Passage de la rivière sur le faîte des arbres.

La nuit était venue, nous couchons dans cette ruine, deux vieilles femmes m’offrent leur case, car il va tomber de l’eau. Le soir elles m’apportent quelques pistaches et une petite calebasse de fonio non pilé qui fait le régal de mon mulet.

Mardi 4. — Le lendemain de bonne heure, nous effectuons sans incident le passage du cours d’eau ; sur la rive gauche se trouvent une dizaine de cases de culture qui portent le nom de Nakouna. La rivière que nous venons de traverser n’a pas de nom, on l’appelle simplement . Nakouna n’est séparé de Komina que par les ruines de Faracouna.

Singes dans les ruines.

Nous arrivons à Komina de bonne heure. Les premières ruines que nous traversons sont peuplées de singes verts de l’espèce que nous autres Sénégalais appelons singes de Podor, mais beaucoup plus grands. C’est la première fois que j’en vois depuis que je suis sur la rive droite du Niger. En mandé, on appelle ces singes ouarra.

J’ai compté dix-sept ruines à Komina, toutes sont assez grandes et devaient contenir au moins 2 à 300 habitants. Douze ont été habitées simultanément, ce qui portait la population totale de Komina à près de 4000 habitants comme on le voit. Sa perte date de l’arrivée dans le pays de Tari Mori, lieutenant de Samory. Il y a quatre ans, tous les habitants ont été vendus. Actuellement il n’y a plus qu’une cinquantaine d’habitants, disséminés dans deux ruines. C’est tout ce qui reste de la splendeur passée. Deux de mes hommes m’avaient parlé de Komina comme d’un des plus grands marchés de cette région ; ils y étaient venus en 1882, au moment où ce village était en pleine prospérité.

Mon hôte à Komina, qui était allé jusqu’à Saint-Louis, il y a cinq ans, me parle de cela tout bas, il me dit : « Du jour où l’almamy nous a pris, nous étions perdus, regarde ce qui reste ; moi qui suis du pays, j’ai vu à un moment donné les dix-sept villages pleins de monde ; tous les marchands venaient ici parce qu’ils vivaient presque pour rien ; un âne, dans le pays, coûtait 15 francs, notre terre est bonne, tout le monde était nafouloutigui (riche). » Quelques instants après, il m’apportait une corbeille pleine de beaux citrons, presque aussi gros que ceux de France. Ces citronniers sont délaissés et disséminés au milieu des ruines ; dans celle où j’ai séjourné j’en ai vu deux.

Dans la soirée, ce brave homme m’a fait apporter une grande calebasse de to. Le to est un mets indigène connu par les Wolof sous le nom de lakhlalo ; il a un avantage considérable sur les autres, c’est qu’il n’entre pas de beurre de cé dans sa préparation. Beaucoup d’Européens ont le goût de cette graisse en horreur. J’avoue que moi aussi j’ai été longtemps à m’y habituer.

On fabrique du to avec de la farine de maïs, de fonio, de sorgho ou de mil. On en fait une pâte un peu consistante et on la met par cuillerées dans de l’eau bouillante comme pour les knepfl alsaciens.

Ces galettes sont servies avec une sauce faite à part et composée de feuilles de haricots, d’oseille, de baobab, de piments, de gombos et, quand on est riche, du sel[28]. C’est délicieux quand on n’a pas autre chose.

Renseignements pris, on me dit qu’il n’y a pas de pirogues en face de Tiékoungo et qu’il me faut aller à Ouaranina. De l’autre côté, sur la rive gauche du Bagoé, il y a un somono qui habite les ruines de Dodia, il possède une pirogue.

Mercredi 5. — J’arrive à Ouaranina (70 habitants) de bonne heure ; une grande plaine inondée nous sépare de Badié, dont on aperçoit le rideau de verdure en quittant Komina. A sept heures du matin nous étions au bord du fleuve, mais nous n’y trouvons pas de pirogues ; mes hommes grimpent dans les arbres et hêlent le passeur, mais rien ne vient. Enfin à deux heures de l’après-midi, après avoir surveillé pendant sept heures les abords du fleuve, nous voyons à quelques centaines de pas sortir de la verdure deux hommes se dirigeant sur Ouaranina ; ils me disent qu’ils viennent de traverser le fleuve, que le piroguier fait le passage en cachette, l’almamy ayant défendu de passer ailleurs qu’au chemin de ravitaillement.

La pirogue qui leur a servi est très petite, disent-ils, trois de leurs camarades sont encore sur l’autre rive et vont aussi passer dans quelques instants. Diawé s’embusque dans les hautes herbes, le piroguier arrive bientôt avec les autres passagers et veut aussitôt pousser au large, mais, mis en joue par mon domestique, il regagne notre rive. Je plaisante le somono sur cette aventure, et il rit de bon cœur. Après lui avoir donné une pipe et des hameçons je suis tout à fait son ami, il redevient de bonne humeur en nous traversant.

Le piroguier mis en joue par le domestique.

Le Bagoé est aussi large ici qu’au chemin que j’ai suivi pour me rendre à Sikasso, il n’a pourtant pas encore reçu le Banifin, ni la grosse rivière de Tiékorobougou. Sur ses bords, il y a quelques coquilles d’huîtres laissées par les eaux, qui ont déjà baissé d’environ 20 centimètres.

Le passeur m’apprend que le Bagoé est formé de plusieurs rivières nommées Banifing, qui passent à l’ouest de Tengréla et que le fleuve lui-même passe au nord de cette ville. Je connaissais déjà une partie de son cours par un itinéraire de Tengréla à Sikasso qui coupe le Badié à Maribougou et par l’itinéraire Caillié qui le coupe à Fala.

Les pirogues peuvent aller partout, quoiqu’il soit guéable en beaucoup d’endroits en février ; mais on évite de le traverser à gué à cause des caïmans. Ce batelier dit qu’il ne connaît pas de chute et qu’il sait que le fleuve va dans le pays de Ségou ; mais c’est tout ce qu’il sait. Un hippopotame tué à Kanakono, près de Tengréla, avait été charrié jusqu’ici. Très étonné de voir le batelier si bien renseigné, je l’interroge sur Tengréla ; il m’affirme qu’on y va d’ici en cinq jours à pied, ce qui rapprocherait beaucoup plus Bénokhobougoula de Tengréla, si son renseignement est exact.

La rive gauche est inondée aussi. A 500 mètres du fleuve se trouvent Dodia, deux villages ruinés, un seul habitant, le piroguier. Nous continuons encore le soir même notre route et, après avoir traversé un joli ruisseau qui a son confluent à côté de Dadio, nous arrivons à Zangouéla. Ce village se compose de quatre ruines dont l’une contient une vingtaine d’habitants ; nous y passons la nuit, quoique peu éloignés de Bénokhobougoula ; mais il y a des terrains vaseux à traverser, et de nuit on ne peut effectuer le passage du Baniégué.

Quoique je possède une moustiquaire en bon état et que j’aie eu soin de la faire établir avant de me coucher, il est impossible de fermer l’œil à cause des moustiques, c’est du reste la vingtième nuit que je passe ainsi, c’est-à-dire avec deux ou trois heures de sommeil.

Jeudi 6. — En sortant de Zangouéla on tombe dans la plaine herbeuse que traverse le Baniégué qu’on longe pendant trois quarts d’heure avant d’arriver au point de passage ; ce terrain est difficile à traverser, il y a des endroits où hommes et animaux enfoncent jusqu’au jarret.

Un hourrah de joie m’accueille à mon arrivée : mon personnel, que j’avais dirigé du Baoulé directement sur Bénokhobougoula, est sur la rive opposée et salue mon retour. Le voyage de mon convoi s’est effectué sans incident, les ânes sont relativement en bon état et les bagages ne sont pas tombés trop souvent à l’eau, mais mes malheureux noirs ont eu toutes les peines du monde à se procurer juste de quoi ne pas mourir de faim.


