semblait que mon voyage allait trouver sa fin. Taroudant a été visitée par un petit nombre d’Européens ; quelques-uns y ont été retenus presque prisonniers. Les circonstances peuvent y être devenues un peu plus favorables aujourd’hui, mais c’est toujours une entreprise qui comporte certains risques que de parcourir l’oued Sous. Je me suis séparé finalement en très bons termes des gens qui nous fréquentaient, mais on ne voyait que trop clairement, surtout chez les fonctionnaires, le chalif et le cadi, combien ma présence leur était importune. Evidemment il leur en coûtait des peines et de l’argent pour m’assurer une escorte sûre jusqu’au pays de Sidi-Hécham ; d’un autre côté, ils craignaient pour leur responsabilité, au cas où un malheur m’arriverait : ils seraient alors accusés de ne pas avoir fait leur devoir, comme le prescrivait la lettre du sultan. Je fus réellement heureux de quitter la ville le 27 mars, car Taroudant n’avait été ni plus ni moins qu’une prison pour moi, et une prison fort coûteuse : la nourriture de plusieurs serviteurs, ainsi que celle d’un certain nombre de chameaux, de chevaux, de mulets et d’ânes, revenant assez cher même dans ces pays.
La ville de Taroudant, à environ 88 kilomètres de la mer, occupe, d’après les renseignements publiés par Gatell, qui a aussi donné un plan de cette ville, une superficie d’environ 430000 mètres carrés, et est complètement entourée d’un mur solide, haut de 6 à 8 mètres et construit partie en pierre, partie en argile battue. A des intervalles de 60 à 100 mètres se trouvent des tours carrées massives, de sorte que dans un tel pays ces fortifications peuvent passer pour extraordinairement fortes ; d’ailleurs ces tours sont encore relativement en très bon état. Cinq portes conduisent dans la ville : Bab el-Kasba mène à la citadelle ; Bab el-Chamis, au nord, vers Marrakech ; Bab Oulad ben Nouna, vers le nord-ouest, à Mogador ; Bab Targount, vers Agadir (Santa Cruz) et dans le district des Chtouga ; et Bab Ezorgan, vers le sud.
La kasba, qui occupe l’angle nord-est de la ville et couvre environ 50000 mètres carrés, est séparée par un mur particulier de la véritable ville, où mène une autre porte. On trouve dans les cours intérieures quelques vieux canons ou mortiers, qui n’ont probablement jamais servi ; ils gisent là paisiblement depuis des siècles.
La moitié à peine de la ville est couverte de maisons, et, quand j’entrai dans Taroudant, j’eus à traverser, avant d’atteindre la kasba, un grand espace couvert de jardins d’oliviers. Les habitations, au nombre de 1300, dit-on, sont presque uniquement construites en argile battue et dans le style ordinaire du Maroc, c’est-à-dire avec toit plat et sans fenêtres ; les chambres n’ont d’autre ouverture que la porte qui conduit dans la cour ou sous une véranda. De nombreux foundaqs servent à loger les caravanes ; ils contiennent beaucoup de petites pièces, et celles qui sont réservées aux hommes diffèrent peu des écuries. Beaucoup ont un étage, que, dans ce cas, les hommes habitent, tandis que le rez-de-chaussée est destiné aux animaux et aux bagages. Les foundaqs sont affermés, et leurs titulaires ont à payer annuellement une petite somme au trésor, c’est-à-dire au représentant du sultan. Ce ne sont pas des auberges, car chacun apporte et prépare ses provisions ; l’un de ces caravansérails, le foundaq Essalah, sert de marché.
A Taroudant il y a trois mosquées, dont l’une se trouve dans la kasba. L’eau est tirée des puits, qui sont nombreux ; il n’y a pas de moulins, car la ville est loin de toute rivière. Les objets en cuir et en fer sont les articles d’industrie les plus importants ; jadis les objets en fer venant de Taroudant avaient surtout une grande renommée. Il y a dans le sud de la ville une grande fabrique de salpêtre, qui sert à faire de la poudre, que l’on produit en grandes quantités dans l’oued Sous ; le soufre vient d’Europe et est transporté de Mogador par des animaux de bât. Non loin de cette fabrique se trouve la mellah.
Gatell estimait de son temps les habitants à 8300 âmes, y compris les Juifs ; aujourd’hui ils ne sont pas plus nombreux. La ville produit une impression de vide et d’abandon, et ses rues, qui ne sont pas trop étroites, sont désertes.
