Bords du Comoë à Attakrou.

Sa situation sur le Comoë comme terminus[51] de la navigation fluviale, à proximité des chemins du Baoulé, du Morénou, de l’Anno, du Barabo et de l’Abron, y a attiré quantité de marchands Zemma (Apolloniens) qui viennent s’y fixer avec des produits de nos factoreries d’Assinie, de Grand-Bassam et de la colonie anglaise de Dioua (Cape-Coast). Ces Apolloniens, qui sont très remuants et marchands par excellence, aussi intelligents que les Mandé et les Haoussa, ont installé, par les rues et dans les cours des habitations, des boutiques volantes avec étalage où dominent surtout les fusils à pierre, dits boucaniers mâles et femelles, des barils de poudre, des caisses de gin, du sel en paniers, fabriqué par les riverains du littoral, quelques étoffes à très bon marché, des perles en rocaille, et quantité d’autres objets, tels que cadenas, colliers de corail, couteaux, sabres d’abatis, etc.

Le mouvement commercial, tant par le Comoë que par la voie de terre, semble assez développé, et pendant notre route de Groûmania à Attakrou nous avons rencontré presque tous les jours quelques charges de produits européens. Malheureusement mon état de santé ne m’a pas permis de noter les charges aussi soigneusement que je l’ai fait pour Kong. Ce calcul n’aurait, du reste, offert qu’un tableau bien médiocre de l’importance commerciale, les marchandises bifurquant surtout à leur arrivée à Attakrou ; en effet, de là, les Mandé du Barabo et du Bondoukou quittent la route de l’Anno, passent à Eléso en amont d’Attakrou et de là remontent au nord par la vallée du Bâ.

Vendredi 1er mars. — Encore deux visites à Bénié, visites de remerciements et visites intéressées ; il s’agissait en effet de le décider à nous procurer des pirogues et des pagayeurs et d’obtenir de lui qu’ils nous conduisissent le plus loin possible. On croirait que c’est tout simple, car les pirogues ne font pas défaut, il y en a plus que nous n’en avons besoin ; malheureusement l’autorité de Bénié est méconnue à deux jours de marche d’ici, et il craint qu’il n’arrive des désagréments à ses piroguiers. Dans toute cette région il existe en effet une bien drôle de coutume : c’est celle de rendre solidaires les uns des autres les gens d’un même village quant aux dettes. Ainsi, parce qu’un homme d’Attakrou devait une certaine somme à un citoyen d’Aniasué, aucun des autres habitants ne pouvait s’y aventurer sans craindre d’avoir ses pirogues confisquées ou d’être retenu en otage jusqu’à extinction de la dette ; bon gré mal gré il fallait en passer par là, trop heureux encore de ne pas se voir refuser leur concours. Les pirogues ne nous sont promises que pour après-demain.

Samedi 2 mars. — Je ne m’en plains pas trop, ce repos forcé nous est bien nécessaire ; je souffre encore beaucoup, et ce brave Treich est sur les dents ; tout le service repose sur lui : réveil, organisation du convoi, ravitaillement, etc. ; mon état ne me permet de m’occuper que du journal de marche et des levés.

Il est quatre heures environ. Je suis dans des transes terribles. Le calme, ou plutôt le peu d’empressement et d’activité de ces gens-là me crispe. Je songe à demain, à ce départ tant désiré, aux heures que nous allons perdre pour rassembler nos huit malheureux piroguiers ; encore, il n’y a même pas à songer à emmener tout notre monde en pirogue : Bénié trouve d’excellentes raisons pour leur faire faire la route à pied ; la moitié seulement de nos bagages et de nos hommes pourra partir avec nous.

Dimanche 3 mars. — Ce matin à trois heures et demie, nous étions debout. Une heure après, nous savourions un fouto au singe, réchauffé de la veille, et quelques bananes grillées. Tout était prêt, soi-disant, mais à six heures et demie les pagayeurs couraient encore après leurs pagayes et nous ne quittions la rive qu’à sept heures un quart.

Quel soulagement quand, en signe d’adieu, j’ai agité mon chapeau de feutre en loques, et quel bonheur pour moi d’être momentanément dispensé de ce fatigant voyage en hamac !

Boukary, mon domestique, m’avait installé dans la pirogue une couverture sur laquelle je me suis étendu en ayant le haut du corps appuyé contre des bagages en guise d’oreiller. Ma grosseur dans l’aine ne me fait plus autant souffrir, mais je sens que la fièvre va me reprendre. J’ai à côté de moi mon carnet, mes deux boussoles et mon ombrelle, qui m’a été bien utile dans la journée.

En quittant Attakrou, le fleuve coule presque en arc de cercle, mais la direction générale est sud. Partout il y a du fond. Au bout d’une heure environ nous laissons sur la rive droite un énorme banc de sable, puis, un quart d’heure après, on atteint un joli îlot boisé en face duquel et sur la rive gauche se trouve le petit village d’Akhiékrou ou Akhiékourou.

Deux femmes qui lavent vont appeler le chef de village, il nous apporte deux bouteilles à gin pleines de vin de palme frais. Point n’est besoin de manœuvrer habilement pour accoster : le chenal est tellement peu profond (à peine 10 centimètres d’eau) que la pirogue s’échoue d’elle-même, ce qui nous permet de déguster à loisir ce bon vin de palme.

