Jeunes filles portant la dot.

La cause n’en est donc pas exclusivement au Coran, et l’on est forcé de reconnaître que la polygamie a une autre cause que l’islamisme. Les noirs n’ont pas été sans en reconnaître souvent les inconvénients ; fréquemment des guerres et des dissensions se sont élevées à cause de successions. L’avènement d’un nouveau chef ne manque jamais d’élever des compétitions entre les fils de femmes différentes d’un même chef, mais les noirs ne se corrigent pas pour cela de la polygamie.

Les causes qui engendrent la polygamie sont multiples :

Chez les Soudanais, les soins du ménage incombant à la femme sont si nombreux, qu’il est pour ainsi dire impossible à une seule femme de suffire à cette besogne.

L’eau se trouve quelquefois à une assez grande distance dans certains villages : une femme est spécialement chargée de cet approvisionnement.

La manutention des céréales et la préparation des aliments prend un temps infini. On délivre aux femmes le grain en épis ; il faut le battre, le vanner, puis le piler dans un mortier en bois, ou le moudre entre deux pierres, pour le réduire en farine.

Enfin il faut cuire la nourriture.

Cette préparation est tellement laborieuse que, dans certains pays, les femmes, pour ne pas être en retard, doivent commencer à piler le matin avant le jour.

Tous les aliments se servent dans de la vaisselle en bois et dans les calebasses ; il faut, après chaque repas, la porter à la rivière ou au puits et procéder à un récurage, qui est très long, si l’on veut manger dans des récipients propres.

Enfin, il faut fabriquer la graisse, le savon, les condiments, et ce ne sont pas de vaines opérations.

Ce sont aussi les femmes qui font certaines cueillettes, celles du coton et de l’indigo par exemple.

Enfin, la femme participe largement au travail des champs ; c’est elle qui va chercher le bois.

Si l’on veut s’habiller, il faut préparer le coton, en extraire la graine, le carder, le filer, etc.

Il faut aussi laver le linge.

S’il y a des enfants, il y a surcroît de besogne.

Enfin, chez tous les peuples fétichistes ou musulmans il existe la coutume suivante :

Dès qu’une femme est enceinte, son mari n’a plus aucun rapport avec elle ; il en est de même pendant tout le temps que l’enfant n’est pas sevré.

Comme dans tous ces pays l’enfant n’est sevré que vers l’âge de trois ans, on peut estimer à quatre ans, avec la gestation, le temps où le mari n’a pas de rapports avec sa femme.

Dans ces conditions, le noir prend une autre femme quand il en a les moyens.

Comme une femme ne peut avoir un enfant que tous les quatre ou cinq ans, elle en a rarement plus de cinq, mais il en meurt à peu près la moitié, faute de précautions hygiéniques et pour d’autres raisons trop longues à développer ici ; de sorte que si un homme désire avoir une nombreuse famille, il lui faut prendre un grand nombre de femmes.

Il ne faut pas croire que tous les maris possèdent plusieurs femmes. Non, on en rencontre même beaucoup qui n’en ont qu’une, surtout dans les classes peu aisées.

Les favorisés sont ceux qui, dans une aisance relative, ont eu les moyens d’acheter une seconde ou une troisième femme ou de payer une nouvelle dot à une nouvelle famille.

Les femmes du Soudan, étant donnés les conditions dans lesquelles on les marie et le rôle qu’elles sont appelées à jouer dans le ménage, ne sont pas précisément heureuses ; et cependant, malgré le nombre de rivales avec lesquelles elles sont obligées de vivre, on n’entend pas souvent des discussions s’élever entre elles. La bonne intelligence règne, au moins en apparence, et elles obéissent toujours à la première femme, à la plus ancienne dans le ménage.

A propos de jalousie entre femmes du même mari, on m’a raconté la petite légende suivante, que je ne puis m’empêcher de transcrire :

« Deux sina (femmes d’un même mari) ayant chacune quelques captifs s’occupaient toutes deux des cultures de leur mari momentanément absent.

« L’une des sina, la plus jolie, était jalouse de l’autre, préférée par le mari pour ses qualités de bonne ménagère, de femme d’ordre et d’excellente mère de famille.

« Depuis longtemps la plus jolie cherchait à se venger de la favorite, lorsque l’occasion s’en présenta fortuitement dans les circonstances suivantes.

« L’époque des semailles du riz étant arrivée, la préférée, atteinte d’une maladie d’yeux, pria la plus jolie de trier son riz et de veiller aux semailles.

« — Avec plaisir », répondit-elle. Elle emporta le riz, le pila de façon à le réduire en farine, puis elle le sema elle-même dans le champ de la favorite, se disant en elle-même : « Me voilà vengée ; le riz ne lèvera pas, notre maître[14] sera furieux contre elle, je n’aurai qu’à en bénéficier. »

« Mais Dieu ne voulut pas laisser s’accomplir cette vilaine action et fit venir une variété de mil très blanc, d’une qualité supérieure, auquel les captifs, qui étaient au courant de la chose, donnèrent le nom de sina goué malo[15].

« La légende ajoute que le mari, pour punir sa femme, la fit vendre à des Maures, pour qu’elle ne revînt plus jamais dans le pays. »

Le 18 août, on célébra à Oual-Oualé la grande fête, ou fête du sacrifice des moutons, dite العيد الكبير ce qui me donna l’occasion de voir le luxe déployé par les musulmans du village. Le costume des hommes rappelle assez celui des Mandé de Kong, mais il y a moins de grandes coussabes et peu de burnous. On porte beaucoup la coussabe à taille du Mossi. L’imam seul et quelques musulmans aisés étaient vêtus de la belle coussabe blanche du Haoussa, dite zangousso.

Ce vêtement est confectionné en bandelettes de 5 centimètres de largeur et brodé en lomas avec de la soie blanche ; c’est le linge le plus fin que j’aie vu jusqu’à présent ; il coûte de 30000 à 50000 cauries, suivant qu’il est doublé ou non.

