La bonne aventure dans la case d’un kéniélala.

Depuis une huitaine de jours nous avions un nouveau voisin ; c’était un noumou du Ouassoulou, un kokoroko, et il exerçait aussi le métier de kéniélala (de prédire l’avenir). Cet homme vint me voir plusieurs fois dans la même journée. Intrigué de ses fréquentes visites, je pensai qu’il avait probablement à me parler. Pour ne pas l’interroger brusquement, je me décidai à aller lui demander de me dire la bonne aventure. J’entrai donc dans sa case, dont il referma soigneusement la porte. Après quelques mots échangés, il me pria d’aller chercher mon fusil et d’apporter huit kolas rouges et huit kolas blancs. Dans sa case il avait un petit tas de sable bien fin : d’un seul coup, avec un petit balai, il l’étendit devant lui en forme d’éventail.

Après m’avoir fait promettre que je ne dirais à personne ce que le kénié (sable) m’apprendrait, il plaça mon fusil le long du diamètre de la figure et traça rapidement dans le sable, avec le doigt, des signes cabalistiques ; puis il me fit tenir un demi-kola rouge et un demi-kola blanc au-dessus du sable. Pendant une minute environ il marmotta quelques paroles ; à partir de ce moment mon rôle était à peu près terminé, je n’avais plus qu’à manger, séance tenante, les deux moitiés de kolas et à étendre une de mes mains au-dessus du kénié pendant les trois opérations suivantes :

2e opération : un kola rouge entier est placé au centre ;

3e opération : les sept kolas blancs sont rangés en demi-cercle et relevés dans l’ordre inverse ;

4e opération : même opération que les précédentes, mais avec les kolas rouges.

Cela terminé, on peut demander au devin tout ce que l’on veut. Les kolas sont pour lui, c’est son petit bénéfice ; s’il a besoin de sel ou de cauries, ce sont ces derniers articles qu’il faut apporter pour la réussite de votre affaire.

Voici ce que me raconta le kéniélala :

« L’almamy a reçu la lettre le huitième jour ; il est ennuyé que tu sois là, mais il ne veut pas déplaire aux blancs : alors il a répondu qu’on te fasse attendre ; plus tard, peut-être, il te laissera passer. »

Consulté sur mon intention de rallier Bammako, il me dit : « Le sable a parlé et a dit : « Quand le blanc sera parti, l’autre courrier arrivera, mais il faut que tu partes. »

Somme toute, il ne m’apprenait pas grand’chose, mais confirmait mes soupçons. Comme ces gens-là par leur métier sont toujours bien renseignés et qu’ils questionnent adroitement tous les naïfs qui viennent les consulter, je considérai ses renseignements et avis comme bons ; son attitude, du reste, m’avait suffisamment prouvé qu’il voulait me renseigner ; par la suite j’ai su que ce qu’il m’avait dit était l’exacte vérité.

L’art de prédire l’avenir par l’écriture dans le sable est très ancien. De qui le tiennent les Mandé : des Égyptiens ou des Arabes ? Les Arabes appellent cet art encore aujourd’hui خّط الرمّل, « écriture dans le sable ». Longtemps j’ai cru, comme le docteur Tautain[14], que les débris de poteries, calebasses, vieux chiffons, grappes de sorgho, etc., que l’on trouve fréquemment le long des chemins, placés dans les fourches des arbres, ou suspendus aux branches près des villages, étaient destinés à protéger les cultures contre les esprits et faisaient partie des pratiques du culte des Bambara. Il ne faut voir en cela rien de commun avec la religion : ce sont les kéniélala qui ordonnent ces pratiques aux personnes qui viennent les consulter ; jamais une consultation ne se termine sans que le kéniélala dise : « Pour que ton affaire réussisse bien, il faut prendre tel objet et le pendre ce soir à tel ou tel arbre. »

D’autres fois, ils ordonnent de manger une poule ou un coq de telle ou telle couleur, de mettre soigneusement les os dans un chiffon blanc et d’enterrer cela près de leur case ; pour ne pas profaner les restes on élève généralement un petit tertre conique de 30 à 40 centimètres de hauteur, le sommet du cône est coupé et surmonté ordinairement d’un morceau de pierre plate ayant servi à moudre du grain.

Cette profession n’est pas spéciale aux noumou ; il y en a d’autres qui l’exercent, il y a même beaucoup de femmes qui font ce métier ; souvent ces gens-là sont consultés en dernier ressort sur la culpabilité des voleurs et des gens prévenus d’adultère, etc., ce qui les fait craindre dans beaucoup de villages.


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Le mois d’août était commencé et le courrier de l’almamy n’arrivait pas, tous les jours il venait des hommes de la colonne et l’almamy ne donnait pas signe de vie : je pris donc le parti de faire prévenir Kali que j’avais une communication à lui faire et le priai de venir à Ouolosébougou ou de m’accorder la permission d’aller le voir à Faraba.

Kali arriva au bout de cinq jours quoique Faraba ne soit qu’à une étape de Ouolosébougou. Après les salutations d’usage, je fais part à Kali de mon désir de rallier Bammako et d’y attendre la réponse de l’almamy ; il me dit que ce n’est pas possible, que jamais il ne m’autorisera à partir. J’insiste en lui disant que je suis souffrant et qu’il est urgent que je parte le plus tôt possible. Rien n’y fait. Voyant que mes prières n’ont aucun succès, je lui dis : « Je te préviens que je partirai demain matin ; si tu n’es pas content, tu me feras tirer des coups de fusil ». Il me quitte en me disant : Benta, « C’est bon ».

Une heure après il revient et proteste de son amitié pour moi : « Jamais, dit-il, tu n’aurais fait cela, et pour bien te prouver que je suis ton ami, je t’accompagnerai à cheval jusqu’à Makhana ; et quand le courrier de l’almamy arrivera, j’irai moi-même le porter la lettre à Bammako. »

J’étais donc libre de m’en retourner et je m’en réjouissais déjà, lorsqu’il se ravise, revient, insiste pour me faire laisser mes bagages et mes animaux. Finalement, il me propose d’aller ensemble jusqu’à la rivière Baoulé : nous rencontrerons forcément le courrier. Je refuse naturellement, sachant bien qu’une fois au Baoulé on trouverait d’autres raisons pour entraver ma route.

