Habitations des Foulbé de Kotédougou.

Hommes, femmes et enfants savent en outre parler le bobo et surtout le mandé-dioula. La population totale de Kotédougou s’élève à environ un millier d’habitants. Dans ce chiffre les Bobofing entrent pour moitié.

Quoique ce village soit grand, il n’a pas de marché : les habitants sont forcés d’aller soit à Dasoulami, soit à Dioulasou, pour faire leurs provisions et vendre leurs produits. Les Mandé-Dioula et les Dafina s’occupent un peu de tissage et surtout du commerce de chevaux.

En arrivant à Kotédougou, je tombai très gravement malade (fièvre bilieuse hématurique). La nouvelle s’en répandit bientôt dans la région, et je reçus à cette occasion des cadeaux en vivres des gens de Dousoulami et de Dioulasou, qui envoyèrent souvent prendre de mes nouvelles. Si un peu plus haut j’ai porté un jugement téméraire sur les gens qui se disaient mes amis, je m’empresse ici de leur rendre justice : quelques-uns d’entre eux m’ont prouvé qu’ils avaient réellement de l’affection pour moi.

Dès que je me sentis hors de danger, je fis des démarches auprès de Morou pour partir. Ce chef a malheureusement peu d’influence, il est apathique et presque abruti, quoique étant tout jeune. N’étant jamais sorti de Kotédougou, c’est à peine s’il connaissait quelques villages aux environs et le nom de leurs chefs. Il s’adressa tout d’abord aux Foulbé pour me faire conduire par l’un d’eux auprès de Wouidi, à Baréni, en priant ce chef de me faire gagner le Mossi. Aucun de ceux-ci ne voulut s’en charger, donnant pour prétexte la sotte légende de la mort de Tidiani causée par la visite récente de Caron.

Leur refus ne me déplut pas du tout, au contraire : le territoire de Baréni est loin d’ici et n’est séparé du Fouta que par deux villages du Dafina ; de plus, Wouidi est parti avec ses guerriers pour une expédition dans le Djimballa ; une fois entré dans ce pays, je n’en serais plus sorti de longtemps.

Le successeur de Tidiani est mort, et personne n’a voulu me donner le nom du nouveau souverain[80] : j’ignorais donc ses dispositions à notre égard ; de plus, une lettre du docteur Tautain (commandant du cercle de Bammako), qui me parvint à Tiong-i, m’annonçait qu’il fixait au mois de décembre son départ pour un voyage par terre à Tombouctou et dans le Macina. Ma présence dans ce pays était donc inutile ; il ne m’était du reste pas facile de rouvrir des négociations avec le Macina, ignorant absolument les causes pour lesquelles le commandant de la canonnière le Niger n’avait pas réussi à traiter. La canonnière n’était pas de retour à Bammako au départ du courrier du commandant de Bammako et il ne savait pas de détails.

Morou, pressé par moi, se renseigna auprès des Dafina ; de mon côté, je m’entourai de renseignements sur la nouvelle région que j’avais à traverser, et il fut décidé qu’on m’adresserait à Doufiné, chef des Bobo Niéniégué de Bondoukoï. Ce chef est en relations avec le Dafina et se chargerait de me faire gagner le Yatenga par le Dafina.

Trois jours avant mon départ, Diawé me présenta un homme originaire du Gadiaga qui demandait à me parler. Ce malheureux a été fait captif tout jeune par les gens d’El-Hadj Omar et conduit à Djenné et Bandiagara, où il fut plus tard vendu à Ahmadou Barou, chef de qbaïla à Kong, qui le libéra[81] ; il a fait de nombreux voyages dans ces régions, mais il n’a jamais réussi à se créer des ressources suffisantes pour regagner son pays. Ce pauvre homme n’était pas vêtu : il me supplia de le prendre à mon service et de lui faire gagner plus tard Bakel. Sur ses instances je me décidai à l’engager, comptant l’utiliser ultérieurement comme courrier. Il me donna d’utiles renseignements sur ces régions et surtout sur Bandiagara, Djenné et les chemins qui y conduisent. Il me confirma des itinéraires que j’avais réussi à me procurer à Dioulasou et pendant la route. Je crois utile de les donner ci-dessous, car, surtout à propos de Djenné et des cours d’eau avoisinants, il règne encore une certaine confusion, due au manque de détails dans la relation de voyage de Caillié et dans celle de Barth, qui n’en parle qu’accessoirement.

Renseignements sur Djenné.

Djenné n’est pas situé dans une île : quand on vient du sud, il n’y a que le Baoulé à traverser ; mais pendant les hautes eaux il se forme autour de la ville des inondations qui proviennent soit du débordement du marigot de Diafarébé, soit du Baoulé, ce qui permet en hivernage de communiquer en pirogue de Niala et Diombalo, situés sur la rive gauche du Baoulé, avec Séno-Say, et le marigot de Diafarébé en passant contre le tata de Djenné.

En saison sèche les marchandises venant de Tombouctou et passant en transit à Djenné sont débarquées à Niala, portées à bras à Djenné, et de Djenné à Séno-Say, où elles sont embarquées pour Diafarébé. De même, les marchandises venant ou allant à San et tout le long du Baoulé sont débarquées et embarquées à Diombalo.

Niala et Diombalo, ces deux escales du Baoulé, sont situées à une bonne portée de fusil de Djenné. Séno-Say en est éloigné d’un kilomètre environ.

D’après El-Békri, la ville de Djenné fut fondée au commencement du deuxième tiers du Ve siècle de l’hégire (435 ; ère chrétienne 1043-44). Elle était au début païenne. A la fin du VIe siècle de l’hégire (vers l’an 1200), les habitants commencèrent à se convertir. A cette époque le sultan de Djenné, كنبر (probablement Kanbara), embrassa l’islamisme, et les habitants de Djenné suivirent son exemple.

La ville s’enrichit par la suite avec le commerce du sel (de Teghasa) et de l’or (de Bitou).

Ahmed Baba (Zeitschrift der Deutschen Morgenländ.-Gesellsch., Bd IX, S. 528) s’exprime clairement sur l’emplacement de Djenné ; aucun doute ne peut subsister.