Pendant mon séjour le sultan n’avait pas d’amil, mais seulement un chalif, qui habitait dans la kasba. Ce fonctionnaire ne possédait d’ailleurs aucune influence sur la ville ; c’était le cadi dont j’ai parlé plus haut qui conduisait toutes les affaires.
Les habitants, en général rudes et peu bienveillants envers les étrangers, ne reconnaissent que malgré eux l’autorité du sultan et se révoltent à toute occasion ; au Maroc on a souvent dit qu’il allait se rendre dans l’oued Sous avec une grande armée pour rétablir l’ordre. Lors de mon passage, un de ses secrétaires se trouvait là afin de se rendre compte de la situation de ce pays.
La position de Taroudant est très favorable, au milieu d’une plaine étendue et extrêmement fertile ; il est aisé de comprendre que jadis, quand un gouvernement bien établi et puissant dominait ici et quand l’oued Sous formait un petit pays indépendant, le commerce et l’industrie y aient été prospères, et que par suite les sciences aient pu aussi y être étudiées.
L’oued Sous est très bien cultivé et sillonné presque partout de canaux d’irrigation ; de cette façon on prend beaucoup d’eau aux rivières, et c’est ainsi qu’il y a de nombreux oueds desséchés. D’ordinaire la moisson se fait au mois d’avril. On voit çà et là de grands magasins appartenant à un village ou à un groupe de maisons. Il y a également de nombreux troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres. On n’y trouve pas de nomades et de douars ; tous les habitants sont sédentaires et se construisent de grandes et solides maisons. L’agriculture est pratiquée de la façon la plus primitive, comme il était de mode il y a des milliers d’années ; l’industrie est dans un état analogue, car on fabrique encore les mêmes couteaux, les mêmes poignards, les mêmes poires à poudre et les mêmes fusils que jadis. On s’entend à orner les fûts de fusil de magnifiques incrustations d’ivoire et d’argent, et l’on décore également leurs canons. Ceux du bourg de Titli passent pour les plus beaux. Au Maroc on ne fabrique plus qu’à Tétouan les belles et longues armes de ce genre.
Les objets caractéristiques de l’industrie du Sous sont les courts poignards recourbés, les goumiah, dont les fourreaux en bois sont garnis de laiton, de zinc ou d’argent sur lequel sont ciselées quelquefois de magnifiques arabesques. Maintenant les lames viennent souvent d’Angleterre et en portent les marques de fabrique. Ces poignards sont fabriqués en grande quantité, et il n’y a aucun homme qui ne porte une pareille arme, très incommode du reste, attachée à un épais cordon de soie ; les plus pauvres en ont dont les fourreaux sont tout en laiton ; la plupart sont incrustés d’argent sur une des faces ; ils sont rarement recouverts d’argent des deux côtés.
Malgré la richesse métallurgique du versant de l’Atlas, dans le Sous on fabrique extrêmement peu de métaux et presque tout le fer et le cuivre viennent d’Europe.
Le véritable oued Sous, dont l’oued Raz forme les limites vers le sud, aussi bien du côté du pays de Sidi-Hécham que vers l’oued Noun au sud-ouest, est habité surtout par deux grandes tribus : les Chtouga et les Howara. Les premières comprennent seize familles : el-Mesegouina, el-Ksima, oued Amira, Aït Bou Taïb, Aït Boukou, Aït Bou Lesa, Aït Yaza el-Garani, Ida Oulad Bouzea, Aït Lougan, Aït Mouça, Aït Amer, Aït Melek, Aït Adrim, Konza, Ida Garan. Les Howara se divisent en sept familles : Oulad Karroum, Oulad Taïsna, Oulad Saïd, Oulad Arrou, el-Kofaïfat, Oulad Chelouf, Aït Iquaz.
Aujourd’hui il n’est plus possible de distinguer nettement les Berbères des Arabes, car les deux races se sont mêlées. On peut dire en général que les Howara sont des Arabes, et les Chtouga des Chelouh, ainsi qu’il apparaît des noms des familles qui précèdent (oulad, « fils », se dit en berbère aït).
Le manque de tranquillité dont j’ai parlé déjà, l’anarchie, les combats perpétuels des tribus entre elles, généralement suite de vols et de pillages, empêchent ce pays de prospérer et d’occuper la situation qu’il mériterait par sa position favorable.
