Vu des Oum-el-leben[116] en fleur. L’eau a encore gelé cette nuit.

27 janv. — Nous partons à 8 heures, tout grelottants de froid. Devant nous, trois cimes qu’on appelle Tinkeradès. Nous passons au milieu d’elles et campons dans une morne plaine de sable. Depuis que nous sommes sortis des montagnes, les basaltes dominent de nouveau.

28 janv. — Départ à 8 heures et quart. Des filons de basalte noir traversent le granite[117], tandis que le basalte gris est au contraire injecté de granite. Nous dépassons à notre droite une coupole granitique surmontée d’une haute pyramide de pierres : c’est le Tignoutine.

Plusieurs vautours suivent notre caravane, guettant le chameau qui tombera de fatigue. Nous en avons déjà abandonné plusieurs.

29 janv. — Journée glaciale ; le vent du nord souffle sans discontinuer. Les granites et les felso-porphyres alternent, ces derniers présentent des inclusions de roche grise.

30 janv. — J’aperçois, pour la première fois, des gommiers dans un ouadi sablonneux. On l’appelle ouadi Nkerat, il s’y trouve trois puits à sec.

Nous approchons d’un plateau formé des mêmes grès que le Tasili du Nord ; je revois également çà et là les schistes observés dans la plaine de Tayta.

31 janv. — Départ à 8 heures. Nous n’avons plus autour de nous que la homada de grès sombre, qui s’élève à mesure que nous avançons vers le sud. Nos chameaux sont exténués.

Vers le soir, nous croisons l’oued Immider qui va dans la direction de l’ouest et que nous descendons pendant une demi-heure, afin de trouver au moins un peu de fourrage pour nos bêtes affamées. Cet oued est le premier qui fasse partie de l’Aïr[118].

1er fév. — Nous montons toujours. A 10 heures, arrivée au puits de Tadera, dont l’eau salée n’en paraît pas moins délicieuse pour notre soif. Nous remplissons nos outres pour la première fois avec de l’eau de l’Aïr. On dit que ce puits ne tarit jamais. Le granite réapparaît à 8 heures, nous campons dans l’ouadi Zibel, où nos chameaux trouvent de l’herbe en quantité. Riche végétation de gommiers et d’adjar[119].

2 fév. — Jour de repos. J’ai une si forte envie de viande, que je tire deux petits oiseaux au plumage jaune et gris, nommés keroukerou. Mon serviteur m’en fait un bon potage.

3 fév. — Nous marchons dans l’ouadi. A 9 h. 1/2, halte près de l’ouadi Tiout[120] ; nous puisons de l’eau douce pour la première fois. Les Maerua rigida et les gommiers dominent : les premiers sont en fleur.

4 fév. — Départ à 8 heures, les gommiers atteignent ici des dimensions extraordinaires. Je note en fait d’autres plantes : de l’alouad[121] en fleur, formant des touffes vertes de 2 à 3 pieds de hauteur, très recherchées des chameaux ; du sbot en quantité[122].

Nous ne cessons de cheminer entre des montagnes de granite ; des cimes magnifiques se montrent à l’horizon ; la route monte toujours.

A 5 heures, nous campons dans un oued très vert, où se voient des traces de moutons. Il semble que des hommes soient dans le voisinage. Le nom de cet oued est Zerzou.

5 fév. — Nous quittons l’oued Zerzou à 8 heures, pour marcher vers le sud. Halte entre deux collines de granite nommées Tchikedouen-ourach ou « montagnes de l’Or ».

6 fév. — Nous rencontrons un troupeau de chèvres, mais les jeunes filles qui le conduisent ne veulent rien nous vendre. Nous avons devant nous une véritable chaîne de montagnes, et deux fois déjà pour les éviter, nous avons dû faire un détour dans l’ouest. Je note des quartzites au voisinage de notre camp.

7 fév. — Nous faisons route au sud. A 4 heures, nous campons sur le versant occidental de la chaîne de montagnes. Demain nous serons dans la zone habitée de l’Aïr !



CHAPITRE V

AU PAYS D’AÏR

8 fév. — De très grand matin, deux Touareg vêtus de noir se présentent à l’entrée de ma tente : ce sont des Ifadan, qui demandent une redevance pour l’eau du puits de Tiout. Je les renvoie à notre chef de caravane, qui répond que nous payerons tous ensemble. Sur quoi mes deux Touareg se retirent en maugréant.

Nous suivons une série d’ouadi peu profonds, et abondamment pourvus d’adjar et de gommiers. Après avoir traversé une véritable forêt de Calotropis procera[123], si hauts que nos chameaux cheminent sous leurs branches en fleurs, nous atteignons le premier village[124] de gourbis, et nous faisons halte près du puits, à l’ombre de fourrés de Salvadora persica.

Les habitants ressemblent plus à des nègres qu’à des Touareg ; tous parlent le haoussa ; quelques-uns seulement comprennent la langue targuie. Ils sont habillés de tobés noires ; leurs huttes coniques entourées de haies de Calotropis ont l’air fort logeables.

Beaucoup de personnes viennent nous saluer ; entre autres le cheikh Omar de Ghât et l’oukil ou représentant du sultan d’Agadès. C’est un homme au teint noir, mais aux traits européens ; il porte un voile blanc sur le visage. Il salue plusieurs personnes de la caravane, mais passe devant moi sans s’arrêter.

Le cheikh Omar, qui est parent du hadj Bilkhou, et qui habite Kano, me dit que les gens de l’Aïr s’attendent depuis longtemps à ma venue. D’abord on avait entendu dire qu’un chrétien voulait visiter le pays, ce qui avait soulevé de l’opposition. Puis on apprit que Safi avait mis en prison ses propres frères et un autre habitant de Ghât, parce qu’ils m’avaient traité d’infidèle, et ceci avait fait grande impression et calmé les esprits.

9 fév. — Aujourd’hui l’oukil du sultan d’Agadès, qu’on appelle ici Touraoua[125], perçoit la redevance due par tous les marchands. Ce noir s’assied sur une natte juste en face de ma tente, et je n’en augure rien de bon. En effet, il me réclame également une redevance ; mais Bidouma se charge de négocier avec lui, et il en résulte que je ne dois rien, parce que je n’ai pas de marchandises.

Les gens du village ont apporté du fromage qui est très fade, parce qu’il manque de sel. J’ai eu toutes les peines du monde à trouver un peu de beurre, pour la somme d’un thaler.

10 fév. — J’apprends ce matin que le serki-n-touraoua attend de moi une grosse somme. Et en effet il ne tarde pas à venir dans ma tente et me réclame 100 thalers et deux burnous ! Tous mes amis de la caravane sont indignés. Bidouma vient à mon secours en donnant sa parole que je n’ai rien que des livres et des médicaments. Finalement je suis obligé de donner 10 thalers à ce bandit, bien qu’il ait déjà reçu de moi une pièce de malti[126] d’une valeur de 2 thalers.

Malheureusement, mes peines ne sont pas finies. Ce soir, une troupe de Touareg armés de sabres et de lances va droit à ma tente, au grand émoi de mes voisins, qui préviennent Bidouma. Les Touareg s’approchent tout près de moi, et m’entourent, mais comme ils parlent haoussa, je ne puis m’entretenir avec eux. Je reste donc tranquillement assis près de mon feu, comme si ma personne n’était pas en jeu. J’entends bientôt le mot de kafir, et la discussion entre les Touareg et Bidouma devient de plus en plus vive. Ils demandent, paraît-il, que je fasse publiquement profession de foi mahométane, mais Bidouma s’oppose à ce qu’on me fasse cette injure. Ses gens sont accourus, et lorsque les Touareg laissent finalement entrevoir leur véritable intention, qui est de piller mon bagage, Bidouma leur déclare qu’alors il leur faudra piller toute la caravane, et non pas moi seul !

