Le jour suivant, nous chassons de nouveau presque toute la journée sans résultat. En rentrant, je trouve enfin le chef de Bembe, qui m’attend. Il a appris mon mécontentement, me dit-il ; il est accouru ; il m’apporte une poule et quelques œufs, en témoignage de son désir de m’être agréable. Je n’ai pas de raisons, pour le moment du moins, de ne pas accepter son explication, et je lui fais bon accueil.
Je décide, après un jour encore, de transporter mon camp à douze kilomètres plus à l’Ouest, jusqu’à un autre point d’eau plus proche de son village ; lui-même dépêche un homme aux habitants, pour qu’ils recherchent s’il y a des pistes fraîches aux environs, et m’en informent sans retard. Je ne vois rien en route, sauf une petite troupe de girafes, que je laisse en paix.
A neuf heures, nous sommes arrivés, et on s’installe. Je me demande comment je vais employer ma journée, faute d’aucun renseignement qui me guide, lorsqu’un de nos pisteurs, qui est près de moi, me montre du doigt deux empreintes sur le sol. Elles sont parfaitement nettes, et je ne puis m’y tromper. Ce sont des traces de lion, récentes. J’appelle Paki. Elles datent de la nuit. Il ne peut préciser l’heure.
Je suis indécis. Il est assez tard, et le soleil est chaud ; puis l’animal, peut-être, est déjà loin. Je suggère de prendre la piste. Une mauvaise humeur si évidente se peint aussitôt sur les visages que, ne fût-ce que pour rappeler mes gens à un sentiment plus exact de la discipline, je donne immédiatement l’ordre du départ. J’emmène seulement Paki, Somali et un pisteur — le minimum de monde, pour faire le minimum de bruit.
La piste, tout de suite, apparaît difficile. Mais mes auxiliaires sont repris très vite par leur tempérament de chasseurs, et font de leur mieux pour découvrir les traces, presque invisibles dès que le terrain durcit un peu. Nous restons souvent plusieurs minutes au même point, durant lesquelles chacun va et vient de son côté, à pas lents, la tête inclinée et les yeux fixés au sol, à la recherche de la plus petite raie, de la plus légère dépression d’une forme anormale ; s’il découvre la moindre chose, il se baisse aussitôt, examine avec soin ; quand cet examen révèle la présence d’un des éléments dont l’ensemble constituerait le dessin du pied cherché, il prévient les autres d’un petit claquement de langue et, d’un geste, il indique la direction ; alors on se groupe à nouveau, et on continue.
A onze heures et demie, la situation ne s’est modifiée en rien. Aucun indice ne permet de croire que nous soyons près des fauves — il y en a plusieurs. Nous nous en sommes certainement rapprochés, car les lions marchent la nuit, et dorment le jour. Ils doivent donc être arrêtés depuis ce matin. Mais ils peuvent être très loin encore.
Une autre question, intéressante pour nous, reste sans réponse dans notre esprit : ont-ils mangé ? Que ce soit digestion lourde ou assurance consécutive à un bon repas, le lion repu ne s’enfuit d’ordinaire que lentement, ainsi que je l’ai dit. Le chasseur qui le découvre a tout le temps de tirer. A jeun, au contraire, il semble plus mobile, plus craintif ; on a donc moins de chances pour soi.
Nous avons vu, à un certain endroit, que l’un d’eux au moins avait poursuivi une antilope. Les empreintes des deux animaux se confondaient presque, et le lion, qui courait, avait sorti ses griffes ; elles marquaient profondément le sol, où se dessinait leur section allongée. Toutefois, ni sang, ni débris ne révélaient qu’il eût réussi.
La chaleur était forte, et j’avais justement fait emporter un peu de viande et du café. Je ressentais une certaine fatigue. Je me suis arrêté à l’ombre d’un grand arbre, et nous nous sommes reposés là une heure et demie ; j’ai déjeuné et dormi ; à une heure, je suis reparti.
