Arrivée à Kong.
Cette réception revêtait un caractère grandiose et imposant auquel se prêtaient si bien le costume oriental et les faces noires à barbe blanche de cette réunion de patriarches.
Sabana me présenta d’abord à Karamokho-Oulé, qui me souhaita la bienvenue au nom de tous ceux qui étaient assis près de lui. Je fus ensuite remis entre les mains de Diarawary Ouattara, chef de la ville de Kong (sorte de maire), qui me fit également très bon accueil. Ce dernier me confia de nouveau à Karamokho-Oulé, qui avait demandé à m’offrir l’hospitalité.
Karamokho-Oulé me fit de suite conduire dans un groupe de cases voisines de son habitation et mit à ma disposition son chef de captifs, nommé Mokhosia Ouattara, et un de ses hommes, nommé Bafotigué Daou, en lui donnant l’ordre de me pourvoir de tout ce dont je pourrais avoir besoin. Il était près de trois heures de l’après-midi quand je pus gagner ma case, et, malgré toutes les protestations des personnes qui étaient à ma disposition, il ne fut possible de me soustraire à la curiosité de cette nombreuse population qu’à la nuit tombante. Même plusieurs jours après mon arrivée, je devais encore subir la curiosité de ces gens-là.
En allant à l’endroit où généralement on a besoin d’être seul, j’étais quelquefois suivi par mille à quinze cents personnes, ce qui ne laissait pas d’être très gênant....
Le lendemain matin et dans la soirée, conduit par Bafotigué, j’allai rendre visite au chef des qbaïla et aux notables de la ville. J’avais revêtu un uniforme propre et jeté sur mon épaule un burnous en soie blanche de l’espèce dite el-hellali, qui fit l’admiration de toute la ville.
Dans la journée je reçus la visite de Diarawary Ouattara et de Karamokho-Oulé accompagnés des chefs de qbaïla et de nombreux notables, tous musulmans lettrés. Ils venaient me prier d’expliquer en public les motifs qui m’avaient amené à Kong.
Je me mis à leur disposition et commençai à leur parler de la France, de l’établissement des Français sur le haut Niger, de la création de postes fortifiés destinés à protéger les marchands qui circulent sur le grand chemin reliant le Sénégal au Niger.
« Depuis fort longtemps, leur dis-je, les Français connaissent le nom de la ville de Kong ; nous savons aussi que le pays est commandé par une famille de Ouattara, que les habitants sont paisibles et ne font jamais la guerre, qu’ils sont actifs et commerçants, et que ce sont eux qui drainent dans toute la boucle du Niger les produits européens. Ce sont ces qualités qui ont décidé mon gouvernement à vous envoyer quelqu’un afin de lier des relations plus étroites avec vous.
« J’ai aussi pour mission de voir quels sont nos produits, tissus, armes, perles, etc., qui plaisent le mieux aux habitants, afin d’informer nos fabricants, à mon retour en France, de ce qu’il convient d’envoyer ici soit par le Niger, soit par la côte. Mais, avant de faire charger de grands bateaux de nos produits, il me faut connaître aussi ce que l’on peut obtenir en échange de nos marchandises, séjourner quelques semaines à Kong, et voir ensuite les autres grands centres commerciaux de la boucle du Niger. Je me propose donc de visiter surtout le Mossi : mais, comme je n’ai que fort peu de renseignements sur cette région, je ne suis pas fixé sur la route que je vais prendre. Je voudrais pouvoir commencer par le Yatenga ou Waghadougou, et ensuite faire retour à Kong, pour de là gagner la mer par Bondoukou et Krinjabo, si c’est possible.
« Les Français ne veulent pas s’emparer du pays des noirs. Vous savez tous que nous n’avons pas besoin d’esclaves, vous savez aussi qu’il y a plusieurs siècles que nos bateaux viennent porter nos produits à la côte sans que nous ayons cherché en aucune façon à nous emparer des pays voisins, ce qui nous serait cependant facile avec les forces militaires dont nous disposons. »
Réponse de Karamokho-Oulé :
« Nasara (chrétien), ton parler est celui d’un homme qui parle droit, nous avons tous compris ce que tu viens de dire, je te remercie au nom de tous ; mais j’ai encore quelque chose dans le cœur qu’il faut que je te dise, c’est pour cela que nous nous sommes réunis. De mauvais bruits ont couru sur ton compte, on te soupçonne d’être un émissaire de Samory ; donne-nous quelques explications à ce sujet. »
Je n’eus pas de peine à prouver que je n’étais pas aux ordres de Samory et que je n’étais allé à Sikasso que pour lui demander l’autorisation de traverser son pays. Comme on sait ici que je ne suis resté que trois jours au camp de Samory et que je n’ai emmené que deux hommes, laissant mon convoi en arrière sur la route que je devais suivre pour arriver à Kong, tout le monde se déclara satisfait, d’autant plus qu’un interrupteur cria : « Si ce blanc est un mauvais homme, est-ce que Pégué, qui est notre ami, l’aurait remis entre les mains de Iamory ? »
Karamokho-Oulé déclara ensuite qu’il était très heureux que j’eusse pu prouver mon innocence ; pour son compte, il était convaincu qu’un blanc ne faisait pas de métier semblable. C’est pourquoi, sans m’interroger et m’avoir vu, il m’a pris sous sa protection.
