Sterculia cola ou Sterculia acuminata.

1. Rameau florifère, 1/4 nature. — 2. Fruit entier, 2/3 nature. — 3. Fruit ouvert, 2/3 nature. — 4. Graine, grandeur nature.

Le même fait n’existe-t-il pas un peu plus au sud, pour les transactions entre les Lô ou leurs voisins, avec les comptoirs de la Côte de l’Or et des Graines ? Est-ce que les gens de Kinjabo ont jamais laissé aller à nos comptoirs d’Assinie et de Grand-Bassam un habitant de l’intérieur ? Jamais ! ils vivent de courtage, ils y trouvent un trop gros bénéfice probablement, et emploient tous les moyens pour éviter qu’il ne leur échappe.

Il y a là une zone qui semble vouloir se dérober à l’exploration, et plusieurs tentatives ont déjà échoué au départ des Européens voulant se diriger de la côte vers le nord. La rivière Comoé n’a été remontée qu’à quelques milles, par Héquart, qui fut abandonné par ses porteurs sur l’instigation des gens de Kinjabo. Les employés de comptoirs n’ont jamais dépassé Kinjabo. Espérons que, cette fois, les habitants de la côte seront moins rebelles, et qu’avec de la patience, de la diplomatie, et l’aide de Dieu, je passerai. Je pense que déboucher à la côte est moins difficile que la pénétration en partant de la côte. Les raisons à donner pour la pénétration sont quelquefois difficiles à faire comprendre, et l’on est toujours un peu suspect, tandis que lorsqu’il s’agit de déboucher on a une excellente raison à donner en disant simplement « que l’on regagne sa patrie », ce qui est vrai.


★ ★

Dans son livre Au Soudan Français, mon ami le capitaine Péroz donne des renseignements empreints d’une grande exactitude sur la vie et les conquêtes de Samory.

M’étant, pour mon compte, livré à de nombreuses investigations, j’ai pensé qu’il ne serait pas sans intérêt de les exposer à nouveau sommairement en les complétant et en rectifiant quelques dates erronées.

La genèse de l’œuvre de Samory m’a été racontée d’une façon qui diffère sensiblement de celle qui a été communiquée au capitaine Péroz. Sans vouloir préconiser ma version, j’ai pensé qu’il serait curieux de la présenter au lecteur pour lui faire sentir la différence de l’interprétation de certains faits, suivant qu’ils sont racontés à la cour même de Samory, comme c’est le cas pour Péroz, ou par des gens plus ou moins étrangers ou même hostiles aux événements qui ont marqué le commencement de la fortune de Samory.

« D’après la version contée au capitaine Péroz, la mère de Samory fut enlevée par les guerriers de Sori Ibrahim, marabout fort en renom, chef du Torokoto et suzerain de sa ville natale (Sanancoro). Samory, qui aimait beaucoup sa mère, s’en fut trouver ce chef, lui offrant ses services en échange de la liberté de sa mère Sokhona Kaméra. Ce chef refusa d’accéder immédiatement à son désir, mais laissa à Samory l’espoir de lui rendre sa mère si les services rendus ultérieurement étaient suffisants.

« Samory accepta avec reconnaissance la proposition de Sori Ibrahim et demanda à servir à la guerre, se cramponnant ainsi à l’espoir de voir rendre la liberté à sa mère. Il fit partie de plusieurs expéditions où il se distingua, mais n’obtint sa liberté et celle de sa mère qu’au bout de sept ans sept mois et sept jours de service.

« De retour chez son père, Samory prit du service auprès de Bitiké Souané, roi du Torong, comme chef de ses troupes. Bientôt Samory était devenu l’idole des guerriers du Torong, et, tout en laissant à Bitiké son autorité nominale, il disposa en maître de l’armée.

« Une victoire que Samory remporta en 1866 contre Famodou, chef du Kounadougou, eut un grand retentissement dans le Konia, qui se souleva contre Sori Ibrahim et appela Samory en libérateur ; Sanancoro, sa ville natale seule, lui ferma ses portes et ce ne fut qu’au bout d’un siège de six mois, que Samory réussit à s’en emparer ; puis, en ayant relevé ses murs, il en fit sa résidence habituelle. »

Si les événements se sont passés ainsi, la conduite de Samory serait toute digne d’éloges, et celle de Sori Ibrahim, qui le retint sept ans sept mois et sept jours prisonnier, serait blâmable. Mais ces sept ans sept mois et sept jours sont un peu des chiffres légendaires, il faut bien l’avouer, et la date de 1866 est inexacte ; il serait donc téméraire de porter tout de suite un jugement sur les actes qui ont amené Samory au pouvoir.

En 1887, époque à laquelle mon camarade Péroz fait le récit des exploits de Samory, il dit : « Il y a vingt-sept ans vivait à Sanancoro », etc., ce qui nous reporte à 1860. Or Samory était absent au moment où sa mère fut faite captive ; il ne revint que dans le courant de cette même année, ou même peut-être au commencement de l’année suivante. Si donc nous comptons le séjour de Samory chez Sori Ibrahim depuis le 1er janvier 1861 environ, et que nous considérions qu’il est resté sept ans sept mois et sept jours chez ce chef, nous ne pouvons reporter sa rentrée dans le Konia, avec sa mère, que tout à fait vers les derniers jours de l’année 1867, ou les premiers de 1868.