CHAPITRE III

Limites, superficie, population, système orographique et hydrographique, productions, description des diverses régions qui constituent le domaine de Samory. I. Région entre Niger et Milo. II. Régions situées au nord du Ouassoulou. III. Région située à l’ouest du Ouassoulou. IV. Le Ouassoulou, grande route commerciale qui le traverse. V. Provinces au sud du Ouassoulou ; un peu d’histoire. VI. Provinces situées à l’est du Ouassoulou. — Ganadougou. — Provinces Siène-Ré ou Sénoufo. — Le groupe sud Folou, Kabadougou, etc. — Itinéraires et région entre le Ganadougou et le Ségou. — VII. Provinces placées sous le protectorat de Samory. — Le Toukoro, le Gankouna, le Toma. Demba, mon esclave toma libéré, sa passion pour la viande de chien. — Le Ouorodougou et sa division territoriale. Les chemins qui mènent au marché à kolas. — Quelques mots sur les Lô et le commerce du kola. — Le courtage dans cette région — Difficulté de pénétrer dans cette région. — Histoire de Samory. — Version de la cour. — Ma version. — Les débuts de la fortune de l’almamy. — Résumé succinct de ses conquêtes par ordre chronologique. — De la façon dont son pays est administré. — L’esclavage est florissant chez lui. — Son pays est à peu près ruiné. — Causes de la dépopulation. — Pourquoi il y a lieu de protéger les confédérations et de supprimer les grands États nègres.

NOTES SUR LES ÉTATS DE SAMORY

Les limites politiques des États de Samory, placés sous notre protectorat depuis le commencement de l’année 1887, sont : au nord, les États du Ségou, gouvernés par Madané ; à l’est, les États de Tiéba, le Kantli et le Niéné (provinces ayant Tengréla et Bong comme capitales) ; au sud, le Ouorodougou et une série de petits États que nous énumérons plus loin, et qui, tout en se trouvant sous le protectorat de Samory, ne sont pas occupés militairement par ses troupes. Ces États s’étendent jusqu’aux confins de la république de Liberia, qu’ils limitent au nord.

A l’ouest, la colonie anglaise de Sierra-Leone et le Soudan français. Seul le Niger, depuis ses sources jusqu’à hauteur de Bammako, constitue une limite naturelle. Il sépare les États de Samory du Soudan français. A l’est, la frontière était jadis constituée par le cours du Bagoé, mais les incursions faites par les propres troupes de Samory et celles de son voisin Tiéba dans cette région ont singulièrement déformé la frontière. Aujourd’hui Samory possède, sur la rive droite du Bagoé, Komina et Fourou, tandis que Tiéba a comme pointe avancée sur la rive gauche une partie du Niénédougou avec nangalasou ; il a aussi enlevé à l’influence de Samory le Moro, le Kantli, une partie du Fadougou et le Niéné.

Ces pays forment actuellement une province autonome ayant Tengréla et Bong comme capitales, mais reconnaissant la suzeraineté de Tiéba.

La superficie des États de Samory occupés militairement est d’environ 160000 kilomètres carrés. Mais la surface totale de tous les États qui lui obéissent directement et de ceux qui ont accepté son protectorat atteint environ 300000 kilomètres carrés.

Quant à la population, elle est bien diversement répartie comme densité.

Ainsi, dans un trajet de 400 kilomètres j’ai traversé 36 ruines et 36 villages habités, dont la population totale s’élève à 4200 habitants environ et qui se répartissent comme suit :

Villages ayant de 500 à 800 habitants 3
150 à 300 7
60 à 100 5
20 à 50 17
au-dessous de 20 habitants 4
Total 36 villages.

Les villages sont distants les uns des autres de 11 kilomètres en moyenne ; nous trouvons donc que, pour une superficie de 4400 kilomètres carrés, la population est de 4200 habitants, ce qui fait un peu moins d’un habitant par kilomètre carré ; — mettons un.

Dans la superficie totale des États de Samory, qui s’élève, comme nous l’avons vu, à 160000 kilomètres carrés, nous pouvons affirmer que les trois quarts du territoire sont semblables comme désolation à ce que nous avons visité, et que l’autre quart a une population qui d’après nos renseignements n’excède pas 4 habitants par kilomètre carré, ce qui ferait, d’une part, pour les pays dévastés, 120000 habitants ; pour les provinces plus favorisées, 160000 habitants ; au total 280000 habitants.

Si ces 280000 habitants n’ont fourni que 6000 guerriers au début des hostilités avec Tiéba, et environ 3000 sofa répartis sur tout le territoire, nous trouvons qu’il y a un homme armé d’un fusil sur trente habitants ; cette proportion peut paraître faible pour un pays qui est en guerre depuis près de dix ans. Mais chez Samory il existe une grande quantité d’individus valides qui échappent au service militaire parce qu’ils font partie de castes qui ne peuvent fournir des guerriers. Les Bambara ne sont jamais armés, ils constituent cependant plus de la moitié de la population ; enfin, les femmes, qui sont plus nombreuses que les hommes, et les chefs de famille (soutigui) sont toujours exempts. Toutes choses considérées, on voit qu’au contraire, les États de Samory fournissent une proportion de guerriers plus considérable que celle que mettent sur pied les grandes puissances européennes en cas de mobilisation.

En 1879-80, la densité de la population des régions de l’est du Niger était considérablement plus forte. La mission Gallieni parle de quinze habitants par kilomètre carré pour le Ségou et les pays toucouleur ; quoique les pays mandé n’aient pas été visités à l’époque, les nombreuses ruines de date récente que j’ai trouvées, et la plupart des villages presque abandonnés que j’ai vus, me permettent de dire que si actuellement les États de Samory n’ont plus que 7 habitants par kilomètre carré, à l’époque il y en avait 10 ou 12, ce qui se rapproche visiblement du chiffre du Ségou.

Le système orographique du pays de Samory ne comporte pas de montagnes élevées, au dire des indigènes ; du reste, en jetant un coup d’œil sur la carte, et en étudiant le système des eaux dans cette région, il est facile, sans trop grande erreur, de dessiner la ligne de partage des eaux qui sépare les affluents de droite du Niger, des rivières côtières qui se déversent dans l’Atlantique à travers la république de Liberia.

Les hauteurs qui constituent cette ligne de partage des eaux semblent courir entre le huitième et le neuvième degré de latitude nord jusque vers le dixième de longitude, puis elles doivent sensiblement incliner vers le sud jusque vers le septième, contourner les sources du Bagoé, se prolonger vers le nord en courant vers le Bagoé (affluent de droite du Niger) et le Bandamma (rivière du Lahou) qui se déverse dans le golfe de Guinée, pour venir se rattacher au massif Natinian-Sikasso dont nous parlerons plus loin. Ce qui nous fait croire que vers le dixième degré de longitude la ligne de partage va gagner le septième de latitude, c’est que, d’après nos renseignements, les sources du Bagoé se trouvent entre le septième et le huitième de latitude. Le peu de longueur des cours d’eau qui se déversent du cap des Palmes au cap Lahou (Rio Cavalli, San Pedro, Sassandra, Fresco) semble du reste confirmer l’hypothèse que nous émettons et nous autoriser à rapprocher la ligne de partage de la côte.

D’après les indigènes, il faut chercher les points culminants de cette ligne de partage d’une part dans le Gankouna, d’autre part dans le Ngara-khadougou.

Le massif du Gankouna (7 à 800 mètres de relief sur le terrain environnant) serait, comme forme et comme aspect, à peu près identique au massif de Kita : comme sur celui-là, il y a des villages sur le plateau et autour du massif. Ces villages seraient au nombre de onze.

Ce massif se prolonge par le Toukoro jusque dans le Ouorocoro, séparant ainsi le bassin du Yendou et du Milo de celui du Ouassoulou-Balé. Puis il détache les chaînes de collines qui viennent séparer les uns des autres les divers cours d’eau secondaires qui se jettent dans le Niger entre Siguiri et Kangaba.

De ce massif sortent le Yendou et le Milo avec leurs affluents, le faisceau des rivières de Kangaba formé par le Fié, le Sankarani et le Dibantoukoro, puis le Ouassoulou-Balé et ses affluents.

Le massif du Ngarakhadougou, de même altitude que le précédent, se prolonge par le Kabadougou, vers le Noolou et le Niéné, et lance de petits contreforts qui séparent le Ouassoulou-Balé du Baoulé et le Baoulé du Bagoé et de ses principaux affluents. C’est dans ce massif que le Baoulé et le Bagoé prennent leurs sources.

René Caillié, dans sa route de Kankan à Tengréla, a franchi tous ces cours d’eau ; mais il ne nous a pas rapporté assez de détails pour nous permettre de reconnaître leur plus ou moins grande importance.

