Visite au naba de Karaga.

Dimanche 23 septembre. — A Patenga on quitte la route se dirigeant sur Yendi pour prendre un sentier faisant du sud-ouest dès la sortie de Sampiémo, petit village situé à 3 km. 500 de Patenga. Ce sentier est passable jusqu’aux approches de Sagoué ; mais avant d’entrer dans ce village il faut traverser un petit ruisseau qui a transformé la plaine en marais sur une profondeur de plus de 500 mètres. Ce passage est tellement difficile en cette saison, que non seulement tous les ânes, mais encore leurs conducteurs, sont tombés dans les flaques d’eau. En arrivant au village, après une journée déjà fatigante, il fallut ouvrir tous les bagages pour faire sécher les marchandises complètement mouillées et encore s’en occuper pendant la nuit en les plaçant auprès des feux.

Lundi 24 septembre. — Cette étape est un peu plus longue que la précédente ; il est malheureusement difficile de la scinder en deux. Le sentier est privé de villages et les endroits où il y a de l’eau sont impossibles. C’est en vain que je cherchai un campement ; on ne trouve d’endroit sec un peu élevé que lorsqu’on arrive près de Zang : là le terrain se relève, on suit même pendant quelques kilomètres la ligne de faîte de cette région de collines. A plusieurs reprises nous coupons de petites ravines se dirigeant alternativement vers l’est ou vers l’ouest.

Les arbres sont moins rabougris par ici ; il semblerait que la végétation va devenir bientôt plus belle. Les cés atteignent une hauteur moyenne, mais ne doivent pas donner de brillantes récoltes. Le terrain est composé de grès ferrugineux et de grès friables dans lequel sont incrustés des galets de diverses variétés. Cette région doit être privée d’eau en saison sèche ; elle ressemble en cela au pays des Dokhosié et des Komono, dont elle a la même latitude. Ce qui surprend, c’est qu’il n’y a ni bambous, ni palmiers par ici ; dans les villages, je n’ai remarqué qu’un seul finsan, quoiqu’il soit commun sous les mêmes latitudes dans les pays de l’ouest ; les mimosées sont aussi excessivement rares.

Je n’ai vu que peu de traces de gibier ; en revanche, il y a beaucoup de grands aigles au plumage blanc et noir nommés ban ou gan en mandé ; ils ont de l’analogie avec l’aigle blanc pêcheur, mais sont beaucoup plus puissants et ont d’autres mœurs.

Zang, comme Sagoué, est un petit village de cent cinquante habitants environ. Son naba dispose de deux fusils et possède un cheval qui n’en porte que le nom, tellement il est laid et difforme.

En arrivant, il me désigne comme logement l’habitation d’un de ses griots. C’est au milieu des tam-tams de tous les modèles et dimensions connus que nous trouvons à nous installer. Je croyais cette sotte profession de griot bannie de toute la région, comme à Oual-Oualé, où l’on a ces instrumentistes en horreur, mais c’est tout simplement parce que là-bas il n’y a pas de naba, tandis qu’ici, comme chez tous les peuples en retard, il y a beaucoup de chefs et alors beaucoup de griots.

Dès mon arrivée ici, j’ai eu à constater que la population n’était pas précisément complaisante. Ayant demandé à acheter des ignames et du mil pour mes animaux, on me fit d’abord répondre que le village était sans ressources ; puis, peu à peu, on m’apporta ce que je demandais, mais en me le faisant payer le triple de sa valeur. Le naba m’envoya dans la soirée une charge d’ignames et 400 cauries pour m’acheter de la viande et du sel ! Acheter où ? je me le demande. J’abandonnai naturellement les cauries à mon guide et je fis remercier ce généreux chef en lui envoyant un petit cadeau.

J’aurais bien voulu quitter le lendemain ce village inhospitalier ; malheureusement j’étais arrivé ici avec deux ânes mourants et deux autres hors de service. Je ne pouvais songer à me remettre en route dans ces conditions ; il me fallut bon gré mal gré laisser reposer mes autres animaux sous peine de les perdre dans une future étape.

Voyant mon embarras, le chef me proposa bien de me vendre un âne (le seul du village) ; mais comme, au plus bas mot, il ne voulait s’en défaire que pour la modique somme de 125000 cauries, je renonçai à conclure ce marché et me décidai à rester ici trois ou quatre jours.

Non seulement ces Dagomba, pour la plupart fétichistes, ne sont pas complaisants, mais encore ils sont peu sociables. Il ne s’est pas passé un jour sans que les gars du villages vinssent chercher noise aux âniers pour les pâturages. Le dernier jour, la querelle se changea en rixe qui menaçait de mal tourner, les hommes du village étant venus avec des haches et des pioches à défaut d’autres armes. Mes hommes, de leur côté, avaient pris les trois fusils ; j’arrivai juste à temps pour mettre le holà. Deux musulmans raisonnables ayant de leur côté prêché raison, cette scène se termina par une distribution de horions reçus de part et d’autres, et n’eut pas de suites fâcheuses.

Samedi 29 septembre. — Mes ânes, quoique un peu remis, ne se trouvaient pas dans un brillant état : deux d’entre eux étant morts, il ne m’en restait que cinq en état de porter.

Dans le chemin que je suis, les villages sont éloignés de plus de 20 kilomètres les uns des autres ; ce sont des étapes trop longues pour des animaux fatigués ; je dois donc, à mon grand regret, abandonner le chemin suivi précédemment. Je cherche à faire le plus de sud possible, afin de gagner au plus vite la route de Yendi à Salaga, où les étapes sont plus courtes et les lieux habités plus nombreux. Je me dirige à cet effet sur Pabia et m’arrête à Feullé. La route est bonne : trois kilomètres avant d’arriver au village, on traverse un torrent impétueux, mais peu profond ; il est l’origine de la rivière de Palari, premier affluent sérieux de la rivière Dako ou Probondi (cette rivière a son confluent avec la Volta (fleuve principal) en aval de Tamkrankou (route de Salaga à Krakye).