Il faut bien admettre que la confiance de Bitiké Souané ne se gagna pas en quelques mois, et que l’influence de Samory ne commença réellement à se faire sentir dans l’armée de Bitiké que quelques années plus tard, c’est-à-dire vers une époque que nous pourons sans trop grosse erreur faire correspondre aux années 1870-71. En tout cas, il est impossible d’admettre que la lutte de Samory contre Famadou ait eu lieu en 1866, comme l’indique l’auteur déjà cité, puisqu’à cette époque Samory était encore chez Sori Ibrahim. Il vaut donc mieux admettre que ces faits se sont passés plus lentement et à une époque plus récente, puisque le siège de Sanancoro seul a duré environ six mois. D’après le témoignage des gens du Ouorocoro, la prise de Sanancoro aurait eu lieu en 1873 ; il me paraît prudent de conserver cette date, qui correspond en effet à mes propres calculs.

Maintenant que nous avons exposé comment on dit à la cour de Samory que les événements se sont déroulés, nous allons raconter fidèlement la version que nous avons recueillie au cours de notre voyage.

En 1860, Samory avait environ 25 ans ; il habitait alors Bissandougou où, dit-on, il naquit. Son père, nommé Lanfia Touré, était d’origine mandé-dioula, tandis que sa mère, Sokhona Kaméra, était d’origine malinké. C’étaient de pauvres gens, vivant du commerce peu lucratif des kolas qu’ils transportaient de Maninian sur les marchés du Ouassoulou.

Dans une des guerres qui désolent périodiquement ces régions, Samory et sa mère furent faits prisonniers et conduits dans le Modioulédougou. En route, Samory réussit à s’échapper et vint se réfugier à Médina dans le Ouorocoro. Ce pays était commandé par un marabout vénéré nommé Sori Ibrahim, mais connu aussi sous le nom de Fodé-Birama. Ce musulman, auquel on amena Samory, le fit aller à son école et l’instruisit lui-même dans les principes du Koran, le traitant avec la plus grande bienveillance.

Sori Ibrahim fit à plusieurs reprises la guerre au Modioulédougou, au Gankouna et au Toukoro ; Samory eut toujours la bonne fortune d’accompagner son maître. Dans plusieurs de ces affaires le jeune homme se distingua par sa bravoure ; son maître et chef, pour l’en récompenser, lui donna un certain nombre d’esclaves. Mais les succès grisèrent Samory, il voulait commander dans la maison de son bienfaiteur ; de sorte qu’un jour de mauvaise humeur, Sori Ibrahim lui assena un coup de bâton dans la figure (ce coup de bâton est attribué à Bitikié Souané d’après la version racontée au capitaine Péroz), et bientôt Samory fut forcé de quitter la cour de Sori-Ibrahim avec ses esclaves et de faire retour à Bissandougou (1868). De sa mère, il n’en est point question.

A Bissandougou, il ne prit pas de service auprès de Bitikié Souané. Ce chef était vieux et n’avait que peu de guerriers ; du reste, Samory, à ce moment-là, s’il rêvait au pouvoir, ne songeait qu’à se créer des partisans, et pour cela il reprit son métier de marchand avec ses captifs ramenés du Ouorocoro.

Au bout de quelques années, le nombre de ses esclaves avait augmenté assez sensiblement pour poser Samory parmi les gens les plus influents de Bissandougou ; de sorte qu’à la mort de Bitikié Souané il n’eut pas de peine à se faire accepter comme chef de village. Ceci se passait à peu près en 1870-71.

Deux ans plus tard, en 1873, un nommé Famodou, descendant de Bitikié Souané, établi aux environs, marcha avec ses partisans contre Samory ; les deux partis se rencontrèrent non loin de Bissandougou. Samory battit les guerriers de Famodou, s’empara de sa personne et le fit décapiter sur la place du village.

Ce fait d’armes, insignifiant en apparence, eut cependant un grand retentissement ; tous les villages des environs vinrent se ranger sous la bannière de Samory. Le Komo, le Torong et le Konia, habilement préparés par les émissaires de Samory, se détachèrent de Sori Ibrahim et le proclamèrent leur chef. Seule Sanancoro ne voulut pas se rendre, pour se conserver à Sori Ibrahim. Samory alla assiéger cette petite ville, qui ne se rendit qu’au bout d’un siège de six mois, en releva l’enceinte, et en fit sa future capitale et citadelle. (Fin 1873.)

1874. — Sori Ibrahim, en guerre contre le Kabadougou, ne peut songer à chasser Samory du Konia, ce qui fait penser, dans le pays, qu’il craint de se mesurer avec lui, et augmente le nombre des partisans de Samory, qui accourent de tous côtés.

Maître de la situation, Samory songe à augmenter ses territoires et à se constituer un empire à l’aide des provinces de Kankan Mahmadou, dont l’empire a commencé à se désagréger à la mort de ce souverain, et n’a fait que s’amoindrir depuis la défaite de ses deux fils à Kangouéla et à Niako en 1870.

1874-1875. — Samory s’empare, presque sans un coup de feu, de toutes les provinces sud du Ouassoulou.

1875. — Alliance offensive et défensive de Samory avec le Mamby de Kangaba.

1875. — Guerre de Kankan Mori contre le Sankaran : alternative de succès et de revers ; finalement Moriba, frère de Kankan Mori, est pris et tué par les guerriers du Sankaran, ce qui force Kankan Mori à acheter l’alliance de Samory par un fort cadeau en or.

