[16] Justice, par C. Wagner, p. 113.

« Le patriotisme est donc un ensemble de sentiments, d’hérédités, d’affinités, qui nous font entrevoir au delà de la vie individuelle, au delà de la vie de famille, une grande et large vie commune à laquelle nous prenons part.

« La patrie est dans le sang, dans le rythme particulier de notre vie nerveuse, dans notre pensée, dans notre langue, et jusque dans les inflexions de notre voix. Elle est moulée dans nos os et chante sur nos lèvres.

« La patrie, c’est encore ce ciel, ces montagnes, ces champs, cette vaste mer qui frappe nos rivages. Tout cela n’est pas hors de nous seulement, c’est en nous. Nous portons dans notre nature physique comme un écho de la terre maternelle, et dans nos cœurs le souvenir rayonnant, ineffaçable de son image.

« La patrie c’est encore tout ce qui dort dans les tombeaux, les pères de nos pères. C’est le flambeau de vie passé de main en main à travers les âges et que nous tenons à notre tour ; c’est tout ce qu’on a souffert, pensé, lutté, prié ; tout le patrimoine d’épreuves et de gloire, de vertus ou de défauts, de forces vives ou de blessures à guérir.

« La patrie, ce sont les aïeux, mais aussi c’est l’enfant. C’est la tête frêle et gracieuse qui vient demander sa place au foyer ; c’est celui qui, couché sur les genoux de sa mère, porte, sommeillant en lui, tout le passé et tout l’avenir.

« Certainement, la patrie est plus que l’individu et plus que la famille. Elle est une des grandes étapes dans cette vie mystérieuse qui va de la personne à une existence plus pleine, plus élevée, et qui appelle, justifie, impose tous les sacrifices, même celui de notre vie particulière. »

L’amour réel et puissant de la patrie peut exister à l’état presque instinctif ; mais il a tout à gagner à devenir conscient et réfléchi. A ce degré, il devient l’initiation à la vie nationale et à l’âme nationale. L’âge de cette initiation est la jeunesse. Celui qui traverse cette période où le génie de son peuple lui est révélé, sent s’accomplir en lui une nouvelle naissance. Plus cet événement intérieur est profond et sérieux, plus la qualité d’amour dont chacun aime son pays est pure et élevée. Il faut nous défendre d’un patriotisme bruyant, phraseur et tapageur, pour nous pénétrer toujours davantage de celui qui est silencieux, vrai, actif. Je souhaite surtout à la jeunesse de ne jamais donner dans le chauvinisme, qui est la caricature du patriotisme. La meilleure manière d’aimer son pays est d’en cultiver en soi le génie et de se garder avec soin des travers et des défauts qui risquent de le ternir. A ce titre, le devoir de la jeunesse française est aussi beau que simple à discerner. Toute la marche de notre histoire nous l’indique. La France démocratique telle qu’elle résulte de la collaboration des volontés humaines avec la force des choses, voit de plus en plus son idéal se confondre avec l’idéal même du progrès humain. Aucun pays du monde n’a plus que le nôtre dépensé ses ressources, son génie, son sang pour des biens immatériels : la liberté, la justice, la vérité. Ces biens, il les a poursuivis, non seulement pour lui-même, mais pour les autres, parfois pour ses ennemis de la veille ou du lendemain. Notre histoire est la plus éclatante réfutation de l’utilitarisme national. Ce n’est pas nous qui avons fait de la patrie un agglomérat d’égoïsmes, une entreprise contre humanité. La grande tradition d’héroïsme et de générosité qui résulte d’un tel passé est tout à fait de nature à élever l’amour instinctif du sol natal jusqu’à ce sentiment à la fois réfléchi et enthousiaste où le culte de la patrie confine à celui de l’humanité. Quel plus bel idéal pour enflammer et former de jeunes caractères, pour inspirer de nobles vies !