« Si Dieu t’a laissé traverser tant de pays, dit-il en forme de conclusion, c’est que c’est sa volonté ; ce n’est pas nous qui pouvons agir contre la volonté du Tout-Puissant. »
Ensuite ce fut Diarawary Ouattara (le maire) qui parla :
« Kong est une ville qui est ouverte à tout le monde, et ce que tu as dit de ses habitants est vrai : tu peux considérer la ville comme la ville de ton père, et tu y resteras tant que tu voudras. Quand tu auras choisi un chemin, nous te donnerons des guides et des recommandations : nous sommes connus partout, et quand on vient de Kong on peut aller partout ; du moment que l’on sait que tu viens d’ici, on ne te demandera pas autre chose. »
Les explications que les Ouattara venaient de provoquer étaient absolument nécessaires. Kong, comme nos grands centres, renferme beaucoup de gens sensés ; malheureusement, les ignorants et les mécontents ne font pas défaut non plus.
Parmi cette dernière classe de la population, quelques tribuns ont, quelques jours avant mon entrée dans la ville, cherché à ameuter la population contre moi et à l’exciter à me faire un mauvais parti en disant que j’allais tuer le petit commerce, que Samory aussi avait commencé par être marchand et voyageur, qu’il fallait se méfier de moi, etc. ; leur avis était de me laisser entrer dans la ville, de s’emparer de moi pendant la nuit et de me couper le cou. C’est alors que les Ouattara, tous les musulmans lettrés et gens ayant quelque influence se réunirent afin d’examiner quel serait le parti à prendre. Après une séance de plusieurs heures, sur l’avis de trois braves vieillards, nommés Bala, Bakondé, Karayéguidian, et des Ouattara, il fut décidé que j’entrerais dans la ville, et jusqu’au jour de mon arrivée, tout le monde s’emploierait à calmer les mécontents et à les ranger à leur avis ; les Ouattara déclarèrent, en outre, qu’ils me prenaient absolument sous leur protection. « Il sera toujours temps de l’exécuter, dirent-ils, s’il ne nous donne pas d’explications suffisantes. »
Je reçus pendant les trois premiers jours une quantité de cadeaux, consistant surtout en mil, sorgho, ignames, poulets, viande, etc. Je fis le généreux de mon côté, ce qui ne contribua pas pour peu à m’assurer la sécurité de mon séjour ici.
J’avoue franchement qu’à mon entrée dans Kong je n’ai éprouvé aucune de ces émotions qu’ont eues Barth et d’autres voyageurs en apercevant le Niger ou Tombouctou. Cela tient à ce que jamais aucun indigène ne m’en a parlé avec emphase. Kong ou Pon[50] est bien ce que je me représentais ; cependant cette ville et ses soi-disant montagnes ont intrigué maintes fois les géographes, et sa position a donné lieu à beaucoup d’hypothèses et surtout à de nombreuses ouvertures de compas.
Croquis à vue de la ville de Kong. — Échelle au 1/20000.
No 1. Habitation de Diarawary Ouattara, chef de Kong. — No 2. Habitation de Mokhosia Ouattara, chef des captifs de Karamokho-Oulé Ouattara. — No 3. Habitation de Karamokho-Oulé, mon protecteur, souverain du pays. — No 4. Habitation de l’almamy Sitafa, chef religieux de Kong. — No 5. Habitation de Fotigué Daou, chez lequel je logeais. — No 6. Seul groupe de cases où l’on fabrique du dolo (Dolosou veut dire « village du dolo »).
Les sept qbaïla ont chacune un chef ; j’en donne les noms ci-dessous :
Une vue de Kong.
Kong est une ville ouverte, ayant la forme d’un grand rectangle et s’étendant de l’est à l’ouest, ayant toutes ses habitations construites en terre, à toit plat. Au centre de la ville se trouve la place du Marché, qui a environ 500 mètres de longueur sur 200 mètres de largeur ; comme les cinq ou six arbres qui s’y trouvent ne donnent pas suffisamment d’ombre, beaucoup de marchands se sont construit des échoppes en paillote assez confortables, dans lesquelles ils se tiennent les jours de grand marché.
La ville est divisée en sept quartiers ou qbaïla, ڧبيل, qui portent le diamou des habitants qui y logent en majorité, exemple : la qbaïla Daoura ou quartier Daoura, veut dire le « quartier des Daou », ra étant un affixe qui signifie « des ».
Outre les sept quartiers, il y a encore de petits groupes d’habitations, séparés du gros de la ville par des jardins ; ce sont, en quelque sorte, des faubourgs. Au nord Kokosou[51] (groupe de villages) fait partie du quartier Sakhara ; à l’est Marrabasou[52] (groupe de trois villages) fait partie de la qbaïla Soumakhana.
La ville n’est pas bâtie régulièrement. Les ruelles sont tortueuses et étroites. Sur quelques petites places il y a un ficus, un dattier ou un bombax couronné de nids de cigognes ; çà et là on trouve aussi des terrains vagues desquels on a extrait de la terre à bâtir. Les moutons, les chèvres et la volaille errent dans les rues, et partout où il y a un petit espace libre on s’en est emparé pour y construire des cages de tisserands. Dans le quartier de Daoura et à Marrabasou, sur les petites places et dans les carrefours, il y a 150 fosses à indigo qui répandent une très forte odeur. Ces fosses sont des puits ronds de 1 m. 80 à 2 mètres de profondeur sur 1 m. 20 de diamètre. Les parois sont rendues imperméables par un enduit de ciment ou de pouzzolane fabriqué à l’aide de terre calcinée. Entre la ville et les faubourgs il y a des jardins où l’on cultive du mil, du maïs ou du tabac. Ces jardins sont tous clôturés par une haie en pourguère. Aucune habitation ne mérite une description particulière.