1876. — Guerre de Samory, de concert avec Kankan Mori, contre le Sankaran : Victoire des armées alliées et mort de Barou Famadou, chef du Sankaran. — Partage des provinces conquises : le Sankaran, le Diouma, le Kouroulamini tombent entre les mains de Samory, pour sa part.

1877. — Sori Ibrahim profite de l’éloignement de Samory pour chercher à reprendre le Konia, et envoie ses deux fils Amara et Mori-Laé avec une armée dans le Sankaran et le Konia.

Samory, occupé dans le Diouma, envoie une partie de ses troupes sous les ordres de ses deux frères, Kémébirama et Maninka Mory, contre les fils de Sori Ibrahim, dont ils s’emparent et que Samory fait mettre à mort à Bissandougou.

1878. — La campagne terminée, Samory déclare la guerre à Kankan Mori qui a refusé de marcher avec lui : Victoire de Kémébirama et de Maninka Mory sur les troupes de Kankan Mori et investissement de Kankan.

1879. — Reddition de Kankan après un siège de dix mois, et prise de Kankan Mori, encore prisonnier de Samory.

1879-1880. — Sori Ibrahim fait une nouvelle tentative contre Samory et veut venger la mort de ses fils, profitant de ce que Samory est occupé contre Kankan Mory. Samory lui oppose un de ses lieutenants nommé Modi Diân Fing, qui est battu ; Samory prend le commandement de toutes ses troupes, et se porte dans le Ouorocoro. Après plusieurs jours de luttes les troupes de Sori sont battues près de Ouorocoro et de Ouomalé ; lui-même est fait prisonnier.

Sori Ibrahim fut condamné à la prison perpétuelle et chargé par Samory de prier Dieu pour le succès de ses armes. Ce malheureux serait encore actuellement détenu, quoique certaines personnes affirment qu’il est mort il y a quelques années.

1880. — Samory, débarrassé de Kankan Mori et de Sori Ibrahim, prend le titre d’émir El-Mouménin (commandeur des croyants).

1881. — Campagne victorieuse dans le Toukoro. Alakamessa, sous-lieutenant indigène aux tirailleurs sénégalais, est envoyé en mission chez Samory par le colonel Desbordes ; il rejoint Samory à Guéléba (Ouorocoro).

1882. — Kémébirama ou Fabou, frère de Samory, après avoir pris les provinces nord du Ouassoulou, marche sur le Ségou avec Famako (voir page 14).

Siège de Kéniéra et reddition de cette place le 19 février ; la colonne du colonel Borgnis-Desbordes arrive trop tard à Kéniéra (le 25 février seulement) pour secourir cette ville.

Samory franchit le Niger en septembre, se porte jusqu’aux environs de Niagassola, mais n’ose pas attaquer Kita qu’il sait en état de résister.

Il regagne le Niger et complète la conquête du Ouassoulou.

Dans cette même année, il charge un almamy du Ouassoulou de la conquête du Gankouna et du Toma.

1883 (commencement). — Prise du Gankouna et mise à mort de son chef Sakhadigui.

1er avril. — Samory, passé sur la rive gauche du Niger, occupe Sibi et menace Bammako. Le colonel Borgnis-Desbordes le bat complètement le 2 avril au marigot d’Oyako.

20 avril. — Poursuite de Samory par le colonel Desbordes qui ne réussit pas à le joindre. Samory repasse le Niger.

1883. — Tari Mori, lieutenant de Samory, ravage les provinces situées entre le Baoulé et le Bagoé, s’établit dans le Ganadougou à Komina et Saniéna, rive droite du Bagoé, et pousse ses colonnes jusque dans le Bolé et le Baninko.

1884. — Liganfali, lieutenant de Samory, s’empare du Soulimana et de sa capitale Falaba.

1885. — Fabou ou Kémébirama et Samory ont envahi le Manding et le Bouré. Défense héroïque du capitaine Louvel, bloqué dans le tata de Nafadié par les troupes de Samory. Il est, après un siège de plusieurs jours, dégagé par la colonne Combes. Retraite de nos troupes sur Niagassola, combat du marigot de Kokoro. Retraite des troupes de Samory sur le Bouré.

Mai-juin 1885. — Liganfali, après la prise de Falaba, est invité par le gouverneur de Sierra-Leone, sir Samuel Row, à venir à Sierra-Leone. Entrée triomphale de ce chef au son de 21 coups de canon.

1885. — Amara Diali, griot de Samory, s’empare et ravage le Folou, le Kabadougou, le Yorobadougou et reçoit la soumission de Tengréla, qui chasse, quelques mois après, les gens de Samory et recouvre son indépendance.

Sékou Momi menace le Ouorodougou et fait accepter à ce pays le protectorat de Samory.

1886 (commencement). — Les troupes de Samory sous les ordres de Maninka Mory ont envahi le Birgo, le Gadougou et le Gangaran ; elles menacent Niagassola et Kita. Le combat de Farki Ndjingo les force à la retraite et amène Samory à témoigner le désir de traiter des conditions de paix. Le capitaine Tournier est chargé de négocier le traité, qui n’est pas ratifié en France. Diaoulé Karamokho, fils de Samory, est amené en France.

1886. — Incursion de Tiéba dans la région entre Bagoé et Baoulé. Il livre combat aux troupes de Samory à Baffa et à Diakha (un jour de marche du Baoulé).

