Arrivée de Kali Sidibé à Ouolosébougou.
Quand il apprend que je voyage seul, sans médecin, il ne dissimule pas son étonnement ; et son entourage et lui se mettent à pousser une série d’exclamations se traduisant par : Allah akbar ! « Dieu est grand », ou bien encore Kavakou, qui équivaut à notre « Est-ce possible ! », mais dont la traduction exacte veut dire : « Le maïs est mûr ? ».
Après les salutations d’usage, je lui donne quelques explications sur le but de mon voyage et l’informe que je suis porteur d’une lettre de recommandation pour l’almamy ; je le prie de vouloir bien la lui faire parvenir le plus tôt possible, et lui parle également de mon intention de pousser jusqu’à Ténetou pour y attendre la réponse de l’almamy.
Kali et ses gens se retirent pendant environ une demi-heure pour délibérer et reviennent.
Je lui remets mon pli pour l’almamy ; il l’ouvre, le fait lire par le chérif, qui met une demi-heure pour le déchiffrer, une heure pour le recopier et y ajouter quelques observations. La lettre est ensuite remise sous enveloppe et donnée devant moi à un courrier. Kali me conjure de ne pas partir : il y va de sa tête ; l’almamy étant très sévère, il craindrait de lui déplaire en me laissant pousser jusqu’à Ténetou, et me promet que je ne manquerai de rien pendant mon séjour ici.
La réponse devait me parvenir dans vingt jours au grand maximum, les courriers mettant sept jours pour faire ce trajet à l’aller.
Je suis contrarié d’être déjà arrêté, mais, comme je le prévoyais un peu, j’en prends vite mon parti.
Ténetou me tentait beaucoup : j’avais une lettre de recommandation pour un grand marabout qui y habite et qui avait beaucoup voyagé. Son fils, el-hadj Mahmady, qui était précisément de passage ici, vint me voir.
Ce jeune homme a accompagné son père à la Mecque ; il est très bien élevé, et me dit que « les regrets sont pour son père, qui a eu d’excellentes relations avec les chrétiens ; que c’est avec plaisir qu’il m’aurait donné des renseignements sur le pays à traverser et que ce sera un véritable chagrin pour el-hadj de ne pouvoir s’entretenir avec un chrétien et un homme instruit ».
Je le quitte en le priant de saluer son père de ma part et lui promets de passer à Ténetou si l’almamy m’autorise à traverser ses États.
Ouolosébougou se compose de trois villages : Ouolosébougou proprement dit, où se tiennent un marché quotidien et un marché hebdomadaire le vendredi ; Ténetoubougoula, qui a un petit marché quotidien où l’on vend les chevaux ; et enfin Dabibougou, qui n’est plus qu’une ruine habitée par trois ou quatre familles.
Ces villages ont un aspect misérable : sur cinq cases, il y en a une d’occupée ; les rues sont sales, pleines d’immondices ; dans les cases détruites on a déposé des ordures, ou planté du maïs.
Le jeudi soir, veille du grand marché, un crieur prévient qu’il est interdit d’aller faire ses besoins sur la place du marché (sic).
C’est en vain que j’essaye d’assainir mon campement et de tenir propre ma case en faisant mastiquer le sol avec de la terre glaise mélangée de bouse de vache, comme font les indigènes ; il sort des asticots blancs de partout.
C’est un peu ce qui arrive dans tous les villages dont les cases sont construites en terre. Quand il n’y a pas d’argile à leur portée, les indigènes prennent de la terre du village, qui renferme déjà des matières en décomposition, puis avec de l’eau croupie ils en font un mortier et des briques ; le tout répand une odeur infecte.
C’est surtout dans les habitations, dont les miasmes sont empestés, que l’Européen attrape la fièvre ; il vaut bien mieux, si c’est possible, camper en plein air que d’habiter de semblables lieux.
La case en paille vous abrite moins, c’est vrai, mais elle est généralement plus saine, par la raison bien simple qu’elle pourrit rapidement et que tous les ans ou à peu près on est forcé de la remettre en état en prenant des matériaux neufs.
Ici il n’y a pas le choix, c’est une ruine, et je suis encore bien heureux d’avoir trouvé de quoi m’abriter, car il pleut déjà beaucoup et l’hivernage s’avance rapidement.
La population de ces deux villages, qui était composée de Bambara Samanké, comme tout le Djitoumo, s’est entièrement transformée à son désavantage par son contact avec les captifs. Les quelques hommes qui sont ici semblent encore avoir un peu de vigueur, mais les enfants et les femmes surtout sont des êtres repoussants. J’ai vu des enfants n’être plus que des pièces d’anatomie ; du reste, quand on voit leurs mères, on se demande si des êtres semblables sont capables de mettre au monde un enfant sain et vigoureux.
Marché de Ouolosébougou.
Chaque fois que je reviens du village, je suis écœuré : on y voit des enfants chercher leur nourriture dans les fumiers, des grandes personnes couvertes de vilaines plaies, des femmes goitreuses et rien que des visages souffreteux et marqués de la petite vérole.
