[53] On appelle villa toute ville qui n’a pas de congrès, auquel cas elle a droit au nom de ciudad (cité).

L’origine de cette foire fut d’abord toute religieuse. Notre-Dame de Saint-Jean des Lacs était en grande renommée pour les miracles de toute espèce qu’elle opérait, soit pour la guérison des infirmités les plus incurables, soit pour l’apaisement des consciences les plus désespérées. Un pèlerinage à San-Juan, accompagné de riches offrandes, ne suffisait pas, dans le dernier cas, pour obtenir le résultat désiré. Le pénitent devait en outre descendre à genoux la côte rapide qui mène à la place, traverser celle-ci, monter les douze degrés de la cathédrale ; là, il attendait sur le parvis, les genoux en sang, que le prêtre reçût l’offrande et lui donnât l’absolution. Aujourd’hui, bien que le caractère religieux de cette foire se soit en partie effacé, on voit encore plusieurs fois par jour des malheureux acheter ainsi le pardon des crimes dont ils sont souillés. Cette pénitence doit, comme on le comprend sans peine, rendre à la longue la conscience aussi calleuse que les genoux. Cela n’empêche pas la population mexicaine de témoigner un vif intérêt à ceux qui se l’imposent, et d’étendre sur le passage des pénitents des tapis, des manteaux et des sarapes.

Comment, à la longue, le pèlerinage de San-Juan se transforma en foire, c’est ce qu’il est facile d’expliquer. Les marchands ne tardèrent pas à venir exploiter les pénitents, dont le nombre était grand ; les joueurs vinrent exploiter les marchands ; les pauvres Indiens vinrent faire bénir à San-Juan leurs poules, leurs ânes et leurs chiens. Les voleurs vinrent mettre à contribution à leur tour les pénitents, les marchands, les joueurs, les Indiens, et une nuée de courtisanes s’abattit comme des sauterelles dévorantes sur cette mêlée de dupes et de fripons. Telle fut l’origine de la foire actuelle. C’est parmi ce ramassis de gens sans aveu, de filles perdues, de joueurs, de voleurs, que se débattent des affaires immenses ; et tel est le danger permanent de ce rassemblement, que les négociants ne traitent, littéralement parlant, que le pistolet ou le sabre d’une main et la marchandise de l’autre. Les environs de la ville, battus en tous sens par des hordes errantes de rateros[54] et de salteadores, n’offrent pas plus de sécurité que l’intérieur : malheur aux petits marchands, aux pèlerins isolés que leur mauvaise étoile livre sans armes à ces chacals affamés ! Le soir, quand l’oracion a sonné, on barricade soigneusement les boutiques, et, tandis que les marchands calculent leur recette, la ville reste livrée aux joueurs, aux courtisanes et aux voleurs que, dans ce pays fanatique, le sacrilége même n’arrête pas.

[54] Voleurs en petit, voleurs à pied, l’opposé de salteadores.

Telle était la ville où une singulière mésaventure survenue à mon compagnon de voyage allait me forcer de prolonger mon séjour. J’ai dit que le Parisien, après avoir longtemps mené par goût la vie du marchand nomade, était devenu le chargé d’affaires d’une grande maison de commerce. Malheureusement M. D… n’avait pas encore eu le temps de se familiariser avec son nouveau rôle, et il apportait avec lui à San-Juan une cargaison de menues marchandises dont il espérait se défaire avantageusement. Il n’avait jamais visité certains États du Mexique où, malgré les efforts de la diplomatie européenne, la vente en détail est interdite aux étrangers ; il ignorait qu’à San-Juan cette loi vexatoire fût en vigueur. Agissant en conséquence, il eut bientôt placé à très-bon prix une partie de ses marchandises de détail. Quand il me fit part du résultat de ses premières opérations, je l’avertis du danger qu’il courait en les prolongeant. Déjà il était trop tard. Une dénonciation avait été portée contre M. D… La justice espagnole, avec une célérité digne des cadis d’Orient, condamna le pauvre négociant, sans même l’entendre, à la confiscation de tous les intérêts qu’il avait en main, à dix-huit mois de travaux forcés à la Laguna de Chapala, et un mandat d’amener fut immédiatement lancé contre le délinquant.