Quelques instants après avoir dépassé l’îlot et le village, nous passons sur la rive droite, devant l’embouchure d’une petite rivière d’environ 4 mètres de largeur, qui coule dans un véritable berceau de verdure. Au moment où je m’étonnais de la façon calme dont s’effectuait notre descente, la rivière fait brusquement un coude, elle forme une boucle et nous franchissons successivement trois barrages assez difficiles. Le premier se passe assez aisément, le chenal étant juste au milieu ; mais, pour les deux autres, il faut habilement manœuvrer pour trouver le chenal, qui est presque contre la rive gauche. A peine sortis de ces barrages, nous atteignons un point nommé Ebohoré, situé à peu près à mi-chemin entre Attakrou et Satticran. Cet endroit est un véritable chaos de roches et de bancs de petites huîtres. On met juste une bonne heure pour franchir ce passage difficile ; mais il n’y a ni rapides, ni endroits dangereux, ce ne sont que de fréquents échottages et des manœuvres d’une rive à l’autre pour passer les pirogues avec le moins de dégâts possible. Une demi-heure après, on franchit à peu d’intervalle deux barrages moins importants : le premier par un chenal au milieu ; le second, qui s’appuie sur un îlot, n’est praticable qu’en serrant de près la rive droite. Là s’étale un beau bief, bien profond, où l’on fait du chemin. Nous brûlons, sur notre rive gauche, le village de Mangokourou, en face duquel se trouve un atterrissage fréquenté par les gens du Morénou. Ce joli bief est limité en amont de Satticran par un barrage facile, à cheval au milieu, puis par un grand îlot en face d’un ruisseau de 3 mètres de large (rive droite) qui a son confluent à la fin de l’île. Quelques bons coups de pagayes bien rythmés nous font doubler un banc de sable de la rive gauche, et, quelques instants après, nous arrivons à Satticran, où nos hommes nous attendent depuis deux heures environ ; il est quatre heures et demie de l’après-midi au moment d’accoster. Il n’est pas possible de s’imaginer ce qu’un voyage de dix heures en pirogue est fatigant ; aussi, au lieu d’aller me promener autour du village, me suis-je mis de suite à transcrire notre premier jour de navigation, pour pouvoir plus à mon aise et l’esprit tranquille m’allonger et reposer mes reins courbaturés.

Couché dans la pirogue.

Sur la recommandation du chef d’Attakrou, nous sommes très bien reçus à Satticran. Les habitants nous offrent de la canne à sucre, des ananas, des bananes et des ignames, qui, avec un gros quartier de singe boucané, nous font un dîner succulent ! Mes hommes se fabriquent un gigantesque fouto avec de la viande de biche boucanée emportée d’Attakrou.

Dans la soirée, des gens d’Angoïkhé, petit village situé à 1 kilomètre en aval du fleuve, viennent nous voir. Quoique éreinté, je prends des renseignements sur la route à suivre le lendemain par nos porteurs, qui doivent se rendre à pied par la forêt à Aniasué et doubler l’étape ; ils suivront le fleuve d’Angoïkhé à Assémaone et n’ont à traverser qu’une rivière large de 5 à 6 mètres, qui passe entre Ammoaconkrou, la résidence du chef de l’Indénié, et le village de Zébédou, traversé par Treich en 1887. Demain, huit de nos hommes doivent revenir à Kabrankrou pour me transporter en hamac de cet endroit à Aniasué.

Tous les détails pour le lendemain étant réglés, nous essayons de dormir. Hélas ! mon mal me donne une fièvre qui me fait délirer malgré la quinine préventive. Agité toute la nuit, non seulement je ne puis reposer, mais encore ce bon Treich ne ferme pas l’œil, prévenant mon moindre désir et me demandant, chaque fois que je me retourne un peu brusquement, si j’ai besoin de quelque chose.

Lundi 4 mars. — Au petit jour nos porteurs se mettent en route. Treich et moi, nous nous embarquons dans notre frêle embarcation, emportant quelques bananes grillées au feu qui doivent composer notre déjeuner. Un bief profond, limité par un petit barrage facile, à hauteur de la rivière de Zébédou, et le barrage d’Assémaone nous permettent de naviguer assez rapidement ; malheureusement, de ce dernier village à Darou — situé à un coude à angle droit que forme la rivière, — le lit est obstrué d’une suite de barrages dont les passes, situées tantôt à droite, tantôt à gauche, nous font perdre un temps précieux. Devant Darou, le fleuve est presque à sec, et des habitants le traversent à gué pour se rendre dans le Morénou, dont le sentier qui y mène se détache de la rive droite, en face du village.

De Darou à Kabrankrou il n’y a qu’un seul barrage, facile à franchir. Nous atterrissons à onze heures vingt.

A Kabrankrou, le fleuve se dirige sur Aniasué, par une série de méandres très longs à franchir. La navigation n’est pas interrompue, quoiqu’il y ait de nombreux barrages. A Kabrankrou même, il en existe un assez difficile, élevé de 2 mètres au-dessus des eaux, dans lequel se trouve une petite passe contre la rive droite.

Sur ce parcours en méandres de Kabrankrou à Aniasué, il n’existe qu’un seul village, sur la rive gauche, à mi-chemin ; il se nomme Bourouattakrou. D’après nos piroguiers, le chef de ce village aurait une belle pirogue à vendre ; il en demanderait 2 à 3 onces d’or (de 90 à 120 francs). Notre premier soin en débarquant est naturellement de nous informer si cette pirogue n’a pas encore trouvé acquéreur. Le soir, nous étions fixés : elle avait été vendue deux jours auparavant à des gens d’Arikokrou ; il n’y a donc plus à y songer.

C’est jusqu’à Kabrankrou que les pirogues d’Attakrou devaient nous conduire. Benié ne peut communiquer avec le chef d’Aniasué, avec lequel il vient d’avoir un différend au sujet d’une dette. D’autre part, comme je l’ai dit plus haut, le trajet en pirogue par Bourouattakrou est très pénible aux basses eaux. Il faut nous résigner à gagner Aniasué à pied. A cet effet nous nous installons à Kabrankrou, village comprenant une seule famille venue récemment du Morénou.

Treich, me laissant avec son domestique et un de ses hommes, part le lendemain de bonne heure pour Aniasué, afin de me renvoyer les huit porteurs qui doivent me prendre avec le hamac.

Mardi 5 mars. — Quelle longue et affreuse journée ! Je souffre tellement de cette espèce de hernie, que je m’évanouis en voulant faire quelques pas. La douleur est intolérable. Une vieille femme du village, très compatissante, est allée, sans qu’on le lui demande, chercher des feuilles pour me faire un cataplasme, de sorte que dans l’après-midi je suis un peu soulagé.

Dans cette région les cases sont couvertes, comme dans l’Anno, de larges feuilles d’arbres et surtout de feuilles servant à emballer les kolas. Ces toitures sont faites avec un grand soin. Les feuilles sont maintenues sur les branches qui forment la cage de la toiture par de petites fiches en bois. Pas une fissure ne laisse pénétrer le soleil. C’est ici aussi que j’aperçois la première couverture en palmes. Elle est arrangée et combinée avec beaucoup de savoir, et disposée par lots de cinq à six palmes bien assujetties ensemble. Non seulement cette toiture est bonne et solide, mais elle est encore élégante.

