A Léra.

Mon guide a trouvé quelques gens de connaissance ; il est surtout entouré de gens de Kong, qui lui demandent des renseignements sur moi ; il me fait faire connaissance avec quatre d’entre eux, ce qui me permet de leur expliquer que je me rends à Kong et au delà dans le seul but de créer aux Français des relations commerciales avec les peuples marchands de l’intérieur. Mes nouveaux amis me conseillent de ne pas quitter Léra sans avoir un bon guide et surtout sans me faire accompagner jusque chez Iamory par des hommes du chef de Léra. Le grand chemin Léra-Sandergou-Kapi est en ce moment soumis au pillage des Pallaga : on ne peut songer à le suivre.

Je me vois donc forcé de rester à Léra demain, de m’occuper de trouver un guide complaisant, et surtout de lier plus amplement connaissance avec les Mandé influents du village, afin d’assurer ma ligne de retraite pour le cas où Iamory refuserait de me laisser passer.

A cet effet, je rends de nombreuses visites, distribuant partout quelque petite chose pour me faire des amis.

Léra ou Déra n’a pas plus d’un millier d’habitants, dont une cinquantaine de Mandé musulmans venus de Kawara après la destruction de leur village par Tiéba. Le reste de la population est composé exclusivement de Gouin(g).

Plan de Léra ou Déra.

Les Gouin(g) ou Mbouin(g) ne font pas partie de la famille mandé ; ils n’en ont ni le type ni les mœurs, et parlent une langue qui n’est pas comprise par les Mandé de Kawara qui habitent ici, mais qui, d’après eux, offre de l’analogie avec celle des gens du Lobi. Ce peuple m’a paru vivre encore dans un état voisin de celui de la brute : c’est le sauvage dans toute l’acception du mot.

J’ai cherché à leur découvrir un type, mais je n’ai pas trouvé deux figures offrant un trait de ressemblance entre elles ; hommes et femmes sont d’un noir terreux et ont la tête rasée ; l’homme porte pour tout vêtement le bila, un collier de cauries autour du cou et deux jarretières en cauries ; il est coiffé d’un chapeau de paille qui a la forme de ceux de nos clowns.

Tous les Gouin(g) sont armés d’arcs en bois dur, analogues à ceux du Mossi, mais moins bien faits, et de flèches légères semblables à celles du Ganadougou, des Bambara et des Siène-ré du Follona. Le poignet de la main gauche est muni d’un bracelet en peau, sorte de bourrelet contre lequel vient buter la corde de l’arc quand elle se détend, ce qui évite les blessures. Le tatouage consiste en une, deux ou trois très petites entailles au coin de la bouche ; les hommes seulement ont la lèvre inférieure percée et traversée par une pointe en bois, en fer ou en plume, etc., absolument comme les femmes des environs de Tengréla. Le chef de Léra, qui est un Gouin(g), est aussi nu que ses concitoyens.

Le costume des femmes n’est pas plus compliqué que celui des hommes. Le bila est remplacé par une ceinture en cuir à laquelle sont accrochés par devant et par derrière, en forme de bouquet, des rameaux pourvus de feuilles. Afin que ce fragile costume se maintienne en place et ne vole pas au vent, une double cordelette en peau fait le tour des fesses par-dessus les feuilles. Comme ces malheureuses n’ont pas un morceau de linge, elles maintiennent leur enfant dans le dos à l’aide d’une petite natte munie de deux cordelettes en peau, dont l’une se noue à la ceinture et l’autre par-dessus les seins. Un chapeau en paille semblable aux chapeaux en papier qu’on fait pour amuser les gamins sert alternativement à la femme ou à l’enfant.

Leurs diamou (noms de famille ou de tribu) ne sont pas semblables à ceux de la famille mandé. Les Mandé de Léra m’ont dit que les Gouin(g) ne possèdent pas de bosquets sacrés. Ils vivent beaucoup de pillages et d’assassinat. Il paraît que si quelqu’un venait à s’aventurer par ici sans être accompagné par un homme connu dans le pays, il serait infailliblement assassiné pour être volé ; les Gouin(g) ne sont pas anthropophages, comme on me l’avait dit. Les morts sont immédiatement lavés, graissés et ensevelis dans la brousse sans cérémonie.

Ces sauvages ne cultivent que du mil, du sorgho et des piments et changent très souvent l’emplacement de leurs villages. Dès que la terre est un peu appauvrie, les Gouin(g) l’abandonnent et vont défricher ailleurs.

Les hommes et les enfants sont, une partie de la journée, occupés à chercher des termites pour nourrir leurs poulets, ou à placer des pots pour augmenter le nombre des termitières.

On élève beaucoup de poules, les actes les plus simples de la vie étant soumis à l’approbation des kéniélala, qui ne manquent jamais d’ordonner le sacrifice d’un poulet.

Le marché de Léra est fréquenté par les gens habitant les villages aux environs de Kanniara, quelques marchands de Kong et des gens de Niélé. Léra sert en même temps de gîte et de lieu de repos aux Mandé faisant le commerce de la poudre entre Kong et Sikasso ; la route de ravitaillement passe à Sindou et Soubakhalé.

