CHAPITRE XIV

Dans le Djimini. — Ethnographie. — Dakhara. — Industrie, commerce. — Les régions limitrophes. — Kamélinsou. — Le Comoë. — Premières plantations de kolas. — Arrivée dans la capitale de l’Anno. — Honnêteté proverbiale des habitants de l’Anno. — Industrie, commerce, agriculture. — Départ pour Aouabou. — La marmite fétiche. — Populations de l’Anno. — Mœurs, coutumes, armes, ustensiles. — Un mot sur Sansanné-Mango. — Entrevue avec Kommona Gouin. — Palabres. — Histoire de l’Anno. — Routes commerciales. — Un animal inconnu. — Appellations agni pour l’or. — Départ d’Aouabou. — Entrée dans la grande forêt. — Un mal gênant. — Les mines d’or. — Le fouto. — Rencontre de Gan-ne. — Voyage en hamac. — Bizarre médication indigène. — Comment on voyage dans la forêt. — Longues et pénibles étapes. — Arrivée sur les bords du Comoë.

Jeudi 24 janvier. — Le pays de Kong est séparé du Djimini par une zone inhabitée de 25 kilomètres de profondeur, coupée par une petite rivière de 7 à 8 mètres de largeur nommée Kenguéné, qui sert de frontière entre les deux États. Pendant cette marche j’ai observé plusieurs soulèvements de grès ou de granit de 30 à 50 mètres de relief environ, et, vers le sud, un autre groupe de collines peu élevées. D’après leur orientation, ces petites boursouflures et poussées semblent se rattacher au système du pic des Kommono, auquel elles se relient par les hauteurs de Gouroué-Gaouy-Samata.

Tout près de Ouandarama, il y a du splendide granit bleu, qui émerge des deux côtés de la route, ce qui force les habitants à étendre leurs cultures assez loin.

A Ouandarama, notre logeur, un brave musulman nommé Karamokho Sirifé, nous fit admirablement recevoir par Péminian, chef des trois villages qui constituent Ouandarama ; il nous donna des poulets et plusieurs charges d’ignames et refusa absolument de nous laisser quitter son village le lendemain.

Les trois groupes qui forment Ouandarama sont respectivement habités par des Mandé-Dioula, des Mandé-Ligouy (Veï), que l’on appelle ici Kalo-Dioula, et enfin par les autochtones, ou plus anciens occupants, les Kipirri. Ces derniers ne sont qu’une fraction des Siène-ré, comme je l’ai de suite constaté, beaucoup de femmes ayant la lèvre supérieure percée, et les jeunes gens portant des plumes blanches dans les cheveux. Par la forme de leurs briquettes et leur façon de construire les cases rondes, par leur tatouage, la variété de leurs bœufs et surtout l’idiome qu’ils parlent, ils sont plutôt à rattacher aux Siène-ré du Follona, qui diffèrent assez sensiblement des Siène-ré du Kénédougou, du Pomporo et du Mienka.

Péminian était frappé de ce que je saisissais une partie de sa conversation avec un de ses amis, mais lorsque je lui eus expliqué que j’avais traversé le territoire d’un peuple qui parle leur langue et qui se trouve dans l’ouest, il me raconta avoir déjà entendu dire par des vieux qu’il existait des gens de leur race dans l’ouest, mais il ignorait si ses ancêtres sont venus de l’ouest ou si ce sont les Follona qui ont émigré du Djimini vers le Kénédougou.

Il est plus simple de supposer que quand les Tagoua sont venus se fixer dans le Tagouano, la poussée qu’ils ont produite a séparé les Siène-ré en deux tronçons, dont le moins important a été rejeté dans le Djimini. Les Kipirri ont un village très propre et des cases en fort bon état. On peut en dire autant des Mandé-Dioula et des Ligouy, qui font tous les deux usage de constructions rectangulaires à toit en chaume. L’ensemble de ces villages ne laisse que le regret de n’y rencontrer aucune physionomie féminine passable. J’ai rarement vu le sexe faible aussi mal partagé que dans ce pays.

Ouandarama est très riche en bœufs ; ce n’est qu’un immense parc, dont j’estime le nombre à deux ou trois cents têtes de bétail.

Samedi 26 janvier. — Péminian, qui jouit d’une certaine influence dans cette partie du Djimini, nous donna un de ses captifs devant nous conduire à Domba Ouattara, chef du Djimini, nous recommander à lui de la part du chef de Kong, et le prier de nous faire conduire au chef de l’Anno ou Mangotou.

Précédés du guide, nous suivîmes pendant quelques kilomètres la route qui conduit dans le Diammara par Dabakala, autre village important du Djimini, puis nous nous dirigeâmes sur Koroniodougou et Kangransou, deux villages mandé très propres où l’on semblait s’occuper avec activité du tissage et de l’élevage du bétail, partout fort prospère. Nous fîmes ensuite une petite halte dans un village kipirri nommé Samasokhosou (« village des perceurs d’éléphants ! ») où le chef nous fit un cadeau de 200 cauries ! regrettant, disait-il, que nous ne vinssions pas lui demander l’hospitalité. De là à Dombasou il n’y a que deux petits villages à traverser.

Le village où réside Domba-Ouattara, chef du Djimini, est connu sous trois noms différents. On l’appelle indifféremment Dombasou, Dakhara ou Kaffoudougou.