1887. — Retour de Diaoulé Karamokho chez Samory. Le capitaine Péroz fait signer un traité à Samory par lequel il nous abandonne en toute propriété toute la rive gauche du Niger et place tous ses pays de la rive droite sous notre protectorat.

Mars 1887. — Départ de Samory pour son expédition contre Tiéba ; siège de Natinian.

Mai. Siège de Sikasso.

Juillet. Reddition de Natinian. Samory continue inutilement de bloquer Sikasso.

Août 1888. — Retraite des débris de l’armée de Samory qui n’est pas parvenu à s’emparer de Sikasso.

Nous venons de voir comment Samory s’était peu à peu créé un très vaste empire, aussi croyons-nous qu’il n’est pas sans intérêt de dire comment et par quels moyens il y est arrivé, comment son pays est organisé et ce que nous pouvons espérer de cet allié.

Samory possède toutes les qualités physiques et morales pour entraîner et fanatiser des peuples aussi crédules et aussi superstitieux que les nègres. Pour augmenter son prestige contre les peuples qu’il vent soumettre, il emploie surtout la terreur. Dans son pays, on ne prononce jamais son nom. Tout individu qui aurait l’audace de le désigner autrement que par le titre d’almamy aurait immédiatement la tête tranchée. C’est le despotisme dans toute l’acception du mot.

Son œuvre n’est pas comparable à celle d’El-Hadj Omar, qui poursuivait au moins un but, celui de créer un vaste empire musulman.

Samory n’en est pas là : chez lui, l’organisation religieuse est à peu près nulle, et le Coran ne préoccupe pas outre mesure ses sujets ; il y a bien dans quelques villages une mosquée, ou plutôt un emplacement servant de lieu de prières, mais le salam est chez lui une chose secondaire. La seule stricte observation du Coran est la défense, sous peine de mort, de boire du dolo. Encore cette prescription ne lui est-elle pas suggérée par les lectures saintes, elle a tout simplement pour but d’augmenter les ressources en céréales, maïs, mil et sorgho, destinées à nourrir tous les gens qui constituent la maison de l’almamy, femmes, esclaves, guerriers, et d’alimenter les colonnes expéditionnaires.

Nous avons parlé déjà de l’obligation de chaque village de cultiver pour l’almamy un champ dont la surface n’est nullement proportionnée au nombre d’habitants, mais qui est laissé au libre arbitre des dougoukounasigui et des sofa sous leurs ordres. Eh bien, les produits de ces champs ne suffisent pas, à cause de l’immense gaspillage : il lui faut encore s’emparer des récoltes sur pied de tous les malheureux Bambara sans défense, et de celles des habitants des pays nouvellement annexés.

Un tel état de choses ne peut faire prospérer un pays. Du reste, de budgets il n’y en a pas, les ressources directes ou indirectes ne sont pas organisées, et aucune fonction n’est rétribuée.

Il faut un train de maison à Samory et à sa cour, il lui faut récompenser les gens qui lui rendent service et donner à ses chefs de colonne les moyens de pourvoir à l’organisation de leurs troupes, achats de chevaux et de munitions, d’armes et d’effets.

Comment payer tout cela :

1o En laissant tout le monde piller un peu à l’aise ;

2o En organisant des razzias d’esclaves, car chez Samory le but de toute expédition est de se procurer de nouvelles ressources à l’aide d’esclaves.

Samory n’est qu’un marchand d’esclaves, le fournisseur des marchands maures du Sahara.

Dans ces dernières années et pendant le mémorable siège de Sikasso, ne faisant que bien rarement de prisonniers, Samory a été forcé de vendre une partie de ses propres sujets pour se procurer des chevaux et de la poudre.

Aussi aujourd’hui quelques-unes de ses provinces ne sont qu’une immense ruine : 1,7 habitant par kilomètre carré ! Je n’y connais pas un seul centre ayant 2000 habitants.

La population, déjà très réduite, ira sans cesse en décroissant ; la dernière guerre va encore la faire diminuer dans de fortes proportions. Les souffrances physiques endurées par tout ce qu’il y a de valide dans le pays pendant dix-huit mois ne sont pas faites pour augmenter la population. Car, en dehors des hommes et des guerriers employés à la colonne, tout ce qu’il y avait de valide, hommes, femmes, enfants, a été employé au service des vivres et du ravitaillement en munitions, ce qui n’est pas le service le moins fatigant.

On peut estimer les pertes de Samory, par le feu, la famine et les prisonniers faits par Tiéba, à environ 10000 individus.

Le nombre de ses sujets vendus et des gens qui ont émigré vers des régions plus clémentes ne peut être évalué, même approximativement.

A quelles étranges circonstances devons-nous ce triste résultat d’avoir réussi à mettre sous notre protectorat au bout de sept ans de labeurs, après d’aussi lourds sacrifices en hommes et en argent, un pays comptant 280000 habitants au lieu de près de 2 millions ?

A l’indécision dont nous avons fait preuve dans la politique suivie au Soudan.

A la fin de la campagne 1882-83, le colonel Desbordes avait fidèlement rempli le programme qui lui avait été tracé : « Se porter sur le Niger et créer une ligne de postes reliant ce dernier fleuve au point terminus de la navigation du Sénégal ».

Une nouvelle ère devait commencer, celle qui en réalité doit suivre la conquête, c’est-à-dire l’ère de l’organisation pratique des pays nouvellement conquis et de leur mise en valeur ; en un mot, il s’agissait de livrer à l’exploitation industrielle, commerciale et agricole les vastes territoires que trois campagnes glorieuses avaient annexés à notre vieille colonie du Sénégal.

