Campement dans la brousse.
Sorobango est situé, comme Tambi, sur un plateau inculte ; à part les magnifiques banans du village, rien n’y pousse, si ce n’est une herbe courte et mince toute desséchée par le soleil. C’est pourtant cet endroit qui sert de lieu de pâture au troupeau de Sorobango, que j’évalue à 400 têtes de bétail.
Ces bœufs, de même race que ceux du Follona, se distinguent par leur sobriété. Ici personne ne s’en occupe ; les animaux ne sont ni conduits en pâture ni menés à l’abreuvoir ; le soir ils viennent se parquer sur les places du village et dans les carrefours ; on en trouve partout. Les chèvres aussi sont nombreuses.
Dans le village, dont j’évalue la population à 800 ou 1000 habitants, il règne une certaine animation, occasionnée par le passage de gens se rendant à Bouna, Boualé ou Kintampo. Au centre, sur une place qui sert aussi de marché, s’élève une mosquée bien crépie en terre blanchâtre, dont les minarets sont surmontés de deux grands flambeaux en verre argenté ; extérieurement et intérieurement elle est exactement semblable à la mosquée de Lokhognilé (route de Léra à Kong).
Mosquée de Sorobango.
Derrière l’habitation de mon hôte il y a un splendide cocotier chargé de fruits, dont les habitants ignorent l’emploi. Rapporté de la côte, ce coco, planté dans les ordures, a poussé sans soins. Personne ne songe à en planter d’autres. Les habitants que j’ai interrogés m’ont dit qu’ils vendaient le coco scié en deux aux gens qui s’occupent de la vente de la poudre et qui s’en servent comme mesure : c’est tout ce que les noirs savent tirer de cet arbre précieux !
On appelle ici le coco : nasara-tin (palmier des chrétiens).
Mon personnel étant devenu presque insuffisant par la perte de mes ânes, je n’ai pu durant la route détacher personne pour prévenir le compatriote de Bitougou de ma prochaine arrivée. Ayant trouvé des gens complaisants à Sorobango, je priai mon hôte de me donner un courrier pour porter un petit mot à Bondoukou afin d’annoncer mon arrivée. Le jeune homme revint dans la nuit et m’informa que l’Européen qui me réclamait était parti il y avait cinq jours pour se rendre à Amenvi y saluer Ardjoumani, le souverain du Diamman ; que Sitafa, l’hôte de mon compatriote, avait de suite mis un homme en route pour Amenvi afin de prévenir de mon arrivée.
Une rue de Bondoukou.
Mardi 4 décembre. — De bonne heure tout mon personnel est debout et l’on ne se fait pas prier pour se mettre en route. Nous allons enfin entrer dans un centre où mes noirs pourront exercer leur verve ; il y a si longtemps qu’ils n’ont pas trouvé l’occasion de parler leur langue, le mandé-dioula, et tout le long de la route on n’entend que « Mokho ta lon, fo sonkourou soro la Gottogo », ce qui équivaut à « Qui sait ! peut-être trouverons-nous quelque bonne amie à Bondoukou ».
Kanguélé ou Kangara, gros village que nous traversons, est sur pied pour me voir passer ; il en est de même à Soumbala, petit village sur les bords du Tain, qui n’est encore ici qu’un méchant ruisseau.
A Bitougou, où mon arrivée a été annoncée par le jeune homme de Sorobango, les gens me font cortège. « C’est le frère aîné du blanc qui est parti pour Amenvi. Conduisons-le chez Sitafa, qui était le diatigué de son frère. »
Quelques heures seulement après mon arrivée chez Sitafa, je fus violemment secoué par un accès bilieux qui me força de garder la chambre pendant toute une semaine.
Je reçus de nombreuses visites de gens de Kong, qui me donnèrent un peu des nouvelles de toutes les personnes que j’y connais ; un captif de Diarawary arrivé le même jour que moi m’annonça qu’il avait croisé l’Européen à Panamvi (route de Kong). Le lendemain, le courrier de Sitafa revenait d’Amenvi et me confirmait le départ de M. Treich-Laplène[41] pour Kong. Je me décidai donc à envoyer un courrier à M. Treich-Laplène pour lui annoncer mon prochain départ pour Kong, bien résolu, malgré mon état de santé précaire, à me mettre en route dès que mes forces me le permettraient. M. Treich-Laplène était arrivé à Bondoukou dès le commencement de septembre ; les gens auxquels il s’était adressé pour avoir de mes nouvelles, et entre autres Sitafa mon hôte, ont été d’une coupable négligence dans cette occasion. Mon arrivée dans le Mossi annoncée à Kong, la nouvelle s’était vite colportée et les gens de Bondoukou savaient tous que j’étais dans ce pays. Il suffisait d’informer mon compatriote qu’en venant du Mossi on débouche soit à Boualé, soit à Salaga, pour qu’il envoyât de suite un courrier dans ces deux directions ; mais ces gens-là sont apathiques au dernier degré, et quand ils se sont reposés sur la volonté divine par le fameux « in chi allaho », tout est dit, il est inutile de prendre aucune mesure. N’obtenant pas de renseignements, M. Treich s’est dirigé de suite sur Kong afin de récolter de plus amples détails sur la route que je suivais. C’était le plus sage parti à prendre. Le jour de mon entrée à Bondoukou, M. Treich était à Panamvi, attendant ses guides, qui devaient le rallier à ce point.