L’heure de la prière était venue sur ces entrefaites, et je m’éloignai pour faire mes dévotions sur une colline voisine.

Lorsque je revins, les choses avaient changé de face, car Bidouma avait rendu les Touareg attentifs à mes faits et gestes, et personne ne doutait plus de ma qualité de vrai croyant.

11 fév. — Mon expérience d’hier m’a démontré la nécessité impérieuse de ne rien faire qui puisse éveiller les soupçons. Je renonce donc à relever ma route à la boussole, comme d’ordinaire, lorsque je ne puis le faire sans être vu. Nous faisons halte dans un petit oued.

12 fév. — J’ai vu aujourd’hui pour la première fois des tarentules. Route en terrain plat.

13 fév. — Nous cheminons dans un large ouadi ; de hautes montagnes se profilent à l’horizon de droite[127], et à gauche les hauteurs sont tout près. Vu un nouvel arbuste, nommé dilou[128], dont les feuilles ressemblent à celles du laurier. Halte dans l’oued Egoulaf. Une plante parasite, sorte de Loranthus à couronne de fleurs rouges, croît ici sur les gommiers. Nous laissons aujourd’hui la localité d’Asodi à notre droite[129].

14 fév. — Vers 10 heures nous avons à notre gauche le massif important du Bendaï[130]. Nous passons un puits dans l’oued Ounankerane, et faisons halte dans l’oued Ilassane, à environ 2 lieues du pied méridional du Bendaï.

15 fév. — Nous apercevons à gauche de notre route une montagne complètement isolée, qui s’appelle Aourer[131]. A midi, passage d’un col difficile. Vu, pour la première fois, dans l’Aïr, une huppe. J’avais déjà aperçu des pies auparavant, à Iferouane. Nous avons dépassé le rocher de Dokou, remarquable par sa pointe en forme d’obélisque, et surtout par les figures d’hommes, de chameaux et de chevaux qui y sont gravées. Les dessins ne sont pas taillés dans la pierre à l’aide d’un ciseau, et résultent seulement d’un grattage. Nous campons sur une colline, avec vue au sud-ouest sur le massif du Baghzen.

16 fév. — Nous partons dans la direction du massif du Tchéhémia, qui compte cinq ou six sommets arrondis. Halte dans l’oued Amfisak, sur un large plateau incliné vers le massif du Baghzen. Dans l’est apparaissent des crêtes horizontales : c’est le commencement des plateaux du pays tibbou.

17 fév. — Après bien des pourparlers, je me décide à quitter la caravane, et à séjourner à Adjiro chez le cheikh Bilkhou, en attendant que de nouveaux subsides me parviennent. Je dis à mes amis que, si le sultan Hussein de Zinder me prie de venir soigner ses yeux malades, je me rendrai de suite à son appel ; mais qu’autrement j’aurais honte d’arriver au Soudan dans un pareil dénûment. Je crains également la saison des pluies.

Tout le monde m’assure que je serai en sûreté chez le hadj Bilkhou, quand même je ne trouverais qu’un esclave dans sa maison. Lui-même est en ce moment parti en razzia. Je distribue quelques petits cadeaux à mes amis, je paye mes chameliers et j’achète aux marchands de quoi faire des présents aux gens d’Adjiro. Ce n’est pas sans émotion que j’ai dit adieu aux gens de la caravane : tous ont été pour moi pleins d’égards.

Nous prenons la direction de l’ouest, en longeant le versant septentrional du massif du Baghzen ; c’est là, dans un oued, que je rencontre pour la première fois de petits sangliers gris à large groin et à queue en trompette[132].

A 2 heures et demie, nous arrivons au gros village d’Adjiro, bâti sur un contrefort du Baghzen. Le cheikh a envoyé un Targui chargé de me recevoir ; mais celui-ci reste bien embarrassé, car il ne sait pas un mot d’arabe. On dresse ma tente près de la hutte du cheikh.

18 fév. — Tout le village s’est rassemblé autour de ma tente. Pour le moindre petit service, on me demande un cadeau : je passe évidemment pour un homme très riche. J’ai appris dans la suite que les esclaves chargés de transporter mon bagage avaient, malignement ou non, fait des descriptions fantastiques de mes trésors.

On me raconte qu’il y a des lions sur le Baghzen ; on y trouve également un village avec des palmiers et de l’eau courante.

19 fév. — J’entends dire que la dernière caravane de Ghât a apporté deux lettres à l’uléma de Rezer ; l’une de Safi, qui me recommande à lui, et l’autre d’Ikhenoukhen, qui demande qu’on me renvoie à Ghât. Je ne sais que penser. Un jeune noir nommé Mousa, qui me sert d’interprète, bien qu’il ne comprenne que l’arabe du Koran, et moi la langue vulgaire, me raconte que l’uléma a rejeté avec vivacité la lettre d’Ikhenoukhen, et affirmé que je ne quitterais pas le pays avant d’avoir vu le cheikh Bilkhou. Est-ce dans un but de rapine ?

10 fév. — De grand matin le serki-n-touraoua et Mousa font irruption dans ma tente, et le premier me fait comprendre que je dois lui donner quelque chose. Je lui offre deux agates et une paire de ciseaux, mais il les refuse. Comme je lui demande alors ce qu’il désire, il se décide à parler : il sait bien que je n’ai pas de marchandises, mais je n’ai qu’à lui donner 100 thalers, et je pourrai aller sans encombre d’Agadès à Sokoto !

J’ai beau protester que je ne possède pas cette somme : vains efforts. Le bandit n’a pas honte de me dire que j’ai un sac plein de thalers, que les Arabes de la caravane l’ont vu, lorsque j’ai acheté un mouton ! « Cherche toi-même », lui répondis-je. Et le voilà qui me fait ouvrir tous mes coffres, prenant en main tout ce qui lui paraît devoir contenir de l’argent : c’est ainsi qu’il extrait d’un air désappointé mon sac à cartouches de la caisse où sont mes livres. Ne trouvant rien dans la première caisse, il va à l’autre, et découvre l’élégante petite boîte où est renfermé le revolver. Il me dit de l’ouvrir ; mais je n’ai pas la clef sous la main, et je ne me soucie pas d’ailleurs de lui montrer le contenu. Du coup il est persuadé qu’il tient le trésor, et il fait sauter la serrure !

J’eus beau lui dire que c’étaient des cadeaux destinés au sultan de Sokoto, il n’en continua pas moins ses recherches. Il me prit ainsi ma culotte rouge, mes agates et 22 thalers, et m’en réclama encore 40 autres ! Je me voilai le visage et ne dis plus un mot. Un Targui qui, paraît-il, était le fils du cheikh Bilkhou, assistait impassible à la scène. Un instant j’eus l’idée d’envoyer une balle à ce brigand, mais je songeai à ma femme et à mon enfant, et dans mon impuissance, j’éclatai en sanglots.

Le bandit crut que je pleurais mon argent, et à partir de ce moment, il ne me demanda plus rien. En partant, il voulut me donner la main, car tout ce qu’il avait pris fût alors devenu sa propriété légitime. Mais je m’y refusai, sans prononcer une parole. Il partit et revint encore pour me donner la main, sans plus de succès.

La chose avait causé un grand émoi ; tout le monde était stupéfait de me découvrir si pauvre. A partir de ce moment, je ne montrai plus mon visage à personne, et je ne dis plus une parole. Je ne pouvais protester autrement contre cette odieuse violation de l’hospitalité.

21 fév. — Je suis resté enfermé dans ma tente. Beaucoup de personnes sont venues, et ont essayé en vain de me faire parler.

22 fév. — Je reçois la visite des gens du cheikh Bilkhou ; l’un d’eux, son frère, paraît-il, dit que c’est une honte de m’avoir traité ainsi. Un autre me demande des remèdes, mais je reste muet, au grand mécontentement de Staoui.