Je ne déduirai nullement de là que la jeunesse française doive aspirer aux douteuses dispositions de ces cosmopolites qui se remplissent la bouche du mot humanité et traitent le patriotisme de préjugé. Sans les patries, l’humanité n’est qu’une entité vide. De même que celui qui remplit fidèlement ses devoirs de famille, rend les plus grands services à la patrie, de même en se consacrant à son devoir de citoyen d’un pays particulier, on sert l’humanité. Pour nous, la vraie manière de servir l’humanité, c’est d’entretenir avec le plus grand amour la sainte flamme de l’idéal national, de nous en réchauffer toujours davantage nous-mêmes. La cause de la liberté, de la justice, de l’égalité telle que notre démocratie s’efforce de les réaliser, est en grande partie liée, dans le monde, au sort qu’elle aura chez nous. Nous pouvons la gagner ou la perdre par la façon d’organiser notre vie nationale. Plus je vois les événements marcher et mieux je comprends qu’en faisant nos affaires, et en nous y appliquant, nous accomplissons en même temps une mission générale. J’en déduis donc très simplement ceci : Il y a un intérêt humain à ce que la démocratie française soit forte et sage. Elle le deviendra toujours davantage par l’union. Donc il y a un intérêt humain à ce que chacun de nous soit aussi aimable que possible avec ses compatriotes, et les traite avec bienveillance et justice, comme des frères en un mot. Est-ce assez évident ? Pourtant il suffit d’énoncer ces choses pour faire entrevoir tout un vaste programme. Car il y a à faire, et beaucoup, pour mettre largement en pratique notre bel idéal national. Il ne faut pas confondre l’idéal d’une nation avec le spectacle journalier que donne sa vie. En effet, si cette vie est en marche vers l’idéal, elle peut en être encore fort éloignée. Tel est le cas, avouons-le sincèrement. Dans sa masse, notre peuple est assez éloigné encore de l’éducation démocratique et des mœurs de la liberté.

Par son énergie, son activité, la merveilleuse souplesse de son génie, nous l’avons vu se relever d’une défaite extérieure sans précédent. Il n’a rien à redouter à l’extérieur. Pourvu qu’il soit vigilant, il peut se reposer dans la conscience de sa force et de sa dignité reconquises. Le moment est venu de tourner tous nos efforts sur la vie intérieure pour nous élever par nos mœurs civiques, tout l’ensemble de la vie nationale, à la hauteur de notre idéal démocratique. Ici apparaît avec clarté le devoir et le rôle de la jeunesse. Je vais essayer de l’indiquer brièvement et je dirai à chacun de mes jeunes compatriotes : si vous aimez votre patrie, voilà ce qu’il faut faire.


Par une sorte de fatalité, que subissent d’ailleurs toutes les nations à des degrés divers, nous en sommes arrivés à un émiettement social très regrettable. Les intérêts, les situations sociales, les tendances politiques, les opinions philosophiques, les croyances, tout nous divise. Nul besoin de décrire le détail : Lisez les journaux et regardez la vie. Depuis que nous avons le droit de tout écrire et de tout dire, combien s’est-il passé de jours sans que des compatriotes se soient maltraités les uns les autres de la pire façon ? Il faut que le génie supérieur d’une nation soit bien puissant pour triompher d’un pareil état de choses. Si malgré cela nous marchons sans cesse, quelle foi inébranlable cela ne doit-il pas nous inspirer dans nos principes ! A plus forte raison pourrions-nous avancer, si au lieu d’être divisés nous marchions la main dans la main. La grande œuvre à tenter est celle de la concentration nationale. Le moment est propice.

Je sais que la jeunesse souffre du triste spectacle de tant de luttes stériles et de tant d’antagonismes ; qu’elle est animée des meilleures intentions. On peut d’autant mieux lui parler, ayant un allié dans son cœur. Voici ce que je lui dirai : Vous avez très bien fait de vous rechercher les uns les autres depuis un certain nombre d’années, de vous organiser et de vous associer, et j’applaudis à toutes les créations issues de cette inspiration salutaire. Associations ou cercles d’étudiants, unions de jeunes gens, de quelque couleur et de quelque tendance qu’elles soient, ont ceci de bon qu’on y cultive l’esprit de corps. Hélas ! quelquefois on y cultive aussi le particularisme et l’esprit de parti, ce qui est s’associer pour une mauvaise action. Mais je ne veux mentionner ce triste travers qu’en passant. En général s’associer entre semblables est excellent. Cela apprend à vivre et à considérer un intérêt plus élevé. Seulement je demande davantage. Vous vous recherchez entre semblables selon le proverbe : qui se ressemble s’assemble. Cela ne répond qu’à un besoin, celui de se toucher les coudes entre gens du même monde et du même esprit. Si vous ne vous préoccupez que de ce besoin-là, vous arriverez à l’étroitesse infailliblement. L’étroitesse engendre l’esprit de coterie, et nous revoilà en plein dans le mal. Il faut se souvenir que l’homme a besoin de voir et d’entendre autre chose que les produits du milieu accoutumé. Sortez de vos unions, de vos cercles, de vos clans et allez voir ce qui se passe ailleurs. Mêlez-vous aux esprits qui n’ont pas votre couleur. Ce sera bigarré, mais aussi combien intéressant et instructif !