A l’occasion de la fête, plusieurs musulmans, sans que je les connusse, m’envoyèrent des mets tout préparés. Je dois du reste dire à la louange de Oual-Oualé que sa population est très hospitalière, bienveillante et fort polie. Pendant ma maladie, des musulmans envoyèrent prendre dans les villages aux environs du lait et des œufs pour me les offrir ; la femme de mon diatigué eut la complaisance d’envoyer une captive jusqu’à Gambakha pour m’acheter du beurre frais ; lorsque je sortais, hommes et femmes s’accroupissaient sur mon passage pour me saluer, comme l’ordonne la bienséance ici.

Oual-Oualé est construit dans une petite dépression où coule un ruisseau qui en cette saison a son écoulement vers l’est-sud-est, mais en saison sèche il ne forme que quelques amas d’eau stagnante dont l’absorption immodérée donne la filaire de Médine. Comme les villages mossi, Oual-Oualé se compose d’une série de petits villages plus ou moins espacés, que les habitants ont réunis pour la dénomination en trois groupes principaux : celui de l’ouest se nomme Tampouloung-o, celui de l’est Fang-ana (c’est là que résident l’imam et les Dagomba) ; et enfin celui du sud Bokodouré, qui signifie « de l’autre côté du marigot ». Ce groupe est habité principalement par les Mandé, Sissé, Diabakhaté, Kamara, Traouré et quelques familles haoussa.

Le marché quotidien se tient à Fang-ana. C’est un marché à condiments, niomies, tabac, etc. ; on y trouve aussi à acheter à un prix élevé de la viande de bœuf, tous les deux ou trois jours. Le grand marché se tient tous les trois jours à Bokodouré, sous un splendide banian ; on y trouve, outre les choses essentielles à la vie, du coton, de l’indigo, de l’étoffe de couleur fabriquée ici, et quelquefois des vêtements confectionnés, boubous, bonnets, etc. Somme toute, Oual-Oualé n’est pas dépourvu de ressources et les vivres n’y sont pas hors de prix. J’y dépensais environ 2500 cauries par jour, pour la nourriture de mes hommes et de mes animaux, en donnant de temps à autre un repas de viande à mes indigènes. L’igname, étant la base de la nourriture, ne se vend pas cher : quatre ou cinq belles ignames coûtent 100 cauries, les œufs de 10 à 20 cauries, et la volaille 400 à 500 cauries pièce. Sur le grand marché on apporte souvent des environs quelques marmites de dolo ; cette boisson est bien moins bonne que celle qu’on fabrique dans le Mossi ; elle est mal filtrée et tient toutes sortes de matières en suspens, ce qui ne la rend pas précisément appétissante. S’il y a peu de dolo à Oual-Oualé, il y a beaucoup de mil germé ; les musulmans et les idolâtres s’en servent pour préparer le bakha, sorte de bouillie peu épaisse, consommée toujours le matin de bonne heure. C’est un des seuls mets que les indigènes mangent à l’aide d’une cuiller. Sans être nourrissante, cette préparation est saine, surtout quand il entre dans sa composition du piment et du tamarin.

Sous le banian.

A Oual-Oualé on mange beaucoup un tubercule nommé bouré en dagomsa ; il ressemble, à s’y méprendre, à la pomme de terre nouvelle de moyenne grandeur. C’est le Tacca involucrata. Réduit en granules et cuit au jus de viande, ce fruit est mangeable ; mieux préparé, il serait peut-être très bon. Son goût est assez difficile à définir ; je lui ai cependant trouvé de l’analogie avec l’orge perlé, dont il a le gluant. Cette racine n’est pas cultivée, elle croît parmi les herbes dans la brousse. Un jour que j’étais allé me promener à Zango, petit village dans le nord-ouest, Alfa Boukary, qui m’accompagnait, m’a fait voir la plante ; j’en donne le croquis à la page 51.

La fleur est d’un vert jaune et la graine ressemble à celle de la pomme de terre. Les enfants et les femmes vont déterrer cette racine, qui n’est réputée comestible que lorsqu’elle ne se compose que d’un tubercule par pied. Il faut laver beaucoup ces tubercules avant de les cuire, sans cela ils sont indigestes ou même vénéneux. J’avais déjà vu cette plante aux environs de Médine, en me promenant, mais j’ignorais qu’elle était bonne à manger, je crois même que les Kassonké eux-mêmes ne la récoltent pas, mais ils en connaissent le nom et l’appellent sanga-tamba.

On vendait aussi sur le marché un petit tubercule noir, allongé, sorte d’igname minuscule. En mandé, on le nomme ousou-fing (patate noire). C’est probablement le tubercule aérien du Dioscorea bulbifera....

Le commerce et l’industrie dans le Mampoursi est entre les mains des Dagomba, des Mandé et de quelques Haoussa. Les autochtones, ou plutôt ceux que je considère comme tels, s’occupent de culture et un peu d’élevage de bétail.

La teinturerie est représentée par vingt et un puits à indigo en activité, et le tissage par une cinquantaine de métiers seulement, répartis par tout le village, mais dont le nombre est plus considérable en saison sèche. Cette population a été assez intelligente pour abandonner la fabrication peu rémunératrice du vulgaire koyo blanc, pour se livrer au tissage de cotonnades rayées bleu et blanc, de divers dessins, rouge et blanc et rouge blanc et bleu, qui rapportent beaucoup plus. Ces étoffes ne peuvent malheureusement être livrées qu’à un prix très élevé ; il leur est impossible de soutenir la lutte avec les tissus de provenance du Haoussa, ni avec ceux de Kong.

Ainsi le to pakhé, étoffe bleu et blanc ou blanc et rouge, n’est livré ici qu’à raison de 2000 cauries le mètre carré, tandis que Kong fournit le même genre, mais plus lourd, à 1500 cauries. Le siriféba, couverture de Kong, bleu et blanc, bordé d’un galon en coton blanc, orné de longues franges et d’une largeur de 1 m. 80 sur 2 m. 50, vient jusqu’ici par Salaga, et se vend facilement de 12000 à 15000 cauries, tandis qu’à Kong elle en vaut 6000 seulement ; les Dagomba n’ont malheureusement aucun article à lui opposer.

Les autres dessins de bleu de diverses nuances avec quelques filets de coton rouge (coton rouge de provenance européenne) reviennent ici à 4000 cauries le mètre carré. C’est le même prix que les beaux el-harotaff de Kong, qui sont supérieurs en dessin, en qualité, et qui ne contiennent presque exclusivement que des fils venant d’Europe.