Dombasou veut dire « village de Domba ». Dakhara signifie « campement, lieu où se trouvent le chef et l’armée, quartier général ». L’autre nom, Kaffoudougou, est tiré d’un village du Kipirri, qui est situé à quelques kilomètres dans l’ouest et qui, primitivement, servait de capitale au Djimini.

Dakhara n’est pas de création récente, à en juger par ses habitations délabrées et les ordures entassées à portée du village ; aussi le séjour n’en est-il pas précisément agréable. On peut cependant faire quelques promenades dans les sentiers menant à un fourré qui limite le village au sud et sur la bordure duquel poussent quelques citronniers et des pourguères (Jatropha curcas), que je n’ai vu nulle part atteindre un pareil degré de vigueur. J’ai trouvé des pieds ayant 25 centimètres de diamètre, de véritables troncs. On cueille les fruits pour en faire du savon ; les graines sont un violent émétique, l’huile qu’elles renferment purge à la dose de 10 à 12 gouttes : c’est un purgatif violent ; à dose élevée, c’est un poison. Les feuilles de la pourguère sont rubéfiantes dans quelques espèces. On ne se sert de la pourguère pour faire du savon qu’à défaut du cé, qui ne produit plus sous cette latitude, et de l’arachide, qui n’est cultivée que sur une trop petite échelle.

Dakhara étant un des derniers villages où l’on cultive le sorgho et pour ainsi dire la limite sud où le cheval peut vivre, je fis mettre en vente la jument de M. Treich. Il ne manquait pas d’amateurs, la bête étant plus belle que celles du village ; la grande question était d’en obtenir en payement autre chose que des cauries. Comme il n’y a que peu d’or, qui vient de l’Anno, il nous fallut accepter trois captifs, un homme déjà âgé et deux femmes de trente à trente-cinq ans, gens dont M. Treich se proposait de doter l’école d’Elima, près d’Assinie.

Domba-Ouattara est un petit vieillard dont la période d’activité est presque terminée, mais il a un frère, Brahima-Ouattara, qui a la physionomie et toutes les allures d’un vieux militaire : c’est à lui que reviendra le pouvoir. Le trouvant fort bien disposé à notre égard, j’usai de son influence pour amener son frère Domba à placer le Djimini sous notre protectorat.

Le vétéran, comme l’avait baptisé Treich, fut pour nous un excellent auxiliaire, et la veille de notre départ il décida son frère à signer le traité et à prendre notre pavillon.

Jeudi 31 janvier. — Domba nous fit diriger sur Iaousédougou et nous adressa au chef du village kipirri qui est à l’ouest du village mandé.

Cette région est bien peuplée ; nous traversâmes successivement Samasokhosoufittini, Djimbaladougou, Sandiokhosou, appelé aussi Sibicoro (qui signifie « à côté des rôniers »), gros village sur la rive droite d’un ruisseau à eau courante, aux abords marécageux, qui porte le nom de Songounkô, puis Agouadougou, Natéré et Gouérécoro.

Tous ces villages ont un troupeau de bœufs, des chèvres et quelques moutons. On semble y cultiver avec succès le coton et le riz.

Dans le Djimini on fabrique beaucoup de poterie, réputée dans toute la région, à cause de sa parfaite cuisson, qui est exclusivement faite avec l’écorce du mana. Cette plante, arbuste dans certaines régions et arbre dans d’autres, ressemble comme écorce et feuilles au cé. Elle est bien connue de tous les indigènes, qui se servent des petites branches comme bois à frotter les dents. Sans la cuisson à l’écorce de mana et le vernis au sounsoun, la poterie n’a pas de valeur chez les ménagères soudaniennes.

Vendredi 1er février. — Entre Iaousédougou et l’Anno ou Mangotou, le Djimini porte le nom de Bandokho. Ce nom, comme je le supposais d’abord, ne correspond pas à un ou deux villages ; on peut dire qu’il s’applique à tout le district sud du Djimini, dont il fait partie et dont il est séparé par une ligne de collines peu élevées, traversées par de mauvais sentiers.

Comme j’étais mal renseigné et que le guide m’avait fait changer d’itinéraire, je perdis un jour, en faisant des étapes trop courtes. Par suite de ce malentendu, je campai le 1er à Konwi, le 2 à Niamaniondougou, et ce ne fut que le 3 que j’atteignis Kamélinsou, premier village de l’Anno.

Le Djimini m’a paru fort bien peuplé. J’estime la densité de sa population à 12 habitants par kilomètre carré. Elle est composée mi-partie de Kipirri (de race siène-ré), mi-partie de Mandé et de Kalo-Dioula (veï) venus de Diammara. On y cultive surtout le coton, à l’aide duquel on fabrique des étoffes toujours rayées bleu et blanc, d’un bon marché exceptionnel. Ces étoffes sont connues dans toute la boucle du Niger et donnent lieu à un mouvement d’affaires très important pour le Djimini ; elles se vendent presque à aussi bon marché que les cotonnades blanches du Mossi, auxquelles elles font, dans la région de Salaga, une très sérieuse concurrence. Les gens du Djimini s’occupent aussi de la vente du kola blanc, qu’ils vont prendre chez les producteurs mêmes ; ce fruit est cultivé avec succès dans l’Anno, comme nous le verrons plus loin. A l’aide du kola et des cotonnades, ils se procurent du sel et des captifs, qu’ils échangent, dans l’Anno, l’Indénié ou le Baoulé, contre de la poudre et des fusils ; ils alimentent d’armes et de munitions les guerriers d’un Mandé nommé Morou, parti de Sakhala (Ouorodougou), qui ravage depuis quelques années le Tagouano. Je n’ai pu obtenir de renseignements précis sur cet aventurier ni sur le pays qu’il occupe, ce Morou n’ayant pas de résidence fixe et errant dans la région à l’instar des colonnes qui opèrent dans le Gourounsi.