En présence de cet arrêt que l’exécution devait suivre de près, le mieux à faire était de soustraire d’abord à la rapacité de la justice tout ce qui pouvait être saisi, puis de s’assurer une espèce d’habeas corpus ou sauf-conduit personnel. Je me mis à la disposition de M. D… pour lui aplanir les démarches que nécessitait sa position critique. Mon compagnon avait expédié à l’assesseur de la Barca, petite ville à quarante lieues de San-Juan, un exprès sur le meilleur de nos deux chevaux pour solliciter le sauf-conduit indispensable. La liberté, la fortune de M. D…, dépendaient de la fidélité du messager. Chaque jour, j’allais moi-même sur la route attendre le retour de l’envoyé. Enfin il arriva, et me remit le sauf-conduit ; mais, par une fatalité singulière, le jour même où je revenais à San-Juan porteur de cette bonne nouvelle, M. D… avait été incarcéré : le sauf-conduit était arrivé une heure trop tard. Je dus donc m’adresser à l’alcade de San-Juan pour réclamer la mise en liberté de mon compatriote.

J’avais déjà plusieurs fois eu affaire aux alcades du Mexique, et chaque fois aussi l’imprévu de leurs décisions, la naïveté de leurs arrêts, la bonhomie de leurs injustices, avaient été pour moi de nouveaux sujets de surprise. J’avoue cependant qu’en me dirigeant vers la demeure de l’alcade de San-Juan, je ne m’attendais guère aux nouvelles révélations que cette entrevue allait me procurer sur les mœurs mexicaines.

Au moment où j’étais introduit dans le hangar qui servait de salle d’audience, un visiteur causait déjà avec l’alcade. Nonchalamment étendu sur une butaca[55], ce visiteur portait dans toute sa splendeur le pittoresque et riche costume mexicain[56] ; l’or, le velours, la soie, s’étalaient à profusion sur ses vêtements ; ses bottes de cheval, brodées, valaient certainement plus de quatre cents francs, et le reste était à l’avenant. On comprendra ma surprise quand je reconnus dans ce personnage si magnifiquement équipé le proscrit mystérieux des savanes de Tubac. Mon premier mouvement fut de laisser échapper une exclamation d’étonnement ; je me retins, et j’attendis, à tout hasard, que le bandit voulût bien me reconnaître lui-même ; mais, comme la mienne, sa figure resta impassible. L’alcade et lui fumaient une cigarette ; il y avait entre eux une intimité évidente. Seulement l’alcade, sans doute par déférence pour son hôte, était assis sur un simple tabouret en roseaux.

[55] Fauteuil de cuir à bascule.

[56] Le costume mexicain complet, harnachement de cheval compris, vaut dix ou quinze mille francs.

— Seigneur alcade, lui dis-je, j’ai l’honneur de baiser les mains de votre seigneurie et de vous prier de prendre connaissance de ce papier ; mais peut-être, malgré l’urgence de l’affaire qui m’amène, suis-je importun dans ce moment ?

— Nullement, me dit l’alcade en tendant la main ; ce cavalier et moi n’étions occupés qu’à causer d’amitié.

L’alcade parcourut des yeux le sauf-conduit que je lui avais présenté, et me le rendit au bout de quelques minutes, en me disant :

— J’en suis fâché, mais vous venez trop tard ; le cavalier dont le nom est mentionné dans cet écrit est déjà en prison.

— Je le sais, lui dis-je, mais c’est à tort.

— Et depuis quand la justice se trompe-t-elle ? reprit l’alcade d’un ton solennel.

Je me complus, dans ma réponse, à reconnaître l’infaillibilité de la justice mexicaine, et j’insistai pour obtenir l’élargissement de M. D…

— C’est impossible, reprit obstinément le magistrat ; suivez bien mon raisonnement : ce sauf-conduit est postérieur en date à l’arrestation de votre compatriote, donc ce dernier est légalement incarcéré, et, malgré votre désir, je ne puis maintenant vous mettre à sa place. Tout ce que je puis faire pour vous, c’est de vous envoyer le rejoindre.

Je m’évertuais à faire comprendre à l’alcade le but de ma démarche, quand le personnage aux galons d’or intervint officieusement.

— Seigneur alcade, dit-il, vous vous méprenez sur l’intention de ce cavalier : son désir est de délivrer son compatriote, mais non de se faire mettre en prison à sa place ou de l’y aller rejoindre. C’est encore une méprise de vos alguazils que vous devriez casser aux gages.