Au fur et à mesure que les forces me revenaient, je faisais quelques petites promenades vers le marché et dans l’intérieur de la petite ville, car chez Sitafa, dont l’habitation est tout à fait située dans le sud et sur la lisière de la forêt, on est un peu isolé et il est difficile de se rendre compte exactement du mouvement commercial de Bondoukou.
Les divers noms du Bondoukou. — Son histoire. — Description de la cité. — Le marché. — Insalubrité de l’eau. — Des diverses sauces. — De l’or, du mitkal et de ses subdivisions. — Articles d’importation et d’exportation. — Départ pour Amenvi. — Les États d’Ardjoumani. — Un village où l’élément féminin domine. — Arrivée à Amenvi. — Une audience d’Ardjoumani. — Bizarre moyen de locomotion employé par les chefs agni. — Ethnographie. — Costumes. — Habitations. — Coutumes. — Départ pour Kong. — Beauté de la végétation. — Arrivée à Panamvi. — Rencontre avec des gens de connaissance de Kong. — Arrivée sur les bords du Comoë. — Encore un village où il n’y a que des femmes. — 1er janvier 1889. — Des singes. — Mines d’or de Samata. — Koniéné et Kolon. — Retour à Kong. — Rencontre avec Treich-Laplène. — Visites à mes amis. — Nous signons un traité. — Envoi de courriers. — Nouvelles d’un courrier parti à ma recherche. — Adieux de la population. — Visite de l’almamy. — Recherches ethnographiques. — Entrée dans le Djimini. — Départ de Diawé.
Les Achanti, les Ton et les Pakhalla appellent les territoires soumis à Ardjoumani : Gaman ou Diamman, les Mandé les nomment Bottogo ou Gottogo, et les Haoussa et gens de Salaga : Bitougou.
Bondoukou ou Bitougou est plus ancienne que Djenné : sa fondation est antérieure à 1043. D’après Ahmed Baba, qui la désigne sous le nom de Bitou, c’est en faisant le commerce du sel de Téghasa et de l’or de Bitou que Djenné s’est enrichie. Il suffit, du reste, de se promener dans Bondoukou pour acquérir la certitude qu’on est en présence d’une des plus vieilles cités soudaniennes : les cendres, détritus et ordures atteignent plusieurs mètres d’épaisseur. C’est en vain qu’on chercherait des terres servant à la confection des briquettes pour faire les cases ; aussi les habitants extrayent la terre nécessaire aux cases à plusieurs centaines de mètres de l’emplacement actuel de la petite ville, ce qui est excessivement loin, lorsqu’on songe que le noir est de son naturel très fainéant. D’autres indices, tels que des ruines qui s’étendent assez loin, prouvent que le village était jadis très grand ou qu’il s’est plusieurs fois déplacé.
Actuellement, la plupart de ses habitations menacent ruine ; on trouve un peu partout des pans de murs écroulés et des rues passant sur l’ancien emplacement de lieux habités dont il reste des piliers et des poutres formant portiques.
Dans quelques ruines, j’ai vu un ou deux orangers, dont j’ai réussi à me procurer quelques fruits. Ces arbres, non soignés, sont redevenus sauvages, et leurs fruits ressemblent plutôt, comme goût, au citron qu’à l’orange d’Algérie.
Les quartiers du centre, dans le voisinage du grand marché, sont habités par des Mandé d’origines diverses, mais venant principalement de Kong, de Bouna et de Boualé ; ceux du nord sont occupés par les Marraba (Haoussa), qui s’occupent de la teinture à l’indigo ; et ceux de l’est, par les Pakhalla et quelques Ton.
Les quartiers mandé portent, pour les distinguer les uns des autres, les noms du kémokhoba (notable qui y exerce quelque autorité). On peut donc ajouter au quartier des Haoussa celui des Pakhalla, et ceux des Mandé Kamakhaté, Timité, Ouattara, Diabakhaté.
A part l’habitation de Sitafa Ouattara, mon hôte, et deux ou trois autres, ainsi que la mosquée neuve, Bondoukou n’est qu’un amas de masures. Les deux mosquées sont construites sur le style de celles de Kong et de Lokhognilé que j’ai déjà décrites ; seule l’habitation de Sitafa mérite une mention. Bâtie en terre dans le style des habitations arabes d’El-Arouan (voir Lenz et Caillié) et comprenant une cour unique sur laquelle donnent les ouvertures de toutes les chambres, cette habitation, bien crépie en terre blanchâtre, surmontée d’un couronnement dentelé, avec un minuscule minaret à chaque coin, fait très bon effet. Malheureusement, la population qui grouille là dedans laisse à désirer sous le rapport de la propreté : si l’extérieur est engageant, l’intérieur de quelques chambres ne répond pas au luxe et à la propreté que l’on s’attend à y trouver.
La population de Bondoukou s’élève à environ 2500 à 3000 habitants. L’autorité n’y est pas exercée par un chef de village, comme à Kong ; chaque quartier reconnaît l’autorité du plus ancien notable. Il y a en outre un chef religieux, l’imam, vénérable vieillard qui tranche les différends sérieux entre musulmans, et un chef de village pour les Pakhalla, que l’on désigne sous le nom de bambara massa (roi des infidèles).
Quoique à Bondoukou il y ait un grand marché et plusieurs petits, les ressources en vivres ne sont pas grandes ; on peut cependant s’y procurer tous les jours du bœuf à un prix élevé, des papayes et quelquefois des bananes ; les ignames et la farine de maïs se vendent assez cher pour que les étrangers, comme à Salaga et Kintampo, soient forcés de faire leurs provisions dans les villages des environs. Quant à se procurer des poulets, pintades, du sorgho ou du petit mil, il ne faut pas y songer. Ce défaut de ressources rend le séjour peu agréable pour l’Européen.