Les Dagomba arrivent cependant à écouler leurs tissus, en les faisant porter dans les villages éloignés des routes fréquentées par les Haoussa et les gens de Kong, mais ils trouvent surtout à en faire le placement auprès des Mossi, en échange de bœufs et de moutons.

Quand ils sont forcés de les écouler sur Salaga, Krakye, Kintampo ou Daboya, ils n’obtiennent, pour un pagne d’une valeur de 8500 cauries à Oual-Oualé, que 10000 à 10500 sur ces derniers marchés. Les bénéfices sont très restreints.

Le coton et l’indigo viennent par petits lots des villages des environs ; je n’ai jamais vu 50 kilos de coton ou 10 kilos d’indigo sur le marché, tandis qu’à Léra, d’où les gens de Kong tirent beaucoup ces deux produits, il y en avait de grosses quantités.

Ce n’est ni l’industrie du tissage ni celle de la teinture qui donnent aux gens de Oual-Oualé une aisance relative, c’est plutôt le commerce de transit du kola qui leur procure quelques bénéfices. La situation géographique de Oual-Oualé est excellente entre le Mossi central, Salaga et le Gourounsi.

1o Un des principaux articles d’échange de Oual-Oualé est le sel. Il est tiré de Salaga (sel marin venant de la Côte) ou bien de Daboya. Les indigènes de Daboya l’extraient des eaux d’une mare ou plutôt d’un lit secondaire de la Volta Blanche en communication en hivernage avec Daboya. On arrive à livrer ce produit au même prix que Salaga livre le sel marin d’Accra. Le sel de Daboya ressemble à notre sel gris qu’emploient les tanneurs, mais il est un peu plus menu. A Oual-Oualé, le kilo vaut environ 1300 cauries au détail, mais il est probablement à meilleur marché quand on en achète une ou deux charges. Celui de Salaga vient ici en sacs de fabrication européenne, celui de Daboya dans des peaux de bouc ou encore dans des sacs tressés en feuilles de rônier. Le sel n’étant guère plus cher ici que le sel en barres à Waghadougou, les gens de Oual-Oualé peuvent le livrer à meilleur marché dans la partie sud-est du Gourounsi, où ils l’échangent contre du bétail et surtout des captifs.

Tacca involucrata.

2o Viennent ensuite les kolas, tirés de Salaga, Krakye, Kintampo, où ils sont achetés 500 à 800 cauries le cent ; ils sont revendus en temps ordinaire aux Mossi, qui viennent les prendre à Oual-Oualé à raison de 1500 à 2000 cauries l’ouroufié-kili, le cent. Actuellement, les communications directes sur Salaga et vers le sud étant interrompues à cause de la guerre qui vient d’éclater entre les gens de Savelougou et de Kompongou, le cent se vend 4000 à 4500 cauries, pris à Oual-Oualé.

3o Le koyo blanc, dit taro ou pendé, est tout ce qui se fait de plus commun en cotonnade dans tout le Soudan. Cette étoffe est fabriquée par les Mossi de la partie sud du Mossi, des environs de Béri et de Koupéla, et leur est payée à raison de 100 cauries les 1 m. 70 par les Dagomba, qui la revendent, principalement sur les marchés de Savelougou et de Kompongou, à raison de 100 cauries les 1 m. 30. Cette étoffe, comme je l’ai dit, n’est pas fabriquée dans le Dagomba ; elle sert à doubler certaines coussabes, à confectionner de grossiers effets de travail et à vêtir les captifs de cases.

4o Quelques bœufs, moutons et ânes apportés par les Mossi. Ces animaux sont payés : les bœufs 25000 à 30000 cauries, les moutons 5500 à 6500 et les ânes de 30000 à 35000 cauries.

En échange de ces produits, les Mossi remportent du cuivre en barres pour bracelets, des kolas, de la cotonnade de couleur de Oual-Oualé et surtout des cauries.

Pendant mon séjour ici, il est arrivé deux fois des Mossi, dont une partie est venue camper chez mon hôte El-Hédi Touré. Rien n’est curieux comme l’arrivée d’une bande de ces gens-là, car on ne peut qualifier cela de caravane.

Précédés d’un lounga, griot jouant du petit tam-tam à cordes qui se tient sous le bras, les Mossi, au nombre d’une trentaine, portant chacun sur la tête un rouleau plus ou moins volumineux de taro, se bousculent et se précipitent dans le village en poussant de véritables cris de fauves pour annoncer leur arrivée. Ils font irruption dans tous les boulou inoccupés. Le plus ancien va saluer l’hôte qu’il a choisi et lui offre pour se faire bien venir la traditionnelle boule de soumbala.

La vente ne commence que le deuxième ou troisième jour, les gens de Oual-Oualé se gardant bien de se presser à acheter leur cotonnade, ils retardent le plus possible leurs demandes, de façon à pouvoir leur extorquer quelques centimètres de plus par 100 cauries sous des prétextes plus ou moins fondés. Enfin, arrivés à leurs fins, ils enlèvent tout dans une journée, en ayant soin de ne leur donner en payement que de grosses cauries. Leurs achats terminés, les Mossi, auxquels il reste de trop lourdes charges de cauries, sont forcés de convertir les grosses cauries en petites, de façon à pouvoir les emporter, ce qui donne lieu à un agio de 10 pour 100, 1100 grosses cauries n’en valant que 1000 petites.

Les Mossi sont considérés par les Dagomba comme des brutes, ils les trompent dans le décompte des cauries, ce qui n’est pas difficile ; un Mossi mettant presque une journée entière pour compter quelques milliers de cauries.

Et Dieu sait si les Dagomba sont naïfs cependant.

Arrivée d’une bande de Mossi.

A ce propos, je me souviens d’une aventure qui m’a bien amusé à Oual-Oualé.

A Ladio, après la perte de mes ânes, en refaisant mes charges, je m’aperçus que la plupart de mes cadenas, en tôle légère, étaient dépourvus de clefs : comme leur prix en France n’excédait pas 10 ou 15 centimes, je m’empressai de les jeter pour nous alléger d’autant.