Voyant que je ne reviendrais pas sur ma décision, il me donne rendez-vous pour le lendemain matin au départ.

10 août. — Le lendemain de bonne heure, je me mets en route, après avoir, par-ci par-là, distribué quelques cadeaux. J’allai avec mon domestique à Ténetoubougoula pour prendre Kali en passant, puisqu’il devait m’accompagner. Les chevaux de Kali, du chérif et de leurs griot étaient sellés ; le chérif s’entretenait à voix basse avec Kali et sa suite ; au bout d’un quart d’heure d’attente je fis demander à Kali ce qu’il attendait : il me répondit qu’il regrettait beaucoup de ne pouvoir m’accompagner, mais que « les chevaux n’étaient pas contents d’être montés ce matin ».

Je me mis donc en devoir de rallier mon convoi, et peu de temps après j’apprenais par un dioula que Kali, accompagné de quelques hommes armés, me suivait à environ deux kilomètres.

Quel était le mobile qui dictait à ce chef cette conduite étrange ? Avait-il peur de moi ou craignait-il que je ne prisse un des chemins qui mènent dans le Ségou ? Je l’ignore.

Un de ses griots m’accompagna jusque sur les bords du Niger, où j’arrivai le 13 à neuf heures du matin. A midi et demi je me retrouvais au milieu de mes camarades du poste.

Mon retour ne leur causa aucune surprise. Le docteur Tautain, qui commandait le cercle, avait appris par des marchands ma fâcheuse situation à Ouolosébougou et devait le lendemain me faire prévenir par un courrier de faire tout mon possible pour revenir.

Les soins dont j’étais entouré, la bonne nourriture, me remirent promptement, et trois jours après je prenais des dispositions pour demander à Madané, fils d’Ahmadou, l’autorisation de traverser le Ségou. La situation de ce côté était peu brillante : le Bélédougou était en lutte ouverte avec les Toucouleur de Ségou ; il paraissait difficile au commandant du cercle de faire parvenir une lettre en ce moment, lorsqu’une dépêche de Kayes nous informa du prochain passage de deux hommes du Ségou, envoyés d’Ahmadou. Il fut décidé que nous attendrions leur arrivée pour faire partir ma demande.

Sur ces entrefaites il vint un sofa de l’almamy porteur d’une lettre en arabe, dont je donne la traduction ci-dessous :

« Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ! Louanges à Dieu ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur Mohammed !

« J’ai appris qu’un chrétien venant de Bammako demande à me voir. Certes, c’est mon intention d’être son ami.

« Qu’il vienne au camp de Sikasso pour que j’entende sa parole ; les routes lui sont ouvertes et on lui aidera pour venir me voir.

Le départ de Ouolosébougou.

« J’ai le cœur plein de joie à cause de la grande amitié qui existe entre nous et les Français et je me réjouis de notre alliance.

« Sur ce, je vous salue. »

Je mis mon temps à profit à Bammako, en construisant avec le concours des tirailleurs, mis aimablement à ma disposition par le capitaine Josset, une carte à grande échelle des pays de la rive droite du Niger.

Beaucoup de renseignements, que j’ai eu l’occasion de contrôler depuis, m’ont prouvé qu’un travail préliminaire de ce genre, si imparfait qu’il soit, rend de grands services.

Le jeune sofa qui venait apporter la lettre fut interrogé avec soin ; il débita une série de contradictions, disait ne pas savoir depuis combien de temps il était parti de chez l’almamy, etc.

La lettre de l’almamy, comme on le voit, m’autorisait à traverser ses États ; je fis donc mes préparatifs pour repasser le Niger, bien décidé à revenir si les difficultés recommençaient.

Le 3 septembre je traversais le Niger, et le 8 j’arrivais à Ouolosébougou ; l’accueil de la population avait été plus franchement amical que lors de mon premier passage : dans tous les villages on me fit un cadeau en nourriture toute préparée ou en denrées, un des villages me donna même un bœuf.

A mon arrivée à Ouolosébougou, je n’y trouvai pas Kali, quoique dès Sanou je l’eusse envoyé prévenir de mon passage par un courrier se dirigeant vers Faraba en prenant à Cisina le chemin du bord du fleuve, plus direct que celui qui passe par Ouolosébougou.

Le lendemain je m’arrêtai à Séguésona. Une grosse rivière très gonflée par les pluies et au courant très rapide, affluent du Banifing, me força de rester inactif toute la journée. Comme ce cours d’eau ne commença à se dégonfler que vers quatre heures, le passage dura fort longtemps et ne fut terminé qu’à neuf heures et demie du soir.

Trois ânes avaient été entraînés par le courant : quatre bons nageurs réussirent à les faire aborder à environ 1 kilomètre en aval et à les ramener au campement. Cette rivière a de 1 m. 50 à 3 mètres de profondeur en cette saison, des berges très escarpées et glissantes ; sa largeur est de 12 à 15 mètres.

Kali vint donc dans la journée ; il m’apportait 2 bœufs, 2 moutons et une vingtaine de kilos de riz ; je lui fis cadeau d’un fusil à deux coups, d’une paire de pistolets et de quelques menus objets, bonnets en velours, couteaux, etc. C’était un vendredi et nous rencontrions des femmes se rendant au marché de Ouolosébougou ; quelques-unes, qui venaient de Sounsouncoro, connaissaient par son nom le jeune sofa qui m’accompagnait ; elles l’interpellaient en lui disant : « Kélébakha, ini-tié. » Comme je savais mon gaillard originaire du Torong, cela m’intriguait. Je fis signe à Diawé, qui questionna une femme. Elle lui apprit que Kélébakha était resté une demi-lune à Sounsouncoro et qu’il n’y avait pas longtemps qu’il était parti pour Bammako y chercher un blanc.

Quelques jours après, le jeune Kélébakha fit des ouvertures à Diawé, lui raconta qu’il ne tarderait pas à déserter : le moment était venu de l’interroger. Il m’avoua être parti du camp de l’almamy porteur de deux lettres. Arrivé à Sounsouncoro, il fut arrêté et les deux lettres portées à Faraba.