Les Mandé font cultiver par leurs captifs ; ils ont un peu de bétail ; quelques-uns d’entre eux achètent le coton, le font filer par leurs femmes et leurs captifs, et tissent des pagnes qu’ils vont échanger au loin pour du sel ou tout autre article (voir à cet effet le chapitre Kong).

Mardi 7. — Hier dans la soirée j’ai trouvé un Mandé qui veut bien me mener chez Iamory ; il est connu dans les villages aux environs et il est convenu avec lui que comme prix de son dérangement je lui donnerai un pistolet à silex. Le chef de Déra m’a envoyé également hier soir deux hommes qui doivent m’accompagner jusqu’au village voisin.

Tout ce monde-là ayant couché à mon campement, j’ai pu me mettre en route de bonne heure.

A la sortie du village, nous laissons le chemin de Sandergou à droite[43], pour prendre celui de Kanniara, qui est plus long, mais non soumis au pillage.

Avant le lever du soleil, nous dépassons Kotéré (groupe de trois petits villages), et, peu de temps après, nous sommes en vue de Toumbara, gros village exclusivement peuplé de Mbouin(g). Le frère du chef, qui sait quelques mots de mandé, insiste auprès de moi pour me faire camper dans son village. Sur mon refus d’accepter l’hospitalité, il m’accompagne jusqu’en vue de Dindougou, autre village mbouin(g). Mon guide, pour des raisons que j’ignore, n’avait pas suivi le chemin direct de Kanniara, et comme il était déjà onze heures, je pris le parti de camper un peu plus loin, à Karabarasou.

Ce petit village n’est habité que par des Mandé-Dioula. Je fus très bien reçu par le chef, et par tous les habitants, du reste. On m’installa rapidement et l’on me fit cadeau de quantité de vivres. Je demandai de suite au chef de village si je n’étais pas trop éloigné de Kanniara pour envoyer saluer Iamory, et comme la distance n’était guère que de 4 à 5 kilomètres, j’envoyai le soir même lui demander la permission d’aller le voir. A cinq heures et demie, le courrier était de retour. Il me salua de la part de Iamory, qui m’invitait à venir le voir.

Dans la soirée, des gens des environs vinrent me saluer, et les chefs de Kimini, Kérétiguifésou, Papala et Wangolédougou m’envoyèrent des hommes pour m’inviter à camper dans leurs villages. Je dus insister auprès du chef de Karabarasou pour qu’il me laissât partir le lendemain ; il comptait me conserver jusqu’à jeudi (jour de marché de Karabarasou), et je n’obtins de partir qu’après avoir fait comprendre qu’il ne serait pas convenable de ne pas me rendre de suite auprès de Iamory, étant si peu éloigné de lui.

Mercredi 8. — Tiéba, chef de Karabarasou, me conduit à quelques kilomètres au sud de son village, chez son frère Ali, chef de Wangolédougou : « De là, me dit-il, en une demi-heure on gagne facilement Kanniara. » A mon arrivée, Ali, grand et bel homme, me reçoit fort bien, mais il refuse absolument de me conduire le jour même chez Iamory. « Tu es le premier blanc qui vient dans notre pays : tu ne peux passer chez moi sans accepter l’hospitalité ; tu ne manqueras de rien : tu n’as qu’à commander, tu verras que tout le monde est à tes ordres. » Je dus, à mon grand regret, me résigner à passer la journée ici.

C’était jour de marché. Dans l’après-midi, le village, qui est très petit, était rempli de gens des environs, réunis pour boire du dolo. Ici, tous les Mandé-Dioula sont musulmans et font religieusement le salam, mais la grande majorité d’entre eux boit du dolo ; ceux qui n’en boivent pas et qui observent exactement les pratiques religieuses portent tous le titre de karamokho (« karan-mokho », karan, étymologie arabe : instruire ; mokho, « homme », étymologie mandé) ; ils sont bons musulmans, mais tolérants, et n’ont rien du fanatisme des musulmans foulbé du Macina ou des Toucouleur.

Dans la soirée je reçois la visite de gens de Kong de passage ici. Ils viennent de Sikasso par Soubakhalé, Sindou et Léra, et conduisent vingt-deux sofa de Samory qu’ils ont achetés à Tiéba pour de la poudre. Ils vont, disent-ils, en revendre une partie contre de la poudre, des armes et de l’or dans le Djimni et le Gottogo (Bondoukou).

D’après ces hommes, la situation à Sikasso serait toujours la même. Baffa, dont le diassa a été pris par Tiéba, ainsi que Liganfali ont reporté leurs diassa vers la route de Daoulabougou. Tiéba, de son côté, leur a opposé de nouveaux diassa. Sikasso n’est pas coupé de son pays, et même, si Samory l’investit complètement, il sera longtemps à s’en emparer : les approvisionnements en vivres sont considérables dans le village. Ils m’ont appris que le bruit courait qu’Ahmadou, sultan de Ségou, venait de mourir[44], ainsi que la mort de l’almamy Saouty, chef religieux de Kong, pour lequel j’étais porteur d’une lettre de recommandation de la part d’El-Hadj Mahmadou Lamini ez-Znéin, de Ténetou.

Jeudi 9 février. — Ce n’est pas sans anxiété que je me mets en route ce matin. Jusqu’à présent j’ai eu tellement peu à me louer de mes relations avec les chefs des pays que j’ai traversés, que je conserve toujours des craintes pour le sort de mon expédition.