Mes hommes, qui ne laissaient rien perdre, eurent vite fait de les ramasser et de les serrer dans leurs peaux de bouc.

Je n’y pensais plus, lorsqu’en me promenant sur le marché de Oual-Oualé, je vis Fondou, un de mes hommes, assis sous un arbre, ayant un foulard étendu devant lui par terre, sur lequel s’étalaient trois cadenas sans clefs.

De nombreux curieux faisaient cercle autour de lui et examinaient les cadenas, mais Fondou, tout à fait indifférent, semblait ne pas tenir à les vendre.

Un des curieux, cependant, finit par s’informer du prix ; Fondou, après s’être fait prier, en demanda une somme de cauries équivalant à 2 francs.

Tout le monde se récria, disant que le prix était exorbitant, d’autant plus qu’il n’y avait même pas de clef.

Fondou les laissa parler, puis leur dit d’un air calme :

« Je ne vous ai jamais parlé de clef, et je ne vous ai pas demandé de m’acheter mes cadenas ; laissez-les, d’autres plus avisés que vous seront bien heureux de me les acheter. »

Cinq minutes après, un individu apporta les cauries demandées et prit les trois cadenas !

Le noir est si enfant, qu’il suffit souvent de ne pas tenir à vendre un objet pour qu’il veuille à toute force l’acheter.


★ ★

Les animaux achetés au Mossi et les captifs de provenance du Gourounsi sont évacués sur Salaga, Kintampo et Daboya avec un bénéfice de 10000 à 15000 cauries par bœuf, 3000 à 4000 par mouton, une fois engraissé. Ce sont encore les captifs qui donnent le plus beau bénéfice : il n’est pas rare de voir réaliser 100 pour 100 sur des lots de choix, jeunes filles ou jeunes femmes. De Salaga, outre les kolas, on rapporte naturellement les perles, le corail, les foulards, étoffes imprimées, la coutellerie et un peu de poudre, marchandises faciles à écouler. L’eau-de-vie de traite (le gin) a fait ici son apparition, mais elle est bue en cachette : Oual-Oualé contenant une forte proportion de musulmans, l’individu qui boit le barasou est mis à l’index.

Comme après l’hivernage il y a beaucoup de Haoussa se rendant aux marchés à kolas, une partie d’entre eux — presque toujours les mêmes — afin d’écouler plus rapidement leurs étoffes et ouvrages en cuir, et se procurer quelques animaux de transport de plus, se détournent du chemin direct pour venir jusqu’ici. Les routes par le Gourma et le Boussangsi, peu sûres, ne sont pas très fréquentées. Les Haoussa préfèrent se rendre à Salaga par le Yorouba et le Noufa, Dandoui, Dendi et Yendi.

Oual-Oualé n’a pas non plus de relations avec Oua.

Il existe aussi un petit mouvement commercial entre Sansanné-Mango et Oual-Oualé. Sansanné est éloigné de dix jours de marche ; il vient de temps à autre un ou deux porteurs avec du soumbala et du tabac moulé en petits pains ou emballé dans un tissu de feuilles de rônier.

Le tabac qui vient de Sansanné-Mango est à très bon marché, environ 200 cauries le kilo, comme celui du Gourounsi, mais il est de qualité tout à fait inférieure ; cela tient probablement à sa préparation, qui laisse à désirer : il n’est pas fumable pour un Européen, même habitué aux tabacs du Soudan. Il se vend en navettes cannelées allongées, de 50 centimètres, du prix de 120 à 150 cauries, tandis que celui du Gourounsi se vend en pains plats ovales.

La culture du tabac à Sansanné-Mango semble avoir quelque extension ; il s’en exporte beaucoup, m’a-t-on dit, sur Kotokolé, Dandoui et vers le Yorouba. Le pagne de Kotokolé, qu’on apporte également sur les marchés du Dagomba, est une étoffe à jours en cotonnade blanche, d’une largeur de 1 m. 30 à 1 m. 50 environ ; il est tissé d’une seule pièce ou alors les bandes sont adroitement raccordées au crochet : c’est ce qui doit constituer les jours. J’en ai vu plusieurs à des femmes de Oual-Oualé. Le prix de ce pagne varie entre 6500 et 8500 cauries.

Kotokolé est un grand village situé à une dizaine de jours de marche dans le sud-est de Oual-Oualé. Pour s’y rendre, on passe entre Sansanné et Yendi. Kotokolé ne se trouve pas éloigné de Zogo ou Sokho, porté au nord de l’itinéraire Skertchly.

Alpha Boukary m’a amené un jeune homme ayant été à Kotokolé. Celui-ci m’a affirmé que le travail des pagnes est exclusivement fait par les femmes, qu’on ne parle à Kotokolé ni le dagomba, ni l’achanti, ni le mandé, ni le gondja, que la région est très montagneuse, et qu’au loin dans la même direction il y a des montagnes très hautes. Je n’ai pu obtenir d’autres renseignements : au delà de Karaga il ne se rappelait le nom d’aucun village, il ne se souvenait que du passage d’une grosse rivière coulant vers le sud, probablement la rivière Oti ou Sabran.

Comme dans presque tous les pays où il y a un petit mouvement commercial, on voit un peu d’argent porté en bagues ou en bracelets. Le prix d’un thaler de Marie-Thérèse (5 fr. 50) est de 4000 cauries. On le nomme ici réal.

Oual-Oualé, qui n’est encore qu’un gros village, pourrait rapidement se développer et acquérir beaucoup plus d’importance si sa population était un peu plus remuante.

Certainement les Mampourga sont bien au-dessus des Mossi au point de vue intellectuel, mais il ne faut pas oublier que l’impulsion est donnée par les Mampourga dits Dagomba et par les Mandé. Il semblerait que ce peuple se soit laissé un peu engourdir par son contact avec les Mossi, je l’ai constaté à maintes reprises. Ainsi, actuellement, au lieu de profiter de la hausse extraordinaire des kolas, causée par la guerre de Savelougou et de Kompongou, et d’envoyer toutes les forces vitales et moyens de transport à Salaga chercher ce fruit, ils prétextent que c’est l’époque des cultures et qu’il est impossible de disposer des captifs pour aller à Salaga. Or, si jamais j’ai vu des cultures négligées, c’est bien ici. En allant me promener aux environs, j’ai été écœuré de voir que les lougans de l’imam seuls et les cultures d’ignames étaient en état ; les champs d’arachides, de mil, sont envahis par les herbes et l’ivraie. Du reste, aucun propriétaire ne visite ses lougans, les captifs ne sont pas surveillés, les maîtres sont d’une coupable négligence. Il y a quelques années, il y avait dans le village de nombreux citronniers et quelques orangers : tout a péri faute de soins.