Voici son texte :

« Quand le fleuve monte, Djenné se trouve pour ainsi dire dans une île du fleuve ; mais dès que le fleuve baisse, les eaux se retirent de la ville. Du commencement d’août, l’eau du fleuve entoure la ville, et à partir de février l’eau reste éloignée de la ville. »

Il est très curieux de remarquer qu’Ahmed Baba, quoique étant né et ayant vécu à Tombouctou, connaisse les noms des mois du calendrier Julien.

« Dans le temps, Djenné était situé en un lieu nommé زخرُ (peut-être Zakhorou). Plus tard les habitants abandonnèrent ce lieu et vinrent se fixer à l’endroit où s’élève la ville aujourd’hui. »

Voici les routes principales venant du sud, en les énumérant de l’ouest vers l’est :

1o La route du Mianka et Djitamana, aboutissant à San, où elle se bifurque pour se diriger d’une part sur Sâro, de l’autre sur Djenné par Koroni, où elle rejoint l’itinéraire Caillié.

2o La route suivie par Caillié, qui de Koroni se dirige sur Médina, Koninian, etc., et suit le fleuve. Caillié en atteignant Somou a traversé un débordement du Baoulé, et à partir de Koro il a suivi, sans s’en douter, les bords de cette rivière à 10 kilomètres environ et même quelquefois moins.

3o La route Kong-Dioulasou, qui de Foromandougou passe à Bankoumani, Papourou et Baramandougou.

4o La route de Bouna et du Lobi, qui passe soit à Kotédougou, soit à Dioulasou, pour de là traverser la Volta Noire à Bossola et passer à Aléarasou. Elle se bifurque à Bénéna, se dirige à l’ouest par Fiou sur Bankoumani, et à l’est par Yéréni sur Koninian.

5o La route venant de Ouaranko par le territoire de Wouidi et Tori, où elle quitte la route de Bandiagara pour passer à Tou et Tomina.

Le point de passage du Baoulé pour toutes ces routes est Touara ; on débarque un peu en aval, à Diombala.

Les trois centres les plus peuplés après Djenné sont : 1o Hamdallahi, à 4 kil. 500 du Baoulé. 2o Sojouroula, marché très important pour le sel ; il alimente tout le Yatenga, le Gourounsi, Oua et la partie ouest du Mossi ; le sel de Waghadougou provient de Sofouroula. 3o Bandiagara, capitale du Tombo ou Tombokho, à la fois résidence du souverain du Macina et de Domo, chef le plus influent du Tombokho.

Dans le Sâro, qui n’appartient ni au Ségou ni aux États toucouleur du Macina, se trouvent des Sonninké ou Marka, qui forment la classe gouvernante et dirigeante, et une population nommée Pondouri[82]. Ce peuple habite quelques villages, et ne parle ni le sonninké, ni le songhay.

De Bobo-Dioulasou à Djenné, ou plutôt de la branche nord de la Volta Noire (à deux jours de marche dans le nord de Dioulasou) jusqu’au Baoulé de Djenné, se trouve une région très étendue, soumise à l’autorité du chef de Kong, mais divisée en nombreuses petites confédérations comprenant des peuples qui diffèrent essentiellement entre eux.

Elle n’est désignée par les gens qui voyagent que par deux noms : le territoire des Bobo-Oulé, qui s’étend jusqu’à Djenné, et le Tagouara, qui comprend toute la partie sud-ouest voisine du Kénédougou et du Mianka. La population du Tagouara semble offrir quelques liens de parenté avec les Siène-ré des États de Tiéba.

S’il est vrai que les deux peuples qui habitent cette région appartiennent en majeure partie aux Tagouara et aux Bobo-Oulé, il faut aussi citer de nombreuses petites enclaves d’autres peuples qui, semées comme au hasard sur ce vaste territoire, empêchent d’en déterminer exactement les limites linguistiques et ethnologiques.

L’élément dominant de cette région est le Bobo-Oulé, parmi lequel on distingue encore le Bobo-Dioula (partie civilisée, commerçante et industrielle de cette vaste famille) ; viennent ensuite :

Les Dafing ou Dafina ;

Les Niéniégué ;

Les Foulbé, dont nous venons d’entretenir le lecteur ;

Les Mandé, disséminés un peu partout ;

Les Léna ou Léla, peuplade peu considérable envahie par l’élément peul (centre principal Tabanincoro) ;

Les Bobofing ;

Les Tagouara ;

Les Bobo-Tombo, fraction des Bobo, habitant sur les confins du Yatenga.

C’est cette région, avec le Gourounsi, le Lobi et la partie est des États de Tiéba, qui renferme la plus grande quantité de peuples d’origine et de famille ethnographiques diverses. Ils offriront un vaste champ d’étude aux voyageurs qui auront plus tard la bonne fortune de les décrire.

La région dont nous venons d’énumérer les divers peuples est arrosée par les affluents de la branche nord de la Volta Noire, et probablement aussi par le fleuve coupé par Caillié à Kouoro (Kouara-ba).

Les marchands circulant souvent sur le chemin Bobo-Dioulasou-Djenné m’ont affirmé cependant qu’on ne traversait aucune rivière de Samandini au Baoulé de Djenné, ce qui prouverait que si l’on coupe le Kouara, c’est qu’il n’est encore qu’une rivière insignifiante.

Il existe une certaine confusion dans l’ouvrage de Caillié à ce sujet (voir tome II, page 130). « Cette rivière, dit-il, vient du sud et coule rapidement du nord-est à l’est. » Dans ce cas, elle ne se dirigerait pas sur Kaya et le Ségou, comme Caillié le dit lui-même plus haut ; il y a certainement erreur d’impression.

Enfin, une troisième rivière, le Bendougou, sépare cette région du Mianka et du Bendougou. Vers le nord, quelques débordements du Baoulé s’avancent très loin dans les terres et constituent des marais aux environs de Fienso, San et Somou.

Les routes principales qui coupent cette région ont toutes une direction générale nord-sud ; elles relient les entrepôts de sel aux entrepôts de kola (voir pour le mouvement commercial les chapitres Kong et Bobo-Dioulasou).

Le Touagara est traversé par le chemin Dioulasou, Djitamana, Yankasou, Bla et le Ségou. Ce chemin coupe l’itinéraire Caillié à Ouattara et rejoint la grande route Sikasso-Djenné à Djitamana même.