— Il faudrait d’abord les leur payer, grommela l’alcade. Je puis faire mettre les gens en prison, mais je ne puis en faire sortir personne. Quant à mes alguazils, je leur ai donné carte blanche pour emprisonner ceux qui leur paraîtraient suspects, et, à une piastre par tête, que le prisonnier paye, bien entendu, leurs profits sont assez beaux pendant la durée de la foire. Ce moyen de les payer est de mon invention, ajouta glorieusement l’alcade.

La figure du proscrit parut se rembrunir.

— Ah ! ce moyen est de votre invention, dit-il ; alors je ne m’étonne plus si, dans leur ardeur, ils ont arrêté le Zurdo[57] et le Santucho[58] pendant qu’ils accomplissaient leurs dévotions.

[57] Le gaucher.

[58] L’hypocrite.

— Quoi ! balbutia l’alcade interdit, ces deux personnages sont de votre… connaissance ?

— Oui, et c’était d’eux que je venais vous parler quand ce cavalier, dit-il en me désignant, est arrivé. Puis-je savoir le délit dont ils se sont rendus coupables ?

— Je serais embarrassé, dit l’alcade qui semblait chercher à se justifier, de préciser les faits ; mais de pareils drôles…

— Eh bien ! alors ? interrompit le proscrit en regardant l’alcade avec un froid sourire qui parut le glacer.

— Eh bien ! mes alguazils ont pensé judicieusement que deux hommes qui descendaient tous les jours la côte de San-Juan à genoux ne pouvaient être que des gens souillés de crimes ; c’est dans cette conviction qu’ils les ont arrêtés.

— Pour gagner deux piastres. Eh bien ! seigneur alcade, le Zurdo et le Santucho sont blancs comme neige.

— Au fait, dit l’alcade, qui semblait n’avoir discuté que pour la forme, nous sommes dans une ville célèbre par ses miracles.

— Le premier, reprit le salteador, a déjà depuis longtemps fait toutes les pénitences nécessaires pour son arriéré, et ses promenades à genoux n’avaient pour but que de le mettre un peu en avance. Quant au Santucho, c’est une spéculation lucrative pour lui d’expier les péchés des autres, ce qui fait qu’il a beaucoup de besogne. Vous trouverez bon, j’espère, que je prenne les mesures nécessaires pour faire mettre en liberté deux pénitents aussi recommandables.

— Certainement ! s’écria l’alcade ; je l’aurai même pour très-agréable.

— Quant à vous, seigneur cavalier, reprit le proscrit, si vous voulez bien recourir à ma protection, je pourrai faire aussi quelque chose pour votre compatriote.

Converti par l’exemple de l’alcade, je crus devoir répondre à cette offre par une courtoise inclination de tête.

— A une condition cependant ; cet élargissement vous coûtera cent piastres. C’est à prendre ou à laisser, vous y réfléchirez. C’est le prix d’un voyage vers l’assesseur ; si ce prix vous convient, vous n’aurez qu’à venir me trouver ce soir à dix heures pour me donner votre réponse.

Je ne crus pas devoir accepter tout de suite, et je promis à mon redoutable protecteur de l’aller trouver à l’adresse qu’il m’indiqua, si je me décidais à faire ce sacrifice. Le proscrit se retira presque aussitôt.

— C’est un grand seigneur ? demandai-je alors à l’alcade, espérant obtenir quelques renseignements sur la position nouvelle du fugitif de Tubac.

— C’est un marchand de bestiaux, reprit l’alcade à haute voix. Puis, au bout de quelques minutes de silence :

— C’est un chef de bande par occasion, reprit-il à voix basse.

— Un chef de bande de quoi ?

— Eh ! caramba ! de voleurs de grand chemin. Je vous dis cela parce que vous le saurez ce soir et qu’il n’y a pas d’indiscrétion, sans quoi je pourrais perdre la bienveillance qu’il m’a toujours témoignée ; car, ainsi que vous l’avez vu, il veut bien me traiter comme son égal.

— C’est beaucoup d’honneur pour vous, seigneur alcade !