Il y a cinq mosquées à Kong. L’une est commune à toute la ville et se trouve sur la place du Marché ; on la désigne sous le nom de Misiriba[53].
Ces mosquées ont deux minarets et sont en tout semblables à celle que j’ai décrite à Lokhognilé. La principale seule a des dimensions beaucoup plus grandes : elle mesure 20 à 25 mètres de côté. Devant sa face sud s’élève une pyramide en terre de 2 mètres de hauteur ; j’ai supposé d’abord que c’était la tombe d’un marabout vénéré, mais tout le monde m’a affirmé que non, que cela ne signifiait rien.
Les trois qbaïla qui n’ont pas de mosquées ou minarets ont chacune une grande case où se font les prières et dans laquelle ont lieu les réunions des musulmans lettrés ; on les nomme ici bourou. Marrabasou et Kokosou ont chacun un bourou seulement.
J’évalue la population de Kong à 15000 habitants[54] Dioula-Mandé et leurs captifs. On n’y parle que le mandé, qui est, à peu de chose près, analogue au dialecte de ma grammaire bambara ; comme différence sensible, le a-kha auxiliaire qui régit beaucoup de verbes se dit a-ka à Kong.
Presque toute la population est musulmane et se divise en trois classes : 1o les musulmans lettrés, qui constituent la classe éclairée et dirigeante ; 2o les musulmans non lettrés, mais stricts observateurs des préceptes du Coran ; 3o les musulmans qui boivent du dolo.
Tous les musulmans sont très tolérants ; aucun d’eux n’est assez sot pour ne pas prêter une marmite ou une calebasse à un infidèle, comme cela a lieu dans quelques contrées habitées par des Foulbé musulmans. Ils savent également qu’il y a trois religions principales, qu’ils nomment Mouça Sila, Insa Sila, Mohammadou Sila[55]. Ils m’ont souvent interrogé sur les différences qu’offrent ces trois religions entre elles, mais aucun d’eux n’a été assez sot pour me dire que la religion musulmane est la meilleure, je dois le dire à leur louange. Plusieurs d’entre eux m’ont affirmé qu’ils considéraient ces trois religions comme identiques, parce qu’elles mènent à un même Dieu ; toutes les trois renfermant des gens de valeur, il n’existerait d’après eux aucune raison de proclamer l’une meilleure que l’autre.
Une mosquée de Kong.
Beaucoup de ces Dioula vivent dans l’aisance. Leurs captifs peuplent quelques konkosou d’où ils reçoivent leurs approvisionnements. A côté de ces ressources, leurs enfants, accompagnés de deux ou trois captifs, font un ou deux voyages par an, soit du Gottogo à Bobodioulasou et Djenné, soit dans d’autres régions dont je parlerai plus loin. Le Dioula, qui ne voyage plus, s’occupe lui-même un peu, soit en achetant tous les ans aux gens du Dafina qui viennent ici un ou deux poulains ou pouliches qu’il élève et met en vente à l’âge de deux ou trois ans, dans les régions où l’on fait la guerre : chez Pégué, Samory et Tiéba. Il gagne ainsi deux ou trois captifs par an. D’autres Dioula emploient une partie de leurs captifs, à Kong même, au tissage ou à la teinture. Les filles de l’âge de six, sept ans, vendent et colportent dans la ville des kola, du miel, des ntokho, des sucreries faites avec le miel, des bakhadara[56], des bananes, des papayes, etc., et, à l’instar de nos marchands ambulants de Paris, elles crient tout en marchant :
| Li donna, donna é : | mil doux, doux, voilà ; |
| Niomi baba é : | niomies très grandes, voilà ; |
| Ntokho, siaman, siaman é : | ntokho, beaucoup, beaucoup, voilà ; |
| Ourou baba é : | kola très grands, voilà. |
Il y a aussi des bouchers. Leurs troupeaux ne sont pas dans la ville même, mais à Marrabasou, Kokosou ou dans les faubourgs. Presque tous les jours on peut se procurer de la viande fraîche à des prix raisonnables.
Les femmes des petits marchands, qui sont forcés de passer une partie de l’année au loin, vivent, pendant l’absence de leur mari, en vendant des niomies, des kola, etc. Les malheureux vont chercher du bois au loin et viennent le vendre au marché.
Des barbiers ambulants rasent dans les rues, les carrefours, et font des tournées dans les habitations. Comme en France, ils s’en rapportent souvent à la générosité du client, qui leur paye 10 ou 20 cauries pour s’être fait martyriser la figure pendant un quart d’heure ; l’opération terminée, il y a même la friction : dans une bouteille ayant renfermé du gin se trouve un mélange d’eau et d’huile de palme, dont le client a la faculté de s’enduire le crâne et les joues.
Quelques vieux musulmans lettrés pratiquent la médecine, cautérisent et soignent les plaies occasionnées par la filaire de Médine.
Le lavement me paraît être en vogue ici et j’ai vu quantité de gens circuler munis de la seringue. C’est une petite poche confectionnée à l’aide d’une peau de bouc, à l’extrémité de laquelle se trouve un morceau de bambou d’un centimètre de diamètre, faisant office de canule. Comme dans l’Achanti, il entre beaucoup de piment dans la préparation du lavement.