Cependant, cette population ne manque pas d’esprit d’ordre et d’économie. C’est ainsi que les cultures sont délimitées soigneusement à l’aide de bornes marquées au noir[16] d’une croix ou de tout autre signe pour la distinguer de celle du voisin, et que les femmes se livrent activement au petit commerce de kolas, tabac, niomies, etc. Mais, comme je l’ai dit plus haut, ce peuple est moins actif que le Mandé Dioula, et par conséquent les affaires sont moins prospères que celles de ce dernier peuple.

Il n’y a pas non plus de griots, et, comme chez les Mandé Dioula, on renvoie impitoyablement tout individu de ce genre qui tenterait d’exercer sa verve. Malheureusement les gens de Oual-Oualé font à tort subir aux ouvriers en cuir le même sort qu’aux griots, de sorte qu’il est impossible de se procurer une simple sandale dans le pays : tous les ouvrages en cuir sont de provenance haoussa.

Les gris-gris jouent aussi un grand rôle. Mon diatigué, qui avait une femme et un enfant à Savelougou, se lamentait tous les jours sur le sort de sa famille : je lui donnai le sage conseil d’aller lui-même ou d’envoyer un de ses captifs à Savelougou pour chercher sa femme, puisque le village n’était pas assiégé. Il semblait vouloir se ranger à mon avis et s’était décidé à partir, lorsqu’un musulman lui vendit un gris-gris pour attacher au cou d’un coq blanc. Il devait amarrer ce coq dans sa propre case et lui donner à boire l’encre d’un verset du Coran transcrit sur une tablette en bois — ce qui fut ponctuellement exécuté. De ce jour toutes les inquiétudes de mon hôte disparurent, sa conscience était tranquille, il avait fait son devoir.

Une autre fois, j’ai vu vendre à un Mossi un gris-gris destiné à le rendre invulnérable. Afin de bien faire ressortir la valeur de cette amulette, le vendeur se livra à l’opération suivante : L’amulette, enveloppée dans un chiffon, fut attachée sous l’aile d’un poulet, soigneusement enduit de savon. Ce poulet, muni du gris-gris et attaché par une patte à la porte d’une case, devait être invulnérable. Le Mossi, muni de son arc et placé à environ 20 mètres de cette cible vivante, fut convié à lancer trois flèches sur l’animal, le marabout le défiant de l’atteindre. Naturellement, ce poulet, qui avait déjà servi de cible dans les mêmes occasions, dès qu’il vit l’archer en position, se tint sur ses gardes et, au lieu de rester tranquillement en place, se débattit et bondit autant que le petit bout de corde le lui permettait. Bien entendu, les trois flèches ne l’atteignirent pas. Des compères qui assistaient à cet exploit offrirent au fabricant d’amulettes l’un 3000, l’autre 4000 cauries, et finalement le miraculeux gris-gris fut adjugé au crédule Mossi pour 2500 cauries, presque une fortune pour ce malheureux !

Dès que je sentis mes forces revenir, je songeai à organiser mon départ pour Salaga. Deux de mes ânes étant morts de fatigue en arrivant, et deux autres se trouvant hors de service pour le moment, je dus m’occuper de les remplacer. Dans ce but je faisais vendre un peu d’étoffe imprimée, du galon blanc pour diadème, des hameçons, des aiguilles et surtout du corail d’un modèle dont jusqu’à présent je n’avais pu trouver le placement. Je réunis ainsi en peu de jours 250000 cauries, avec lesquelles j’achetai cinq ânes[17] et quelques moutons pour la route.

J’étais très embarrassé sur le choix d’un itinéraire, voulant éviter de suivre la route qu’avait suivie à l’aller et au retour le lieutenant von François qui vint à Gambakha pendant le ramadan. J’appris qu’il était venu par la route de Savelougou. Il m’était facile d’éviter de prendre cette route, puisque actuellement elle était même réputée dangereuse à suivre. On ne sut m’affirmer s’il était venu directement de Salaga à Gambakha ou par l’itinéraire Yendi-Gambakha. D’autre part, les chemins de l’ouest ne sont praticables qu’avec beaucoup de difficulté : la Volta Blanche ne reçoit pas moins de cinq affluents non guéables de Oual-Oualé à Dokonkadé ; je me décidai donc pour un chemin légèrement Est, afin d’atteindre Karaga, où l’imam Seydou Touré se chargeait de me faire conduire à son collègue religieux. Prétextant le mauvais état des chemins, je ne précisai pas que j’avais l’intention de suivre ultérieurement telle ou telle direction, voulant me réserver le choix de la route Yendi ou directe Salaga, suivant le cas où l’explorateur de Gambakha serait venu par l’un ou l’autre de ces chemins.

Le départ fut arrêté au 17 septembre, le 16 étant dixième jour de moharem, fête de la Nativité du Prophète.

Avant de quitter Oual-Oualé, il me reste quelques mots à dire sur Gambakha et les environs. Gambakha est situé à une forte journée de marche dans l’est-nord-est de Oual-Oualé, 30 à 35 kilomètres. Sa population n’est pas supérieure à celle de ce dernier village ; son commerce et son industrie sont les mêmes ; on y fait cependant des nattes et de la vannerie. Ce village est situé sur le chemin Waghadougou-Salaga, que j’aurais bien voulu prendre si Naba Sanom me l’avait permis. Les Mossi comptent vingt jours de marche de Waghadougou à Salaga.

De Waghadougou à Koupéla 5 jours.
De Koupéla à Tenkoulor’o 3
De Tenkoulor’o à Gambakha 4
De Gambakha à Salaga 8
Total 20 jours.