Dans un pays démocratique où toute opinion a droit de se faire entendre, il faut cultiver la faculté d’écouter. Nous savons parler, crier même ; mais nous ne savons pas écouter l’adversaire. Au fond nous gardons un très vilain levain autoritaire. Aussitôt que des opinions contraires aux nôtres se manifestent, un démon secret nous incite à crier : assez ! Il en résulte que nous avons bien la liberté de nous réunir et de parler, mais ce que la loi nous accorde est souvent compromis par notre faute. Neuf fois sur dix, une réunion publique dégénère en vacarme ou en pugilat. Ce n’est pas démocratique, cela — Donc il faut apprendre à écouter les contradictions. Le moyen : Se rechercher entre jeunes compatriotes d’opinions, de religions, d’études différentes et faire en commun l’apprentissage de la liberté et de la tolérance que j’aimerais mieux appeler de la justice.

Quand on est jeune, on n’est en général pas méchant. Même les bêtes fauves sont gentilles au début de la vie. Leurs instincts sanguinaires ne se réveillent que plus tard. Il en est de même pour l’homme. A condition de profiter de cette heureuse disposition naturelle, on peut arriver à de très beaux résultats. Je connais en Suisse des sociétés d’étudiants où les différences politiques ne jouent pas de rôle. Ces sociétés sont assez restreintes pour que la camaraderie s’établisse entre leurs membres, et souvent l’amitié. Celle-ci, comme l’amour, trouve à se nicher parfois entre gens d’origine bien diverse, et dure bien au delà des années d’étude. Souvent ces amis de jeunesse se trouvent dans des camps politiques rivaux, ou séparés par d’autres distances que crée la vie. Mais leurs souvenirs communs laissent subsister un terrain neutre sur lequel on se rencontre, et cette circonstance enlève aux luttes beaucoup de leur amertume. Sans doute ces choses arrivent partout, chez nous aussi. Mais ce sont des exceptions trop rares. On nous élève par troupeaux séparés et l’intérêt du parti exige souvent que la jeunesse elle-même soit enrôlée et dressée à la bataille.

Sainte-Beuve a dit :

Il existe, en un mot, chez les trois quarts des hommes,
Un poète, mort jeune, à qui l’homme survit.

Dans un certain sens cela est vrai. Mais on pourrait dire, avec beaucoup plus de raison, que ce qui meurt jeune dans les trois quarts d’entre nous, c’est précisément l’homme. A cet homme, mort depuis longtemps, survit un notaire, un avocat, un professeur, un politicien, un financier, un manœuvre, un homme d’église. Et lorsque, à ces survivants, à ces tristes restes, pourrait-on dire, on vient parler d’humanité, de devoirs humains, d’intérêts humains, ils répondent de bien haut : Ce n’est pas notre affaire !

Ne pourrait-on pas ainsi, en se promenant à travers ce pays, y rencontrer une foule de gens en qui le Français est mort bien jeune, pour céder la place à un radical, un anarchiste, un monarchiste, un clérical, etc., etc. ? Pour l’amour de cette belle patrie, nourrissons si bien en nous le Français qu’il survive à toutes les épithètes dont la vie viendra l’affubler plus tard, et créons des milieux bien accueillants où nous pourrons nous rencontrer entre hommes de bonne volonté venus des quatre coins de l’horizon intellectuel.