Dans quelques villages on vaccine en prenant le venin dans les pustules du malade et l’on fait la piqûre au bras comme en Europe. Mais les noirs ne connaissent pas le vaccin de la vache.
Un de mes domestiques m’a raconté avoir vu un jour une femme noyer son petit enfant. Je refusais de croire à cette monstruosité et m’en allai voir Founé Mamourou pour lui demander si le crime dont on accusait cette malheureuse avait été réellement commis par elle. Il m’emmena voir la femme, qui était enfermée dans une case du village ; elle m’avoua avoir volontairement jeté son enfant à l’eau pour éviter de le voir mourir de faim : « Je n’ai rien à manger, me dit-elle, le lait me fait défaut, et je ne puis voir mon enfant souffrir : cela me fait trop de peine. Si l’on ne me tue pas, je me jetterai aussi à l’eau. »
Quelle différence avec nos villages wolof, où le tam-tam résonne une partie de la nuit et où, à trois heures du matin, tous les pilons à couscous troublent votre sommeil !
Ici rien de tout cela : la misère a abruti ces pauvres gens ; ils ne ressentent plus ni joie ni douleurs ; c’est à peine si on les voit se préparer quelque nourriture.
Les marchés journaliers de Ténetoubougoula se tiennent sur deux petites places et se prolongent chacun dans une ruelle étroite, plus sale peut-être que le reste du village. On trouve à y acheter tous les jours :
Du tabac à fumer et à priser ;
Des feuilles servant à emballer les kolas ;
Deux ou trois calebasses de mil ou de fonio ;
Des petits tas de sel ;
Du piment, du netté, des cé ;
Des rondelles de patates sèches ;
Sur une peau, de petits tas de viande à moitié pourrie ;
Des clous de girofle ;
Des maumi ou niomi (galettes de farine de mil ou de maïs frites dans du beurre de cé) ;
Des koyo ou pagnes en bandes.
Le tout est rangé par petits lots, se vendant de 10 à 80 cauries ; pour 20 francs on achèterait tout le marché.
C’est dans les cases que se fait le commerce de captifs, de sel et de kolas. Il n’y a dans les deux villages qu’une dizaine de pièces de guinée et de cotonnade en tout. Les marchands de sel vont dans les cases s’entendre avec les marchands de kolas, et au bout de plusieurs visites le marché se conclut. Quelquefois, mais très rarement, le marchand de captifs (diontigui) fait le tour du marché avec deux ou trois malheureux, non vêtus, mais bien enduits de beurre de cé. Après quelques ini-sini (bonjour) on s’abouche, on va débattre le prix et faire choix de la marchandise dans la case.
Pour la vente et l’achat de chevaux, c’est moins compliqué : il n’y a qu’un acheteur, c’est l’almamy. A-t-il besoin d’un ou de plusieurs chevaux, il envoie un sofa conduire sept, huit, neuf ou même dix captifs par cheval à Sory, dougoukounasigui, résident de Ténetoubougoula, et lui donne l’ordre d’acheter ; ce dernier débat les prix et achète pour le compte de l’almamy. Le marché terminé, le sofa conduit le cheval à son maître.
Actuellement, un cheval commun vaut huit ou neuf captifs.
8 juillet. — C’est aujourd’hui vendredi, jour du grand marché à Ouolosébougou. Founé Mamourou, qui vient me voir, me dit que ma présence ici va attirer beaucoup de monde des environs. Vers huit heures du matin, les vendeurs commencent à arriver ; à onze heures le marché bat son plein.
Comme je veux éviter une fausse interprétation, je ne me servirai pas des expressions « marché important, centre commercial, grand marché », etc., termes qui prêtent tous à l’équivoque, et je me borne à donner ci-dessous l’énumération fidèle de tout ce qu’il y avait sur le marché :
PRIX DE VENTE EN CAURIES ET EN FRANCS.