Le thé aussi est connu de nom à Kong ; on le nomme kankani ; les Mandé ont appris cela par les livres saints. Il n’y a pas de thé à Kong, mais le sucre n’y est pas inconnu ; il est acheté en petite quantité à Salaga et conservé soigneusement dans chaque bonne famille pour être donné à sucer aux nouveau-nés.
Les amusements du soir, les divertissements de la jeunesse ne consistent pas en danses, comme dans les autres régions que j’ai visitées. Jeunes gens d’un côté, jeunes filles de l’autre chantent des chœurs qui ne manquent pas d’harmonie ; tantôt ils se forment en procession et font lentement le tour de la place principale de la qbaïla, tantôt ils se rendent dans d’autres qbaïla tout en chantant. J’ai écouté quelques-uns de ces airs avec plaisir, malheureusement l’accompagnement au tam-tam et à la clochette double laisse à désirer.
Le lendemain d’un enterrement de quelque personne de marque, les écoliers (karamokhodinn) parcourent la ville en chantant. Ceux-ci s’accompagnent eux-mêmes à l’aide de clochettes doubles et de calebasses en forme de gourde, recouvertes de drap rouge, renfermant des graines[57]. Ces calebasses sont agitées avec rythme pendant le chant, et ce bruit ne choque pas trop l’oreille.
Le soir des jours de grand marché, les écoliers, deux par deux, vont dans leurs quartiers respectifs chanter une prière dans les cours des maisons. Dès qu’ils se présentent, on entend partout crier : Karamokhodinn, na (Écolier, viens), et de leur donner deux cauries, afin de s’en débarrasser. C’est en quelque sorte un impôt pour l’instruction publique. En rentrant, ils remettent toute la quête à l’instituteur, qui se fait payer ainsi l’encre, le papier et sa peine.
Écoliers chantant une prière dans la cour d’une maison.
La police est faite par les dou ; ce sont les dou qui, à l’aide de leurs fouets, m’ont ouvert un passage à travers la foule le jour de mon entrée. A partir de dix heures du soir, ils circulent dans les rues, font taire les conversations bruyantes à l’intérieur des habitations et s’emparent de tous ceux qui circulent dans les rues sans motif plausible. Les capturés sont conduits sur la place du Marché, et le lendemain ils n’obtiennent la liberté qu’après avoir payé une amende s’élevant à 400 cauries. Ces policemen portent le nom de dou parce que ce mot signifie « rentre » et que leur fonction est de faire rentrer chacun chez soi. Pour épouvanter le peuple, le soir ils se déguisent et poussent des cris de fauve ; d’autres fois ils se servent de cornes, desquelles ils tirent des sons étranges.
A Kong, personne ne circule dans les rues armé d’un fusil ou d’un sabre. J’ignore si le port d’armes est prohibé : toujours est-il que les gens qui viennent de très loin n’apportent pas leurs armes dans la ville. J’ai vu très souvent des personnes armées de lances et d’une autre arme, sorte de baïonnette de 60 centimètres de longueur, ayant un coude au milieu pour s’emboîter sur l’épaule. Cette arme se nomme sanégué, « fer en forme de serpent ». Ces deux armes sont plutôt des armes de luxe, car une simple trique vaut mieux pour attaquer ou se défendre.
Le costume national des habitants de Kong consiste, pour les hommes, en une culotte très large sans plis, tombant à 10 centimètres environ au-dessus de la cheville. Le bas des jambes est toujours orné de quelque broderie en coton rouge ou blanc. La culotte est rayée bleu blanc rouge, ou bleu et blanc ; elle est toujours faite en cotonnade indigène. On peut dire que ces trois couleurs sont les couleurs nationales de Kong. Le doroké, ou surtout, est long. La poche et le tour du col sont en général ornés d’une broderie dite lomas ; cette broderie est en coton blanc, ou rouge ou blanc, ou encore en soie ; on la nomme alors hanniki-lomas[58]. Par-dessus le doroké, ou jeté négligemment sur les épaules, se porte le burnous, appelé ici bouroumousso. Il est confectionné soit en kassa (laine provenant de Djenné) soit en forte cotonnade blanche ou bleue fabriquée à Kong[59]. La bordure est en franges de couleur différente, ainsi que les ornements du capuchon. Quelques burnous en laine sont teints en jaune à l’aide de saouaran (safran).
Comme coiffure, les gens aisés portent la chéchia de tirailleur ou encore le bonnet en velours ; mais la coiffure que l’on voit le plus fréquemment est le bonnet napolitain en cotonnade rouge fabriqué dans le pays ; il remplace le bonnet à deux pointes dit bammada (gueule de caïman) porté dans le Pomporo et le Follona. Les jours de fête, celle coiffure est complétée par un turban blanc ou bleu. Tout le monde sans exception est chaussé de bottes jaunes, de babouches ou de sandales faites ici.
J’ai vu quelques chaises en palmier ban, mais le siège favori est la natte dite débé, en fibres de ban, et mieux encore le kassa, en laine blanche du Macina, qui est étendu par terre et sur lequel on place un coussin en cuir rembourré avec la soie du bombax ou du bougou ou boumou.
Quand les anciens circulent dans la ville, ils sont munis de la canne ferrée du pèlerin ou de la lance ; sur l’épaule droite ils portent leur trousseau de clefs en bois, un long couteau de boucher, et une serviette végétale avec laquelle ils s’épongent la figure. Cette serviette n’est autre chose que l’écorce bien battue d’un arbre appelé fou, qui pousse un peu plus dans le sud, dans l’Anno.