L’oued Sous, l’oued Noun et le pays de Sidi-Hécham sont également la patrie des nombreux jongleurs, charmeurs de serpents, danseurs, acrobates, etc., qui rôdent dans le Maroc et que l’on rencontre presque à chaque soko. Les prestidigitateurs font les tours connus en Europe et qui sont basés sur leur dextérité et sur l’entente avec un compère ; les jongleurs se servent d’ordinaire de grands fusils, de couteaux et de poignards. Les charmeurs de serpents, qui sont toujours, comme les autres, accompagnés de quelques tambours ou musiciens, emploient pour leurs représentations différentes sortes de serpents. Ils apprivoisent les inoffensifs Zamenis hippocrepis et les dressent à sauter en quelque sorte au son d’un instrument ; ils font aussi les mêmes tours d’adresse avec le serpent à lunettes (Cœlopeltis insignitus, Geoffr.) et même avec la dangereuse Vipera arietans, Merr. Ils excitent très violemment ces animaux avant la représentation et leur donnent à mordre un morceau d’étoffe de laine, de sorte qu’ils y laissent le venin qu’ils ont sécrété. Souvent aussi ces charmeurs transportent des boîtes qui contiennent des scorpions ; ils les renversent et rattrapent avec une extraordinaire dextérité ces animaux, qui sont très agiles.
Beaucoup des Arabes qui voyagent en Europe sont originaires de ces pays ; ils ont en quelque sorte pour patron le grand saint Sidi Mohammed ben Mouça, et, en faisant leurs exhibitions, ils prononcent fréquemment ce nom. Le peuple du Maroc voit toujours avec plaisir des représentations de ce genre et paye les artistes en leur jetant de la monnaie de cuivre (flous).
J’ai cité à diverses reprises les forêts d’argan, qui sont si caractéristiques pour le pays au sud de l’Atlas. En Allemagne on a très peu de renseignements sur cet arbre remarquable, de sorte que les plus importantes données, recueillies par le célèbre botaniste anglais Hooker dans son excellent Journal of a tour in Marocco and the Great Atlas (dont il n’existe aucune traduction allemande), peuvent être reproduites utilement ici.
L’arbre d’argan (Argania Sideroxylon, Sideroxylon spinosum, Rhamnus siculus, Rhamnus pentaphyllus, Elæodendron Argan) est considéré, avec raison, comme le végétal le plus intéressant du Maroc, car il est limité à ce pays, et appartient à une famille de plantes exclusivement tropicales ; il fournit aux habitants un précieux objet d’alimentation et donne un bois des plus durs et des plus solides. Les premières indications au sujet de cet arbre sont dues au célèbre voyageur Leo Africanus, qui visita le Maroc en 1510. Il rapporte que de ses noix les habitants expriment de l’huile, dont ils se servent aussi bien pour l’alimentation que pour l’éclairage.
L’argan croît volontiers sur les collines sablonneuses et atteint un âge avancé ; il en existe qui sont plusieurs fois séculaires et dont le fût a 26 pieds de tour : la formation des branches commence déjà à 3 pieds du sol. On plante souvent ces arbres en mettant des semences en terre, en les recouvrant d’un peu d’engrais et en les arrosant abondamment jusqu’à ce qu’ils commencent à pousser ; alors ils n’ont plus besoin d’autres soins.
Trois à cinq ans après, les argans portent des fruits, qui mûrissent de mai à août, suivant les localités. Leurs racines s’étendent au loin sous terre, et des rejetons apparaissent également dans leurs intervalles. Quand le fruit mûrit, on mène sous les arbres les troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres ; un homme frappe les branches avec un bâton et fait tomber les fruits, que les animaux mangent avidement. Le soir on les rentre et ils commencent à ruminer leur nourriture : pendant cette opération, les noix sont rejetées sans avoir traversé l’estomac : on les ramasse le lendemain. Elles sont alors bien séchées : puis on en ôte les écorces, qui sont recueillies pour servir plus tard à la nourriture des chameaux.
Le procédé pour l’extraction de l’huile est très simple : les noix sont cassées avec des pierres ; les amandes sont rôties dans un plat en terre, écrasées dans un moulin à bras et ensuite mises dans une poêle. On verse un peu d’eau sur la masse, qui est fortement pétrie avec les mains, jusqu’à ce que l’huile s’en sépare : on la laisse alors se reposer. On donne aux vaches laitières les tourteaux, qui contiennent encore assez d’huile.
La principale difficulté de cette préparation consiste à bien pétrir la masse d’amandes concassées, et à y ajouter la quantité convenable d’eau chaude. L’huile elle-même est limpide et de couleur brun clair, mais elle a un goût et une odeur de rance.
Quand on s’en sert pour la cuisine, sans autre préparation, elle a un goût piquant qui demeure longtemps au palais. La vapeur qui s’élève lorsqu’on y fait cuire quelque chose attaque les bronches et fait tousser.