Mais là ne devaient pas se borner nos efforts, et parallèlement à l’ère d’organisation devait se poursuivre un autre but : « continuer la pénétration ».

Notre influence et notre autorité bien assises auraient certainement eu pour résultat la substitution d’un commerce honnête aux infâmes pratiques de brigandage, de la traite et de l’esclavage.

Pour cela il importait en premier lieu d’arracher les populations de la rive droite à la tyrannie de Samory, il aurait fallu abattre la puissance de ce marchand d’esclaves.

Il y avait donc encore à faire et je n’apprendrai rien de nouveau à ceux qui ont collaboré avec le colonel Desbordes, car tous en étaient intimement convaincus.

A ce moment, les populations opprimées par ce tyran de Samory imploraient notre secours et réclamaient notre protectorat ; de tous côtés nous arrivaient des émissaires nous demandant de les protéger et nous offrant leur alliance.

On sait comment ni l’un ni l’autre de ces buts n’ont été atteints complètement.

Les crédits successifs demandés au pays avaient indisposé nos législateurs contre l’œuvre du haut fleuve. Et il ne pouvait en être autrement, les crédits affectés à la construction de la ligne de chemins de fer avaient été engloutis par une coupable négligence. A Paris on ne voulait plus entendre parler de rien.

De 1883 à 1889, on a immobilisé sans profit dans le triangle Kayes-Yamina-Siguiri des forces qui, sous prétexte de ravitailler nos postes, appauvrissaient le pays en dévorant ses ressources, tandis que pour la même dépense de crédits on aurait pu établir notre influence du Sénégal au Tchad et du Tchad au Congo.

Loin de nous aliéner la sympathie de tous les pays actuellement sous la domination de Samory et de Tiéba, nous aurions au contraire été reçus et accueillis par eux en libérateurs. De simples traités d’amitié et de commerce conclus avec les diverses confédérations de la boucle du Niger auraient assuré notre suprématie en nous donnant le monopole du commerce dans la boucle entière du Niger.

Quand comprendra-t-on que l’organisation en confédérations est la seule qui puisse assurer la prospérité des peuples noirs ? A l’aide d’alliances sagement conclues sous notre patronage, elles auraient pu étouffer l’avènement de n’importe quel aventurier et limiter sa puissance.

Chez les nègres plus que partout ailleurs, où le despotisme existe au plus haut degré, où l’organisation doit être substituée à la rapine et au brigandage, il ne faut pas de grosses agglomérations de territoires soumises au même individu.

Qu’un chef se fasse appeler Damel, Brack, Bour, Massa, Almamy, Naba, dès qu’il commande à une population de plus de 25000 âmes il doit être supprimé, sans quoi il dévaste au lieu d’organiser et de régénérer.


CHAPITRE IV

Séjour à Bénokhobougoula. — Cadeau à Samory et à ses femmes. — Le harem de l’almamy. — Le Baniégué. — Du tabac. — Nouvelles de la colonne : difficultés à se ravitailler. — Je me décide à quitter Bénokhobougoula. — Lettre à Samory. — Départ sans guide. — Égaré dans une ruine. — Arrivée sur les bords du Banifing. — Ouarakana et Caillié ; traces d’éléphants. — Tiong-i. — Départ pour Tengréla. — Accueil peu encourageant à Tintchinémé. — Conversation avec un Mossi. — Des poissons. — Menaces du chef de Tengréla. — Pourquoi l’on me nomme Diara. — Retraite de nuit sur Gongoro. — Position difficile à Tiong-i. — Population de Tiong-i. — Chasse aux iguanes. — Les Haoussa. — On cultive le safran indien. — Retour d’un courrier envoyé à Bammako. — Mort de ma mule. — Pourparlers avec Fourou. — Nouvelles de la colonne. — Indusstrie de Tiong-i. — Départ pour Fourou. — Le dolo, superstition de mon hôte. — Comment les noirs appliquent les préceptes et maximes. — Arrivée sur les bords du Bagoé. — Des termites comestibles. — Fourou, description de la ville, de ses fortifications. — Le culte des morts. — Les Soubakha. — Industrie. — Défiance de quelques habitants. — Le marché. — Nouveaux comestibles. — Histoire de Fourou. — Les habitants cachent leurs richesses. — Concours de beauté. — Du Peul et de l’élevage. — Le bois sacré. — Famine chez Samory. — Excursions aux environs. — Je réussis à me faire conduire chez Pégué, chef de Niélé (Follona).

Ma première visite en arrivant a été pour le vieux Bénokho, chef du village et de la région environnante appelée Mpéla.

Je lui fais quelques cadeaux pour la façon bienveillante dont il avait accueilli mon personnel et pour le remercier des vivres qu’il me donne.

Le restant de la matinée a été consacré à préparer les cadeaux destinés à Samory et à Karamokho. Un sofa qui m’a accompagné jusqu’ici doit se charger de les lui faire parvenir.