Un chemin direct relie les États de Kong à Djenné ; il part de Bobo-Dioulasou, passe à Bama et à Samandini et aboutit à Baramandougou et à Touara au Baoulé. Enfin, le chemin direct de Bouna, par le Lobi, Kotédougou, Bossola, Aléarasou, Douki et Bénéna, où il se bifurque en deux : la branche ouest passe à Fiou [résidence d’un fils de Balobo (Ahmadou Labbo), ex-chef du Macina], pour aboutir également à Baramandougou, tandis que la branche est passe à Yéréni, pour aboutir à Koninian.

Un seul chemin important traverse cette région de l’ouest à l’est. Il met en communication Bla et le Bendougou, San, Ouonincoro et le Yatenga.


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La description d’une autre région non moins intéressante, dont je n’ai traversé que quelques districts, doit également trouver place ici. Je veux parler du vaste rectangle compris entre le Gottogo ou Bondoukou au sud, les États Foulbé au nord, les territoires de Kong et de Bobo-Oulé à l’ouest et le Mossi à l’est. Le Dafina y occupe à peu près une position centrale.

Le Dafina est borné au nord : par le territoire des Bobo-Oulé et le Tombo, qui fait partie des États toucouleur du Macina ; à l’est, par le Yatenga, le territoire des Sommo, le Kipirsi et le Gourounsi ; au sud, par le territoire des Lama ou Nokhodossi, le pays des Bougouri et les Bobofing ; enfin, à l’ouest, par le territoire des Niéniégué, des Léla et des Bobo-Oulé.

La partie nord du Dafina se nomme Douroula ; elle est, comme la partie méridionale, subdivisée en petites confédérations, dont les principales sont celles de Tori, Konna, Kon, Yéré, Soin, Safané (chef Ousman), Ouri, Tounou (chef Yéritié) et Ouahabou (chef Karamokho Mouktar).

Dans le Dafina même se trouve une enclave de Foulbé qui comprend une vingtaine de villages, dont les plus importants sont Férobé, Ouonincoro (chef Saloundaba), Kolonka et Baréni, résidence de Wouidi, chef peul très influent, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler lors de mon voyage à Kotédougou.

Ce territoire peul n’est séparé du Macina que par une petite confédération dafina, qui comprend Soukoura et Tori. Au sud de l’État peul de Wouidi se trouvent, répartis comme en avant-gardes, des groupes de Foulbé variant, suivant les villages, de quatre à quatorze familles ; ils sont établis à Kotédougou, Koroma, Satéré, Bondoukoï, Ouakara et Yaho. Plus à l’ouest il y a aussi quelques groupements, dont le plus important se trouve à Douki, qui, tout en étant habité en majorité par des Bobofing, a un chef peul.

Si ces avant-gardes ne semblent avoir fait aucun progrès depuis soixante ans qu’elles sont venues dans le pays, c’est que leur mouvement vers le sud s’est subitement arrêté, en se heurtant à l’élément mandé-dioula de Kong.

Les Foulbé se trouvent en effet ici en présence d’une puissante race envahissante qui procède à peu près comme eux. Les Mandé viennent se fixer d’abord dans les pays nouveaux par petites agglomérations, puis, tout en se développant plus rapidement qu’eux par l’acquisition d’esclaves qu’ils affranchissent et groupent autour d’eux, ils ne cessent de renforcer leurs avant-gardes par de nouvelles colonies qu’ils envoient s’établir dans le pays.

L’immigrant mandé a un avantage considérable sur son concurrent peul. Il est d’abord noir, ce qui le rend moins suspect ; puis, par sa connaissance de beaucoup de pays et sa réputation justifiée de commerçant, il est neuf fois sur dix favorablement accueilli par les chefs du pays. Ne sont-ce pas les Dioula-Mandé qui procurent armes, poudre et chevaux aux chefs ? N’est-ce pas par leur intermédiaire seulement que ces derniers écoulent les captifs qu’ils font à la guerre ? Tout le monde sait que les peuples primitifs, mal armés, ne peuvent s’aventurer en dehors de leur pays sans être faits captifs ; le Mandé-Dioula seul passe partout. L’arrivée de quelques familles mandé-dioula dans un pays peut donc être considérée par un chef comme un nouvel élément de puissance.

Les relations des Mandé-Dioula avec les pays voisins les appellent aussi bien vite à s’immiscer dans les affaires extérieures du pays : ils deviennent médiateurs et conseillers intimes des chefs.

Ils sont, en outre, assez politiques pour adopter les tatouages de leurs nouveaux compatriotes, comme l’ont fait les Mandé du Follona et du Ouorodougou en adoptant le tatouage siène-ré, les Dioula de Kong en s’entaillant les joues et le ventre comme les Komono, les Dokhosié et les Tiéfo, et ceux du Mossi en prenant les marques caractéristiques des autochtones.

Puis, tout en s’occupant activement de culture, les Mandé font élever leur bétail par des captifs peuls métissés, se procurent à l’aide du tissage et de la teinture des ressources qu’ils font prospérer.

Pendant la saison qui suit la récolte et précède l’époque des semis (novembre à juin), leurs enfants et leurs wolossou (captifs de case) vont commercer par tous les chemins. Le Mandé est donc, dans un sens, beaucoup plus actif que le Peul, son concurrent envahisseur, puisqu’il sait utiliser toutes ses forces vives pour augmenter le nombre de ses esclaves, ce qui dans ces régions équivaut à richesse ou au moins à aisance relative, car il ne faut par oublier que le plus ou moins grand nombre d’esclaves fixe la richesse individuelle. Cette activité commerciale place rapidement le Mandé dans une situation bien supérieure à celle du Peul, qui ne s’occupe que de culture et de l’élevage du bétail.

Dans le Macina seulement, les Foulbé travaillent la laine et confectionnent les couvertures dites kassa ; rarement ils sont marchands. Arrive une épidémie, une razzia ou un revers de fortune quelconque, le Peul est forcé de se faire domestique, de garder et de s’occuper des troupeaux pour le compte de gens auxquels il est souvent intellectuellement supérieur. Dans beaucoup de régions, le Peul arrive aussi en trop petit nombre, les agglomérations sont forcées de se disséminer dans le pays à cause des précautions qu’ils doivent apporter dans le choix des pâturages. Ils ne peuvent pas se fixer dans les contrées très coupées, peu défrichées, où les pâturages sont rares, et les nombreux insectes nuisibles aux animaux. Il leur faut des plaines élevées et non des pays à demi sauvages, couverts d’arbustes et coupés par des bas-fonds marécageux.