Le Mandé-Dioula de cette région est un grand bel homme du type de nos Wolof de Saint-Louis, mais le port de la chéchia, de la barbe, de la moustache ou du fer-à-cheval lui donne un air de vieux soldat d’Afrique. On croirait voir de nos vétérans.
Le costume de la femme se compose d’une pièce d’étoffe enroulée autour des reins (le pagne) et tombant jusque sur le cou-de-pied. Sa hauteur est de douze, treize ou quatorze bandes de 10 centimètres ou 1 m. 20, 1 m. 30, 1 m. 40 ; sa largeur est invariablement fixée à 1 m. 75. Les pagnes les plus estimés sont les ponguisé et kébéguisé à dessins rouge et blanc, avec filets jaune et bleu, ou encore le pagne uniformément bleu indigo ; ce dernier se termine toujours par une bande rouge dans le bas. Le prix d’un de ces pagnes varie de 8000 à 15000 cauries (16 à 30 francs), mais il y en a à bien meilleur marché : on en trouve de fort coquets à partir de 5 francs.
Les épaules sont couvertes d’une pièce d’étoffe blanche ou teinte à l’indigo ; ce tissu très léger est fait pour imiter la gaze ou le voile, mais il ressemble plutôt comme travail à de la toile d’emballage. Les femmes portent aussi de la cotonnade européenne et du calicot non écru teint à l’indigo.
Les coiffures sont naturellement très variées. La plus répandue consiste en un cimier très aplati et une touffe de cheveux en boule sur le front, qui est toujours ceint d’un fattara, bandelette d’étoffe de couleur pour les jeunes filles et noire pour les femmes mariées. Le fattara en soie noire ou coton et soie noire est le comble de l’élégance. Comme boucles d’oreilles, les femmes portent à chaque oreille deux petits rouleaux de corail long. Les bijoux en or se portant au cou et aux oreilles ne sont pas rares ici : j’ai vu une jeune mariée couverte d’or ; elle avait en outre une légère chaînette en filigrane d’argent enroulée autour de la figure et des cheveux.
Costumes et types de Kong.
Comme les hommes, les femmes sont toutes chaussées.
C’est dans la matinée qu’elles font les visites ; elles sont d’une politesse extrême, saluent toujours en faisant une révérence et accompagnent leur salut d’un vœu : « Que Dieu te donne une longue vie » ; « Que Dieu te rende à ton village », etc. Quand on leur fait un cadeau, elles viennent vous remercier d’abord le jour même, puis une seconde fois le lendemain avec moins de cérémonial, en disant simplement : « Ini kounou » (Merci pour hier).
Suivant que la femme est jeune fille, mariée, veuve ou divorcée, elle porte un costume différent. Ainsi les jeunes filles ne portent jamais de voile ; elles se promènent généralement le torse nu, simplement couvertes d’un pagne, ou bien se vêtent d’une coussabe toute courte descendant un peu au-dessous de la taille.
Les femmes mariées portent toutes le voile, mais sans se couvrir la figure ; il est simplement placé sur la tête comme une mantille.
Quant aux veuves ou femmes divorcées, elles portent une grande coussabe d’homme, ce qui les fait reconnaître de suite.
Avant de parler du commerce et de l’industrie à Kong, il est nécessaire d’entrer dans quelques détails sur la façon de compter et sur la valeur des cauries, de l’argent et de l’or.
Pour les achats en cauries, on se sert des appellations suivantes :
Le crédit existe à Kong d’un grand marché à un autre (cinq jours), et le vendeur est tenu de venir compter et chercher les cauries chez l’acheteur ; ils pensent avec juste raison que le vendeur ayant le bénéfice doit aussi avoir la peine.
Le Mandé est d’une rare adresse pour compter les cauries. Accroupi par terre, il étale devant lui le contenu du sac ; puis, avec une dextérité incroyable, en les prenant par 5, il fait d’abord des tas de 200 cauries (sira kili) ; quand il en a 10, il les réunit encore par tas, ce qui lui fait des lots de 2000 (sira tan).
Ici l’or se compte par mitkhal. Dans chaque qbaïla il y a un ou deux hommes possédant une petite balance à fléau : ce sont eux qui pèsent. Quand ils se rendent à domicile, ils reçoivent quelques cauries comme rétribution. Les poids dont ils se servent ne sont connus que d’eux ; ils consistent en charnières en cuivre, vieux cachets à cire, entrées de serrure, dents de bœuf, etc. Toute cette ferraille remplit une grande boîte. On suppose bien qu’avec ce système le pesage laisse à désirer. J’ai constaté que les poids dont se servait le peseur de Soumakhana étaient de 4 gr. 125, 4 gr. 150, 4 gr. 100, suivant qu’il pesait un, deux ou trois mitkhal ; il aurait été très avantageux d’acheter chez lui mitkhal par mitkhal ; le poids représentant huit mitkhal pesait exactement 30 grammes, ce qui met le mitkhal à 3 gr. 75 seulement.
Le mitkhal est donc, en général, de 4 gr. forts. Il vaut ici sira moukhan ni tan, c’est-à-dire 30 sira ou 6000 cauries. En estimant le mitkhal d’or à 12 francs (4 gr. à 3 francs), on trouve que 100 cauries valent 20 centimes et le sira kili 40 centimes ; il est impossible de faire de comparaison avec l’argent, car il n’y en a pas en circulation. Quand les lokho (orfèvres) en ont besoin, ils achètent la pièce de 5 francs environ 2500 à 3000 cauries, ce qui fait 5 à 6 francs.