Mais ce qu’il y a surtout de mauvais, c’est l’eau ; son absorption même modérée occasionne des coliques et de fortes diarrhées aux étrangers ; elle est tirée du ruisseau qui coule à l’ouest et au sud de Bondoukou et qui est bordé d’une végétation très dense, parmi laquelle j’ai remarqué le talli.
Cet arbre a le tronc assez lisse et blanchâtre, et une feuille semblable au netté. Il empoisonne les cours d’eau quand ses racines y baignent ou que ses feuilles ou fleurs y séjournent quelque temps. Il croît à peu près sous toutes les latitudes et est bien connu par la plupart des peuples noirs, qui emploient son écorce pilée, mélangée à de la farine de mil, comme mort-aux-rats.
Habitation de Sitafa (vue extérieure.)
L’emploi du filtre est sans effet contre ce poison. Les habitants, pour combattre les coliques et les malaises occasionnés par l’eau, emploient dans leurs sauces de to des baies très amères cueillies sur un arbre nommé damsa ou gamsa. On en fait un usage constant ; on voit quantité de ces fruits sur les petits et le grand marché, et les ménagères ont soin d’en mettre dans tous leurs plats.
En fait de condiments et de sauces, on emploie aussi le ndatou, fait avec de la graine de chanvre, ou encore avec de l’oseille. Cette sauce, conservée, est surtout employée dans le Kaarta et le Bakhounou. Je l’appréciais beaucoup, et partout où j’en ai trouvé j’en faisais usage de préférence à toute autre.
On fait aussi du banantou, sauce fabriquée avec des graines de bombax. On l’emploie surtout dans le Mampoursi, le Dagomba et le Gondja. Dans beaucoup de régions on prétend que son emploi journalier prédispose à la surdité, mais je ne puis rien affirmer à cet égard ; j’en ai mangé pendant des mois en m’en trouvant très bien.
Enfin le siradinn tou ou kondoro, fabriqué avec les graines de baobab. Employée à Kong quelquefois, cette sauce n’est nulle part bien appréciée ; on n’en fait usage qu’en cas de disette, et surtout chez les Bambara du Kaarta.
Dans le Mossi et en général dans la plupart des pays que j’ai visités, on se fait aussi un régal des sauces préparées à l’aide de chenilles séchées. Ces chenilles, qui sont vertes, ne se nourrissent que de la feuille de cé : c’est pourquoi on les nomme cé tombo. J’ai plusieurs fois, par curiosité, goûté à ces sauces en mangeant mon to traditionnel : je n’ai trouvé cela ni bon ni mauvais, probablement parce que la ménagère qui m’a préparé mon plat a été très parcimonieuse. Du reste, les chenilles sont au préalable réduites en poudre, de sorte qu’on peut en manger sans s’en apercevoir. Ce que je puis affirmer, c’est que je n’ai nullement partagé l’enthousiasme de nos amphitryons.
Si le marché est sans importance, il n’en est pas de même du commerce qui se fait dans l’intérieur des cases.
Ayant déjà longuement parlé, aux chapitres Kong, Salaga, Kintampo, du commerce qui se faisait entre ces marchés et Bondoukou pour le sel, le kola, les étoffes indigènes de Kong, du Djimini, de Boualé, et des captifs d’origine gourounga, je pense pouvoir passer sous silence la revue de ces articles pour arriver au commerce de l’or et des objets d’Europe, chapitre beaucoup plus intéressant pour nous. Bondoukou peut sans contredit prendre le titre d’entrepôt d’articles d’Europe, et sous ce rapport il a une importance beaucoup plus grande que tous les marchés que j’ai visités jusqu’à présent, ces derniers, y compris Kong et à l’exception de Salaga, tirant leurs articles d’Europe de Bondoukou. Mais, avant de parler des objets manufacturés, je crois utile de dire quelques mots sur l’or ; cela me permettra de fixer le prix avec ce métal précieux qui sert ici presque exclusivement comme payement des marchandises d’Europe.
Comme nous l’apprend Ahmed Baba dans son Tarich es-Soudan, Bitou (Bondoukou) était déjà renommé au XIe siècle pour son commerce de l’or. Actuellement encore on y trouve beaucoup ce métal. Il m’en coûte certainement d’employer la phrase vague qui précède et il serait préférable de pouvoir fixer un chiffre. Malheureusement il m’est impossible d’évaluer ce mouvement, et je crains de me tromper et d’induire en erreur. Je puis cependant affirmer que toute personne à Bondoukou possède au moins une balance à or avec ses birita (poids) et qu’il ne s’est pas passé un jour où je n’aie vu faire des payements en or, soit chez mon diatigué, soit dans la première case venue et même dans la rue.
Habitation de Sitafa (vue intérieure).
A Bondoukou, le mitkal a quantité de subdivisions, et le plus petit payement qui peut se faire en or est de 150 cauries ou 0 fr. 225[42]. Pour peser cette quantité, on se sert d’une petite graine rouge corail qui porte une tache noire. L’arbuste qui produit cette graine donne une liane après laquelle poussent des grappes de cosses renfermant les graines. Il est très répandu en Casamance, et les Diola s’en servent pour orner leurs casques de guerre. On nomme ce poids damma.
2 damma valent une graine de bombax, banan-kili = 300 cauries.