| Cauries[8] | Francs. | |||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 50 | kilogrammes de | mil | le moule (2 lit. 500) | 1 | ba | 2,50 | ||
| 20 | — | fonio | — | » | 2,50 | |||
| 10 | — | riz | — | » | 2,50 | |||
| 2 | à 300 kilogrammes de sel | la barre de 25 kilog. | 31 | ba | 77,50 | |||
| 50 | kilogrammes de beurre de cé | le kilogramme | 2 | kémé | 0,50 | |||
| 7 | ou 8 chèvres | la chèvre | 12 | ba | 30 » | |||
| 7 | ou 8 moutons | le mouton | 15 | ba | 37,50 | |||
| 5 | ou 6 poulets | le poulet 1 ba et 4 kémé | 3,30 | |||||
| 2 | bœufs | le bœuf | 68 | ba | 170 » | |||
| 2 | ânes | l’un | 48 | ba | 120 » | |||
| 6 | fusils à pierre à un coup | l’un | 15 | ba | 37,50 | |||
| Des koyo ou bandes de pagne blanc du pays, larges de 10 centimètres (2 sougoudé), mesure de l’extrémité du pouce à l’extrémité du petit doigt, la main étendue le plus possible, plus une largeur de 3 doigts (environ au total 66 centimètres), se vend | 1 | kémé | 0,25 | |||||
| 9 | pierres à fusil | l’une | 1 | kémé | 0,25 | |||
| 25 | aiguilles | — | 40 | cauries | 0,10 | |||
| 2 | pièces de guinée bleue | la coudée | 3 | kémé | 0,75 | |||
| — | la pièce de 15 mètres | 9 | ba | 22,50 | ||||
| 1 | pièce de calicot blanc anglais de mauvaise qualité, la pièce de 15 mètres | 11 | ba | 27,50 | ||||
| 2 | dialabougou (turban en étoffe du pays) | l’un | 5 | ba | 12,50 | |||
| 2 | houes, | ⎫ ⎬ ⎭ |
fabrication indigène | ⎧ ⎨ ⎩ |
l’une | 6 | kémé | 1,50 |
| 5 | pots en terre, | l’un | 6 | — | 1,50 | |||
| 4 | couteaux, | l’un | 3 | — | 0,75 | |||
| 3 | tabourets en bois, | ⎫ ⎬ ⎭ |
fabrication indigène | ⎧ ⎨ ⎩ |
l’un | 4 | kémé | 1 » |
| 6 | petites corbeilles, | l’une | 6 | — | 1,25 | |||
| 3 | chapeaux en paille, | l’un | 6 | — | 1,50 | |||
| 1 | main de papier blanc | la feuille | 1 | — | 0,25 | |||
| Ourou, noix de kola[9] ; prix variables selon la grosseur et la qualité. | ||||||||
| Des bandes de palme pour vannerie ; | ||||||||
| Quelques perles très ordinaires ; | ||||||||
| Des portions de peau de bœuf grillée ; | ||||||||
| Des portions de sang caillé ; | ||||||||
| Et enfin toute la série des piments, condiments, ognons. | ||||||||
Les petits articles sont, en général, toujours vendus ; il en est de même du sel, du beurre de cé, des kolas, dont une bonne partie est enlevée à la fin de la journée. Mais il n’en est pas de même du bétail (bœufs, chèvres, moutons), des ânes, des fusils et des étoffes ; j’ai rarement vu vendre plus de deux ou trois têtes de bétail, un fusil et quelques coudées de guinée.
Le petit bétail vient du Ségou par la route de Fougani-Dioummansonnah et Bougoula. Les bœufs et ânes sont des animaux porteurs mis en vente par des marchands qui ont été malheureux dans leurs opérations.
Les chevaux et le sel viennent des marchés du nord du Bélédougou, Banamba, Touba, Sokolo, Gombou, et passent en transit à Bammako.
Les fusils sont de fabrication belge, ils proviennent de Sierra Leone, ainsi que le calicot blanc.
La guinée bleue seule vient de Médine. Nous ne sommes donc presque pour rien dans le modeste chiffre d’affaires qui se traite à Ouolosébougou.
Je résolus de mettre à profit mon séjour à Ouolosébougou en amassant le plus grand nombre possible d’itinéraires et de renseignements ; aussi, dès le lendemain, j’allai me promener à cheval dans les villages des environs, afin d’en relever l’emplacement ; je dus malheureusement cesser ces promenades quotidiennes sur les observations de Founé Mamourou, qui essaya de me persuader que je causais une grande terreur dans la région, que les gens du pays croyaient que j’étais venu pour leur faire la guerre, et que déjà beaucoup de femmes étaient parties à la colonne pour se mettre en sûreté. Tout cela était absolument faux ; ce qu’il y avait de vrai, c’est qu’on voulait m’empêcher de prendre des renseignements.
Je puis dire que jamais personne ne m’a vu prendre une boussole, et je ne me servais de mon calepin que quand j’étais à l’abri des regards des indigènes. Quant à la crainte de me voir surprendre le pays, c’était dérisoire : je n’avais pas un soldat, et depuis mon arrivée j’avais même considérablement réduit mon personnel.
En quittant Médine, j’avais 18 âniers, 2 domestiques, 1 chef de convoi et 6 porteurs : au total, 27 hommes. Depuis plus d’un mois que ces gens-là servent auprès de moi, chaque ânier commence à savoir conduire deux ânes ; de plus, la vie étant assez chère ici, j’ai dû vendre pas mal d’articles, et j’ai eu soin de me débarrasser de ce qu’il y avait de très lourd et de trop gênant, de sorte que j’ai pu renvoyer une partie de mes hommes et procéder à un écrémage, ne conservant que les bons. Mon personnel aujourd’hui ne se compose que de dix âniers non armés, d’un cuisinier, d’un palefrenier qui me sert en même temps de domestique, et de mon fidèle Diawé qui, comme homme de confiance, est investi d’une autorité sur les autres. Ces trois derniers indigènes seuls sont armés de deux fusils Beaumont et de mon fusil de chasse. Aucun de ces trois hommes ne porte un effet militaire, tous s’habillant à leur guise ; la terreur que nous jetons parmi ces gens-là n’est donc pas justifiée.