Le plus souvent aux premiers groupes n’en succèdent pas d’autres ; ils finissent ainsi par se noyer dans la population noire à un tel point qu’il est à peine possible de les distinguer. Nous en avons des exemples frappants : je ne citerai que les Kassonké, pour la plupart Sidibé, les Malinké du Fouladougou et du Gangaran, pour la plupart Diallo, Diakhité, Sankaré, puis la population peule, absolument noire, du Ouassoulou, portant les mêmes noms de famille et chez laquelle les traits du Peul ont subsisté.

La population peule noire du Ba-ni-mono-tié, du Ganadougou, les Toucouleur du Fouta sénégalais, la population du Bondou, les colonies de Foulbé noirs de Fourou, de Ouahabou et de Boromo sont autant de groupes foulbé qui, n’ayant pas été renforcés, ont été noyés dans la population noire. Ceux-là, tout en conservant leurs noms de famille et le type de leur race, se sont absolument assimilés aux peuples chez lesquels ils vivent. Ils ont oublié leur propre langue et pratiquent la même religion que les fétichistes. Même quand ils sont très nombreux, ils n’ont pas de chef et ne s’organisent pas en États, comme les Foulbé qui sont restés blancs.

Ces Foulbé blancs sont ceux que nous ont fait connaître les voyageurs dans le Haoussa, le Djilgodi, Tombouctou, le Macina, le Baghéna, le Fouta-Djallo, et que j’ai moi-même vus dans le Ferlo et la forêt de Bounoun, ou encore dans le Firdou et chez les Houbbou, aux sources du Niger.

Ils se caractérisent par un teint plus clair, souvent aussi par leur fanatisme religieux et toujours par les dispositions qu’ils ont pour l’élevage du bétail.

Quand ils n’ont pas de souverain, on trouve au moins un chef à la tête de leur parti, et nulle part ils n’ont oublié leur propre langue.

Il n’est pas de peuple dont l’origine ait donné lieu à plus de recherches que le peuple peul. Sans discuter avec les auteurs qui se sont occupés de ce grand exode, si les Foulbé viennent de l’Inde ou de la Malaisie, nous pouvons au moins, d’après ce que nous apprend Ahmed Baba, affirmer ceci : c’est que dès le IVe siècle les Foulbé sont signalés dans le Baghéna. « Le royaume de Ghanata, dit cet auteur, fut fondé environ trois siècles avant l’hégire par Wakayama Mangha[83]. La famille régnante était blanche. »

Puis s’écoule une période de huit siècles sans qu’il en soit fait mention. Ce n’est qu’en 1260 que le même historien, en parlant de Djenné, dit que le marché de cette ville est fréquenté par des Foulbé.

Enfin, en 1492, Sonni Ali se noie en revenant d’une expédition contre les Foulbé dans le Gourma.

Puis, en 1499, Askia s’empare du Baghéna et bat le roi des Foullani, Demba Doumbi.

Il existait donc deux régions dans lesquelles les historiens signalent la présence des Foulbé, à l’ouest et à l’est de la grande boucle du Niger. A l’ouest ils occupaient le Ghana, à l’est le nord du Haoussa.

En étudiant leur marche et les progrès qu’ils ont faits dans la boucle du Niger, on peut inférer ceci : c’est que si les Foulbé sont venus de l’est, ils se sont arrêtés, dans leur marche vers l’ouest, vers la région des Garamantes (peut-être les Foulbé sont-ils même des Garamantes). Là le courant s’est divisé en deux : l’un s’est dirigé vers le sud, a fondé des colonies dans le Zaberma, le Haoussa, le Bornou, et même dans l’Adamaoua, le Gourma et le Boussangsi. C’est cette fraction des Foulbé qui a fondé, avec Othman, l’empire peul de Sokoto ; c’est elle qui a essaimé des tribus vers le Libtako et le Djilgodi, pour donner la main à leurs autres frères de l’ouest déjà établis dans le Gharnata, à Douentsa et le Djimbala.

Cette fraction des Foulbé a dû venir dans l’ouest bien avant le groupe oriental et a dû vivre assez longtemps en contact avec les Touareg, et même se mélanger assez intimement avec eux, car, encore aujourd’hui, on trouve de nombreux yeux bleus chez les Foulbé du Fouta-Djallo et du Macina.

Le royaume de Ghana ne s’est disloqué qu’en 1499, à la suite des victoires d’Askia. C’est alors que les Foulbé ont dû l’évacuer en partie et se disperser un peu à l’aventure dans la vallée du Niger. C’est vers cette époque que se sont formés : le Fouta sénégalais, les colonies du Ferlo et de la forêt de Bounoun, du Firdou, et que se sont produites les infiltrations du Peul chez le Ouolof et le Sérère, qui ont encore des mots poular dans leur langue. En même temps que ces migrations, il s’en produisait d’autres non moins importantes vers le Fouladougou, le Khasso, le Bondou, le Bambouk, le Fouta-Djallo et les Houbbou.

D’autres Foulbé, en quittant le Ghanata, ont traversé le Ségou, sont venus dans le Ganadougou, le Ouassoulou, ont formé les colonies du Ba-ni-mono-tié, de Fourou et de Boromo.

Nous trouvons toujours le radical de ghana dans leurs nouveaux pays d’occupation : Ghana, Ghana-ta, Baghéna, Gana-dougou, Gouana, Gouane-diakha, etc.

Enfin d’autres Foulbé n’ont pas été si loin, et se sont contentés, à la destruction du Ghanata, de se fixer vers Djenné, le Macina et Tombouctou. Ce qu’il y a de certain, c’est que le Macina ne s’est pas alimenté de Foulbé par l’est, c’est-à-dire par le Haoussa, mais bien par l’ouest. C’est sur la rive gauche du Niger, vers Ténenkou, qu’il s’est formé, et les anciens chefs du Macina sont originaires de l’ouest du Baghéna ; ils sont mélangés à des familles arabes de l’Adrar et de Tichit (voir Barth, édition allemande).