Dans le Soudan, les chefs sont tout-puissants sur leurs sujets, mais ils se sentent bien inférieurs à l’Européen. Aussi, comme tout voyageur blanc leur inspire une certaine méfiance, quand ils ne sont pas d’avance décidés à le laisser passer, ils n’abordent jamais la discussion avec lui et prennent trop souvent le parti du chef de Tengréla, de Pégué, etc., en refusant catégoriquement une entrevue. Ici ce n’était certes pas le cas, puisque Iamory m’autorisait à aller le voir ; mais obtiendrais-je de lui la permission de continuer ma route ?

Indigènes buvant le dolo au marché de Wangolédougou.

A Déra on m’avait fait un portrait peu séduisant de Iamory ; on me l’avait présenté comme un chef despote rançonnant les marchands et leur faisant subir toutes les vexations imaginables. Je ne tarderai pas à être fixé : Kanniara n’est éloigné de Wangolédougou que de 2 kilomètres.

En arrivant, on me met en possession d’une case préparée pour moi à côté de celles de Iamory et l’on m’y installe. Ali me présente ensuite à Iamory. C’est un grand bel homme, ayant quelque ressemblance avec nos traitants wolof ; il est malheureusement un peu défiguré par le tatouage des Mandé-Dioula, qui consiste en trois grandes entailles partant des tempes et de l’oreille et venant rayonner aux coins de la bouche.

Dès les premières paroles je fus rassuré : Iamory m’informa que depuis fort longtemps on lui avait annoncé, d’abord ma présence chez Samory, ensuite chez Tiéba et chez Pégué. « De mauvais bruits couraient sur ton compte, me dit-il. Samory avait dit partout que tu commandais beaucoup de soldats et que tu venais l’aider. Quoique nous sachions que les blancs n’ont aucune raison de faire la guerre, puisqu’ils ne font pas de captifs, nous avons cru devoir contrôler un peu ces nouvelles et surveiller tes actes. Comme partout où tu as passé, tu as laissé de bons souvenirs, la route t’est ouverte ; tu entreras à Kong comme tu le désires, et de là tu iras où bon te semblera. Je te promets notre appui. »

En arrivant dans un village ou chez un chef auquel on a quelque chose à demander, il faut bien se garder de lui dire tout de suite ce que l’on veut de lui. Si pressante que soit la mission que vous avez à remplir, il ne faut en exposer le sujet qu’au bout de plusieurs entrevues.

Les premières audiences sont consacrées aux salutations, souhaits de bienvenue, puis viennent les politesses que l’on se fait réciproquement, envois de cadeaux, etc.

Dès le deuxième ou le troisième jour, des gens de la maison du chef viennent habilement vous sonder ; il est bon de ne se déboutonner que graduellement et de laisser ses intentions dans le vague. Le chef, peu à peu éclairé sur vos projets, consulte ensuite son entourage, s’enquiert de l’opinion publique, qu’il est toujours bon de préparer ou de gagner à sa cause en amadouant quelques tribuns ; puis, seulement quand il s’est tracé une ligne de conduite, le chef vous fait demander ; généralement ce n’est que pour la forme qu’il vous interroge, sa résolution étant prise d’avance.

Cela rappelle un peu le rôle de la presse en pays civilisé, qui peu à peu fait germer une idée, en prépare et active la maturité, de façon à la faire accepter par l’opinion publique.

Mais Iamory est un homme très intelligent et le système des tergiversations est inutile avec lui.

Dans la journée, après lui avoir envoyé un beau cadeau, consistant en armes, vêtements et menus objets, j’allai le remercier de nouveau de son accueil sympathique. Je lui expliquai le but de mon voyage et lui parlai longuement de nos établissements commerciaux, qui tendaient de jour en jour à se rapprocher de son pays, ainsi que ceux de la côte, d’Assinie et de Grand-Bassam. Iamory prit grand intérêt à tout ce que je lui expliquai, me demanda des renseignements complémentaires sur la France et notre situation politique en Europe et m’affirma que je serais bien accueilli partout.

Iamory est un Ouattara, cousin de Karamokho-Oulé Ouattara, chef de Kong ; il réside, en temps ordinaire, à Birindarasou, à une journée de marche au nord de Kong ; mais, depuis l’ouverture des hostilités entre Tiéba et Samory, il s’est porté sur la frontière pour surveiller les événements.

Ali me présente à Iamori.

Toute cette région est soumise aux chefs de Kong et toutes les peuplades voisines reconnaissent leur suzeraineté. A l’ouest, les États de Kong sont limités dans cette région par le fleuve de Léra, qui les sépare du territoire des Pallaga (dépendance des États de Pégué).

Ces Pallaga constituent, comme les Mbouin(g), une nation encore sauvage. Personne n’entre dans leur pays et ils n’ont presque point de relations avec les marchands. Quelques hommes des villages frontières viennent au marché de Sandergou et de Kapi. Je n’en ai vu aucun. Les personnes que j’ai interrogées m’ont dit que hommes et femmes sont entièrement nus et ne se servent même pas de feuilles pour cacher ce qu’on ne doit pas voir. Leur tatouage consiste en de nombreuses petites entailles sur le front et les joues. Leur langue n’est comprise par personne. Ils sont très redoutés par les incursions qu’ils font sur les territoires limitrophes. On est impuissant à les châtier, car leur pays est très fourré et couvert de bois ; quand on marche contre eux, ils savent adroitement se dérober et fuir à l’intérieur.