Mais cela ne suffit pas, il faut franchir les barrières sociales. La jeunesse studieuse et la jeunesse populaire auraient beaucoup à apprendre l’une de l’autre.

Lors des belles fêtes de l’université de Toulouse en mai 1891, M. Jaurès, professeur de philosophie, disait ceci : « Il faut que le progrès de quelques-uns dans la vérité se traduise par le progrès de tous dans la justice, et, de même qu’en ces jours de mai, le beau jardin qui enveloppe ces demeures, envoie jusque dans les laboratoires et les bibliothèques les souffles et les parfums de la terre renouvelée, il faut que la haute science et la haute pensée soient comme pénétrées par le renouveau fraternel des sociétés humaines. » Ce sont là des sentiments de la plus pure beauté et qu’il est urgent de mettre en pratique. J’ai parlé déjà, à plusieurs reprises, de certains éducateurs à rebours qui corrompent le peuple et lui vendent leurs détestables leçons à prix d’argent. Si la jeunesse studieuse tout entière comprenait ses devoirs en cette matière, il y aurait bientôt une lutte salutaire organisée contre ces influences délétères. Les efforts faits dans ce sens par un certain nombre de sociétés à Paris comme en province méritent d’être imités. Toutefois qu’on ne s’imagine pas que ce soit le seul avantage d’un rapprochement que je désire et appelle de mes vœux. Le peuple y apporterait autant que vous lui offririez. Mais pour cela il ne faut pas seulement le haranguer, il faut le rechercher, le fréquenter, se lier avec de jeunes ouvriers, et, si possible, fonder même des sociétés où l’on se rencontrerait entre tous les éléments qui forment une patrie. Pour organiser un esprit public et une pensée commune dans la nation, c’est par ces petits moyens très laborieux et souvent pénibles à mettre en pratique qu’il faut commencer. La rencontre habituelle et bienveillante des différents éléments sociaux détruit une foule de mauvais préjugés habilement entretenus. On ne se connaît pas les uns les autres, c’est pour cela qu’on ne s’entend pas. Et ce n’est pas par une action d’ensemble sur les masses qu’on pourra remédier à l’émiettement social et à la méfiance universelle. La confiance demande à être reconquise par le détail. Il y a là tout un monde nouveau dans lequel on commence seulement à marcher. Je n’oublierai jamais le bien que j’ai constamment rapporté du commerce familier avec le peuple, ville ou campagne, ainsi que des bonnes réunions d’aide fraternelle et d’études sociales fondées, il y a dix ans, à Paris, par M. T. Fallot, et qui mériteraient d’être mieux connues, afin d’être fréquentées davantage.


Il nous reste à indiquer encore une autre voie. Pour celle que nous venons d’indiquer, de la bonne volonté suffit ; mais pour entrer dans l’idée que nous allons émettre maintenant, c’est de l’esprit de sacrifice, de l’héroïsme qu’il faut.

Il ne s’agit de rien moins que de voyages d’exploration dans les divers domaines de la vie populaire. Celle-ci est pleine de dessous, de détails douloureux ou admirables qu’on ne peut apercevoir du dehors. Le peuple, qui se connaît mal lui-même et se juge mal, ne peut pas nous renseigner. Nous sommes à en présence d’un monde fermé, non par la méfiance ou la volonté des hommes seulement, mais par la force des choses. Pour s’en procurer la clef, il faut se résoudre à vivre de la vie des humbles.

De même que d’autres prennent le train ou le transatlantique pour aller explorer les pays lointains, on peut quitter pour un temps le monde où l’on vit et, sans parcourir de distances matérielles, franchir de grandes distances sociales. A telle heure, tel jour vous cessez d’être celui que vous étiez. Sous d’autres vêtements, parmi des inconnus, vous vous engagez comme ouvrier, domestique, simple soldat, en vous interdisant rigoureusement de vous souvenir de vos privilèges, ou de les faire valoir d’aucune façon. Vous entrez dans le rang, et vous acceptez d’être traité comme tout le monde. Il n’y a pas de livre, pas d’homme, le plus expérimenté même, qui puisse nous ouvrir les yeux comme ce genre d’exploration.