Kabran, le chef de famille qui a donné son nom à cet embryon de village, est un chasseur de profession. A deux reprises différentes il est parti pendant dix minutes environ pour revenir, la première fois avec une biche, et la seconde avec un gros singe noir à queue et tête blanches, de l’espèce appelée, en agni, foé. C’est le singe le plus répandu. Son long poil noir luisant fait rechercher sa fourrure en Europe. Il est beaucoup acheté par les Apolloniens qui viennent dans la région et qui payent une belle peau jusqu’à 50 centimes en or. Ces fourrures ne sont pas achetées par les factoreries d’Assinie et de Grand-Bassam, pour une raison que je ne m’explique pas et que l’on n’a pas su me donner à Grand-Bassam ; elles vont toutes sur Cape Coast.

Nos hommes ne sont de retour d’Aniasué qu’à une heure déjà avancée de la soirée. Comme ils n’ont pas mangé et que, d’autre part, il est impossible de dormir à cause des moustiques, ils passent la nuit à préparer de la viande que nous vend Kabran.

Mercredi 6 mars. — Il est impossible de songer à se mettre en route ; mes malheureux porteurs sont incapables de refaire la route en me portant dans le hamac ; aussi n’ai-je pas de peine à faire remettre le trajet à demain.

Si dans certains endroits des régions que j’ai parcourues le moustique fait totalement défaut, il y en a d’autres où cet insecte pullule, et c’est le cas pour Kabrankrou. Je n’ai jamais eu, ou très rarement, à en souffrir, ayant toujours eu soin de faire établir ma moustiquaire. C’est une excellente précaution, car, même quand il n’y a pas de moustiques, ce faible tissu vous préserve non seulement de la forte rosée, mais encore des fourmis, araignées et autres insectes malfaisants.

Habitation à l’européenne avec couverture en palmes à Bettié.

Jeudi 7 mars. — Nous sommes partis ce matin dès qu’il a fait jour, à cinq heures trois quarts. Il est impossible de se rendre compte de la fatigue qu’éprouve un malade voyageant en hamac. Malgré toute la bonne volonté des porteurs, on est cogné, par suite des sinuosités du chemin, contre les arbres et les lianes, le long du sentier. Les indigènes, pour se faciliter un passage, ont coupé de jeunes arbres à environ 80 centimètres ou 1 mètre du sol : ce sont autant de pieux sur lesquels on manque de se faire empaler. Les lianes, les arbres, contre lesquels on heurte le hamac dans les tournants, font tomber des bois morts, des nids de termites logés dans les arbres, des feuilles sèches et des rameaux pourris, qui vous aveuglent. On peut encore s’estimer très heureux de n’être pas blessé, estropié par quelque bois mort volumineux qui, suspendu dans les airs à une hauteur de 20 mètres, s’effondre au moindre choc. De soleil, point ; il règne dans cette forêt de trente jours de marche une sorte de demi-obscurité qui fatigue. On a soif de voir le jour, de voir de l’herbe, car ici le sol n’est tapissé que de jeunes pousses d’arbres et de fouillis d’ananas. Pas de fougères, pas de fleurs, rien qui réconforte, qui parle au cœur, à l’âme — la monotonie est terrible dans ces régions. Et cependant, comme toute cette forêt est grandiose et mystérieuse ! Comme on s’y promènerait volontiers si l’on n’avait la préoccupation du lendemain ! Comme ce silence est imposant ! Ni le vent ni le soleil ne pénètrent dans cette immensité. A 100 mètres d’un village, on est isolé du monde. C’est à peine si l’on aperçoit les oiseaux : ils vivent dans les cimes, goûtant à la fois le soleil et l’ombre ; leur babil n’arrive pas jusqu’au sentier, étouffé par les coups de sabre des indigènes qui frayent le chemin en coupant des lianes et des arbres qui ont quelquefois 20 centimètres d’épaisseur. De temps à autre on entend cependant fuir un gibier, qui en se sauvant paraît briser tout sur son passage ; ce n’est pourtant qu’une toute petite gazelle, de la grosseur d’une chèvre. Dans les haltes, quand, assis dans le sentier, tout le monde se réconforte d’une igname bouillie, froide, ou de quelques bananes, il passe à 20 ou 30 mètres au-dessus de vous une joyeuse bande de singes dont les cris sont étouffés par le craquement de bois morts qui tombent en plein sur votre tête et vous forcent à vous garer.

Ces forêts sont tellement imposantes, que la vue d’un sentier à peine ébauché qui coupe le vôtre vous cause une joie infinie ; on se dit : « Il y en a donc d’autres aussi qui traversent ces solitudes ». Quand ces sentiers se représentent souvent et surtout quand ils se dirigent dans le sens opposé à celui que l’on suit, le courage se ranime, les forces reviennent, la tête de la caravane annonce « un chemin de jardin » : c’est l’indice de la proximité d’un village ; mais, hélas ! il faut quelquefois marcher encore pendant deux mortelles heures pour l’atteindre.

La forêt.

Quel bonheur ! comme le cœur bondit ! comme on se sent vivre, quelques instants après, à la rencontre d’un tronc à demi creusé qui doit fournir une pirogue ; puis peu à peu les plantations de palmiers à huile, un sentier élargi, une bananeraie, et, après, ces sommets de toits à couleur incertaine recouverts de feuilles mortes ou de palmes bistres, le chant du coq, ou ce bruit de crécelle rythmé qui révèle la présence d’un tisserand.

Oh ! ce chant du coq, quelle douce illusion il m’a produite ! Fatigués, avançant avec peine, ne sachant si nous rencontrerions bientôt le village, l’oreille au guet, nous croyions l’entendre bien souvent. « Comment serons-nous accueillis ? » nous disions-nous. Hélas ! le désir d’arriver à l’étape nous faisait prendre pour la réalité ce qui n’était qu’une illusion de notre cerveau fatigué. Quand après deux nouvelles heures de marche nous arrivions au village tant envié, le coq dormait ainsi que les habitants.