Je considérais avec un étonnement qui approchait de la stupéfaction ce magistrat, qui semblait se faire un mérite de la bienveillance d’un brigand. Dans l’état d’impuissance où se trouve la justice au Mexique, une pareille anomalie n’est cependant que trop fréquente. Un plus long entretien était inutile ; le juge ne pouvait rien, le brigand pouvait tout. Je me retirai et saluai courtoisement l’alcade, que je n’avais pas trouvé moins piquant que ses autres collègues de ma connaissance.

Revenu à mon hôtellerie, je reçus un message que M. D… me faisait parvenir du fond de sa prison. Mon pauvre compagnon me parlait d’offres mystérieuses qui lui avaient été faites ; on avait promis de le mettre en liberté moyennant cent piastres. Je reconnus l’intervention du protecteur de l’Alcade, et, déterminé à accepter ses propositions dans l’intérêt même du prisonnier, je résolus d’aller le voir sur-le-champ. L’oraison venait de sonner, et la nuit était close quand je traversai la grande place pour me rendre à l’endroit que m’avait indiqué le prétendu marchand de bestiaux. C’était sur une des hauteurs qui dominent la ville, près de la cathédrale, que le salteador avait dressé sa tente. J’étais bien armé, et la distance à parcourir n’était pas très-grande. Je laissai bientôt derrière moi la foule bruyante des promeneurs, et je gravis la colline, dont le sommet était couronné de feux de distance en distance. J’arrivai bientôt à la tente qu’on m’avait désignée, et qu’une longue banderole blanche qui flottait au-dessus faisait aisément reconnaître. Une multitude d’autres baraques étaient groupées autour de cette tente ; des recuas[59] de mules disséminées dans les espèces de rues formées par les tentes ou les baraques, de longues rangées d’arparejos de bêtes de somme, indiquaient des campements de muletiers. Des cuisines en plein vent, des établissements de jeux à ciel ouvert, attiraient l’excédant de la sauvage population qui se pressait sur la place, et on trouvait dans cet endroit, répétés en petit, les curieux tableaux que présentait la ville même de San-Juan.

[59] Terme employé par les muletiers pour désigner une troupe de mules.

A mes pieds, sous un dôme de fumée dont les tourbillons montaient jusqu’à moi, une ville nouvelle semblait s’élever dans l’ancienne ville, composée de baraques de bois, de tentes de feuillage ou de toile parées de couvertures aux couleurs éclatantes. A travers les trouées que le vent ouvrait dans ce dais de vapeurs fuligineuses, je voyais flotter les larges banderoles des pavillons de jeux avec leurs inscriptions en grandes lettres blanches : Aqui hay partida. Ces demeures mobiles s’élevaient pressées comme les tentes d’un camp. Tous les fruits des tropiques, amoncelés en pyramides, étaient réunis dans certains endroits pour tenter la sensualité des promeneurs. A côté de ces pyramides multicolores, des raves gigantesques artistement taillées en bouquets, en soleils, en panaches, s’épanouissaient au-dessus de poêles où des ragoûts sans nom cuisaient dans une graisse sifflante.

Dans les espaces ménagés pour la circulation, circulaient, fièrement drapés de leurs haillons, les léperos, ces lazzaroni mexicains, dont la vie se passe à voler, à jouer, à manier alternativement la mandoline et le couteau. Les uns, assis en rond autour d’une couverture étendue par terre, essayaient les chances du monte sous l’œil d’un banquier balafré, prêts à en appeler au couteau de l’opiniâtreté d’une veine contraire ; les autres se pressaient à l’entrée des baraques privilégiées, où le tintement de l’or se mêlait au bruit d’un orchestre discordant. Les manteaux galonnés des rancheros se croisaient avec les couvertures déchirées, les souquenilles bariolées des muletiers, et des groupes d’Indiens à demi nus erraient silencieusement au milieu de cette foule tumultueuse. Plus loin, dans les rues plus obscures où les clartés des brasiers venaient mourir, luisaient dans l’ombre l’or, les paillettes et la soie des courtisanes, tandis qu’à quelques pas d’elles, étincelaient les lames nues des protecteurs payés de ces faciles amours. Enfin, dans les rues restées désertes et noyées dans l’ombre projetée par les tours de la cathédrale, les lanternes des veilleurs de nuit, les torches du guet à cheval, brillaient et s’éclipsaient tour à tour. Mille bruits étranges et confus, détonations d’armes à feu, cris, chansons, cliquetis de castagnettes, hurlements de joie ou d’angoisse, s’élevaient comme un effrayant concert de cette ville livrée complétement pour quelques jours au vol, au meurtre et à la débauche.