Cet après-midi j’ai fait une promenade dans les montagnes au sud d’Adjiro ; les hautes vallées renferment un grand nombre de Stapelia dont les fruits sont en train de mûrir. Je n’ai jamais vu cette plante dans les ouadis du désert[133]. J’ai été également étonné de revoir des Zizyphus lotus[134].

En revenant au village, j’ai rencontré des tombeaux de dimensions inusitées. L’un d’eux, d’aspect peu ancien, était entouré d’un grand cercle de pierres dressées. Presque au même endroit, se trouvent des restes de cabanes bâties avec des cailloux roulés et du sable pour mortier ; elles sont si petites, que de loin je les avais prises pour des tombes.

23 fév. — J’ai été surpris par la visite du Ghadamésien Sermoï-ben-Darar, qui avait fait avec nous le voyage de l’Aïr. Il a entendu parler de l’exploit du serki-n-touraoua, et il est le seul parmi mes connaissances, qui ait songé à m’aller voir. Il est presque noir, car sa mère est esclave de Tombouctou, mais il vaut mieux que les Arabes. Il m’assure que tout me sera restitué au retour du hadj Bilkhou. Chacun s’étonne, dit-il, qu’on ait osé violer les lois de l’hospitalité dans sa demeure.

24 fév. — J’ai fait une promenade dans la direction du volcan Tekindouhir, car il est trop loin d’ici pour que j’ose m’aventurer jusque-là sans guide. J’ai rencontré en route des maisons de pierre encore habitées, et qui sont revêtues d’un enduit d’argile. Le cratère du volcan est sur le versant nord ; mais la coulée de laves, arrêtée par des hauteurs, s’est détournée principalement vers le sud. Tout est noir et nu[135].

25 fév. — On est venu hier chercher mes lettres de recommandation pour Hadj Bilkhou et on les a portées à Rezer, où il y aura sans doute grande délibération à mon sujet.

Cet après-midi j’ai essayé de faire l’ascension du volcan. Au bout d’une heure et demie de marche à travers une plaine semée de gommiers et d’adjars, j’étais arrivé au bord du champ de laves, qui se présente du côté de l’oued comme un mur de 20 à 25 pieds de hauteur. J’arrivai avec peine jusqu’au sommet, mais il me fut impossible de traverser cette surface coupée d’innombrables crevasses et hérissée de pointes aiguës. J’essayerai la prochaine fois d’aborder le volcan par le versant nord, qui, je l’espère me donnera accès dans le cratère. Vu de près, le cône terminal a l’air de se composer de cendres, bien que sa pente soit d’environ 45 degrés du côté sud. Un grand nombre de petits couloirs en rayent la surface.

Deux sangliers se sont trouvés sur mon chemin, et m’ont regardé tranquillement sans se déranger. Les défenses, très grandes, s’écartent fortement de la tête.

26 fév. — Cet après-midi sont arrivés cinq à six cavaliers à mehari escortant un vieillard monté sur un âne. J’ai deviné que c’était le cheikh tant attendu. J’ai couru à ma tente et chargé mes armes à tout hasard, car il se peut qu’il soit encore pire que l’autre, et je ne veux pas être tué comme un chien. Le cheikh s’est rendu dans la hutte qui sert de mosquée et y est resté une quinzaine de minutes, qui m’ont paru bien longues. Enfin, a paru le forgeron du village, qui m’a invité à me rendre dans la hutte du cheikh.

Je me trouvai en face de deux Touareg assis sur une natte, et entourés de quelques autres. Je leur donnai la main, et, sans attendre qu’on m’en priât, je m’assis en face d’eux. J’avais reconnu le cheikh de suite. C’était un vieillard au teint foncé, qui décelait une parenté de sang nègre ; il portait une vieille tobé bleue, et, sous son voile noir, on voyait passer une barbe d’un blanc de neige.

Il me salua en arabe, et c’est d’une voix tremblante d’émotion qu’il me demanda à plusieurs reprises comment j’allais. Comme je ne savais pas à qui s’adressait sa colère, je me contentai de répondre : « Louange à Dieu ! » Mais il continua à me questionner en arabe : « Que t’est-il arrivé pendant mon absence ? » Je fis une réponse aussi vague que possible ; alors il s’impatienta de tous ces faux-fuyants, et s’écria : « J’ai reçu tes deux lettres, et je les ai lues. » Et, comme je me taisais toujours, il s’exprima avec une telle violence, que je n’eus plus aucun doute, et lui répondis sur le même ton : « Que voulais-tu que je fisse, du moment que ton fils assistait tranquillement à cette scène de brigandage ; ne devais-je pas admettre que vous étiez d’accord ? »

Avec une violence croissante, le vieux cheikh repartit : « Ne sais-tu donc pas que je n’ai point de fils ? — Je viens de loin, lui dis-je, et je suis bien obligé de croire ce que m’affirment les gens de ton pays ! » Il me demanda alors ce que le serki m’avait pris. J’énumérai 22 thalers, une djouba de drap rouge, un pantalon de même couleur, et cinq agates. « Voilà, dis-je, ce que j’ai vu prendre ; je ne sais pas s’il n’a pas encore emporté autre chose. — Comment, s’écria le cheikh, tu ne lui as pas donné tout cela de ta main ? — Non, il a pris lui-même dans les caisses les objets à sa convenance. » Aussitôt le scribe de l’endroit fut appelé, et le cheikh lui dicta la lettre suivante :

« Dès que tu auras cette lettre sous les yeux, tu rendras tout ce que tu as pris à mon hôte, et sans retard. Les Aouélimiden et les Kel-Guérès n’ont pas encore pillé ma maison, et toi tu l’oses ! Sache que je tuerai quiconque viole mon domicile. »

Une deuxième lettre fut écrite à un cheikh, Bou-Bekr, qui fut prié de veiller à l’exécution de cet ordre[136]. Un des Touareg revenus tout à l’heure d’une razzia lointaine chez les Kel-Fadé[137], n’en dut pas moins remonter sur son chameau pour aller prendre livraison à Rezer de tout ce qui serait restitué. En même temps, le cheikh m’apprit que le serki avait distribué aux gens d’Adjiro une partie de mes dépouilles, et me rendit trois thalers et le pantalon rouge. Peu après, je vis réapparaître trois agates et trois thalers, que le serki avait donnés aux femmes. Le vieux cheikh déclara ne vouloir accepter aucun de ces objets volés.

Je retournai tout heureux dans ma tente, et lui envoyai le soir même le présent que je lui avais destiné ; un revolver à six coups avec dix-huit cartouches, un caftan brodé d’or et un séroual de drap rouge. Mais il me retourna les habits en me faisant dire que ces belles choses étaient bonnes pour les sultans du Soudan ; s’il revêtait ces splendides atours, tous les chefs le prieraient de les leur prêter, et il n’en aurait plus aucun plaisir ; par contre, il recevrait volontiers, soit un fusil, soit un peu d’argent ou des agates pour ses enfants. Il m’était impossible de lui donner mon fusil ; j’attendis donc au lendemain pour réfléchir à ce que j’avais à faire.

Ce soir, le cheikh m’a fait présent d’un jeune taureau.

27 fév. — Beaucoup de Touareg sont assis devant ma tente et admirent tout ce qui leur est étranger. L’un demande de l’argent, l’autre des remèdes ; tous semblent persuadés que je suis cousu d’or, mais ils ne sont pas insolents lorsque je les éconduis. Les habitants du village qui ont assisté, indifférents ou moqueurs, à la scène du pillage, ont maintenant pris parti pour moi et approuvent le cheikh. J’ai envoyé à celui-ci les vingt derniers thalers qui me restaient encore.

On me dit que la variole règne à Agadès et y fait beaucoup de victimes ; on me conseille de n’y pas aller.

Les Kel-Ouï sont en ce moment en guerre avec les Aouélimiden ; ceux-ci n’ont pas de fusil et craignent les balles ; par contre, ils sont pourvus de chevaux, tandis qu’ici cet animal est très rare.