La population des trois villages se décompose ainsi :
| Ouolosébougou | 150 | habitants. | |||
| Ténetoubougoula | 150 | — | |||
| Dabibougou | 40 | — | |||
| Total | 340 | habitants. | |||
| Population flottante | ⎰ ⎱ |
marchands | 80 | habitants. | |
| captifs | 120 | — | |||
| Total général | 540 | habitants. |
Ce n’est pas parmi ces gens-là, qui vivent dans la terreur, que je pouvais trouver des auxiliaires. Dans ce pays, pour un oui ou un non on vous coupe le cou, sans autre forme de procès. Les pauvres Bambara, dont la condition est très malheureuse, sont les parias de la société ; ils font toutes les corvées, et sont commandés par le premier venu d’une autre nationalité. Ces braves gens nous considèrent un peu comme leur futur libérateur ; d’instinct ils aiment le blanc, et je ne cache pas qu’ils m’inspirent beaucoup de sympathie. Quoique je ne me sois jamais ouvert auprès d’eux, pendant tout mon séjour ils n’ont cherché qu’à m’être agréables. La nuit, l’un d’eux venait furtivement dans ma case y apporter deux ou trois œufs, une poignée de kolas, ou quelques épis de maïs. Comment se procuraient-ils ces choses si simples ? je l’ignore, car ici ils ne possèdent rien, pas même une poule. Quand, dans la journée, je rencontrais de ces malheureux dans le village, ils n’osaient me dire autre chose que le vulgaire ini-tié (bonjour), de peur de se compromettre, et ils continuaient de vaquer à leurs occupations, comme si j’étais pour eux un inconnu.
C’est donc près des marchands originaires de notre Soudan ou du Ségou que j’obtins des renseignements ; et cela au prix de puissants efforts de mémoire, car le crayon doit être exclu de l’entretien.
Quand je recevais la visite de quelques-uns d’entre eux, je ramenais insensiblement la conversation sur la route qu’ils venaient de suivre, les marigots difficiles qu’ils avaient traversés ; et, pour obtenir les distances, je me servais de comparaisons entre des étapes connues d’eux et de moi ; ensuite c’était la future route qu’ils se proposaient de suivre, etc.
Cette tâche m’était rendue encore plus difficile par la grande quantité de villages qui portent le même nom, ou des noms à peu près semblables, tels que les Bougoula, Bougouni, Dialacoro, Banancoro, Sounsouncoro, Sanancoro, Farako, Faraba, etc. Bougoula, Bougouni signifient « grand village » ; les autres étymologies se rapportent à des arbres et signifient « à côté du diala (caïlcédra), à côté du banan (bombax), à côté du sounsoun et du sanan[10] » ; quelquefois cela veut dire aussi « vieux Banan », car coro signifie en bambara : vieux et à côté. Les noms de villages dans la composition desquels entre le mot fara impliquent la proximité d’un marigot.
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Dans nos possessions du Sénégal et du Soudan français, on a pris l’habitude de désigner les marchands sous le nom générique de dioula ; c’est une appellation impropre et qui ne peut qu’amener la confusion dans une relation de voyage.
Le mot dioula sert à désigner une partie très importante de la famille Mandé et n’implique en aucune façon l’obligation de s’occuper de commerce : nous ne l’emploierons donc que lorsqu’il s’agira de désigner des gens de cette race.
Les marchands du Soudan peuvent se diviser en plusieurs catégories :
1o Le marchand momentané, nègre de n’importe quelle race, qui borne son commerce du sel, de la guinée ou du kola à deux ou trois voyages, juste le temps nécessaire pour se procurer une épouse ou un personnel suffisant pour l’exploitation de ses terres et lui permettre de vivre tranquillement dans son village sans rien faire. Il n’est pas marchand de profession.
2o Les kokoroko ; ce sont généralement des noumou (forgerons) du Ouassoulou ou du Ouorocoro. Ils commencent par fabriquer de la poterie, des objets en bois ou en fer, de la vannerie, qu’ils vendent contre des cauries. D’autres fois ils exercent le métier de kéniélala (voir p. 41). Lorsqu’ils ont un lot de quelques milliers de cauries, ils s’en vont sur les marchés à kolas, achètent une petite charge de ce fruit, et vont à 300 ou 400 kilomètres plus au nord, généralement à Ouolosébougou, Ténetou, Kangaré ou Kona, l’échanger avec un modeste bénéfice contre du sel. Le sel à son tour est porté sur la tête jusqu’aux marchés à kolas les plus éloignés, tels que Sakhala, Kani ou Touté ; là ils ont le kola à un peu meilleur marché, puis ils reviennent et font ce métier d’échange du sel et du kola jusqu’à ce qu’ils aient gagné un certain nombre de captifs leur permettant de se livrer à un commerce plus lucratif et d’opérer sur une plus vaste échelle.
Peu à peu ils se procurent des animaux porteurs et quelquefois même des chevaux. Leur profession est d’être marchands, mais ils ont ceci de particulier, c’est qu’ils ne s’éloignent guère de leur pays et sont moins entreprenants que les Mandé de la région Kong, qui portent, eux, le nom de Dioula, qu’ils soient marchands ou non. Rarement les kokoroko arrivent à se créer une situation ; ce terme indique presque toujours l’idée d’un marchand misérable, qui n’arrive pas à grand’chose.