Une douzaine de chevaux sellés et bridés étaient attachés à des piquets devant la baraque où m’attendait le salteador. Un homme, assis sur une pierre près de la porte, laissa de côté la guitare qu’il tenait à la main, et interrompit une romance mélancolique qu’il chantait à haute voix, pour me demander si j’avais affaire au propriétaire de la baraque. Sur ma réponse affirmative, il souleva une portière en cuir, et m’invita à entrer. Pour me rassurer en ce moment sur ma démarche, il fallait, je l’avoue, toute ma pratique des mœurs mexicaines et l’insouciance acquise dans une vie aventureuse. Le salteador prenait son chocolat ; il était seul.

— J’attendais votre visite ; peut-être même auriez-vous dû me la faire plus tôt dans l’intérêt de votre ami, me dit-il : soyez le bienvenu, vous êtes chez vous.

Je le remerciai de sa politesse.

— Je ne vous demande pas, reprit le salteador, les motifs de votre voyage à San-Juan ; j’aurais pu vous les demander ailleurs.

— Où donc ?

— Eh ! parbleu ! dans les plaines de Tubac. Vous n’avez donc pas la mémoire des figures ?

— Non vraiment. Bien qu’à vous en croire j’aie déjà eu le plaisir de vous rencontrer, je cherche en vain à me rappeler vos traits, et je les aurai, certes, oubliés demain.

— Voilà une réponse prudente, et c’est une règle de conduite dont vous ferez bien de ne pas vous écarter hors de propos ; mais une plus longue dissimulation de votre part serait offensante envers une ancienne connaissance, ajouta-t-il d’un ton plein de cordialité. Vous pouvez sans crainte me reconnaître à présent. Ne m’avez-vous pas vu braver la justice dans son sanctuaire ?

Je ne pus m’empêcher de sourire au souvenir de la scène dont j’avais été témoin le matin. Le chef de cuadrilla reprit d’un air de dédain :

— Qu’est-ce, après tout, que de faire trembler un misérable alcade de village ? Des juges plus puissants auront leur tour. Mais je vous ai dit qu’un jour peut-être vous seriez heureux de me faire souvenir que nous avions partagé l’hospitalité du même foyer ; faut-il donc que ce soit moi qui vienne en aide à votre mémoire ? Ce jour est-il venu ?

Je rappelai alors au salteador l’offre qu’il m’avait faite le matin, et je me dis prêt à accepter son intervention en faveur de mon ami, moyennant cent piastres que je compterais quand M. D… m’aurait rejoint. Le salteador me laissa parler avec un sourire qui semblait signifier que je ne lui apprenais rien de nouveau. Quand j’eus fini :

— Je connais toute cette affaire, me dit-il, et je la connais même mieux que vous. Un vice de forme devant lequel la justice a reculé a seul empêché jusqu’à ce jour la saisie des biens de votre ami. C’est à ce vice de forme qu’il doit le sauf-conduit de l’assesseur, mais d’un moment à l’autre l’obstacle qui arrête la justice peut être levé. En supposant même que votre ami sorte aujourd’hui de prison, et se dérobe par la fuite à la sentence qui le condamne, il ne sera pas encore en sûreté, car un ordre d’extradition le poursuivra et pourra l’atteindre d’un bout à l’autre de la république. Ce qui importe, c’est d’entraver à temps la marche de la justice. A l’heure où je parle, un courrier est en route pour apporter l’ordre de saisie immédiate : une seule personne peut arrêter ce courrier.

— Et qui sera cette personne ?

— Moi, répondit le routier ; mais toutefois moyennant rançon.

— Vous ? mais l’argent me manque.

Je n’osais trop témoigner la défiance qui m’empêchait de payer cette rançon d’avance. Le salteador sembla deviner ma pensée.

