Title: Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr
(Journal de voyage d'Erwin de Bary, 1876-1877)
Author: Erwin von Bary
Translator: Henri Schirmer
Release date: October 1, 2024 [eBook #74499]
Language: French
Original publication: Paris: Fischbacher, 1898
Credits: Galo Flordelis (This file was produced from images generously made available by the Bayerische Staatsbibliothek)
GHÂT
ET
LES TOUAREG DE L’AÏR
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Le Sahara (Paris, Hachette, 1893, in-8o)10 fr.
Pourquoi Flatters et ses compagnons sont morts (Paris, Challamel, 1896, brochure in-8o)1 fr.
Lyon. — Imp. Pitrat Ainé, A. Rey Successeur, 4, rue Gentil. — 17697
TRADUIT ET ANNOTÉ
PAR
HENRI SCHIRMER
Professeur de Géographie à l’Université de
Lyon.
PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
(Société anonyme)
33, RUE DE SEINE, 33
1898
C’est un nom peu connu en France que celui d’Erwin de Bary. Sa dépouille repose ignorée dans un coin de l’oasis de Ghât, et l’on ne songe guère à lire, dans la revue étrangère où il a été imprimé jadis, son journal de route, seule trace qui reste de son activité évanouie. Cependant son œuvre inachevée mérite mieux que cet oubli.
L’Aïr, où il a pénétré, est une des contrées les plus curieuses et les moins connues du globe. Ses montagnes, son climat sont encore un problème pour le géographe. Pour le naturaliste, c’est un de ces pays d’élection où ont pu survivre quelques échantillons de flore et de faune, témoins d’une époque antérieure et d’un climat disparu. L’historien y cherche la trace d’une civilisation nègre très ancienne, et celle des relations qui unirent peut-être l’Egypte antique au coude du Niger. Le commerçant y voit la station la plus importante de la route la plus facile qui traverse le Sahara.
Or, ce pays n’a été que deux fois l’objet d’une exploration européenne. Les résultats de la première, celle de Barth et Richardson (1850), sont universellement connus. La seconde (1876) est celle dont nous publions la traduction aujourd’hui.
On ne trouvera pas chez Erwin de Bary cette profonde érudition d’orientaliste, ni cette faculté d’investigation merveilleuse, qui ont rendu presque inimitable son immortel prédécesseur. Mais il a noté avec une conscience rare tout ce qui lui semblait de nature à intéresser un explorateur, et même en pays déjà parcouru, comme à Ghât par exemple, il a su observer bien des faits nouveaux. De plus, on est assuré de trouver en lui un observateur sincère. Aucune préoccupation politique ou commerciale n’a influé sur son jugement. Son rêve a été celui d’un naturaliste : étudier les parties inconnues du Sahara méridional. Erwin de Bary fut un des derniers adeptes de cette école d’explorateurs du milieu du siècle, qui ont eu pour seule ambition le développement des connaissances humaines.
Aujourd’hui que cette région est en quelque sorte réservée par traité à l’exploration scientifique française, il nous a donc paru utile de mettre à la portée du lecteur français cette dernière relation d’un témoin oculaire. Elle comprend deux parties d’origine différente :
1o Un rapport, rédigé à Ghât par le voyageur, au retour de son voyage dans le Tasili jusqu’à l’Oued-Mihero, et publié en 1878 dans la Zeitschrift de la Société de géographie de Berlin ; nous en donnons la traduction, en y ajoutant quelques pages qui nous ont semblé dignes d’être reproduites, et que nous empruntons au carnet de route in-extenso ;
2o A partir du 1er novembre 1876, ce journal de route lui-même[1], écrit au jour le jour, et que le voyageur n’a pas eu le temps de revoir. Il eût été facile de faire le travail dont il se fût certainement acquitté lui-même, c’est-à-dire de mettre un peu d’ordre dans ces notes prises sur le moment. Nous avons dû nous incliner devant la nécessité supérieure de ne pas introduire dans ce récit un mot qui n’ait pas été écrit par le voyageur. Nous avons seulement élagué quelques détails purement personnels et des redites qui auraient rendu la lecture fastidieuse, et nous avons tâché de suppléer par un index des noms géographiques au manque d’ordonnance des matières.
Nous n’avons pas eu à nous occuper de la construction de l’itinéraire, déjà porté sur les feuilles 12 et 19 de l’excellente carte d’Afrique au 1/2.000.000, dressée sous la direction du commandant de Lannoy de Bissy. Quant aux indications de température, pression barométrique, etc., éparses dans le journal de route, on les trouvera réunies à la fin de ce volume, sous forme de registre météorologique, à côté de deux notes rédigées par le voyageur lui-même sur la géologie du Sahara central et sur la végétation de l’Aïr.
H. Schirmer.
Erwin de Bary est issu d’une famille très ancienne, dont on retrouve le nom parmi la chevalerie qui suivit Philippe-Auguste à la troisième croisade, et dont la patrie d’origine est la vieille cité franque de Tournay. Vers 1675, après que Tournay eut cessé de faire partie du royaume de France, cette famille, qui avait embrassé la Réforme, dut émigrer pour fuir les persécutions de l’Inquisition espagnole, et s’établit successivement à Francfort, à Amsterdam et enfin en Bavière[2], où Erwin de Bary naquit en 1846. Il étudia d’abord les sciences naturelles aux Universités de Leipzig et de Zurich, puis à Munich où il acquit en 1869 le diplôme de docteur en médecine. En même temps, déjà docile à sa vocation africaine, il se pénétrait de Barth et de Duveyrier, et apprenait l’arabe et le dialecte des Touareg du Nord. En 1873, toujours hanté par son rêve, il alla s’établir médecin à Malte, pour être plus à portée de l’Afrique et se familiariser davantage avec les usages de la Tripolitaine et du Fezzan. Il fit à cet effet, en 1875, une excursion préparatoire dans les monts du Ghourian[3]. Un an plus tard, il partait définitivement de Tripoli pour Ghât, avec la caravane d’un marchand tripolitain.
Lui-même se faisait passer pour un médecin turc et arriva sans encombre, le 10 octobre 1876, dans la célèbre cité saharienne.
On verra par son journal de route à quelles difficultés il se heurta par la suite. Obligé de renoncer à son projet d’exploration du Hoggar, arrêté successivement, dans sa marche audacieuse, sur le plateau de Tasili et dans l’Aïr, il rentrait à Ghât, le 3 octobre 1877, ayant essuyé de grandes fatigues, mais plein d’espoir. « Dans quinze à vingt jours, écrivait-il le même soir, je compte retourner dans l’Aïr. Ma santé est excellente. » Moins de vingt-quatre heures après il était mort. Il avait achevé gaîment sa soirée chez le Kaïmakam, à causer avec ses connaissances. A six heures du matin, son serviteur voulut le réveiller, mais il ne put y parvenir, bien qu’il le secouât de toutes ses forces. « Sa respiration, dit un rapport officiel, était celle d’un homme profondément endormi. » Lorsqu’on revint le voir vers dix heures, il était déjà raide et froid.
Cette fin étrange était-elle la suite de ses privations et de ses fatigues ? ou n’a-t-il pas plutôt succombé à l’absorption d’un narcotique, d’un de ces poisons que les notables de Ghât, à ce qu’il rapporte lui-même, avaient coutume de faire venir de Tunis ? Dans son inexpérience, l’infortuné voyageur avait excité plus d’un soupçon, commis plus d’une maladresse. Faut-il croire à un acte de fanatisme, ou encore à un ressentiment personnel, longuement dissimulé, et qui se serait traduit par un crime le jour où, contre toute attente, de Bary revint sain et sauf de l’Aïr ? C’est une de ces sinistres énigmes dont le Sahara garde le secret.