La carcasse de ma dernière girafe était tout près de nous, la piste nous y avait conduits. Le sommet d’un arbre chargé de vautours dont notre approche avait troublé le repas nous indiquait sa place. Nous y sommes allés, mais les lions n’y étaient pas venus.
Nous avons alors repris notre progression, tantôt lente et tantôt rapide. Et, brusquement, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de notre chasse. La piste venait de nous conduire à un arbuste sous lequel deux corps lourds, visiblement, étaient restés longtemps couchés. Les lions y avaient dormi, et s’étaient levés quelques minutes seulement avant notre arrivée. A moins de malechance, nous ne pouvions plus manquer de les voir bientôt. Tous les espoirs étaient dès lors permis.
Nous nous arrêtons là un instant, pour échanger des regards de satisfaction, et, à voix basse, des observations brèves. Paki a repris cette attitude que je connais si bien, le fusil à la main, l’œil au guet. Je m’arme, moi aussi, de mon fusil, et nous nous remettons en route.
L’endroit est parfait. Une grande plaine, avec une herbe tantôt semée en petites touffes courtes et rèches, tantôt serrée, plus haute alors et plus dense à la fois, mais ne dépassant jamais le genou ; sur cette étendue verdoyante, espacés entre eux d’une cinquantaine de mètres en moyenne, de gros arbres aux troncs entourés de lianes et de petites broussailles mettent, dans le gai soleil, des taches d’une ombre épaisse et pourtant lumineuse. C’est sous l’un d’eux que doivent être les lions. Ils ne nous attaqueront pas. Ils nous céderont très certainement la place. Je considère, au surplus, leur chasse comme moins périlleuse que celles de l’éléphant et du buffle. Nous apercevront-ils les premiers, les verrons-nous dans des conditions favorables à un tir précis, s’éloigneront-ils immédiatement, telles sont, pour le moment, les seules questions qui se posent ; mais elles sont d’un intérêt passionnant pour un chasseur.
J’ai, maintenant, à dix mètres devant moi, le plus rapproché de ces arbres. Ils ne sont pas dessous. Nous les verrions déjà. Mon regard se porte vers le suivant, passant vite sur l’intervalle, une place herbeuse, en pleine lumière.
Il y a ici d’innombrables termitières, grandes et petites, d’une argile jaune clair, avec un sommet arrondi. Aussi mes yeux dépassent-ils avec négligence une calotte pâle, qui à 30 mètres de moi, émerge de cette herbe verte et ensoleillée. Mais, tout de suite, ils y reviennent instinctivement. Elle a quelque chose d’anormal, cette termitière. Elle donne une impression de symétrie inaccoutumée : deux petits points sombres, bien nets, un de chaque côté, et juste au milieu, une légère tache d’ombre plus étalée. Je la regarde mieux.
C’est absolument immobile. Cela me regarde aussi, fixement, d’un air méchant et froid, avec une attention extrême. Je distingue dans l’instant deux courtes oreilles dressées, des joues épaisses de chaque côté d’un nez large. J’épaule.
Le lion se lève brusquement, me tourne le dos d’un mouvement souple et prompt, et se sauve au galop. Je ne vois plus dans l’herbe que la petite cible ronde de sa croupe, qui s’élève et s’abaisse à chaque foulée. Je tire.
Il s’arrête net, tourne la tête vers moi, et gronde. Mais il y a actuellement plus de cent mètres d’espace découvert entre nous. En revanche, l’étui de ma première cartouche vient de se bloquer dans la culasse, et la seconde cartouche ne se place pas. Pendant que j’ai la tête baissée vers mon arme, que je cherche, plus nerveux maintenant, à recharger, Paki tire : j’entends Somali qui crie : « Talata ! Talata ! » (Trois ! Trois !) et je vois deux autres lions qui s’enfuient vers la gauche et disparaissent presque aussitôt. En même temps, le premier, qui a repris sa course, tourne à droite, en décrivant autour de nous un grand demi-cercle, et passe derrière un petit monticule qui va le cacher un instant à nos yeux.