On peut trouver à échanger un peu d’argent (en pièces de 50 centimes), peut-être 100 francs dans toute la ville, à raison de quinze à vingt pièces de 50 centimes pour un mitkhal d’or.
La pièce de 5 francs ici est appelée darahima ; c’est probablement le même mot arabe que drachme, en tout cas darahima est le même mot que le dorom ou doroma des Wolof et du Soudan français.
Depuis ma rentrée on m’a demandé souvent à quel prix j’achetais l’or. Je répondais : « A des prix variables et, en principe, toujours le moins cher possible ».
Étant donné que le mitkhal est un poids d’or qui vaut en France environ 12 francs (4 grammes à 3 francs) et que ce mitkhal a des subdivisions, demi, tiers, quart, dixième, etc., j’exigeais en échange de ma marchandise une quantité d’or plus ou moins considérable, suivant que je voyais mon objet plus ou moins plaire à l’acheteur.
Pour exiger 3 francs d’un objet, j’en demandais un quart de mitkhal d’or, ou alors le nombre de cauries avec lequel j’aurais pu me procurer cette quantité d’or.
Les bénéfices peuvent varier de 100 à 500 pour 100 et même au delà.
Quand, dans le courant de ma relation, je parle d’un objet qui coûte 3, 4, 5 francs, cela veut dire qu’avec le nombre de cauries que j’exigeais, j’aurais pu me procurer 3, 4, 5 francs en poudre d’or au taux de 3 francs le gramme.
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Un des principaux articles d’échange à Kong est la noix de kola.
La noix de kola (ourou en mandé) constitue dans tout le Soudan un article de luxe, et donne, par cela même, lieu à de très importantes transactions.
Le Soudanais lui attribue les mêmes qualités que nous accordons au café. Pour l’indigène, le fruit mâché constitue un remède à bien des maux. A-t-il besoin de sommeil ? Le kola est un soporifique ! Doit-il veiller ? C’est le kola qui l’empêche de dormir ! Il calme la faim et la soif, et a, en outre, chez les noirs la réputation d’être un aphrodisiaque incontesté.
J’en ai usé le plus souvent possible pendant mon voyage ; chez moi, son action se traduisait surtout sur les nerfs ; il me semble qu’il augmentait, dans certaines circonstances, ma force de résistance et qu’il me permettait plus facilement d’endurer les fatigues.
Je le goûtais surtout quand je n’avais à boire que de l’eau croupie ou chargée de substances organiques.
Son goût étant excessivement amer, l’eau la plus mauvaise paraît bonne à boire après, et fait oublier l’odeur fade de la boisson qu’on vient d’avaler.
Mais là où j’ai surtout apprécié le kola, c’est par les services qu’il m’a rendus en me permettant d’en distribuer aux nombreux visiteurs que je recevais. C’est une politesse facile à faire, et quoique le prix du kola soit très élevé dans certaines régions, mon approvisionnement en marchandises me permettait de faire des achats fréquents de kola et de vivre en grand seigneur en en faisant de nombreuses distributions. C’est avec le kola que je me faisais des amis et que je déliais la langue des noirs qui daignaient me rendre visite. Combien d’itinéraires et de renseignements portés sur ma carte et dans la présente relation ne sont-ils pas dus à l’à-propos avec lequel je distribuais cette consommation de luxe !
Le kola était donc pour moi un excellent auxiliaire.
Pour bien définir les propriétés du kola, il faudrait en faire de minutieuses analyses, et surtout pouvoir employer en France le fruit frais, non séché.
Je le crois appelé à rendre de réels services. Pour l’Européen qui en use au Sénégal, son bienfait est indéniable. Tous ceux qui s’habituent à en mâcher s’en sont bien trouvés et ont été moins éprouvés par les fièvres. Pour moi, je crois que l’usage de ce fruit supprime l’essoufflement, prolonge le travail musculaire et calme assurément la faim. C’est un tonique par excellence.
Je l’ai essayé dans une fièvre bilieuse hématurique ; mais ses effets ne m’ont pas paru d’une action diurétique bien marquée ; il m’a pourtant semblé, au moment où l’absorption immodérée de quinine m’avait donné des palpitations de cœur, que le kola m’a fait un bien réel.
Je l’ai employé avec succès contre une diarrhée rebelle, mais n’ai observé aucun effet aphrodisiaque. Ce qui est acquis, c’est qu’il énerve et produit sur quelques personnes l’effet du café noir très fort.
C’est un médicament d’épargne ; il est probable qu’avant peu on saura tirer parti de cette précieuse plante et de ses alcaloïdes, et que bientôt ses principes seront introduits dans certaines préparations alimentaires destinées au cheval et à l’homme en campagne.
Le nom scientifique du kola est Sterculia acuminata (kola rouge) et Sterculia macrocarpa (kola blanc) ; les indigènes le nomment gourou, ourou. Ces deux variétés se subdivisent en plusieurs autres.
Le kola existe à l’état spontané sur toute la côte occidentale d’Afrique, on le trouve jusque par 10° de latitude nord, mais il reste stérile par cette latitude. Son véritable habitat est compris entre 6° et 7° 30′ de latitude pour les régions qui nous occupent.
Vers Sierra Leone et le Ouorocoro, le kola stérile est signalé par 10°, tandis que dans les régions que j’ai visitées, j’ai rencontré le premier arbre à kola (stérile) dans le Coranza, près de Kintampo, par 8° 5′, et près de Groumania dans l’Anno (8°).