Quelques jours après mon départ pour Bammako, on lui en donna une avec l’ordre de me rejoindre et de me la remettre ; on lui recommanda surtout de me cacher qu’il ne venait pas directement de la colonne.

Le kéniélala de Ouolosébougou était bien renseigné, comme on le voit.

Samory avait là une belle occasion de nous prouver sa reconnaissance pour la situation que nous lui avions créée vis-à-vis des autres souverains et chefs de la rive droite du Niger, en appelant son fils Karamokho en France et en lui faisant l’honneur de traiter avec lui.

Vue de Bammako.

Il nous remercie par la plus noire ingratitude.

Dieu seul sait comment je sortirai de son maudit pays, car mes tribulations commencent seulement sans doute.

A Séguésona, au lieu de prendre le chemin le plus suivi, passant par Ourou, et dont je possédais un très bon itinéraire, je suivis un autre chemin moins frayé en cette saison et plus à l’est, afin de me rapprocher du Kéléya et du Banan, sur lesquels je n’avais que de médiocres renseignements.

Le lendemain je quittais le chemin de Kéléya à Missaguébougou (pays des bœufs blancs), misérable petit village ne contenant qu’une trentaine d’habitants, et je faisais étape le soir à Dialanicoro, le passage de la Koba, autre affluent du Banifing, ayant considérablement ralenti ma marche.

Cette rivière est très profonde, aux berges escarpées, et d’une largeur variant de 10 à 15 mètres. Il n’existe qu’un pont en branchages dont la partie nord s’était affaissée entraînée par les eaux ; il fallut faire des prodiges d’équilibre pour le franchir ; l’opération était presque terminée lorsque le reste du pont se rompit, entraînant six de nos hommes qui faisaient passer les deux dernières charges.

Le reste de mes noirs se jeta immédiatement dans la rivière pour porter secours aux malheureux que le courant emportait ; hommes et bagages furent sauvés, il n’y eut de perdu que mes allumettes, qui avaient pris l’eau quoique soigneusement enfermées dans des boîtes en zinc fermant presque hermétiquement.

Comme Missaguébougou, Dialanicoro est sans ressource et aux trois quarts ruiné. Des femmes bambara étaient occupées à y préparer du beurre de cé, destiné à l’almamy.

Écroulement d’un pont sur la Koba.


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Le cé ou karité (Bassia Parkii) a été décrit par tous les voyageurs, mais la manière d’en extraire le beurre n’a jamais été expliquée que d’une façon incomplète ; comme j’ai eu l’occasion de le voir préparer aujourd’hui, je vais donner quelques détails.

L’écorce verte étant enlevée et la châtaigne bien séchée, soit à la fumée, soit simplement cuite à l’eau, est décortiquée, lavée dans plusieurs eaux et exposée au soleil.

L’amande est ensuite pilée et réduite en granules de la grosseur d’un pois cassé, qui sont mis de suite sur le feu, dans des pots en terre. On remue jusqu’à ce que ces granules soient fondus et présentent la consistance d’une pâte ; cette préparation d’un beau brun dégage une très bonne odeur rappelant le chocolat. Cette pâte est ensuite broyée entre deux pierres afin d’écraser les grumeaux qui pourraient rester ; puis elle est bouillie dans de l’eau. On écume la graisse qui nage à la surface et on la triture avec les mains une fois refroidie, puis elle est recuite sans eau pour l’épurer ; quand elle est bien liquide, on la verse dans des calebasses de grosseurs variables suivant le poids du pain que l’on veut obtenir, en ayant soin de laisser au fond du chaudron les corps étrangers.

La graisse refroidie est d’un blanc un peu verdâtre, de la consistance de la cire, on l’emballe dans de grandes feuilles d’arbre et le pain est ficelé à l’aide de fibres d’écorces d’arbre.

Son goût est nauséabond quand on s’en sert pour la cuisine sans l’épurer. Pour s’en servir utilement, il suffit de jeter un peu d’eau dans la graisse bouillante pour faire disparaître tout mauvais goût.

Cette graisse est souveraine pour les douleurs rhumatismales et les courbatures, on s’en frictionne les parties malades après l’avoir fait légèrement chauffer. Après de grosses fatigues les noirs ne manquent jamais de l’employer et je me suis toujours bien trouvé de les imiter à ce sujet.


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11 septembre. — Une heure après avoir quitté Dialanicoro, je rencontrai six cavaliers qui venaient au-devant de moi pour me prier de passer la journée à Dialacoroba. Je les remerciai en leur disant que j’avais un long voyage à faire et qu’il m’était impossible de m’arrêter dans tous les villages. J’y passai cependant une heure pour leur faire plaisir.

Dialacoroba est un gros village, au centre duquel se trouve un diassa (palanquement) où réside le chef de cette région, Mahmady Lansiné. On m’apporte de la part de ce chef, qui est en guerre, un bœuf, un mouton, des poules, des œufs et du riz. Ce village contient, en temps normal, environ 500 à 600 habitants ; son chef vit dans l’aisance, mais les Bambara Baniokhola qui constituent sa population se trouvent dans les conditions les plus misérables, comme partout ailleurs.

Après avoir fait les cadeaux d’usage, je quittai ces braves gens pour faire étape au Banifing. Cette rivière est moins profonde que ses deux affluents que je venais de traverser les jours précédents ; elle vient de l’ouest, traverse le Kéléya et prend sa direction sud-nord en arrivant dans le Banan. Elle est aussi connue sous le nom de Banan-ba (fleuve du Banan). Presque tous ses affluents ont leur confluent près de Gouénetou ; c’est cette rivière qui passe près de Bobalé et non le Baoulé (Mayel Balevel) comme l’indiquent certaines cartes. Son confluent avec le Baoulé est au-dessus de Bobalé, à hauteur de Toucoro, près d’un village appelé Ouacoro.

Les chefs de Ourou et de Tiérou envoient leurs griots me saluer.

La région que je viens de traverser est d’un aspect très monotone : pas la moindre petite ride, partout une grande plaine couverte de hautes herbes et parsemée de petits arbres rabougris ; à partir de Dialacoroba, je n’ai plus vu de cé, ni aucun arbre utile. Un peu à l’est de ce dernier village se trouve un mamelon surmonté de deux petits sommets coniques absolument dénudés et dépourvus de végétation.