Ce que l’on m’a affirmé, c’est que pour se rendre chez Morou on trouve d’abord une assez grosse rivière, nommée N’do, qui se jetterait dans un fleuve que les noirs appellent Isi et que l’on traverserait également. S’agit-il d’un affluent du Bagoé, ou de ce cours d’eau lui-même, ou bien d’affluents de droite du Comoë ? de la rivière de Dabou, ou même du Lahou ? c’est ce que je me suis demandé bien longtemps.

Pendant mon séjour à Aouabou chez Kommona Gouin j’ai obtenu quelques détails sur cette région et les cours d’eau qui la sillonnent. La rivière Ndo traverse le Diammara, colonie mandé de la famille veï, originaire du Ouorodougou et venue par le Kouroudougou et le Tagouano. Les familles ouattara de Diarawary, chef de village à Kong, et de Domba, chef du Djimini, viennent également du Diammara (qui veut dire « pays des étrangers »). Le Ndo, qui est peu important, se jette dans une grosse rivière nommée Nji et Isi, guéable en été, mais impossible à traverser pendant les hautes eaux ; on m’a dit qu’elle rejoignait la rivière de Mouoso (Grand-Bassam), mais c’est faux. Les indigènes identifient la lagune Ebrié avec le Comoë. Des gens qui connaissent Dabou m’ont affirmé que la rivière de Dabou porte le nom d’Isi ; elle traverse le Tagouano et le Bahouri ou Baoulé, auquel elle a donné un de ses noms, car l’Isi est connue aussi par les Mandé sous le nom de Baoulé.

Le Kouroudougou est arrosé par une rivière encore plus importante que l’Isi et qui porte le nom de Bandamma ; on la dit navigable et on la passe en pirogue presque toute l’année pour se rendre à Kanyenni. Les uns m’ont dit qu’elle recevait l’Isi, d’autres qu’elle rejoignait la mer (?) ; d’autres, enfin, m’ont assuré que c’est un cours d’eau distinct. Dans ce cas-là, ce serait la rivière de Lahou (voir le chapitre XVI).

Par suite de la route indirecte que j’ai suivie, je n’ai pu observer à loisir le mouvement commercial entre Kong et l’Anno, les marchands passant généralement par une route plus à l’ouest, celle qui traverse Koumarasou. Je puis cependant dire que l’article le plus importé par cette voie est le beurre de cé des Komono et surtout la ferronnerie de la région Bobo-Dioulasou. Le kola blanc, rapporté en échange, va beaucoup sur Kong, qui l’exporte sur Léra, Niélé et Bobo-Dioulasou ; ce fruit a son débouché plutôt vers l’est, car il s’en évacue de grandes quantités sur Bouna, Boualé, Bondoukou et Salaga, qui fournissent en partie le sel à cette région.

Dimanche 3 février. — Kamélinsou, comme je l’ai dit plus haut, est le village frontière de l’Anno quand on vient du Djimini ; il est habité exclusivement par des Gan-ne, et porte pour cette raison aussi le nom de Gan-nesou. Nous fûmes reçus par un beau vieillard à barbe blanche qui s’empressa de nous faire installer de son mieux, car les cases de ce village sont fort mal entretenues. Les femmes et les jeunes filles se sont toutes crues obligées de nous faire un cadeau, de sorte que le riz, les ignames, bananes, papayes et poulets ne nous ont pas manqué.

Ce village, quoique d’un aspect misérable, a la réputation d’être riche. Beaucoup d’habitants en effet portent comme bijoux des pépites d’or. Ils m’ont aussi paru travailleurs et possèdent des plantations de kolas. Les femmes s’occupaient de la cueillette du fruit et triaient les kolas par grosseurs et par qualités. J’ai vu aussi à Kamélinsou préparer du savon avec le fruit du kobi, qui est assez commun par cette latitude.

Lundi 4 février. — Le chef de Kamélinsou, au lieu de nous faire conduire directement sur Mango (Gouènedakha), nous fit mener à Moroukrou ou Moroudougou, où résident deux chefs parents du roi de l’Anno. Comme ce détour me rapprochait du Comoë, sur lequel je voulais me procurer quelques renseignements, je ne fis aucune observation et me laissai conduire à Moroukrou[47], où nous fûmes bien accueillis par Lendou et Gouami, les chefs de l’endroit.

Le Comoë (rivière d’Akba) a ici plus de 100 mètres de largeur ; il est très fortement encaissé ; actuellement encore, il n’est pas guéable, et les perches ne peuvent servir à manœuvrer les pirogues que sur les rives. Les gens du village viennent y prendre leur eau ; les femmes descendent, pour la puiser, par un sentier presque à pic, qu’elles remontent avec adresse leur potiche sur la tête, ce qui serait presque un tour de force pour des Européennes.

D’après le dire de toutes les personnes que j’ai eu l’occasion d’interroger, le Comoë, dans la partie entre Nabaé à Moroukrou et de ce point à Attakrou[48], n’offrirait pas de difficultés à la navigation en pirogue ; les indigènes n’utilisent pas le fleuve pour leurs communications ; ils donnent comme raison qu’ils ne sont pas experts dans la fabrication des pirogues ; en cela je suis absolument d’accord avec eux : les embarcations que j’ai vues sont toutes grossières, massives et peu maniables ; avec de telles pirogues il ne faut pas songer à naviguer, elles sont tout juste bonnes à traverser la rivière.