La constitution géologique de la ligne de partage est, d’après les indigènes, analogue à celle des hauteurs de la rive gauche du Niger : elle serait constituée de schiste, de grès, d’agglomérés de fer très durs, et quelquefois de quartz. Caillié cependant nous signale dans sa marche de Timé à Tengréla la présence dans le sud de quelques petits pics granitiques isolés qui doivent probablement se relier au massif du Ngarakhadougou et faire partie de ce nœud orographique.

Les lignes de collines qui courent du sud au nord entre les divers affluents du Niger semblent être de peu d’importance comme relief, et se présenter sous forme de petits plateaux desquels descendent un grand nombre de ruisseaux et de petites rivières qui constituent autant de vallées fertiles, dans lesquelles se sont élevés la plupart des centres habités.

Dans plusieurs de ces vallées, les indigènes se livrent à l’exploitation de l’or, en lavant des alluvions ; mais le rendement n’a jamais été bien grand et est toujours resté inférieur à celui du Bouré et du Bambouk.

L’exploitation aurifère avait surtout lieu dans la région Samaya, Silouba, Sékou, à l’est de Siguiri.

Les vallées principales sont larges, à fond plat, et sujettes à de nombreux débordements, car il y a très peu de villages situés exactement sur les cours d’eau mêmes, les indigènes ayant surtout cherché à éviter les inondations.

Le Baoulé et le Bagoé que j’ai traversés coulent du reste dans des plaines couvertes de hautes herbes et en partie inondées en hivernage. Ce sont ces abords difficiles qui expliquent pourquoi les indigènes n’utilisent pas ces cours d’eau comme moyen de transport ; ce sont pourtant d’excellentes voies commerciales. On ne m’a pas signalé de chute sur ces rivières, dont les principales, le Ouassoulou-Balé, le Baoulé et le Bagoé, sont navigables, d’après les indigènes, pour des embarcations d’un faible tonnage et calant 50 centimètres.

La végétation se présente sous des aspects bien divers dans tout l’empire de Samory : dans les terrains ferrugineux, la végétation est rabougrie ; on y cultive le mil et le sorgho, et les bas-fonds seuls produisent du riz et du maïs ; c’est dans cette zone que l’on rencontre abondamment le cé (arbre à beurre).

Vers le 11°, aux cultures des céréales viennent s’ajouter les tubercules ; l’igname, le taro, la patate sont cultivés sur une grande échelle ; on y rencontre aussi plus d’arbres fruitiers ; le bananier et l’oranger y font leur apparition à l’état isolé. Enfin, à partir du 8°,30 on entre dans la zone du palmier à huile ; la végétation rabougrie fait place à la forêt dense ; les tubercules remplacent les céréales, et le kola, l’arbre à beurre.

Afin de faciliter l’étude des divers pays qui constituent actuellement les États de Samory, nous avons cru devoir employer une classification qui donne un peu de clarté, et répartir la description de ce pays en sept groupes distincts que nous allons successivement examiner.

Cette classification offre en outre l’avantage de correspondre à peu près à la division politique du territoire qui constitue actuellement l’empire de Samory :

I. Les territoires situés entre le Niger et le Milo ;
II. La région située au nord du Ouassoulou ;
III. La région située à l’ouest du Ouassoulou ;
IV. Le Ouassoulou ;
V. La région située au sud du Ouassoulou ;
VI. Le Ganadougou et la région située à l’est du Ouassoulou ;
VII. Et enfin les pays qui reconnaissent le protectorat de Samory, mais qui ne sont pas occupés militairement par les troupes de l’almamy.

I. De la région comprise entre le Niger et le Milo, nous n’avons que peu de choses à dire, une partie de ces territoires est tombée sous notre influence directe depuis les dernières campagnes du colonel Gallieni, et est rattachée en partie au commandement du Soudan français ; les autres, tels que le Sankaran, le Kissi et les régions ayant Falaba comme capitale, nous sont trop peu connus pour que nous nous y étendions davantage. Au moment où ces lignes paraîtront, ils seront tombés sous notre domination ; nous pouvons donc dès aujourd’hui les distraire sans inconvénient de notre étude et aborder les autres régions que nous avons été plus à même d’étudier et sur lesquelles nous avons plus de renseignements.

II. Le Bolé et le Safé, qui constituent les provinces nord, ont été pris sur le Ségou dans le courant de l’année 1882. Kémébirama, appelé aussi Fabou, frère de l’almamy Samory, ayant sous ses ordres Famako, chef de Tenguélé, près Ouolosébougou, fut chargé de cette conquête. Après avoir dévasté la région et s’être emparé de Tadiana, Cisina, Sanancoro, Sénou et Kola, ces deux chefs s’avancèrent jusqu’à Gouni en face de Koulikoro ; Kémébirama poussa même l’audace jusqu’à se porter sur Dougassou, dans le cœur même du Ségou. Mais là il fut repoussé par les cavaliers d’Ahmadou, et rejeté dans le Banan, où avec Famako il sema la dévastation.

Plus au sud, il existait trois confédérations habitées exclusivement par des Bambara qui vivaient en très bons termes avec leurs voisins de même origine, du Ségou. Le pays était relativement bien peuplé ; les nombreuses ruines que l’on traverse partout en sont un indice bien certain.

Les trois chefs les plus influents étaient : 1o Fotigui, qui commandait le Dialacoro, le Djitoumo et le Kéléya ; 2o Kémokho, qui exerçait son autorité sur le Kouroulamini, le Tiaka, le Baya, le Bolou et le Banimonotié ; 3o le chef du Banan.

Ces petits pays n’ayant pu opposer qu’une faible résistance, leurs chefs furent pris et décapités par ordre de Samory.

C’est le Banan qui était le pays le plus peuplé de la région ; actuellement il y a peut-être au grand maximum 40 villages où il y ait encore quelques habitants.

Il m’a été très difficile d’obtenir les quatre itinéraires que je possède à travers le Banan, ce pays, depuis la conquête, n’étant plus traversé par les marchands, qui, comme on le sait, recherchent les chemins passant dans les contrées peuplées.

Voici la liste des villages ayant quelque importance :

Bougoula dans le Safé, petit marché, jadis très fréquenté à cause de sa situation sur la route Ségou, Dioumansonna, Ouolosébougou, Kangaré.

Banko, dans le Banan, petit marché fréquenté il y a cinq ans encore par les marchands qui venaient de Yamina à Ténetou.

Faraba, grand village, pas de marché, entouré d’une enceinte en terre et d’un palanquement en bois (diassa), résidence d’un frère de Samory, Fabou, appelé aussi Kémébirama ou Birayma tout court, et d’un fils de l’almamy, Masser Mahmady.

Faraba est au centre du Tiaka, sur la route de Kangaba à Ouolosébougou.

Ouolosébougou, dont j’ai parlé plus haut.

Kangaré, près du Ouassoulou-Balé, marché moins important que celui de Ouolosébougou (tous les lundis).

Kona, sur la rive gauche du même cours d’eau, également dans le Baya, marché à kolas de la même importance que celui de Kangaré (tous les mardis).

Kéléya, composé de trois petits villages, population totale 600 habitants : il s’y tient un petit marché quotidien fréquenté seulement par les marchands résidant aux environs ; c’est un commerce tout à fait local et qui n’a aucune analogie avec ceux de Ténetou, Ouolosébougou, Kona et Kangaré.

Et enfin Ténetou, dont j’ai déjà parlé lors de notre passage.

Beaucoup d’autres villages avaient un petit marché ; la plupart d’entre eux ont aujourd’hui un chiffre d’habitants arrivant rarement à 100, et ne le dépassant jamais, de sorte qu’il ne se fait plus aucune transaction. La route la plus fréquentée est naturellement celle de Bamako, Ouolosébougou, Ténetou ; c’est par elle que vient tout le sel, et que les kolas sont dirigés sur le nord. En hivernage elle passe à Ourou et Bougoula ; en saison sèche on prend le chemin que j’ai suivi pour venir, c’est-à-dire par Tiérou et Bourgoula.

a. La route Ouolosébougou, Ségou, par Tamala, Bougoula, Dioumansonna.

b. La route Ouolosébougou, Tenguélé, Kangaré, Kona.