GHÂT
ET
LES TOUAREG DE L’AÏR
LA VILLE DE GHÂT
Ghât, vue du dehors, a un air de forteresse. C’est à peine si quelques petites portes interrompent l’uniformité de la longue muraille de terre brune, qui fait à la cité une ceinture dentelée de créneaux. Le drapeau turc flottait sur le point culminant de la ville. Des hommes de haute stature, drapés dans de longs vêtements blancs, entraient et sortaient par ces petites portes, sous lesquelles ils étaient obligés de se courber profondément ; çà et là on apercevait l’uniforme d’un soldat turc. Ce calme et ce silence avaient quelque chose d’étrange pour moi qui étais habitué à trouver aux abords des villes l’encombrement et la rumeur de la foule et des chariots. Ici il n’y a point de voitures et même point de rues ; rien que d’étroites ruelles où le sable abonde et étouffe jusqu’au bruit des pas. Toutes les portes sont gardées par des soldats, qui se font livrer les armes de ceux qui entrent et les leur restituent à la sortie. Dans la ville, beaucoup d’habitants me saluèrent, en exprimant leur satisfaction de voir arriver un médecin ; ils croyaient que j’allais rester désormais ici. Une ruelle escarpée nous mena aux ruines d’un ancien château qui occupait jadis le sommet de la colline, aujourd’hui complètement envahie par les maisons ; tout à côté est celle de Hadj Mustapha, où j’ai élu provisoirement domicile.
L’architecture des maisons est remarquablement primitive. Presque toujours on pénètre par le vestibule (skifa) dans une cour carrée donnant accès à trois chambres ou magasins qui occupent chacun un côté du bâtiment. Il n’y a point de second étage, ni de fenêtres : la lumière pénètre par la porte et par de petits trous pratiqués ad libitum dans la muraille en terre. Nulle part on ne trouve de clous plantés dans les murs, car l’argile s’effrite trop facilement ; on se sert de longs piquets de bois, qui sont d’un bien meilleur usage. Les portes sont également sans ferrures : elles sont faites de planches de palmier réunies par des lanières de cuir. Voilà comment sont toutes les maisons de Ghât ; celle du kaïmakam même ne se distingue pas des autres.
Ici, il n’est pas d’usage de laisser se reposer les arrivants ; la maison se remplit aussitôt de visiteurs qui, toute la journée, ne font qu’entrer et sortir. Chacun cherche à se renseigner autant que possible sur la situation de l’étranger, pour supputer la valeur des présents qu’il se laissera extorquer ; chacun se recommande à lui et vante sa propre influence et son autorité, beaucoup demandent déjà un cadeau provisoire en attendant.
Parmi tous ces hommes voilés, je retrouve avec plaisir deux vieilles connaissances : le hadj Mohammed Dedekora, que j’ai connu à Tripoli lors de son voyage à la Mecque, et un jeune marchand de Tounine[4], que j’avais soigné à Tripoli et qui m’en a gardé un souvenir reconnaissant. Ce sont eux qui m’ont aidé à reconnaître dans la foule des Touareg qui m’entourent les personnages qui sont d’importance pour moi.
Le kaïmakam de Ghât, Es-Safi, m’a fait le meilleur accueil. Il m’a reçu avec ces mots : « Cette ville appartient au Sultan, tu es ici tout autant en sûreté que dans toute autre ville des Osmanli ; les Touareg n’ont aucun droit à l’intérieur des murs ; si l’un d’eux venait à t’obséder de ses réclamations, tu n’aurais qu’à m’en instruire, et je te ferais avoir la paix. » Es-Safi est un homme aussi intelligent qu’énergique et qui sait admirablement comment traiter les Touareg. C’est le fils de ce Hadj-el-Amin qui, nous le savons par Duveyrier[5], avait fait tous ses efforts pour décider les Turcs à l’annexion de Ghât. Ce qui n’avait pas réussi au père a profité maintenant au fils.
Une garnison d’environ deux cents hommes occupe la ville et donne au kaïmakam une autorité et un prestige qui s’étendent au loin[6]. Sur l’esplanade, entre la mosquée et la caserne, stationne un canon en acier, se chargeant par la culasse, avec l’inscription : Carlsruhe, 1872. Ce canon tonne aux solennités religieuses et autres fêtes, et le bruit qu’il fait remplit les Touareg d’admiration. Ils se figurent qu’en cas de guerre l’effet de cette unique pièce serait énorme, de sorte que l’effet moral est considérable pendant la paix.
Les habitants de Ghât et les marchands étrangers sont naturellement enchantés de l’occupation de la ville. Auparavant, ils étaient entièrement à la merci des caprices des Touareg et n’étaient sûrs ni de leur fortune ni de leur vie. Il fallait contenter les cheikhs des différentes tribus, avant de se risquer sur leur territoire, et ces rançons atteignaient un chiffre considérable, car il suffisait d’un mécontent pour rendre problématique la sécurité si chèrement acquise. Dans la ville même, les Touareg se conduisaient comme en pays conquis. Si à leur appel une porte ne s’ouvrait pas assez vite, ils la brisaient, et les habitants pouvaient s’estimer heureux s’ils échappaient aux coups. Le Targui prenait sans façon les objets qu’il trouvait à son gré, et malheur à qui voulait protester ! C’est ainsi que les choses se passaient autrefois[7]. Comme tout a changé depuis !
Avant d’entrer dans la ville, le Targui est forcé de déposer ses armes, et on ne les lui rend qu’à la sortie[8]. C’est en vain qu’il veut se faire nourrir aux dépens d’autrui ; rarement une porte s’ouvre devant lui, et s’il se laisse aller à son penchant à la violence, le kadi le condamne sans merci à la peine de la prison, qui est pour lui un châtiment intolérable. Affamé et mal vêtu, il erre dans les rues, maudissant intérieurement les Turcs, qui ont introduit ici des lois étrangères. La situation des chefs est naturellement meilleure, car s’ils n’ont pas d’autorité dans l’intérieur de la ville, ils n’en restent pas moins les seuls maîtres du désert, et ils continuent à imposer les caravanes qui paient pour passer sans encombre.
Pour éviter les querelles, les cheikhs se sont partagé, une fois pour toutes, les droits de protection qui se transmettent comme un héritage. C’est ainsi que chaque marchand de Ghadamès compte parmi les Azdjer un ou plusieurs patrons à qui il paie chaque fois 7 thalers[9], sans compter 2 rial par charge de chameau. Voilà ce que le marchand est tenu de donner suivant la coutume ; mais ce n’est pas tout. S’il veut vivre en bons termes avec les chefs touareg, il lui faut faire des cadeaux dont la valeur, s’il est riche, dépassera de beaucoup les taxes régulières. On conçoit que les Touareg attachent le plus grand prix à cette source de revenus, et que chacun défende sa part avec une inquiétude jalouse. C’est la question de savoir par qui serait protégé un riche marchand de Ghadamès qui a été cause de la longue guerre allumée, aujourd’hui encore, entre les Hoggar et les Azdjer.
Chose curieuse, un Ghadamésien qui va au Soudan, par Ghât n’a point de taxe à payer[10] ; mais il donne 40 rial au retour. Les Tébous de Djiouaï et d’Aguelal paient à Ikhenoukhen seul une somme de 2 rial par tête d’esclave ou par charge de chameau. Les Kel-Ouï sont exempts de toute taxe[11].