En revenant du Comoë, les gens du village nous firent voir l’endroit où les guerriers de l’Anno ont vaincu ceux du Bondoukou, il y a environ soixante ans, sous le règne de Diané, qui, dans cette affaire, tua Sofié, le chef du Bondoukou, un des prédécesseurs d’Ardjoumani.

Femmes puisant de l’eau au Comoë.

Mardi 5 février. — Le lendemain, Gouami nous fit faire étape dans le centre le plus important de l’Anno. S’il existe une question embrouillée pour le voyageur, c’est bien celle de la dénomination de ce marché. Beaucoup de Mandé désignent le centre commercial de la région par Mango, et la région sous le nom de Mangotou (brousse de Mango) ; l’un et l’autre de ces noms sont impropres, car le pays est appelé par ses habitants Anno depuis Kamélinsou jusqu’aux frontières de l’Indénié, et le centre commercial désigné sous le nom de Mango en mandé se nomme ou Groûmania ou Gouènedakha : Groûmania est le nom agni ; Gouènedakha, le nom gan-ne. D’autres appellent aussi Mango Koffésou, quoique ce nom ne se rapporte en réalité qu’à une sorte de faubourg habité par les autochtones.

C’est dans ce faubourg de Koffésou ou Koffikrou (en agni) que l’on nous fit loger. Il n’est éloigné de Groûmania que de quelques centaines de mètres, ce qui me permit d’y aller pendant la grosse chaleur. Des amis que j’y rencontrai me conduisirent chez quelques notables mandé et eurent l’obligeance de me présenter et de me recommander au personnage le plus influent de la ville, à Ahmadou Sakhanokho, dont l’amitié me fut très précieuse lorsque le moment vint de traiter avec le chef de l’Anno.

Groûmania, ou Gouènedakha, ou Mango, ou Koffésou, est composé de trois agglomérations d’habitations.

Au nord, et séparés du village principal, se trouvent deux groupes de cases habités par quelques Gan-ne et quelques gens de race agni ; c’est une espèce de faubourg, nommé Koffésou en mandé ou Koffikrou en agni (Koffi est le nom du chef, et la terminaison dans les deux langues veut dire « maison de »).

Cette ville, irrégulièrement bâtie, comme presque tous les centres de ces régions, est bien située, et entourée de plantations ; on y trouve quelques cocotiers et un ou deux orangers. Groûmania est dans la zone de transition, entre la végétation peu couverte de la région Kong et celle, si dense et si touffue, du bassin inférieur du Comoë. Aux environs, on voit de fort beaux sites, surtout sur les bords du Comoë, près de Siripon et d’Assouadé. En quittant Moroudougou ou Moroukrou, surtout, je fus agréablement surpris en traversant de grandes oasis boisées d’essences rappelant nos hêtres et nos frênes, avec le sol tapissé de petites pousses de toute nuance, produisant un amalgame de tous les verts que l’on puisse rêver.

On ne saurait croire combien une plante ressemblant aux nôtres peut agir sur le moral de ceux qui, depuis longtemps, ont quitté l’Europe : tout se réveille, la patrie vous apparaît, la famille, les amis, le cœur bat fort ; bien que faible, exténué, on se sent revivre ; ces joies sont trop courtes, hélas ! et pendant qu’avec ce brave Treich nous nous laissions aller aux doux rêves du retour, devant nous défilaient, comme pour nous rappeler à la réalité, les troncs dépouillés des arbres à fou, dont l’écorce sert à confectionner les vêtements des Gan-ne et des Agni. De temps en temps, une échappée laissait entrevoir des friches de bananiers, des fouillis d’ananas ou encore une plantation de kolas ; plus loin apparaissaient de petites clairières à peine couvertes d’un chaume rabougri et de quelques termitières avec un gigantesque bombax, dernier survivant d’un village peut-être jadis prospère, mais dont le nom même a échappé aux habitants.

Je ne veux pas quitter Groûmania sans donner au lecteur une idée du mouvement commercial de ce lieu, qui passe pour le plus honnête du monde noir. La loyauté des gens de l’Anno est proverbiale : on peut laisser un colis en souffrance dans un chemin quelconque, il ne sera sûrement pas volé ; l’habitant s’en charge volontiers et le remet consciencieusement à son chef de village, qui jamais n’en disposera et sera toujours prêt à le faire remettre à son destinataire à la première réquisition de ce dernier.

Croquis de Mango.

L’industrie de Groûmania consiste surtout en tissage et teinture. On semble s’être spécialisé à fabriquer l’article si avantageux du Djimini : la cotonnade commune blanche à raies bleues, qui fait une si sérieuse concurrence aux produits similaires blancs du Mossi.

Les Mandé de Kong, de Bouna, de Boualé y importent beaucoup de ferronnerie tirée des pays siène-ré et de la partie nord des États de Kong ; en échange, ils se procurent les tissus dont je viens de parler, ou bien alors le kola blanc. Son abondance et son bon marché excessif lui permettent de supporter trente jours de transport et d’atteindre Bobo-Dioulasou ou Salaga en donnant de très gros bénéfices. Dans les villages du Mangotou (alentours de Groûmania), ce kola ne se paye qu’une caurie pièce ; rendu à Salaga, il se vend en gros 25 cauries, et en détail jusqu’à 40. En échange, on prend généralement, dans ces deux autres centres, du sel, qui se vend à Groûmania un prix exorbitant, les communications avec le littoral du golfe de Guinée étant devenues très difficiles, pour des raisons que nous indiquerons dans la suite de notre relation.