Les premiers arbres en rapport se trouvent à Kamélinso (près Groumania, par 7° 50′) et les derniers près d’Attakrou, par 7° ; la zone où l’arbre est en plein rapport semble donc être très limitée et comprise entre le 7° et le 8° pour l’Anno et le Ouorodougou.
Bien que je n’aie pas visité ce dernier pays, il m’a été donné de calculer assez facilement par quelle latitude se trouvait le kola. De Tengréla partent des itinéraires, bien connus des marchands, sur Touté, Siana, Kani et Sakhala.
Les deux premières localités se trouvent, d’après les indigènes voyageant avec des ânes chargés (faisant 16 kilomètres en moyenne par jour), à environ 25 jours de marche, à peu près 350 kilomètres dans une direction sud-sud-ouest, ce qui place ces marchés par 7° 40′ de latitude nord. Sakhala, d’après les mêmes calculs, se trouverait par 7° 20′.
Mais nous avons vu au chapitre Samory (III) que ces marchés étaient situés à une trentaine de kilomètres au nord des lieux de production ; nous pouvons donc en inférer que les kola se trouvent environ par 7° 15′.
Dans l’Achanti, l’habitat du kola est sensiblement le même ; les missionnaires de Bâle et le docteur Mähly, qui ont exploré la basse Volta, signalent le kola dans l’Akam et l’Okouawou ; or ces deux régions se trouvent précisément entre 6° 30′ et 7° 30′ : on peut donc en déduire que le kola se trouve en plein rapport dans une zone comprise entre 6° 30′ et 7° 30′ et, par extension, dans certaines régions du 6° au 8° ; qu’à l’état isolé et stérile il est rencontré jusque par 10° de latitude nord.
Nous avons dit à propos du kola du Ouorodougou, dans le chapitre Samory, quelles sont les diverses variétés que l’on récolte dans cette région.
Sur le marché de Kong on en voit deux espèces : le kola blanc de l’Anno (Sterculia macrocarpa) et le kola rouge de l’Achanti (Sterculia acuminata).
Le kola blanc de l’Anno est de deux variétés : l’une d’un blanc jaune pâle, analogue à la couleur du kola de Sakhala du Ouorodougou, mais plus petite que ce dernier ; l’autre, de même grosseur, ne diffère que par sa teinte d’un rose si pâle qu’il n’est pas classé dans le kola rouge par les indigènes ; on le vend mélangé aux blancs sans différence de prix, ce qui n’aurait pas lieu s’il était plus foncé, car le kola rouge est toujours plus cher que le kola blanc de même grosseur.
Le goût du kola de l’Anno est bien moins fort que celui du kola rouge, mais il renferme une teinture rouge, qui est usitée par l’indigène en concurrence avec celle du kola rouge. Comme teinture, le kola blanc de l’Anno a donc les mêmes qualités que le kola rouge de l’Achanti.
Ce kola est récolté en février, en juin et en octobre ; les fruits de février se gâtent assez rapidement, tandis que les récoltes de juin et octobre se conservent plus facilement ; ce kola, cependant, ne peut supporter de bien longs trajets, il se conserve au maximum et avec des soins pendant cinquante à soixante jours.
A Groumania, un ourou-fié (calebasse de kola, 200 fruits) coûte 200 cauries ; à Kong, un fruit se vend 2, 3, 4 et jusqu’à 12 cauries, suivant la grosseur. A Djenné, cette variété n’est pas beaucoup goûtée par les indigènes, de sorte que son prix n’en est jamais assez élevé pour qu’il y ait avantage à le transporter au loin. Aussi ce fruit ne dépasse-t-il guère Bobodioulasou, Léra, Niélé, Oua et Bouna. Il est vendu contre des cauries, avec lesquelles les marchands de Kong se procurent surtout du coton en vrac, de l’indigo, des piments rouges ; c’est le kola de la vente au détail, celui dont le prix est abordable pour la classe moyenne de la population.
Ce kola de l’Anno va aussi beaucoup à Salaga. Ce marché n’est pas du tout bien alimenté de kola de l’Achanti, et les gens de Kong trouvent toujours à y écouler les kola de Mango.
Les missionnaires de Bâle et le docteur Mähly prétendent qu’une charge de kola de l’Okouawou vaut à Salaga de 37 à 38 francs ; c’est une grosse erreur.
Une charge de kola (2500) vaut bien davantage ; à Salaga, le kola le meilleur marché coûte 40 cauries, et une charge coûte 100000 cauries, qui représentent 120 francs.
A Sakhala, sur la limite des pays de production, la même charge de kola coûte 8 kokotla de sel, dont le prix de revient est de 8/12e d’une barre de 55 francs = 36 fr. 64 ; à Tengréla, la charge vaut déjà de 80 à 100 francs.
On peut dire que Kong, Kintampo et Groumania sont les marchés où le kola se paye le plus bas prix.
Partout le kola rouge de l’Achanti atteint le prix le plus élevé : 2400 kola coûtent à Kintampo 12000 cauries, c’est-à-dire 5 cauries pièce. Il est, à ce propos, intéressant de se rendre compte des bénéfices que peut réaliser un couple, homme et femme, se livrant à ce commerce. Le ménage quittant Kong avec une pacotille, ferronnerie ou étoffe, d’une valeur locale de 20 francs, se procurera à Kintampo ou Bondoukou environ 5000 kola, qu’il revendra à Bobo-Dioulasou. Avec le produit de la vente de ses kola, il achète deux barres de sel. Il emportera une barre et demie seulement à Kong, l’autre demi-barre servant à acheter quelques cadeaux à rapporter au pays et à subvenir à ses besoins en vivres pendant sa route.