Voici la liste détaillée de tout ce que j’ai envoyé à Samory et à Karamokho avec le prix de revient des objets en France :

Fr. c.
1 fusil double, à pierre, canons gravés or, plaque de couche et sous-garde en cuivre doré 90 »
1 paire pistolets, crosse ébène, incrustés argent, canon de 45 centimètres 60 »
1 paire pistolets à piston à canons superposés 54 »
1 pistolet ordinaire 15 »
5 boîtes de capsules 2 50
3 pièces étoffes imprimées à 8 25 24 75
1 pièce étoffe brodée de perles argent 40 »
1 tapis de selle en velours rouge brodé en galon or 35 »
1 pièce de velours rose 30 »
4 flacons odeur à 0 fr. 65 2 60
2 tabatières à 1 fr. 45 2 90
12 grelots, 2 rasoirs, 1 paire ciseaux, boutons assortis et 5 calepins 15 »
2 écharpes, banderoles de sabre brodées en soie 6 »
1 rouleau tissu façon or, gaze 20 »
1 rouleau  —  plomb 20 »
Ganses et galons divers 10 »
6 fichus en soie de couleur assorties pour ses femmes 9 »
1 harmonica 1 45
1 boîte de thé 3 »
110 cartouches 44 »
1 couverture 6 50
Total 491 70
Le tout renfermé dans une malle fermant avec un cadenas 25 »
516 70
Au total et en chiffres ronds 500 francs, ce qui fait dans le pays environ 2000 francs.

Dès que tout fut prêt, le sofa réquisitionna deux porteurs et se mit en devoir de regagner Sikasso.

Puis ce fut le tour des femmes de l’almamy, auxquelles je fis parvenir le cadeau quelques instants après leur avoir fait visite.

Voici le détail de ce que je leur envoyai :

Fr. c.
12 colliers en corail avec fermoir en or 24 »
12 bracelets en corail 12 »
1 pièce dentelle 3 »
1 rouleau étoffe 20 »
1 rouleau gaze 20 »
Et sur leur demande 6 rasoirs (dont je me dispense de désigner l’usage) 12 »
Au total 91 »

Les épouses de l’almamy sont logées dans un petit groupe de cases entouré d’un palanquement en bois, à l’ouest et à 500 mètres du village. Elles ont à leur service quelques vieilles femmes de griots, et ont comme homme d’affaires ou majordome un vieux Sonninké, diawara du Kingui, qui sait lire et écrire l’arabe.

Les femmes de l’almamy sont au nombre de vingt ; six d’entre elles sont mariées depuis plusieurs années, les quatorze autres sont des jeunes filles de huit à quinze ans qui attendent que leur seigneur et maître veuille bien les admettre dans son home. Quand l’almamy passe dans une région et qu’il remarque des petites filles qui lui plaisent, elles sont immédiatement envoyées dans un de ces dépôts. Peu d’entre elles sont filles de chefs, il puise partout. On pourrait supposer que son choix ne porte que sur des beautés exceptionnelles. Loin de là, il y en a peu de jolies parmi celles que j’ai vues au camp et ici.

Femmes de Samory et leur surveillant.

Leur condition n’est pas heureuse, la plupart d’entre elles ont été le jouet d’un caprice de l’almamy, puis elles sont délaissées ; mais, pour faire voir qu’il en possède beaucoup, il en emmène partout où il va. Il doit en avoir à peu près une centaine ; les femmes d’ici m’ont dit : un peu plus de quatre-vingts. La plus grande partie des femmes se trouve actuellement à Koussan (Ouassoulou), à Niako et à Sanancoro. Ces trois villes sont en quelque sorte les capitales des États de Samory.

Ces femmes sont gardées par de vieilles dialimousso (femmes de griots) et placées sous la haute surveillance du vieux Sonninké du Kingui. Personne n’ose leur adresser la parole : une simple politesse de la part d’un sujet de ce tyran est punie de mort ; aussi, quand une fama mousso (femme de roi) passe dans le village, tout le monde se range.

Deux des femmes d’ici sont enceintes ; elles m’ont confié qu’elles voudraient bien mettre au monde un garçon, la mère qui a une fille étant à peu près sûre d’être délaissée tout à fait par Samory.

Toutes ces femmes sont à peu près vêtues de la même façon : elles portent, les jours ordinaires, un pagne du pays, bleu rayé de blanc, et s’enveloppent les épaules et le haut du corps d’un morceau de calicot blanc dont la bordure est effilochée. Les jours de fête, le calicot est remplacé par de la mauvaise florence, jaune, rouge, verte, violette, etc. Les petits anneaux d’or des oreilles sont remplacés par d’autres boucles en or du poids de 100 grammes environ. Comme ce serait gênant de porter un poids semblable suspendu à l’oreille, à chacune de ces boucles est adaptée une chaînette plate en argent, de fabrication européenne, qui se passe, celle de droite, à gauche du cimier de la coiffure, celle de gauche, à droite ; les chaînettes forment ainsi une croix sur le front.

La coiffure en casque est très répandue sur cette rive-ci ; elle est analogue à celle des femmes du Khasso (Soudan français), mais toutes les femmes de l’almamy l’agrémentent d’une petite tresse de cheveux qui retombe sur le front et qui descend jusque entre les deux sourcils. C’est aussi la coiffure des femmes du Sankaran. Un collier en cuir, sur lequel sont fixées des cassolettes en or ou en argent, complète cette toilette de gala.

Ces gros pendants d’oreilles sont en forme d’anneaux et hérissés de petites tiges en or semblables à des branches de corail. On obtient cela avec de l’or fondu dont le modèle a été façonné dans de la cire.