— Pour vous prouver ma bonne foi, me dit-il, je me contenterai de votre parole ; vous ne me payerez le prix de mes bons offices que sur les preuves en règle d’un indulto plein et entier. Vous compterez sept cents piastres à la personne qui vous le remettra. Votre affaire, continua le routier, est presque la mienne. L’homme qui vous a dénoncé fait partie de ma bande ; c’est précisément ce misérable surnommé Santucho, dont je parlais ce matin à l’alcade. En révélant à la justice le délit commis par votre compatriote, il a enfreint les lois des salteadores. Nous sommes des voleurs à main armée, et non pas des dénonciateurs qui se cachent dans l’ombre. J’ai d’ailleurs un autre compte à régler avec lui. Vous n’avez pas oublié peut-être le voyageur qui, poursuivi par un ours, vint nous demander protection la nuit de notre bivouac avec les chasseurs de bisons. Eh bien ! ce malheureux est tombé malgré moi sous les coups de ma bande excitée par le Santucho. Voilà deux fois que le misérable me brave ouvertement. Dites à votre ami que non-seulement il me devra sa liberté, mais une vengeance éclatante.

Je n’avais qu’une réponse à faire à ce singulier personnage, si plein de mépris pour les lois de son pays, qu’il semblait connaître mieux qu’un alcade, et si plein de respect pour cet autre code à l’usage des routiers dont il invoquait contre le Santucho les prescriptions inflexibles. Mon protecteur se montrait accommodant, et il fallait profiter de sa complaisance ; je convins que M. D… acquitterait une traite de sept cents piastres entre les mains de celui qui lui apporterait à une adresse désignée la mainlevée de la saisie décrétée contre ses biens et sa personne. Ces conditions étant acceptées et un des complices du salteador étant venu interrompre l’entretien, je ne crus pas devoir prolonger ma visite, et je sortis de la tente. La nuit était déjà avancée ; le silence avait succédé au tumulte qui, quelques heures auparavant, régnait dans la ville. Les veilleurs de nuit dormaient, enveloppés dans leurs manteaux, auprès de leurs lanternes fumeuses. Des malheureux, après avoir joué le dernier réal destiné à payer leur gîte, étaient nonchalamment étendus sur les marches de la cathédrale, qui leur accordait une hospitalité gratuite et dont les hautes tours se dessinaient en noir sur le ciel. Quelques lueurs mystérieuses allaient et venaient seules sur les hauteurs ; partout ailleurs l’agitation avait cessé, et les dernières vibrations de l’horloge qui achevait de sonner onze heures retentissaient encore avec une gravité solennelle, mêlées aux clameurs lugubres des serenos, quand je rentrai chez moi tout préoccupé du souvenir de mes deux audiences de la journée. L’alcade m’avait montré la justice impuissante et corrompue ; le salteador, le brigandage érigé en dictature, imposant des lois et se faisant presque magnanime : ce contraste m’en disait plus que de longues recherches sur la décadence morale de la société mexicaine.

Le lendemain de bonne heure, M. D… frappait à ma porte, accompagné d’un des hommes de la bande du proscrit, le Zurdo, qui venait, de la part de son chef, chercher la rançon convenue : le chef avait tenu sa parole, et me rappelait la mienne. La longue barbe, les habits souillés, la figure amaigrie de mon malheureux compatriote, ne me faisaient que trop deviner les mauvais traitements qu’il avait eu à subir. Le Zurdo nous quitta en nous promettant, foi de salteador, que l’homme dont la dénonciation avait valu à M. D… ce fâcheux démêlé avec la justice serait exemplairement puni. Cette assurance nous consola médiocrement. L’essentiel était maintenant de partir sans encombre ; il fallait attendre la nuit. La journée s’écoula sans qu’aucun homme de loi se fût présenté à notre domicile. La nuit venue, nous en laissâmes encore passer les premières heures, afin d’attendre le moment où les clartés douteuses de l’aube nous permettraient de faire route sans craindre de nous égarer. Enfin le ciel s’éclaira un peu ; nous sellâmes silencieusement nos chevaux, et nous quittâmes sans regret une ville qui ne nous laissait à tous deux que de tristes souvenirs.

Nous ne respirâmes à l’aise que quand nous fûmes à une lieue de San-Juan, galopant à toute bride sous les frais ombrages d’une avenue d’arbres du Pérou. Nous ne nous doutions guère que le petit drame où nous avions été involontairement acteurs allait dérouler devant nous sa dernière scène. Une voix lamentable qui traversa tout à coup le silence de la nuit nous enleva fort désagréablement à la demi-sécurité que quelques instants de course rapide nous avaient rendue. — Au galop ! dis-je à M. D… Nous avons été vus, et un moment d’hésitation nous perdrait.