D’après ce que nous venons d’exposer, on peut admettre : ou bien deux invasions foulbé à des dates différentes, et venant s’établir des deux côtés du Niger en des théâtres bien différents, ou bien un seul grand courant qui, en se heurtant au coude de Bourroum, se serait fendu en deux et se serait écoulé, l’un vers Tombouctou et le Baghéna, l’autre vers le Zaberma et le Haoussa.

Les Foulbé entre eux disent, du reste, être de deux familles distinctes, les Kairouan-bé et les Bissina-bé.

En jetant un coup d’œil sur une carte des migrations et des emplacements actuels des Foulbé, on est particulièrement frappé de voir qu’en général l’élément peul a su lutter avec avantage contre l’élément noir fétichiste, et se créer des royaumes et des empires assez importants, et que, au contraire, partout où l’élément peul s’est trouvé en contact avec l’élément mandé, il a été noyé et absorbé par ce dernier. Aujourd’hui encore, il lui est particulièrement difficile de s’implanter dans les pays où est fixé le Mandé. Bien plus, chaque fois que le Peul s’est métissé au Mandé, c’est ce dernier qui a pris le pouvoir, et les derniers États foulbé qui sont debout ont maintenant à leur tête, non pas des Foulbé blancs, mais bien des Foulbé métissés de Mandé, — des Toucouleur, comme nous les appelons.


CHAPITRE VIII

Second sauf-conduit. — Arrivée chez Sélélou. — Les Bobo-Dioula. — Quelques observations sur la phonétique. — Satéré. — Un jeu bien innocent. — Des Bobo en général et de leurs diverses fractions. — Habitations de transition. — Ils étaient troglodytes il n’y a pas bien longtemps. — Arrivée à Bossola. — Chasse à courre et pêche. — Départ pour Bondoukoï. — Rencontre du premier mulet. — Foulbé. — Un ami gênant. — Les collines du Niéniégué. — Caravanes. — Quelques mots sur Wouidi. — Arrivée à Yaho. — Difficultés avec les guides. — Bangassi. — Traces de terrains aurifères. — Arrivée à Ouahabou. — La mosquée. — Audience chez Karamokho Mouktar. — Choix d’une route vers le Mossi. — Réflexions sur les Dafing. — Industrie de la soie. — Des teintures. — Quelques mots sur les Niéniégué et les Bobo-Oulé. — Je renvoie un domestique. — Départ par Boromo (colonie Mossi). — Passage de la Volta Noire, chasse au caïman et à l’antilope. — Entrée dans le Gourounsi. — Habitations bizarres. — Départ de Diabéré, nous nous égarons pendant la nuit. — Arrivée à Ladio. — On me vole trois ânes. — Poursuites et vaines recherches sur les frontières du Kipirsi. — Nos soupçons se portent sur un malheureux que mes hommes veulent exécuter. — Départ de Ladio dans de pénibles conditions. — On ne nous attaque pas, mais la population est partout sur pied. — J’exécute un indigène. — Arrivée à Dallou. — Colonies mossi. — Bouganiéna. — Arrivée chez Boukary Naba. — Quelques mots sur la partie du Gourounsi que je viens de traverser ; sur les Nonouma et leurs mœurs. — Soins de propreté bizarres aux enfants. — Le dolo fait avec le kountan (prunier sauvage). — Les Sommo. — Les Kipirsi.

Mercredi 9 mai. — Morou m’a apporté hier soir un sauf-conduit écrit au nom de Kongondinn, par lequel il me recommande à Sélélou, chef de Koroma.

Voici la traduction de cette lettre ; elle est bien moins correctement écrite que celle de Kong, et l’arabe en est moins pur :

« Louange à Dieu qui nous a donné le papier comme messager et le roseau comme langue !

« Les bénédictions et la paix de Dieu soient sur son prophète Mahomet, seigneur des hommes d’autrefois et des hommes d’aujourd’hui.

« Certes, cette lettre émane de Kongondinn Ouattara, émir de notre pays et lieutenant du généreux.

« Toute chose a une cause. Voici donc ce qui motive cette lettre. Certes, l’un de nos princes, nommé Kongondinn Ouattara, envoie son hôte le chrétien vers son frère Sélélou.

« O Sélélou, conduis-le vers Mamourou, chef de Bossola, qui le conduira à Bondoukoï vers Doufiné, qui lui témoignera des égards et lui indiquera le chemin du pays de Dafina, afin qu’il parvienne dans le pays du Mossi.

« O Sélélou, certes je suis Kongondinn Ouattara.

« Lorsqu’on nous a parlé de ce chrétien, nous avons entendu de très mauvaises paroles sur son compte. C’était avant son introduction auprès de nous. Dès qu’il s’est présenté devant nous, nous l’avons interrogé sur ce qui le concerne et nous l’avons mis à l’épreuve au sujet de son affaire. Mais nous n’avons rien trouvé en lui, si ce n’est du bien et des idées de trafic.

« Salut soit sur celui qui suit la voix droite ! »

Ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je me suis mis en route ce matin ; ma santé est revenue, j’ai des ânes bien portants et vigoureux, un cheval qui peut encore faire un ou deux mois de service, ce qui me permettra d’atteindre le Mossi, où je pourrai m’en procurer un autre.

Après avoir franchi quelques amas de roches granitiques qui se trouvent à la sortie du village, on chemine dans un terrain peu accidenté où l’on voit tour à tour émerger le fer, le grès et le granit ; la population des deux villages bobofing : Moussobadougou et Niamouso, prévenue de mon arrivée, est perchée sur les toits des cases ; les enfants se pressent sur mon passage ; toute cette gent nue est avide de voir un Européen ; des femmes m’offrent de l’eau et du dolo.

A Koroma, Sélélou, le chef de village, est assis sur une peau de bœuf, à l’ombre d’un gros finsan. En arrivant, il me souhaite la bienvenue et m’installe de suite dans un groupe de cases neuves isolées, au nord du village, chez une famille de Bobo-Dioula, venue de Douki, où l’on me fait fort bon accueil.

Sélélou, avec quelques autres familles de Bobo-Dioula, ses captifs, un troupeau et quelques chevaux, est venu des environs de Fo et Dimah (route Dioulasou-Djenné) il y a une vingtaine d’années et s’est fixé à Koroma, afin de s’éloigner du voisinage des Tagouara, qui razziaient trop souvent son village ; il a des captifs de toute nationalité, et chez les vieux on remarque plus de dix sortes de tatouages ; mais les enfants issus de ce croisement sont tous tatoués comme Sélélou et les Bobo-Dioula de Dioulasou (tatouage des Mandé de Kong). A côté de cette population étrangère à la région, il y a les autochtones : les Bobofing, plus trois familles de Foulbé.