Rixe menaçante.

A Feullé, les Dagomba sont fort aimables. Bien que ce soit un tout petit village (une centaine d’habitants environ), il s’y tient un marché, ce qui donne un peu d’animation. Il n’y a cependant rien qui mérite d’être mentionné. Les produits ne sont pas variés : un peu de sorgho, du savon, du beurre de cé, des condiments, du tabac à priser et du mauvais dolo, dont un habitant m’offrit une calebasse, croyant me faire plaisir. Les ignames ici sont presque données : pour 200 cauries on m’en a apporté quinze belles. Les étrangers payent toujours un peu plus cher — comme partout du reste. J’estime qu’une belle igname ne coûte ici que 10 cauries.

Ce village possède deux beaux citronniers. Je me suis empressé de faire cueillir quelques-uns de ces fruits, afin de corriger l’eau, qui n’est pas bien bonne dans cette région. Le citronnier avait déjà fait son apparition à Zang, mais, négligé, il ne donnait que de tout petits citrons, tandis qu’ici ils sont d’une grosseur raisonnable et bien juteux ; il y a aussi par-ci par-là dans le village quelques papayers chargés de fruits, mais ce n’est pas encore l’époque de la maturité, ce que je regrette, la papaye étant toujours pour moi un excellent dessert.

Dimanche 30 septembre. — Le terrain, qui insensiblement commence à s’abaisser à partir de Zang, continue à s’affaisser. Le chemin n’est cependant pas trop noyé, et l’étape se fait d’autant plus facilement que nous passons d’abord entre deux petits villages, Batenga et Badouré, pour traverser ensuite un troisième, nommé Ngouensi, ce qui fournit l’occasion aux habitants de nous voir passer et de m’adresser la parole, qui en mossi, qui en dagomsa, qui en haoussa. Comme cela se borne en salutations, je riposte de mon mieux, ce qui étonne et amuse ces braves gens.

Pabia (Kwobia de la carte anglaise du capitaine Lonsdale) est par exception un village groupé ; pour un peu je me croirais en présence d’un village wolof. Comme ceux-ci, il possède cette verdure trompeuse qui fait espérer au voyageur un fouillis d’arbres pour se reposer, mais au fur et à mesure qu’on s’approche, on voit la verdure faire place au chaume. L’illusion a été produite par les papayers, les lianes de giraumont, les tiges de gombo et de dadian (textile) et surtout par le même acacia au maigre feuillage qui est placé, comme à Dakar, en bordure dans tous les jardinets de Pabia. La ressemblance est frappante même une fois entré dans le village, les habitations étant délimitées, comme chez les Wolof, par des tapades en tiges de mil et en sekko.

Il y a cependant en dedans et autour des villages quelques banans, ficus et doubalé, et au centre se trouve un emplacement où croissent pêle-mêle des herbes, de la pourguère et un peu d’indigo et de tabac. Pabia, qui n’a pas plus de 200 à 300 habitants, possède une construction carrée en terre servant de mosquée et deux écoles musulmanes. Les femmes font presque toutes le salam. Sauf les captifs, qui m’ont paru assez nombreux, je crois que tout le monde est musulman, ce qui n’empêche pas le village d’avoir la réputation justifiée de contenir beaucoup de voleurs.

Dans la soirée, quand mon diatigué me prévint de ce détail, un de mes hommes s’était déjà laissé voler sa couverture. En faisant le tour du village j’ai constaté qu’il y a ici plusieurs familles haoussa qui s’occupent de tissage et de teinture ; j’ai compté huit puits à indigo.

Pabia est le point culminant de cette région (570 mètres). L’horizon est presque aussi nettement limité que celui de la mer, et la ligne n’est brisée de temps à autre que par le sommet d’un bombax ou d’un finsan qui marque l’emplacement de quelque lieu habité.

L’imam m’ayant envoyé quelques ignames, je lui rendis visite en lui faisant cadeau d’un petit carnet, ce qui lui fit bien plaisir. Il me demanda quelques nouvelles sur les pays que je venais de traverser, ensuite il me causa religion. Comme beaucoup de noirs, ce brave homme croit que les israélites ont les paupières coupées (je dis croit, car, quoique je lui aie affirmé que ce n’était pas, je ne pense pas l’avoir convaincu). Une fois que ces gens-là ont une idée logée dans leur étroite cervelle, il est difficile de l’en faire sortir.

Pabia est le dernier village dagomba que l’on rencontre dans cette direction, le village suivant faisant déjà politiquement partie du Gondja. En traversant le Dagomba, j’ai été frappé par le caractère de ressemblance qu’offre la population de cette région avec celle du Mampoursi. Je n’hésite pas à leur assigner une étroite parenté. Je pourrais presque dire que les Dagomba et les Mampourga ne font qu’un seul et même peuple. La seule différence que j’aie constatée réside dans le degré de civilisation, les habitants du Dagomba m’ayant paru moins façonnés, moins sociables et de mœurs plus sauvages que leurs frères du Mampoursi. Ainsi, en quittant Karaga, j’ai vu, entre les mains d’hommes et de jeunes gens qui se rendaient dans les cultures, des côtes d’animaux et des omoplates ayant un côté biseauté en forme de tranchant. Ces os affûtés leur servaient de couteaux et de haches. Les arcs dont ils sont armés sont moins bien conditionnés que ceux que j’ai vus jusqu’à présent, moins puissants que ceux des autres peuples ; ils possèdent une corde en boyau qui, une fois mouillée, ne doit plus être tendue et rendre par conséquent l’arme impropre.