A Tiérou, où j’arrive de bonne heure, on a nettoyé à mon intention un groupe de douze cases situé à l’est du village. Ces cases, qui sont remarquables par le soin qu’on a mis à les construire, étaient destinées à recevoir l’almamy lors de son passage ici, mais il ne s’y est pas arrêté. Celle que j’occupe est ronde comme toutes les autres, et du diamètre de 7 m. 50 ; son toit en chaume est soutenu par cent vingt chevrons en palmes ban. Dans la cour, les herbes étaient enlevées et l’on avait répandu des cailloux ferrugineux mélangés de quartz ; quelques-uns de ces cailloux renferment des paillettes de mica ; j’en ai pris un échantillon ; ces cailloux ont été trouvés dans le lit du marigot qui passe près des ruines de Téniéko.

Les porteurs qui, du Djitoumo et du Tiaka, se rendent à la colonne, passent à Tiérou, et, de là, vont directement à Bougouni pour y traverser le Baoulé ; ils évitent ainsi le détour qu’occasionne le passage à Ténetou.

A partir de Tiérou jusqu’à Ténetou, le terrain se relève légèrement, à la plaine succèdent de petites rides ferrugineuses, la végétation est un peu plus dense. Les deux rivières Mono que l’on traverse sont garnies de quelques beaux arbres. Le petit Mono n’a que 1 mètre d’eau et 6 mètres de largeur ; l’autre, au delà du petit village de Sibirila (30 habitants), est une belle rivière de 12 mètres de largeur ; on la passe sur un pont assez solide que l’on traverse également quand on a suivi la route ouest. A partir de Sibirila, ces deux routes se rejoignent.

Près du Mono, on aperçoit dans le sud-est un grand mamelon, le Kouroulamini, qui a donné son nom aux environs. Deux heures après on arrive à Ténetou.

14 septembre. — De loin, on prend Ténetou pour une grande ville ; les cases, presque toutes carrées, sont rapprochées les unes des autres ; au centre on aperçoit quelques gros banans (bombax). C’est sa disposition en amphithéâtre qui trompe de loin : au fur et à mesure que l’on approche on est désillusionné.

En arrivant, je me fais indiquer la demeure d’El-Hadj Mahmadou Lamine, qui habite un groupe de cases à l’ouest du village. Bientôt un captif vient m’annoncer que je puis entrer : c’est que le pèlerin a voulu faire un peu de toilette.

C’est un grand bel homme, à la figure ouverte ; il est vêtu à l’orientale : haïk, gandoura, turban et chechia. Assis sur un tapis de Stamboul dans une case très sale, il me reçoit fort bien, et me fait asseoir sur un autre tapis placé en face de lui. Un oreiller maure, en cuir orné, à côté d’un grand flambeau en cuivre rouge dépourvu de bougies et d’un saladier en vieille faïence orné de fleurs, une bouillotte en fer battu, deux Corans et un chapelet complètent la mise en scène. Son accueil est des plus cordiaux. Ce musulman est fort poli : de la fréquentation des gens civilisés en Égypte lors de ses trois pèlerinages à la Mecque il a gardé un certain vernis d’éducation. Ce premier entretien fut naturellement de courte durée. El-Hadj me fit conduire chez le dougoukounasigui, qui m’installa près de la demeure d’El-Hadj, dans un diassa construit à l’intention de l’almamy.

Ténetou est un grand village, d’une malpropreté excessive ; ses rues étroites sont des bourbiers dans lesquels pourrissent des détritus ; la plupart des cases sont inhabitées ; j’estime cependant sa population à 800 habitants, y compris une centaine de marchands de passage et environ autant de captifs. Il y règne beaucoup d’animation, grâce à sa situation exceptionnelle au centre d’une région d’où l’on peut facilement se diriger sur n’importe quel point de la boucle du Niger, et au croisement de tous les chemins fréquentés par les caravanes.

Vue de Ténetou.

Le marché de Ténetou se tient tous les jours : il est à quelques centaines de mètres au sud du village, à droite du chemin de Niamansala.

Il se compose de trois rangées d’échoppes en paillotes ; quelquefois ce ne sont que des séko (natte) placés sur quatre branches fichées en terre qui constituent les abris contre le soleil, car il n’y a pas de gros arbres. Quand il pleut, acheteurs et vendeurs se retirent dans le village.

Sur le marché quotidien on trouve les mêmes articles et les mêmes objets que sur le grand marché de Ouolosébougou, moins le bétail ; cependant une fois j’y ai vu amener neuf bœufs qui provenaient du Fouta-Djallo. Le lendemain les gens qui les avaient amenés repartaient pour Kangaré, n’ayant pas trouvé à les échanger contre des captifs ; il y a aussi moins de denrées ici qu’à Ouolosébougou.

Dans la plupart des abris pourvus d’un toit, il y a des marchands qui vendent de l’étoffe. Leur bagage n’est pas lourd, le tout ne constitue pas la valeur d’une pièce ; ce sont des coupes de calicot blanc anglais, de la guinée, et une sorte de drap rouge très grossier, fait en déchet de laine ; ce dernier article est acheté par les sofa pour en faire des bonnets ; pour quelques centaines de cauries en plus, le marchand fabrique le bonnet et le brode grossièrement sur le devant avec du fil bleu provenant de guinée effilochée. Les vendeurs sont très nombreux, surtout les femmes qui vendent le bois, car le combustible est toujours rare autour des villages un peu fréquentés. Certains lots à vendre n’atteignent pas la valeur de 1 franc. J’y ai vu un morceau de sucre de la grosseur d’une noix duquel on demandait en cauries environ 50 centimes ; il était noir à force d’avoir été touché ; jamais il n’a été vendu pendant mon séjour, et tous les jours je le voyais figurer au même endroit, entre quatre pierres à fusil et huit aiguilles à coudre.