J’emploie le mot route, c’est chemin qu’il faudrait dire, car la plus grande largeur de ces voies de communication ne dépasse pas 1 mètre. Les autres chemins sont des sentiers peu ou point frayés du tout, dans lesquels on s’égare très facilement. Les cours d’eau sont, à de rares exceptions, pourvus de ponts. Je ne connais que ceux de Ouolosébougou et celui de Mono.

III. La région qui nous occupe comprend le Diouma, le Kourbaridougou et le Kouroulamini, qu’il ne faut pas confondre avec le Kouroulamini des environs de Ténetou. On a souvent une tendance à comprendre ces pays dans le Ouassoulou. Ces pays ont une histoire toute différente du Ouassoulou et ont eu leur sort bien plus souvent lié à celui des Mamby de Kangaba, de Niagassola et du Manding en général, qu’au Ouassoulou ; ils ont une histoire et une population à part.

Nous venons de voir que les populations situées au nord font partie du groupe bambara (famille mandé) ; ceux-ci au contraire font partie du groupe malinké de la même famille. Ils se rattachent aux populations mandé qui habitent plus au sud et n’ont rien de commun avec les Mandé métissés de Peul qui peuplent le Ouassoulou.

Leur histoire peut se résumer aux conquêtes de Kankan Mahmadou qui vivait dans la première moitié de ce siècle ; au delà, il ne faut pas chercher à savoir quelque chose.

Ce Kankan Mahmadou, qui avait placé sous sa domination toute la région située entre le Niger et le Sankarani, rêva pendant de longues années de faire la conquête du Ouassoulou, et lutta en vain contre un nommé Diéri, chef des Siène-ré, venu des environs de Tengréla. Ce Diéri vint l’assiéger jusque dans sa capitale, mais il fut tué au siège de cette place et Kankan Mahmadou ne lui survécut pas longtemps ; il a dû mourir il y a une quarantaine d’années. Ses fils Mori et Moriba luttèrent encore longtemps, cherchant à s’établir dans le Ouassoulou ; mais, battus à Kangouéla et à Niako en 1870, ils virent bientôt toute influence leur échapper. Les luttes contre le Sankaran, en 1875, et les diverses guerres qu’ils firent comme alliés de Samory, désagrégèrent peu à peu leur royaume. Le Diouma se sépara du Kouroulamini, et le Kourbaridougou échut bientôt en partage à Samory (1877).

Au commencement de 1879, Samory commença à envahir ces provinces ; il fit le siège de Kankan, qui après une résistance de dix mois se rendit.

Enfin en février 1882 il s’emparait du dernier centre de résistance, de Kéniéra. Le colonel Desbordes qui voulait secourir Kéniéra traversa le Niger le 25 février 1882 à Falaba, mais il arriva trop tard devant cette place, qui s’était rendue le 19 du même mois ;

Les centres principaux de cette région sont :

Kéniéra, sur la rive gauche du Kié ; il s’y tient un marché peu important ;

Kamaro, sur la rive gauche du Sankarani, petit marché, sur la route de Kéniéra à Ouolosébougou ;

Sansando, village assez important, situé près du confluent du Niger et du Milo, marché hebdomadaire ;

Khakan, village qui tire son importance par sa position sur le Milo, sur la route de Kangouéla et Dialacoro à Massaya (Sankaran) ;

Enfin Kankan, sur la route de Kouroussa (Niger) au Ouassoulou. Kankan a une mosquée et était, il y a une cinquantaine d’années, la capitale de toute la région sous le règne de Kankan Mahmadou.

Dans cette petite ville, dont l’importance a beaucoup diminué depuis que Samory s’en est emparé, il se tenait un marché très fréquenté. Au commencement de ce siècle, quand Caillié y passa, en 1827, il n’a pas manqué d’en parler comme d’un lieu où se faisaient beaucoup d’échanges.

Aujourd’hui, son marché est peu fréquenté et la ville renferme autant de ruines que d’habitations.

Par sa position un peu excentrique, par rapport aux grands courants commerciaux auxquels donne lieu le trafic du sel ou du kola, cette région n’est guère coupée que par des chemins fréquentés se rendant de l’est à l’ouest, reliant le Fouta-Diallo au Ouassoulou et menant du Milo vers Ténetou et Ouolosébougou. Du temps de Caillié, en 1827, la route qui passe à Kankan et de là se rend à Maninian et à Sambatiguila était une des routes les plus fréquentées de cette partie du Soudan ; elle reliait directement Sierra-Leone aux marchés à kolas.

Aujourd’hui cette route n’existe plus ; elle s’est reportée plus au sud, pour traverser des régions plus peuplées, et de Kankan elle se dirige sur Kalankalan, Ouomalé, à travers le Ouorocoro sur Maninian.

IV. Quoique je n’aie pas eu l’occasion de traverser la partie des États de Samory que l’on est convenu d’appeler le Ouassoulou, j’ai cependant voulu rapporter tous les renseignements que j’ai pu recueillir, si imparfaits qu’ils soient, notre turbulent voisin Samory pouvant bien nous forcer un jour ou l’autre à lui faire la guerre dans cette région.

Le Ouassoulou comprend le Gouana, le Gouanediakha, le Baniakha, le Lenguésoro et le Bodougou.

Les limites sont : à l’ouest, le Sankarani ; au nord, les rivières Dji et Molou, affluents de gauche du Baoulé ; à l’est, une partie du Baoulé et le Yorobadougou ; et enfin au sud, une ligne qui se confond assez sensiblement avec l’itinéraire suivi en 1827 par Caillié pour se rendre de Kankan à Maninian.

Cette région n’a encore été traversée par aucun Européen ; tous les officiers envoyés en mission chez Samory n’ont fait que longer le Ouassoulou ; seul M. Bonnardot, de l’artillerie de marine, s’en est approché en se rendant de Siguiri à Niako. Nous avons cependant six points sur lesquels nous avons pu nous appuyer pour la construction de nos itinéraires par renseignements ; Kéniéra, capitaine Delanneau, 1882 ; Kankan et Bissandougou, Péroz et Plat, 1887 ; Kangouéla, Dialakourou et Niako, lieutenant Bonnardot, 1889.

Nous avons déjà dit, à propos de Kankan, que le Ouassoulou avait eu de nombreuses luttes à soutenir contre Kankan Mahmadou et ses fils, dont la puissance s’est brisée, en 1870, contre Kangouéla et Niako. Depuis, ce pays commençait à se relever, lorsque, en 1874, Samory commença une série d’expéditions qui le firent maître du Lenguésoro, du Bodougou et du Baniakha, qui se rendirent sans lutter. En 1882, Samory s’emparait, à son retour de Niagassola, du Gouanediakha et du Gouana, les deux dernières provinces qui n’avaient pas encore reconnu son autorité.

Le Ouassoulou et les petits pays qui constituent sa ceinture étaient, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire plus haut, jadis bien peuplés ; les habitants, presque tous métissés de Peul, élevaient des chevaux, des bœufs et quelques moutons ; les cultures étaient réputées comme les meilleures de cette partie du Soudan.

Arrosé par cinq grandes rivières et leurs affluents, ce pays ne pouvait être que fertile. Dans la région Sékou, Silouba, Kéniéra, les femmes lavaient même un peu d’or.

Aujourd’hui tout ceci a bien changé, depuis que Samory s’est emparé de ce pays relativement riche ; il n’a fait qu’en tirer des esclaves ; le pays n’est plus peuplé et ne possède plus rien ; les villages qui figurent sur ma carte n’ont plus que quelques sofas pour habitants, et les grands centres qui avaient des marchés sont réduits à l’état de modestes bourgades de trois cents à cinq cents habitants. Ce sont : Gouanafarba, Koussan, Dialakourou, Niako, Lenguésoro[29], Kangouéla, Sékou et Kalako.

Il existe, en effet, une grande voie commerciale, du nord au sud, entre le Sahara et cette partie du Soudan qui, dans ces dernières années, a surtout produit des esclaves.

Les marchandises venant du nord sont les chevaux et le sel ; celles qui viennent du sud sont le kola et les esclaves.

Les caravanes de captifs remontent vers le Bélédougou, le Kaarta, le Bakhounou, le Ségou et le Macina, où on les achète pour des chevaux que l’on se procure chez les peuples d’origine arabe, en échange de ces mêmes esclaves.

Un cheval qui vaut deux ou trois esclaves chez les Maures en vaut de six à dix dans le Kaarta et le Bélédougou, à Ouolosébougou dix à quinze, dans le Ouassoulou quinze à vingt.