3o Vient ensuite le marchand dans toute l’acception du mot, celui qui ne fait que voyager et ne craint pas d’être absent des sept ou huit mois de l’année. Il est, ou dioula quand il est Mandé, ou marraba quand il est Haoussa ou Dagomba.
C’est cette catégorie de gens qui fait les grands et longs voyages, qui s’abouche avec les rois et chefs, leur achète les captifs faits pendant la guerre, leur procure armes, munitions, et leur fait quelquefois de superbes cadeaux en étoffes fines, en objets qu’ils vont se procurer à la côte, ou directement à nos comptoirs de Médine.
Ils ont des femmes un peu partout : c’est la cause principale qui les force à travailler presque toute leur vie pour leur fournir des captifs et pourvoir à leurs besoins.
D’aucuns vont se fixer dans les grands centres comme Djenné, Ségou, Banamba, Bla, Kong, et y deviennent d’importants personnages, se contentant de faire travailler leurs enfants et leurs captifs. Enfin il y en a qui se fixent dans le Ouorodougou et y accaparent le commerce du kola ; ils deviennent rapidement les courtiers indispensables entre le producteur et l’acheteur.
Il ne faudrait pas en conclure qu’ils sont tous dans l’aisance et qu’ils réussissent toujours. Non ; il y en a beaucoup qui portent sur la tête, comme les kokoroko, mais ils ne se spécialisent pas au sel et au kola comme ces derniers.
Apprennent-ils qu’il y a avantage à acheter une denrée, un tissu ou un tout autre produit dans telle région et de le vendre dans telle autre, même très éloignée, ils ne manquent jamais de saisir l’occasion de réaliser quelques bénéfices[11].
4o Nous avons enfin à signaler aussi le marchand maure. Celui-ci, dans la région qui nous occupe, voyage peu ou pas du tout ; il y en a quelques-uns de fixés dans le Ségou, à Nyamina et à Bammako, mais ils ne voyagent pas et se bornent à faire faire le commerce par leurs esclaves, se contentant de vivre entourés d’un certain luxe dans la résidence qu’ils ont choisie. Ceux du nord du Bélédougou et du Kaarta font un métier plus pénible : beaucoup d’entre eux vont acheter du sel à Tichit et poussent jusqu’au Maroc pour y vendre des captifs.
Pendant mon séjour à Ouolosébougou, j’ai reçu la visite de deux Songhay, marchands de Djenné ; ils avaient chacun une vingtaine de captifs et se rendaient pour la première fois à Médine pour vendre leurs esclaves dans le Kaarta et se procurer du sucre, des tissus fins, des coffrets en bois, du corail, etc. ; sachant qu’ils sont très friands de thé, je ne manquais pas de les inviter à venir en prendre tous les soirs pendant leur séjour ici.
Avant de partir de Paris, j’avais pris dans les vocabulaires de Barth, Caillié, Lyons et Clapperton tous les mots songhay qui s’y trouvent, et en avais fait un vocabulaire assez complet, par lettre alphabétique. Presque tous ces mots sont bons, et je faisais la joie de mes nouveaux amis en leur en citant quelques-uns. Ces deux hommes ont voyagé dans toute la boucle du Niger ; ils parlent aussi l’arabe et le bambara et je ne regrette pas d’avoir été bienveillant pour eux, car ils m’ont appris beaucoup de choses et initié à la géographie des pays que je me proposais de visiter.
Interrogés sur la manière dont serait reçu un Français à Djenné, les deux Songhay m’ont répondu que c’était le grand désir des marchands de voir arriver des blancs, mais qu’ils croyaient Tidiani peu disposé en notre faveur parce qu’il a peur. Ils pensaient cependant qu’au moyen de gros cadeaux on pourrait gagner la confiance du captif de Tidiani, chef de Djenné ; ce ne serait que par ce moyen qu’on pourrait obtenir quelque chose.
Dimanche, 17 juillet. — Un convoi de ravitaillement de 62 porteurs venant de Bougoula et des environs, se rendant à la colonne, se repose sous le grand bombax devant ma case. Ce convoi est composé de femmes et d’enfants et transporte :
| 52 | foufou de mil | environ | 800 | kilogrammes. |
| 9 | foufou de riz | — | 100 | — |
| 2 | de netté | — | 25 | — |
| 3 | doundoun de poudre | — | 800 | — |
Le foufou est une sorte de filet rond tressé grossièrement en fibres d’écorces d’arbres ; il est garni intérieurement de larges feuilles et sert à conserver et à transporter les denrées. Les foufous sont de grosseur variable et pèsent en moyenne de 10 à 15 kilos ; ils sont destinés à être portés sur la tête par les femmes et les enfants. Ces foufous sont commodes à manier et peuvent être passés à la nage, posés dans une calebasse vide, poussée devant soi par le nageur : c’est la raison qui a fait limiter leur poids.