Le premier botaniste qui cite l’arbre d’argan est Linné, qui le décrit dans son Hortus Cliffortianus (1737) sous le nom de Sideroxylon, d’après quelques exemplaires desséchés.
Le voyageur anglais Jackson, que j’ai souvent cité et qui a demeuré longtemps au Maroc, donne au sujet de cet arbre la courte notice qui suit : « Il y a beaucoup d’huile d’argan dans le Sous, où elle sert à faire cuire les poissons, ainsi qu’à l’éclairage. Quand on fait frire le poisson, on ajoute à l’huile un oignon coupé en morceaux et, dès qu’elle bout, un morceau de pain. Alors on la retire du feu, et, quand elle est refroidie, elle doit être passée ; sans cette précaution on s’imagine que l’huile donnerait la lèpre. »
L’étendue restreinte occupée par l’arbre d’argan est un phénomène très remarquable, car son genre est voisin du Sideroxylon (bois de fer), arbre fort répandu dans les deux hémisphères, sous les tropiques et en dehors de cette région. A Madère, à peu près sous la même latitude que l’argan, le bois de fer atteint sa limite septentrionale, et une espèce de ce genre, S. Mermulana, Lowe, y a été trouvée sur les rochers de l’intérieur de l’île. Ces genres de végétaux n’ont pas été rencontrés aux îles Canaries, mais ils sont représentés au Cap-Vert par une espèce de Sapota.
D’après cela, il semble que l’Argania et le Sideroxylon de Madère sont deux représentants isolés de la végétation tropicale ; et, en tenant compte de leur apparition l’un près de l’autre, à l’extrême ouest de l’Ancien Monde, ils constituent, au point de vue de la géographie botanique, des exemples d’un haut intérêt de parenté entre les flores de ces pays.
Le bois de l’argan est analogue, comme je l’ai dit, au bois de fer des tropiques et a une très grande dureté ; mais, dans son aspect général, l’arbre ressemble plus à l’olivier qu’au sideroxylon, et forme un représentant local du premier de ces végétaux.
Sa zone de production est limitée entre la rivière de Tensift et l’oued Sous ; quelques arbres isolés existent, dit-on, au nord du Tensift. Il ne s’étend guère vers l’intérieur qu’à 10 milles des côtes de l’Atlantique, et la longueur de la région où il apparaît est de deux ou trois degrés de latitude. En dehors de cet espace étroit, il ne s’en trouve aucun spécimen dans le reste du monde.
Les jeunes branches et les rejetons de l’argan sont couverts d’épines, et les feuilles ont la forme de celles de l’olivier ; mais leur vert est plus foncé, et la partie inférieure est un peu plus pâle. On ne rencontre jamais de troncs creux de cet arbre, car son bois est trop dur pour être attaqué par les insectes.
A Mogador on emploie, à cause de leur forte odeur, les branches sèches et les feuilles de l’argan afin de préserver des mites les étoffes de laine.
Si l’on exporte de l’huile d’argan, ce n’est certainement qu’en petites quantités, car elle ne peut servir en Europe que dans la parfumerie et non comme comestible, à cause de son goût prononcé.
Outre cet arbre d’argan, l’arar, arbre à sandaraque, Callitris quadrivalvis, Vent., qui fait partie des arbres à feuilles aciculaires, est également répandu au Maroc. On le trouve fréquemment dans les régions montagneuses de tout le nord de l’Afrique, mais surtout dans l’Atlas. C’est un bel arbre, très branchu, atteignant environ 6 mètres de hauteur et qui ressemble à l’arbre de vie (thuya). Il donne une résine, la sandaraque, qui sert à fabriquer du vernis et en outre à préparer des emplâtres, des onguents et des poudres odorantes. Son bois est très précieux à cause de sa longévité et de sa beauté : c’était le bois de cèdre des Romains. Cet arbre était déjà connu des anciens Grecs et il était estimé sous le nom de thuya ; le θυῖον de l’Odyssée était probablement l’arar des Marocains, que les Espagnols nomment alerce, La tige inférieure, la plus large, est particulièrement précieuse, et aujourd’hui son bois est encore envoyé d’Algérie en grande quantité à Paris, où l’on en fait de petits objets mobiliers.