Aujourd’hui, à part les chemins de bananeraie aux abords de Kabrankrou et d’Aniasué, nous n’avons rencontré que le sentier d’Assémaone, auprès duquel nous avons fait une halte d’un quart d’heure. Une demi-heure avant d’arriver à Aniasué, quelques habitants venus au-devant de moi ont voulu à toute force aider mes gens, et c’est porté par eux que j’entrais à Aniasué vers midi.

Treich, depuis son arrivée à Aniasué, n’était pas resté inactif : il avait engagé des pourparlers avec le chef, de sorte que pour le surlendemain les pirogues étaient promises. Le nom de ce chef est assez difficile à retenir : ce seigneur s’appelle Kakou Anougoua.

Vendredi 8 mars. — Bien accueilli dans le village, qui est assez grand (700 à 800 habitants), et avec l’appui du chef, Treich arrive à engager les piroguiers nécessaires pour nous conduire jusqu’à Bettié. Ce trajet doit se faire en quatre jours ; mais les piroguiers ne veulent pas dépasser l’Alangoua ; cependant, sur nos instances, et après avoir promis au chef d’Aniasué qu’il n’arriverait rien de fâcheux aux piroguiers, ce dernier leur donne l’ordre de nous conduire jusqu’à Bettié. Le marché fut conclu et le prix débattu jusqu’à Bettié inclusivement.

Pour me soulager, et profitant de cette journée de repos, Treich me confectionna, avec un morceau de cuir souple, des chiffons et le fer-blanc d’une boîte à sardines, un bandage destiné à soutenir cette espèce de hernie qui me fait tant souffrir et m’empêche de marcher. Deux courroies provenant de bretelles de fusil servent à le fixer. Muni de cet appareil, je peux, sans trop souffrir, me promener une heure par le village, qui est construit comme ceux de l’Indénié. Il me semble riche ; tous les habitants paraissent y vivre dans l’aisance. La moitié de sa population est composée de Zemma (Apolloniens), qui viennent y acheter des peaux de singes et de l’or de l’Alangoua, en remplacement de gin, de poudre, d’armes, d’étoffes qu’ils apportent de la Côte par le Sahué.

Les habitants se livrent beaucoup à la chasse. Dans ce village, la viande de biche et de singe boucanée ne fait pas défaut ; en tirant les mères, les indigènes s’emparent des petits singes vivants. Dans presque toutes les habitations, on en voit un ou deux en liberté ou attachés avec une ficelle, de sorte qu’on peut les examiner à loisir.

On trouve dans cette région neuf variétés de singes :

1o Le cynocéphale, qui est connu dans presque tout le Soudan et dont je me dispense de faire la description ;

2o Le foé, ce singe noir à poil long et à tête et queue blanches dont j’ai fait la description plus haut ;

3o Le kouamé, genre de cynocéphale à poil gris très clairsemé. Ce singe, qui est très laid avec sa face ladre, se distingue surtout par des callosités prononcées aux fesses ; il passe pour être aussi intelligent que le cynocéphale, dont il doit être proche parent ;

4o L’assibé, singe de taille moyenne, à la fourrure d’un vert jaune avec le ventre gris blanc et la figure noire ; il ressemble au singe que nous appelons au Sénégal singe de Podor, mais son pelage est beaucoup plus clair ;

5o L’adéré, presque de la même couleur que le précédent, mais portant sur le bout du nez une belle tache toute blanche qui l’a fait surnommer par les Européens pain à cacheter ;

6o Le kômo, de petite espèce, pelage foncé à reflets noirs, verts et bleus ; il pousse fréquemment un cri qui l’a fait surnommer kômo ;

7o Le tah-hié, au pelage noir à long poil, avec la figure et le ventre rouge brun. Cet animal est un des plus intéressants que je connaisse ; il fait des sauts étonnants en largeur sans se servir de ses mains, simplement en se ramassant sur son arrière-train, qui se contracte et se détend comme un ressort ; en retombant, il lève les bras en l’air en appliquant les principes de gymnastique qu’on nous enseigne au régiment et à Joinville ;

8o Le tié, le plus joli des singes que l’on puisse rêver. Sa robe est d’un gris irisé, et son dos dans le sens de l’épine dorsale est partagé en deux par une bande de poils rouge feu. Il a le ventre blanc, et sa tête est encadrée d’une belle barbe blanche se terminant par une longue barbiche, blanche également, qu’il se laisse volontiers caresser quand il est apprivoisé.

9o Enfin le chimpanzé, qui est rare[52].

Les peaux les plus marchandes sont, dans l’ordre de préférence, celles des foé, tié, tah-hié, assibé, adéré et kômo ; celles du cynocéphale et du kouamé sont utilisées par les indigènes pour les usages domestiques.

Au premier abord on pourrait croire que l’on éprouve une certaine répugnance à manger la chair de ces animaux, et qu’elle doit être très coriace. Le fait est vrai pour quelques variétés de singes, surtout pour le cynocéphale, qui est peu comestible ; mais dans ces forêts le singe ne vit pas exclusivement de fruits, il se nourrit surtout de jeunes pousses d’arbres, et quelques-uns d’entre eux, tels que le tah-hié et le foé, n’arrivent à manger des fruits qu’après un acclimatement progressif.

Ces deux variétés de singes offrent également une particularité, c’est qu’ils ne sont munis que de quatre doigts aux mains : le pouce a totalement disparu. Chez certains d’entre eux il y en a cependant trace. Dans ce cas, il a à peine 3 ou 4 millimètres de longueur.

Samedi 9 mars. — Nous avons pu quitter ce matin Aniasué à sept heures. Tout notre monde est réparti dans trois pirogues de 6 à 7 mètres de longueur. A sept heures dix, nous saluons, en passant, les habitants d’Amangouakourou, puis nous franchissons trois barrages offrant des passes commodes vers la rive droite ; et à huit heures et demie, après avoir dépassé un îlot boisé en face duquel débouche la rivière Betti, qui vient de Yacassé (Indénié), nous atteignons Inguérakon. Nous restons à ce village jusqu’à onze heures sous un prétexte que je ne saisis pas trop, et nous faisons un déjeuner de fouto.