Par contre, un esclave vaut d’autant plus cher qu’il se rapproche du Maroc. C’est la loi que subissent toutes les marchandises, dont le prix augmente en raison de l’éloignement du lieu de production.

On comprend que ce sont surtout les chevaux que les guerriers de Samory cherchent à se procurer, car ce sont principalement les cavaliers qui sèment la terreur et arrivent à capturer le plus grand nombre de prisonniers.

Tombouctou, l’Adrar et le Maroc doivent contenir des colonies entières de gens du Ouassoulou. Ceux qui restent dans le pays émigrent volontiers vers le Soudan français dès que Samory est en campagne.

Dans nos possessions, il y a plusieurs villages dont la population entière est originaire du Ouassoulou.

J’ai parlé tout à l’heure de l’origine peul de ces gens-là ; nous y reviendrons à l’occasion du grand exode des Foulbé vers le Soudan occidental.

Voici les principaux chemins qui traversent cette région :

Celui de Kangaré, par Kankan, à Sierra-Leone, il passe à Kona (dont j’ai déjà parlé) et Sékou ; de Sékou il se dirige soit sur Diarakourou, Niako et Kouomo, soit sur Lenguésoro, par Kalako ; dans les deux cas, ils rejoignent l’itinéraire principal Ténetou par Kalankalan à Kankan. L’itinéraire principal de Ténetou, par Kankan à Sierra-Leone, est le plus fréquenté ; il traverse Niamansala, Gouanafarba, Donina, Diadoukhoubala, Lenguésoro, Kalankalan et Kankan.

Un autre chemin quitte l’itinéraire précédent à Naérifodéla, un peu au sud de Gouanafarba, et se dirige sur le marché à kolas de Maninian soit par Koussan et Yanmouso, soit par Koussan et Kouba ; le chemin est n’est fréquenté qu’en saison sèche.

De l’est à l’ouest, cette grande région n’est traversée que par le chemin Maninian, Kankan qui n’est plus l’itinéraire Caillé, mais un chemin moins direct et plus au sud qui s’en sépare à Ségala pour passer à Ouomalé et Kalankalan et traverse le Ouorocoro.

Quant aux communications Kankan, Tengréla, elles se font toutes par Lenguésoro, Koussan, Narambougoula et Tiéganadiassa ; le Yorobadougou n’étant pour ainsi dire plus peuplé, il est presque impossible de le traverser, les vivres faisant défaut, et la plupart des sentiers ayant disparu sous la végétation. Cette zone, surtout aux environs de Tengréla, est infectée de pillards, de sorte que personne n’ose s’y risquer.

V. L’histoire du groupe des provinces situées au sud du Ouassoulou est intimement liée à la fortune de Samory, car c’est dans cette région que, de simple marchand ignoré, il a réussi à se constituer un des plus grands empires de cette partie du Soudan.

Les provinces dont nous nous occupons sont le Torong (ville principale), Bissandougou, le Komo (villes principales), Komo et Kalankalan, le Konia (ville principale), Sanankoro et enfin le Ouorocoro (villes principales), Ouomalé et Ouorocoro. En 1864, quoique jouissant toutes de leur autonomie, elles étaient en quelque sorte tributaires de Sori-Ibrahim, appelé aussi Fodé Ibrahim, souverain de Toukoro (province située au Sud du Konia).

Sori Ibrahim était un marabout très vénéré, chez lequel, comme nous le verrons plus loin, Samory passa près de huit ans. Lorsque Samory retourna dans le Torong en 1868, le chef de ce pays, Bitikié Souané, lui confia le commandement de son armée et, deux ans après, Samory était maître de la situation, l’armée était pour lui. Ceci se passa vers 1871. En 1873, Samory lutta contre Famodou, chef de Bissandougou, et le vainquit. De ce jour le Konia et le Koma se détachèrent de Sori Ibrahim, chef du Toukoro, et se groupèrent autour de Samory. Seule Sanancoro résista pendant quelque temps, mais ce village fut forcé de se rendre et Samory en fit sa capitale.

En 1877, Sori Ibrahim voyant Samory occupé dans le Sankaran et le Diouma essaya de reconquérir le Konia, mais ses deux fils Amara et Mori-Laé furent pris par Maninka Mory et Kémébirama, frères de Samory, et mis à mort.

Les années suivantes, Samory, quoique éloigné du théâtre de la guerre contre Sori, entretenait toujours une colonne destinée à le tenir en échec, lorsqu’en 1880, le généralissime de Samory, Modi Dian Fing, eut son armée presque anéantie, ce qui décida Samory à en finir avec Sori, qu’il rencontra dans le Ouorocoro ; au bout de quelques jours de lutte, Sori tombait entre les mains de Samory. Cette victoire eut pour résultat de donner à Samory le Ouorocoro et le décida de suite à préparer une campagne contre le Gankouna, le Modioulédougou, le Toukoro et le Toma. C’est pour cette raison que le sous-lieutenant indigène Alakamessa, envoyé par le colonel Desbordes à Samory, rencontra ce dernier établi à Guéléba ou Galaba, sur les frontières du Modioulédougou.

Cette région est particulièrement riche, paraît-il ; les cultures sont splendides, le mil et le sorgho y sont encore cultivés, mais c’est l’igname et le maïs qui forment la base de la nourriture.

Le palmier à huile, dont la limite nord est environ par le 10°, y est très abondant ; l’arbre à kolas y fait aussi son apparition ; on le signale à l’état isolé dans plusieurs localités, à Karandougou (Ouorocoro) entre autres, mais il est encore stérile. L’étymologie de Ouorocoro est « à côté du kolas ».

Cette région est traversée du nord au sud par deux chemins très importants :

Celui de l’ouest va de Kankan à Bissandougou, Sanancoro sur Borokénédougou, où il se bifurque pour se rendre d’un côté dans le Toukoro et le Toma et de l’autre dans le Gankouna.

Celui de l’est relie le Ouassoulou par Lenguésoro, Ouomalé, Ouorocoro à Médina, Guéléba et Mousardou ou Moussadougou (capitale de Modioulédougou), sur la frontière de Liberia.

La région qui sépare le Ouorocoro du Torong et du Konia est très accidentée, elle n’est traversée que par un seul chemin, qui paraît-il, n’est pas commode ; ce chemin relie Ouorocoro à Sanancoro par Talikoro.

Plus au nord, il existe l’itinéraire bien fréquenté de Kankan à Maninian ; ce chemin est suivi de préférence à celui de Caillié parce qu’il passe dans des régions mieux habitées et dans lesquelles on trouve plus de ressources.

Il part de Kankan, se dirige par Kalankalan sur Kéniéba, là il se bifurque. Celui du nord suit l’itinéraire Koundian, Kandiba où il rejoint le chemin suivi par Caillié, Ourola, Ségala, Filadougou, etc. Le chemin sud se dirige de Kéniéba par des chemins divers sur Sansando, Dalala, Karandougou, par Losokho sur Maninian.

VI. Cette région comprend trois groupes de provinces :

1o Celles qui anciennement faisaient partie du Ganadougou et qui sont : le Tiankadougou, le Tiéméla, le Gakhalou, le Tiénedougou, le Foulala, le Siondougou, le Mpéla et le Gantiédougou.

Ces provinces étaient peuplées en partie de Bambara, de même origine que ceux du Ségou ; du reste, le Ségou dominait dans cette région en 1852, et en 1856 le Gantiédougou reconnaissait encore la suzeraineté du Ségou (voyez Barth, édition allemande, tome IV, page 577, et le chapitre Tiong-i).

Le reste de la population se composait de Mandé métissés de Peul de même origine que les Ouassoulounké et les habitants du Banimonotié ; ils se différenciaient de ceux-ci par leur nom de famille, qui est Soumantara, tandis que les autres sont Diallo, Diakhité, Sidibé et Sankaré.

Lorsqu’avec El-Hadj Omar, le Ségou devint province toucouleur, le Ganadougou s’en détacha et s’érigea en confédération qui reconnaissait comme souverain Dansénou, dont la résidence était Kounian (sur le Bagoé).