Pour ces raisons, les Dioula ont complètement abandonné le chemin direct de Kong à Léra dont j’ai déjà parlé, et actuellement toutes les communications se font par la route que je vais suivre.

Iamory me prie de rester un jour ici ; il veut me donner deux hommes dévoués que son siratigui[45] a envoyé chercher dans un village voisin.

Samedi 11 février. — Départ à cinq heures et demie. Le siratigui et deux hommes m’accompagnent. Nous dépassons bientôt les cultures, qui ne s’étendent pas bien loin, Kanniara étant un tout petit village, et nous entrons dans la brousse. Bien que nous soyons dans la saison sèche, la végétation semble être plus belle que dans les régions que j’ai traversées jusqu’à présent ; de temps en temps on est absolument sous bois ; partout il y a des cé et surtout des netté ; des femmes et des enfants veillent les arbres dont le fruit est à maturité[46] et lancent des pierres pour éloigner les perruches et les autres oiseaux. Dans les bas-fonds il y a quelques maigres palmiers ban et quelques bouquets de palmiers de marais (sorte de dattiers sauvages).

Nous croisons en route beaucoup de gens porteurs de poudre, qu’ils vont échanger contre des captifs à Sikasso. Comme dans le Follona, les transports se font tous par porteurs. Il y a fort longtemps que je n’ai rencontré des animaux de bât avec les marchands.

Tandis que dans le Follona les charges sont arrimées sur un châssis en liane tordue en forme de huit, sous lequel est adaptée une torche, ici les hommes portent les bagages et marchandises dans une claire-voie de 1 m. 20 de longueur, nommée bouakha. Les femmes portent les piments ou menus articles dans une grande boîte en fibres de palmier ban ; comme cette boîte est assez fragile, elle est placée sur un fond en bois léger (bougou) auquel elle est fixée par un solide filet en corde.

Hommes et femmes sont munis d’un long bâton ferré qui leur sert au passage des rivières, marais, etc., et pour maintenir le colis en équilibre dans les fourches d’arbres quand ils se reposent.

Dans chaque groupe de dix à douze marchands, il s’en trouve toujours un qui, tout en marchant, carillonne à l’aide d’une baguette en fer sur une clochette double et entonne un chant qui est ensuite répété par toute la compagnie. A l’approche des villages et avant d’y entrer ils annoncent leur arrivée à l’aide de ces clochettes, de flûtes ou de flageolets ; au départ du village la même chose a lieu.

Femmes et enfants veillant sur les arbres néré.

Quelques-uns d’entre eux sont armés de grands fusils dits boucaniers. La batterie est toujours recouverte d’une peau de singe, pour empêcher l’humidité, et la crosse est généralement garnie de clous dorés. Au pontet sont suspendus une minuscule poire à poudre en bois pour amorcer le bassinet et un dé en cuir pour le doigt qui agit sur la détente. Les munitions sont portées dans une ceinture semblable à nos ceintures de chasse, mais les tubes en cuir, au lieu de renfermer, comme chez nous, une cartouche confectionnée, ne contiennent chacun qu’une charge de poudre renfermée dans une petite fiole en bois. Une cartouchière renferme les balles ainsi que des bourres confectionnées en fibre d’aloès.

En quittant Kanniara, on m’avait fait voir dans le lointain, sur une petite éminence, le groupe de bombax de Daamasou où je devais camper. En arrivant à quelques centaines de mètres du village, qui disparaît dans un fouillis de verdure, les guides, pour une raison que j’ignore, me font malgré mes protestations dépasser Daamasou de 1 kilomètre et camper à Fillinsou, où il n’y a pas un seul arbre. Fillinsou est le dernier village que j’ai traversé où il y a des Mbouin(g).

Dimanche 12. — En quittant Fillinsou on passe deux petits villages de culture, et, bientôt après, une végétation plus puissante annonce la proximité d’un grand cours d’eau ; de très beaux arbres font place au gardénia sauvage.

A sept heures et demie nous atteignons le fleuve. Le gué se trouve dans une boucle et est à quelques centaines de mètres en aval du point de passage pour pirogues.

Ce cours d’eau est plus important que celui de Léra. Sa largeur ici est d’environ 80 mètres. D’après mes guides, il vient des environs de Sikasso et coule vers le sud. On le traverse encore une fois avant d’arriver à Kong. C’est la branche principale du Comoé.

Les rives sont bien boisées, surtout la rive droite, dont la végétation s’étend à quelques centaines de mètres. Quoiqu’il n’y ait pas plus de 80 centimètres d’eau, il nous faut décharger les animaux, les berges étant trop escarpées. En aval du gué on trouve un bief assez profond dans lequel il y a des hippopotames. Le fond est de sable mélangé de nombreux fragments de quartz. Le courant est de 3 à 4 milles à l’heure.

Je fais étape à Lokhognilé, groupe de trois villages (environ 8 à 900 habitants).