Le danger ayant disparu (c’étaient des gens de l’Attié, avec lesquels nos piroguiers avaient eu maille à partir, qui nous observaient dissimulés dans la végétation sur la rive droite), nous franchissons les trois barrages d’Inguérakon et atteignons à midi et demi Kommokourou, situé un peu en aval du confluent de la rivière d’Abengourou.

De Kommokourou à Ahinikourou, où nous devons passer la nuit, le fleuve est obstrué par une série d’îlots et deux barrages qui en rendent la navigation pénible, surtout en cette saison ; enfin, vers deux heures et demie, nous atteignons Ahinikourou, habité par une colonie de l’Attié, pays situé en face de nous sur la rive droite du Comoë et s’étendant dans l’ouest jusqu’au Baoulé.

Ce village n’ayant que quatre cases, nous campons sur la rive. J’en suis d’autant plus satisfait que pendant le trajet j’ai cru comprendre, dans une conversation des piroguiers, qu’ils seraient enchantés de nous planter là et de repartir de nuit avec leurs pirogues vides pour Aniasué, ce qui nous gênerait considérablement.

La descente du fleuve est très intéressante : le cours accidenté et la végétation qui borde le Comoë ne ressemblent pas au Sénégal.

En quittant Attakrou, les rives s’affaissent insensiblement ; au lieu d’être abruptes, elles s’abaissent doucement et, par une pente douce, viennent mourir dans l’eau. Point de ces longs villages comme dans le Fouta et le pays sonninké de Bakel, où toute la population est sur la rive pour vous voir passer. Ici les lieux habités sont cachés dans la végétation ; leur présence ne se révèle que par le vert tendre des plantations de bananiers et un ou deux toits qui émergent en bordure sur une toute petite clairière.

D’autres fois, le village, enfoui sous la végétation, n’est deviné que par un chemin d’atterrissage et une ou deux pirogues au mouillage. Pas de bruit, le silence n’est troublé que par les piroguiers qui se stimulent d’instant en instant avec le cri souvent répété de : « Diakha ! Diakha ! » qui veut dire : « Pagayons ! pagayons ! »

Les bancs de sable sont dépourvus des oiseaux aquatiques que l’on trouve par milliers sur les bancs du Sénégal. C’est à peine si de temps en temps on aperçoit deux ou trois paires de sarcelles. Pas d’ibis, pas de spatules, encore moins de pélicans ou de marabouts. Les caïmans et les hippopotames sont rares également. Dans les biefs, l’eau est calme : le courant, cependant, est encore d’environ 1 nœud à l’heure.

Dans la journée, pendant la grosse chaleur, il est difficile de rechercher l’ombre des rives : elles sont défendues par des bois morts et des racines qui rendent la navigation difficile. Je regrette bien mes joyeuses fusillades sur les bords de l’île à Morfil (Sénégal), où toute la journée on peut s’amuser à tirer des singes, des oiseaux aquatiques, des caïmans ou des hippopotames. Ici, rien, ou à peu près ; le fleuve paraît mort, on croirait qu’il n’est pas habité ; les seuls indices qui dénoteraient la présence d’hommes consistent en petites pêcheries dans le lit des affluents qui se déversent dans le Comoë, près de leur embouchure. Aujourd’hui, cependant, Treich a tiré deux coups de fusil sur des tintans, oiseaux pêcheurs bruns, à huppe, qui poussent des cris perçants en prenant leur vol, et sur un aigle pêcheur à tête blanche, perché sur la cime d’un arbre mort.

Nous sommes ici sur la frontière de l’Indénié.

Ce pays, qui limite le Sanwi au nord, est borné à l’est par le Broussa, l’Aowin et le Sahué, au nord par l’Assikaso, « pays de l’or », province du Bondoukou, et par l’Anno. A l’ouest il confine au Baoulé, au Morénou, à l’Attié et au Bettié.

Ammoacon, le souverain de l’Indénié, a fixé sa résidence à une journée de marche dans l’est d’Attakrou ; elle porte son nom, auquel on ajoute krou : Ammoaconkrou.

Les autres centres dont les chefs, tout en référant à l’autorité du souverain, jouissent par eux-mêmes de quelque influence, sont ceux d’Attakrou, d’Aniasué et d’Abengourou, dont nous avons donné les noms plus haut.

L’Indénié est peuplé de gens de race agni, avec quelques colonies du Morénou et de gens de l’Attié, mais ce pays est surtout envahi par les Zemma ou Apolloniens, qui y ont accaparé tout le commerce.

L’Alangoua, situé au sommet du triangle formé par le Comoë et le Mézan, est autant sous la protection de l’Indénié que du Bettié. M. Treich a cependant, en 1887, cru prudent de le lier à nous par un traité spécial qui reconnaît en fait son autonomie.

L’Indénié est très avantageusement situé pour les transactions commerciales : il occupe une position relativement rapprochée de la Côte (8 journées) ; on peut rayonner aisément vers l’Abron, le Bondoukou et Kong, l’Anno, le Djimini et le Kong, et les tribus du Baoulé et du Morénou voisines du Comoë peuvent également venir s’y approvisionner.

Dimanche 10 mars. — Quel miracle ! nous avons réussi à quitter avec nos trois pirogues Ahinikourou à cinq heures et demie. Ici, comme ailleurs du reste, quand on est à la merci des indigènes et des piroguiers, il est difficile de rassembler ceux qui doivent vous accompagner à un titre quelconque ; on peut se considérer comme ayant une fière chance quand on réussit à se mettre en route avant sept heures du matin ; aussi nous sentons-nous tout heureux, mon compagnon et moi, de partir avant le lever du soleil.