Ce matin, le taureau a été dépecé par le forgeron, qui a reçu pour son salaire la tête, la peau et les entrailles. Le cheikh m’a dit de ne distribuer de viande à personne, mais de sécher la viande au soleil. Lorsqu’elle sera mangée, il m’en enverra d’autre.

28 fév. — Le cheikh est venu m’informer que, dans un à deux mois, il y aura à Agadès un sultan véritable, à la protection de qui il pourra me confier. Ceci répond à mes désirs, car je suis obligé d’attendre les envois de Ghât, et je tiens à passer un mois à Agadès, pour apprendre à connaître cette ville. Je veux aussi visiter[138] les sources chaudes qu’on me signale dans l’Ouest.

1er mars. — Le cheikh a fait apporter une hutte à côté de ma tente. Après qu’on eut enlevé les pieux qui la retenaient au sol, une masse d’hommes et de femmes l’ont soulevée tout d’une pièce et portée jusqu’ici. Ces huttes rondes s’appellent oa. Je suis allé pour la première fois visiter le vieux chef dans sa maison, et lui ai apporté une paire de lunettes avec monture en corne. Il en a été ravi, et m’a dit que, depuis son retour de la Mecque, il n’avait pu en obtenir de personne.

Je l’ai questionné sur l’origine des Kel-Ouï, il ne savait guère qu’une chose : c’est qu’ils sont venus du pays d’Alakkos, entre Zinder et Kouka[139]. Les Touareg occupent toute la lisière méridionale du Sahara ; au dire du cheikh, ceux du Douggama et du Damergou sont également des Kel-Ouï.

Il me dit que, sur le Baghzen, il y a des palmeraies et des champs de mil ; ce massif est également le seul où les lions aient leurs tanières. Ces lions descendent souvent de la montagne pour enlever des ânes et des chameaux. On essaye de s’en débarrasser avec des pièges.

Le cheikh appelle le pays des Aouélimiden « Bogaël » ; c’est, dit-il, une hamada rocheuse, sans ouadi fertiles et sans eau[140].

Les Aoulad-Sliman sont venus, il y a environ cinq ans, piller et saccager l’Aïr ; ils avaient avec eux des Aoulad-Ali et des Ourfellas. Le cheikh Bilkhou accourut du Soudan et les poursuivit jusqu’au Kanem ; il prétend leur avoir tué jusqu’à mille hommes, en quoi il exagère sans doute un peu.

2 mars. — On travaille activement à la hutte que je dois habiter. J’essaye de causer avec les femmes en langue targuie, et j’y réussis mieux qu’en me servant du haoussa. Une esclave du cheikh m’a frappé par la finesse et la régularité de ses traits. Dans mon ignorance, je lui demandai si elle était la fille du cheikh, ce qui ne la mit pas dans un médiocre embarras. Elle finit par me dire qu’elle ne connaissait pas ses parents, parce qu’elle était venue toute petite dans le pays, et qu’elle était une Foulani. Comme je lui demandais s’il y avait beaucoup de Foulani à Agadès, elle me répondit, oui, et dit en riant à son amie : « Il paraît qu’il veut s’en acheter une. »

J’ai pris possession de ma case, et je m’y trouve mieux que sous ma tente : elle est fraîche et aérée.

3 mars. — Le cheikh a fait abattre aujourd’hui une vache, et chacun en a reçu sa part. C’est en l’honneur de la fête du Miloud. Je ne puis malheureusement me procurer du lait. On me dit qu’il y en a fort peu ; mais, comme je vois beaucoup de fromages, je crois qu’on le réserve pour cet usage. C’est à peine si l’esclave du cheikh m’en apporte quelques cuillerées. Il est vrai que chèvres, brebis et vaches ont ici le pis extrêmement petit.

Je suis allé visiter, cet après-midi, Sousso, un des fils du cheikh, qui souffre de rhumatismes ; je lui ai ordonné des bains chauds, mais il ne croit pas à leur efficacité, et reste assis à demi nu en plein air ; naturellement, il ne va pas mieux.

4 mars. — Depuis quatre à cinq jours, le ciel n’est plus sans nuages. Il est tout couvert de fins cirrus, qui viennent de l’ouest et du nord-ouest. Je n’en vois pas venir du sud. La chaleur est modérée et me rappelle le climat italien.

J’ai donné ma dernière agate à la Foulani, qui n’avait cessé de m’en prier. Bien des personnes ont voulu m’en acheter[141], d’autres m’ont offert du turkedi en échange, malheureusement je n’en avais plus.

J’ai peur que le manque de nourriture convenable ne me permette pas de rester ici ; mes forces s’en vont encore plus vite qu’avant. Si j’étais à Agadès, je pourrais sans doute vendre mes chameaux et me procurer des vivres.

La tribu des Ihadanaren est en ce moment dans l’Aïr ; elle a émigré en masse par crainte des Hoggar, qui lui ont enlevé ses troupeaux ; elle se trouve en ce moment dans le nord-ouest d’Adjiro, à Telak[142], dans l’ouadi Aouderas.

5 mars. — Vent froid et violent pendant toute la nuit. Le cheikh m’a rendu visite et j’en ai profité pour prendre quelques renseignements. Les Kel-Guérès et les Kel-Ouï parlent d’après lui la même langue. Par contre, les Aouélimiden parlent comme les Hoggar.

Le chef du Gober, Damboskori, est un ami du cheikh Bilkhou ; ses ancêtres ont été les premiers sultans haoussa, et c’est encore le haoussa qu’on parle dans le Gober. Les forces militaires du pays se montent à deux mille cavaliers, et elles sont grossies de toutes sortes d’aventuriers belliqueux, dont la principale occupation est la razzia d’esclaves[143].

Les rapports de l’Aïr avec les Hoggar sont en ce moment très tendus, car lors du pillage de la caravane des Ihadanaren au puits de Tadent[144], les Hoggar ont pris des marchandises qui appartenaient aux Kel-Ouï et environ mille thalers d’argent monnayé. Toufik est allé en ambassadeur dans l’Ahaggar, et Hadj Bilkhou me déclare que, si ces objets ne sont pas rendus, aucun des Hoggar ne pourra plus mettre le pied sur son territoire[145] : et alors ils n’auront plus de pays où ils puissent acheter leur grain et les autres choses dont ils ont besoin.

Hadj Bilkhou lui-même paraît un assez brave homme, mais il n’est pas redouté, et chaque cheikh fait ce qu’il veut[146].

Les Aouélimiden n’ont pas de grand chef en ce moment ; le dernier a été tué par Hadj Bilkhou, lors d’une de leurs incursions dans l’Aïr, et son fils est encore trop jeune pour avoir de l’influence. Hadj Bilkhou me dit que, chez les Aouélimiden, le fils de la sœur n’hérite pas du pouvoir comme chez les autres Touareg[147].

Ce soir, au moment où je m’y attendais le moins, mes affaires ont pris de nouveau mauvaise tournure. Le cheikh a fait appeler mon serviteur et a réclamé cinq agates supplémentaires, en observant que je ne lui ai pas encore donné ce qui lui revient ! Et cela après avoir reçu en argent et en marchandises la valeur de près de 50 thalers ! Ce langage ne me présage rien de bon, et je m’attends à être dépouillé à fond. Le pire est que le cheikh a jeté son dévolu sur mon fusil, et l’a fait entendre à Staoui ! Que deviendrai-je au Soudan sans armes ?

6 mars. — Nuit froide et tempêtueuse ; au jour, le ciel s’est éclairci. Je n’ai pas revu le cheikh et j’essaye de lui opposer la force d’inertie.