Ce sont de très fortes journées de marche, comme celles que font les Mossi seulement et qui correspondent au trajet d’hommes peu ou point chargés. Avec des porteurs ou des animaux de bât, il faut compter le tiers en plus, c’est-à-dire environ trente jours.

Les Mossi nomment aussi Gambakha : Gambakha Natenga, « capitale du Gambakha », quoique ce village ne soit plus depuis longtemps la résidence de Mampourga Naba.

Gambakha n’a pas de relations avec les Bimba (Gourma) et fort peu avec les Boussanga. Ces deux peuples ont une aussi mauvaise réputation que les Gourounga. Les Boussanga viennent cependant de temps à autre vendre quelques chevaux aux Mampourga. Ces animaux sont réputés très vigoureux et d’une taille élevée. Je n’ai pas eu l’occasion d’en voir ; à Oual-Oualé et aux environs, il y a bien quelques chevaux, mais ils sont tous en mauvais état et d’une race dégénérée.

Les Foulbé du Boussangsi viennent également à Gambakha vendre du beurre et quelquefois du bétail.

Comme l’étymologie de son nom l’indique, Gambakha ou Gambaga semble avoir été fondé ou au moins longtemps habité par des étrangers. Gamba ou Diamba signifie, dans beaucoup de langues ou dialectes de cette partie du Soudan, « étranger » ; ga n’est qu’un suffixe qui veut dire « gens de, peuple, nation et même pays ». En mandé, en mor’, en dagomsa et même en wolof, quantité de noms de peuples ont cette terminaison. Point n’est besoin d’imaginer toute une histoire et un dialogue pour prouver l’étymologie de Galam et de Ganar (voir Bulletin de la Société de Géographie de 1886).

Galam signifie « gens, pays, peuple du Lam » (souverain du Fouta-Toro), et Ganar « peuple ou pays des Nar » (nar signifie « Arabe » en wolof). Cette terminaison ga se change en haoussa en ba. Exemple : Dagomba, Yarrouba, Barba, Bimba, etc.

Retraite aux flambeaux.

A la fin du siècle dernier il y avait même des Maures établis à Gambakha. Bowdich (1817) cite ce village comme lieu de naissance de Bimba, chef des Maures de Koumassi.

La présence de Foulbé non musulmans, assez nombreux dans le Boussangsi et les régions avoisinantes, semble confirmer le dire de Duncan qui signale un peuple ayant le caractère du Peul et buvant du dolo. Barth a peut-être porté un jugement un peu sévère sur ce voyageur. — Que dans son itinéraire les distances franchies soient excessives et le chiffre de la population des villages exagéré, je l’admets ; mais l’emplacement d’Assafouda, de Babakanda, etc., ne doit pas être loin de celui qui leur est assigné sur la carte du Dépôt de la Guerre, puisqu’on m’a signalé une région montagneuse à l’est de Kotokolé. Barth dit qu’il n’a pu se faire citer un seul nom de l’itinéraire de Duncan : cela n’a rien qui doive surprendre, moi non plus, et pourtant je suis relativement à côté de ces régions, en comparaison de l’éloignement de Barth. Ceci tient à ce que Oual-Oualé n’a pas de relations avec cette région, qui est plutôt en communication avec le Yorouba, peut-être aussi ces villages sont-ils actuellement détruits ou sans importance ou voir même mal orthographiés ; ce qu’il y a de sûr, c’est que par ici il n’existe aucun centre ayant 10000 ou 12000 habitants.

17 septembre. — La population a été sur pied une partie de la nuit à l’occasion d’un tam-tam suivi d’une retraite aux flambeaux. Enfants et grandes personnes, munis de torches en paille, ont parcouru les rues et sont allés ensuite achever de brûler leurs torches sous les arbres aux abords du village. On voyait des centaines de feux errer en désordre par les champs ; ils s’arrêtaient, puis reprenaient leur course, éclairant d’une lueur terne des groupes de faces noires et de torses nus : sous prétexte que l’on pourrait brûler ses effets, hommes, femmes, enfants, circulaient tout nus.

Le son du tam-tam et d’un ou deux boudofo (corne de dagué) achevaient de donner à cette scène un caractère étrange.

Comme le tam-tam avait résonné presque toute la nuit, le matin tout le monde était engourdi ; aussi mon départ de Oual-Oualé n’eut pas lieu de bonne heure. Ce fut au milieu d’une nombreuse affluence de curieux et d’amis que le vieil imam Seydou Touré me recommanda à son captif qui devait m’accompagner jusqu’à Karaga. Le brave vieillard s’était mis en grande tenue pour me faire ses adieux. Sur la place du petit marché, après une courte prière récitée pour nous, il prit congé, me souhaitant bon retour vers ma patrie.


CHAPITRE XI

Départ de Oual-Oualé. — Voyage dans des terrains inondés. — Karaga. — Incidents de voyage, difficultés causées par les pluies. — Arrivée à Pabia. — Les Dagomba. — Passage de la rivière de Palari. — Entrée dans le Gondja. — Dokonkadé. — Arrivée à Salaga. — Les pèlerins de la Mecque. — Bakary, mon hôte. — Position de Salaga. — Les habitations. — Les quartiers de la ville. — Le marché. — Le commerce d’eau et de bois. — Articles d’importation et d’exportation. — Valeur de l’or et de l’argent. — Nouvelles de Kong. — Je communique avec la Côte des Esclaves. — Renseignements sur le cours du Comoë. — Les Ligouy. — Arrivée de quelques caravanes de Haoussa. — Les mulets du Haoussa.

De Oual-Oualé trois chemins conduisent à Karaga. Celui de l’est, le plus long, passe à Gambakha ; celui du centre, le plus direct, passe à Porogo ; mais, le service du batelage n’y étant pas assuré et le terrain absolument inondé, on me conseilla de prendre le chemin de Savelougou. Jusqu’à Nasian, ce chemin, quoique plus long que le précédent, est celui où il y a le moins d’eau à cette époque. El-Hédi voulut m’accompagner, il ne me quitta qu’en arrivant au petit village de Louaré. Au delà du marigot de Louaré, qu’on ne peut traverser qu’en déchargeant les animaux, le sentier n’est plus qu’un ruisseau et la campagne environnante est complètement couverte d’eau ; la marche y est extrêmement pénible, aussi n’atteignons-nous Nasian que dans l’après-midi. A 1 kilomètre au sud du village coule la rivière que nous avons à traverser demain et qui sert de limite entre le Mampoursi et le Dagomba, placé sous l’autorité du naba de Yendi.