L’administration turque n’a pas touché à cet état de choses, et ne percevra ni impôt, ni douane pendant les deux premières années de l’occupation ; mais, plus tard, la situation changera sans doute au détriment des Touareg, qui perdront peu à peu leur indépendance[12]. Et pourtant — on s’en aperçoit à bien des symptômes — les seigneurs du désert trouvent déjà intolérable la domination très atténuée qu’on leur impose aujourd’hui. Il est vrai que Ikhenoukhen a reçu le burnous d’investiture, et qu’il attend tous les jours l’arrivée du firman de Stamboul ; mais les autres chefs des Azdjer ne se tiennent pas pour liés par la démarche de leur émir, et ne manquent pas de protester — souvent de la façon la plus irrespectueuse — chaque fois qu’on leur parle de la souveraineté du Sultan.
Si les Turcs essayent de gouverner davantage et surtout s’ils exigent des tribus touareg le payement d’une taxe quelconque, on peut être assuré qu’il y aura des conflits. Les Touareg n’appellent-ils pas leurs voisins du Fezzan de façon méprisante : « Les gens qui payent l’impôt. »
L’annexion de Ghât est due en première ligne au cheikh Hadj-el-Amin et à sa famille, qui tenait à s’assurer le gouvernement de la ville, et en second lieu aux efforts de tous les négociants étrangers, qui avaient à se plaindre des exactions des Touareg. Ikhenoukhen ne s’est joint à leurs instances qu’au moment du plus grand péril, alors que les Hoggar lui avaient infligé les pertes les plus sensibles et qu’il n’avait que le choix de se soumettre à eux, ou d’appeler les Turcs à son secours. Il opta pour le dernier parti. Mais les tribus n’ont aucune sympathie pour les Turcs et regardent Ahitaghel, l’émir hoggar, comme le futur chef des Touareg[13], tandis qu’Ikhenoukhen a perdu tout son prestige.
Mon arrivée à Ghât a donné lieu chez les Touareg à un débat très vif : il s’agissait de savoir qui avait droit à mes présents. Après de longues discussions, il a été convenu que l’héritier de Hatita, le protecteur de l’expédition anglaise de Richardson, était seul qualifié pour les recevoir. D’après la coutume targuie, c’est le fils aîné de la sœur aînée qui hérite, et c’est ainsi qu’Othman, un chef des Imanghasaten, est devenu mon protecteur.
La persistance des hostilités entre les deux grandes fractions des Touareg du Nord ne me permettait pas de songer à l’objet principal de mon voyage, c’est-à-dire à l’exploration du massif de l’Ahaggar. Je voulus au moins tenter de pénétrer jusqu’au fameux lac Mihero, pour y vérifier la présence des crocodiles. Lorsque je fis part de ce projet à mes nouveaux amis, ils furent d’avis que je ne pourrais me risquer aussi loin en pays ennemi qu’à la faveur d’un rhezou opérant dans le même sens. Othman se déclara prêt à me guider. Comme on avait déjà convoqué les guerriers pour une nouvelle incursion en pays hoggar, je dus faire mes préparatifs sans retard. Le lieu de rassemblement des Touareg Azdjer était Dider ; et les tribus s’y rendaient de toutes parts, de sorte que je pouvais traverser le pays sans grand danger. Mon départ eut lieu si vite, que je dus laisser à Ghât mes lettres et mon rapport inachevés.
Nous laissons là un instant le rapport du voyageur qui continue au chapitre suivant par le récit de son voyage au Tasili, et nous extrayons du journal de route in extenso les notes suivantes, relatives à ces premiers jours de résidence à Ghât.
10 octobre. — Nombreuses visites de Touareg. Mohammed Dedekora me dit que la famille des Imanan[14] ne compte plus que deux hommes et sept femmes ; les autres ont été tués dans la dernière que relie qu’ils ont eue avec les Oraghen. Les Imanan habitaient ici avant la venue des autres Touareg, mais durent peu à peu subir la loi du plus fort.
Les Touareg n’ont qu’une femme et pas de concubines esclaves. Les plus belles sont les femmes des Imanan.
11 octobre. — Dedekora me donne des détails sur l’assassinat de Dournaux-Dupéré. Il fut tué sur la route de Ghât entre El-Mouilah et Timassinine[15]. Les quatre Ifoghas qui accompagnaient les Français en qualité de guides avaient prémédité l’assassinat. Quatre autres Ifoghas[16] attendaient sur la hamâda sous une tente ; lorsque les voyageurs s’approchèrent, le négociant Joubert voulut prendre son fusil, mais ses compagnons ifoghas le rassurèrent en lui disant que c’étaient des gens d’Ikhenoukhen. M. Joubert fut immédiatement massacré. Dournaux-Dupéré voulut fuir, mais il fut immédiatement rejoint et tué, car il n’avait pas d’armes. Parmi les meurtriers qui avaient attendu sous la tente, on dit qu’il y avait un Khamta. Les Français savaient que les Ifoghas étaient en mauvais termes avec Ikhenoukhen. L’on me dit même que, s’ils étaient venus avec Khetama, on les aurait sans doute tués de même[17].
Lorsqu’un Targui fait un serment et veut tenir sa parole, il porte trois fois sa main droite à son front. Tous les Touareg ont cette coutume qui s’appelle timmi. Cette cérémonie est nécessaire lorsqu’ils donnent l’aman, sans quoi l’on ne peut se fier à leur parole.
Le jeune fils du cheik Eg-Bekr vient me rendre visite et veut à toute force que je lui donne un burnous de drap. Il crie et tempête parce que je l’éconduis. Son père est l’assassin de Mlle Tinné[18].
Mon ami de Tounine me dit que les Azdjer comptent environ trois cents guerriers, et les Hoggar mille[19], autrefois c’était les Azdjer qui étaient le plus nombreux.
12 octobre. — Je vais avec Hassan à Tounine, qui est situé au nord de la ville. C’est un village à part, dont les habitants sont en relations d’amitié avec les Hoggar. C’est pourquoi un garçon de Tounine ne peut se risquer à Ghât : il serait battu par la jeunesse de cette ville. Par contre, les chérifs de Tounine jouissent d’une grande autorité. Ils sont originaires de Touât[20].
J’ai vu dans le jardin de palmiers un oranger et un citronnier que le cheikh a rapportés de Tripoli, il y a trois ans. L’un de ces arbres a péri, mais l’autre est devenu très haut et se trouve en ce moment tout chargé d’oranges jaunissantes. Les figuiers portent également des fruits, mais sont petits encore[21]. Je note une quantité de grenades ; elles sont blanches au lieu d’être rouges. On cultive la vigne sur des claies, à la hauteur d’environ 3 pieds au-dessus du sol. Le brambach pousse tout seul et a ici des feuilles énormes[22].
On trouve des Melania teberodata[23] en grand nombre dans une source de Tounine et dans les canaux d’irrigation. La plupart des individus sont de petite taille.
Au retour j’aperçois de loin les huttes d’Ikhenoukhen ; lui-même est assis devant l’une d’elles. Il a maintenant cent deux ans[24]. Son légitime successeur est Kelala, mais celui-ci est de caractère faible, presque un marabout ; aussi est-ce Eg-Bekr qui a le plus d’influence[25]. On sait que les Arabes de l’Oued Châti et les Azdjer ont battu les Hoggar près du mont Tifedest. Malgré cette défaite, les Hoggar sont encore en possession de la majeure partie du butin, et c’est pour cela qu’Ikhenoukhen ne veut pas entendre parler de paix, car il a perdu presque tous ses troupeaux et, qui plus est, deux de ses fils.