Il était connu et hautement apprécié des Romains sous le nom de « bois de citronnier » ; souvent dans des descriptions d’installations luxueuses se trouve le surnom de citreus. On s’en servait de préférence pour la construction des temples, et ce fut un usage non seulement des Grecs et des Romains, mais encore plus tard des Arabes : on a reconnu que certaines parties en bois de la mosquée de Cordoue en sont construites. Pline s’étend déjà longuement au sujet de cet arbre, dont il dit que ses parties inférieures, celles cachées sous terre, sont les plus précieuses et qu’on en fait des tables de prix. Une industrie d’art particulière s’était développée sans doute à Rome pour ces tables de citronnier, car on y employait des noms spéciaux pour désigner les différentes formes de tables. Les plaques en bois d’un seul morceau, d’environ quatre pieds de large, atteignaient des prix énormes.
Au Maroc ce bois magnifique, qui pourrait être si utile, n’est employé en ce moment que pour la construction et le chauffage ; sa résine, la sandaraque, est exportée par Mogador.
Parmi les autres arbres utiles du Maroc, Hooker signale l’arbre à gomme ammoniaque, celui de la gomme arabique et l’euphorbe.
La plante qui donne au Maroc la gomme ammoniaque ne doit pas être confondue avec celle de Perse. Dans ce dernier pays, c’est une ombellifère, la Dorema, dont on tire la résine jaune, à odeur prononcée et à goût repoussant. Au Maroc on n’est pas encore d’accord au sujet de l’arbre qui fournit le faschook. Jackson en donne une description, d’après laquelle des botanistes de nos jours ont voulu reconnaître un Elæoselinum, Hooker lui-même a cherché inutilement à se renseigner à cet égard. Jackson prétend que cet arbre croît dans les plaines de l’intérieur, surtout au nord de la ville de Maroc. Partout où il pousse, aucun animal, à l’exception du vautour, ne peut, dit-on, exister. Il est attaqué par un insecte, qui, d’après la description de Jackson, ressemble à un Bombylius, et la résine coule aux endroits attaqués. L’Ammiacum était déjà connu des anciens ; ils prétendaient qu’il provenait de la Libye ou de la Cyrénaïque et qu’on le préparait dans le temple d’Ammon.
Les Maures emploient le faschook comme dépilatoire et comme remède dans les maladies de peau ; une petite quantité est exportée de Marzagan par Gibraltar et Alexandrie en Orient.
La gomme arabique vient au Maroc d’un acacia qui occupe la limite nord de la zone d’extension du genre acacia, très répandu en Afrique. D’après Hooker, c’est un arbuste épineux, fréquent dans le sud et l’ouest du Maroc. La gomme est recueillie surtout dans le pays de Demnet et portée de là à Mogador. Du reste il paraît que différents arbres ou arbustes produisent la gomme, car Jackson décrit un arbre élevé comme en donnant ; en outre il arrive au Maroc beaucoup de gomme du désert ; celle-ci vient de l’Acacia arabica, tandis que le produit de l’Acacia gummifera est de meilleure qualité.
L’euphorbe, fort vénéneux, est le suc desséché de l’Euphorbia resinifera, qui existe dans l’intérieur du Maroc ; il est de couleur jaune, produit au goût une sensation de vive brûlure, cause de forts éternuements et de violentes inflammations, et sert de vésicatoire.
Jackson donne déjà une description de cette plante, qui a de nombreuses épines, s’attachant à tous les objets. Son suc coule d’incisions faites avec un couteau ; en septembre il cesse de couler et se dessèche. On dit que ce végétal ne fournit abondamment de suc que tous les quatre ans ; les gens qui le recueillent doivent couvrir leur bouche et leur nez, pour ne pas être sujets à de violents éternuements.
Les anciens connaissaient déjà l’euphorbe comme plante médicinale et savaient qu’elle vient de l’Atlas. On dit qu’elle fut nommée ainsi du nom d’Euphorbus, médecin du savant roi Juba II, de Mauritanie.
La présence d’euphorbiacées tropicales au Maroc est une curiosité botanique, ainsi que la diffusion de l’argan. De même que ce dernier arbre a ses plus proches congénères à Madère, de même les euphorbiacées marocaines ont des végétaux connexes aux Canaries.
En ce moment, au Maroc, l’usage et l’exportation de l’euphorbe ont presque complètement cessé ; on dit qu’il n’est plus employé que dans la médecine vétérinaire et dans la fabrication d’une couleur destinée à la conservation du bois des navires.
VOYAGE AU PAYS DE SIDI-HÉCHAM.