Je n’ai pas vu le grand marché, mais un des fils d’El-Hadj qui m’accompagnait toujours m’a dit qu’il ne différait du marché quotidien que par la plus grande quantité d’acheteurs et un nombre bien plus considérable de femmes qui venaient des environs pour vendre une calebasse de riz ou de mil. Le jour du grand marché, on débite généralement un animal, dont la viande est vendue par petits lots ou en brochettes, on y amène aussi quelques captifs.

Comme à Ouolosébougou, le sel, les kolas et les captifs se vendent dans les cases. Le surveillant du marché, qui est un vieil albinos, sert généralement de courtier pour ces opérations.

La veille de mon départ, une femme qui allait à la colonne et qui venait de Lenguésoro (Ouassoulou) y a porté cinq oranges vertes que j’ai achetées à raison de 25 centimes pièce.

Ici la pièce de 5 francs vaut 2 ba et 5 kémé de cauries (2000) ; la barre de sel coûte ici 42 fr. 50, et la pièce de guinée 24 francs. L’augmentation est peu sensible en comparant ces prix à ceux de Ouolosébougou.

J’allais souvent voir El-Hadj Mahmadou Lamine ; son accueil toujours bienveillant m’y encourageait du reste. Je lui fis quelques cadeaux consistant surtout en papier, carnets, crayons, odeurs, savonnettes, rasoirs, ciseaux, bougies, etc., ce qui n’avait pas peu contribué à me concilier son amitié.

La famille du pèlerin est sonninké et originaire de Silla près Djenné ; lui, est né à Sansanding, mais il a habité Bammako dès sa plus tendre enfance c’est donc Bammako sa patrie, me dit-il.

Plan de Ténetou.

Il a fait trois voyages à la Mecque, et a visité Constantinople. Son premier voyage s’effectua par le Niger, Tombouctou, Aghadès et la Tripolitaine. Dans le second, il traversa Kong, le Mossi, Say, le Haoussa, le Bornou, le Ouadaï, le Darfour et le Soudan égyptien ; enfin, pour son troisième pèlerinage, il passa par Sakhala du Ouorodougou, le Kouroudougou, le Mangotou, Salaga, le Dagomba, le Yorouba et le Noupé, pour de là se diriger sur l’Adamawa, le Ouadaï et le Darfour, etc.

Pour le retour, les itinéraires varient légèrement, mais il a traversé les mêmes régions, autant que j’ai pu en juger, car ce brave El-Hadj parle avec une volubilité surprenante.

La fréquentation d’El-Hadj ne pouvait être qu’utile pour moi ; malheureusement, s’il a beaucoup su, il a beaucoup oublié, et il n’apprend pas grand’chose à ceux qui, comme moi, se sont un peu occupés de la géographie de ces régions, car il intervertit fréquemment l’ordre dans lequel il cite les régions traversées.

Il me donna cependant un bon itinéraire à grandes lignes sur le Mossi. La route la plus sûre passerait, d’après lui, à Tengréla, Gogo, Niélé, Kabara, Léra, Kong, Bouna et Waghadougou (Ouoghodogho de Barth).

La population de Kong est, selon lui, composée de musulmans et de fétichistes. Le nom de tribu des premiers est Sanokho, les derniers sont tous des Ouattara. On y parle beaucoup d’idiomes, mais tout le monde comprend le mandé. C’est une population de marchands ; ils dominent sur de grandes régions, et n’ont de démêlés qu’avec un de leurs voisins, les Tagouara, etc.

Les divers peuples que l’on rencontre de Tengréla au Mossi sont les Sénoufo ou Siène-ré, Samokho, Bobo, Gourounga, Mossi, parlant tous, paraît-il, une langue différente.

Un autre itinéraire mène aussi à Kong, mais il est beaucoup plus long ; il passe à Sakhala (Ouorodougou), Kanyenni, Bânou, Dabakala (Tagono), Mangotou, Djimini et Kong[15].


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Pendant mon séjour à Ouolosébougou, j’appris l’existence d’une très grande ruine, qui, paraît-il, est excessivement vieille ; elle se trouve entre Figuéra et Faraba et à proximité d’un village qui s’appelle Manicoura (Mani nouveau). Je me demandais si ce ne serait pas les vestiges de l’antique Mali ou Mani. J’en parlai donc à El-Hadj, qui me dit que ces ruines étaient relativement récentes, que ce village n’avait rien de commun avec l’ancienne capitale de Mani, qu’il pouvait me l’affirmer.

« Moi aussi, me dit-il, j’ai entendu parler de la capitale du Mani par les anciens, qui m’ont dit qu’elle se trouvait sur la rive gauche du Niger près de Yamina. J’ai vu l’emplacement, qui est très grand. Pour y aller de Yamina, on passe à Kon, Konina, Kondou ; c’est à égale distance de ce dernier village et de Tougouni qu’elle se trouvait. Tu vois que ce n’est pas loin de Yamina ; les uns disent que cette ville s’appelait Mani, Mali, d’autres Nani, Niani, mais le nom sous lequel on la désignait surtout est Nianimâdougou. »

Je regrette d’avoir appris l’existence de ces ruines si tard, sans quoi, étant à Bammako, j’aurais été les visiter et prendre des informations à Yamina.

El-Hadj est peut-être très versé en jurisprudence musulmane, c’est un sévère interprète du Coran, mais j’ai été peiné de le voir d’une rare ignorance sur l’histoire et la géographie de ces régions. Il ne connaît aucun auteur arabe donnant des renseignements sur le Soudan, ni aucun géographe arabe. Le Tarich es-Soudan d’Ahmet Baba lui est absolument inconnu. Cet ouvrage est cependant assez répandu parmi les populations du cours moyen du Niger. Le docteur Tautain vient encore d’en trouver un exemplaire complet dans son voyage à Gombou et Sokolo (nord du Bélédougou). Quant à Ebn Khaldoun, que l’on trouve imprimé et soigneusement relié en maroquin dans la population musulmane de Saint-Louis, il n’en a jamais entendu parler.

Carte de l’emplacement probable de l’ancien Mali.