Nous pressâmes nos chevaux déjà haletants ; mais ceux-ci se cabrèrent et, malgré nos coups d’éperons, refusèrent d’avancer. Ils semblaient reculer devant quelque objet effrayant. Alors, en interrogeant du regard les profondeurs des allées latérales, nous aperçûmes, à quelques pas devant nous, six hommes immobiles chacun devant autant de troncs d’arbre. Ce pouvait être une nouvelle troupe de salteadores qui nous attendaient au passage pour nous dévaliser ; mais les lamentations de ces hommes, que nous entendîmes bientôt plus distinctement, vinrent nous rassurer.

— Pour l’amour de Dieu ! disait l’un, me laisserez-vous sans me secourir ?

— Au nom de la sainte Vierge ! disait l’autre, seigneurs cavaliers, venez-nous en aide !

Nous vîmes alors que tous ces malheureux, que nous avions pris pour des voleurs, étaient eux-mêmes étroitement attachés aux arbres, et qu’ils imploraient notre assistance. C’étaient sans doute de petits marchands que les rateros avaient dépouillés au sortir de San-Juan. Nous nous consultâmes sur ce que nous devions faire en leur faveur. Je proposai de les délivrer. Mon compagnon me rappela la mésaventure de don Quichotte poursuivi à coups de pierres par les galériens dont il avait brisé les chaînes. J’allais me rendre à ses avis, quand des cris perçants attirèrent mon attention sur un individu qui paraissait le plus maltraité de la bande. Je ne pus résister à un mouvement de compassion, et, mettant pied à terre, j’eus bientôt coupé les liens qui garrottaient ce malheureux. Sans prendre le temps de me remercier, celui-ci gagna le sommet du talus qui bordait la route, et alors seulement tourna vers moi une figure vraiment patibulaire.

— Ah ! seigneur cavalier, me dit ce drôle, vous m’avez rendu un bien grand service en me donnant la préférence sur mes compagnons d’infortune ! Les gens que vous voyez sont d’honnêtes marchands que nous avions cru prudent, mes amis et moi, de garrotter après les avoir dévalisés. Seulement mes amis, pour me jouer un mauvais tour, ont trouvé plaisant de m’attacher avec eux. Adieu ; puisse le ciel vous récompenser de votre perspicacité ! Et vous, seigneur cavalier, ajouta-t-il en se tournant vers M. D…, rappelez-vous le sort qui attend les négociants en détail à la foire de San-Juan.

Un instant après, le Santucho, car c’était lui que, dans un bel élan de charité chrétienne, j’avais délivré, disparaissait derrière les broussailles. Nous échangeâmes, M. D… et moi, un regard de suprême désappointement.

— Partons, me dit M. D… après un moment de silence, et laissons ces braves gens s’en tirer comme ils pourront. Aussi bien vous avez aujourd’hui la main trop malheureuse.

Une double détonation qui me fit tressaillir m’empêcha de répondre à ce reproche, que j’avais, il faut le dire, un peu mérité. Deux hommes débouchèrent presque en même temps sur la route et se croisèrent avec nous. L’un d’eux soufflait tranquillement dans le bassinet de sa carabine ; l’autre accrochait la sienne au porte-mousqueton de sa selle. Je les reconnus tous les deux pour appartenir à la cuadrilla de mon ami le salteador.

— Valga me Dios ! me dit l’un de ces hommes en passant près de moi ; qui diable aurait pu penser que vous iriez choisir, parmi tant d’honnêtes gens, le Santucho pour le délivrer ? Nous l’avions attaché là en attendant l’heure de tirer sur lui, comme l’avait ordonné notre chef. Il a fallu devancer l’heure prescrite pour réparer vos maladresses. Adieu, seigneurs cavaliers ; que la leçon vous profite !