Le Ganadougou fut très prospère pendant le règne de Dansénou, jusqu’à l’époque où Tiéba (chef du Kénédougou) succédant à son père Daoula vint porter la guerre dans le pays, et s’empara de la partie du Ganadougou située sur la rive droite du Bagoé. La paix conclue ne l’empêcha pas de faire des incursions sur l’autre rive, quand le besoin d’esclaves se faisait sentir, de sorte que la partie du Ganadougou de la rive gauche du Baoulé était un pays soumis à des pillages perpétuels.

En 1883, Samory de son côté lança un de ses lieutenants, nommé Tari-Mori, dans la région entre Baoulé et Bagoé, dévasta tout, et emmena en esclavage ce que Tiéba avait épargné comme population. Il poussa ses colonnes jusque dans les pays tributaires du Ségou, le Bolé et le Baninko. Tiéba s’avança de son côté, dans le courant de 1886, jusqu’à Baffa et Diakha, à un jour de marche du Baoulé. C’est du reste ce qui fut une des causes de guerre entre Samory et Tiéba.

2o Les provinces Siène-ré et Sénoufo, qui comprennent le Sibirila, le Papélé, le Niénédougou et une partie du Fadougou, sur l’histoire desquelles nous n’avons pu apprendre que fort peu de choses ; leur sort a toujours été intimement lié à celui de Tiong-i, de Tengréla, de Ngokho et surtout de Bong et de Katon (Niéné).

En 1827-28, au moment du passage de Caillié, Tengréla était le centre le plus commerçant de la région, mais le chef du Niéné qui résidait à Tiong-i était très redouté, c’est même cette raison qui força les caravanes avec lesquelles voyageait notre compatriote de faire le crochet Débéna-Douassou-Ouarakana pour se rendre à Fala, où il a traversé le Bagoé.

La puissance du chef du Niéné est tombée avec la conquête du pays par le Ségou, mais Tengréla a conservé encore longtemps son indépendance, par suite d’alliances habiles avec les divers chefs du Follona et du Niéné. Après avoir lutté fort longtemps contre les lieutenants de Samory, Tiong-i et Tengréla ont accepté son protectorat en 1885 à la suite d’une campagne habilement menée par un guerrier, griot de Samory, nommé Amara Diali.

Aussitôt son départ, Tengréla a renvoyé les sofa de Samory et a recouvré son indépendance. A la mort de Ianokho, chef de Tengréla, son fils Mouça, mansa de Tengréla, a contracté pour se consolider sur son trône une alliance avec Samory, et a même conduit en personne un contingent à l’armée sous les murs de Sikasso. Le parti des Mandé-Dioula, qui est très important à Tengréla, en a été très mécontenté et, en voyant le siège de Sikasso tourner au profit de Tiéba, a fait rappeler Mouça et ses troupes et s’est donné entièrement à Tiéba. Telle était la situation au moment où je passais dans la région.

3o Le troisième groupe comprend : le Folou, le Kabadougou, le Noolou et le Yorobadougou. Ces quatre provinces, peuplées de Mandé Ouassoulounké, de Mandé Bambara et de Siène-ré, étaient trop morcelées pour offrir une grande résistance à Samory. Quand Diéri, chef du Yorobadougou, mourut au siège de Kankan où il assiégeait Kankan Mahmadou, vers 1860, l’autorité de cette famille se désagrégea. La composition hétérogène de ces populations, qui revendiquaient toutes trois le pouvoir, porta un coup funeste à cette confédération, et lorsqu’en 1884 Amara Diali s’y présenta, la conquête lui fut facile ; le pays fut mis à sac et toute la population vendue par Samory pour se procurer des chevaux.

Ces pays sont entièrement dépeuplés ; on voyage des deux et trois jours sans rencontrer d’habitants. Aussi n’existe-t-il aucun itinéraire qui mène directement du Ouassoulou à travers le Yorobadougou, et du Ganadougou vers Maninian ou Timé.

Voici les principaux itinéraires qui traversent de l’est à l’ouest les régions dont je viens de parler.

1o Le chemin Bougouni, Farabakourou, Ména, Bénokhobougoula, Komina ; il reliait directement Ténetou au Ganadougou et au Kénédougou, mais n’était qu’une ligne commerciale d’importance secondaire.

2o Le grand chemin de Ténetou à Tengréla, qui se composait en réalité de deux itinéraires. L’un, à peu près direct, passant par Farabakourou, Ngola (Ngokhola), Niamhalla, Koloni, Kalaka, Dialakou, Zéna, Touséguéla, Ouarakana, etc., était le moins fréquenté. L’autre, le plus important, faisait de légers détours pour passer à Niankourazana, Ntominandokho (le marché de Tomina), qui était un marché se tenant dans la brousse, où se donnaient rendez-vous une fois par semaine tous les villages des environs, et à Niamhalla, que les marchands fréquentaient aussi ; à Zéna il rejoignait le chemin précédent.

3o Le chemin direct de Tengréla par le Papélé, le Sibirila et le Yorobadougou, qui partait de Foulaboula, rive gauche du Baoulé, passait au marché de Banko et entrait dans les pays Sénoufo à Néguépié et Foutiéré.

Tous ces villages, à peu d’exceptions près, sont détruits, et les marchés du Foulala (Niamhalla, Ntominandokho et Niankourazana) n’existent plus depuis cinq ans.

4o Le grand chemin de Niamansala à Komina, par Banko et Diaka.

5o Celui de Banankili et Narambougoula à Bénokhobougoula par Foulala (ex-marché) et Tiéganadiassa.

Ces deux derniers chemins ont été très fréquentés par les gens du Ouassoulou nord, qui se rendaient assez volontiers à Komina au temps où le village était le rendez-vous des gens du Ségou et des marchands du sud.

Dans toute cette région il n’existe actuellement qu’un seul marché ; il se tient à Gakhoulou, dans le Tiémala ; j’ai vu des Dioula s’y rendre pour acheter des koyo (pagnes du pays) ; il est moins important que celui de Ouolosébougou et dans le genre de celui de Kangaré.

Actuellement tous les chemins qui font communiquer le Ouassoulou avec la région Tengréla passent au nord du Papélé, du Yorobadougou et du Bodougou, où il n’existe plus que des ruines. Depuis que l’almamy a ravagé ce pays, personne ne le traverse plus : tous les habitants l’ont fui ou ont été vendus.

Il y a cinquante ans, quand Caillié a parcouru le sud de cette région, il n’a pas pris la route directe de Kankan à Tengréla. Ce n’était pas parce que la région était déserte, mais pour permettre à une partie de la caravane, en arrivant à Diécoura, de continuer vers l’est pour se rendre à un marché appelé Mouma.

Caillié et les Soninké avec lesquels il faisait route ont fait le grand crochet sud sur Timé, afin de passer à Maninian et Sambatiguila pour y acheter des kolas, — car déjà à cette époque ces villages faisaient activement le commerce de ce fruit.

Au nord de la région que j’ai traversée pour me rendre du Baoulé à Sikasso, il existe quelques chemins très fréquentés se rendant jadis dans le Ségou :

1o Celui qui part de la rive droite du Baoulé en face de Bougouni pour passer par Kotié, Tabakoroni, Bolé, Farako, le gué de Sentilonkané et Baroéli à Ségou-Sikoro ;

2o Le chemin qui, des ruines de Baffa, en passant par Kola, Mpiébougoula, Ouola, rejoint le chemin précédent à Bolé ;

3o Un chemin partant de Bénokhobougoula, traversant Kourousina, Tiékongoba, Kéniéréla et Ouola, où il se bifurque pour, d’une part, aller sur Ségou par les itinéraires précédents, d’autre part, passer à Tou, le Diomadougou, Kinian, le gué de Kouralé, Ouakoro et atteindre également Ségou-Sikoro.

Cette région est maintenant ruinée ; quelques villages favorisés seulement conservent encore un petit nombre d’habitants ; ce sont Ouola, Tou-Bolé, où il y a encore de petits marchés ; de ces localités partent des chemins se dirigeant vers l’est et le nord-est, ils ont pour objectif Bla (capitale du Bendougou) et surtout les grands villages du Mienka (Yankasou, Mpésoba, etc.).

Toute cette région située au nord du Ganadougou, après avoir vécu ces dernières années dans la plus profonde anarchie, paraît retrouver un semblant de calme.

Le Baninko et le Diédougou reconnaissent le protectorat du Ségou, le Bolé celui de Samory, et le Dolondougou celui de Tiéba.