« Du temps où j’étais jeune, me dit-il, il était impossible de se procurer ces ouvrages, il fallait être excessivement riche ou passer des années à les recopier. »

Pour en revenir à Mali, il n’est pas impossible que ce soit réellement son emplacement. Ebn Batouta n’a jamais traversé le Niger, il n’en parle pas, du moins, et en arrivant à Kersekho, qui devait être Ségou-Koro, situé en face de Ségou et dont parle Mungo-Park, il se dirige sur Mali, puis il s’embarque sur la rivière Sansara. Cette rivière est peut-être le Niger lui-même, puisqu’il ne coule pas loin des ruines dont il s’agit. En quittant Mali, Ebn Batouta se rendit à Mima et envoya acheter un chameau à Zaghari, peut-être le Ségala actuel ; il ne traversa pas non plus le fleuve ; je partage donc absolument l’avis de Cooley, qui cherche l’emplacement de Mali sur la rive gauche du fleuve, et je ne suis pas loin de croire que El-Hadj m’a indiqué l’endroit où il faut le chercher.

Quant à la ruine près de Manicoura, il me paraît sage de l’écarter de la discussion, d’abord parce qu’elle est de date trop récente, ensuite parce qu’elle sort du domaine dans lequel vivaient les Maures, car l’antique Mali possédait, comme nous l’apprend Ebn Batouta, un quartier de blancs.

Barth dit que c’est pendant les guerres que se livrèrent Dabo et Sagoné, vers 1750, qu’eut lieu la destruction de la capitale de Mali ; nous pensons qu’elle est bien antérieure et qu’au contraire elle n’a pas été réédifiée après sa destruction par le sultan songhay Mohammed Askia, en 1535 ou 1540. Ce qui nous fait opter pour cette hypothèse, c’est qu’à l’arrivée des Bammana dans le Ségou, Kaladian établit précisément sa capitale aux environs de l’ancien emplacement de Mali, à Konian. Or, si l’ancienne capitale avait encore existé, il n’aurait certes pas manqué de s’y fixer.

Comme il y a environ trois cents ans que Nianimâdougou est détruit, il peut se faire que les ruines aient à peu près disparu ; l’emplacement ne doit se reconnaître qu’à des fragments de poterie et aux pierres des foyers ou ayant servi à isoler du sol les greniers à mil ; peut-être y trouve-t-on encore quelques bombax séculaires seuls témoins de l’ancienne occupation humaine. Peut-être aussi, après une première destruction, cette ville a-t-elle été partiellement réoccupée. Toujours est-il que son emplacement pourrait être retrouvé, puisque El-Hadj de Ténetou l’a vu et que d’autres noirs m’en ont parlé à plusieurs reprises.

Parmi les historiens arabes, Ebn Batouta seul cite le nom de cette capitale, qu’il appelle Mali. Dans l’histoire des Berbères d’Ebn-Khaldoun, tome II, page 116, on lit : « La capitale du royaume de Melli, dit ce même Ebn Ouaçoul, s’appelle Beled-Beni[16],... elle est très étendue, très populeuse et très commerçante. C’est maintenant un lieu de halte pour les caravanes de commerce provenant du Maghreb, de l’Ifrikia et de l’Égypte. De tous côtés on y envoie des marchandises.... »

Avant de quitter Ténetou pour me diriger sur Bénokhobougoula et Tengréla, El Hadj me remit une lettre de recommandation pour les musulmans influents que je pourrais rencontrer sur ma route.

Il m’engagea d’une façon toute spéciale à aller me recommander de lui auprès d’Alpha Mama Sissé à Tengréla et de l’almamy Saouty à Kong, ce que je ne manquerai certes pas de faire si j’ai le bonheur d’atteindre ces villes.

Voici la première de ces lettres, celle adressée à l’almamy Saouty de Kong ; l’autre est semblable comme texte, l’imam n’a fait que changer l’adresse :

« Louanges à Dieu ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur celui qui est le dernier des prophètes !

« Cette lettre émane d’El-Hadj Mahmadou Lamine, fils d’El-Hadj Mohammed Zeïn, dont le frère se nomme El-Hadj Ibrahim Silaouani, Glaive de Dieu et Glaive de l’Élu.

« Nous saluons un million de fois tous les musulmans. Or le chrétien porteur de cette lettre — il se nomme Binger — se dirige vers Kong.

« O Dieu ! ne le retiens aucunement, ne l’arrête aucunement et ne barre pas sa route tant qu’il ne sera pas arrivé à Kong. Donne-lui la sécurité et conserve-le en bonne santé !

« Nous saluons Karamokho Saouty, fils de Djam El-Imamy (l’almamy) Saouty, El-Hadj l’émir.

« Nous saluons aussi la totalité des musulmans et des musulmanes, chacun d’eux et chacune d’elles. J’ai fini de parler. »

18 septembre. — Libre de me rendre où je désirais, je me mis en route le 18 septembre et fis étape à Soukhoura après avoir traversé Faradienné. Soukhoura était, il y a cinq ans, un très gros village où se tenait un marché assez fréquenté ; aujourd’hui c’est une ruine contenant une quarantaine d’habitants.

Le lendemain, après avoir traversé deux grands villages ruinés, j’arrive sur les bords du Baoulé, et commence immédiatement le passage.

Cette rivière, qui vient de Sambatiguila et reçoit de nombreux affluents, dont j’ai noté les principaux sur ma carte, coule dans une plaine en partie inondée et couverte de hautes herbes. Les rives seulement sont garnies de quelques sounsoun, dont une partie du tronc baigne dans l’eau ; son courant est aussi rapide que celui du Niger à Bammako et sa largeur est de 60 mètres ; cette rivière est très profonde, mais à partir du mois de janvier quelques gués sont praticables.

D’après les indigènes, le Baoulé serait formé de deux cours d’eau dont l’un passe près de Sambatiguila et l’autre près de Maninian. Tous les deux sortent des hauteurs courant entre le Kabadougou et le Ouorocoro et se détachant du massif de Gankouna.

La rivière coule entre le Bodougou et le Lenguésoro, passe à l’ouest de Narambougoula (route du Ouassoulou à Tengréla) et à l’est de Niamansala (route du Ouassoulou au Ganadougou).

Entre ce dernier village et Ténetou, elle reçoit deux affluents de gauche, le Molou et le Dji, qui se réunissent près de Koloni, et le Témou, qui servait de limite entre le Kouroulamini et le Bolou.