Les Bobo-Dioula sont en général musulmans, mais non lettrés ; ils portent le doroké court du Malinké, teint en jaune brun à l’aide du basi (râat en poular), une culotte longue, très collante, tombant jusqu’à la cheville et le bonnet du Mandé-Dioula. Leurs diamou sont Sanou et Noungoro.

Entre eux, ils parlent le mandé-dioula, avec cette particularité qu’ils ne prononcent ni le f ni le k, et les changent en p. Ex : kilé, foula, « un, deux, » se disent : pilé, poula ; de même, ils disent : a tara pani pou (pour : a tara fani kou), « il ou elle est partie laver le linge » ; mfa, « mon père », se dit mpa, etc.

Chez les Malinké et les Kagoro, la permutation de consonnes est fréquente ; il en est une que tous ceux qui ont séjourné un peu à Kita ont certainement remarquée, c’est le changement de l’f en h fort. Ex : fali, marfa, fina, fing, etc., font hali, marha, hina, hing, « âne, fusil, champignon, noir ».

Dans le mandé-dioula on peut prouver la permutation de toutes les consonnes entre elles ; j’en donne un tableau dans l’appendice no 1.

Des femmes m’offrent de l’eau et du Dolo.

Sélélou gorgea mes hommes de victuailles et refusa de me laisser partir le lendemain, ayant fait mander ses frères aux environs pour me saluer et tuer un bœuf en mon honneur. Il est impossible de décrire quel bonheur ce brave homme avait à posséder un blanc comme hôte. Il m’a questionné sur mes nom, prénoms, etc., me demandant de les lui inscrire en arabe sur un chiffon de papier pour qu’il pût plus tard faire voir cela à ses amis et connaissances. Je me suis naturellement prêté de bonne grâce à cet enfantillage. Le surlendemain je quittais Koroma, accompagné d’un frère de Sélélou et de deux captifs devant me conduire jusqu’à Bossola.

Vendredi 11 mai. — Satéré, où je fais étape, est un grand village de 700 à 800 habitants, dont la majeure partie est Bobo-Dioula. Les Bobofing sont peu nombreux et il n’y a dans ce village que deux familles de Foulbé.

A Satéré aboutissent deux chemins venant de Bandiagara et Djenné par Bossola, où ils se séparent encore ; l’un passe à l’ouest par Dougoudiourama ou Fina, et l’autre à l’est par Kadou ; de Satéré à Dioulasou le chemin direct se dirige à Sala, Pouénetou et Dafinsou. Cette situation donne un peu de mouvement au village ; on y rencontre tous les jours environ une vingtaine d’étrangers, marchant dans un sens ou dans l’autre. Le jour de mon arrivée, des marchands mossi de Yako étaient de passage : avec leur large pantalon à la zouave tombant sur le cou-de-pied et leur immense turban, ils faisaient contraste avec la population bobofing, entièrement nue.

Quoique accompagné du frère de Sélélou, je fus froidement accueilli par ce village. Mon diatigué et quelques habitants m’offrirent cependant un peu de mil et des œufs.

Les Bobo-Dioula ont un jeu favori : sur une tablette en bois contenant trente-six creux, les deux adversaires posent alternativement, en guise de pions, un haricot rouge ou blanc. La science de ce jeu consiste, une fois tous les jetons posés, à en aligner trois perpendiculairement à un des côtés de la tablette, ce qui donne le droit de prise, au choix, d’un pion à l’adversaire.

Un des joueurs, me voyant suivre des yeux ce jeu naïf, me proposa une partie, que je lui gagnai, ce qui me fit passer auprès de ces gens simples pour un joueur de première force.

Samedi 12. — Sous la conduite des deux guides que me donne Sélélou, je gagne de bonne heure Kadou, un des derniers villages bobofing en allant vers le nord. Le terrain est ferrugineux. Entre Satéré et Kadou on traverse deux petites ruines entourées d’amas de scories. Les forgerons qui les habitaient se sont portés plus au nord, me dit-on, à Moukkéna, près Bondoukoï. Ce Kadou, qui est un tout petit village bien situé auprès d’un joli ruisseau à eau courante, devrait rapidement se développer ; malheureusement personne ne vient s’y fixer, ses habitants vivent dans des transes continuelles causées par le voisinage de Sâra, fort village niéniégué situé dans le nord-est, qui est toujours en hostilité avec eux.

Il y a là toute une région dont la cruauté des habitants est de notoriété publique ; personne n’y pénètre quoique la route directe pour se rendre de Koroma ou Satéré à Ouahabou et dans le Dafina passe par Sâra, Bouki et Pa. Pour éviter cette région, le chemin actuel décrit un grand arc de cercle vers l’ouest et passe à Bossola, Bondoukoï, Ouakara et Yaho (voir la carte), ce qui allonge le trajet.

Un marchand mossi.


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Pourquoi appelle-t-on les Bobo dont je viens de traverser le pays : Bobofing, qui veut dire Bobo noir ? Ce n’est certes pas à cause de la nuance de leur peau, car on peut observer chez eux plus de dix teintes différentes, depuis le rouge brun sale jusqu’aux couleurs terreuses les plus variées, mais aucun de ces tons n’approche du noir des Wolof. On a dû leur donner ce nom de Bobofing tout simplement pour les différencier des Bobo-Dioula, des Bobo-Niéniégué et des Bobo-Oulé, absolument comme on différencie dans tous les pays mandé les divers cours d’eau par trois désignations invariables : Ba-fing, Ba-oulé, Ba-dié, « rivière noire, rouge ou blanche ».

De même qu’on remarque chez eux toutes les nuances, on voit aussi tous les profils, depuis le nez épaté jusqu’au nez fin caractéristique du Peul.

J’ai cependant constaté que le nez épaté, de même que les grosses lèvres lippues, ne se rencontrent que chez peu d’individus. Ils se marquent sur les joues de trois très petites entailles parallèles se terminant de chaque côté à 3 centimètres environ du coin de la bouche. Tous sont d’une belle taille (1 m. 72 en moyenne).