A côté de ce mouvement commercial très actif, l’Anno produit le fou en quantité considérable. Le fou est l’écorce d’un arbre qui atteint de grandes dimensions ; le tronc a l’aspect d’un tronc de hêtre. C’est peut-être le même arbre que Schweinfurth signale dans l’Ouganda, l’Oungoro et chez les Monbouttou. Ce voyageur le nomme rokko. C’est probablement l’Urostigma Kotschyanum. La façon de préparer le fou est bien originale : avant de détacher l’écorce du bois, on la bat avec un maillet allongé couvert d’encoches formant des rainures. Cette première opération a pour but de détacher l’enveloppe extérieure de l’écorce, la partie rugueuse qui constitue, à proprement parler, l’épiderme. Ce travail terminé, l’écorce, qui a un aspect rougeâtre, est battue avec des maillets plats sans encoches, afin de la détacher du tronc ; puis, par une série de battages, on arrive à la rendre tout à fait souple et malléable.

Elle présente alors l’aspect d’un grossier tissu dans le genre des nattes en fibres de palmier tressées sur le littoral, ou des tapa des mers du Sud, mais son épaisseur varie entre 3 et 5 millimètres.

Le prix du fou est proportionné à sa surface : j’en ai vu de 3 à 4 mètres carrés.

On en confectionne presque tous les vêtements, surtout le pagne pour femmes, des sacs, des musettes, des bonnets, etc., que l’on teint soit en rouge brun, soit en bleu indigo. Les petits morceaux, les déchets, sont utilisés comme serviettes. Dans le pays de Kong, personne ne sort sans une bande de fou, avec laquelle on éponge la sueur et on se lave. Les très gros morceaux sont utilisés comme emballage, et servent à l’occasion de stores, de portes, de nattes pour dormir, et le plus souvent à réparer les toits que les intempéries ont endommagés.

Les femmes s’occupent beaucoup d’exploiter les feuilles d’ananas, en confectionnant du fil avec ses fibres. Mis en écheveaux, il est vendu écru ou teint en rouge minium à l’aide du kola, ou en bleu avec l’indigo, ou encore en jaune avec le souaran. Ce fil sert aux musulmans à broder les coussabes, les bonnets, les pantalons. A Bobo-Dioulasou, un écheveau d’une douzaine de fils de 1 mètre coûte près de 500 cauries.

Enfin, une des spécialités des marchands de l’Anno est de fournir les armes et surtout les poudres à petits grains, qu’ils tirent d’Assinie et de Grand-Bassam et qui sont les plus appréciées dans toute la boucle du Niger.

Malheureusement, il y a souvent pénurie, les communications vers la mer laissant toujours à désirer et les pays Sanwi étant surtout trop protectionnistes. On peut dire qu’il est presque impossible aux hommes de l’Anno d’arriver à nos comptoirs. Quand nous leur aurons ouvert une route sûre vers la mer, le chiffre d’affaires de nos compatriotes de la Côte se quintuplera.

Mercredi 6 février. — Koffi refusa absolument de nous introduire auprès de Kommona Gouin ou Cabran Gouin, chef de l’Anno, qui réside à Aouabou. Il faut nous rendre au préalable à Boniadougou, où réside Diamdiane, un chef qui jouit de quelque considération dans la région. J’avais bien peur d’être forcé d’accepter son hospitalité, et de subir de nouveaux retards, mais ce brave homme, en nous voyant, Treich et moi, n’a insisté que mollement. La vue des visages pâles a eu l’air de l’impressionner assez fortement pour ne lui permettre de nous regarder qu’à la dérobée. Après l’avoir salué et pris congé de lui, nous nous dirigeons vers le sud-est sur Aouabou, qui n’est éloigné de Boniadougou que de quelques kilomètres.

Aouabou, résidence du souverain de l’Anno, est un bien misérable village, comprenant une trentaine de cases rectangulaires qui abritent la famille royale et quelques captifs de Kommona Gouin.

Sur une place, devant l’habitation royale, se trouvent deux baobabs entre lesquels est une grosse pierre qui supporte un chaudron en cuivre de 1 m. 20 de diamètre. Il y a bien un mois qu’on me berce de cette douce surprise : « Voir la marmite d’Aouabou, qui est tombée du ciel ».

J’ai beau m’évertuer à l’examiner, jamais je ne pourrai me persuader que je suis en présence d’un aérochaudron : il a bel et bien été fabriqué en Europe et même à une époque qui ne doit pas être reculée de plus de deux cents ans. Quel est l’individu qui a pu avoir la constance de le charrier de la mer ici ? Je l’ignore ; toujours est-il qu’il est là, et qu’il fait et fera encore l’admiration de plus d’une génération. Une pierre en guise de billot qui se trouve à côté indique suffisamment qu’il y a à peine une trentaine d’années, au temps où les mœurs achanti étaient encore en vigueur, la pierre et la marmite servaient de lieu de sacrifice. Actuellement, et depuis que l’islamisme s’est infiltré dans la région par les Mandé, ce chaudron n’a plus que le rôle d’oracle : les sorciers du roi le consultent la nuit quand il y a de graves décisions à prendre.