4 banan ou banan-nani se nomment diappa-kili = 1200 cauries.
Le diappa est un terme peu usité. On se sert plus volontiers de l’expression banan-nani, et l’on est convenu de compter en banan jusqu’à 8 banan, ce qui se nomme banan-ségui ou safan-kili.
Le safan-kili ou 1 safan est exactement le tiers du mitkal et vaut 2600 cauries.
3 safan se nomment indifféremment mitkal-kili ou diappa-ouoro. Le mitkal vaut à Bondoukou 8000 cauries.
| 1 mitkal plus 1 safan | se nomme | tenkoro. | ||
| 1 mitkal et demi | — | diouassourou. | ||
| 1 mitkal et 2 safan | — | nanféssourou. | ||
| 2 mitkal | se nomment | soussou | 16000 | cauries. |
| 3 mitkal | — | diouggou | 24000 | — |
| 4 mitkal | — | barifiri | 30000 | — |
Mais dès qu’il s’agit de plusieurs barifiri, on change les dénominations et l’on ne dit plus barifiri fla, saba, etc., 2, 3, 4 barifiri, etc., mais manna fla, saba. Le pluriel de barifiri est donc manna.
L’étalon du mitkal est égal à 24 graines de banan ; cependant, comme au delà de 7 banan on ne se sert plus de graines, mais d’objets quelconques en cuivre, fer, corne, os, faïence, etc., les poids se perdent peu à peu.
C’est ainsi que j’ai observé que le barifiri pesait exactement 17 gr. 6, poids inférieur à deux fois le soussou (2 mitkal), qui pèse 9 grammes. Cela devrait porter le barifiri à 18 grammes. Les petits poids sont du reste tous trop forts, et j’explique cette anomalie ainsi : Les gens de Bondoukou vendent aux villageois qui exploitent l’or de petits objets, pioches, foulards, calicot, verroteries, grains de corail, couteaux, etc., dont la valeur ne dépasse jamais 1 ou 2 mitkal d’or ; ils achètent donc l’or avec des poids forts, et le vendent avec des poids faibles aux étrangers mandé ou achanti.
J’ai, un peu plus haut, parlé du peu de probité des Ligouy dans leurs transactions ; je porte le même jugement sur les Mandé de Bondoukou. Pendant mon séjour chez Sitafa, il ne s’est pas passé vingt-quatre heures sans que j’aie vu ce dévot musulman manquer à sa parole de commerçant et nier ce qu’il avait avancé la veille, ou bien renoncer le soir à un marché conclu le matin. A des Achanti de Dioua (Cape Coast) descendus chez lui, il faisait des payements de 1 barifiri à raison de 30000 cauries, puis, quand ces derniers furent sur le point de partir, il tira profit de leur embarras en ne leur faisant céder (comme intermédiaire ou courtier) le barifiri qu’à 32000 cauries !
L’or se porte à Bondoukou soit serti dans de petits chiffons noués avec un fil, soit dans des étuis fabriqués à l’aide de plumes de gros oiseaux, bouchés avec un tampon en bois. En général, l’or est en poudre ; on trouve cependant assez souvent des pépites variant de 1 gramme à 18 grammes. J’en possédai moi-même une de 44 grammes et j’en ai vu une entre les mains de Sitafa du poids de 130 gr. 5.
Mon désir était d’acheter cette pépite de 130 gr. 5, et je me proposais de faire un sacrifice de 50 francs en plus pour me la procurer, mais Sitafa n’a pas voulu s’en défaire, et m’a donné comme raison que tout le village lui connaissait cette pépite ; que s’il la vendait, cela ne lui porterait pas bonheur, car il la tenait de son père. Un autre riche musulman auquel je me suis adressé et qui en possède une de la même grosseur à peu près n’a pas non plus voulu me la vendre. Les pépites de cette grosseur sont en effet assez rares, et cela s’explique facilement : les indigènes ne lavent pour ainsi dire que les alluvions et terres tout à fait à proximité des cours d’eau, ils sont bien trop paresseux pour porter de l’eau à une certaine distance, et puis il faudrait piocher le sol, couper le réseau serré des racines qui en couvrent la surface : ce serait une besogne trop fatigante pour des gens qui n’aiment pas le travail.
Par ici, et contrairement aux bassins aurifères du Lobi et du Gourounsi, l’or ne se trouve que dans les terrains boisés que nous sommes convenus d’appeler la végétation dense. Ils s’étendent du Diamman aux environs de Krinjabo. C’est certainement sous cette végétation vierge qu’on doit trouver les filons dont les eaux désagrègent les morceaux friables, les petites parcelles et pépites de faible poids, pour les entraîner dans les cours d’eau.
La valeur en cauries que j’ai donnée en regard des divers poids d’or ne s’applique qu’à Bondoukou même : dans tous les villages où l’on exploite l’or, le damma ne vaut que 125 cauries et le banan 250, ce qui porte le mitkal à 6000 cauries seulement au lieu de 8000 qu’il se paye à Bondoukou.
Les articles d’Europe qui font l’objet des échanges les plus importants sont au nombre de sept, savoir :
1o Le foulard rouge, dessin noir et blanc, se vend, les 15 douzaines, 1 barifiri, en chiffres ronds 50 francs, c’est-à-dire un peu moins de 28 centimes pièce ;
2o Le coton rouge filé qui entre dans la confection des étoffes indigènes et surtout des el-harrotafe de Kong : 60 à 65 écheveaux pour 1 barifiri, environ 75 centimes l’écheveau.