A côté de ces armes primitives on voit aussi quelques fusils à silex, tous à un coup, le boucanier femelle de nos Rivières du Sud. Ces armes sont entre les mains de deux ou trois hommes par village, qui chassent, mais doivent le plus souvent ne rien rapporter.

Nulle part je n’ai vu les trophées de cornes dont le noir se plaît toujours à faire parade pour en orner l’entrée principale de sa demeure, ou encore le tronc de quelque arbre remarquable du village ; du reste, comme je l’ai dit plus haut, le pays est peu giboyeux.

En dehors des tatouages que j’ai signalés chez le Mampourga, je n’en ai relevé que deux autres ; ils consistent en petites incisions sur les tempe, descendant jusqu’à hauteur du lobe de l’oreille, et peuvent très bien n’être que des ornements au lieu de marques de tribus ou de familles.

Les femmes sont marquées comme les hommes, ce qui les défigure beaucoup plus que les femmes mampourga ; elles ont en outre presque toutes l’habitude de chiquer. Le tabac en poudre ou en feuilles est placé entre la lèvre inférieure et les dents, comme font beaucoup de Mandé Dioula et surtout les Mossi.

La danse, semblable à celle des Mampourga, est loin d’être gracieuse ; par son originalité elle mérite cependant d’être décrite.

Au son de deux malheureux tam-tams, ne battant même pas en mesure, se forme un cercle, duquel se détachent, des deux points diamétralement opposés, deux danseuses ; elles tournent deux ou trois fois sur elles-mêmes, de façon à se donner un bon élan et à se rencontrer au centre en heurtant le plus violemment possible leur postérieur l’un contre l’autre. Ce choc ne manque pas quelquefois d’être très douloureux, car le plus souvent une des deux coryphées se retire en traînant la jambe et en plaçant la main sur l’endroit meurtri, ce qui ne manque jamais d’exciter l’hilarité de l’assistance et de provoquer un redoublement d’enthousiasme et de claquements de mains en l’honneur du vainqueur de cette joute.

Les villages dagomba, comme ceux du Mampourga et du Mossi, sont disséminés par groupes d’une ou deux familles. Les cases sont les mêmes que celles de ces deux peuples et des Mandé Dioula : cases rondes en terre à toits coniques en paille. L’intérieur est peu ou point aménagé, c’est à peine si l’on y trouve un clou en bois pour y suspendre un objet. Dans celles qui servent de cuisine, il règne le désordre le plus complet, on n’y voit pas de foyers pour la cuisine, ni d’urnes fixées à demeure. Le seul ornement consiste à enguirlander la porte d’entrée d’une mosaïque (?) de fragments de poterie de couleur au sommet de laquelle trône un morceau d’assiette ou de saladier en faïence de provenance européenne. Dans une ou deux cases de naba j’ai relevé des dessins à l’eau de cendres représentant des guerriers à pied et à cheval qui se suivent en file indienne. J’en ai donné page 67 un facsimilé.

C’est tout ce qu’il y a de plus primitif, comme on le voit : un enfant européen de cinq à six ans fait déjà beaucoup mieux que cela.

L’industrie du Dagomba ne diffère pas de celle que j’ai signalée à Karaga. Je mentionne cependant la confection de quelques chapeaux de paille en deux couleurs, blanc et rouge, fabriqués avec beaucoup d’adresse par les gamins. Ces couvre-chefs sont presque aussi ridicules par leur forme que ceux des Dokhosié. Le bord entre autres, au lieu d’être large, pour préserver du soleil, n’a que 4 à 5 centimètres.

La danse.

Le Dagomba, dans la partie où je l’ai traversé, est un pauvre pays, qui doit être privé d’eau pendant une bonne partie de l’année. A l’exception de l’igname, les cultures sont négligées. Je n’ai vu que deux variétés de sorgho, le blanc et le rouge, et fort peu de mil, qui se réduit à une variété, le sanio. Ce mil, cultivé sur une trop petite échelle, se vend un prix exorbitant, environ 30 centimes le kilo actuellement. Les petites cultures d’indigo, de coton, piments, calebasses, appartiennent pour la plupart aux Haoussa, qui quelquefois joignent à leur profession de teinturier celle de maître d’école. Un ou deux voyages par an à Salaga ou à Kintampo les mettent dans une situation brillante. C’est aussi eux qui s’occupent de la culture et de la préparation du tabac. La variété cultivée par ici a très bon goût à l’odorat, mais ce tabac est trop fort pour être fumé. Une fois préparé et mis en mottes, il paraît noir. Il se vend très cher, environ 1500 cauries le kilo (3 francs). Beaucoup d’indigènes lui préfèrent le tabac du Boussangsi, qui vient ici par Gambakha. Ce tabac est moins fort, d’un beau brun et plus agréable à la pipe. On le vend par morceaux de 100 cauries, pesant environ 50 grammes. Il est tressé en câbles à deux brins.

Les textiles, qui semblent venir très bien ici, ne sont presque pas cultivés ; on voit cependant quelques pieds de dadian disséminés dans les ignames ou en bordure autour de quelque carré de gombo, près des cases.

A Pabia j’ai vu à deux reprises un petit arbuste dans les jardinets. Un Haoussa m’a dit qu’il donnait de très bons haricots, dont il devait m’apporter un échantillon, ce qu’il s’est naturellement bien gardé de faire.