Il n’est pas étonnant que les gens d’Aouabou considèrent plutôt ce chaudron comme tombé du ciel que fabriqué par des Européens, puisque dans la plupart des pays que j’ai visités on ne nous croit pas assez adroits pour faire des fusils. A peu près partout on regarde l’Européen comme un simple intermédiaire entre le noir et des êtres surnaturels habitant dans les profondeurs de la mer qui, seuls, seraient, aux yeux de ces populations ignorantes, capables de fabriquer un canon de fusil ou des soieries.

Cela tient à une fausse interprétation des ouvrages musulmans qui ont pénétré chez les peuples noirs. On y dit : « De l’autre côté de la mer habitent les blancs ». Le noir ne comprend pas qu’il s’agit d’une distance en largeur, il est persuadé que c’est après avoir traversé une couche d’eau considérable en profondeur, qu’on atteint les pays peuplés de blancs. J’ai déjà eu l’occasion de raconter plus haut que l’on me croyait amphibie. Le seul fait de prendre mon tub une fois par jour et de saisir souvent ce prétexte pour éloigner les êtres gênants qui ne me laissaient pas de répit, faisait dire à ces braves gens que pour moi l’existence n’était possible qu’à la condition de passer une partie de la journée au fond de l’eau dans une grande calebasse en toile.

A Aouabou, Treich et moi, nous fûmes reçus royalement. Nous avons été hébergés et nourris par les soins de Kommona Gouin, qui nous fit donner à plusieurs reprises du mouton, et, quelques jours avant notre départ, un bœuf qu’il envoya prendre dans un de ses villages.

Dès la seconde entrevue, et après lui avoir fait un joli cadeau, auquel il répondit du reste en m’envoyant trois pépites d’or, je crus devoir le pressentir sur l’importance qu’il y avait pour lui à se placer sous notre protectorat — comme venaient de le faire le Bondoukou, les États de Kong et le Djimini. Dans une première réunion, qui ne comprenait que quelques chefs des villages voisins, il me demanda de nouveaux délais afin de pouvoir réunir tous les personnages influents de son pays. Pressé par moi, il fit cependant diligence en expédiant de suite des courriers ; de sorte que je n’eus à séjourner en tout que douze jours à Aouabou. Ces lenteurs me donnèrent le temps d’étudier un peu la région et ses habitants.

L’Anno est habité par trois peuples de races distinctes.

Les plus anciens sont les Gan-ne. Ils semblent n’avoir jamais habité que les épaisses forêts de la région où viennent le kola et le palmier à huile. Leur type est caractérisé par une taille au-dessous de la moyenne, une figure ronde et pleine, une peau d’un brun chocolat. J’en ai vu trop peu pour les esquisser comme je le voudrais ; on n’en rencontre guère que quelques-uns par-ci par-là dans les villages, ou encore dans la forêt, portant des charges de fou, de kolas ou d’amandes de palme.

Aouabou : la demeure royale.

Dans ces forêts épaisses, presque dépourvues de sentiers, on ne peut songer à employer des animaux pour les transports, ils ne pourraient passer : tout transport doit se faire à dos d’hommes, sinon en pirogue.

Du reste le cheval et l’âne ne pourraient y vivre. La végétation est tellement vivace, que les graminées atteindraient hauteur d’homme quelques jours après les semailles. La tige serait gigantesque, mais ne produirait pas de graines ; il faudrait se livrer à des défrichements perpétuels ; les lianes et les jeunes pousses envahiraient les cultures et étoufferaient les graminées. Le sol est tapissé de jeunes pousses d’arbres et de bouquets d’ananas, mais on n’y voit pas un brin d’herbe.

Les lianes sont très nombreuses, les branches enchevêtrées les unes dans les autres ; il est impossible de porter sur la tête, les charges tomberaient à tout instant. C’est pourquoi les Gan-ne organisent leur fardeau en hotte — deux lianes servent de bretelles. De cette façon ils ont les mains libres et peuvent se frayer un passage en écartant les lianes ou en les coupant à l’aide d’un long couteau qu’ils portent toujours à la main. Ces couteaux sont de différents modèles. La lame varie de 35 à 50 centimètres de longueur. Les Gan-ne se servent de cette espèce de sabre d’abatis avec une grande adresse. Quelquefois ils fabriquent une grossière gaine en cuir pour y mettre l’arme, et généralement ils l’ornent de deux ou trois coquilles d’huîtres teintes en rouge, qui proviennent de la Côte.

La coiffure des hommes et des femmes gan-ne est celle des Siène-ré. Les hommes ont la chevelure arrangée de toutes les façons et très souvent ornée de perles et de pierres, de petites cordelettes à nœuds et autres ornements.

Les Gan-ne habitent surtout les confins du Baoulé et semblent s’être retirés devant l’arrivée des migrations agni dans l’Anno. Les Agni de l’Anno ont une origine commune avec les Agni de l’Abron (le Bondoukou méridional), de l’Indénié, du Morénou, de l’Alangoua, du Bettié, du Sahué, du Sanwi (pays de Krinjabo), de l’Akapless, des confins de l’Ahua (Apollonie), et même de ceux qui habitent le cours inférieur de la rivière Bandamma (rivière de Lahou), aux environs de Tiassalé (voir le chapitre XVI).