3o Le drap rouge dit mourfi, les 12 mètres carrés : 1 barifiri, ou 4 fr. 16 le mètre carré.
4o Le cuivre en baguettes de 1 mètre, suivant la grosseur, le cent : 50 francs à 62 fr. 50.
5o Les colliers en corail, brins, tout petits, d’une valeur de 28 centimes en France ; le cent : 50 francs.
6o Une brocade blanche bien apprêtée, largeur 75 à 80 centimètres, pliée en piécettes des 10 yards : 12 à 14 piécettes pour 1 barifiri ou 50 francs. Le mètre environ, 40 centimes.
7o Une sorte de tissu rouge, d’une largeur de 35 centimètres, dont j’ai perdu le métrage : 38 à 40 piécettes pour 1 barifiri.
Ces articles, de monnaie courante à Bondoukou, sont presque tous de provenance étrangère, anglaise ou allemande, et viennent de Dioua (Oqoua ou Cape Coast) par Koumassi, et d’Assinie et Grand-Bassam par Krinjabo. Ils sont apportés à Bondoukou par des Achanti marchands, désignés sous le nom de galli (du verbe mandé gallo, « vendre, échanger, trafiquer »). Ces galli constituent une société à part ; comme les dioula dans le Soudan, ils passent partout ; ainsi, actuellement, tout Achanti non galli s’aventurant dans le Diamman a le cou coupé par les Ton, tandis que les Achanti dits galli passent partout.
L’inimitié semble avoir régné depuis une époque reculée entre l’Achanti et le Gaman ou Diamman. Bowdich nous parle d’une invasion du Gaman par Saï Apokou, souverain de l’Achanti, vers l’année 1720, puis le même auteur signale une autre guerre entre les deux puissances en 1819. Le Gaman n’a jamais été tributaire de l’Achanti.
Très actifs, ces galli sont en outre sobres et économes : jamais ils n’ont fait chez Sitafa plus d’un repas par jour, et encore ne se composait-il que d’une très petite quantité de to d’ignames. Leur unique vêtement consiste en un grand plaid en calicot de couleur, qui leur sert aussi de couverture la nuit.
Il n’y a que ceux qui n’ont pas l’expérience suffisante qui se laissent prendre au change des cauries ; les anciens sont impitoyables et n’acceptent en payement que de l’or de préférence, ou bien des captifs, du beurre de cé, des étoffes de Kong (couvertures siriféba) ou des étoffes de Djimini et de Boualé.
Les Galli apportent aussi de la côte de menus objets, gros couteaux, glaces, verroteries, etc., puis les piments longs dits kani et le piment dit Niamakou que les gens de Kong portent sur Djenné.
Comme industrie, il y a le tissage et la teinture, mais la production ne dépasse pas la consommation locale ; nous avons vu plus haut que ses habitants, sous ce rapport, sont tributaires de Kong, Boualé et Djimini. Bondoukou est aussi près de Krinjabo que d’Oqoua ou Dioua (Cape Coast), et nous pourrions y vendre beaucoup de nos produits, malheureusement nous n’avons pas de traitants noirs à la côte, c’est ce qui nous fait défaut. Sans nous avilir à fabriquer et imiter ces objets manufacturés allemands et anglais que j’ai cités, nous pourrions y écouler, avec de beaux bénéfices, des satinettes, des florences, des étoffes de laine légère, des vêtements confectionnés arabes, haïks, turbans, gandouras, culottes, selles de prix, etc., sans compter les livres saints musulmans et quantité d’autres articles dont je me propose de donner la nomenclature dans un chapitre spécial.
Comme à Bondoukou je ne me trouvais éloigné que de deux jours de marche d’Amenvi et que j’ignorais si mon compatriote avait réussi oui ou non à y faire accepter notre pavillon, je me mis en mesure d’aller visiter le chef Ardjoumani afin de traiter au besoin avec lui dans le cas où mon compatriote ne l’aurait pas fait. L’importance qu’a pour nous la région Bondoukou ne peut échapper à personne. Ce pays et ceux de la rive droite du Comoë sont les portes par lesquelles nos produits de France devront passer pour entrer dans les États de Kong, dont la population intelligente, active et commerçante se chargera de les drainer par toute la boucle du Niger.
Jeudi 20 décembre. — Comme les relations de Bondoukou avec Amenvi, résidence royale d’Ardjoumani, sont à peu près nulles au point de vue commercial, l’état des chemins s’en ressent. A 1 kilomètre de Bondoukou, dès que l’on a quitté le chemin de Kong par Bondou, il n’existe plus qu’un affreux sentier qui se perd en maints endroits. Le sentier entre dans la végétation dense dès la sortie de Bondoukou. Une belle petite rivière au courant rapide et ses affluents, que l’on traverse, nous obligent par leurs berges à pic à tailler des rampes d’accès pour y faire passer mes deux chevaux. Ces cours d’eau prennent leur source dans un petit massif mamelonné duquel sortent aussi la rivière Tain et quelques-uns de ses affluents. Quoique le relief des sommets principaux ne dépasse pas 50 à 60 mètres, les pentes excessives du sentier mal tracé et les pierres roulantes rendent la marche très pénible pour les hommes et les animaux. Aussi ce n’est qu’à midi que nous atteignons Kouffo, tout petit village perché sur le sommet d’un de ces mamelons. Ce petit village ne se trouvant pas tout à fait à moitié chemin d’Amenvi, je me décide à pousser jusqu’à Sapia, situé à 3 ou 4 kilomètres plus loin.