Soko Tleza. — Rivière de Sous. — Forêt d’argans. — Ida Menon. — Les Chtouga. — La caravane de Taroudant. — L’oued Raz. — Passage difficile. — Ponts romains. — Le pays de Sidi-Hécham. — Zaouia Sidi-Mouhamed-ben-Mouça. — Ilerh. — Le cheikh Dachman. — Sidi Housséin. — Achats de chameaux. — Négociations. — Départ de quelques serviteurs. — Renvoi de mes présents. — Lettres. — Permission de départ. — La tribu des Tazzeroult. — Mougar. — L’oued Noun. — Ogoulmim. — Mackenzie. — Intrigues du sultan. — Les Juifs. — Côte dangereuse. — Agadir (Santa Cruz). — Santa Cruz de Marpequeña.
Il était près de neuf heures du matin quand, le 27 mars, nous quittâmes les murs peu hospitaliers de Taroudant, pour nous diriger plus au sud vers des pays qui n’avaient jamais été, ou n’avaient que très rarement été visités par des Européens.
Comme ce sont précisément les environs immédiats de Taroudant qui sont les moins sûrs, le chalif de la citadelle et le chérif Mouley Ali, en même temps qu’une escorte de vingt cavaliers armés jusqu’aux dents, nous accompagnèrent à une certaine distance : c’était une véritable expédition.
Pendant deux heures le chemin suit une direction nettement indiquée vers l’ouest jusqu’au Soko Tleza (Marché du Mardi), situé chez les Oulad Sed, famille de la tribu des Howara. C’est là que nous quitte l’escorte de Taroudant et qu’elle nous remet aux mains d’une petite troupe de Howara qui doivent nous faire traverser les régions dangereuses.
Comme je l’ai dit, il avait été décidé à l’origine que je me réunirais aux marchands de Taroudant, qui voulaient quitter la ville le 27 mars. Mais, finalement, ils se refusèrent à voyager en compagnie d’un Chrétien vers un marché tenu dans une grande et célèbre zaouia. Les autorités de Taroudant durent faire avec quelques cheikhs des Howara un compromis d’après lequel ils me laisseraient passer dans leur pays sans m’inquiéter. Il fut alors convenu que je ne prendrais pas la route principale, mais que je suivrais plutôt les sentiers latéraux des forêts d’argans, pour arriver ainsi sur le territoire de la tribu des Chtouga, dont le cheikh, Sidi Ibrahim, avait fait précisément connaissance avec nous, en descendant de la passe de Bibaouan vers Emnislah.
La région traversée de Taroudant au Soko Tleza était du reste bien cultivée ; les champs d’orge et les jardins d’oliviers sont séparés par des haies, et de nombreux canaux artificiels arrosent le pays.
La troupe de cavaliers à laquelle nous étions confiés était composée elle-même de coupeurs de route, qui connaissaient fort bien tous les coupe-gorge et savaient les éviter ; c’étaient des gaillards à la mine farouche, qui avaient un aspect fort rébarbatif dans leur costume fantastique et avec les grands fusils, les sabres, les poignards, les poires à poudre, etc. dont ils étaient munis.
Le chemin suit pendant un instant la direction du sud ; nous passons le petit oued Djitarin, un peu en amont de son confluent avec l’oued Sous, et nous arrivons bientôt à ce dernier. La véritable vallée est très large, mais peu profonde, car les berges sont peu élevées ; la plus grande partie du lit est complètement remplie de sable fin, et la rivière elle-même consiste, au moment où nous la passons, en un ruisseau large de dix à douze pieds à peine et d’un à deux pieds de profondeur. Je m’attendais à voir un fleuve important, et je ne trouve que ce mince filet d’eau courante. Du reste l’oued Sous, me dit-on, a toute l’année un peu d’eau ; il n’en vient jamais beaucoup dans sa partie inférieure, parce qu’en amont la culture en absorbe une trop grande quantité.
Nous n’eûmes donc pas la plus petite difficulté à franchir cette rivière ; mais nous fûmes surpris à ce moment par une averse subite, qui nous mouilla complètement ; en outre il soufflait un violent vent d’ouest qui remontait la vallée et nous fouettait la figure de nuages de sable fin extrêmement gênants.
Arrivés à l’autre bord, nous suivîmes pendant quelque temps une direction ouest ; nous tournâmes ensuite au sud dans une grande forêt d’argans, qu’il est aussi extrêmement dangereux de traverser. Nous ne prenions pas la route principale qui coupe cette forêt, mais nous passions un peu plus à l’ouest ; mon escorte me dit plus tard qu’une centaine de brigands nous avaient attendus sur la route. Je ne sais si ce récit est vrai, ou s’il était combiné en vue d’un présent ; en tout cas il est vraisemblable, et cette circonstance, que nous avons fait un voyage dangereux sans qu’il nous arrivât rien, montre seulement que nous avons été très habilement conduits sur des routes latérales. Ce fut encore une marche désagréable : il fallut être toujours prêt à faire le coup de feu et voir l’escorte fouiller toujours les buissons des deux côtés du chemin, avant que nous avancions.