Les Mandé appellent Ton ces gens de race agni ; c’est une appellation impropre : les Ton habitent le Bondoukou central et parlent l’achanti presque pur, tandis que les Agni de l’Anno parlent la même langue que les gens de Krinjabo ; en un mot, ils sont de même famille que les habitants de l’Abron et de l’Assikaso, qu’on nomme Bouanda. Le vrai nom, le nom des indigènes par lequel ils désignent et le peuple et sa langue, c’est Agni.

Les hommes de cette race sont très propres ; ils passent une bonne partie de la journée à se baigner et à se savonner en se servant de fibres d’arbres ou de fou comme éponge. Après chaque bain ils se graissent le corps avec du beurre de cé dans lequel ils introduisent volontiers du musc ou toute autre forte odeur. Il est très rare que les gens de race agni se rasent la tête ; ils ont tous une coupe de cheveux à peu près uniforme : cheveux coupés courts (environ 2 centimètres), de façon à pouvoir les peigner, ce qui est une de leurs grandes occupations.

On peut dire que ces gens tiennent le milieu entre l’Achanti et le Gan-ne. Ils se distinguent surtout de ces derniers par un plus grand luxe dans les vêtements ; en général, ils ne se servent que des cotonnades mandé, tandis que les Gan-ne, à part le fou, ne portent guère que des vêtements en coton teints en bassi (rouge brun). Cette couleur, qui peut être presque considérée comme un indice ethnographique, me paraît importée chez eux, et l’on aurait tort d’y voir un lien de parenté avec la race mandé. Ces derniers, qui ont beaucoup de relations avec les régions productives du kola, ont fort probablement introduit cette teinture chez eux ; en tous cas, l’arbuste nommé bassi n’existe pas dans cette région.

Les peuples de race agni et les Gan-ne semblent, à force d’avoir vécu en commun, s’être adonnés aux mêmes pratiques superstitieuses. Quantité d’objets et d’animaux, et en général tout ce qui est blanc, est fétiche et sacré : les œufs, les poules blanches, certains arbres, etc. Cette coutume s’étend même souvent à des femmes et à des hommes qui, pour se distinguer des profanes, se bariolent de blanc avec de la cendre délayée dans de l’eau.

Ces individus voués au fétiche sont consultés comme oracles dans beaucoup de cas ; ils sont maîtres en l’art d’empoisonner et pratiquent la médecine.

Lorsqu’un malade a besoin du ministère d’un de ces médecins-sorciers, il le fait mander.

L’homme de l’art pose d’abord un fétiche devant le malade, généralement une statuette en bois représentant un homme ou une femme grossièrement exécutée, à laquelle il ne manque jamais les détails anatomiques intimes. Puis le médecin bariolé de blanc danse une sarabande désordonnée autour du malade, et se fait montrer le siège du mal. Après un court massage, il ne manque jamais de retirer du membre malade une éclisse ou un fragment d’os qu’il avait eu soin de dissimuler dans une de ses mains. Le malade ne manifeste aucun étonnement de se voir retirer de sa jambe ou de son ventre un corps étranger, sans incision apparente, et — ce qu’il y a de bien curieux — neuf fois sur dix il se dit guéri !

Si la religion de ces peuples se bornait à ces sottes pratiques, elle serait bien inoffensive, malheureusement les sacrifices humains existent encore chez eux. Ils ont cependant la pudeur de les cacher aux yeux des Européens.

Un Gan-ne dans la forêt.

A la mort de tout souverain ou personnage de marque, on immole quelques victimes, généralement une partie des esclaves du défunt ; puis, pour fêter sa mémoire, ses parents et amis se livrent à des orgies qui ne prennent fin que quand ils ont mangé et bu tout ce qu’ils ont trouvé dans le pays.

On tue les bœufs et les moutons ; le vin de palme et le gin coulent à flots.

Très fréquemment aussi, j’ai vu des femmes porter une poupée en bois serrée dans le dos comme si c’était leur enfant. C’est, paraît-il, un remède infaillible contre la stérilité. Chez d’autres peuples, les Wolof par exemple, les jeunes filles portent aussi quelquefois, en guise d’enfant, un tibia d’animal orné de perles. Je n’ai jamais manqué l’occasion de demander à mon domestique Diawé ce que cela signifiait, afin de m’attirer cette réponse qui me faisait sourire chaque fois : « Ça il y a trop bon pour gagner petit ». Quels heureux peuples que ces noirs : ils ont des remèdes pour tout.

Le blanc est toujours une couleur fétiche. C’est ainsi qu’il y a des pierres et des arbres fétiches, et que certaines îles des lagunes près de Grand-Bassam sont considérées comme telles, à cause de quelques roches blanches qui s’y trouvent.

Les poules blanches sont d’excellents fétiches, et en avaler un œuf est toujours de bon augure.

Dans toute cette région, quand les indigènes ont à vous remercier pour un cadeau que vous leur avez fait, toute la famille et les amis viennent vous dire merci et déposer devant vous un petit caillou, une motte de terre ou encore une paille ou un morceau de bois, en disant « Naçio ».

Dans le Gourounsi j’avais déjà vu une pratique de ce genre ; les indigènes, pour vous demander un cadeau, vous mettent dans la main un de leurs instruments ou outils, ou bien vous le suspendent à l’épaule.

Les villages gan-ne et agni de l’Anno sont presque tous construits d’après un même type, et forment généralement une grande rue unique. Les habitations et leur ameublement sont analogues à ceux décrits dans le Bondoukou, mais construits avec moins de soin et mal entretenus. On trouve, dans presque tous les villages, un ou deux bancs d’une dizaine de mètres de longueur sur lesquels on s’assied pendant les veillées ; ces bancs sont aménagés tout simplement à l’aide de deux troncs d’arbres montés sur un chevalet ; l’un sert de siège et l’autre de dossier.