Entre ces deux villages coule une petite rivière de 6 mètres de largeur dont les abords et le lit sont percés de puits à or, ce qui rend son passage difficile. J’eus l’imprudence de vouloir la traverser sans mettre pied à terre. Mon cheval s’embourba de telle façon, qu’il me fallut près d’une demi-heure pour dégager ses jambes de derrière. Le bain forcé que je pris me fit perdre une boussole de rechange à fond lumineux, que je serrais dans les fontes et qui m’était fort précieuse dans les marches de nuit.
Bain forcé.
A Sapia, où nous arrivons vers deux heures de l’après-midi, nous ne trouvons pas d’hommes ; ils sont tous partis dans les lougans. Les femmes me conduisent chez le chef de village. C’est une jeune veuve, parente d’Ardjoumani ; elle donna des ordres afin de me faire installer rapidement. Je fus très bien reçu dans ce village, où l’élément féminin commande et domine. Le lendemain matin il me fallut me démener pour partir : on voulait nous forcer à passer la journée dans le village. Sapia est le premier village ton que l’on rencontre en marchant vers l’ouest.
Vendredi 21 décembre. — De Sapia à Amenvi on peut dire qu’il y a un chemin. Les villages de Zerré, Iéguéla, Tabaye et Barakody, peu éloignés les uns des autres, ont des relations entre eux, de sorte que cette étape se fait sans trop de fatigue. A Tabaye, où réside un parent d’Ardjoumani, que je vais saluer, on me donne, sans que je le demande, un guide jusqu’à Barakody, afin que je ne m’égare pas dans les nombreux sentiers qui vont dans les cultures et les villages voisins.
Les collines ont fait place à de belles vallées verdoyantes, couvertes d’une épaisse végétation de grands ajoncs, nommés sangandié en mandé. Les hautes terres sont parsemées de splendides rôniers qui fournissent le vin de palme à toute cette région.
Un coin d’Amenvi.
C’est au milieu d’une de ces clairières de rôniers que s’est fixé Ardjoumani. Son village porte, outre le nom d’Amenvi, celui de Zaranou ; il n’a rien qui puisse faire supposer la résidence d’un souverain commandant à des États dont la superficie est de près de 50000 kilomètres carrés. Un amas de cases, tant rectangulaires que rondes, entourées de clôtures en roseaux et couvertes de toits en feuilles de rôniers, comprenant une rue centrale orientée à peu près nord-sud, dans laquelle circulent des bœufs et quelques ânes fétiches en liberté, constitue la capitale de cet important pays.
Ardjoumani, dès qu’il fut prévenu de mon arrivée, me fit installer dans un groupe de cases proprettes, et le soir vers cinq heures il me fit dire qu’il me recevrait.
A l’heure indiquée, son porte-canne étant venu me chercher, j’allai saluer notre nouvel allié, devant la case duquel je vis flotter nos chères couleurs nationales.
Sous un immense parasol bleu, entouré d’une large bordure flottante en drap garance, Ardjoumani, drapé dans un pagne amarante galonné or et rouge, était assis sur une chaise en bois ornée de clous en cuivre et fumait une pipe en terre fort bien culottée. Il me fit signe de m’asseoir à droite et devant lui.
Comme il est de rigueur ici, j’allai d’abord saluer d’un geste les princes, fils, petits-fils, neveux, etc., assis sur des tabourets à la gauche du chef, puis les vieux, conseillers, captifs influents, assis à sa droite. Devant lui, deux jeunes gens, porteurs de l’épée royale, faisaient face au groupe. L’épée, ou plutôt le sabre d’Ardjoumani, est une longue lame en forme de yatagan de 1 m. 20, munie de dents comme une scie ; elle est surmontée d’une poignée en or fondu, creuse, comprenant une double pomme (d’un poids d’environ 1 kilogramme). Elle est dépourvue de dessins, mais ornée d’un quadrillage assez bien tracé.
Cette première entrevue, fort courtoise, ne fut qu’une visite de politesse, dans laquelle je me bornai à demander au chef un plus long entretien pour le lendemain. Ardjoumani me fit l’éloge de M. Treich-Laplène, qu’il disait mon jeune frère, et m’informa que les hommes qui devaient lui porter ma lettre datée de Sorobango n’avaient pu le joindre et étaient revenus, lui disant que M. Treich devait être actuellement à deux ou trois marches de Kong.
Samedi 22 décembre. — Dans ma visite du lendemain, Ardjoumani, mis par moi sur la question du traité, m’apprit qu’il venait d’en signer un avec M. Treich-Laplène, et me montra l’expédition laissée entre ses mains ; il renouvela devant moi les engagements pris avec mon compatriote, protesta hautement de son amitié pour la France et de son désir de voir les routes s’ouvrir vers la Côte ; de son côté, il promettait de faciliter le voyage vers la mer à tous les marchands qui voudraient passer chez lui. L’entretien se termina par l’examen de mes deux fusils Beaumont et un tir au revolver dirigé sur les cocos des rôniers.
Ardjoumani et ses fils, roi de Bondoukou.
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Limité à l’ouest par le Comoë, qui le sépare de l’Anno et des États de Kong, le pays d’Ardjoumani s’étend au nord jusqu’au Lobi, à l’ouest jusqu’à la Volta, englobe le Fougoula (pays des Ligouy) pour toucher à l’Achanti entre Kwobyne et la rivière Tain et au Sahué, à quelques kilomètres au sud des sources du Mézan. Enfin, les États du Bondoukou donnent la main à nos pays de protectorat, qui comprennent dans cette direction : l’Indénié ou Ndénia, l’Alangoua, le Bettié, l’Akapless et le Sanwi (pays de Krinjabo).