Au nord de Ténetou, le Baoulé reçoit les deux Mono que nous avons décrits dans notre marche de Ouolosébougou à Ténetou, puis le Banifing et le Saméko, affluents de droite (voir chapitre II), et enfin à gauche le Bafing ou Bananba, formé d’un faisceau de rivières portant le nom de Kocourou, de Kôba et de Bafing, qui arrosent le Djitoumo, le Kéléya et le Banan ; cette rivière n’est pas navigable, elle passe à l’ouest de Bobala (Safé) et se jette dans le Baoulé près de Ouolocoroba.

A partir de ce dernier village, le cours du Baoulé s’incline légèrement vers le nord-est et coule parallèlement au cours du Niger en traversant le Ségou. En saison sèche, le Baoulé est guéable en divers endroits ; le gué de Sentilonkané, entre autres, est très fréquenté. Aux environs de Souroucoro, sur la route de Ségou au Kénédougou, le Baoulé se jette dans le Bagoé, dont il est le principal affluent.

Ba-oulé veut dire en mandé « fleuve rouge », et Mayel-Balével a la même signification en peul.

Le service du passage est assuré par une pirogue de 5 mètres de longueur ; aussi ai-je mis presque toute la journée à effectuer le passage de mes bagages et de mes animaux. Sur la rive droite, où je campe, je trouve des gens revenant de la colonne ; tous sont dans un état de santé déplorable, et, parmi eux, il y a des mourants ; ils se battent sur la rive à qui passerait le premier. La plupart d’entre eux sont d’une faiblesse extrême, ils se sont nourris des mois entiers de tiges de maïs, de feuilles et de crudités. Maintenant ils sont relativement heureux ; s’ils ne sont pas près de leur village, au moins, dans deux ou trois jours, ils auront échappé à une mort certaine, car ils seront sortis de la zone déserte qui sépare le Baoulé de Sikasso.

Les enfants bousculent des adultes sans force et les font trébucher dans la rivière, c’est indescriptible ; d’autres sont assis au bord de l’eau et ne cherchent même plus à passer : ils attendent la mort.

Des places, il n’y en a pas dans l’unique embarcation, et ils n’ont pas la force de gagner l’autre rive à la nage ; leur air résigné m’impressionne et me navre. J’ai hâte de quitter ces lieux.

Morts et mourants sur les bords du Baoulé

La région entre Ténetou et le confluent du Mono et du Baoulé se nomme Banimonotié (entre fleuve et Mono) ; les villages se composent d’une série de groupes de cases espacées de 100 à 200 mètres les unes des autres à la manière des villages serrères du Diankhine, près de Thiès (Cayor). Les cases sont en terre, mais rondes, avec toits en chaume. C’est une colonie du Ouassoulou qui est fixée ici depuis fort longtemps, la plupart d’entre eux sont des Diakhité et des Sankaré.

Foulaboula compte au moins vingt ruines ; c’est dans la plus grande d’entre elles qu’il reste quelques habitants. Bougouni, qui est situé près du passage du Baoulé, n’en compte que quatre. Le marché, ici, n’existe plus depuis l’annexion aux États de Samory.

Dans la journée, un griot m’apprit que le frère de Famako (chef de Dialacoro, près Bammako, rive droite), revenant de la colonne, était porteur d’une lettre de l’almamy pour moi ; mais, me croyant encore à Ténetou, il avait bifurqué à Ouré pour passer le fleuve à Foulaboula.

Trois heures après, cet homme arriva ; il était épuisé ; il y avait six jours qu’il avait quitté la colonne. Je lui fis donner quelque nourriture et des kolas, ce qui parut lui faire plaisir.

Voici la traduction de la lettre de Samory :

« Au nom de Dieu, le clément, le miséricordieux !

« Louanges à Dieu l’unique ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur Mahomet !

« Mille et mille salutations et mille souhaits au chrétien qui vient dans notre pays.

« Ma situation n’est pas comme je la voudrais, les guerriers que j’ai sont nombreux, mais si tu pouvais m’amener 30 tirailleurs noirs avec 5 blancs et quelque chose de plus formidable (du canon probablement), nous prendrions Sikasso en une heure.

« Je compte sur toi et notre alliance ; certes, cela ne va pas trop bien au camp.

« Mille et mille souhaits à tous les chrétiens et à leur chef.

« O Français, qui nous apportes la force, je te salue. J’ai fini de parler. »

Que devais-je faire ? C’était tout simplement une demande suppliante de secours ; je ne me souciais pas de me rendre à la colonne, mais je me décidai quand même à y partir le plus tôt possible.

Je comptais proposer à Samory d’ouvrir des négociations avec Tiéba, contre lequel il était en guerre, et par ce moyen gagner l’amitié de ces deux souverains, dont je devais forcément traverser les États. D’autre part, une marche sur Sikasso me permettait de juger des forces dont disposait Samory et d’en rendre compte au commandant supérieur du Soudan français.

Samory venait de traiter avec nous : il me paraissait difficile de l’abandonner, même moralement. Nous étions, certes, en droit de lui refuser un secours avoué, mais nous ne pouvions lui refuser notre appui moral. Si je réussissais dans mes négociations, le succès de mon voyage était presque assuré, la route vers l’intérieur me serait ouverte. J’informai par lettre le commandant du cercle de Bammako de ce que je venais de décider, et, le soir du 20, je parlais avec deux hommes et Diawé, emportant une tenue de rechange dans une peau de bouc, ce qu’il fallait pour lever et dessiner, une autre peau de bouc de riz, un peu de viande boucanée et du sel ; plus une malle contenant quelques cadeaux et présents.