18 septembre. — Ce matin de bonne heure nous sommes réveillés par une violente tornade, la première de cette année ; elle fut accueillie avec joie par tout mon personnel, car c’est un indice certain de la prochaine fin des pluies d’hivernage.

Dès que le temps fut calmé, nous nous acheminâmes vers la rivière dont la veille déjà nous avions reconnu le point de passage. Ce cours d’eau, qui vient de l’est-nord-est, coule dans une plaine dépourvue d’arbres. Ses rives mêmes sont privées de végétation. Actuellement il a environ 75 mètres de largeur, mais son lit n’a que 15 mètres, autant que l’on peut en juger par quelques sommets de buissons semés par-ci par-là au milieu des eaux et qui délimitent assez nettement l’emplacement des berges. Le service du passage est assuré par deux petites pirogues en bon état et très bien travaillées ; elles appartiennent au chef de Nasian, qui fait percevoir, comme partout, des droits payables en cauries. Mes hommes manœuvrant très bien les embarcations indigènes — plusieurs d’entre eux sont des pagayeurs émérites, — ils ont effectué à eux seuls le passage des animaux et des charges. Pour cette raison, le chef de Nasian eut la générosité de ne pas me réclamer de droits de passage ; je fis cependant donner 2000 cauries aux piroguiers comme pourboire.

Sur la rive gauche, une petite ride de terrain d’une dizaine de mètres de largeur seule n’est pas inondée ; elle est couverte de trois lengué (arbre fournissant un bon bois de construction), et permet de recharger les animaux, car au delà le terrain n’est qu’une immense nappe d’eau dissimulée par de hautes herbes. Cet endroit est très difficile à traverser pour les animaux : le terrain, fangeux, est défoncé par de jeunes hippopotames[18] qui viennent y pâturer la nuit.

A 500 mètres de la rivière on quitte le chemin de Savelougou pour prendre un sentier moins large qui a une direction presque Est. Il longe à peu de distance la rivière. De temps en temps on aperçoit sur la gauche de grands amas d’eau qui sont en communication avec la rivière.

Le sol, constitué d’argile recouverte d’agglomérés de roche ferrugineuse, est tout à fait imperméable ; le sentier, damé par les piétons en saison sèche, est praticable quoique couvert partout de 10 à 15 centimètres d’eau ; mais dès qu’on s’en écarte pour une raison quelconque, on glisse ou s’embourbe. De la rivière à Niombong-o, on voyage dans une mer de hautes herbes desquelles émerge de temps à autre la cime de quelque gardénia sauvage ou de cé rabougri ; on fait environ 2 kilomètres à l’heure ; c’est dans ces conditions que l’on débouche brusquement dans un lieu plus favorisé par la nature, au milieu duquel s’élève le petit village de Niombong-o. Jamais personne ne supposerait l’existence d’un lieu habité par ici.

Marche dans la prairie inondée de Louaré.

Il est deux heures de l’après-midi quand nous arrivons ; les trente cases qui composent le village semblent désertes ; par cette chaleur, pas une poule ne circule autour des cases. Si quelques pieds de gombo et quelques lianes de giraumont grimpant sur les toits des cases ne trahissaient la présence de l’homme, on se croirait dans un village abandonné. Il y règne un silence de mort, on n’entend même pas le gazouillement des oiseaux ou le cri de quelque toucan ou de quelque tourterelle égarée ; cela me rappelle les villages de Samory sur la route du Baoulé à Sikasso ; il ne manque que les cadavres dans les cases.

Mon guide m’installe dans le premier boulou que nous rencontrons, et bientôt après deux ou trois grandes personnes et quelques enfants arrivent des champs et viennent un peu égayer et rendre la vie à ce lieu déshérité.

Mes hommes ont capturé, en route, une iguane terrestre grise dite koûto en mandé, et une petite tortue de terre à carapace à charnière, nommée kouta. Tout joyeux, ils m’apportent ces deux animaux en me disant que c’est de très bon augure. « Notre chemin sera bon », se répètent-ils à l’envi. Quant à moi, je suis loin de partager leur enthousiasme, je vois le moment où je ne pourrai plus continuer ma route : les chevaux et les ânes ne peuvent longtemps supporter de telles fatigues. Avec des animaux robustes, au début d’une exploration, le voyage pendant la saison des pluies est à préconiser ; c’est en effet pendant l’hivernage seulement que l’on peut juger de la richesse d’un pays et le voir dans toute sa splendeur, avec tout le luxe de sa végétation. Mais quand on a des animaux éreintés et que soi-même on est fatigué, les voyages en hivernage sont excessivement pénibles.

19 septembre. — Les cultures de Niombong-o s’étendent vers l’est, sur une profondeur de 500 mètres ; elles sont dans un état splendide ; les arachides surtout sont d’une grosseur extraordinaire, ce qui me fait supposer que les cultures ont à peine deux ans d’existence. Le chemin, tout en étant moins noyé que dans l’étape précédente, est dans un état tel que ce n’est qu’après de grandes fatigues que nous atteignons Pizzoukhou, après avoir traversé l’ancien emplacement d’un village. Je suis bien accueilli, quelques Dagomba et le chef m’offrent des ignames et un poulet. La population est polie et très serviable.

20 septembre. — La route, en quittant Pizzoukhou, se dirige vers le sud-est. Quoique le terrain se relève un peu de temps à autre, on traverse encore de nombreux endroits fangeux et surtout des emplacements inondés qui doivent alimenter la rivière Koualzi. Trois petits villages, Zan, Langokho et Ton, se distinguent par leurs cultures soignées et surtout variées ; on aperçoit, à côté de beaux sorghos, des calebasses, des piments, du chanvre indigène dit dafou en mandé, des gombo, des arachides, des haricots de plusieurs variétés, un peu d’indigo et du coton dans les sillons des ignamières.

Un Mandé qui m’offrit le bombo à Zan m’apprit que ces tanga[19] sont placés sous l’autorité du naba de Ton, le plus gros des trois villages.