A côté de ces provinces tributaires existent deux États qui, par leur importance, ont su conserver un semblant d’autonomie. Elles reconnaissent l’autorité de Tiéba sans lui payer tribut, et lui fournissent des contingents armés ; ce sont : le Diomadougou et le Bendougou, desquels nous aurons l’occasion de parler à propos des États de Tiéba.

VII. Il nous reste à parler des provinces qui, tout en ne faisant pas partie intégrante des États de Samory, ont reconnu son autorité, ne payent pas l’impôt, mais fournissent cependant des contigents armés lorsque l’almamy le leur demande.

Ces provinces sont le Toukoro, le Toma, le Gankouna, le Modioulédougou et le Ouorodougou.

Lorsqu’à la fin de 1880, Samory, après une série de luttes sanglantes dans le Ouorokoro, se fut emparé de Sori Ibrahim, il s’occupa de suite d’organiser la conquête des provinces appartenant au vaincu. Il s’était créé un centre de résistance dans les montagnes du Gankouna où s’était réfugié un chef nommé Sakhadigui.

Lorsqu’en 1881, Alakamessa, sous-lieutenant de tirailleurs sénégalais, vint trouver Samory, ce dernier était établi à Guéléba, sur la frontière du Modioulédougou, qui venait de faire sa soumission. De là Samory se dirigea sur le Toukoro en laissant le soin à un almamy du Ouassoulou de s’emparer des rebelles. Ce n’est cependant que dans le courant de 1882 que le lieutenant de Samory réussit à faire prisonnier Sakhadigui.

Une fois ce chef exécuté, le Gankouna fit sa soumission, et, quelques jours après, le Toma venait demander le protectorat de Samory, afin d’éviter le sort du Gankouna, qui avait été pillé et mis à sac, et dont la plus grosse partie de la population prit le chemin de la captivité.

Le Toukoro limite le Konia au sud ; sa capitale, qui porte le même nom, est éloignée de quatre à cinq jours de marche de Sanancoro. Le Milo y prend sa source ainsi que le Yendou. Cette dernière rivière, également affluent de droite du Niger, porte aussi le nom de Niéné ou Baguié. Son cours est-ouest près de sa source s’infléchit vers le nord dans le Sankaran seulement, et semble se heurter à la base du soulèvement qui relie le massif du Toma aux contreforts du Gankouna.

Nous avons placé le Toukouro par le 9° de latitude ; l’étymologie de ce nom signifiant à côté de la végétation dense, il nous a semblé que c’est bien par cette latitude qu’il faut le chercher. La distance de quatre ou cinq jours de marche de Sanancoro, indiquée par les indigènes, semble du reste confirmer le choix de l’emplacement que nous avons assigné à ce pays.

La population de ce pays est entièrement mandé, de la famille malinké ; les Konaté, Kamara, sont les principaux noms de famille qu’on y rencontre.

Le Toma est placé directement au sud du Toukoro, et ne semble en être séparé que par les hauteurs qui constituent la ligne de partage des eaux, entre les affluents du Niger et les cours d’eau qui se déversent dans l’océan, à travers la république de Libéria.

Demba, un de mes captifs libérés, est né dans le Toma et ne l’a quitté qu’il y a cinq ans. Cet homme m’a dit que jamais son pays n’avait été attaqué par Samory, mais que les siens, de crainte de subir le même sort que le Toukoro, avaient reconnu son autorité.

Interrogé sur Mousardou, visitée par Benj. Anderson, et sur Médina, autre grande ville signalée par l’explorateur libérien, il a dit qu’il en avait entendu parler souvent et que ces villes se trouvaient à huit jours de marche dans l’est du Toma. Toujours d’après mon captif, le Toma ne produit exclusivement que des palmiers à huile, des bananes et des ignames, pas de graines.

Ce qui m’a confirmé que Demba me disait la vérité, c’est qu’il n’a jamais mangé ni mil ni graines ; il vivait exclusivement de patates et d’ignames sauvages. Il y a aussi des kolas dans le Toma, mais peu.

La limite du palmier à huile dans cette région est indiquée par Benj. Anderson par 8° 25′ de latitude nord ; le Toma se trouve donc à peu près par cette latitude.

Les Toma parlent un dialecte mandé qu’il est très difficile de comprendre et de prononcer. Koëlle, dans sa Polyglotta, en a rapporté un vocabulaire. Demba, mon domestique, savait à peine se faire comprendre en mandé ; il m’a été impossible d’en obtenir les éléments nécessaires à une étude de cette langue.

Cet homme était du reste d’une intelligence au-dessous de la moyenne chez les noirs, et j’ai dû m’en séparer à Bammako en le confiant au commissaire de police, qui a en vain essayé d’en faire son domestique.

Pendant notre route de Médine à Bammako, le pauvre garçon a fait la joie de tout mon personnel, auquel il servait de bouffon. Son étrange expression de visage, son langage que l’on comprenait peu ou point, et son corps tout entier tatoué d’écailles, en faisaient un être qui prêtait à rire malgré toute la pitié qu’il inspirait.

Je me souviendrai toujours de mon passage à Badoumbé (Soudan français), où je restai deux jours à faire soigner quelques ânes malades. Dans ce poste, Demba se livrait journellement à une pantomime qui ne laissait d’intriguer ce brave camarade Champmartin, lieutenant d’infanterie de marine, commandant du poste.

Nous n’y comprenions rien ni l’un ni l’autre, lorsqu’un matin Demba prit Champmartin par sa vareuse et lui montra un chien bien gras et potelé en lui faisant comprendre qu’il voudrait bien le manger. Comme cette bête n’avait pas de maître bien attitré, Champmartin la lui donna, et pendant vingt-quatre heures Demba s’employa à le faire griller et à s’en régaler. Bien souvent, dans la suite, quand je le réprimandais tout doucement, Demba, presque avec des larmes dans la voix, me parlait de Badoumbé.

Il avait voué une éternelle amitié à Champmartin, pour... le chien.

Je crois qu’il ne serait pas juste d’en déduire que tous les Toma ressemblent à Demba ; pour moi, ce spécimen du Toma ne peut être assimilé qu’à la catégorie de gens que, dans nos campagnes, nous qualifions d’innocents. Ses compatriotes ont partout la réputation de travailleurs et de gens sensés.

A l’est du Toma et du Toukoro se trouve le Gankouna, pays dont nous avons déjà eu l’occasion de parler ; cette région accidentée est de peu d’étendue ; elle comprend, d’après les renseignements fournis par les indigènes, un groupe de onze villages élevés dans le massif même, tant sur les plateaux que dans de petites vallées adjacentes, offrant comme structure de l’analogie avec les vallées de Mansonnah et de Tinké (Soudan français). Une des rivières qui y coule se perd, paraît-il, dans un gouffre.

D’autres villages sont établis à la base de ce soulèvement, et leurs habitants ne se réfugient sur les plateaux qu’en cas de guerre, afin d’échapper aux guerriers qui viennent les attaquer jusque dans le fond des gorges de ce chaos montagneux. Leurs habitations ressemblent à celles des autres contrées mandé, les habitants ne sont nullement troglodytes, ainsi que l’ont prétendu quelques indigènes mal informés.

Le Ouorodougou n’est pas situé au nord de Tengréla, comme l’indiquait René Caillié ; il est bien au sud de cette ville, et il faut vingt à vingt-cinq jours de marche pour se rendre de Tengréla à Sakhala, Kani et Touté, ses principaux marchés.

On désigne sous le nom générique de Ouorodougou un ensemble de six provinces ou confédérations sur lesquelles l’action de Samory ne s’exerce pas effectivement, mais qui reconnaissent son protectorat depuis la fin de 1885, époque à laquelle elles ont fait acte d’alliance et de soumission avec Sékou Momi, lieutenant de Samory.

Ces provinces sont :

Le Zona, province nord ;

Le Ngarakhadougou, le Patto et le Nigbi, provinces centrales ;

Le Dougougué, province ouest ;

Et enfin le Bérou, province est.

Le Ouorodougou est limité :

Au nord par le Kabadougou, le Noolou et le Niéné ;

A l’ouest par le Modioulédougou ;

A l’est par le Follona, le Kouroudougou et le Baoulé ;

Et enfin, au sud, par la république de Liberia, les peuples de la côte de Krou, le Souamlé et le Tiassalé, peuples du Lahou.