Lokhognilé couronne le sommet d’un grand plateau granitique dont la base commence non loin du fleuve, les villages suivant une ligne nord-sud. Le plus grand (celui du nord) est séparé de celui du centre par des amas de granit et n’a rien de remarquable. Comme celui du centre, il est habité par des Mandé-Dioula. Le village du centre offre un très joli coup d’œil ; les toits en chaume tout neuf sont dominés par quelques dattiers, les deux minarets de la mosquée et un groupe de ficus ; vers l’est il y a également un groupe de palmiers-rôniers à deux branches (palmiers doum).

Je n’ai pas rencontré le palmier doum depuis mon départ du haut Sénégal. C’est un arbre qui est peu répandu dans cette région ; il a dû y être importé par des habitants de Lokhognilé.

Le fruit du palmier doum est de la grosseur du poing ; quand il est vert, on boit le contenu, et à maturité, lorsqu’il est sec et d’une couleur rouge foncé, on râpe avec les dents son enveloppe, qui a le goût de pain d’épice. Le nom scientifique de ce palmier bifurqué est Hyphæne thebaïca.


★ ★

Le groupe du sud est habité par des captifs commandés par un Ouattara nommé Birahima Sory. Ces captifs sont des Kéréboro ou Karaboro, peuplade à peu près disparue et qui offre comme type de la ressemblance avec les Mbouin(g).

Mosquée de Lokhognilé.

Les Mandé me firent présent de deux moutons, de mil, d’œufs, etc. J’en reçus une telle quantité qu’il m’a fallu prendre le parti d’en refuser quelques-uns, d’autant plus que je m’apercevais que l’espoir de recevoir des cadeaux plus importants était pour beaucoup dans cette générosité. Si j’avais laissé faire, j’aurais vidé mes colis en échange d’un superflu gênant.

Pour ne froisser personne, Diawé eut en cette circonstance une heureuse inspiration : il renvoyait poliment tout le monde en leur disant qu’après deux heures de l’après-midi les blancs avaient pour coutume de ne plus rien accepter, que jamais il n’oserait m’en parler, de peur de se voir vertement reprimandé.

Mon hôte Sory Birahima et sa femme furent pleins de prévenances pour moi et refusèrent absolument de me laisser partir le lendemain.

Je projetai une excursion à la montagne de Lokhognilé, située à 6 kilomètres environ dans le nord et qui domine toute la région (altitude 1150 mètres), mais, au moment de me mettre en route, Birahima s’y opposa, me disant qu’il valait mieux m’en abstenir, afin de ne pas éveiller les soupçons de gens pour qui un étranger est toujours un être suspect.

Lokhognilé possède une quinzaine de chevaux : comme je désirais faire l’acquisition d’une monture, je me les fis présenter, car ils étaient tous à vendre. Je ne fis choix d’aucun d’entre eux, les uns étant trop jeunes, les autres étant des juments pleines.

Comme j’étais privé de mon excursion sur la montagne, j’allai visiter la mosquée en compagnie de quelques fidèles, qui ne firent aucune difficulté pour m’y laisser pénétrer.

Cet édifice est carré et a environ 10 mètres de côté ; sa hauteur est de 5 mètres, et les minarets dépassent la terrasse de 3 mètres ; son style est celui des cases bambara. Ses minarets ont la forme de pyramides, et des pièces de bois sont fichées dans toutes les faces pour permettre au marabout de se hisser, les jours de grande fête, jusqu’au sommet et y appeler les fidèles. L’un des minarets est surmonté d’un œuf d’autruche apporté de Djenné.

La disposition intérieure est très simple : deux petits murs divisent la nef en trois compartiments, qui ont chacun une destination spéciale.

Au nord du pic de Lokhognilé habitent les Karaboro, puis les Tourouga ou Tourounga. On a peu de renseignements sur le premier de ces peuples : il ressemble comme type aux Komono, mais parle un idiome qui se rapproche de la langue des Mbouin(g).

Au nord, les Tourounga sont plus connus ; ils se rattachent à la famille des Siène-ré, me dit-on, mais construisent des habitations semblables à celles du Gourounsi. Les gens de Bobo Dioulasou sont en rapport constant d’affaires avec les Tourounga, qui leur vendent, avec les Dokhosié et les Tiéfo, la ferronnerie qui s’exporte de ce marché vers le sud. Ce sont les Tourounga qui ont la réputation d’être les meilleurs forgerons de cette partie du Soudan, ils peuvent rivaliser comme travail avec les Siène-ré du Kénédougou et ceux du Follona de Pégué.

Dans toute cette région on ne désigne plus l’Européen par cette sotte appellation de toubab[47], on nous appelle : lamokho, lounatié, karamokho et surtout nasara. Lamokho signifie textuellement en mandé « homme d’étape, voyageur » ; lounatié veut dire « étranger, homme d’un pays lointain » ; karamokho, « homme instruit » ; et nasara est le mot arabe qui correspond à chrétien. Dans le Ouassoulou on nous appelle aussi foronto (piment) ? Est-ce à cause de nos joues rouges ou de notre violent caractère ?

Une vue à Lokhognilé.

Mardi 14. — En quittant Lokhognilé on se dirige sur une autre montagne granitique moins élevée que celle de Lokhognilé, mais en arrivant à Diarakrou (deux petits villages d’aspect misérable, on change de direction en laissant la montagne au nord, et quelques kilomètres plus loin on atteint Sakédougou, petit village habité par des Mandé-Dioula, et des Dokhosié qui portent le nom de Bambadion-Dokhosié.