Politiquement, les États d’Ardjoumani comprennent :
I. La partie sud, touchant à l’Indénié et au Sahué, qui porte le nom générique d’Abron ou d’Abonno, mais que l’on désigne aussi souvent sous le nom d’Asikkaso (endroit de l’or) lorsqu’on veut spécialement désigner la région aurifère qui s’étend d’Annibilékrou à Krobo.
On y parle la langue d’Agni et le ton (dialecte achanti).
Le point le plus important de l’Abron est Annibilékrou. C’est ce village qui est la clef des communications de la région ; il est en relation :
1o Avec Krinjabo et Assinie par Diambarakrou et Iaou.
2o Avec Bettié et Grand-Bassam par Abengourou, Zaranou et l’Alangoua.
3o Avec le Morénou et l’Attié par Abengourou et Aniasué.
4o Avec le Baoulé par Yacassé, Ammoaconkrou (capitale de l’Indénié) et Eléosou et Attakrou.
5o Avec l’Anno et Kong par Tenkoualan, Abé sur Zanzanso, Gouènedakha (Mango), le Djimini et Kong.
6o Avec l’Anno et Kong par Tenkoualan, Duhinabo, Kottobo et Gouènedakha (Mango).
7o Avec le Barabo par plusieurs chemins qui aboutissent à Talagnini et Sandui et qui se dirigent de ces deux points par Kourounza sur le Djimini et Kong ou par le territoire des Pakhalla sur Bouna et le Lobi.
8o Sur Amenvi ou Zaranou (capitale d’Ardjoumani) et Bondoukou par Annofonto et Voirabo d’une part et Denba et Sikkaso de l’autre.
9o Sur Bondoukou par Dadiasi et Darbri.
10o Sur Cape Coast par le Sahué et la vallée supérieure du Mézan.
L’Abron et l’Asikkaso sont arrosés par la rivière Ba et ses affluents et la rivière Yéfou qui se jette dans le Ba un peu avant son confluent avec le Comoë, à quelques kilomètres en amont de Duhinabo.
II. La partie centrale, appelée Diamman ou Gaman, mais mieux connue sous le nom de Gottogo ou Bottogo non seulement par les Mandé, mais encore par tous les peuples de la boucle du Niger. Le centre principal est Bondoukou (Bottogo, Gottogo, Bitougou, etc.), dont nous avons déjà eu l’occasion de parler. On y fait usage du mandé pour les affaires, mais on se sert aussi du dialecte achanti des Ton, et du Ngouala (langue des Pakhalla). Le Diamman est arrosé par le cours supérieur du Tain, les sources de la rivière Ba et quelques affluents de la Volta.
III. Le Fougoula ou pays des Ligouy ; on y parle le vei, le mandé-dioula, le diammoura et l’achanti.
IV. Le Barabo, région qui s’étend de l’Abron le long du Comoë jusque vers le district de Nasian. Il est peuplé d’une colonie mandé très nombreuse, venue du Diammara et du Tagouano, qui a rendu tributaires quelques autochtones (Pakhalla). Ses centres les plus importants sont : Sandui, Yoroboudi et Talagnini.
V. Le territoire des Pakhalla.
Ardjouma ou Adjimani ou Ardjoumani (Vendredi) est originaire d’une famille de l’Abron, de race bouanda-agni, venue d’un pays appelé Demma, sur les confins de l’Achanti.
Il a succédé à Héba ou Héboï, qui, lui-même, a succédé à Fofié : c’est le plus ancien roi dont on ait conservé le souvenir. Ce Fofié a été tué dans une guerre contre l’Anno, sur les bords du Comoë, à une centaine de mètres du village de Moroukrou (Anno) (voir chapitre XIV).
Bowdich raconte que Saï Apokou, le roi de l’Achanti, qui acheva Koumassi, fit une invasion dans le Gaman. Le roi qui régnait alors au Gaman se nommait Abo. Bowdich dit que, devant les troupes achanti, Abo prit la fuite et se réfugia dans les États de Kong. Ceci se passait en 1720.
Le même auteur nous apprend que les pays tributaires de l’Achanti étaient le Sahué, l’Akim, l’Assin et le Ouarsâ ; que le Coranza était exempt de charges pour services rendus à la guerre ; et enfin que l’Inta (région de Salaga) et le Dagomba payaient annuellement un faible tribut à l’Achanti.
D’après l’auteur précité, ni l’Anno ni le Gaman n’auraient jamais relevé de l’Achanti. Ceci concorde absolument avec les renseignements que j’ai obtenus en traversant ces pays — ce qui ne manque pas de donner du poids aux renseignements rapportés par le voyageur anglais du commencement de ce siècle.
Mais revenons à Ardjouma et aux prétendants éventuels à sa succession.
Le premier héritier du trône s’appelle Adoukadjou ; il habite Adoukadjoukrou.
Le deuxième héritier se nomme Andrufi ; il est chef de Bambaso. Les autres chefs influents sont : Annibilé, chef d’Annibilékrou, Papey et Boitène, qui résident près de Bondoukou.
Le mode de succession est analogue à celui de tous les peuples de race agni-achanti et le trône se transmet aux neveux, fils de sœur ; la charge de premier intendant du royaume est occupée par le fils aîné du roi régnant.