Les doundoun, qui contiennent la poudre fabriquée par les Bambara, sont confectionnés en bois de diala et d’un seul morceau ; ils ont la forme d’un pain de sucre, l’orifice est légèrement disposée en entonnoir et bouchée avec un tampon en bois autour duquel est enroulé un vieux linge. Chaque doundoun contient 8 à 10 kilos de poudre au maximum.
Le chef du convoi, qui était armé d’un fusil, m’a dit que c’était la deuxième fois qu’il faisait un convoi, et qu’il comptait mettre 25 à 30 jours de Bougoula à Sikasso, aller et retour.
La plupart des porteurs avaient en outre un petit sac contenant 3 à 4 kilos de maïs : ce sont les provisions de bouche pour cette route de 30 jours.
Le soin d’organiser et de mettre en route ces convois incombe aux dougoukounasigui, dont les fonctions sont multiples, comme on va le voir.
Dans chaque village il y a à côté du chef un captif de l’almamy, sorte de fonctionnaire qu’on nomme dougoukounasigui ; il donne des ordres au chef du village et représente en fait l’almamy. C’est lui qui tranche les différends entre les populations et les marchands et qui s’occupe de recruter des hommes lorsqu’on demande des renforts. Il doit faire rallier les hommes qu’il soupçonne avoir déserté (mais il s’en dispense presque toujours), fait cultiver les lougans dits de l’almamy, serrer la récolte, et l’envoie à l’armée ou aux femmes et gens de l’almamy quand l’ordre lui en est donné. Dans les villages où il y a des marchés, c’est lui qui est chargé des achats pour le compte de l’almamy ; enfin sa fonction principale est surtout de renseigner l’almamy sur les faits et gestes des habitants.
Dans chaque village les meilleures rizières sont pour l’almamy. Deux ou trois fois par semaine, tous les Bambara, hommes, femmes et enfants, sont rassemblés et conduits aux lougans par un sofa désigné par le dougoukounasigui ; les récalcitrants sont ramenés à la raison à coups de trique, s’il y a lieu.
La récolte est empaquetée dans les foufou et emmagasinée dans un village de la région. Pour les environs de Ouolosébougou, c’est Dara, près Faraba, qui est le dépôt des vivres de l’almamy.
Quelquefois, quand la récolte d’un lougan cultivé par les Bambara est près de mûrir, le dougoukounasigui y place un sofa qui empêche les propriétaires du terrain d’en venir faire la cueillette ; c’est ainsi que sont traités ces malheureux vaincus, qui, désespérés, ne cultivent plus rien, et vivent comme la brute, de feuilles, de racines et de fruits.
Un sofa, en route, a-t-il besoin d’un ou plusieurs porteurs, il prend dans le premier village venu deux ou trois de ces malheureux. Arrivé à l’étape, il les fait garder à vue pour les empêcher de se sauver, et les coups de fouet et de trique remplacent la nourriture que ces pauvres êtres ne reçoivent jamais.
18 juillet. — Un Maure, nommé Abou Bakr, de la tribu des Ouled-Embarek, vient me voir et me prier de lui faire l’aumône de quelques cauries pour rallier Bammako. Il me dit revenir de la colonne où il devait conduire un cheval qui est mort en route ; il n’a plus rien, ce malheureux, pas même une peau de bouc. Après l’avoir fait manger et lui avoir donné un petit secours, je l’interroge sur ce qu’il a vu. Abou Bakr me fait le plus triste récit de la situation des troupes de l’almamy ; elles sont encore à plusieurs kilomètres de Sikasso et n’entourent pas du tout le village, comme on le dit ici.
Sur toute la route il y a des morts et des mourants ; en revenant, il a vu passer la rivière Baoulé aux troupes de Liganfali, qui arrivent du Fouta-Djallo. Pendant les trois jours qu’il a été en contact avec cette colonne, il n’a été distribué qu’un bœuf pour les chefs et les griots ; les guerriers mangeaient des feuilles et des tiges de maïs — c’est la misère la plus affreuse.
Ce récit n’est pas exagéré, il m’a été confirmé trois jours après par deux malheureux bambara de Makhana, qui ont dit à mes hommes que, partis au mois d’avril, ils n’avaient jamais reçu une graine comme nourriture. Ils faisaient pitié à voir.
19 juillet. — On défend de vendre le maïs, et les sofa confisquent deux paniers qu’on vient d’apporter sur le marché. Le même jour on interdisait aux marchands de dépasser Ouolosébougou avec du sel ; cette défense ne s’étendait pas aux kokoroko. Cette mesure était motivée par un achat de sel pour l’almamy, afin d’en faire baisser le prix.
22 juillet. — C’est aujourd’hui grand jour de marché. Kali est venu de Faraba pour me voir, dit-il ; en réalité, c’était pour faire mutiler trois hommes ayant volé des cauries. Il ne faudrait pas conclure de cela que ces chefs rendent la justice d’une façon irréprochable ; ils sont cléments pour leurs créatures et très sévères quand il s’agit de pauvres hères sans défenseurs. Quand ils croient léser les intérêts d’un des leurs, ils ne se prononcent pas.