7 mars. — J’ai remarqué ce matin trois Touareg étrangers près de la maison des hôtes. Ils sont venus ce soir avec l’interprète, et il se trouve que l’un d’eux est le cheikh Bou-Bekr des Kel-Guérès, qui remplace en ce moment le sultan à Agadès[148]. C’est un homme grand et maigre, qui m’a fait une très bonne impression. Il est curieux que ces trois Touareg, appartenant à la fraction des Kel-Ferouan, soient venus me voir sans être accompagnés du cheikh. J’en conclus qu’il y a des dissentiments entre eux. Le premier mot de Bou-Bekr a été : « Veux-tu m’accompagner à Agadès ? »

« Si tu me promets ta protection pour moi et mon bagage, je suis prêt », lui répondis-je. A quoi il répartit que je n’avais à craindre personne autre que Dieu. Je lui dis que j’étais actuellement sans ressources, et qu’il lui faudrait me mener à Sokoto pour y recevoir son salaire : il n’y fit aucune objection. Il avait eu au préalable un long entretien avec le cheikh, et était évidemment instruit de tout. Il me demanda si je n’avais pas de soieries à vendre, et je lui expliquai que j’étais médecin, et non marchand, que je n’avais que des médicaments : « Cela vaut encore mieux », observa-t-il.

Là-dessus, mes visiteurs s’éloignèrent, me laissant l’espérance d’échapper enfin à ma quasi-captivité. Je m’attendais bien à quelque résistance de la part du hadj Bilkhou, mais je pensais que le sultan intérimaire d’Agadès était plus influent que lui. Les étrangers restèrent longtemps dans la maison des hôtes ; ils avaient évidemment bien des choses à débattre. Lorsqu’enfin je vis qu’on leur amenait leurs montures, je me décidai à aller les trouver pour m’informer moi-même du résultat de toutes ces discussions ; mais on ne me laissa pas un instant seul en leur présence ; je ne cessai d’être surveillé, soit par l’interprète, soit par son père, de peur que je ne pusse dire quelque chose de la conduite du cheikh Bilkhou. Je demandai si Bou-Bekr reviendrait à Djiro pour m’emmener avec lui ; on me répondit : « Je ne sais pas. » Finalement j’appris que le vieux cheikh s’était opposé à mon départ et qu’il voulait me conduire lui-même à Agadès. Mais Dieu sait quand ! Evidemment, il veut d’abord tirer de moi tout ce que je peux donner.

J’ai laissé entendre que je restais ici à contre-cœur, mais j’ai allégué comme motif le manque de nourriture convenable : il n’y a ici ni lait, ni beurre, ni oignons, tandis qu’à Agadès on a tout cela en abondance ! La variole règne encore là-bas, mais au dire de Bou-Bekr elle est devenue très bénigne, et la mortalité est insignifiante. Il y a trois petites journées de marche d’ici à Agadès, et dix jours d’Agadès à Sokoto.

Je quittai les Touareg, passablement déçu, et peu édifié surtout des dispositions de mon geôlier. On avait dû lui rapporter immédiatement mes paroles, car je vis arriver peu après du fromage frais destiné à compléter mon ordinaire. Jusqu’à quand durera mon séjour involontaire ?

8 mars. — Aujourd’hui les obsessions recommencent, cette harpie de cheikh a dit à mon serviteur : « Si ton maître ne me donne pas 5 thalers Marie-Thérèse de plus, je ne fais rien pour lui ! » — Et cela, après avoir reçu 50 Marie-Thérèse ! Il me reste en tout et pour tout 3 thalers !

Le cheikh m’a maintenant coupé les vivres ; personne ne m’apporte plus rien ; il veut évidemment me forcer par la famine à lui faire des présents considérables. Je ne vis plus que de farine et de lentilles ! Mais avant de mourir de faim, je lui enverrai une balle, à lui d’abord, et à moi ensuite ! Comme il se peut que le moment approche, j’écris ces notes en clair[149], pour que les miens puissent lire les dernières lignes que j’aurai écrites. Mon serviteur Staoui a l’ordre, s’il échappe à la mort, de conserver précieusement ce journal, et de le remettre entre les mains du consul d’Italie à Tripoli.

9 mars. — Staoui a voulu se rendre au village qui se trouve en haut du Baghzen, pour tâcher de se procurer des vivres ; mais le cheikh a fait disparaître le chameau qui est ma propriété, et n’a pas consenti davantage à lui prêter un âne comme monture ; ce qui équivaut à rendre impossible la course projetée par mon vieux serviteur ! Il est allé cet après-midi trouver le cheikh pour tâcher d’obtenir du beurre en échange de marchandises ; le cheikh l’a renvoyé à demain, et pourtant je sais qu’il a des vivres en abondance, car plus de trente ânes chargés de provisions sont arrivés aujourd’hui, venant d’une autre partie de l’Aïr. La caravane de vivres du Soudan est attendue dans quelques jours, et alors on nagera dans l’abondance[150].

10 mars. — Le cheikh m’a surpris ce matin par le don d’une boîte pleine de beurre ; il nous fait dire que nous devons acheter nous-mêmes le blé et le riz. Mais avec quoi le payer, maintenant que j’ai tout donné ?

Lorsque mon domestique est allé au puits, les femmes esclaves lui ont dit que j’étais un infidèle, que je mangeais de la viande de porc et buvais des boissons fermentées. Elles répètent évidemment les propos qu’on tient chez le cheikh sur mon compte. Ils ne me présagent rien de bon.

Le vent d’ouest souffle souvent avec violence le matin ; il amène de telles masses de poussière, qu’on n’aperçoit plus les montagnes d’alentour. L’après-midi, le temps s’éclaircit.

11 mars. — Je me suis décidé à demander au cheikh combien de temps il compte me garder encore. Je l’ai trouvé en train de lire le Koran, et j’ai dû attendre une demi-heure qu’il lui plût de fermer son livre. Je lui racontai que j’avais été bien reçu à Ghât, que Safi s’était montré très satisfait de mes modestes présents, qu’il n’avait jamais exigé davantage ; qu’un homme qui m’avait appelé kafir avait été jeté en prison ; mais le cheikh, à ce qui me sembla, n’en crut pas un mot. Lorsque je lui parlai de mon départ, il me demanda pourquoi j’étais si pressé ; à son avis, c’était indifférent de rester ici quelques mois de plus ou de moins ! Je répondis que ce n’était pas indifférent du tout, parce que je n’avais rien à manger et que je n’avais plus d’argent. Personne ici ne me prêterait quelque chose, tandis que, au Soudan, je trouverais des amis qui me tireraient de peine. Il finit alors par dire qu’il aurait soin de moi, mais que je ne pouvais pas partir maintenant, qu’il me fallait attendre un ou deux mois le départ d’une caravane : voyager autrement serait trop dangereux. Or, comme je sais qu’il n’y a pas d’autre caravane que celle qui viendra de Ghât, c’est trois ou quatre mois que j’ai la perspective de passer dans l’Aïr !

12 mars. — Les vents du sud et de l’ouest obscurcissent l’atmosphère au point que je ne vois plus la montagne, à peine éloignée de deux lieues. Ces masses de poussière viennent évidemment du désert.

J’ai fait une nouvelle excursion au mont Tekindouhir ; son aspect est tout autre du côté du nord-ouest. Le cratère est ici largement ouvert, et ses débris couvrent le champ de laves ; une ascension serait peut-être possible, car les coulées se détournent ici vers le sud et forment une protubérance en pente douce, par laquelle on pourrait peut-être pénétrer dans l’intérieur.

Comme j’étais allé à pied, et qu’avec mes souliers déchirés je n’avançais qu’avec lenteur sur ces roches tranchantes, la nuit était venue avant que je fusse de retour. A Adjiro, on avait été inquiet de mon absence : le vieux cheikh me fit dire qu’à l’avenir, si j’allais à la chasse aux gazelles, je devrais partir le matin et non vers le soir.

13 mars. — Demain, quelques personnes d’ici doivent partir pour Agadès ; je vais essayer de leur adjoindre Staoui pour qu’il me procure des vivres.