Le trajet est assez agréable, il n’offre pas trop de difficultés ; cependant, après vingt minutes de navigation, nous atteignons un îlot relié à la terre ferme par un amoncellement de rochers qui forme barrage, mais qui se franchit facilement. Vers six heures un quart nous passons devant le village abandonné de Zaoccra et atteignons Batouatu (colonie attié). En aval du village existe un barrage assez facile, puis le fleuve présente un joli bief assez profond qui nous mène devant un second village attié nommé Amiakassikrou, auprès duquel commence une longue île boisée se terminant entre Iapiatuin et Aricokrou, les deux premiers villages attié construits sur la rive droite. Le chenal passe entre la rive droite du Comoë et l’île, et n’est barré qu’une fois. Au delà d’Aricokrou, le bief se continue libre de tout obstacle ; seule une roche de 4 mètres s’élève au milieu du fleuve à hauteur d’une petite rivière de 4 mètres de large, venant de l’ouest ; puis on rencontre une autre roche entourée d’un banc de sable et un petit barrage également facile, situé à l’embouchure d’une rivière de 4 mètres de largeur, qui arrose l’Alangoua. Les rives du fleuve s’inclinent en pente douce : pas de berges escarpées, rien qui dénote de grandes inondations pendant les fortes crues ; cependant les piroguiers m’ont fait voir sur la rive même un gigantesque bombax qui est entaillé à la hache à 7 ou 8 mètres au-dessus du niveau actuel des eaux. C’est, paraît-il, le point le plus élevé qu’aient atteint les plus grandes crues des trente dernières années.

Au delà du confluent de cette petite rivière de la rive gauche dont j’ai parlé, et près d’un barrage assez long, mais facile pour nos embarcations légères, commence l’Alangoua.

Ce petit pays est très riche en terrains aurifères ; il comprend une vingtaine de villages, habités tant par des gens de l’Attié et de l’Indénié que par des colonies de Bettié et surtout de l’Ahua (Apollonie). Au sud, l’Alangoua est limité par la rivière Mézan, dont nous parlerons un peu plus loin.

Vers midi nous atteignons Adoukassikrou (rive gauche), où nous nous décidons à passer la nuit, nos piroguiers nous demandant de ne pas pousser jusqu’à Blékoum, le village suivant, à cause du passage de Dabiabosson, qui, paraît-il, est très dangereux à franchir et demande surtout une grosse dépense de forces physiques.

Adoukassikrou offre suffisamment de cases pour nous abriter ; nous sommes cependant forcés de camper sur la rive, à cause de nos piroguiers, qui cherchent à nous abandonner et dont l’envie de s’en retourner se manifeste de plus en plus. Par surcroît de précautions, je leur fais laisser les pagayes dans les pirogues et ordonne à une partie de mes hommes d’y coucher.

Dans ce village nous n’avons trouvé à acheter des provisions qu’à une heure fort avancée de la soirée, par suite d’un enterrement.

Cette cérémonie est assez curieuse pour que je la décrive.

Le cortège funèbre était précédé de la veuve du défunt ; elle portait une calebasse de fouto. Le cadavre était renfermé dans un cercueil en bois creusé dans un tronc d’arbre et fermé par un couvercle fixé avec de fortes ligatures en cordes et en lianes. Comme le défunt était un étranger, on chargea le cercueil dans une pirogue qui devait le conduire à son village, situé en aval du fleuve. Des femmes, munies de poteries et de paniers renfermant probablement la fortune que laissait le défunt, suivaient en pirogue.

Les indigènes m’ont dit qu’au moment où la bière est descendue en terre, les assistants demandent par trois fois au mort de revenir, puis on jette une poignée de terre sur le cercueil.

L’anniversaire de la mort est célébré pendant trois ans ; cette cérémonie est suivie d’un festin et d’une visite à la tombe avec des mets préparés en l’honneur du défunt. Le deuil consiste pour toute la famille à avoir la tête rasée pendant plusieurs mois. La veuve obtient la permission de se remarier six ou sept mois après la mort de son mari.

Quand le défunt est de famille royale ou un personnage de distinction, l’enterrement donne lieu à des scènes de sauvagerie et à des sacrifices humains, dont j’ai parlé dans le chapitre de Bondoukou.

Une partie de l’après-midi fut employée à acheter des provisions. Les ignames font presque défaut, et celles qui existent sont d’une bien médiocre qualité. On peut dire qu’à partir de l’Alangoua, la base de la nourriture consiste exclusivement en bananes vertes cuites à l’eau, pilées ensuite et préparées en fouto avec des sauces de piment, du singe ou du poisson sec.

Les payements ne se font qu’en poudre d’or. Nous avons cependant réussi à nous procurer quelques régimes de bananes par l’échange direct de menus objets. Nous aurions désiré un peu de viande fraîche, mais ce village, comme plusieurs autres de la rivière, ne possède pas de bœufs ; cependant il y a des moutons, des chèvres et quelques poulets.

Les indigènes nous réclamaient surtout du tabac en feuilles, qui fait absolument défaut par ici : il n’est cultivé que dans les pays situés au nord de 8° 30′ de latitude. J’avais une belle collection de tabacs, environ une trentaine de qualités ; l’humidité entre Salaga et Kintampo l’a fait moisir : j’ai dû tout jeter en arrivant à Bondoukou. — Voici quelques renseignements sur la culture du tabac :

On choisit de préférence des terrains boisés, où l’on abat et brûle les arbres en décembre. On défriche, on enlève les mauvaises herbes et les pierres, on assure l’écoulement des eaux, on détruit les insectes nuisibles en recouvrant le sol de paille brûlée, on ensemence en juin et octobre, et l’on récolte en mars et avril.

Les terrains les plus favorables paraissent être les terrains boisés formés d’une couche sablonneuse recouverte d’une couche de terre grasse. Les terrains pierreux, sans profondeur, ceux où l’eau s’écoule mal, sont impropres.

En vue d’une répartition égale, la semence est mélangée de sable et de cendre de bois aussi blanche que possible. Il est bon qu’elle germe pendant deux ou trois jours sur des toiles humides, puis on recouvre de paille la surface du sol ensemencé. Pendant la première quinzaine il faut arroser deux fois par jour, une seule ensuite.

Au bout de quelques jours on enlève cette couverture. Vingt-cinq jours après, les plantes sont transportées dans les champs, préparés pour les recevoir. En cas de sécheresse, on les arrose jusqu’à ce qu’elles aient pris racine. Soixante jours plus tard, la cime se couronne d’une tige de fleurs, qu’on tranche avec les ongles. Les rejetons qui naissent entre la feuille et la tige sont coupés de la même manière.

La récolte arrive deux ou trois semaines plus tard.

Les soins de culture, comme on peut s’en rendre compte, sont bien donnés ; mais là où le planteur de tabac est inférieur à celui de Java et des Antilles, c’est quand il s’agit de la préparation.