La plupart de ces gens sont absolument nus ; peu d’individus des deux sexes portent le bila. Cette bande d’étoffe n’est employée que par les vieillards ; chez les femmes âgées, elle est remplacée par un bouquet de feuilles.

A Dioulasou et Kotédougou, les quelques jeunes gens à qui j’ai vu un bila l’agrémentaient d’une queue en cotonnade noircie se terminant par une houppette. Vu à une certaine distance, cela imite parfaitement une queue de bête.

En dehors de ce bila à queue porté seulement par quelques élégants, l’accoutrement des Bobofing consiste en un collier à double ou triple rangée de cauries, une paire de jarretières en peau et une feuille de palmier bien enroulée autour de chaque pied un peu au-dessus de la cheville ; comme autres bijoux, une ou deux boucles d’oreilles en fer et une flèche en corne traversant le nez. Ces deux ornements sont assez souvent remplacés, les boucles d’oreilles par deux longues épines de porc-épic, et la flèche du nez par un simple roseau de 10 à 15 centimètres de longueur.

Ils portent peu les cheveux en tresse, presque tous ont la tête rasée ou les cheveux courts et les dents taillées en pointe.

Sur l’épaule droite et pendu par devant, ils ont un petit fouet en cuir auquel sont appendus des gris-gris en peau de singe, échines de poissons, sonnettes en fer, osselets, etc., qui retombent dans le dos. Sur l’épaule gauche est toujours placée une sorte de massue en bois servant plutôt de tabouret que d’arme. Ce tabouret est de divers modèles et toujours confectionné en un seul morceau de bois.

Comme armes, ils possèdent l’arc, les flèches et une hache. Ils ont comme religion un obscur fétichisme et consultent surtout les kéniélala. La circoncision n’existe pas chez eux.

A Niamouso et Moussobadougou, quelques individus avaient le buste enduit d’ocre rouge mêlée à du beurre de cé.

Tous les hommes fument la pipe du modèle que j’ai déjà décrit chez les Dokhosié.

La femme est laide dans toute l’acception du mot ; elle se distingue des autres peuples voisins par une longueur démesurée du buste et par la lèvre inférieure, qui est percée d’un large trou dans lequel est passé un morceau d’albâtre de 3 centimètres de longueur et de la grosseur d’une bougie ; celles qui n’ont pas le bonheur de posséder cet ornement portent dans la lèvre un petit rouleau de feuilles.

Hommes et femmes Bobofing.

Les feuilles seraient mieux placées ailleurs que là, mais la pudeur est un vain mot chez ce peuple. Les femmes ne se contentent pas d’être toutes nues : sans se gêner et devant tout le monde, elles font en pleine rue ce que la pudeur la plus élémentaire défend ; cela leur paraît si naturel qu’elles conversent avec les passants sans même se détourner.

Comme la femme ne possède pas le moindre chiffon, elle porte son enfant comme les femmes des Mboin(g), dans le dos et retenu dans une natte ou une peau nouée autour de la ceinture et par-dessus les seins à l’aide de quatre fortes lanières en cuir.

Ces Bobo possèdent quelques têtes de bétail et cultivent le mil, le sorgho et les ignames. Le sanio (petit mil) et les ignames servent à leur alimentation, tandis que le sorgho n’est employé que pour faire le dolo.

Comme usages ou cérémonies, je n’ai vu que les dou, dont j’ai longuement parlé et un enterrement. Le cadavre, enroulé dans une natte en feuilles de palmier, était porté sur la tête par un individu et enterré à l’intérieur du village. Presque tout le village suivait en pleurant et poussant des cris. Ces pleurs sont probablement une marque de sympathie pour la douleur de la famille, car il est impossible que la mort d’un seul individu afflige tant de monde, surtout chez un peuple aussi apathique et indifférent que celui-ci. Du reste, une demi-heure après la cérémonie, le défunt est oublié, tout est rentré dans l’ordre.

Les habitations des Bobofing sont très diverses ; à Bobo-Dioulasou, par exemple, elles sont à peu près toutes construites d’après un même type, qui comprend un grand rez-de-chaussée sur une partie duquel seulement est élevé un premier étage ; les habitations sont accolées ensemble et à peu près alignées ; elles forment des rues perpendiculaires au ruisseau, et l’on peut circuler dans toute la rangée, soit par les argamaces du rez-de-chaussée, soit par celles du premier étage.

A Koroma, les cases sont à peu près semblables à celles-là, mais surmontées d’un petit réduit de 2 m. 50 de long sur 1 m. 50 de large, dont la porte s’ouvre face à l’ouest. Quelques-unes n’ont pas de porte ; elles renferment alors des gris-gris destinés à préserver les habitants de tous les maux. A Kotédougou et dans d’autres villages que j’ai traversés, l’habitation est plutôt un antre qu’une demeure. La case du rez-de-chaussée bien souvent n’a pas de porte. On monte sur le toit par un morceau de bois portant une ou deux entailles, car le rez-de-chaussée n’est pas haut et élevé en contre-bas du terrain. Une fois sur le toit, on descend par un trou de 50 centimètres de diamètre. Dans ces sortes de cavernes il règne une demi-obscurité, le jour ne pénétrant bien souvent que par en haut. C’est là que se trouvent les provisions, la cuisine, et qu’habitent les femmes — les hommes se réservant le premier. La vermine pullule ; il y a là dedans des rats, des punaises, des asticots et jusqu’à des scorpions.

La décoration des cases du premier n’est pas luxueuse ; on y trouve les arcs, les flèches, les haches, les fétiches, grossières sculptures en bois représentant des êtres informes imitant des personnages des deux sexes, auxquels ne manquent jamais les détails anatomiques. Aux murs sont appendus les maxillaires des animaux tués à la chasse, les têtes des poissons pêchés par les habitants, les plumes des perdrix ou des pintades surprises par les chiens. Dans les coins sont rangés de vieux chaudrons, sur lesquels ont été sacrifiés des poulets, etc.