Un Touareg bien mis, du nom de Bina, est venu me demander quels cadeaux j’avais faits au cheikh, et combien je lui donnerais, à lui, s’il me menait à Agadès et à Kano. Je lui ai promis un burnous et quelques petits objets ; mais il voulait recevoir la moitié d’avance, et, sur mon refus, il est allé trouver le cheikh et lui a rapporté toute notre conversation : bien mieux, à l’en croire, j’avais dit que je n’avais jamais vu un cheikh inhospitalier comme celui-là. Ceci n’a pas fait bonne impression, comme on pense, et le soir je les ai entendus distinctement rire aux dépens du kafir.

14 mars. — Staoui, à qui le cheikh, à ma grande stupéfaction, a prêté un âne, est parti aujourd’hui avec quelques indigènes pour Agadès. Je lui ai donné tout ce que je possédais encore en fait d’étoffes, de petites glaces, d’aiguilles, etc., pour qu’il m’achète des vivres.

Au départ, le cheikh lui a dit assez haut pour que j’aie pu l’entendre : « Si ce n’était toi, je n’aurais pas donné l’hospitalité à ton maître, et je l’aurais renvoyé depuis longtemps. » Ce sont évidemment les suites de la conversation d’hier.

L’air est resté chargé de poussière et la montagne invisible pendant tout le matin, la chaleur est étouffante. Le thermomètre marque 28 degrés centigrades au fond de ma case.

Vers le soir, j’ai fait une visite au cheikh. Il m’a reçu sans impolitesse, et m’a dit que, si je le désirais expressément, il me mènerait à Agadès, mais qu’il ferait d’abord pressentir le Sultan pour savoir s’il voulait me prendre sous sa protection, qu’il valait mieux le savoir d’avance plutôt que de se faire refuser l’accès de la ville.

Il a dit que Safi est le seul homme qui ait de la sympathie pour les Turcs, que tous les Touareg leur sont hostiles. Si les Turcs exigent d’eux une redevance quelconque, les Touareg répondront en coupant toutes les routes de caravanes. Le cheikh lui-même semble peu enchanté d’avoir les Turcs pour voisins.

Le nouveau sultan d’Agadès est un Touareg de la tribu des Kel-Guérès[151] ; le cheikh croit ces derniers plus nombreux que les Aouélimiden ; il ne connaît évidemment que les tribus de cette confédération qui sont les plus voisines de son pays ; il confond les autres avec les Arabes.

La variole qui règne à Agadès est toujours importée du Soudan ; elle se montre également de temps à autre dans l’Aïr, mais la mortalité n’est pas grande. Quant aux fièvres, on les contracte au Soudan pendant la saison des pluies ; il y en a même dans l’Aïr à cette époque, mais elles sont beaucoup plus bénignes. L’oued qui passe près du village est alors plein d’eau, qui s’écoule vers le sud.

15 mars. — Le cheikh me rend ma visite. Le vent souffle presque toujours avec violence au moment le plus chaud de la journée, et après le coucher du soleil.

16 mars. — J’ai été surpris aujourd’hui par la visite du kadi d’Agadès ; il est évident que tout ce monde a entendu parler de mes richesses, sans quoi je n’exciterais pas cet intérêt. Le vieux kadi m’a fait bonne impression ; il connaît plusieurs de mes amis de Ghât et parle assez bien l’arabe. Il m’a appris que le cheikh Bou-Bekr des Kel-Guérès, qui a été ici, ne gouverne pas à Agadès ; ce n’est que le chef d’une tribu campée hors de la ville. C’est ainsi qu’on ne cesse de me faire des mensonges, pour me donner une haute idée des gens qui vont me voir. Le kadi me révèle qu’en ce moment le personnage le plus haut placé est le « sultan du marché », lequel est en mauvais termes avec Hadj Bilkhou. Dans quatre mois les Kel-Guérès viendront introniser le nouveau sultan[152], qui sera sans doute le fils du sultan défunt, et, à ce que dit le kadi, un brave homme. Ainsi, Hadj Bilkhou veut me garder encore quatre mois ! Quelle perspective !

17 mars. — Le cheikh me fait appeler ce matin pour montrer à un Targui étranger le maniement de mon revolver ; le vieux grigou m’invite en même temps à acheter du grain en le payant avec des agates ou des douros. Je lui ai dit qu’il savait bien que je n’en avais plus, sans quoi je les lui aurais donnés depuis longtemps pour satisfaire à ses exigences. Il m’a répondu qu’il ne savait pas ce qu’il y avait dans mon bagage ! J’ai fini par le prier de venir chez moi et de visiter toutes mes caisses, puisqu’il persiste à me croire cousu d’or.

Alors il s’est mis à parler en targui, avec un air de mépris, des voyageurs qui n’ont pas d’argent.

« Et comment paieras-tu tes chameaux pour aller au Soudan ? » m’a-t-il demandé encore. Je lui ai expliqué qu’à Kano les Ghadamésiens me prêteraient de l’argent. Il est visible qu’il ne croit plus aussi fermement à ma richesse.

18 mars. — Le ciel est sans nuages ; la nuit a été froide et tempêtueuse.

Depuis que je ne fais plus de cadeaux, personne ne m’apporte plus de vivres. Espérons que Staoui va rentrer bientôt.

19 mars. — Le temps se rafraîchit sensiblement ; dans ma case, le thermomètre ne monte plus au-dessus de 22 degrés et, dehors, il fait plus froid encore, à cause du vent.

Je suis allé chez le mallem qui demeure à côté de ma hutte, et lui ai montré mon Koran et les lettres de recommandation du kadi de Ghât et du marabout Toufik. Il a été très surpris, m’a exprimé sa satisfaction, et s’est rendu de suite chez le cheikh pour lui lire la lettre et lui montrer le Koran. Le cheikh a eu l’air moins satisfait : est-ce parce qu’il n’a plus de prétexte de me dépouiller ? Il a fini cependant par me dire : « tu as les mêmes droits que chacun de nous et tu n’as à craindre que les infidèles. »

Vent violent ce soir. Un chien essaie de voler quelque chose dans ma case, mais je l’accueille avec un bâton. Ces pauvres animaux ne reçoivent des Touareg aucune nourriture, et en sont à vivre de rapines.

20 mars. — J’apprends du cheikh que l’oued Falezlez n’est pas un affluent du Tafassasset, mais qu’il va à Kaouar[153] ; plus loin, son cours est inconnu. Le cheikh en fait un tributaire du Tchad qui, d’après lui, s’écoule lui-même dans le Nil.

Lorsque la grande caravane des Kel-Ouï va chercher le sel à Bilma[154], elle fait une marche de cinq jours sans eau, jusqu’à Achagour. Il faut emporter du fourrage, et marcher jour et nuit, car on ne trouve sur le parcours que la hamada et des montagnes tabulaires. D’Achagour à Bilma, on compte deux jours de marche ; nulle part on ne trouve d’habitants ; il semble donc qu’on ait affaire à un plateau absolument nu et en même temps d’altitude considérable, car on me parle beaucoup du froid dont on souffre sur le parcours. Il paraît que la température n’est jamais aussi fraîche dans l’Aïr.

La caravane du sel devait partir ce mois-ci ; mais tous les chameaux sont encore au Soudan ; on partira pour Bilma dès leur retour. Le rapace Bilkhou me permettra-t-il de me joindre au convoi ?

21 mars. — Personne ne vient chez moi, et je ne vais chez personne, car je sais que, si je n’apporte rien, je ne suis pas le bienvenu. Combien différents sont à cet égard les Touareg du Nord, plus loquaces, plus sociables et plus gais.

Point de lumière zodiacale ce soir, le croissant lunaire étant trop près du triangle lumineux.

22 mars. — Ma solitude me pèse ; je soupire après le retour de mon serviteur. Je pense qu’il rentrera d’ici un ou deux jours. Alors il y aura au moins un homme avec qui je puisse causer à cœur ouvert.