Les Gan-ne et les Agni ont aussi le banan ou benteng des Mandé, ce fameux hangar où les oisifs viennent se reposer pendant les heures chaudes. Le grenier de ces hangars sert de magasin à ignames ou à maïs.

L’Anno ne se nourrit pour ainsi dire que d’ignames et de bananes, les céréales n’y viennent pas. Ce pays a aussi fort peu de bétail ; cinq ou six villages à peine possèdent quelques vaches, les autres n’ont guère que des moutons et des chèvres.

Les abords des villages sont couverts de broussailles et de bois dans lesquels circulent d’étroits sentiers conduisant aux défrichements, jardins à bananes, à manioc, ou champs d’ignames. Ces deux végétaux forment la base de l’alimentation des peuplades forestières de l’Anno.

Aux quatre points cardinaux du village se trouve un endroit aménagé pour y servir de watercloset ; ou bien c’est une sorte d’échafaudage fait de troncs d’arbres, ou encore un arbre coupé, le long duquel on a creusé un fossé, ou bien encore de véritables fossés avec feuillée, tels qu’on les fait construire dans les campements par les troupiers. Ces endroits se nomment bacaso en langue agni, ce qui veut dire : « l’endroit du morceau de bois ».

Un indigène de race agni faisant sa toilette.

On trouve peut-être ces détails un peu oiseux, mais il est si rare, dans ces pays, de rencontrer des gens propres, qu’il serait injuste de ne pas leur rendre justice.

J’ai vu aux abords d’Aouabou et de plusieurs autres villages, généralement dans le coin de quelque bananeraie, des tombes, au-dessus desquelles est disposé le plus souvent un petit hangar en clayonnage recouvert de chaume, ou bien encore la tombe est dissimulée par une série de branches qui se croisent au sommet.

Dans une ou deux cases, un peu à l’écart du village, se retirent les femmes à une certaine époque. Pendant tout ce temps la femme est considérée comme impure et aucun homme n’a de commerce avec elle.

L’Anno comprend aussi quelques colonies mandé venues du Diammara, du Kong et du Kouroudougou, qui se sont surtout fixées à Groûmania. Ces colonies ont toujours été très puissantes ; elles ont fourni de nombreux contingents lors des guerres qu’ont soutenues le Dagomba, le Mampoursi et le Gondja contre le souverain de Nalirougou.

On sait, comme je l’ai dit plus haut, que les guerriers mandé de Groûmania sont restés sur le théâtre de la guerre et ont obtenu de grandes concessions de terrains sur la route de Yendi au Haoussa, où ils ont créé un centre très important encore et dont l’existence nous a été révélée par les itinéraires par renseignements de Barth. Cette ville s’appelle toujours « le Camp de Mango », Sansanné[49]-Mango. Les chefs actuels de Sansanné Mango sont encore des Ouattara.

Quand la puissance achanti est tombée, d’autres Mandé ont quitté l’Anno et ont fondé des colonies dans le Barabo (rive gauche du Comoë, à l’est de l’Anno). Cette colonie mandé du Barabo est placée sous l’autorité d’Ardjoumani, comme nous l’avons vu.

Pendant notre séjour à Aouabou je me rendais souvent chez Kommona Gouin pour le saluer, lui parler de la France et du commerce des Européens, ce qui l’amena à me confier que depuis longtemps il avait le désir d’entrer en relations avec nos comptoirs de Mouoso (Grand-Bassam). Voici à peu près en quels termes je l’ai engagé à traiter :

« La protection que nous avons accordée à Amatifou (ex-chef du Sanwi) et que nous continuons à son successeur Aka Simadou, est un sûr garant que nous ne voulons pas la guerre et que nos intentions sont tout ce qu’il y a de plus pacifique. Ce que je suis venu faire dans ces régions, tous, vous l’avez compris : je veux vous aider à vous passer des nombreux intermédiaires et courtiers qui vous enlèvent le plus gros de vos bénéfices, et, par un accord entre nous, vous faciliter l’accès de nos comptoirs. » Il s’engagea à ouvrir une route suffisamment large de Groûmania à Attakrou (premier village de l’Indénié) et ne concéda le droit de venir commercer dans son pays qu’à nos nationaux.

Un malade en consultation.

Cet homme, comme généralement tous les chefs âgés, est un brave et digne homme ; il a toute ma sympathie. Il est retiré dans son petit village d’Aouabou, à la porte de Groûmania, et a l’air d’administrer honnêtement son pays ; partout on nous a fait l’éloge de sa probité et de sa façon de gouverner. Sa bonté est proverbiale.

Son intérieur est très modeste : il se tient presque toujours dans un hall formé de quatre petites cases rectangulaires. L’une renferme le panier dans lequel le transportent quatre vigoureux gaillards quand il se déplace, quelques lances, des fusils à silex et une belle peau de panthère, cadeau du chef de Bouna. Une autre case contient toute une série de tam-tams autour desquels sont amarrées quantité de mâchoires humaines, derniers trophées de la guerre que Diané, ancêtre du chef, livra à Fofié, un des prédécesseurs d’Ardjoumani, qui fut tué à Moroukrou deux jours après avoir traversé le Comoë. La mâchoire de Fofié est attachée au plus gros tam-tam.