Le trajet de Kong à Kintampo et de Kintampo à Bobo-Dioulasou et retour à Kong aura duré cent jours environ. La barre et demie de sel rendue à Kong représentant une valeur de 240 francs, le couple aura gagné 220 francs, c’est-à-dire 2 fr. 20 par jour ou 1 fr. 10 par jour et par personne, tous frais payés.
Il faut envisager l’existence que mènent ces gens-là. Ils marchent chargés chacun avec 30 ou 40 kilogrammes, et cela pendant la plus grande partie de la journée.
Arrivés à l’étape, il faut piler et préparer les aliments, couper du bois, chercher de l’eau, souvent à plusieurs kilomètres de distance. S’il y a un enfant dans le ménage, la femme le porte sur le dos. Ils vivent sans feu ni lieu.
Surpris par les pluies, ils voyagent quand même, supportant toutes les intempéries sans se plaindre.
Quand le noir a travaillé avec sa femme pendant un an, il achète un esclave ; c’est la meilleure acquisition qu’il puisse faire, c’est un auxiliaire de plus pour travailler ; il vivra de la même façon que ses maîtres ; le bien-être des uns rejaillit sur les autres dans cette vie en commun.
Quand le cas se présente où l’esclave se sauve, le maître n’en est pas découragé pour cela. « C’est la volonté du Tout-Puissant », dit-il avec résignation. « Je vais aller chercher la fortune in chi Allaho, « si Dieu le veut ». Et il recommence.
Ne blâmons pas trop ce malheureux nègre. S’il y en a qui attendent paisiblement allongés sur leur natte l’occasion d’agrandir leur famille et d’augmenter leur bien-être par des rapines ou une guerre, il y en a d’autres qui sont bien méritants, et ce ne sont pas les moins nombreux.
Voici le même calcul par un marchand de kola allant de Bammako dans le Ouorodougou avec une barre de sel :
Il achète une barre de sel à Bammako de 55 à 60 francs, et vit sur son sel pendant six semaines que dure sa marche pour aller. Il dépense ainsi, y compris l’achat d’un panier de nattes, de feuilles à emballer et droits de passe, environ 3 ou 4 kokotla. Il lui en reste 8 à échanger, et je suppose qu’il prenne à Kani ou Touté des kola de grosseur moyenne et qu’on lui en donne 350 par kokotla, il aura donc échangé sa barre de sel contre 2800 kolas.
Pendant le voyage du retour, il achète sa nourriture et paye son hôte et ses droits de passe en kola ; il en pourrit également une certaine quantité en route ; les Dioula m’ont affirmé qu’il était difficile d’en rapporter à Bammako plus de bafoula kémé dourou (2000).
Les kola de cette variété se vendent en général au détail deux pour kémé (25 centimes), ce qui met le cent à 12 fr. 50 et porte sa charge totale à 250 francs.
Comme pour les vendre ce prix, il lui faut d’un mois à six semaines, il mange une partie de son bénéfice ; on peut dire que, l’opération terminée, il lui restera 180 francs, soit 120 francs de bénéfice pour quatre mois de travail de porteur et de vie de privations. Quelquefois il perd tout quand ses kola se gâtent ou qu’il est pillé.
Un des grands facteurs dans la conservation du kola est son mode d’emballage. Faute de précautions, il se gâte ou se racornit et dessèche, et par cela même perd toute sa valeur.
La feuille dans laquelle on emballe le kola est à peu près semblable à celle de l’arum, mais plus ouverte et d’un vert plus accusé. Elle est supportée par une tige très fine, d’environ 40 à 50 centimètres de hauteur. On la trouve généralement dans les endroits humides et ombragés.
La vraie feuille, vue à l’envers, porte sur sa partie gauche une bordure d’un centimètre de largeur, d’un vert plus foncé que le reste de la feuille. Ce vert est assez accentué pour qu’on puisse le reconnaître à un simple examen, surtout quand on la tourne vers le soleil ou un endroit éclairé.
Il existe beaucoup de feuilles analogues comme structure et l’on s’y trompe à s’y méprendre quand on n’est pas initié à la façon de les reconnaître.
Les fausses feuilles ne sont pas employées vertes ; pour les utiliser, il faut les faire bouillir très longtemps et les faire bien sécher avant de s’en servir : faute de cette précaution, au lieu d’être propices à la conservation du kola, elles hâtent, au contraire, la pourriture du fruit et développent la maladie du kola. Elles ne sont employées qu’à défaut de la vraie feuille, qui ne se trouve pas sous certaines latitudes.
Jusqu’à présent les expériences faites en France sur l’emploi du kola ont donné peu de résultats : cela tient à ce que l’on se sert de kola desséché. Il serait cependant bien facile d’en faire venir de frais, en se servant de l’emballage en feuilles dont je viens de parler.
Les kola arrivent frais à Tombouctou et à Kano, ce qui leur fait un voyage minima de trois mois. Nous sommes donc plus près du kola que nous ne pensons, puisque de l’Anno à Grand-Bassam il y a à peine un mois de voyage, ce qui le met à six semaines de France et même à un mois si l’on veut sérieusement s’en occuper.