23 mars. — Ce matin, vent violent. La nuit a été froide. On conçoit, que par des vents pareils, on n’ait pas chaud sur le plateau des Tibbous.

La tempête soulève tant de poussière, que les montagnes paraissent toutes grises.

24 mars. — J’ai dû prier l’esclave du cheikh de me donner un peu de sel, et lui ai offert en échange un miroir, qu’elle a accepté avec grand plaisir. Aujourd’hui encore, beaucoup de vent et de poussière. A midi, le thermomètre est monté à 30 degrés centigrades dans ma case.

25 mars. — L’air est encore chargé de poussière. Dès le matin, le thermomètre monte à 32 degrés dans ma case ; bien entendu, ce sable brûlant élève encore la température au dehors.

26 mars. — Personne ne vient plus me voir depuis que je n’ai plus de présents à distribuer. Voilà la fameuse hospitalité des Kel-Ouï ! J’entends le cheikh, assis devant sa tente, tenir des discours, d’où il ressort qu’il va me soumettre à de nouvelles exigences.

Le thermomètre marque 30 degrés dans ma case ; dehors la chaleur est étouffante ; pas un souffle de vent.

27 mars. — On bat aujourd’hui le tambour de guerre, tout est en révolution : on annonce l’approche des Kel-Fadé[155]. Quelques hommes s’arment en hâte et s’en vont à leur rencontre. Le cheikh veut les suivre, mais il est rappelé par les femmes et les enfants. Il n’y a plus ici que quatre à cinq hommes pour défendre le village. On cache les troupeaux de chèvres dans les ravins ; beaucoup de femmes se réfugient avec leurs objets précieux dans la montagne. Le cheikh me prie de charger le revolver que je lui ai donné.

Brume de poussière pendant tout le jour. Le village est abandonné ; à part quelques esclaves, tout a fui dans la montagne. J’ai appris à cette occasion qu’il existe une source là-haut. Vers le soir, on apprend que c’était une fausse alerte : on avait pris pour l’ennemi une caravane qui venait du Soudan. Les femmes, les enfants, les troupeaux sont donc revenus au village, et tout le monde rend grâce à Allah de cette heureuse issue. J’en suis très heureux pour mon domestique qui est en route ; autrement, les Kel-Fadé seraient plutôt les bienvenus.

28 mars. — Les touffes d’acacias se mettent à fleurir. La Maerua rigida est également en fleur et déploie ses longues étamines. Je n’aperçois que des fleurs hermaphrodites. Les oiseaux vont maintenant par couples : corbeaux, pies, vautours, ces derniers en majorité, avec les petits temoulet. Je note également un oiseau qui se rapproche du Lonius ; il a le ventre blanc, les côtés gris, les yeux et les ailes bordés de noir.

Cet après-midi, j’ai eu la joie de voir arriver mon serviteur Staoui ; il revient très satisfait des habitants d’Agadès, et me dit que tous m’invitent à les venir voir. La ville même, me dit Staoui, est en forte décadence : beaucoup de maisons sont en ruines[156].

Comme Staoui a dû donner beaucoup de choses, il n’a pu acheter des provisions considérables. Mais je suis très heureux d’avoir retrouvé mon unique compagnon. Staoui a rencontré en route, non loin d’ici, beaucoup d’arbres nommés Faraoun, et dont le fruit est une friandise pour les enfants.

29 mars. — Staoui a eu une entrevue avec le cheikh : il voulait obtenir pour nous la permission de partir, mais il est revenu persuadé que le cheikh avait raison d’attendre l’arrivée du nouveau sultan d’Agadès. Le cheikh lui a dit que je pouvais partir demain, si j’y tenais, mais que dans ce cas il s’en lavait les mains, tant il était sûr de ce qui m’attendait à Agadès[157]. Partout, disait-il, on parlait déjà du kafir[158] et de ses richesses ; son fils venait encore d’en avoir la preuve à Zinder. Ces racontars malveillants ont évidemment Ghât pour origine, et je soupçonne particulièrement les chérifs du Touât. Ayons donc encore deux mois de patience !

30 mars. — On a chanté toute la nuit, en l’honneur de la fête du miloud. Mais c’est en cela que consiste toute la solennité, on n’a fait aucun festin, et on n’a pas mis d’habits de fête ; seuls, Staoui et moi nous avions revêtu les nôtres. Ce qui n’a pas empêché les gamins de me poursuivre du cri de kafir, bien qu’il n’y en ait pas un qui soit capable de dire convenablement sa prière.

31 mars. — Le vent a soufflé ce matin, amenant la fraîcheur. Le manque d’eau commence à se faire sentir. L’esclave chargée de remplir notre cruche met deux heures à cette opération. Tous les puits de la plaine sont près de tarir ; seuls, ceux de la montagne donnent encore de l’eau en abondance, mais il est très pénible d’aller la chercher là-haut.

1er avril. — En faisant une promenade dans les environs, j’ai trouvé des Stapelia couverts simultanément de fleurs et de fruits. Les panicules grosses comme le poing, en forme de boule sont situées au bout des rameaux.

Les fleurs en forme d’étoile sont pressées les unes contre les autres, au point de cacher complètement leurs pédicelles ; elles sont noires et velues, bordées de rouge pourpre au bout des pétales. J’en ai pris un échantillon ; le nom indigène est okoua. Vu aussi un arbrisseau inconnu en fleur. Les feuilles sont petites, ovales, dentées, sessiles ; les fleurs sont solitaires, peu nombreuses, également sessiles ; le calice composé de sépales lancéolés, plus longs que la corolle à cinq pétales. Les pétales sont blancs, légèrement dentés à l’extrémité ; il y a cinq étamines, de nombreux styles qui ont la même longueur que les étamines ; les cicatrices sont vertes, peltées ; l’arbuste atteint la hauteur d’homme.

2 avril. — Pour la première fois, le cheikh m’envoie du goumach fait dans du lait. Cette attention me surprend beaucoup. Les acacias-gommiers sont maintenant couverts de fleurettes jaunes, et les adoular[159] sont tout tachetés de longues et blanches étamines ; le printemps est décidément venu.

3 avril. — J’ai fait une excursion, par d’âpres sentiers de montagnes, le long des flancs du Baghzen. Il s’y trouve, entre autres plantes nouvelles, un arbuste assez semblable au sedra, mais à feuilles doublement ailées ; les folioles sont plus grandes que celles de l’acacia. Le fruit consiste en une cosse mince comme du papier, avec deux ou trois graines. Vu également en fleur un arbuste beaucoup plus petit, il a des feuilles cordiformes, avec des épines recourbées : il appartient à la famille des solanées.

5 avril. — Journée très chaude ; maximum 30 degrés dans ma case. Le vent souffle avec violence au moment de la plus grande chaleur.

Le cheikh a fait tuer un mouton et m’en a envoyé un morceau, sans que je lui en eusse exprimé le désir. Je lui envoie en retour une boucle en argent. Staoui lui a demandé si je dois retourner à Ghât, et il a approuvé ce projet. Maintenant que tout le monde sait au Soudan que je suis son hôte, il aurait honte, dit-il, de me laisser arriver là-bas sans argent.

6 avril. — Le ciel est toujours sans nuages. La lumière zodiacale est magnifique ce soir ; elle avait disparu pendant plusieurs jours, malgré la sérénité du ciel.

7 avril. — Le cheikh, a qui la boucle en argent a fait un sensible plaisir, m’envoie aujourd’hui un peu de grain. Je suis allé lui dire que j’étais décidé à aller chercher mes bagages à Ghât, plutôt que d’attendre ici dans l’incertitude. Il m’a fort approuvé et m’a promis de me prêter des chameaux et de bons esclaves. La première caravane doit, paraît-il, arriver du Soudan à tout moment : ce sont des gens de Zinder qui amènent un convoi d’esclaves[160].