Quand on se prépare à exercer une influence quelconque, à diriger n’importe quoi, à tenir dans sa main une partie de la destinée d’autrui, comme c’est le cas pour la plupart des jeunes gens instruits, il est bon d’avoir passé un certain temps parmi les administrés, les petits, les ignorés, afin d’apprendre à deviner, en souffrant, le secret de la justice.

Rien ne forme au commandement comme l’obéissance ; rien n’est utile à celui qui parle, ordonne, décide de haut, que d’avoir entendu jadis tomber sur sa tête des ordres bons ou mauvais, équitables ou iniques, sous lesquels il fallait plier en silence.

Pour le médecin, une seule petite maladie où il est obligé de se laisser traiter ou maltraiter par un confrère, équivaut à une année des meilleures études.

Nos anciens dans certains pays avaient cette piquante coutume d’intervertir une fois par an les rôles des maîtres et des serviteurs. C’était à Noël, en souvenir de l’Évangile. Une telle coutume, prise au sérieux, pouvait donner lieu aux plus spirituelles et aux plus sévères leçons de choses. Se mettre à la place les uns des autres, c’est en effet la condition même de la solidarité.

Du côté de l’enclume on voit la vie d’un autre œil que du côté du marteau. Il est bon d’avoir été de l’un et de l’autre côté.

L’avantage des explorations que nous recommandons à la jeunesse, ne consiste pas seulement dans les découvertes qu’on fait sur le terrain nouveau. Attendons le retour ! L’ancienne existence alors présente des particularités qu’on n’avait jamais remarquées ; on est mieux à même de l’apprécier et de la juger. En un mot, on a fait une cure salutaire où le vieil homme étroit et égoïste s’est noyé pour laisser vivre d’autant mieux l’homme nouveau.

On ne saurait assez se rapprocher des petits, ni s’éclairer trop sur les assises qui supportent l’édifice social, allant partout au fond et aux sources. A une certaine époque de la vie, il est trop tard pour se lancer dans les entreprises dont nous parlons. Ce sont là escapades dignes de tenter la jeunesse, à qui elles donneraient le moyen de passer des vacances très peu banales. Qu’elle ne craigne pas de s’abaisser en entrant dans cette voie. Bien au contraire. L’homme est comme le chêne. Plus ses racines s’enfoncent et plus s’élance la cime !

5. Un mot sur le rôle international de la Jeunesse.

L’écart entre les principes modernes et la civilisation réaliste n’a trouvé nulle part d’expression plus frappante que dans l’état de nos relations internationales. Pendant de longues années l’Europe, ramenée à la barbarie sous les dehors du progrès, a vécu en plein anachronisme. Nous avons assez dit ce que nous pensions du patriotisme, pour ne pas être suspect de tiédeur à son égard. Il nous sera d’autant plus facile de parler avec franchise maintenant.

Le principe des nationalités est susceptible d’exagérations qui détruisent les effets bienfaisants du patriotisme et font de la patrie une entreprise contre l’humanité. A ce degré une nation cesse d’être une grande école de fraternité qui vous élargit le cœur et vous mûrit pour la solidarité universelle. Elle devient un foyer d’égoïsme où se fomentent l’hostilité, la haine, l’envie, tous les sentiments qui désagrègent la société et détruisent la solidarité. Cet état de choses est si malheureux qu’à lui seul il parvient à neutraliser tous les progrès réels de l’homme dans la justice et dans l’affranchissement. Notre Europe maussade et méfiante nous en a fourni des preuves évidentes.

Là aussi l’esprit moderne avec sa puissance d’équité et d’apaisement a une œuvre à faire, et l’instant actuel nous y invite. Mille raisons péremptoires empêchent les hommes mûrs, chargés du maniement des affaires publiques, de travailler à cette œuvre. De tragiques nécessités, des situations plus fortes que les volontés humaines leur lient les mains. L’expectative et la réserve leur sont imposées par leur dignité même et la grandeur des intérêts confiés à leur vigilance.

Mais la jeunesse, ici, la jeunesse studieuse peut beaucoup.