Le kaïmakam a entendu parler de mon excursion à Tounine et me fait dire aussitôt de ne pas aller hors des murs de la ville sans un soldat d’escorte, car on ne peut se fier aux Touareg. Je dois lui dire où je veux aller, et il me donnera toujours un homme pour m’accompagner.
Les Touareg qui sont le plus purs de race sont les Aouélimiden ; ce sont aussi les plus nombreux[26]. Leurs tribus se font en ce moment la guerre.
Le kaïmakam me montre une tige de crinoïde[27] qu’on a trouvée aux environs de Ghât. On me dit que le mont Oudân[28] renferme de l’or, mais que les chrétiens seuls sauraient l’y chercher.
Othman, neveu de Hatita, vient me rendre visite, en compagnie d’Eg-Bekr. Le premier me réclame cent thalers, et son compagnon cinquante. Comme je me récrie et leur demande pourquoi je dois payer une somme aussi forte, Osman répond que je n’ai pas à payer pour mes marchandises, mais pour ma tête. Je chassai l’insolent et lui déclarai que Ghât n’était plus son pays, mais appartenait au sultan, ce qui le mit fort en colère.
Lorsqu’un Targui parle du sultan, il met un peu de sable sur le creux de sa main et souffle dessus en manière de dérision.
13 octobre. — Visite de mon ami Hassan de Tounine. Il a la fièvre, et je lui donne de la quinine. En général, il y a beaucoup de fièvres dans cette région[29].
Eg-Bekr[30] est du parti d’Ikhenoukhen, dont il a épousé une fille. Si ce dernier meurt, Kelala deviendra émir de droit, mais il est d’humeur trop douce pour avoir de l’influence ; par contre, Eg-Bekr est redouté de tous pour sa violence, et c’est lui qui a par suite le plus d’autorité.
A midi je suis allé pour la première fois à la mosquée, qui est bâtie en terre, basse et sale à l’intérieur ; elle était bondée de fidèles. On m’a regardé, mais sans rien dire. Sammit[31], qui voulait m’accompagner, a disparu au dernier moment.
17 octobre. — D’après les renseignements fournis par mon ami Dedekora on trouve à Ghât les quatre tribus suivantes[32] :
1o Les Ihadjenen, comprenant trois fractions ;
a) Les Aït Tedjenen Hana, nombreux ;
b) Les Aït el Mokhtar, peu nombreux ; c’est la tribu de Safi ;
c) Les Aït Hamouden.
Tous ces Ihadjenen descendent des Tinylkoum.
2o Les Kel Rhapsa[33], eux aussi, sont de race Tinylkoum, mais ne font pas partie des Ihadjenen. A une époque reculée, avant que ces tribus ne vinssent à Ghât, cette ville était occupée par les Imekamesan et les Kel-telek, dont on trouve encore aujourd’hui quelques descendants dans la ville. Les quatre tribus sus-nommées vinrent à Ghât après l’époque du prophète, et y trouvèrent les Imekamesan et les Kel-telek. Les Imekamesan avaient été établis auparavant à Halelberess, tout près de la ville, et les Kel-telek à Angaïan, également dans le voisinage, où ils avaient une forteresse.
15 octobre. — Voilà trois jours que nous avons du guebli, le ciel est tout gris et on dirait que tout le pays est dans le brouillard. On me dit qu’à Ghât il en est souvent ainsi. Tout le monde se sent malade ; on se plaint de lassitude de tous les membres ; bien des gens ont de la conjonctivite. A midi grande tempête de sable ; tout est enveloppé d’une brume grise ; de ma petite terrasse on ne voit même plus les maisons voisines, et la poussière affecte douloureusement les yeux.
— L’oncle de Hassan de Tounine me dit qu’il y a sur le mont Oudân une espèce d’arbres au bois dur comme du fer, et qu’on ne trouve pas ailleurs, même pas au Soudan.
Cet après-midi je reçois la visite de Mohammed Tini, le jeune, qui me demande des remèdes. Tini a des esclaves pour commis à Tombouctou, à Kano, à Kouka et dans l’Adamaoua. Il dit que, si je pouvais aller chez les Hoggar, ce serait le plus court chemin pour aller à Tombouctou. Une autre route va droit à l’ouest, mais les pillards Aouélimiden la rendent très dangereuse. La route la plus sûre est toujours celle du Soudan, mais c’est aussi la plus longue.
16 octobre. — J’apprends aujourd’hui qu’une grande caravane est venue d’Algérie à Ghadamès ; il s’y trouve trois Français qui ont un serviteur musulman ; ils veulent aller au Hoggar, et emportent beaucoup de marchandises[34].
Eg-Bekr et Hadj-ech-Cheikh sont une seule et même personne[35].
Aujourd’hui Safi m’a fait venir, et j’ai trouvé chez lui Hadj Mustapha Sammit, Othman et trois autres Touareg. Safi m’a déclaré d’un ton quelque peu solennel que les Touareg s’étaient accordés à reconnaître qu’Othman est celui qui a le plus de droits sur moi[36], je dois donc lui donner autant que ce que donnent les Ghadamésiens ; comme il ne veut pas de burnous, Sammit est d’avis que je dois donner 10 thalers. Othman se déclare prêt à partir demain avec moi pour l’oued Mihero ; mais je veux voir d’abord s’il ne se produit pas d’autres prétentions, afin qu’on ne me suscite pas de difficultés en route. Othman a la physionomie d’un coquin ; ses yeux obliques et luisants me font songer à un Japonais. Il paraît que son frère est tout le contraire : un homme éminent sous tous les rapports ; mais les Hoggar l’ont si grièvement blessé, qu’il ne se rétablira jamais. J’espère partir d’ici avant que les Français n’arrivent, pour éviter des commentaires qui leur nuiraient à eux comme à moi.
Dedekora me déclare que j’ai maintenant tous les droits d’un Musulman ; nul n’oserait, dit-il, vérifier si je suis circoncis ou non[37] ; c’est là, selon lui, chose tout à fait secondaire. J’ai rendu visite à Mohammed Dedekora dans sa maison. Il possède Ibn-Khaldoun, Bokhari[38] et beaucoup d’autres livres.
J’ai vu quelques Tibbous qui attendent le moment de se joindre à une razzia ; j’espère qu’elle n’aura pas lieu. Ces gens sont laids, noirs[39], ont la bouche grande et une taille moins élevée que les Touareg.
17 octobre. — Cet après-midi je reçois la visite d’Othman et d’Oufenaït[40]. Ce dernier me réclame également l’aada[41], et Othman me dit de lui donner quelque chose, puisqu’il est aussi un cheikh ; mais comme Safi m’a dit expressément que je ne dois l’argent qu’à l’un des deux, je réponds négativement, ce qui donne lieu à une désagréable querelle entre les deux chefs, à laquelle je mets fin en les priant de venir avec moi chez le kaïmakam. Nous le trouvâmes dans la rue, assis avec beaucoup d’amis, parmi lesquels Sammit, et qui s’écartèrent dès qu’ils nous virent approcher. J’allai droit à lui et lui expliquai la chose ; sur quoi il me tranquillisa en m’assurant que je ne devais rien à personne, sauf à Othman. Peu à peu les autres chefs se rapprochèrent, mais sans faire aucune allusion à notre affaire.