8 avril. — La chaleur devient chaque jour plus forte. Mon thermomètre a marqué 38 degrés dans la case, et l’on ne peut faire la moindre des choses, le jour, sans éprouver une grande fatigue.

9 avril. — Cet après-midi, 39 degrés à l’ombre dans ma case, 37 degrés en plein air, 55 degrés au soleil. J’étais allé vers le soir prendre une vue du volcan, lorsqu’on franchissant le lit de l’oued, j’aperçus un grand animal à moi inconnu, qui à ma vue s’enfuit en quelques bonds. J’en parlai au cheikh, croyant que c’était un fauve, et il sortit avec moi pour examiner la trace. Reconnaissance faite, il s’agissait d’un grand singe, que les gens d’ici appellent ourked ; il paraît qu’il y en a des centaines sur le Baghzen, au voisinage de l’eau. Le pelage est jaune ; la face postérieure des jambes est blanche, et le museau est noir.

10 avril. — J’ai rencontré près de l’ouadi un lézard d’environ un pied et demi de long, qui courait sur les roches ; il avait la tête et le cou d’un blanc jaunâtre, le corps gris de fer, et sur la queue et de côté quelques protubérances, que je n’ai pu voir distinctement à distance. Tué un hibou en revenant au village ce soir.

11 avril. — Allé à la chasse aux gazelles avec le jeune Barka, qui me désigne les arbres par leur nom indigène. On appelle tamat un petit acacia à écorce brune, dont l’épiderme jaune se détache en lambeaux. Il est en ce moment en fleur. Le talha[161] porte ici le nom de tegart[162] ; il a une écorce claire, lisse, coupée de longues gerçures ; il ne fleurit pas encore. J’ai vu un grand arbre de l’espèce nommée dokou, Barka me dit qu’il s’appelle tadomt[163] (en haoussa ?).

Le village qui se trouve sur les hauteurs du Baghzen s’appelle Aguélalaben et n’est habité que par des esclaves.

12 avril. — Le Senecio coronopifolius, que Duveyrier appelle temasasoui, se nomme ici tobéras. Il a une forte odeur aromatique.

13 avril. — Vu à la chasse un animal semblable à une marmotte, qui a disparu rapidement entre les roches.

14 avril. — La solanée dont j’ai parlé plus haut, à feuilles velues et blanchâtres, à épines recourbées, à fleurs couleur lilas s’appelle tadegra.

L’esclave du cheikh m’apporte à ma grande surprise vingt œufs de poule, mais je m’aperçois plus tard qu’ils ont été couvés. Le cheikh s’est dit sans doute que l’infidèle les mangerait quand même ; bien entendu, je les ai fait jeter.

Je suis allé me promener de nouveau dans les rochers et j’ai eu la chance de tuer un jeune animal nommé tarhalam, de la taille d’un rat, mais aux pattes et à la queue très courtes. Chaque patte a quatre doigts revêtus de poils raides, blanchâtres à l’extrémité ; le dos de l’animal est gris souris, le ventre d’un gris argenté, la fourrure soyeuse ; la queue, longue d’un pouce et demi, est entièrement velue ; le museau arrondi, avec de fortes moustaches, les oreilles larges et ouvertes, garnies de poils raides à l’intérieur ; les pattes garnies de petites grilles noires.

15 avril. — Le cheikh m’a demandé un cadenas, que je lui ai donné de suite. Sa politesse m’a frappé. Il m’a parlé de tuer un mouton, mais je lui ai dit que ce n’était pas nécessaire, puisque j’étais pauvre maintenant.

Cet après-midi de gros nuages gris se sont montrés dans le sud, et il est tombé quelques gouttes de pluie. Ce sont les premières de l’année.

16 avril. — 38 degrés à l’ombre. Le vent souffle avec violence jusqu’à la nuit close, mais n’amène point de nuages de sable. Le ciel reste voilé.

17 avril. — Le ciel reste toute la journée caché derrière un voile de brumes. Tempête violente du sud, mais pas de poussière. Les gens du village réparent leurs cases en vue de la saison des pluies ; ils s’en acquittent très proprement. Le soleil étant resté voilé, la chaleur a été supportable.

18 avril. — Ce matin, visite du nommé Bou-Tassa, qui a été le seul convenable des compagnons de voyage de Staoui. Je veux faire avec lui l’ascension du Baghzen.

Le cheikh me raconte qu’il a vu hier le kadi d’Ingal : c’est une grande oasis, à population mixte[164], comme celle de Ghât ; elle est entourée de hamadas, mais elles sont coupées de vallées plus fertiles.

Les Aouélimiden se fournissent de sel à Tiguéda[165], où il y a des sebkhas. Ces Touareg ne vont ni au Soudan ni dans aucun pays organisé, et ils n’ont pas de villes ; ils sont liés d’amitié avec El-Aoutsar (on prononce El-Iousar[166]), un chef aouélimiden très puissant, ami du Sokoto, et aussi d’El-Bakay. Les Hoggar et les Aouélimiden ont en ce moment rompu toutes relations, parce que les Aïthoguen[167] ont enlevé des chameaux à El-Bakay, et refusent de les rendre, malgré les instances de ce grand marabout.

19 avril. — Je me suis levé avant l’aube et ai fait mes préparatifs pour l’ascension du Baghzen ; mais de guide, point. Staoui est allé le chercher ; il a demandé quel serait son salaire, et comme on lui montrait un pentalon neuf, il l’a trouvé trop court et a réclamé des thalers ou de la cotonnade. Voilà mon excursion finie ! Le cheikh m’a dit plus tard qu’il me ferait accompagner par un de ses gens, lorsque le blé serait mûr là-haut ; que Bou-Tassa n’était pas un assez grand personnage pour me faire respecter !

J’ai demandé au cheikh par quel chemin les Tin-el-Koum[168] viennent jusqu’à l’Aïr : ils passent à l’est du Tinkeradès[169] et à l’ouest du pays des Tibbous. On me dit que sur cette route il y a de l’eau en abondance, et c’est seulement en approchant de l’Aïr qu’on traverse une région entièrement aride. Serait-ce l’ancien chemin des Garamantes[170] ? Ces Tin-el-Koum, me dit le cheikh, vont à Kano ; ils n’ont pas passé par Ghât, mais sont venus directement de leur oasis de Tadrat.

Point de vent. Les montagnes se cachent dans un brouillard de poussière ; la chaleur est terriblement lourde.

20 avril. — Deux Touareg du Baghzen viennent admirer mon fusil. Ces gens n’ont de leur vie vu d’autre pays que l’Aïr ; c’est à peine s’ils ont entendu parler du pays des Aouélimiden et des Tibbous.

21 avril. — Le ciel est tellement couvert, que le soleil n’a pas percé la brume. Quelques gouttes d’eau sont tombées. Vers midi, le ciel s’éclaircit, pour se voiler de nouveau vers le soir. La chaleur est suffocante.

Un des fils du cheikh m’apprend que les Kel-Fadé habitent un pays montagneux du nom de Kelfo. Ils n’ont que des tentes de cuir, et sont amis des Hoggar. Leur cheikh actuel s’appelle Baka. Ils sont frères de race des Kel-Ouï, mais en guerre avec l’Aïr.

22 avril. — Un arbre, que j’avais confondu jusqu’ici avec le Maerua rigida, s’en distingue nettement maintenant qu’il a des fleurs. Elles présentent seulement cinq étamines et quatre pétales blancs, étroits, duvetés, déjetés, légèrement teintés de lilas aux extrémités ; un pétale est soudé en tube au gynophore.

24 avril. — Tempête de sable, soufflant du sud-sud-est, puis du sud-ouest, par rafales violentes et régulières. Elle dure tout le jour.

25 avril. — Staoui veut faire l’ascension du Baghzen, pour acheter des vivres. Le cheikh a, par conséquent, fait chercher notre chameau au pâturage. Il devait être tout près, car il nous est arrivé au bout de quelques heures.