Aux cases rondes, en terre ou en paillote, à toit en chaume, succèdent de grandes constructions rectangulaires à véranda. Le toit, qui est incliné, est formé d’une série de fortes branches sur lesquelles on place de la paille disposée perpendiculairement aux branches. La couche de paille est elle-même recouverte de mottes de gazon découpées en forme de rectangle et placées sur la paille, le gazon en dessous.

Ces cases sont spacieuses : elles ont quelquefois 10 mètres de long sur 3 mètres de large ; elles sont confortables, et l’on y est absolument à l’abri du soleil.

Ce village de Dokhosié est entouré de quelques plantations de tabac, de l’espèce dite taba, et possède un troupeau d’une vingtaine de têtes de bétail ; il ne m’a pas été possible de trouver du lait : les Dokhosié ne savent ou ne veulent pas traire les vaches.

Cette contrée est relativement belle, et partout la couche de terre végétale est assez épaisse pour donner de belles récoltes ; malheureusement la densité de la population est faible. La guerre n’a cependant pas dévasté le pays, car depuis que j’ai quitté le Follona je n’ai vu aucune ruine, ni même un village fortifié, mais c’est l’eau qui manque. Partout le sous-sol est constitué de granit, et l’indigène ne peut le percer, comme il perce la roche ferrugineuse, par exemple, dans les environs de Niélé, où j’ai vu des puits de 4 à 5 mètres de profondeur creusés dans la roche.

Certains villages, comme Lokhognilé, s’alimentent en eau à un marigot situé à 2 kilomètres du village ; d’autres, tels que Diarakrou, Sakédougou, etc., boivent pendant toute la saison sèche de l’eau croupie d’un bas-fond, et quelquefois d’une grande excavation de laquelle les indigènes ont extrait la terre pour construire leurs cases : aussi tout le monde sans exception est atteint tous les ans du séguélé (filaire de Médine).

Jeudi 16. — J’ai été hier induit en erreur par mes guides, qui m’ont fait coucher à Diongara, petit village de Dokhosié dans lequel il faisait une chaleur étouffante, au lieu de pousser à 4 kilomètres plus loin et de me faire camper sur les bords du fleuve (branche principale du Comoé) que nous avons atteint ce matin à six heures et demie.

C’est très curieux ! le noir le plus honnête et le plus dévoué que vous puissiez trouver cherche toujours à vous induire en erreur quand il s’agit de camper dans la brousse, même lorsque c’est un très beau campement. Cette répulsion de coucher à la belle étoile ne s’explique que parce que dans les villages l’indigène se fait préparer ses aliments par les femmes du village ; il trouve aussi l’occasion de causer, ce qu’il ne déteste pas, mais le plus souvent c’est la femme qui l’attire.

J’étais d’autant plus vexé que les bords du fleuve ici sont splendides, bien ombragés et surtout très giboyeux. Ce fleuve, qui est le même que celui qu’on traverse avant d’arriver à Lokhognilé, a ici 100 mètres de largeur ; il a reçu la rivière de Léra à quelques kilomètres en amont du gué, et coule vers le sud. Au gué il y a 1 mètre d’eau ; en amont et en aval on voit émerger à la surface de l’eau quelques gros blocs de grès et de granit, mais ils n’empêcheraient pas la navigation d’une embarcation du genre de nos chalands de traite qui remontent le Sénégal. Sur la rive gauche il y a des arbres très hauts et droits d’une espèce que je n’ai pas encore rencontrée. J’en ai vu dont les premières branches ne commençaient qu’à 15 mètres du sol ; les indigènes m’ont dit qu’on utilisait cet arbre pour la construction de pirogues et qu’on le nommait ba-iri (l’arbre des fleuves[48]).

Une heure et demie après avoir quitté les bords du fleuve on atteint Ouasséto, premier village habité par les Komono, autre peuplade à demi sauvage dont je parlerai plus loin.

Dans tous les villages à partir de Fourou, le pilon et le mortier en bois pour réduire le mil en farine ne jouent qu’un rôle secondaire : les pilons sont très légers, et l’on ne pile que d’une main. Les femmes se servent de deux pierres plates pour moudre le grain ; dans le Follona, ces pierres sont mobiles et peuvent se transporter partout. Pour moudre, les femmes sont forcées de s’agenouiller. A partir de Léra, les pierres à moudre sont fixées à demeure sur des établis en terre, de hauteur variable, pour que femmes ou enfants puissent moudre debout et sans fatigue.

La pierre à moudre est connue dans toute l’Afrique, on la trouve jusqu’au Cap. Dans l’Afrique orientale on la nomme merhaka.

Quelques-uns de ces établis sont abrités du soleil et de la pluie par une toiture en chaume. Dans tous les villages j’ai vu des femmes occupées à tailler des meules en granit en frappant sur la partie à rendre unie avec un autre morceau de granit servant de marteau.

Dans l’après-midi je pousse jusqu’à Tanamango, tout petit village caché dans un fouillis de verdure. J’y ai vu des bananiers, citronniers et papayers. Des gens de passage ici, conduisant trois chevaux à vendre à Pégué, m’ont dit qu’il y a fort longtemps que mon arrivée est connue à Kong, mais ils n’ont pas jugé à propos de me dire si j’y serais bien ou mal accueilli.