On cultive autour de quelques villages des lots de pourguère, dont on emploie la graine à faire du savon, comme dans certains villages mandé, dans le Ouassoulou par exemple, où on le nomme bakhani safouna.

Ce savon est très apprécié, et on le préfère à celui qu’on extrait du fruit du diala (cailcédra).

J’ai vu également fabriquer du savon à l’aide des noyaux du séné[20] et surtout avec le cé et l’arachide.

Mais partout le savon qui semble le plus prisé est celui qu’on tire du fruit du kobi, grand et bel arbre qui donne un fruit analogue au mangot. Il existe en quantité dans le Yorouba, l’Achanti, le Bondoukou et plus à l’ouest, dans le Ouorocoro et le Ouorodougou. C’est le Carapa guineensis. Dans les Rivières du Sud, on nomme l’huile qu’il fournit touloucouna (graisse empoisonnée).

Les indigènes disent que ce savon renferme un poison suffisamment violent pour faire crever les mouches qui en mangent. Dans la plupart des pays soudanais on s’en enduit le corps pour se garantir des insectes. Je ne sais si réellement il renferme du poison, mais il contient sûrement une grande quantité de potasse. L’écorce du kobi renferme beaucoup de tanin et sert de fébrifuge. La graisse et le savon du kobi sont noires.

Si l’industrie et l’agriculture ne sont pas très prospères, l’élevage du bétail l’est encore moins. Il n’y a presque pas d’animaux. L’espèce bovine est celle du Follona. Le mouton est tout ce qu’il y a de plus malingre ; c’est le même que celui de Karaga. Les chèvres, également rares, sont plus belles et d’une variété qui ne diffère de celles que j’ai vues jusqu’à présent que par la robe ; cette robe est presque toujours grise, et semblable à celle des chèvres dites du Thibet, mais à poil très ras.

La situation peu florissante du Dagomba ne peut être attribuée qu’au caractère apathique de ses habitants. Bien situé pour faire du commerce, ce pays devrait prospérer d’autant plus qu’il est peu soumis aux vicissitudes de la guerre.

Quoique nominalement sous la dépendance du naba de Yendi (un Traouré), le Dagomba est divisé en quantité de petites confédérations, ayant un naba plus ou moins indépendant de Yendi. Les plus puissants de ces chefs sont ceux de Karaga, Savelougou, Kompongou, Gouziékho et Mengo ou Sambou. C’est, à mon avis, le gouvernement qui convient le mieux à ces peuples peu avancés. J’ai toujours vu les noirs plus heureux dans les petits pays que dans les grands États comme ceux de Samory et de Tiéba, qui sont constamment en expédition sur leurs frontières. Pour que dans ces conditions heureuses de gouvernement le Dagomba ne se développe pas plus et soit si peu habité, cela tient évidemment aux causes que j’ai signalées : la pauvreté du sol, le manque d’eau et surtout le caractère engourdi de ses habitants.

J’ajouterai, pour terminer, que le dagomsa tel qu’on l’entend parler par ici semble renfermer bien moins de racines mandé que le mor’. S’il est hors de doute pour moi que le dagomsa et le mor’ appartiennent au groupe de langues dont font partie les idiomes gourounga, bimba et boussanga, il m’est difficile de me prononcer sur la question de savoir de quelle langue mère sont dérivés les dialectes. Est-ce du mor’ ou du dagomsa ? Je suis tenté d’opter pour le dagomsa, qui m’a paru beaucoup plus riche en mots que le mor’, et ne considérer ce dernier que comme un dialecte dérivé du dagomsa, du mandé et du wolof. Si j’en ai plus tard le loisir, j’essayerai d’approfondir cette intéressante question.

Les Dagomba nomment les Mandé : Wangara et Saher’si ; les Mossi : Mosséri ; les Gondja : Sabakhsé ; les Achanti : Kambossi ; les Diammoura : Pantara.

Touloucouna (Carapa guineensis).

Lundi 1er octobre. — Une dizaine de kilomètres seulement séparent Pabia de Palalé ou Palari. C’est le chemin direct de Salaga à Yendi. Je m’attendais à trouver un sentier mieux frayé et beaucoup plus large ; il ne diffère cependant pas en cela du chemin suivi précédemment, et, si l’on ne trouvait une ou deux carcasses d’ânes morts à la peine, on ne se croirait pas sur une grande voie de communication, car il n’existe actuellement aucun mouvement vers Salaga ou Yendi. Depuis notre départ de Oual-Oualé, nous n’avons rencontré que quelques hommes venant de Pabia et se rendant à Gouziékho, au nord de Karaga, pour y acheter du beurre de cé. A Zang, nous avons été dépassés par deux hommes de Salaga venant de Oual-Oualé avec onze moutons.

A quelques centaines de mètres avant d’atteindre Palalé, nous traversons un lieu de campement composé de cinq groupes d’une vingtaine de petits gourbis, au centre desquels des ânes avaient campé. C’est le campement de la dernière caravane de Haoussa qui, venant du sud, se rendait dans le Haoussa, principalement avec des kolas. « Elle est passée ici dans la seconde quinzaine de juillet, me dit mon diatigué de Palalé, et comprenait à peu près 200 personnes, conduisant environ 100 ânes. » Je ne crois pas que ce chiffre soit loin de la vérité, chaque gourbi, quoique très petit, pouvant avoir abrité deux hommes. Mon hôte, du reste, doit être bien informé : c’est lui qui assure avec ses captifs le passage de la rivière. Étant à Oual-Oualé, Alfa Boukary m’a souvent dit que les Haoussa se réunissaient toujours pour ce trajet, surtout quand, pour une raison quelconque, ils devaient passer dans le Boussangsi ou le Gourma, pays qu’on ne peut traverser qu’à la condition d’être assez nombreux et de posséder suffisamment d’armes à feu pour ne pas craindre les exigences des naba.