Le séchage n’existe pas ; la fermentation n’est pas ordonnée. L’aération et l’obturation du jour, qui sont d’une importance capitale dans la préparation des tabacs, leur sont inconnues.

Il suffirait d’initier les Soudanais à ces minutieux détails, pour obtenir d’eux des qualités de tabac pouvant rivaliser avec les meilleures de Java ou des Antilles.

Pour donner une idée de l’extension qu’a prise la culture du tabac à Java, nous citons ci-dessous un passage d’un correspondant du Temps, qui ne manquera pas de jeter un jour favorable sur ce que peut devenir une exploitation bien ordonnée :

« En 1865, quelques planteurs de Java conçurent l’idée d’étendre le champ de leurs opérations de culture de tabac à Sumatra. Les trois premières années ne donnèrent pas de grands résultats ; mais, à partir de la quatrième, on passait de 200 balles à 1000, et en 1870 on en produisait 3000 (la balle pèse de 75 à 80 kilos). En 1888 on est arrivé à 140000 balles, représentant 60 millions de francs. En vingt-quatre ans, les ventes à Amsterdam et à Rotterdam produisaient ensemble plus d’un demi-milliard. Le marché des États-Unis, d’abord réfractaire au nouveau produit, en prend annuellement aujourd’hui 40000 balles. »


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Le bandage improvisé confectionné à Aniasué me permettait de rôder un peu aux alentours. Je me promenais à quelques centaines de mètres du village avec mon fusil pour essayer de tirer quelque oiseau. Ma chasse ne fut pas bien brillante : je revins avec un malheureux rat palmiste qui n’était qu’un bien faible appoint pour notre modeste gamelle. J’étais tellement affaibli, que le recul de mon fusil de chasse m’avait, en tirant, jeté à la renverse. Dans de telles conditions physiques je ne pouvais songer à de plus brillants exploits cynégétiques. Pourtant les perroquets gris à queue rouge abondent sur la rive ; il y a des palmiers où l’on trouve trente à quarante de ces oiseaux en train de jacasser et n’ayant pas l’air bien sauvages.

Les nuits dans ces forêts sont plus tristes qu’en pays découvert. Pas d’étoiles visibles, c’est à peine si l’on aperçoit à travers les éclaircies du feuillage quelques pâles rayons de lune. Les moustiques abondent, il est impossible de fermer l’œil sans moustiquaire.

Le profond silence de la nuit n’est troublé que par le murmure continu de quelque chute d’eau et le cri perçant des musaraignes, en chasse dans les cimes élevées des arbres de la forêt. C’est triste, je dirai même presque lugubre. Tout s’en mêle, jusqu’au feu, qui, au lieu de flamber, ne fait que se consumer à cause de la grande humidité dont le bois est imprégné. Je regrette bien des fois le haut pays de Kong et du Mossi avec son soleil, ses beaux clairs de lune et nos gais feux de bivouac.

Lundi 11 mars. — Aujourd’hui nous avons eu une bien pénible journée. Embarqués à cinq heures un quart ce matin, nous ne sommes arrivés à Abradine qu’à trois heures de l’après-midi. Malade et épuisé comme je le suis, ces dix heures de navigation sous un soleil de plomb m’ont exténué. Je ne veux cependant pas m’endormir sans avoir transcrit mes notes de voyage.

A six heures, nous avons franchi le passage de Dabiabosson. Ce passage, amas d’îlots et de roches, est très dangereux ; il comprend de petites chutes et des rapides pendant quelques centaines de mètres. A cet endroit le fleuve fait un coude assez prononcé vers le nord, pour reprendre près de la rivière Bosson-Mutua sa direction nord-sud.

Dans les rapides, un piroguier à l’avant, l’autre à l’arrière, munis de longs bambous, sont en permanence occupés à parer les roches entre lesquelles passe le rapide. Un faux mouvement peut non seulement briser la pirogue, mais dans cette descente vertigineuse, avec la vitesse acquise, on s’écraserait certainement contre les roches. Mais ces gens-là sont très adroits et il ne nous arrive rien de fâcheux. En aval de la rivière Bosson-Mutua nous passons devant le village de Blékoum, rive gauche, et la rivière Affroasué, qui vient, nous dit-on, d’Abengourou. Au delà, le fleuve est parsemé de groupes d’îlots entre lesquels on passe assez facilement, mais à partir de Bouadikadjoukrou commence un barrage presque continu qui prend successivement le nom de passage d’Aouamlan et d’Adiammalan. Ce dernier se termine à Iapokourou (village de la rive droite).

Ces barrages, difficiles en cette saison, sont bien plus dangereux pendant les hautes eaux. Nous trouvons dans les roches qui les constituent quantité de pirogues brisées et suspendues dans toutes les positions. Dans le passage d’Adiammalan j’en ai compté jusqu’à sept, ce qui prouve que pendant une certaine époque de l’année cet endroit doit être très dangereux à franchir, même pour les gens qui connaissent bien la rivière.

En quittant Iapokourou, on laisse sur la rive gauche l’embarcadère d’Akobakrou, puis, après avoir passé devant Etiapo ou Mbaso (rive droite), on atteint l’embouchure du Mézan. Cette rivière prend sa source dans l’Indénié, aux environs d’Annibilékrou ; elle a été recoupée près de ses sources en 1882-83 par l’Anglais Lonsdale, pendant sa route de retour sur Cape Coast. Treich-Laplène l’a franchie en trois endroits différents en 1887 et en 1888. Son cours est donc à peu près défini. Elle a environ 6 à 8 mètres de largeur près du Comoë et serait navigable pour les pirogues jusqu’en amont de Diangobo, si son lit n’était obstrué par des troncs d’arbres. Elle sert de limite entre l’Alangoua et le Bettié et reçoit sur sa rive droite de nombreux affluents insignifiants, dont les alluvions contiennent beaucoup d’or. Aux environs de Béboum et d’Agirikrou, les indigènes ont des puits à galerie pour l’extraction de l’or, qui est surtout exploité par les Apolloniens.

Après le confluent du Mézan la rivière fait deux coudes très prononcés et reprend sa direction nord-sud à l’extrémité d’une île allongée. Quelques instants après, on atteint Abradine, en face de l’embouchure d’une petite rivière de 4 mètres.