Au retour, je rendis visite au vieux Ikhenoukhen. Une jeune fille ou une femme était assise, voilée, à côté de lui. Il parla beaucoup des Français et dit que la Prusse et la Russie faisaient cause commune contre la France ; que les Allemands étaient toujours en relations avec les Russes et étaient aussi les ennemis du Sultan. Je protestai du contraire, mais il ne me crut pas, et continua à sourire d’une façon quelque peu enfantine[42].
18 octobre. — Ce matin, je vois de ma terrasse les Touareg assis devant leurs paillottes, dans la plaine, au sud de la ville, leurs longues lances fichées dans le sable devant eux. Souvent aussi ils campent sur les nombreuses dunes qui s’étendent à l’est de Ghât. De grands troupeaux de petites chèvres vont au pâturage, sous la conduite d’un esclave. Les femmes vont aux sources — il y en a un grand nombre dans le voisinage — et cherchent de l’eau dans de grandes cruches rondes ; d’autres esclaves poussent des ânes chargés de fumier pour les jardins. Le ciel, comme notre ciel d’été, n’est pas entièrement sans nuages.
Aujourd’hui, Othman est venu chez moi encaisser 7 thalers (= 11 rial 1/2), montant du droit de passage acquitté par toute personne venant de Tripoli ; ceux qui viendraient d’Algérie paieraient à Ikhenoukhen. J’ai payé le même droit que les Ghadamésiens, et je le dois à Safi, auprès de qui j’ai insisté pour être traité comme les autres Musulmans.
Cet après-midi, j’ai fait le tour de la ville avec un sous-officier turc et visité le mont Kokoumen, qui domine la ville de son versant sud. J’ai trouvé de nombreux petits tumuli de pierres brutes, avec un revêtement intérieur de gros blocs et une grande dalle recouvrant le tout. La plupart avaient été ouverts par les chercheurs de trésors, et les ossements avaient été dispersés. On raconte que le Kokoumen a été habité avant la fondation de Ghât. Ces tumuli ont de 5 à 6 pieds de diamètre et environ 4 pieds de hauteur. Toute cette montagne est presque entièrement nue ; seule, la plante desséchée qu’on appelle el hîchen[43] se voit partout.
20 octobre. — Ce soir, je suis appelé chez Eg-Bekr, qui est atteint de fièvre typhoïde. Sa repoussante physionomie est défigurée par le délire et la maladie. Je me garde de lui administrer un remède, car s’il mourait, on ne manquerait pas dire que je l’ai empoisonné. Il est curieux de voir disparaître l’un après l’autre tous ceux qui ont pris part au meurtre de Mlle Tinné.
21 octobre. — Othman est venu et m’a promis de faire l’impossible pour me contenter pendant le voyage, seulement, je dois lui donner d’avance les 3 thalers destinés au domestique qui nous accompagnera. Je l’ai laissé mendier longtemps, et c’est seulement ce soir, après lui avoir fait jurer de ne plus rien me demander à l’avenir, que je lui donne cet argent, à sa grande joie. Cet homme qui, au début me semblait si brutal, est devenu tout à fait maniable, et je ne doute pas qu’il ne se conduise bien en route.
VOYAGE AU TASILI ET A L’OUED MIHERO
Le matin du 12 octobre, Othman vint visiter mon bagage et mes outres. Nous laissâmes de côté tout ce qui n’était pas absolument indispensable ; par contre, nous emportions force munitions, et de quoi nourrir trois personnes pendant un mois. J’attendais, déjà équipé, le moment de partir devant la porte Sud de la ville, lorsqu’un messager du kaïmakam vint me demander au nom de son maître de déclarer par écrit que je quittais Ghât de mon gré et que je n’avais eu aucun sujet de plainte pendant mon séjour.
Cette demande, faite à ce moment, me rendit perplexe, car enfin on semblait vouloir se mettre à couvert, en prévision du cas où il m’arriverait malheur. Je retournai donc en ville et dis franchement mon impression au gouverneur. Mais celui-ci m’affirma de la façon la plus formelle que je pouvais me fier à mon compagnon, et qu’on demandait cette déclaration écrite à tous les voyageurs sans exception, pour prouver au pacha de Tripoli qu’ils étaient satisfaits de l’administration. Un des assistants fit la remarque caractéristique, qu’on n’était jamais sûr de rien, lorsqu’on allait chez les Imrhad[44].
Comme j’ai pu m’en assurer, ces Imrhad ont la plus mauvaise réputation, aussi bien chez les Aouélimiden et chez les Azdjer que chez les Hoggar. La cause en est sans doute leur éloignement habituel des centres de population sédentaire, et leur état de misère relative, d’ignorance et de sauvagerie[45], tandis que les nobles (Imocharh) acquièrent un certain degré de culture par leurs séjours dans les villes telles que Ghât, In-Salah ou Ghadamès, où ils entrent en contact avec beaucoup d’étrangers.
Je finis par donner l’attestation demandée et je retournai trouver Othman. Celui-ci avait des discussions interminables avec ses compatriotes, les uns ne voulaient pas me laisser voir leur pays, les autres réclamaient des présents pour eux-mêmes. A 9 heures et demie, enfin, nous avions écarté ce dernier obstacle, et nous prîmes la direction du Nord.
Nous traversâmes d’abord la plaine d’Etakhès, dont le sol d’argile desséché est croisé d’un réseau de fissures, où la forme du pentagone est répétée à l’infini. A 11 heures nous étions arrivés dans l’ouadi Rhallé, qui ne se distingue des environs que par une bande de végétation plus riche ; dans l’Est s’étendait une rangée de collines plates, restes d’une hamada que l’érosion continuée sans trêve a fini par découper en tables isolées. A gauche nous avions le bord du Tasili, plateau médiocrement élevé, dont les roches noires s’étendaient à l’infini jusqu’à l’horizon de l’Ouest. Nous fîmes halte dans l’oued Tanesso, un peu à l’écart de notre route, car les Touareg évitent de camper sur les grands chemins, et cherchent toujours un coin retiré, de façon que les gens non prévenus passent sans les apercevoir. L’oued Tanesso est une branche de l’oued Ouererat.
Lorsque vint la nuit, mes Touareg apprêtèrent leur lit de la façon suivante. Chacun se creusa avec ses mains un trou ovale dans le sable, en ayant soin d’enlever toutes les pierres ; puis il plaça la selle de son mehari à un des bouts de l’excavation, et y appuya son grand bouclier de cuir, pour être à l’abri du vent. Il planta sa lance à côté de lui dans le sable ; son sabre également à portée de sa main. Puis, roulé dans sa couverture, il s’endormit dans son lit de sable, après s’être assuré d’un regard de la direction que prenaient les chameaux en train de pâturer. Comme j’avais laissé ma tente à Ghât pour simplifier mon bagage, il ne me restait qu’à les imiter. Et c’est ainsi que nous passâmes toutes nos nuits à la belle étoile.
Le matin du 23 octobre nous aperçûmes dans le Nord le cône du mont Telout, qui ressemble à un volcan à s’y méprendre, mais qui est également un massif de grès. Après avoir croisé l’ouadi Ouererat, couvert de gommiers, nous montâmes sur le plateau de gauche, et nous nous mîmes en devoir de traverser ce désert de pierre, où l’on ne trouve ni une broussaille, ni un brin d’herbe, ni même une dune, mais seulement le roc nu à perte de vue.
A 1 heure, nous descendîmes faire de l’eau dans l’oued Ahanaret, où une forêt de tamarix mène à la source d’Ihanaren. Celle-ci est cachée au milieu des dunes ; une forêt de joncs couvre le monticule de sable d’où sort le précieux liquide. Un esclave des Touareg demeure ici en permanence, pour aider les voyageurs à remplir leurs outres et à abreuver leurs chameaux. Il a embelli sa demeure solitaire avec des palmiers et a même planté quelques vignes. Un petit potager lui fournit des oignons et des melons.