Les branches ne sont pas nettoyées, on y aperçoit des boursouflures et des grains de sable. Cette orfèvrerie est bien au-dessous de celle qu’obtiennent nos forgerons-orfèvres du bas fleuve avec le filigrane.

Les effets et les parures d’une de ces femmes constituent environ la valeur de 1000 francs ; les 100 femmes ont donc coûté 100000 francs à l’almamy. Que de mères ont eu leurs enfants vendus et combien de villages l’almamy a-t-il détruits pour procurer ce luxe à ses femmes ! car le monarque n’a pas d’autres revenus que ceux que lui crée la chasse aux esclaves.

Mardi 11 octobre. — Je viens de passer deux jours pleins à manipuler mes marchandises : l’humidité a pénétré partout, les objets en fer et en acier sont tous légèrement rouillés, le cuivre terni, les étoffes sentent le moisi, ma pauvre petite bibliothèque est dans un triste état, les reliures sont décollées et les pages collées ensemble.

J’ai eu tellement de déceptions avec mon appareil photographique, que je dois me résigner à le renvoyer à Bammako, par un de mes captifs libérés qui porte en même temps mon courrier. J’avais soixante-cinq très bonnes plaques que j’ai eu tant de mal à développer et à conserver, et dans une nuit de rosée beaucoup d’entre elles ont été détériorées.

Ce matin, je les ai trouvées recouvertes de champignons. Elles étaient cependant séparées les unes des autres par des feuilles de papier buvard et enfermées dans des boîtes en carton, le tout protégé par une triple enveloppe de coutil. C’est vraiment décourageant de s’être donné tant de mal pour le développage, d’y avoir passé tant de soirées pour arriver à un semblable résultat.

Les autres marchandises détériorées, je les fais vendre au marché contre des cauries avec lesquels j’achète le riz, le fonio et le sel pour mes hommes. De la viande, il est impossible de s’en procurer à n’importe quel prix. Le bétail a disparu du pays. Bénokhobougoula, qui n’a jamais été un grand village, mais dont les habitants avaient la réputation d’être possesseurs de beaucoup de bétail et d’avoir des graines en quantité, n’est plus aujourd’hui qu’une misérable ruine habitée par une centaine d’habitants, y compris les femmes de l’almamy. Le fond de la population était Bambara Traouré, comme presque tout le pays entre Baoulé et Bagoé.

Les Foula du Ganadougou, quoique n’étant pas de même race, vivaient en très bonne intelligence avec eux, et tout ce pays formait plusieurs petites confédérations, dont les principaux centres étaient Niankourazana, Diakha et Baffa.

Samedi dernier, quelques habitants ont traversé le Baniégué pour se rendre au marché de Fourou qui a lieu tous les lundis, afin d’y acheter des provisions qui font absolument défaut ici. Fourou est un village soumis à l’autorité de l’almamy et contre lequel les gens de Tiéba n’ont encore rien tenté jusqu’à présent. Les habitants, dit-on, vivent en bonne intelligence, à la fois avec les gens de Tiéba, de Pégué, de Samory et de Tengréla ; le village m’a tout l’air de constituer une sorte de place neutre, dans laquelle tout le monde est le bienvenu, à la condition de n’appartenir à aucun parti.

Le marché serait situé à cinq ou six étapes dans le sud-est, sur l’autre rive du Bagoé : on y vit à très bon compte, paraît-il ; aussi je ferai tout mon possible pour m’y arrêter quelque temps en me rendant à Tengréla, si sa position n’est pas trop excentrique par rapport à mon itinéraire.

Vue de Bénokhobougoula.

Mardi 18 octobre. — C’est aujourd’hui la nouvelle lune, celle qui doit apporter un si grand changement dans la situation de Samory et dans la mienne aussi, puisque c’est dans cette lune que je dois être dirigé, sous la recommandation de Samory, sur les pays de l’est avec lesquels, dit-il, il est en relations.

Le temps que je suis forcé de perdre ne me coûte pas trop : la saison est encore bien mauvaise et il est pénible de voyager dans un pays comme celui-ci où toute transaction semble éteinte ; les sentiers doivent avoir disparu entièrement sous la végétation.

Tandis que pendant le mois d’août il y a eu vingt-trois jours de pluie, dans le mois de septembre il n’y en a eu que seize, et depuis le commencement d’octobre, sept jours de pluie seulement et deux tornades sèches. C’est la fin de l’hivernage. Le Baniégué, qui passe à quelques centaines de mètres dans l’est du village, a baissé de 3 m. 25 en dix jours ; il est entièrement rentré dans son lit. D’après les indigènes, son niveau ne baissera maintenant qu’en décembre, et il n’est jamais guéable avant la fin de l’année.

Cette rivière est formée de plusieurs petits cours d’eau qui prennent leur source dans le Bodougou ; ils se réunissent dans le Sibirila. Le Baniégué sépare le Siondougou du Mpéla et se jette dans le Badié ou Bagoé, un peu en aval de Bénokhobougoula. Il est de la largeur du Baoulé à Kondou (environ 20 mètres) et coule dans une plaine herbeuse en partie inondée. Ses berges et ses rives sont garnies de verdure ; on y remarque même à certains endroits de très beaux arbres.