Abradine est situé sur une berge élevée de 6 mètres au-dessus du niveau actuel du Comoë. A l’atterrissage sont amarrées une douzaine de bonnes pirogues de différentes dimensions, servant, les unes au transport des marchandises, les autres à la pêche. C’est ici que nous rencontrons les premières pêcheries sur le fleuve même. Plus en amont, ce ne sont que de petites pêcheries à l’embouchure des ruisseaux, simples barrages en bambou, dans lesquelles sont disposées des nasses.

Le chef d’Abradine se nomme Bourbé, de sorte que son village est aussi désigné sous le nom de Bourbékrou. Nous sommes fort bien accueillis par Bourbé, qui ne nous laisse manquer de rien : volailles, fouto, bananes et vin de palme nous arrivent en abondance.

Mardi 12 mars. — J’ai passé une bien affreuse nuit : cette grande fatigue d’hier ne m’a pas permis de reposer, j’étais très agité, et ce matin en me réveillant je me suis trouvé presque aussi exténué qu’en me couchant hier soir. Pour comble de malheur, les piroguiers ont tout l’air de nous avoir abandonnés. Comme les embarcations étaient gardées par mes Mandé armés de mes deux fusils, ils n’ont pu se sauver de nuit par eau. Une rapide inspection des cases du village me permit de mettre la main sur les pagayes, que je distribuai aux gens de Treich ; ils habitent pour la plupart les environs de la lagune Aby et savent s’en servir. Bourbé, nous voyant décidés coûte que coûte à partir pour Bettié, essaye de rallier les piroguiers, mais ces derniers refusent d’embarquer : ils craignent, disent-ils, que les gens de Bettié ne les retiennent comme otages, leurs concitoyens d’Aniasué ayant laissé des dettes à Bettié. Ne voulant pas perdre un temps précieux, je fais pousser les pirogues au large, et nous voilà partis, laissant nos piroguiers à Abradine.

La descente s’opère plus aisément que nous ne pensions. Nos hommes, qui savent que Bettié est un point important à atteindre, redoublent d’ardeur. Bientôt nous arrivons à Ediéna, point de départ d’un chemin fréquenté sur l’Indénié, et nous doublons la boucle sur laquelle est situé ce village. A partir de ce point, le fleuve, quoique coudé, reprend sa direction nord-sud. Nous franchissons trois barrages constitués par des roches striées verticalement, et atteignons Attiéréby, village dépendant de Bettié et situé sur la rive droite du fleuve. Treich demande de nous arrêter quelques instants afin de serrer la main au chef de ce village, qu’il connaît. Je me range d’autant plus volontiers à son avis que nous pouvons mettre nos pirogues à l’ombre et profiter de cette halte pour manger quelques bananes.

Une demi-heure après, nous nous remettons en route. Le bief est profond, on y fait du chemin, et bientôt nous sommes devant Attrasou et Beniékassikrou. A partir de ce dernier village, le Comoë est obstrué de nombreux îlots, mais laisse cependant, dans le barrage qui les longe, un chenal praticable assez facile. A une heure nous apercevons sur la rive droite les toits de Bettié : nous sommes à cinq étapes de Grand-Bassam ! — et sûrs de trouver ici un fidèle allié.

Mercredi 13 mars. — Il fait bon aujourd’hui se reposer et écrire, les préoccupations sont moindres, je me crois presque au terme de mon voyage.

En arrivant hier, et au moment d’accoster, des gens de Bettié placés sur la rive nous prièrent de ne pas débarquer de suite, et d’attendre un instant, pour donner le temps à Bénié Couamié, le chef de Bettié, de nous recevoir avec le cérémonial qui convient.

Dix minutes ne se sont pas écoulées que le tam-tam résonne, les olifants jettent leurs notes plaintives, des cris partent un peu de tous côtés, et Bénié Couamié paraît au haut de la berge, précédé d’un pavillon tricolore et de sa musique. Il est proprement vêtu et drapé dans un plaid en soie et laine de fabrication européenne. N’ayant pas de cheval, il se sert comme monture d’une sorte de cheval en bois porté à bras par quatre hommes. Après nous avoir souhaité la bienvenue et serré la main, il nous engage à le suivre et nous conduit à son habitation. S’il m’était réservé une surprise, c’est bien celle de trouver ici une construction à l’européenne et installée très confortablement ; cette maison a un étage, et elle comporte des escaliers et des vérandas très bien conditionnés.

Le rez-de-chaussée sert de magasins ; c’est là que Bénié Couamié met ses marchandises, car ce chef est un des plus importants traitants de la région. Une des chambres sert d’atelier de menuiserie, et l’autre de logement au menuisier charpentier qui construit les escaliers, balustrades, portes et volets, et veille à leur entretien. Ce menuisier est un Apollonien venu de Cape Coast, c’est en même temps le gardien des marchandises et l’homme d’affaires de notre hôte.

On monte au premier par deux escaliers en bois fort bien construits, avec balustrade à jour en bois façonné. Les escaliers mènent à un vaste palier servant de chambre d’audience, qui donne par une large ouverture sur une petite salle couverte de nattes, dans laquelle se trouvent deux tables et quelques sièges, chaises ou fauteuils fabriqués en palmier. Une carafe et deux verres à pied bleu, une image de la Vierge[53] et une grande glace, dans des cadres en bois, complètent le décor de ce petit vestibule-salon.

De chaque côté de cette salle, et séparées par une cloison et des rideaux en étoffe du pays, se trouvent des alcôves formant chambre à coucher, sur lesquelles donne de chaque côté une autre petite chambre.

L’ameublement des alcôves consiste en une chaise et un lit en bois, sorte de châssis grossièrement fait, semblable aux lits des Wolof de Saint-Louis. Chaque couchette est munie d’une bonne paillasse bourrée de paille de maïs, et d’oreillers, le tout recouvert de tapis en cotonnade du pays ou de pagnes de Rouen. Les vérandas sont protégées par une toiture en palmier artistement tressée qui les met à l’abri du soleil et de la pluie.

Je laisse à penser si, après avoir couché pendant plus de deux ans par terre, sur une natte, généralement en pleine brousse, j’ai dû trouver cet intérieur charmant !