A 4 heures nous débouchions dans la verte plaine de Titersin, au pied du mont Telout. Nous y trouvâmes un campement d’Imrhad, qui se rendaient à Dider, le lieu de concentration du rhezi. Un corbeau, que j’avais tué en route sur l’invitation d’un de mes compagnons, fut jeté au feu avec toutes ses plumes, et lorsqu’il fut carbonisé à l’extérieur, dévoré par ces Imrhad avec grand appétit. Les nobles Imocharh s’en amusèrent et me dirent que tout était bon aux Imrhad, poisson, oiseau ou reptile[46].
La société se composait d’hommes des tribus les plus diverses ; même les Imetrilalen du Fezzan étaient représentés. Des guerriers simulèrent un combat avec une vivacité qui ne laissait rien à désirer. Poussant des cris stridents, et frappant leur grand bouclier de cuir contre leur genou, les adversaires s’abordaient et s’escrimaient à grands coups d’épée jusqu’à ce que l’un des deux se découvrît, faute qui était saluée par de grands éclats de rire. La conversation se prolongea bien avant dans la nuit ; elle avait un thème inépuisable : le butin que chacun comptait faire dans cette razzia.
Une pluie battante vint désagréablement nous surprendre dans notre sommeil. Titersin est le bassin où aboutissent une quantité d’ouadis, et par conséquent un des pâturages les plus fertiles du pays Touareg. La végétation se compose surtout d’Arthratherum pungens, et d’une composée encore indéterminée, à fleurs jaunes, que les Touareg appellent tanedfert.
Le matin du 24 octobre, nous nous séparâmes des Imrhad, pour reprendre la direction de la montagne. J’aperçus à gauche du chemin, sur une colline, plusieurs restes de tombeaux. A l’intérieur, subsistaient encore deux chambres carrées, bâties avec des dalles de pierre, et qui avaient évidemment contenu des cadavres accroupis, car les dimensions de ces chambres excluaient toute autre supposition.
Les Touareg appellent ces ruines Ed-debbeni et en connaissent bien la signification, car en cherchant des trésors, ils y ont toujours trouvé des squelettes, et souvent même des anneaux et des poteries. Malheureusement, je n’ai pu examiner aucune de ces trouvailles. Les tombeaux abondent dans toute la région de Ghât, et en particulier à Tadrart. Les Touareg racontent qu’ils ont pratiqué ce mode de sépulture jusqu’à l’époque de leur conversion à l’Islam.
Nous nous arrêtons dans l’oued Taherhaït, qui égale en fertilité la plaine de Titersin. J’y ai trouvé des Zilla macroptera[47] en fleurs. A 5 heures, nous établissons notre camp à Tihobar, au bord d’une source et à l’ombre des palmiers et des tamarix.
La pluie est tombée toute la nuit. Nous continuons notre route à travers un dédale de dunes basses, où les tamarix et le guetaf[48] croissent à merveille. Nous passons plusieurs fois devant des rocs qui ressemblent à des champignons, tant ils sont amincis à leur base. J’ai trouvé trois de ces tables de pierre, qui étaient presque contiguës : elles portaient des marques d’érosion identiques. Il est visible qu’en cet endroit les eaux se sont jadis frayé violemment un passage entre les rocs, dont elles ont évidé la base. Aujourd’hui, toute trace de lit de rivière a disparu.
Un défilé étroit, ouvert entre les blocs de grès amoncelés, nous mène dans l’oued Imakkas qui va à l’oued Tihobar. Des bandes de perdrix (ganga) se lèvent devant nous. Le pays devient toujours plus aride, et nous finissons par nous trouver sur la hamada, n’ayant plus que le grès sombre autour de nous. Sur ce plateau, où ne croît pas un brin d’herbe, la rose de Jéricho se trouve en telle quantité qu’elle couvre littéralement le sol. Ses rameaux bruns et desséchés, contractés en boule, se distinguent à peine de la roche, et le paysage n’en paraît que plus morne.
Beaucoup de tumuli sont disséminés sur cette surface, et l’on s’étonne de les trouver en aussi grand nombre dans la partie aujourd’hui la plus déserte du Sahara.
Nous rencontrons quelques Touareg, qui, comme les précédents, vont à Dider. Ils descendent de leurs hauts méharis, plantent devant eux leurs lances dans le sol, et commencent la conversation. Lorsqu’Othman leur raconte que nous allons à Mihero, et que je veux uniquement y voir les crocodiles, ils rient aux éclats ; quelques-uns s’imaginent que ce n’est là qu’un prétexte, et ils sont persuadés que mon guide Othman a reçu de moi une grosse somme, pour m’accompagner aussi loin. On remarque bientôt ma provision de dattes, et chacun veut en avoir ; j’ai peur de manquer de vivres. Déjà les Imrhad de Titersin se sont régalés à mes dépens ; que sera-ce dans l’avenir ? Enfin, à 4 heures, ces affamés reprennent leurs montures et disparaissent bientôt dans le lointain.
La pluie qui tombe à torrents nous force, à 5 heures, à chercher un abri dans les rochers de Tintorha, où nous trouvons une troupe nombreuse, qui s’est également réfugiée ici. On fait du feu sous une roche qui surplombe, et chacun s’arrange pour passer commodément la nuit. Les Touareg mettent un soin particulier à préserver de l’humidité leurs grands boucliers de cuir[49], car ils se déforment en séchant après la pluie et ne reprennent jamais leur forme primitive. Le Targui s’abrite derrière ce bouclier, depuis la tête jusqu’aux genoux, contre les coups de son adversaire ; mais c’est une cuirasse inefficace contre les fusils, et j’ai vu plus d’un de ces boucliers troués par les balles qui avaient tué son premier possesseur dans l’Ahaggar.
J’ai passé la journée du 26 à Tintorha, pendant qu’Othman allait voir des chameaux à lui qu’il a quelque part par ici au pâturage. Je suis donc resté avec les Touareg, qui attendaient des amis pour aller tous ensemble à Dider.
Plusieurs ont utilisé ce temps de repos pour renouveler leur coiffure, de sorte que j’ai eu une bonne occasion d’observer leur manière de faire. Ils rasèrent complètement le côté gauche de la tête, en laissant subsister au milieu du crâne une bande de cheveux qui allait du front jusqu’à la nuque, et, sur le côté droit, par-dessus et derrière l’oreille, une autre bande chevelue qui allait rejoindre la première. Les cheveux du sommet de la tête furent soigneusement séparés et redressés, de façon à former une crête d’environ 10 centimètres de hauteur ; après quoi chacun se mit à rouler autour de sa tête le turban de cotonnade bleue, dont un des plis passe sous le menton pour protéger la bouche et le nez, tandis qu’un autre est rabattu sur les yeux. De cette façon le Targui peut se voiler complètement la figure, si bien qu’on n’aperçoit même pas ses yeux ; il n’en voit pas moins suffisamment à travers ce léger tissu. Ce masque et la crête de cheveux qui s’élève au sommet de la tête donnent au Targui un air sauvage et sinistre[50].