Dans l’après-midi nous atteignons Karaga ; l’imam m’installe chez un de ses élèves, non loin de sa propre demeure.

Je dus m’arrêter un jour à Karaga, autant pour laisser reposer mes animaux que pour prendre discrètement des renseignements sur l’itinéraire suivi par l’explorateur venu à Gambakha. Mon hôte était très communicatif : il m’apprit de suite que j’étais le second Européen qui venait à Karaga et que von François, mon prédécesseur, était venu de Yendi par Patenga, et avait fait retour par le même chemin. Je sus aussi que trois autres chemins partant de Ga se dirigent sur Salaga et rejoignent, à une ou deux journées de marche au nord de Salaga, soit l’itinéraire Oual-Oualé, Savelougou, Yendi, soit l’itinéraire Yendi, Salaga. Un quatrième chemin partant de Patenga rejoint l’itinéraire Yendi à Zankoum ou Dokonkadé. Je me décidai pour ce dernier, qui devait être le moins inondé, car je le supposai le moins éloigné de la ligne de partage entre les eaux des affluents de la Volta Blanche et celles des affluents de la rivière Dako ou Probondi.

L’imam de Karaga me reçut fort bien et se chargea de me faire obtenir du naba la permission de prendre le chemin dont j’avais fait choix, et de me faire donner un guide pour m’accompagner jusqu’à Salaga ou au moins pendant trois ou quatre jours de marche.

Karaga est un village presque aussi gros que Oual-Oualé. La majeure partie de la population est musulmane, mais il n’y a pas de mosquée ; du reste, dans toute cette région on ne m’a signalé de mosquée qu’à Yendi et à Kompongou.

L’industrie de Karaga est, comme un peu partout, réprésentée par la teinture et le tissage de deux spécialités :

1o Une cotonnade blanche rayée en travers de filets de coton rouge, dont le prix du mètre carré s’élève à environ 1500 à 1800 cauries.

2o Une cotonnade toute blanche, très fine, presque aussi fine que celle fournie par les Haoussa. Le prix du mètre carré est de 1000 cauries environ. La largeur des bandes varie, comme partout, de 9 à 12 centimètres.

Le commerce est le même à peu près qu’à Oual-Oualé. Karaga est cependant tributaire de ce dernier village pour le taro, cotonnade blanche ordinaire, et les animaux de boucherie, les Mossi ne dépassant Oual-Oualé que pour se rendre alors à Salaga. D’autre part, Karaga fournit des kolas et du sel soit aux gens de Gambakha, soit à ceux de Oual-Oualé, quand ces deux articles leur font défaut.

On élève aussi un peu de bétail ici. Les bœufs sont en assez bon état ; quant aux moutons, la race est tout à fait dégénérée ; un beau mouton de Karaga ne peut pas donner plus de 4 à 5 kilos de viande.

Je rendis visite au naba dans la matinée ; il me reçut dans une case ronde à deux entrées, dite boulou, de dimensions extraordinaires et plus grande que les cases élevées dans certains villages de la rive droite du Niger pour y recevoir Samory lors de son passage. Ce boulou avait 12 mètres de diamètre.

L’assistance était nombreuse. Le naba, vêtu simplement mais sans luxe, était assis sur un siège un peu élevé. Après m’avoir fait souhaiter la bienvenue, il me dit que, selon mon désir, il me ferait conduire par Patenga à Salaga.

Le naba de Karaga me paraît jouir d’une certaine influence dans la région. Quoique son pays fasse partie du Dagomba de Yendi, il occupe une position un peu indépendante, fait la guerre pour son propre compte et semble se soucier fort peu du naba de Yendi. Il n’a pas peu contribué au succès de Gandiari en marchant de concert avec lui et les gens de Daboya contre quelques villages gourounga. Lorsqu’il s’est retiré avec les gens de Daboya, la fortune de Gandiari était faite, quantité de gens préférant au commerce de kolas le pillage et la chasse aux esclaves, beaucoup plus rémunératrice. Ces aventuriers restèrent auprès de lui et constituèrent le noyau des bandes qui ravagent encore la région.

22 septembre. — En quittant Karaga on traverse successivement deux petits villages de culture appartenant au naba, puis d’eux tanga dépendant de Karaga, mais dont je n’ai pu apprendre le nom. Dans l’un deux, il y a une dizaine de puits à indigo et quelques métiers à tisser en activité. Les cultures de ces tanga sont aussi très variées : outre les calebasses, l’indigo et le piment, il y a quelques belles cotonnières. Pendant cette étape, on traverse huit ruisseaux affluents de la Volta Blanche, rivière Nâbo et autres. Leur passage est très facile, ils sont peu importants et tous à fond de roche, schiste marneux ou grès friable ; leur origine doit se trouver à peine à quelques kilomètres dans l’est sur la ligne de partage des eaux.

Il est évident que c’est sur la ligne de partage des eaux que les indigènes auraient dû frayer leur chemin ; il aurait été plus long, mais au moins praticable en toute saison ; mais le noir ne réfléchit pas, et l’absence de villages a dû le rebuter : le gîte pour lui est tout. Quoique à flanc de coteau, ce chemin est encore en partie inondé ; les animaux n’arrivent à Patenga qu’à trois heures et demie de l’après-midi.

Le naba est frère cadet du naba de Karaga. Il m’envoie, dès mon arrivée, quelques ignames et me fait dire qu’il me recevra vers cinq heures.

Le naba, qui a une physionomie tout à fait intelligente mais très rude, me reçut devant sa case. Dès mon arrivée il commença par me rudoyer et me parler d’un ton très autoritaire ; il me dit qu’il me fallait remporter mon cadeau pour venir le lui offrir dans la matinée du lendemain. Avec ménagements, j’expliquai à ce potentat noir qu’il parlait à un Européen, qui partout où il passe a droit à des égards, et, pour terminer, je lui signifiai que, parti depuis longtemps de ma patrie, je ne pouvais, pour une raison futile, remettre de jour en jour mon départ ; j’étais donc décidé à partir le lendemain. Loin de se fâcher, il me tendit la main en signe de conciliation et offrit de mettre également à ma disposition un guide, comme l’avait fait son frère de Karaga.