La nouvelle lune datait déjà de trois jours ; mes hommes ne l’avaient pas encore aperçue, ce qui les inquiétait au point de ne pas vouloir se mettre en route. « Ce n’est pas bon signe, disaient-ils, personne n’a encore miré la lune et le chemin ne sera pas bon pour nous. »

Heureusement que ce soir le croissant leur est apparu ; ils ne se sentaient plus de joie ; tous se sont tournés vers lui, et, comme il est de coutume, se sont frappé le front de la main droite en disant : Allah ! ma toula kendé, kalo koura yé ! Ce qui veut dire : « Dieu m’a laissé bien portant, je vois la nouvelle lune ! »


CHAPITRE II

Départ pour Sikasso, les ruines et les chemins encombrés de cadavres. — Passage du Banifing. — Ruines de Sékana. — Rencontre d’un convoi de ravitaillement. — Le Ménako. — Arrivée sur les bords du Bagoé. — Une lettre de Samory. — Kourala et les Siène-ré ou Sénoufo. — Industrie et mœurs des Siène-ré. — Siège de Natinian. — Arrivée au camp de Samory. — De la façon de voyager des Soudanais. — Portrait de Samory et son entourage. — Musulmans peu scrupuleux. — Familiarité de Samory et de son fils. — Le camp de Samory. — Les palanquements et le blocus. — Garnison des diassa ou palanquements. — Effectifs et personnel non combattant. — Du ravitaillement en vivres, en poudre. — Vente d’esclaves. — Organisation des troupes. — Dénominations et grades. — Des insignes de commandement, des sonneries et des batteries, des pavillons et emblèmes. — Le Mokho missi kou. — Les cris de guerre. — Pourparlers avec Samory. — Sotte vanité de Samory. — Situation des armées belligérantes. — Autographe de Karamokho. — Samory essaye de me garder devant Sikasso. — Sottes réflexions de Karamokho. — Je réussis à quitter le camp. — Route de retour sur Tiola-Saniéna et le passage de la rivière de Tiékorobougou. — Arrivée à Komina. — Sur les bords du Bagoé. — Nous nous emparons par ruse d’une pirogue. — Arrivée sur les bords du Baniégué et entrée à Bénokhobougoula.

Mardi 20 septembre. — Avant de quitter les bords du Baoulé je donnai mes instructions à Mouça Diawara, mon domestique, sur la route qu’il aurait à suivre pour se rendre avec le convoi à Bénokhobougoula, et lui fis adjoindre un sofa comme sauvegarde.

Mon départ eut lieu à quatre heures de l’après-midi. En quittant les bords du Baoulé, on chemine pendant un bon kilomètre dans des terrains inondés, couverts de hautes herbes. Les rives mêmes du fleuve sont peu boisées ; aussi loin que la vue peut s’étendre on découvre à peine un léger rideau de menus arbres.

Jusqu’à la nuit tombante nous avons contourné des terrains inondés. Le terrain ne se relève guère qu’aux abords de Toula, village abandonné. Menacés par une tornade, nous cherchons à nous établir dans le village pour y passer la nuit. Une inspection des ruines nous force à abandonner notre projet. Hélas ! dans chaque case il y a des cadavres, de partout il se dégage une odeur infecte, il y a peut-être une centaine de malheureux qui sont morts de faim dans ce triste lieu. On est absolument écœuré.

Bon gré, mal gré, nous nous remettons en route, nous dirigeant sur le village suivant, qui se nomme Ouré, où nous arrivons à neuf heures du soir. Pendant ce trajet nous avons traversé une jolie petite rivière, bordée d’une belle végétation, dans laquelle il y avait à peu près un mètre d’eau, ainsi que des terrains marécageux dont les eaux rejoignent la rivière précédente.

Ouré était, avant que les troupes de Samory s’en emparent, un très gros village ; ses ruines, que l’on traverse avant d’atteindre le village actuel, sont plus grandes que Bammako.

Il s’y tenait un marché important, dont la place se trouve encore à l’extérieur du village ; elle est abritée par quatre immenses arbres dont je n’ai pu distinguer l’essence, car la nuit était trop sombre.

C’est la première fois depuis mon départ de Ténetou que je vois une aussi belle végétation, les terres de culture paraissent excellentes. Avant d’entrer dans le village nous avons traversé un champ de mil où nous avons failli nous égarer : les tiges avaient 5 mètres de hauteur.

Dans le village, il n’y a qu’une vingtaine d’habitants, dont un dougoukounasigui (délégué de l’almamy) ; on nous offre l’hospitalité dans une case d’entrée, sorte d’antichambre, nommé boulou, qui sert d’écurie, de parc, de corps de garde et de cuisine. C’est à peine si l’on voit clair dans cette case. A la lueur du feu, les noirs qui cohabitent avec moi me paraissent de vrais bandits ; j’ai hâte de quitter ce lieu et ces gens, dont l’aspect est peu rassurant.

Mercredi 21 septembre. — A environ 7 kilomètres dans l’est d’Ouré on atteint le Banifing, grand affluent de droite du Baoulé, qu’il rejoint dans les environs de Tabacoroni.

En arrivant à ses bords, inondés sur une profondeur de quelques centaines de mètres, nous rejoignons un convoi de vivres qui est en train d’effectuer son passage ; il utilise à cet effet deux petites pirogues (de 4 mètres de longueur), qui constituent tous les moyens de passage.

Le lit de la rivière est obstrué par des arbres du genre palétuvier. Sa largeur totale est de 40 mètres environ et sa profondeur atteint en ce moment 4 à 5 mètres. En saison sèche elle est cependant guéable.

Nous avons hâte de quitter cet endroit. Là aussi il y a des squelettes et des cadavres en quantité. Je ne les compte plus. Au début, en quittant Ténetou, les deux premiers jours, j’en ai compté une dizaine, mais il y en avait d’autres à quelque distance du chemin, qui se révélaient par l’odeur.

Par ici, le moindre buisson abrite un cadavre ; sur le chemin même on trouve le squelette blanchi à côté du moribond. C’est affreux. Ceux qui vivent semblent morts debout ; une canne à la main, amaigris par la faim, les yeux n’exprimant ni l’intelligence, ni l’hébètement, n’ayant plus conscience de ce qu’ils font, ils marchent ou se traînent péniblement par les chemins jusqu’à ce qu’ils tombent d’inanition. Quelques-uns mettent leur bonnet à la main pour me saluer, ils n’ont plus la force d’articuler une syllabe, ils ont déjà le rictus de la mort sur les lèvres. Ce qu’il y a de particulièrement pénible pour moi, c’est qu’il m’est impossible de les secourir ; je n’ai que le strict nécessaire de vivres et nous devons nous contenter de quelques centaines de grammes de riz par jour.