Cette charge est actuellement remplie par Diassy, fils aîné d’Ardjouma ; il habite dans un petit village près de Bambaso.
A la suite de nombreuses exactions commises par Diassy, tout un parti s’est rallié à l’ancien intendant du royaume, au fils aîné d’Héba, qui se nomme Cocobo. Cet état de choses a engendré une lutte entre ces deux fonctionnaires ; ils mettent à sac alternativement des villages du royaume.
Ardjouma ne sévit que mollement ; il n’ignore pas que son fils Diassy a de grands torts ; comme père il lui pardonne, et sa faiblesse pour ce fils l’empêche de le mettre à la raison.
Cocobo, l’ancien intendant, a un frère qui jouit aussi d’une assez grande influence dans le pays, mais qui reste en dehors de toutes ces chicanes ; il se nomme Couassy Sékré et habite Tabaye (entre Bondoukou et Amenvi).
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Comme Ardjoumani me priait avec instance d’attendre le retour ici de M. Treich, je crus bien faire, pour éviter de le froisser, de ne pas brusquer mon départ, et je lui promis de prolonger mon séjour de vingt-quatre heures. C’était déjà pour moi un grand sacrifice, Amenvi n’étant pas précisément bien agréable. Ce village n’a pas de cultures, et toutes les provisions se tirent des environs ; ce n’est qu’avec les plus grandes difficultés que l’on peut s’y nourrir, et si les vivres ne vous viennent pas du chef on risque d’y mourir de faim. Les parents, amis ou captifs de la famille royale, tout en vivant un peu aux dépens d’Ardjoumani, se créent des ressources en or, soit comme part de prise dans les razzias de captifs que fait ce souverain sur les frontières de l’Achanti, soit dans la perception de l’impôt, qui doit se faire, comme chez tous les peuples noirs, d’une façon plus ou moins arbitraire.
Au moment de mon passage à Bondoukou et pendant mon séjour à Amenvi, les chefs ou agents d’Ardjoumani partaient précisément, en vue de la perception de l’or. Rien n’est curieux comme le départ de ces personnages. Assis dans un long panier porté sur la tête de quatre esclaves, et précédés de deux ou trois tam-tams, suivant son rang, le chef essaye de se donner un air d’importance en faisant flotter son plaid en étoffe voyante sur les flancs du panier, et tournoyer son ombrelle dans tous les sens. Le cortège se complète par les captifs porteurs de la chaise ou du tabouret du chef, auquel est presque toujours fixée une sonnette ; puis les porteurs de gris-gris, — queues de bœufs, de chevaux ou d’éléphants, — et enfin le ou les porte-épée ou porte-canne, qui transmettent les paroles du chef.
J’ai vu aussi monter à âne à Amenvi, mais ce n’est que l’exception ; ceux que j’ai vus n’étaient pas des chefs. Ceux-ci doivent, ou se faire porter en panier, ou bien monter à cheval ; mais comme cet animal ne vit pas ici, le pays ne produisant ni sorgho ni graminées propres à sa nourriture, c’est le mode de transport en panier qui est le plus pratique et le plus usité.
Dans le Diamman (Bondoukou et ses environs), la population, à l’exclusion des colonies mandé fixées à Bondoukou et dans quelques gros villages, est composée à peu près de gens de même race que les Achanti. On les désigne sous le nom de Ton. D’une taille un peu plus élevée que les Achanti du Coranza et les galli qui viennent commercer à Bondoukou, il est facile de reconnaître chez eux les caractères physiques de la race achanti, avec laquelle je les crois fortement apparentés. La langue qu’ils parlent est l’achanti presque pur. Plus au sud, à environ une journée de marche d’Amenvi, dès que l’on entre dans l’Abron, les Ton sont déjà fortement mélangés à des gens qui semblent de même race que les Sanwi (gens de Krinjabo) et que l’on désigne sous le nom de Bouanda ; ils parlent la langue de Krinjabo, — la langue agni. Les Ton, qui vivent à côté des Bouanda, dans l’Abron, ont conservé le dialecte des Ton du Diamman, mais la plupart comprennent l’agni ; cette langue, dans l’Asikkaso déjà, est seule en usage, et s’étend par le Sahué et le Sanwi jusqu’à Assinie.
Les Ton, tels que je les ai vus dans le Diamman, sont d’une propreté excessive ; ils passent plusieurs fois par jour un temps très long à se savonner, se baigner et se frictionner à l’aide de fibres de palmier en guise d’éponge, après quoi vient le graissage de tout le corps, au beurre de cé ou à l’huile de palme. Comme l’usage d’une coiffure quelconque, bonnet ou chapeau, leur est absolument inconnu, leur chevelure est l’objet de soins très minutieux. Rarement ils se rasent la tête : ils se coupent les cheveux à l’aide de ciseaux et les peignent soigneusement avec des peignes en bois fabriqués par eux ou des peignes en corne venus de la côte. Leur vêtement consiste en une bande d’étoffe portée comme ceinture et passant entre les jambes. Avec cela, ils portent un pagne en cotonnade de couleur voyante de provenance européenne ou fabriqué dans le pays, dans lequel ils se drapent fièrement comme dans un plaid.
Comme bijoux, ils se parent volontiers de colliers et de jarretières en pierres ou perles ordinaires, auxquels est souvent suspendu, en guise de médailles ou de pendeloques, un petit morceau d’or, travaillé dans le pays.