27 octobre. — Nous reprîmes notre marche. L’oued Inessan, que nous atteignîmes vers midi, diffère complètement des oueds que nous avions traversés jusqu’ici : son lit se trouve enserré entre les parois verticales d’une gorge profonde. Peu de plantes y ont trouvé de quoi subsister. Quelques arbrisseaux (Rhus dioïca, en targui tehonak) avaient pris racine dans les fentes de rocher. Le côté gauche de la gorge était encombré de sable presque jusqu’au niveau du plateau, tandis que l’autre en était entièrement débarrassé : exemple remarquable d’un transport opéré par le vent.
Ces parois de roc m’ont permis de reconnaître ici l’épaisseur des couches de grès : elle est de 40 pieds. En dessous, au fond de la vallée, on rencontre du calcaire.
Nous remontâmes l’oued pour regagner le plateau, où la pluie qui recommençait nous força à faire halte près d’une hutte d’Imrhad, là où le petit oued Tifergasin débouche dans la plaine du même nom. Vers le soir une bande de nobles Touareg vint apporter à Othman une nouvelle inattendue : à la suite d’une lettre arrivée de Mourzouk, la razzia projetée était contremandée. En même temps, Ikhenoukhen nous faisait dire qu’il n’était pas prudent de nous avancer jusqu’à Mihero où nous pouvions rencontrer des Hoggar, et qu’il valait mieux remettre cette excursion à des temps meilleurs. Là-dessus, Othman déclara notre voyage terminé et voulut se préparer au retour. Mais moi qui me voyais si près du but, et dont toutes les espérances se trouvaient détruites, je ne pouvais me faire à l’idée de revenir en arrière sans avoir rien accompli. J’essayai de séduire Othman par de nouvelles promesses, je lui représentai quelle honte ce serait pour lui si l’on savait à Ghât qu’il s’en était retourné à moitié chemin, sans me faire voir ce lac Mihero pour lequel j’étais venu de si loin. Vains efforts : les Touareg, qui avaient déjà trouvé déraisonnable de se donner tant de peine pour aller voir le lac, dirent qu’Othman serait fou de risquer sa vie pour un pareil caprice, et jurèrent que nous tomberions entre les mains des Hoggar. Othman était du même avis et me représentait les Hoggar comme les plus cruels et les plus sanguinaires des hommes ; en même temps, il m’expliquait que l’oued Mihero n’avait absolument rien de remarquable, qu’il ressemblait à tous les autres, et qu’il se chargeait de m’en faire voir de bien plus jolis ! Bref, Mihero était devenu tout à coup le plus affreux endroit de la terre, et le moindre oued valait mieux que cela !
Las de discuter, je me bornai à lui répondre : « C’est bien, puisque tu as peur des Hoggar, je vais retourner à Ghât et me chercher un guide plus courageux que toi ! » J’avais touché le point sensible. Comme si un serpent l’avait piqué, mon Targui bondit de terre, ficha sa lance dans le sol et jura qu’il était prêt à mourir avec moi, qu’il n’avait pas eu peur pour lui-même, mais que, voyant le péril, il avait craint seulement d’être accusé ensuite de ma mort ! A partir de ce moment, je n’eus plus à dépenser une parole ; l’amour-propre avait vaincu.
La difficulté était de trouver un compagnon, car il était nécessaire d’avoir un Targui pour éclaireur, tandis que l’autre resterait à mes côtés. Nous eûmes la chance de trouver — contre bonne récompense — un homme connu pour être un bon guerrier et un excellent guide dans ces parages. Chose curieuse, il était de la tribu des Tedjéhé-Mellen, c’est-à-dire Hoggar ; cependant Amma — c’était son nom — haïssait ses anciens compatriotes aussi profondément que s’il avait été Azdjer.
Amma était petit, trapu, très vigoureux et d’une incroyable endurance. Sa physionomie respirait bien la brutalité et la cruauté qu’on attribue généralement aux Hoggar ; et, en songeant qu’il avait horreur de ses compatriotes, je me demandais ce que devaient être ceux-ci ! Mais je dois dire qu’il me fut grandement utile. Personne n’avait l’œil plus perçant, l’oreille plus fine ; personne ne savait mieux reconnaître une trace, et, même sur la hamada pierreuse, il ne s’y trompait jamais. Rien ne lui échappait ; je dirais presque qu’il restait en alerte jusque dans son sommeil. Il ne cessa d’avoir pour moi beaucoup de prévenances ; cependant je ne pouvais m’empêcher d’éprouver envers lui une aversion insurmontable à cause de la brutalité inouïe avec laquelle il traitait les chameaux.
Lorsque nous levâmes notre camp, le 28 octobre, la nouvelle du contre-ordre donné à la razzia avait déjà terrifié les Imrhad, et de longues files de chameaux sillonnaient la haute plaine pour aller se mettre en sûreté à Ghât. Tout le monde quittait le pays ouvert pour se replier vers cette ville ou le Fezzan. Devant nous on avait fait le vide, et Othman me disait : « Si tu vois un homme, tire sans hésiter, ce ne peut être qu’un Hoggar. »
Nous fîmes halte dans une petite gorge, au pied du mont Ikohaouen. On désigne sous ce nom plusieurs croupes d’égale hauteur, allongées d’est en ouest, et formées de ce grès aux assises horizontales, dans lequel l’érosion découpe les murailles, les obélisques, les tours et autres escarpements ruiniformes que j’ai déjà signalés.
Ces croupes marquent le commencement d’une région de montagnes tabulaires qui, autant que j’ai pu en juger, gardent partout le même aspect. Les grès qui s’étendent sans interruption depuis le bord méridional de la Hamada-el-Homra jusqu’ici s’étagent ici encore en couches d’une horizontalité parfaite de la base au sommet des montagnes.
Il en résulte pour le paysage une grande monotonie. Si loin qu’on pénètre dans le massif, on rencontre toujours les mêmes formes ; les crêtes et les sommets sont tous au même niveau ; tous les profils montrent les mêmes gradins en escaliers, correspondant aux différentes couches, toutes les vallées sont creusées de même dans les longues terrasses d’éboulis qui forment, en quelque sorte, le degré inférieur de la montagne. Couvertes de pierres noires et entièrement dépourvues de plantes, ces terrasses ont tout à fait le caractère de hamâda et contrastent avec la végétation des oueds sableux situés en contre-bas. C’est seulement au point de rencontre de deux oueds, que les vallées s’élargissent aux dépens des terrasses d’éboulis et forment un semblant de plaine.
Le lendemain matin, à 9 heures, nous quittâmes notre retraite, après que mes compagnons eurent refroidi avec de l’eau les cendres de notre campement, de peur qu’un Hoggar les trouvant chaudes ne devinât notre présence dans ces parages. Nous marchâmes vers le mont Adamoulet ; à gauche, le plateau de Tasili prolongeait au loin sa surface sombre et brillante, sans un point de repère sur lequel on pût reposer sa vue. A droite, nous avions les pentes entièrement nues de l’Ikohaouen. Nous découvrions maintenant la longue muraille du mont Ouaderous.
Nous fîmes halte pour réparer la crosse brisée de mon fusil. Othman procéda de la manière suivante : il prit un morceau de peau sèche, provenant d’un pied de chameau, et le mit à tremper dans une de nos outres. Lorsque la peau fut convenablement ramollie, elle fut nouée avec des tendons autour de la crosse, puis recouverte entièrement de ficelle. Dès qu’elle eut de nouveau séché au soleil, je pus manier de nouveau mon fusil redevenu rigide comme devant. Si bien que j’ai préféré dans la suite conserver cette ligature, plutôt que de confier mon fusil à un forgeron. Je dois faire remarquer encore que l’eau dans laquelle la vieille peau avait macéré ne nous fut pas moins servie en guise de boisson.