On y prend trois espèces de poissons : une sorte de poisson blanc comme le meunier, mais ayant des dents. Sa chair est bonne, mais il a trop d’arêtes. Puis deux espèces de poissons à tête plate avec une mâchoire garnie de barbillons ; l’une de ces variétés est très bonne à manger, elle a le goût de l’anguille, mais l’autre est détestable et sent la vase et le musc. Les indigènes en prennent peu ; je n’en ai mangé que deux fois depuis que je suis ici, et ce sont mes noirs qui les ont pris à la ligne.

Samedi 22 octobre. — Aujourd’hui il est arrivé ici deux marchands, l’un vient de Bla et l’autre de Baba ; ils sont venus par Kourousina et sont porteurs chacun d’une charge de tabac qu’ils vont porter à Fourou pour le vendre.

Le tabac n’est pas ficelé en carotte comme sur les bords du Niger ; cinq ou six feuilles de 15 à 16 centimètres de long sont liées ensemble par la tige ; un de ces lots se vend maninkémé (60 cauries) ; les arêtes enlevées, il reste environ 60 grammes de tabac, comme je l’ai constaté, ce qui porte le kilo à 3000 cauries (7 fr. 50). Ce tabac, qui s’appelle sira (en poudre) ou taba quand il est destiné à être fumé, est d’une qualité inférieure à celui que l’on vend à Bammako et à Ténetou ; il est surtout récolté sur les bords du Badié, dans les environs de Fougani, Kinian et Baba. Il sert à faire le tabac à priser et est employé de préférence à une autre variété à tiges beaucoup plus élevées, qui s’appelle diamba. Cette variété est celle qui est cultivée dans nos possessions de la rive gauche du Niger ; elle sert pour la pipe.

Vers midi, Makhanian, neveu de Bénokho, est venu me confier que deux hommes qui reviennent de la colonne et qu’il a hébergés, parce que ce sont de ses camarades, lui ont appris que Tiéba s’était emparé, il y a trois jours, du diassa de Baffa, que tous les hommes avaient été tués sauf Baffa et un griot qui ont fui à cheval. C’est le contingent fourni par la région Ténetou-Bénokhobougou qui tenait garnison dans ce diassa ; Makhanian m’a recommandé le secret le plus absolu. « Jamais on n’en parlera, dit-il, avant que la guerre soit finie. » Tous les hommes de Bénokho et des villages aux environs sont morts. Je remarquai dans la journée qu’il y avait plus d’hommes revenant de la colonne, des déserteurs sans doute.

Dans l’après-midi, j’allai voir les femmes de l’almamy, qui me tinrent un tout autre langage. La guerre était sur le point de finir. Tiéba avait envoyé des bœufs et des chevaux en cadeau à l’almamy en lui demandant de faire la paix, mais Samory aurait refusé : « Dans huit jours, Sikasso sera pris et Tiéba aussi ».

Un peu plus tard un homme, que j’ai déjà vu rôder dans le village il y a deux jours, vient soi-disant de la part de l’almamy me saluer et me dire de ne pas perdre patience : « Peut-être Sikasso sera pris ; tous les chemins sont coupés maintenant ; on a rapproché les diassa du tata, on est si près que l’on peut tirer dans le village. »

Mouça, mon domestique, renvoie cet homme en le traitant comme il le méritait : « Comment, lui dit-il, il y a quatre jours que je te vois circuler par ici, et aujourd’hui tu viens dire que tu es un envoyé de l’almamy ? tu as de la chance que mon blanc ne te fasse pas administrer une correction à coups de corde ». Dans ce malheureux pays, le mensonge prime tout ; l’almamy, du reste, en donne un triste exemple.

Dimanche 23 octobre. — Il y a dix-sept jours que je suis ici et j’attends toujours ce chef du Pourou (?) qui doit me conduire vers Kong en me faisant traverser son pays. Jamais l’almamy ne m’a envoyé saluer par quelqu’un ; je ne sais qu’il a reçu mes cadeaux que parce que ses femmes se pavanent avec mes étoffes dans le village ; elles sont fières d’être un peu bien vêtues. Il ne m’a pas encore envoyé dire le barka (merci) de rigueur.

Comme cette lune-ci est déjà fortement avancée, je songe depuis plusieurs jours à partir ; malheureusement, il ne m’est pas possible de trouver de nourriture pour plus de deux jours à la fois.

Le village est très pauvre : y compris la fortune des femmes de l’almamy, il n’y a ici que 8800 cauries ; je les ai eues un jour toutes en ma possession. Dès le lendemain, les femmes, ayant besoin de monnaie pour se procurer du bois ou des piments, venaient m’apporter du riz et du fonio par lots de deux, trois ou quatre cents cauries ; un de mes hommes ne s’occupe que de la vente toute la journée.

Fourou, où je veux me diriger, afin de me rapprocher de Tengréla, est éloigné de quatre à cinq jours de marche pour les ânes. En route, il me sera impossible de trouver quoi que ce soit.

Mes besoins sont cependant minimes : mes hommes et moi nous nous contentons de 2 kil. 500 de riz (250 grammes par jour). Voilà plus d’un mois que personne n’a mangé de viande. Les femmes de l’almamy m’ont donné un jour une épaule de mouton ; de temps à autre, Diawé, qui va chasser deux fois par jour, me tue une tourterelle ou un youyou (sorte de perruche), car il n’y a ici ni perdrix, ni pintades.

Lundi 24 octobre. — Deux femmes du village auxquelles, hier, j’ai fait voir du corail, m’ont dit qu’elles m’apporteraient ce matin de bonne heure deux grandes calebasses de fonio pour acheter chacune un collier.