Ces constructions mi-souterraines constituent l’habitation de transition entre le trou et la case. Je ne suis pas éloigné de croire qu’il y a seulement quelques siècles, ces gens-là étaient encore troglodytes ; ils n’ont cependant jamais dû habiter les grottes, car le Soudan n’est pas riche en montagnes et encore moins en grottes. Peut-être les montagnes du Hombori en renferment-elles quelques-unes. Barth prétend qu’à son passage on lui a signalé des troglodytes habitant ce massif. En tous cas, il est impossible que tous les noirs y aient habité, car les Mandé, eux aussi, étaient troglodytes, vu que, dans leur langue, ils n’ont encore actuellement qu’un seul mot pour exprimer ouvrir, soulever, grimper ou s’élever, le verbe élé, et qu’ils appellent une porte, un trou, un orifice, da, ce qui veut aussi dire bouche ; le mot sou : « case », signifie également creuser, trou, excavation.

Tous ces peuples devaient, avant de se construire des cases, se creuser des trous comme ceux que j’ai vus aux environs de Niélé et à Bobo-Dioulasou. Ces trous ne sont plus habités, les femmes seulement y passent la journée à faire de la vannerie. Elles s’y livrent peut-être aussi à d’autres travaux ou usages que j’ignore et sur lesquels je n’ai pu obtenir de renseignements.

J’ai lâché de savoir s’il y avait en quelque lieu des vestiges d’une occupation ancienne. Nulle part je n’ai rien découvert. Ce sont ces habitations souterraines ou demi-souterraines qui me paraissent être les seuls endroits où l’on aurait quelque chance de faire des fouilles heureuses.

Nous pensons que les noirs n’habitent cette région que depuis un nombre de siècles relativement court. Il y a une vingtaine de siècles, cette partie de l’Afrique devait être à peine habitée et les habitants excessivement disséminés.

On a beau chercher des vestiges d’une occupation ancienne, rien ne vient à votre secours ; à part les ruines assez récentes, on ne rencontre aucun indice qui puisse jeter la lumière sur ces pays. S’il n’y avait pas de terrains cultivés, à côté des villages, le pays aurait l’aspect vierge et imposant de la nature primitive.

Dans un de mes voyages au Soudan français on m’a cependant signalé des grottes naturelles dans les environs de Dogofili (bassin du Baoulé, Soudan français), dans le Kaarta-Biné, la Dialafara et le Dianghirté), il y en a près de Mambiri, Séfé, Kourouningkhoto, où on les appelle fanfan.

D’aucunes renferment des dessins à l’ocre rouge et à la cendre, dessins grossiers ne rappelant rien aux noirs, mais offrant peut-être de l’intérêt au visiteur. L’une d’elles, près de Séfé (Dialafara), renferme des trompes en ivoire, auxquelles les chasseurs se gardent de toucher, par superstition. Aux environs du même village, Diawé m’a signalé une gigantesque urne en terre cuite de la grosseur d’une grande case, dans laquelle est pratiquée une ouverture permettant le passage d’un homme. Pendant les pluies, les chasseurs s’y abritent.

Dimanche 13. — De Kadou à Bossola, il y a deux chemins : l’ancien qui est direct et que j’ai suivi, et un nouveau sentier plus long, à l’ouest du premier, que l’on prend vers Dougoudiourama ; il n’est suivi que lorsque les pillards de Sâra sont signalés aux environs.

Bossola est situé dans une grande plaine ; à l’ouest et au nord-ouest, l’horizon est limité par une ligne de collines basses au pied desquelles on aperçoit un épais rideau d’arbres qui masque le cours d’une rivière.

En arrivant, les deux guides me conduisent à Mamourou, chef du village, frère aîné de Sélélou. Après m’avoir fait escalader une case, on me fait promener sur les toits par-dessus tout le village avant d’arriver chez Mamourou. Ce dernier, pendant ce temps-là, rassemblait tous ses amis pour me recevoir. Mamourou est un beau vieillard, taillé à coups de hache ; il a le fer à cheval et la moustache tout blancs, ce qui lui donne l’air d’un vieux sergent retraité. Assis sur une peau de bœuf, il est occupé à fumer une énorme pipe en cuivre fondu, de fabrication indigène. Cette pipe est armée d’un long tuyau ; un gamin est chargé de veiller à l’entretien du feu ; de temps à autre, à l’aide d’une longue pince en fer, il renouvelle la braise éteinte, car le tabac n’est pas menu, et l’on fume arêtes et tiges.

Après m’avoir fait souhaiter la bienvenue par un de ses hommes qui parle le mandé, Mamourou fait venir quatre grandes calebasses de dolo, dont il m’en offre une. Pour son compte, il en boit environ un litre d’un seul trait. Il me promet pour demain un guide devant me conduire à Bondoukoï et me conseille de ne partir que dans l’après-midi, puisque de toute façon l’étape est trop longue pour être faite d’un seul trait.

Bossola est un village de 500 habitants, Bobo-Dioula et Niéniégué ; on y trouve beaucoup de gens parlant le mandé. Pendant la journée je reçois la visite de quelques-uns d’entre eux, qui ne parlent d’une expédition qu’ils projettent contre Sâra de concert avec Sélébou et d’autres villages voisins. L’entretien se termine, comme bien on pense, par une demande générale de gris-gris devant préserver les guerriers pendant cette future expédition, et il ne faut rien moins qu’un discours d’une demi-heure de Diawé pour leur faire comprendre qu’ils n’obtiendront de moi rien de ce genre.

— Comme je ne pars que demain dans l’après-midi, je fais seller mon cheval pour aller reconnaître le cours d’eau. Afin de n’éveiller aucun soupçon je distribue à deux de mes hommes des hameçons et de la cordelette, de sorte que mon excursion a aux yeux de la population la pêche pour but.

On traverse pour s’y rendre une plaine de 4 kil. 500 de largeur, inondée pendant les hautes eaux et dans laquelle broutent des bandes d’antilopes de l’espèce appelée en mandé son. Je m’amuse pendant quelques instants à donner la chasse à un beau mâle, le terrain étant très propre à la course. Mais j’abandonne rapidement ce sport, songeant à la pauvre bête que je monte et qui n’en peut plus. Nous rejoignons la rivière au gué de Sioma, par lequel on passe pour se rendre dans le Tagouara. Mes hommes, arrivés avant moi, ont déjà, en se servant de boyaux de perdrix comme appât, pris deux beaux poissons à tête plate, sorte de mâchoirons dont la chair ne sent pas la vase et ressemble à celle de l’anguille.