Palalé ou Palari est le premier village du Gondja ; il ne comprend que vingt-huit cases, abritant trois familles, dont l’une est celle du naba, qui est en même temps passeur de la rivière. C’est chez ce dernier que me conduisit mon guide et que je passai la journée, la pluie m’ayant forcé, à mon grand regret, de remettre le passage au lendemain matin.

La rivière coule à 800 mètres au sud du village ; on l’aborde à un endroit où la rive n’est pas inondée, sur un petit tertre d’une superficie d’une vingtaine de mètres carrés à peine et dominant le reste du terrain de 50 centimètres environ. Le cours d’eau vient du nord-nord-ouest et coule vers l’est-sud-est, autant qu’on peut s’en rendre compte, car partout on est environné de hautes herbes ; il faut grimper sur un des arbres de la rive pour juger approximativement de la direction que la rivière prend en aval, car le passage a lieu dans un coude. Quoique ce cours d’eau ne soit encore qu’un méchant torrent quand on le traverse avant d’arriver à Feullé, il a déjà pris les proportions d’une rivière. Par son lit obstrué de branchages et couvert en partie de hautes herbes et son fort courant, il constitue un obstacle très sérieux pour ceux qui se rendent à Yendi avec ou sans animaux. Actuellement, sa largeur est d’une vingtaine de mètres, le lit proprement dit n’a qu’une profondeur de 3 mètres environ, et 8 à 10 mètres de largeur. Il est extraordinaire que sur cette route, qui me paraît très fréquentée au moins encore dans les premiers mois de l’hivernage, on n’ait pas songé à construire un pont. A l’aide des grosses branches de quelques arbres qui croissent presque dans le lit de la rivière, il serait facile à édifier. Les indigènes, cependant, n’ont pas l’air de s’en soucier ; je crois même que dans toute cette région le pont est inconnu. Bien mieux, il n’y a même pas de pirogue, le passage des bagages et des gens ne sachant pas nager se fait à l’aide d’un tchilago (mot emprunté au haoussa).

Le tchilago consiste en une peau de bœuf soigneusement bourrée d’herbes sèches de manière à former une sorte de bouée sur laquelle on dispose les colis et où l’on s’assied pendant qu’un nageur la pousse doucement devant lui.

Un tchilago.

Pour confectionner le tchilago, on dispose, dans un trou rond ayant 30 centimètres de profondeur sur 80 de largeur et creusé sur la rive, une peau de bœuf bien souple percée de trous sur tout son pourtour ; puis on place dans la peau deux ou trois bottes de paille sèche sur laquelle on trépigne afin d’obtenir un volume réduit.

Lorsque la bouée est à peu près pleine, on passe dans les trous du pourtour une corde d’environ 3 mètres de longueur, qu’on serre par un nœud coulant afin d’obtenir un cercle d’un mètre de diamètre. Les bords de la peau sont soigneusement repliés et roulés sur eux-mêmes en dedans et maintenus en dessous de la corde à l’aide de bouchons de paille plus forte destinés à former un solide bourrelet et à maintenir aussi l’autre paille en place.

Cette opération terminée, le tchilago est retiré du trou et serti au milieu à l’aide d’une solide corde, de manière à lui conserver la forme ronde. Une fois à flot, on y place sur la paille deux ou plusieurs colis (d’un poids total de 60 à 80 kilos) et le nageur le pousse devant lui en plaçant le bord inférieur de l’appareil entre l’épaule droite et la tête, qui servent ainsi de point d’appui ; cela permet au passeur d’avoir les mouvements des bras tout à fait libres pour nager.

Le passage prit beaucoup de temps. Ce système fonctionne bien, mais il faut d’abord porter les colis à environ une centaine de mètres en aval avec de l’eau jusqu’aux aisselles, dans un chenal taillé dans les hautes herbes. C’est à cet endroit seulement que le tchilago fonctionne. Sur la rive droite, ce n’est que sur un parcours de 300 mètres dans les hautes herbes inondées et des terrains glissants qu’on trouve un endroit sec permettant de placer les colis à terre. Si cet appareil ne laisse rien à désirer pour le passage de gens ou de colis, il n’en est pas de même pour les animaux, surtout pour les ânes. Ces pauvres bêtes, tout en sachant nager, luttent avec peine contre les courants un peu forts. Quand, à l’aide d’une corde, on ne leur maintient pas la tête en dehors de l’eau, elles se laissent aller au courant et risquent de se noyer. Avec le tchilago, cette précaution n’est pas possible ; on ne peut s’en servir que difficilement pour traverser des animaux ; aussi j’eus à déplorer la perte d’un de nos ânes, fatigué, qui se noya ; un autre mourut épuisé en arrivant sur l’autre rive. La perte de ces animaux ne me contraria pas outre mesure, aucun d’eux ne portant de colis. Je dus mettre mes autres animaux en route avant moi, retenu par l’inévitable discussion avec les passeurs. Après avoir fixé le prix du passage à 3000 cauries, ils en réclament 2000 en sus sous prétexte qu’il y a plus de colis qu’ils n’en avaient compté.

Dès qu’on a quitté les terrains bas qui bordent la rivière, le sol change d’aspect : à la végétation rabougrie du Mampoursi et du Dagomba succède une flore puissante ; on voit de temps à autre quelques groupes de beaux arbres lengué, sounsoun et diala ; mes hommes reconnaissent certains arbustes qu’on ne trouve en abondance que dans les environs de Kong ; ils ne les avaient pas rencontrés depuis notre première traversée du Gourounsi, où ils existent, mais en petit nombre.