La République des lettres, des arts et des sciences n’existe plus. Il faut la ressusciter et créer ainsi, peu à peu, un terrain commun supérieur. Si cette haute cité de l’esprit a été possible dans la vieille Europe fractionnée en cent petits États sans cesse guerroyants, comment désespérer de la refaire aujourd’hui ? Tout ce que nous avons de meilleur en nous, semble se conjurer pour une si belle entreprise. Les bases sont en somme posées, il n’y a qu’à s’emparer de tous les éléments de solidarité, de paix, de travail, de lumière, de bonté épars dans le monde pour créer un ensemble merveilleux.

Toutefois, une des conditions essentielles de succès, c’est la venue de générations qui ont pratiqué la vie internationale dans leur jeunesse. Par cela même qu’on est jeune, on a un terrain commun, et des meilleurs. Walter Scott a dit qu’il existait entre les jeunes gens de tous pays une sorte de franc-maçonnerie. Il y a beaucoup de vrai dans cette observation.

Notre jeunesse peut pratiquer la fraternisation dont nous parlons, au cœur même de la patrie et sans faire un pas au dehors. Il est vrai que les temps sont bien changés où la France était la seconde patrie de tout homme cultivé. Mais il en subsiste toujours quelque chose. Il reste de nombreuses occasions de rencontrer des camarades venus de près et de loin pour faire ou compléter leurs études en France. On a eu beau leur dire : n’allez pas en France ; ils y viennent quand même. Auprès de ces étrangers, notre jeunesse a une belle mission à remplir. « Si j’étais étudiant, comme je ferais la cour aux étudiants étrangers ! Je serais aimable avec eux jusqu’à la coquetterie. Je leur ferais les honneurs de la bonne hospitalité française. S’ils vivent entre eux comme ils font d’ordinaire, je trouverais bien moyen d’aller jusqu’à eux et de leur faire aimer ma compagnie. Puis je les attirerais dans les groupes français, je les égaierais au contact de notre gaîté. Je leur parlerais de leur pays et du mien, des choses qu’ils voient et qu’ils ne voient pas en France. Je plaiderais devant eux notre cause, et je la gagnerais[17]. »

[17] Ernest Lavisse : Études et Étudiants, page 287.

On ne saurait assez insister sur l’importance de pareils avis.


Mais il faut faire un pas de plus, le grand pas pour un jeune Français : il faut se résigner à aller vivre et étudier quelque temps à l’étranger, afin d’apprendre à connaître et à apprécier ce qui se passe au dehors. J’avoue que dans cette voie les commencements sont très durs. Il y a de la glace à briser, des chemins à frayer et à déblayer, et une provision de courage et de patience à emporter. N’importe, il faut passer par là. L’Europe de la Renaissance était sillonnée dans tous les sens par des étudiants qui souvent voyageaient à pied et pieds nus pour ne pas user leurs souliers. Nous ne pourrons pas refuser de faire en chemin de fer la moitié du trajet qu’ils faisaient au milieu des difficultés et des privations. Il faut qu’il y ait bientôt des étudiants français dans toutes les principales Universités d’Europe, et réciproquement.

Nous attendons de ces jeunes gens une œuvre de réparation et de justice internationale. Personne n’ignore que la calomnie internationale pratiquée sur une large échelle a été un des fléaux de ce temps. L’œuvre infernale de haine et de mensonge a pu s’accomplir en paix, grâce à l’ignorance publique. Nous nous sommes déshabitués de voir et de contrôler par nous-mêmes, abandonnant à la presse le soin de nous renseigner. Or il s’est trouvé qu’une certaine presse nous a si bien renseignés qu’on ne sait plus à qui se fier et que les nations ne se connaissent plus. Le pays le plus maltraité, et par ses ennemis et par ses propres enfants, hélas ! c’est la France. Pour effacer les traces d’une si laide besogne, il faudra du temps ; mais aucune peine ne doit être épargnée. Il n’y aura de meilleurs jours en Europe que lorsque la jeunesse des écoles et des universités aura peu à peu amené un courant nouveau dans l’esprit public. — Comme on le voit c’est un monde à créer ; mais aussi que de puissants motifs pour y aller avec enthousiasme ! Jamais labeur plus beau n’attendit des ouvriers de bonne volonté !