Nous reprîmes la marche à 4 heures et arrivâmes bientôt à la falaise à pic de l’ouadi Ireren, qui s’allonge vers le nord, entre l’Adamoulet et l’Ikohaouen. Les parois verticales de cet ouadi sont un sérieux obstacle pour les chameaux des Touareg, qui l’évitent volontiers. Nous suivîmes la rive droite pour chercher une sente praticable, et bien que nous eussions soin de mener nos chameaux par la bride et de guider, pour ainsi dire, chacun de leurs pas, ils tombèrent plus d’une fois dans les éboulis. J’eus ainsi à déplorer la perte de mon baromètre anéroïde, de sorte qu’il est devenu impossible de contrôler les observations que j’avais faites jusqu’ici.
L’ouadi Ireren — appelé aussi Erinerine — est une des vallées les plus vertes de cette région. Une forêt de tehak (Salvadora Persica) de lauriers roses[51] et de tamarix la couvre sur une longue distance, et la gorge est creusée à une telle profondeur, au-dessous du niveau de la hamada, que les rayons du soleil sont arrêtés la plupart du temps par ses hautes parois, et que la température y est sensiblement plus fraîche. Othman se dépêcha de sortir de ce petit paradis terrestre, car le moindre cri de nos chameaux y éveillait un écho formidable, qui pouvait trahir notre présence. Nous allâmes donc camper dans une vallée latérale, qu’on appelle l’oued Adamouline.
Le lendemain, nous revînmes dans l’oued principal, dont nous dûmes escalader la rive gauche, avec autant de difficultés que nous en avions eu à descendre.
Arrivés sur le plateau, au pied du mont Adamoulet, nous vîmes tout à coup des formes humaines émerger d’une gorge voisine. Avant que je m’en fusse aperçu, mes deux compagnons m’avaient quitté et s’étaient portés au galop, la lance levée, au-devant de ces inconnus. Mais cette pantomime guerrière fit place presque aussitôt à une conversation paisible, car mes Touareg avaient reconnu des gens de leurs tribus. C’étaient trois hommes qui apportaient des dattes de l’oued Tedjoudjelt et qui apprirent seulement que la razzia était contremandée et que tous les Azdjer se repliaient sur Ghât. Ils se dépêchèrent de continuer leur route, louant Allah de ce que cette fois ils n’avaient pas rencontré de Hoggar.
Nous franchîmes encore une gorge tributaire de l’oued Ouadersine, et après avoir contourné par le sud le mont Ouadersine[52], nous descendîmes le long de l’oued Igargar-Mellen, qui tient son nom des dunes de sable clair qu’on trouve près de son origine. Ces dunes sont adossées au côté sud d’une haute muraille est-ouest, qui fait partie du mont Ouadersine, et la présence de ces amas de sable fin étonne, au milieu d’un plateau qui en est totalement dépourvu. Il ne peut être question ici de désagrégation sur place, puisque tout le pays se compose des mêmes grès, et se trouve évidemment soumis aux mêmes actions érosives. Il faut admettre que le vent du nord, balayant la falaise, a laissé le sable s’amonceler derrière elle, de même qu’il dépose une traînée de sable derrière chaque colline ou chaque broussaille qui lui fait obstacle.
Nous trouvâmes un puits dans l’oued Igargar-Mellen, au pied du mont Errouine ; il ne contenait pas d’eau, ce qui arrive rarement, paraît-il.
31 octobre. — Nous reprîmes notre route, en descendant l’oued vers l’aval[53]. Un grand nombre de tamarix, de gommiers et de hautes broussailles couvraient le lit sablonneux de la rivière, qui compte parmi les plus fertiles de la montagne.
Je remarquai ici, pour la première fois, un arbuste élevé, qui me rappela les casuarinas. Ses branches minces et dénuées de feuilles, toutes verticales, formaient un fourré épais, dans lequel se cachait le tronc vigoureux et presque d’une seule venue. D’innombrables petites fleurs, uniformément réparties sur toute la plante, couvraient les branches, et une capsule desséchée me montra de nombreuses graines surmontées d’une aigrette soyeuse.
Le nom tamachek de cette plante est ana[54]. Je ne l’ai rencontrée que rarement, au cours de ce voyage.
A 8 heures, nous prîmes la direction du nord, en suivant toujours l’oued Tafelamine, encaissé à cet endroit entre de hautes cimes qui portent le même nom. L’oued Nasaret est un affluent de gauche de l’oued Tafelamine, et non de droite, comme l’indique la carte de Duveyrier. En rectifiant cette petite erreur, je tiens à déclarer que cette carte m’a été excessivement utile, et qu’en général le livre de Duveyrier a été mon meilleur guide dans ce pays.
Pendant que nous cheminions le long de l’ouadi, je vis, près de la crête d’une paroi de roc à droite, une traînée noire, qui se prolongeait parallèlement aux couches horizontales de la montagne. On me dit que c’était une plante nommé telokat[55], qui ne se rencontre qu’à des endroits inaccessibles.
A 11 heures, nous étions en face de la haute montagne d’Aloumtaghil, qui force l’oued Tafelamine à faire un coude dans l’est. Nous quittâmes alors l’oued, et, remontant le lit d’un torrent dans la direction de l’ouest, nous gagnâmes l’oued Mihero. L’oued Tafelamine et l’oued Mihero se réunissent en aval, un peu au nord du mont Aloumtaghil.
Dès que nous eûmes franchi la muraille rocheuse qui les sépare, nous entrâmes dans un véritable fourré de tamarix et de tehak. L’oued Ireren lui-même ne s’était pas montré aussi touffu. Une liane nommée arenkad[56], aux feuilles en forme de cœur, enveloppait les plus hauts tamarix et déroulait ses longues spirales, du sommet de leurs branches ; elle formait un véritable réseau, qui transformait certains bouquets d’arbres en un fourré impénétrable.
Nous n’avancions qu’avec difficulté. Bien que nous fussions haut perchés sur nos montures, à chaque instant les branches des tamarix nous fouettaient la figure, et les têtes inclinées des roseaux nous dominaient encore[57].
Les chameaux finirent par renoncer à se frayer passage, et nous dûmes marcher dans le lit même de l’oued, rempli d’un sable fin, où nos bêtes enfonçaient profondément à chaque pas. Les reflets éblouissants de cette bande de sable imitent à s’y méprendre ceux d’une eau courante. Et l’illusion est entretenue par les hautes touffes d’herbe qui pendent le long des rives surplombantes, et par les roseaux qui bordent le lit des deux parts.
A 2 heures, nous fîmes halte au milieu de l’ouadi, devant un bouquet de roseaux, et Othman me dit : Voici le sebarbarh. J’entendais distinctement un clapotement liquide, et lorsqu’à l’aide de mes deux Touaregs, j’eus traversé le fourré à grand’peine, je me vis en face d’un petit bassin de 4 à 5 pieds de diamètre, à la surface duquel paraissaient sans cesse des bulles d’air : de là ce clapotement que les Touareg ont voulu exprimer par le nom de sebarbarh. La profondeur de ce bassin était d’environ 5 pieds près du bord.
L’eau en est assez insipide, à peine salée ; elle n’a aucune odeur. Les Touareg comparent naturellement ce bouillonnement à l’ébullition de l’eau sur le feu, et prétendent que la source est bouillante. Elle avait en réalité 37°5 centigrades, alors que le thermomètre à l’air en marquait 30. On dit qu’après de fortes pluies la source déborde et entraîne alors du sable avec elle. On voit, en effet, aux alentours, un dépôt blanchâtre qui provient de ces inondations.