La rivière de Palalé reçoit sur sa rive droite deux petits affluents sans importance en saison sèche, mais qui actuellement, gonflés par les pluies, nous forcent de décharger les ânes et de transborder à deux reprises les colis à dos d’hommes, pendant un parcours d’une cinquantaine de mètres ; aussi, quand nous arrivons à Ourouké-iri, « village de l’homme du chien », il n’est pas loin de midi.

Ourouké-iri est aussi nommé Yansala, mais il est moins connu sous ce nom que sous le premier. C’est un village comprenant trois ou quatre familles et offrant peu de ressources. Avec mon choix de perles et de bibelots pour femmes j’ai cependant réussi à me procurer du mil pour mes animaux et quelques ignames.

Mercredi 3 octobre. — De Ourouké-iri à Bintiri-Iri (Yangali de la carte anglaise Lonsdale) les marchands et gens du pays ne comptent qu’une étape ; mais, tenant à ménager la force des cinq ânes qui me restent, je résous de scinder l’étape et de m’arrêter à Zankom, petit village contenant trois familles.

Là non plus il n’y avait pas de ressources en vivres ; j’obtins cependant d’un musulman qui habite le village quelques provisions moyennant un peu de papier.

Jeudi 4 octobre. — De Zankom à Bintiri-Iri, l’étape est très agréable. La végétation est plus belle que précédemment, et à un peu plus de mi-chemin on trouve un joli lieu de repos sur les bords d’un ruisseau (1 mètre d’eau) bordé de beaux arbres, le premier que nous voyions depuis fort longtemps. Les autres cours d’eau affectent par ici pour la plupart la forme de marais et n’offrent que l’ombre d’arbres rabougris qui sont loin d’inviter le voyageur au repos.

Dans l’après-midi, quelques porteurs venant de Salaga avec des kolas ont l’amabilité de me prévenir qu’à Bougouda-iri (Tourou), où ils ont couché, il n’est pas possible de se procurer quoi que ce soit, ce qui m’oblige à faire des provisions en ignames et en mil pour le lendemain. Les hommes du village auxquels je m’adresse ne veulent rien vendre ; ce n’est qu’en exhibant quelques grains de corail et des petites perles en cuivre que les femmes du village m’apportent presque en cachette, qui deux ou trois litres de mil, qui trois ou quatre ignames.

Vendredi 5 octobre. — Un temps couvert pendant une partie de la matinée nous permet de faire sans fatigue l’étape, qui est un peu plus longue que les précédentes. La route, tout en étant inondée sur une grande partie du trajet, est bonne. On traverse deux ruisseaux insignifiants et l’on passe à portée de l’emplacement d’un village abandonné nommé Djampa ou Damba-iri. Les habitants se sont retirés à quelques kilomètres plus dans l’est, afin de n’être pas gênés par la trop grande quantité d’étrangers qui avaient fait de Djamba leur point de halte habituel, ce village étant à peu près situé à mi-distance entre Bougouda-iri et Bintiri-iri.

Bougouda-iri ou Tourou ne comprend que deux familles. Les cases, au nombre de quinze, sont dans un état d’abandon qui menace ruine, aussi beaucoup de marchands préfèrent-ils camper aux environs, surtout un peu au nord du village, près d’un bas-fond marécageux duquel les habitants tirent leur eau.

Arrivé d’assez bonne heure à Bougouda-iri, j’eus la chance de trouver une bonne case pour mettre mes bagages à l’abri et m’offrir un refuge en cas de pluie. Les quelques porteurs venant de Salaga ou des environs de Savelougou durent camper à portée du village et se dresser des abris en paille pour y passer la nuit. Le village est situé à cheval sur les chemins de Salaga à Yendi, de Salaga à Karaga par Ga, de Salaga à Karaga par Garoué et Ga et enfin sur le chemin Salaga Oual-Oualé par Savelougou.

Pendant la saison sèche il doit présenter une certaine animation. Bien qu’il soit sans ressources et qu’il ne compte que sept ou huit habitants, ce point restera lieu de halte. Il est situé à peu près à égale distance de Dokonkadé que des villages au nord. On est forcé de s’y arrêter pour l’eau d’abord, et ensuite parce qu’il est impossible de doubler une étape déjà longue. Quelques gens actifs et intelligents se fixant à ce point arriveraient certainement à tirer profit de cette situation exceptionnelle ; malheureusement les Gondja et les Dagomba se soucient peu de cela, ils aiment mieux végéter dans quelques villages éloignés, que d’être dérangés et d’en tirer profit.

Samedi 6 octobre. — A partir de Bougouda-iri, le chemin s’élargit, on voit qu’il est plus battu. Nous rencontrons six porteurs avec des fusils, de la poudre et du sel, se rendant à Savelougou ; les gens qui font route dans le même sens que nous transportent des paniers, du beurre de cé et d’autres produits, tabac et indigo, destinés au marché de Salaga.

Nous ne traversons pas moins de six fara (torrents ou bas-fonds pleins d’eau) que la pluie a changés en véritables rivières. Ces eaux vont toutes rejoindre un petit affluent de droite du Dako qui coule à peu de distance dans l’est. A quelques kilomètres au nord de Dokonkadé, ce cours d’eau fait un coude. Du chemin on aperçoit les inondations qu’il a occasionnées ; elles couvrent plusieurs kilomètres d’étendue. Les cultures sont noyées, au-dessus de la nappe d’eau émergent seulement les sommets de quelques arbustes ou le tronc d’un stérile arbre à cé.