A partir de la rive gauche, le pays appartient aux Oulad Hafeia (également Howara), qui ont de nombreuses métairies, de petits villages et même un bourg plus considérable, Géroum.
Après avoir dépassé la forêt et ces tribus, nous fûmes abandonnés de nouveau par notre escorte, et deux hommes des Oulad Saïd-er-Roumla, dont le territoire commençait là, nous prirent sous leur protection. Nous avions évidemment échappé de nouveau à un grand danger. Les deux cavaliers nous conduisirent dans le voisinage d’un groupe de maisons isolées, et l’on nous y indiqua une demeure, où nous pûmes passer la nuit complètement en sûreté. La maison appartenait à un parent du chalif de Taroudant, qui avait, à ce qu’il parut, préparé tout l’arrangement de notre marche, très bien combinée par lui. Nous avions atteint notre bivouac dès cinq heures, après une marche plus émouvante que fatigante.
Le 28 mars nous eûmes encore à faire une longue marche, de sept heures du matin à huit heures du soir, à travers un pays très peu sûr et par un temps froid et pluvieux ; le soir précédent j’avais eu un accès de fièvre à la suite d’un refroidissement au passage de l’oued Sous.
Nous chevauchâmes d’abord vers l’ouest jusqu’au bourg Ida Menon, généralement à travers des champs cultivés et clos de haies, puis dans quelques parcelles de forêts d’argans. Notre escorte nous quitta là, car le terrain des Howara s’y arrêtait : celui qui est situé au sud et à l’ouest appartient à la tribu des Chtouga, que j’ai déjà nommée plusieurs fois. Nous y fûmes reçus par quelques hommes de cette tribu, qui nous conduisirent d’abord vers le sud-ouest, par une grande forêt d’argans ; nous dépassâmes ensuite une chaîne de collines calcaires, pour arriver dans une large vallée extrêmement jolie et couverte de nombreux hameaux et villages ; ce pays porte le nom de Konga. Puis nous marchâmes de nouveau par un terrain montagneux en inclinant davantage vers l’ouest. En quittant ces montagnes et en pénétrant dans une plaine par un point nommé Ida Angueran, nous rencontrâmes la caravane de Taroudant, qui n’avait pas souffert ma présence au milieu d’elle et qui avait suivi la route ordinaire.
Nous continuons alors vers le sud, parallèlement au versant ouest des montagnes ; à droite, bien au loin, nous apercevons encore une fois les flots bleus de l’océan Atlantique, que nous ne devons plus revoir de longtemps. Nous faisons halte près d’un groupe de métairies et de hameaux qui porte le nom d’Ida Boussian, et nous y sommes reçus amicalement par les Chelouh de la tribu des Chtouga, qui y habitent. Nous y passons la nuit fort tranquillement, après avoir laissé encore derrière nous une partie très dangereuse de notre itinéraire, et nous trouvant à un seul jour de marche du pays de Sidi-Hécham.
Le 29 mars nous réservait une très longue et très rude chevauchée, de sept heures du matin à huit heures du soir. Nous avions quitté définitivement le sol marocain, et nous nous trouvions déjà sur les frontières du territoire de Sidi-Hécham, c’est-à-dire relativement en sûreté, ainsi que je le croyais tout d’abord.
La direction que nous avions prise était en général vers le sud-ouest. Nous dépassâmes une suite de contrées bien peuplées, avec de nombreux villages, comme Aït-Ouadrim, Aït-Midik, où se trouve la zaouia Sidi-Saïd-ben-Meza, Aït-Lougan avec un marché. Nous franchîmes alors l’oued Bogara, puis une forêt d’argans située plus au sud. Enfin, à la tombée de la nuit, nous arrivions sur l’oued Raz, qui forme la limite conventionnelle entre l’empire du Maroc et le sud.
La vallée de cet oued Raz est couverte d’une végétation magnifique, comme je n’en avais jamais vu auparavant et qui rappelait la vigueur de la végétation tropicale. Il doit y avoir ici des circonstances locales particulièrement favorables, pour qu’un ensemble de plantes aussi belles s’y produise ; nulle part au Maroc je ne vis une telle profusion de gazon et d’herbes vigoureuses, de fleurs richement colorées, de palmiers élancés et d’arbustes de toute espèce ; ce développement local de la végétation doit avoir son origine dans la richesse aquatique du pays. Des montagnes boisées qui l’entourent sortent une foule de sources ; la pluie paraît tomber ici avec régularité et en abondance ; ce sont ces deux causes qui donnent naissance à ce vigoureux petit monde végétal.