Pendant mon séjour ici, un noumou de Ténetou, mais habitant Ouolosébougou, est venu me proposer de lui acheter un bœuf porteur ; il était accompagné du dougoukounasigui ; il en demandait onze pièces de calicot blanc. Je lui fais remarquer que ce prix me paraît élevé, et lui en propose huit. Comme ce bœuf était très beau et pour en finir, je consens à lui en donner dix pièces ; il examine mon calicot, le trouve beau et les pièces lourdes et me dit que le marché est presque conclu, qu’il va consulter son frère.
Le lendemain, je le vois sur le marché et lui demande ce qu’il a décidé. Il me répond que son frère n’a pas consenti. « Eh bien, lui dis-je, tu auras les onze pièces demandées, elles sont toutes prêtes dans ma case. » A ces mots, il se récrie et dit : « Pas du tout, aujourd’hui j’en veux seize pièces de 100 coudées (pièces anglaises de 50 yards) », ce qui portait le prix à quarante-huit de mes pièces.
Indigné de cette façon de procéder, je fais mander le dougoukounasigui, qui lui reproche sa façon d’agir, lui dit qu’il a vu le calicot et qu’il n’y a pas de méprise, que du reste c’était un prix fort honnête que je lui offrais. L’affaire fut portée devant Kali, et malgré mes instances réitérées auprès de ce chef, le marché ne fut pas conclu.
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J’avais essayé d’intercéder en faveur de ces voleurs ; mais avec des barbares de ce genre il n’y a rien à obtenir. Un peu avant l’exécution, deux sofa ont fait taire et accroupir tout le monde à coups de trique ; puis le chef du village, faisant fonctions de bourreau, fit placer à chaque voleur sa main gauche sur un billot et d’un coup de sabre il abattait la main, qui était ensuite portée à Kali. L’exécution terminée, personne ne parla plus de rien. Les trois mains furent amarrées à un poteau et exposées pendant plusieurs jours.
Les trois mutilés sont partis sans qu’on s’inquiétât d’eux ; l’un est mort un jour après et les deux autres ont survécu à ce terrible supplice. Il n’est pas rare dans ces pays de voir guérir des blessures de ce genre.
L’absence d’hémorragie est fréquente chez les noirs, et quand elle se produit elle s’arrête avec une facilité surprenante, qui paraît devoir être attribuée à une augmentation de la coagulabilité du sang.
J’ai eu l’occasion d’entretenir de ces cas plusieurs médecins qui se sont occupés d’hématologie : quelques-uns d’entre eux ont conclu, pour expliquer la coagulabilité exceptionnelle du sang des nègres, à un excès relatif du nombre des hématoblastes, mais la question ne semble pas résolue du tout.
M. Hayem, professeur à l’École de médecine de Paris, qui fait autorité en hématologie, pense que la solution de cette question est complexe. « Pour lui, il ne s’agirait pas d’une modification morphologique du sang des nègres ; il croit plutôt à des variations dans les qualités chimiques de ce liquide, dépendantes de la race, du genre de vie, de l’alimentation.
« Le sang du cheval, dit le savant professeur, celui de l’âne, se coagulent lentement, bien que ces animaux aient autant d’hématoblastes que les chiens, les lapins, les singes, etc., dont le sang se coagule très rapidement. L’élévation de la température, ajoute-t-il, hâte aussi considérablement la coagulation du sang ; il est d’ailleurs naturel que des vaisseaux ouverts sous un ciel de feu se bouchent plus facilement que lorsqu’ils sont divisés dans un milieu tempéré. »
J’ai cru devoir attirer l’attention des biologistes sur cette propriété que possède le sang des nègres soudanais ; mon observation provoquera peut-être de nouvelles recherches scientifiques qui seront très utiles, car rien n’est insignifiant quand il s’agit d’hématologie.
Quand l’hémorragie se produit, les noirs font aussi quelquefois des ligatures et mastiquent la plaie avec de la terre pour arrêter le sang. Si la plaie devient mauvaise, on emploie le diala.
Le diala, plus connu au Sénégal sous le nom de caïlcédra, est un arbre qui existe dans tout le Soudan : il atteint généralement de très grandes dimensions ; son bois, sorte d’acajou, est très dur et assez lourd ; il est connu de tous les ouvriers en bois du Sénégal, et sert aux Laobé[12] et aux noumou (forgerons) à faire des pirogues, des tabourets, des massues à battre le linge, les pilons à couscous, etc.
Mutilation de trois voleurs.
Le docteur Borius et M. Bérenger-Féraud ont signalé, il y a longtemps, l’efficacité d’une décoction d’écorce de diala pour combattre les fièvres non rebelles, mais je ne crois pas qu’aucun de ces messieurs ait parlé de son emploi pour la guérison des plaies mauvaises.
Voici comment on l’emploie :
On fait cuire un morceau d’écorce du poids de 1 kilogramme environ dans 2 litres d’eau et on laisse réduire à 1 litre. Cette préparation sert à laver et nettoyer la plaie.