Nous entrâmes dans le village par une pluie battante. Ne trouvant personne dans les rues, il nous fallut errer pendant un bon quart d’heure avant de trouver l’habitation de Bémadinn Bakary, auquel l’imam de Oual-Oualé m’avait engagé à demander l’hospitalité. Bakary était parti le matin même pour Salaga, où il a une partie de sa famille. En son absence, je fus hébergé par son frère Lousiné, qui mit à ma disposition deux bonnes cases où brillaient de bons feux, et m’envoya tout ce qui était nécessaire à la subsistance de mes hommes et de mes animaux. Bakary et sa famille sont d’origine mandé-dioula ; ils viennent de Sansanné-Mango. Tout le monde chez lui parle et comprend le mandé. L’hospitalité de cette famille est proverbiale : le chaudron et le bâton à remuer le tô qui surmontent le toit de l’entrée de son habitation ne sont pas de vains emblèmes.

Dokonkadé est un village de 400 à 500 habitants et un lieu de culture important. Beaucoup de gens de Salaga y sont installés avec leurs captifs afin de se livrer aux cultures pendant le mois d’hivernage. Il s’y tient un petit marché où l’on trouve à acheter des vivres ; les ignames y tiennent naturellement la première place, comme dans toute cette région. Le sorgho ne se vend pas sur le marché, mais il suffit de s’adresser à un habitant pour s’en procurer à loisir et à très bon compte.

Dimanche 7 octobre. — Bien que le temps ne promette rien de bon, je me décide à me mettre en route. Le chemin passant à portée de plusieurs petits villages, on peut s’y arrêter si l’on veut et s’y abriter. Nous dépassons successivement Kolibini et Palaga, mais, l’orage s’étant déchaîné de toutes parts, il fallut nous abriter à Masaka et attendre la fin de la pluie. C’est en vain que nous attendons une éclaircie, il nous faut passer la journée dans le village. J’en profite pour faire dans la soirée une petite excursion aux environs, et tirer quelques pintades, qui pullulent ici. Les environs de Masaka sont bien cultivés et les cultures sont variées ; malheureusement elles ne sont pas prospères, les terrains sont usés et tout est chétif : il n’y a guère que l’igname qui soit d’un bon rapport. Comme à Dokonkadé, tous les captifs que j’ai aperçus par le village sont Gourounga ; toutes les familles et tribus de ce peuple y sont représentées. Il est très curieux d’observer un groupe de badauds : autant d’individus, autant de tatouages différents.

Lundi 8 octobre. — De Masaka à Salaga on ne traverse pas de villages, mais on passe à portée de Bélimpé ou Bouroumpé, d’Abd-er-Rahman-iri, de Gourounsi-iri et de nombreux petits groupes de culture dépendant de Salaga, villages de captifs se livrant aux cultures sous la surveillance d’une partie de la famille du propriétaire. Ces groupes de culture portent le nom de leur propriétaire, auquel on ajoute iri, sou, ou kadé, suivant que l’on parle dagomsa, mandé ou gondja, cette terminaison signifiant dans les trois langues : « village, habitation ».

Aussitôt après avoir traversé un torrent nommé Bompa, le terrain se relève légèrement et l’on aperçoit quelques arbres qui indiquent l’emplacement de Salaga. Les environs sont absolument dénudés dans un rayon de plusieurs kilomètres et l’on est tout heureux de revoir un peu de verdure ; on ne s’y trompe cependant pas, car au fur et à mesure que l’on s’avance on s’aperçoit que les arbres entrevus ne sont que les traditionnels bombax et doubalé qu’on rencontre dans la plupart des villages nègres.

Un captif de Bakary m’attend à l’entrée de Salaga ; il me conduit auprès de son maître, qui, prévenu, se tient à l’entrée du groupe de cases qu’il me destine.

Après m’avoir serré la main et demandé mon nom, il présida à mon installation, et me confia à son jeune frère Aboudou ; il me demanda la permission de s’absenter pendant deux jours, ses affaires l’appelant à Dokonkadé. Il n’avait différé son départ que parce que mon arrivée lui était annoncée.

L’arrivée d’un blanc à Salaga n’est plus un événement depuis longtemps. Après Bonnat et Golberry, qui y sont entrés en 1870-71, quantité d’Européens venant de la côte ont passé ici. Presque chaque saison sèche y amène de nouveaux officiers anglais ; employés de commerce, missionnaires et explorateurs s’y succèdent : aussi ne fus-je pas importuné par les curieux les deux premiers jours, mais quand le bruit se répandit que j’étais Français et que je venais des établissements de l’ouest du continent, ma case fut assiégée par les curieux, et les questions commencèrent.

Parmi les nombreux visiteurs que je reçus, je dois signaler le chérif Ibrahim (de Tombouctou), El-Hadj Mahama Hatti (un Logoné du Bornou) et El-Hadj Djébéri (originaire du Haoussa). Ces trois personnages qui, comme leur titre l’indique, ont fait le pèlerinage à la Mecque, ont acquis par leur voyage des notions en géographie que les autres noirs ne possèdent pas. Ils connaissaient par ouï-dire la France, Marseille et savent que nous avons de vastes possessions musulmanes dans le nord et dans l’ouest de l’Afrique, aussi nous désignent-ils souvent par le titre d’« amis du sultan de Stamboul ». El-Hadj Hatti a visité la Tripolitaine et la Tunisie, et El-Hadj Djébéri, après avoir séjourné à Constantinople, s’est même rendu à Bagdad et Irâk.

En fait de géographie, ils connaissent surtout l’existence de l’empire turc avec sa capitale, Stamboul, Béled-Béni-Israïl (probablement Jérusalem), le Caire, Alexandrie et l’Égypte, qu’il nomme Massara, de Misraïm[21]. Ils connaissent surtout Djedda, le port de la Mecque, puis Médine.