Derrière les bandits qui s’éloignaient arrivait un cavalier qui nous eut bientôt rejoints. Le costume du nouveau venu était aussi riche qu’élégant. Un chapeau à larges bords avec son enveloppe de toile cirée, une toquilla en perles de Venise, un dolman de drap, dont on voyait les manches richement brodées de soie sortir des plis de la manga violette rehaussée d’ornements de jais ; de larges pantalons flottant sur les étriers, composaient ce pittoresque costume, vraie tenue de salteador en campagne. Un cheval digne d’un pacha, l’œil étincelant, les naseaux dilatés, le col arqué, la queue ornée de larges rubans rouges, faisait vibrer, à chacun de ses mouvements, une longue et flexible lame de Tolède, dont le fourreau, délicatement ciselé, battait ses flancs. Une courte carabine se balançait du côté opposé de la selle. Les bandits n’avaient pas attendu que le cavalier laissât tomber les plis de la manga qui cachait en partie sa figure, pour se découvrir et saluer leur chef. Ils lui rendirent compte de ce qui s’était passé en pur castillan, car l’argot des truands espagnols est inconnu au Mexique.

— C’est bon, dit froidement le salteador ; allez chercher le corps où vous l’avez laissé.

Un des bandits s’éloigna, et revint, quelques minutes après, traînant au bout de son lazo le cadavre du Santucho. Quoique frappé de deux coups de feu, le malheureux respirait encore.

— Fouillez-le, dit le chef.

Un des deux hommes descendit de cheval ; le Santucho sembla faire un mouvement pour se défendre, mais ce mouvement fut presque imperceptible. Des poignées de piastres, de réaux, de menue monnaie, furent retirées de ses poches : c’était le fruit de ses vols de la nuit, qui lui coûtaient si cher. L’homme qui l’avait fouillé interrogeait son chef du regard. Sur un signe il alla détacher les malheureux captifs que la terreur semblait paralyser. Sur un autre geste, le bandit éparpilla devant eux les piastres trouvées dans les poches de son camarade. En voyant les marchands se précipiter sur l’argent qui leur était ainsi rendu, le Santucho fit un mouvement convulsif, puis resta immobile. Cette fois il était mort : le désespoir de se voir dépouillé l’avait achevé.

— Chargez ce corps sur vos épaules, dit impérieusement le chef aux marchands, qui cherchaient encore dans le sable ensanglanté les dernières pièces de monnaie, et remettez-le à l’alcade de ma part. Il l’avait voulu vivant, je le lui envoie mort ; il comparera sa justice à la mienne.

Les marchands obéirent, et, tandis que le funèbre cortége s’éloignait lentement, le salteador me dit avec un sourire presque hautain :

— J’avais juré de punir ce misérable, comme de faire trembler les juges de ce pays damné, où l’on trafique de la justice : vous voyez que mes deux serments ont été tenus. J’en ai fait un troisième que vous connaissez, seigneur cavalier, ajouta-t-il en saluant M. D…; je vous souhaite d’observer aussi fidèlement votre parole que je saurai tenir la mienne.

A ces mots, le proscrit s’éloigna, et bientôt la vitesse de son cheval l’eut dérobé à notre vue.


Huit jours après ce départ précipité, nous vîmes briller au soleil les neiges éternelles des deux volcans qui dominent Mexico, et peu s’en fallut que les amis qui venaient au-devant de moi ne crussent faire une fâcheuse rencontre dans le voyageur aux habits en lambeaux et couverts de poussière, à la barbe inculte, au visage hâlé, qui se présentait devant eux. J’avais quitté Mexico depuis quatorze mois, pendant lesquels j’avais fait à cheval, dans l’intérieur de la république, plus de quatorze cents lieues : c’est la distance à peu près du Havre à New-York. Rentré dans la vie civilisée, je dépouillai mon accoutrement de voyageur, dont je ne gardai que les longs éperons que j’avais si longtemps chaussés, et le sarape qui m’avait abrité de la rosée de tant de nuits froides, comme du soleil de tant de jours brûlants. Deux mois s’étaient passés ; mon imagination ne me présentait plus que comme un rêve mes pérégrinations aventureuses dans les déserts de la Sonora, quand un dernier incident vint en réveiller pour moi le souvenir. Un inconnu apporta à M. D… un indulto parfaitement en règle, et il accepta à une courte échéance une traite de sept cents piastres à l’ordre d’une des premières maisons de Mexico. Le salteador avait tenu sa troisième promesse aussi religieusement que les deux autres.

FIN.