Vendredi 17. — D’après les instructions de Iamory, ses hommes devaient me conduire jusqu’à Niafounambo, auprès d’un de ses parents qui se nomme Wouintétou. J’arrivai de bonne heure dans ce village, où je fus fort bien accueilli. Dans la soirée il fut décidé que les hommes de Iamory continueraient à me servir d’escorte jusqu’à Limono, résidence de Dakhaba, frère de Iamory.

Niafounambo est un grand village de 6 à 700 habitants. La population est moitié mandé, moitié komono. Quelques Mandé ont des chevaux qui m’ont paru en très bon état.

Autour du village il y a quelques jardinets dans lesquels se trouvent des plants de tabac, quelques papayers et citronniers.

Samedi 18. — Entre Niafounambo et Limono nous avons traversé huit petits villages, et il y en a d’autres à droite et à gauche du chemin. Ces villages appartiennent aux gens de Kong, qui avec leurs captifs créent des villages de culture comme Pégué ; ici ils ne portent plus le nom de togoda, on les appelle konkosou (textuellement village de la brousse, des champs) ; pour les distinguer les uns des autres, on fait précéder le mot konkosou du nom du propriétaire.

Tous ces villages possèdent quelques gros bombax, on voit aussi quelques rôniers, dattiers, palmiers doum, des bananiers et surtout des finsan[49].

En revanche le baobab devient très rare. Le cé et le netté ou néré, sans être très abondants, se trouvent cependant partout.

Dans plusieurs des villages que j’ai traversés, les habitants ont insisté auprès de moi pour me faire camper chez eux : j’ai dû refuser, ayant hâte d’être fixé au sujet de mon entrée à Kong.

Comme il était plus de midi quand j’atteignis Limono, je me bornai ce jour-là à faire une visite de politesse à Dakhaba et à Sabana, frère et fils de Iamory, qui résident tous deux à Limono. Je remis au lendemain matin l’entrevue dans laquelle je devais leur exposer le but de mon voyage : cela me permit d’ouvrir quelques ballots et d’offrir à ces deux personnages quelques cadeaux qui devaient les bien disposer en ma faveur. Dakhaba fut très heureux que je lui demandasse l’hospitalité pour le lendemain ; ainsi que Sabana, il me fit cadeau d’une chèvre et de provisions de bouche.

A Dakhaba, qui est un homme de soixante ans, aveugle et presque paralytique, je fis cadeau de trois pièces d’étoffe, d’un pistolet à deux coups et de deux pistolets à silex. A Sabana, jeune homme d’une trentaine d’années, je donnai un fusil double à silex et quelques menus objets, glaces, perles, rasoirs, porte-monnaie, etc. Ils furent tous les deux très satisfaits de mes cadeaux et m’envoyèrent à plusieurs reprises leurs hommes pour me remercier.

Ma cause était gagnée d’avance, car le lendemain, après les premières paroles échangées, Dakhaba me rassura en me disant que c’était par simple curiosité qu’il me priait de lui dire ce que je venais faire dans son pays, que je pouvais être persuadé qu’il ferait tout son possible pour m’aider.

J’eus avec lui la même conversation qu’avec son frère Iamory ; il parut s’y intéresser, et avant de me quitter il me remit entre les mains de Sabana, qui, dès le lendemain, devait me conduire à Kong. « Je te ferais bien rester un jour de plus chez moi, me dit-il, mais mardi c’est jour de grand marché à Kong, il y vient beaucoup d’étrangers et tu serais obsédé par les curieux ; quand tu auras fait choix d’un bon chemin vers le Mossi, mes frères qui habitent la ville te donneront des guides et assureront ta sécurité sur la route à suivre. »

Lundi 20 février. — Comme il était convenu la veille, je me mis en route en compagnie de Sabana avec tous les souhaits de réussite de la petite population de Limono. Après avoir traversé ou laissé sur les flancs plusieurs petits villages de culture, j’atteignais bientôt une grande plaine découverte. Les approches d’un grand centre se faisaient sentir : partout le bois était coupé dans un rayon de 5 ou 6 kilomètres. Avant d’être en vue de Kong, il n’existe plus le moindre arbuste, les terrains sont incultes, épuisés par plusieurs siècles de culture. A l’horizon on n’aperçoit même pas une ride de collines : la chaîne des montagnes de Kong n’a jamais existé que dans l’imagination de quelques voyageurs mal renseignés.

Arrivés sur les bords d’un petit ruisseau, Sabana fit arrêter mon convoi et dans le sud me montra une ligne de grands bombax et quelques dattiers entre les éclaircies desquels j’aperçus les minarets de plusieurs mosquées et le sommet de quelques toits plats — c’était Kong.

Finsan (Blighia sapida).

1. Rameau florifère. — 2. Coupe du fruit. — 3. Graine avec l’arille noire.

Sabana dépêcha ensuite un de ses hommes vers la ville pour avertir Karamokho-Oulé de mon arrivée. Une demi-heure après, il était de retour, disant que tout était prêt pour me recevoir.