Tout bon musulman possède dans un sachet en cuir l’itinéraire de son pays à la Mecque ; il est sommairement libellé, et comprend des indications dans le genre de celles-ci, que j’ai vues entre les mains de Mahmadou Lamine, ez-Znéin de Ténetou :

« En quittant Sakhala du Ouorodougou, on marche onze jours pour atteindre Kanyenni, dans le Kouroudougou. Après on peut passer à Bânou et dans le Diammara, ou bien par le chemin de Kong, où il y a aussi beaucoup de musulmans », etc.

Ces itinéraires conduisent, en général, par le Haoussa, le Bornou, le Wadaï, le Darfour, le Kordofan à El-Obeïd. La route va ensuite rejoindre le haut Nil à Khartoum, descend sur Berber, puis atteint la mer Rouge à Souakim, où l’on s’embarque pour Djedda.

D’autres itinéraires mènent par Tombouctou et le désert sur Ghadamès, Kairouan et la Tunisie. Les pèlerins mettent, au minimum, sept ans pour effectuer leur voyage aller et retour. Ils ne voyagent pas vite et sont souvent obligés de travailler en route pour se créer des ressources, afin de pouvoir continuer leur voyage.

Certains d’entre eux ne reviennent pas directement ; c’est ainsi que dans les dix pèlerins que j’ai rencontrés sur ma route, un d’entre eux était allé à Mascate et en Perse, d’autres à Malte et en Tunisie, enfin la plupart ont entièrement visité l’Égypte et le Yémen.

Les trois personnages que j’ai cités plus haut s’empressèrent de fournir des explications sur les peuples de l’Europe et surtout sur notre puissance sur terre et sur mer et vinrent apporter un nouveau témoignage à l’appui du dire de quelques gens du Ségou et de Djenné établis ici qui vantaient la bonne qualité de nos marchandises. Parmi tous les peuples noirs qui, par leur commerce, sont en relations avec les comptoirs européens, nous avons la réputation de ne vendre que des tissus de bonne qualité, d’excellente poudre et surtout d’être très loyaux dans nos transactions. Cette réputation est certainement justifiée, car ce n’est pas nous qui fournissons aux nègres l’affreux gin et les mauvaises cotonnades ; les indigènes s’en rendent très bien compte. A Salaga on sait distinguer les poudres et les étoffes de Krinjabo et d’Ago (Porto Novo) de celles d’Akkara (Accra) et de Ga (Christianbourg).

J’eus pour ces raisons d’excellentes relations avec la population de Salaga. Des Haoussa que j’avais rencontré, à Dioulasou, et les gens de Kong établis ici depuis longtemps me firent également bon accueil.

Sur le conseil de Bakary, mon hôte, je rendis visite aux personnes qui jouissent de quelque considération ici, soit par leur piété, soit par leur fortune. Je reçus à cette occasion quelques cadeaux en ignames et en mil et même plusieurs fois de la viande.

Les nombreux Européens qui ont visité Salaga sont loin d’être d’accord entre eux sur la position géographique de cette ville.

Je ne signalerai que les travaux les plus récents pour montrer l’écart sensible qui existe entre eux.

Carte du Dépôt de la Guerre. — Tirage 1882-83 :
Longitude ouest : 2° 18′ (méridien de Paris). Latitude nord : 7° 56′ environ.
Capitaine Lonsdale (anglais) :
Longitude ouest : 3° 9′ Latitude nord : 8° 10′
Missions de Bâle :
Longitude ouest : 3° 14′ Latitude nord : 8° 25′
Enfin mes travaux lui assignent :
Longitude ouest : 2° 20′ Latitude nord : 8° 51′ 30″ environ.
Bowdich, en 1816, fixe sa longitude à 2° 25′ 14″ ouest de Paris.

Si cet écart entre mes travaux et ceux de la carte anglaise du capitaine Lonsdale et des missions de Bâle est si considérable, cela tient à ce que les uns ont copié les erreurs des autres. La carte du docteur Mæhly (mission de Bâle) est postérieure aux travaux anglais. L’Afrique explorée (p. 85) vante l’exactitude des travaux des missionnaires et cite ceux des officiers anglais comme entachés d’erreurs grossières, même près de la côte. Il ne m’appartient pas de juger les uns ni les autres, je me bornerai seulement à constater : 1o que la carte du capitaine Lonsdale est construite de la côte à Koumassi (et peut-être dans d’autres parties aussi) à l’échelle de 1/622222e, tandis que dans la partie Yendi-Salaga je trouve que, pour la distance Pabia-Salaga, ce même officier a employé l’échelle qu’il indique sur sa carte : Scale, 15 miles to 1 inch, ce qui fait presque les 1/100000e, exactement 1/950000e ; 2o que la carte des missionnaires de Bâle est incomplète dans la partie Salaga-Krakye (la seule que je puisse vérifier par renseignements), vu qu’il existe trois chemins également fréquentés pour se rendre de Kroupi à Badjamsou, et que la distance qui sépare Salaga de Krakye, mesurée sur leur carte, ne donne que 88 kilomètres, tandis que les indigènes mettent sept jours pour se rendre de Salaga à Krakye, ce qui, d’après mes calculs, équivaut à 112 kilomètres (moyenne 16 kilomètres par jour). D’après eux, les étapes ne seraient que de 12 kilomètres. Or, pour qui a tant soit peu voyagé avec et chez les noirs, il est incontestable que l’étape est plutôt supérieure à 16 kilomètres. Le capitaine Lonsdale est presque d’accord en cela avec moi : la distance qu’il indique entre ces deux points est de 105 kilomètres.