Un autre morceau d’écorce fraîchement coupé est pilé dans un mortier à mil jusqu’à ce qu’on obtienne une sorte de pâte. Cette pâte est séchée au soleil, les gros résidus sont enlevés et la poudre qui reste est employée à saupoudrer la plaie après chaque lavage ; la croûte qui ne tarde pas à se former est enlevée tous les jours jusqu’à ce que toute trace de suppuration ait disparu et que la plaie ait l’aspect sanguinolent.
On cesse ensuite les lavages et l’on se contente de saupoudrer les parties non recouvertes de croûte.
J’ai eu un mulet dont le palefrenier avait par mégarde changé le bât ; ce nouveau bât, trop petit, avait engendré sur le côté une grosseur qui, malgré les compresses d’eau froide, ne s’est pas réduite ; au bout de huit jours, cette grosseur était une plaie de la largeur d’une main et présentait un trou de la grosseur du poing avec un fort décollement tout autour ; elle suppurait d’une façon inquiétante et je croyais mon mulet indisponible pour plusieurs mois. Un de mes indigènes lui appliqua le traitement ci-dessus ; le seizième jour la plaie commençait à se cicatriser, et le vingt-cinquième jour mon mulet était en état.
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Je profitai de la présence de Kali pour lui parler de mon courrier. Il me répondit : « J’ai appris qu’il n’était pas loin : attends encore quelques jours, il sera là bientôt. » Je lui fis observer qu’un courrier, de l’avis de tout le monde, ne devait se laisser dépasser par personne, que donc on n’avait pu le prévenir de cela. Kali, voyant que ce grossier mensonge ne prenait pas, me dit qu’il y avait beaucoup d’eau dans le Bagoé et que le cheval du courrier avait été mangé par un caïman.
Voyant qu’il n’y avait rien à tirer de ces gens-là, je me dis que le plus sage parti à prendre était d’attendre encore quelques jours.
Cependant hier soir, vers dix heures, un de mes hommes, qui rôdait silencieusement, a entendu distinctement dire, en passant près d’une case : « Le courrier de l’almamy pour le blanc a été vu à Dialacoroba, il y a deux jours, par Mori Mouça. »
Je ne m’inquiétais pas outre mesure de ces racontars et continuais à m’occuper de mes itinéraires, lorsque, le 27, Mouça, mon cuisinier, en tournée à Ténetoubougoula, vint à s’accroupir derrière un cercle d’indigènes entourant Sory, le dougoukounasigui et un sofa venant de la colonne avec quatorze captifs pour acheter deux chevaux.
Ce sofa disait : « On se bat tous les jours là-bas, et beaucoup d’hommes meurent de faim, mais c’est fini maintenant, et nous gagnerons Tiéba avant la fin des pluies. Nous avons aussi appris qu’il y avait un blanc ici ; l’almamy n’est pas content du tout de le voir dans le pays, il en a encore parlé le jour où je suis parti.... » A ce moment, Sory apercevait mon cuisinier et lui demandait de mes nouvelles pour empêcher l’autre de continuer et donner un autre cours à la conversation.
Dès ce jour, l’attitude de Founé Mamourou et de Sory changea complètement : d’indifférente elle devint presque hostile ; l’autorisation de chasser me fut retirée, et il ne me fut plus possible de trouver un œuf ni un bol de lait : puisque leur maître n’était pas content de me voir ici, il fallait me le faire comprendre.
Quand je les interrogeais, c’étaient de grossiers mensonges que l’on me débitait ; la nuit, on me faisait surveiller, de crainte que je ne partisse furtivement. Toutes ces raisons me faisaient songer à mon départ, et, par moments, je me voyais dans la situation de Mage et des officiers de la mission Gallieni dans le Ségou.
D’autre part, le climat de Ouolosébougou est fort malsain ; les deux marigots, qui sont de véritables marais en cette saison, et la malpropreté de ce village commençaient à éprouver mon personnel et mes animaux ; ma santé aussi s’altérait de jour en jour. Six de mes hommes étaient atteints de la filaire de Médine et les autres avaient fréquemment la fièvre. Depuis notre départ de Bammako, nous avions mangé trois fois de la viande et aucun de mes animaux n’avait eu du mil. Je perdis mon cheval et deux de mes ânes.
Mes noirs s’inquiétaient de notre triste situation, et Dieu sait pourtant si ces gens-là sont patients ! Ils chargèrent Diawé de me parler. Ce pauvre garçon entra un matin dans ma case et me tint le langage suivant, je cite ses propres paroles et son français défectueux :
« Ma lieutenant, nous tous qui parlé boubakh (beaucoup) cette nuit, les hommes du paille (pays) il n’y a plus bon, il faut que nous qui sort, si toi qui a besoin que nous il y a mort, nous y a mort rek[13]. »
Je remerciai ce brave garçon pour les paroles de dévouement qu’il m’apportait de la part de tous, et le consolai. Heureusement, nous n’en étions pas là ; si d’ici quelques jours il n’y a pas de changement, j’aviserai.