CHAPITRE VI

Avantages et inconvénients des déguisements pour l’explorateur. — Entrée à Kong. — Réception des autorités. — Curiosité de la population. — Je suis obligé de parler en public pour dissiper les craintes que mon arrivée avait éveillées. — Bienveillance des Ouattara. — Discours des chefs. — Description de la ville. — Division administrative et répartition du pouvoir. — Mosquées. — Population. — Esprit tolérant des musulmans. — Le commerce à Kong. — Mœurs, divertissements, costumes masculins et féminins. — La numération des Mandé de Kong. — Crédit, valeur de l’or, de l’argent et des cauries. — Le kola me rend de grands services ; ses propriétés. — Limites de culture du kola. — Bénéfices que réalisent les marchands. — Du sel. — Des différents objets de commerce. — Lieux d’importation et d’exportation. — Le marché. — Achat d’un cheval et articles d’Europe que j’ai vendus. — Objets d’Europe qu’on m’a demandés. — Desiderata de Kong. — Superstition. — Avenir commercial de Kong. — Histoire de Kong. — Tableau généalogique de la famille régnante. — Rôle de l’imam. — Dispositions pour le départ. — Choix d’une route et d’un itinéraire vers le Mossi. — Comment je me procurai des informations géographiques. — Fac-similé et texte du sauf-conduit délivré par les autorités de Kong. — Départ et composition de la mission.

Mes hommes m’avaient suggéré de me déguiser en musulman pour faire mon entrée à Kong. Mais comme je ne voyais aucun avantage à cela, et puisque partout je m’étais présenté comme Français et comme chrétien, je ne donnai aucune suite à cette idée.

Du reste, les déguisements sont toujours dangereux : quel est celui de nous qui peut se vanter de parler assez bien l’arabe pour tromper les indigènes et se faire passer pour Arabe ou Peul (les deux seules races bistrées qui existent au Soudan) ?

Et quand cela serait, peut-on répondre que dans un accès de colère ou dans un moment d’emportement on ne lancera pas un énergique juron qui sûrement sera dans la langue maternelle ? Et pendant les accès de fièvre, dans les rêves, pensez-vous que l’on va s’exprimer en arabe ?

Une fois la supercherie découverte, la méfiance s’éveille chez l’indigène, on est considéré comme suspect : il ne peut en résulter que des inconvénients pouvant faire échouer l’explorateur.

Quel avantage sérieux peut-on tirer d’un déguisement ? Il faut se soumettre aux pratiques musulmanes, s’astreindre à ne jamais s’informer de rien, puisqu’on est censé tout connaître dans le pays. Plus d’itinéraires, plus de renseignements, et puis quelle compensation ? Aucune. Le blanc a partout un prestige que n’a pas le musulman ; il a la réputation, bien justifiée, d’être plus instruit que n’importe quel pèlerin de la Mecque. Le musulman respecte les gens instruits : tout en discutant théologie avec eux on peut leur parler de notre armée, de notre forme de gouvernement, de la façon dont se rend la justice, de notre commerce, de notre industrie, et ils savent bien nous apprécier.

Si Caillié a réussi à traverser l’Afrique, c’est grâce à sa connaissance du mandé, et surtout à l’intelligente fable qu’il avait imaginée, en se donnant comme fils de musulmans élevé par des chrétiens et ne connaissant que médiocrement les pratiques religieuses.

Il n’est pas si aisé qu’on le pense de se faire passer pour musulman, et savoir réciter une ou deux prières est à la portée de tout le monde. C’est surtout dans les détails insignifiants que l’on reconnaît le profane, et j’étonnerai beaucoup en disant que ce que je considère le plus difficile est de savoir faire ses ablutions et se laver des pieds à la tête avec 25 centilitres d’eau, comme le font les musulmans.

Si Caillié a réussi à se faire passer pour musulman, c’est bien ce qui l’a empêché de préparer son itinéraire, de rapporter les noms des pays qu’il a traversés et surtout de conclure aucun traité ni convention. Il est donc préférable de rester ce que l’on est. Marcher sans nier sa religion et sa nationalité est une audace qui ne peut inspirer que le respect aux noirs et leur prouver notre force.

Un an, jour pour jour, après mon départ de Bordeaux, je fis donc mon entrée dans Kong, modestement monté sur un bœuf porteur, au milieu d’une population ni bienveillante, ni hostile, mais avide de voir un Européen. Les toits des cases, les rues, les carrefours étaient couverts de gens qui se battaient pour se trouver sur mon passage, et ce n’est que grâce à une dizaine de vigoureux gaillards, captifs du chef, armés de fouets, qui rossaient les curieux encombrant les rues et les carrefours, que je parvins à gagner une petite place où l’on fit arrêter mon convoi.

Un des fils du chef vint me prendre pour me conduire à son père sur la place du marché. Sous deux grands arbres et sur des chaises étaient assis vis-à-vis l’un de l’autre, à droite le roi Karamokho-Oulé Ouattara, entouré de ses amis et partisans, à gauche Diarawary Ouattara, chef de la ville de Kong, entouré également de ses créatures.

Il régnait un grand silence dans ces deux groupes, que j’évalue chacun à un millier de personnes. Tous étaient accroupis sur des nattes et des couvertures, et tout ce monde sans exception était bien et proprement vêtu.