En quittant les provinces de Tengréla, le premier centre que l’on rencontre se nomme Katara. Ce village est un point de passage très fréquenté. C’est là que se bifurque la route qui, d’une part, se dirige vers Touté, Siana et Kani, et, d’autre part, sur Sakhala.

De Katara, la route ouest suit la vallée du Bagoé, passe à Migniniba et atteint Kani, près des sources de la branche principale de Bagoé. De Migniniba part un chemin qui, après avoir traversé le Bagoé, atteint, aux ruines de Morissola, les chemins qui, du Ouorokoro, du Kabadougou et du Noolou, relient Maninian, Odjenné, Sambatiguila et Timé à Touté, puis à Siana. Ces routes sont très fréquentées.

Sakhala, Touté, Kani et Siana sont les marchés à kolas les plus importants du Ouorodougou. La population de chacun de ces centres, d’après nos informations, varie entre quinze cents et trois mille habitants.

A un jour de marche au sud de Katara, près de Tombougou, le chemin de Sakhala traverse le Bagoé, puis Gomonaso et Faraba, villages d’un millier d’habitants ; à Makha se détache un chemin se dirigeant sur Kanyenni et le Kouroudougou[30].

A huit jours de marche au sud de Sakhala on rencontre un grand village appelé Biniéko, et, à un jour au delà, au sud, se trouvent Goéla et Dandoui, qui sont sur la limite du pays des Lô. Les Lô occuperaient la région confinée au sud par le Souamlé et le Tiassalé. Comme on a peu de renseignements sur ce peuple, les noirs (ainsi que cela arrive toujours dans ce cas là) qualifient les Lô de Mokhodomo (mangeurs d’hommes).

Tout ce que j’ai pu apprendre sur eux, c’est qu’ils sont d’un beau noir, comme les Wolof, et qu’ils ne parlent ni le mandé ni l’agni.

Leur pays serait traversé en partie par un grand cours d’eau coulant vers le sud et barré de nombreuses chutes. Il n’y a pas de montagnes élevées chez les Lô ni dans le Ouorodougou ; mais le pays est très fourré et se trouve presque entièrement situé dans la zone de la végétation dense. Les indigènes, comme chez les Gân-ne et les Agni de la vallée du Comoé, transportent tout dans des hottes, retenues par trois bretelles, dont l’une ceint le front. Ce mode de transport leur permet de se faufiler plus aisément à travers la brousse.

Dans le pays des Lô, on récolte plusieurs variétés de poivre, dont l’une, connue sous de nom de feffé, est transportée par tout le Soudan pour être mélangée à l’antimoine, tant prisé par les indigènes pour se maquiller les yeux.

Les Lô, paraît-il, outre les relations qu’ils entretiennent avec les gens du Ouorodougou, font aussi des achats à un peuple qui habite près de la mer (les Jack-Jack fort probablement).

Le Ouorodougou (pays des kolas) et le Ouorocoro (pays à côté des kolas) ne sont pas des pays de production du kola, comme le fait supposer l’étymologie de leur nom.

Ces pays ne se trouvent que sur les confins des pays à kolas ; ainsi :

A Karandougou, dans le Ouorocoro il y a un arbre à kolas ;

A Sakhala, Kani, Siana et Touté il n’y a encore qu’un, deux ou trois arbres au maximum. Dans quelques autres villages également, on en trouve un ou deux ; je tiens ces renseignements d’un Dioula ruiné, nommé Kéléba, que j’ai engagé à Médine comme ânier ; il est originaire de Tombougou (Ouorodougou) et a été élevé à Sakhala.

Un de mes captifs libérés, né à Ouorocoro, et mon palefrenier, Mouça Diawara, ont été deux fois à Kani et à Sakhala y acheter des kolas. Comme ils étaient trop pauvres pour travailler à leur propre compte, ils gardaient les ânes pendant la route, et, le voyage terminé, on les a payés avec quelques centaines de kolas.

Voici comment se fait, d’après eux, le commerce de kolas dans cette région.

Arrivés à Tiong-i, Tengréla, Maninian, Sambatiguila, que j’appellerai marchés à kolas de la première zone, les marchands font scier leur barre de sel en douze morceaux de trois doigts de largeur, que l’on nomme kokotla (de koko, sel en mandé, et tla, de l’arbre ثلاثة ou ثالثة, thélatha, qui est le nombre trois). Cette opération terminée, on achète les paniers et les nattes à l’aide desquelles on doit emballer les kolas ; tout ceci est payé en sel. Là les caravanes s’informent du cours des kolas, et, si leurs ressources ou l’état de leurs animaux le leur permettent, elles poussent plus au sud pour se procurer ce fruit à meilleur compte.

Arrivés sur les marchés de la deuxième zone (zone plus proche des pays de production), à Odjenné, Touté, Kani, Siana ou Sakhala, les marchands du nord s’adressent aux indigènes, qui font tous le métier de courtier. Ce sont ou des Siène-ré ou des Mandé-Dioula ; les premiers paraissent être les autochtones, les seconds n’y sont venus qu’à une époque relativement récente, mais leur autorité s’est affirmée au point que ce sont eux les maîtres réels du pays ; c’est, du reste, ce qui se passe dans toutes les régions où le Mandé-Dioula s’infiltre.

Ces courtiers conviennent avec les marchands du prix du sel et fixent la quantité de kolas qu’ils recevront en échange d’un kokotla (cette fraction de barre de sel étant devenue depuis Tengréla l’unité d’échange).

Le prix du kola varie naturellement avec la variété, la grosseur et surtout la provenance du fruit.

Le kola de Sakhala est le plus gros que l’on connaisse, il est toujours blanc, se conserve très longtemps et, de préférence, est porté à Djenné et à Tombouctou. Ce kola est aussi le plus cher.

Le kola d’une grosseur moyenne, rouge ou blanc, se trouve surtout à Kani, Siana et Touté, il est également recherché, particulièrement le rouge.

Enfin, il existe une autre variété, qui s’achète en majeure partie à Djenné et Tiomakhandougou ; elle est rouge et très petite, on la connaît dans cette partie du Soudan sous le nom de maninian ourou (kola de maninian), parce qu’on en trouve beaucoup sur ce marché.

Le prix du kola, sur ces marchés, varie entre 200 et 600 fruits pour un kokotla. Ce qu’il y a de curieux, dans cette partie du Soudan, c’est que, dès qu’il s’agit de kolas, la première grosse unité est 100 tandis que partout dans les États de Samory elle n’est que de 80. Ces deux nombres portant le même nom, on fait précéder la dénomination commune du mot kémé par le mot ourou (kola) quand il s’agit de kolas, de sorte que l’on dit pour 100 kolas ourou-kémé.

Généralement il y a assez de kolas en réserve dans ces marchés pour contenter les acheteurs, mais il arrive quelquefois que pour des raisons multiples, guerre, pillage, mauvaise saison, il vient une trop grande quantité d’acheteurs à la fois. Alors, il se passe le fait suivant : le prix convenu, les acheteurs remettent leur kokotla aux courtiers, les femmes de tout le village (les femmes seulement) partent au moment où le soleil disparaît à l’horizon, sous la conduite de deux ou trois hommes du village préposés à cet effet, et vont chercher plus au sud la quantité de kolas nécessaire. Ces femmes ne reviennent que le surlendemain à la nuit tombante.

En admettant qu’elles marchent douze heures sur les quarante-huit qu’elles mettent à faire le trajet, elles parcourraient environ 60 kilomètres : donc, c’est, au maximum, à 30 kilomètres au sud de ces marchés que se trouvent les lieux d’échange entre les femmes des courtiers et les habitants des lieux de production.

Kéléba Diara, mon Dioula ânier, me dit que les Lô apportent les kolas en des lieux d’échange situés en pleine brousse. Jamais, lui, qui est resté à Sakhala jusqu’à l’âge de vingt-trois ans environ, n’a pu en savoir plus long. « J’étais bien marabout, mais cela ne suffit pas, il faut faire partie de cette confrérie, et je n’ai jamais été initié. Je n’ai jamais cherché à en savoir davantage, ni à m’aventurer par là : mon affaire eût été vite réglée, on vous coupe tout bonnement le cou. »

Ces Dioula trouvent dans ce courtage une source de richesse qu’ils tiennent à garder ; c’est la raison qui a provoqué l’organisation de cette sorte de société secrète dont m’ont parlé mes hommes.