Le passage du fleuve, large et très profond, dont le lit était entièrement rempli à la suite des pluies, offrit beaucoup de difficultés. Il faisait déjà sombre lorsque nous arrivâmes sur la rive droite, et j’aurais préféré y dresser nos tentes. Mais mon escorte insista, et avec raison, pour traverser le fleuve immédiatement : il était encore en crue, et nous pouvions être forcés d’attendre plusieurs jours que l’eau se fût un peu retirée.
Il fallut alors débarrasser nos animaux de bât de leurs paquetages, qui furent transportés sur l’autre bord, pièce par pièce, par mes gens, fort bons nageurs. Cette opération entraîna nécessairement l’immersion partielle de nos marchandises : enfin, les animaux, déchargés, furent poussés dans l’eau rapide. Les chevaux, les mulets et les ânes s’y prêtèrent assez bien, mais les chameaux s’y opposèrent. Enfin, après plusieurs heures de travail, sous un ciel couvert et par une obscurité complète, nous réussîmes à transporter le tout sur l’autre rive. Comme le terrain était défavorable, il fallut recharger nos animaux et marcher encore une demi-heure dans les terres, avant de trouver un point élevé assez sec pour qu’on y pût dresser les tentes. Il était assez tard lorsque, après cette journée de marche fatigante, nous pûmes prendre notre souper, qui consistait simplement en couscous.
Toute la région est inhabitée, évidemment à cause de son peu de sécurité, car c’est la zone frontière de deux peuples qui ne s’entendent pas bien. Mais je n’avais jamais vu de pays plus beau et plus fertile, et je ne comprends pas pourquoi les Chelouh n’émigrent pas ici plutôt que de demeurer dans leurs montagnes rocheuses et stériles, où ils ont tant de peine à cultiver un peu d’orge.
L’endroit où nous traversâmes l’oued Raz est déjà assez élevé, car il a plus de 100 mètres d’altitude, de sorte que la pente est très forte jusqu’à l’embouchure, très voisine. En général, le pays s’élève peu à peu depuis l’oued Sous ; Taroudant n’a que 100 mètres environ d’altitude (l’oued Sous lui-même n’en a que 50) ; puis la hauteur augmente, et, à la frontière sud du Maroc, le plateau traversé par le fleuve a déjà plus de 300 mètres.
Il se pourrait que l’oued Raz fût le plus abondant de tous les cours d’eau au sud de l’Atlas. En effet, si tous les autres ont des lits beaucoup plus larges, ils roulent une quantité d’eau incomparablement moindre.
Le 30 mars, une nouvelle et longue marche nous conduisit dans la capitale du petit État indépendant désigné d’ordinaire sur les cartes sous le nom de pays de Sidi-Hécham. Nous entrâmes dans la petite ville d’Ilerh sous une pluie battante, complètement mouillés et par une obscurité profonde.
Le chemin partant de notre bivouac précédent nous avait fait suivre un instant la rivière en aval, jusqu’aux restes d’un pont en maçonnerie attribué aux Romains, probablement à bon droit. Les Marocains, qui en ont fort peu dans leur pays, auraient eu peine à exécuter quelque chose de semblable dans ce pays éloigné ; les anciens souverains du royaume de Sidi-Hécham, ou de l’oued Noun voisin, n’ont jamais dû également élever ces ponts, attendu qu’il en serait fait mention dans les traditions du peuple, qui les attribue aux Roumis. Cette rivière doit donc avoir eu depuis très longtemps une plus grande importance que l’oued Sous, ou même que l’oued Draa, puisqu’on avait jugé nécessaire d’y construire des ponts en maçonnerie.
Evidemment une route très fréquentée conduisait d’ici vers le sud ; on peut déduire son tracé des localités jadis fondées par les Romains à partir du nord du Maroc, en passant par Kasr er-Roumi, que j’ai déjà citée dans l’Atlas, par les ruines de l’ancienne ville romaine de Gada, près de Taroudant, par les ponts de même origine jetés sur l’oued Raz, jusqu’à quelques restes de constructions, situés sur une montagne voisine de Tizgui, à proximité de la lisière nord du Sahara, que nous devions voir plus tard en passant et que l’on croit être d’origine romaine. Il est difficile d’attribuer à toutes ces ruines, situées sur une seule et même route commerciale, une origine portugaise ou plus récente.