Paki part à toutes jambes pour tirer dès qu’il débouchera. Ma cartouche s’est enfin mise en place, et je cours sur ses talons. Le lion reparaît, mais il s’est encore éloigné. Il passe au galop, à 150 mètres de nous pour le moins ; pendant quatre ou cinq secondes, je le vois parfaitement, tout entier, de profil ; il est très grand, beaucoup plus clair de robe que je ne l’aurais cru, et, chose normale ici, n’a pas de crinière. Je tire encore. Il ne ralentit pas, et disparaît dans les broussailles ; nous nous y jetons après lui. Paki me montre tout de suite, sur une herbe droite et haute, une goutte de sang. Pour le moment, nous n’en verrons pas d’autre. La piste dénote une allure aussi rapide que l’épaisseur du fourré le permet. Après une demi-heure, elle cesse ; nous nous arrêtons, déçus.
Alors, Somali suggère de retourner à l’endroit où nous avons découvert les trois animaux, et de nous mettre à la recherche des deux autres qui, n’étant pas blessés, se seront peut-être arrêtés dans le voisinage. L’idée est bonne, et nous voici en route.
Nous prenons les premières empreintes qui se présentent. Elles nous conduisent dans un autre fourré. Une vingtaine de minutes plus tard, Paki s’arrête : il a eu le temps, plus heureux que moi, d’apercevoir un lion qui se levait et fuyait. Nous avançons. Voici la place où il était couché. Sur une feuille sèche, ici encore, une goutte de sang tout frais. Le hasard nous a ramenés, je ne sais comment, vers celui que j’ai blessé et nous avons pris le change. Nous le poursuivons dans cette brousse dense et très difficile, constamment sur nos gardes, car nous l’entendons ou l’entrevoyons fréquemment, et nous marchons en quelque sorte sur ses talons. Le coucher du soleil marquera seul l’heure de la fin de la chasse, et ma défaite. Il n’y a plus rien à espérer, même pour demain. Les animaux ont été effrayés et profiteront de la nuit pour s’éloigner.
Nous regagnons le camp. Une girafe, arrêtée à cent mètres à peine, nous regarde curieusement, puis s’épouvante soudain, et se sauve de son grand galop maladroit.
Le chef de Bali m’attend pour me saluer. Maintenant, toute la région semble bien disposée. On me favorise même, ce soir, d’une révélation. Un capitaine est venu, dernièrement, chasser ici. Il a tué un rhinocéros, plusieurs hippopotames et nombre d’antilopes. Puis, au lieu de distribuer la viande aux villages voisins, selon l’usage, il l’a envoyée à Fort-Archambault pour les tirailleurs affectés à ce poste ; sans doute avait-il eu comme moi un sujet de mécontentement, mais on n’a garde de me le dire. On a aussitôt fait une conjuration à l’aide de farine et d’autres ingrédients non moins efficaces, pour que le gibier, dans la suite, s’éloigne systématiquement des blancs. Mais comme on voit que je suis, moi, dans les bons principes, on va, aujourd’hui même, détruire en ma faveur l’effet du sortilège, et mes chasses seront heureuses désormais. Je veux l’espérer.
Repos, le jour suivant, jusqu’à deux heures. Tout le monde l’a bien gagné. L’après-midi, je porte mon camp sur le bahr Hadid, me rapprochant encore des villages.
Une constatation imprévue m’attendait le lendemain.
A midi, le chef de Bembe se présente. L’homme qu’il a envoyé au nord de la localité vient d’arriver, me dit-il, sans avoir trouvé aucune empreinte récente. Celui qu’il a chargé d’explorer la partie sud n’est pas encore là. Il rendra compte dès son retour.
Je mande Paki. Il est sceptique. Il y a sûrement du gibier près d’ici. Il va voir. Et il part vers le sud, lui. Deux heures après, il est à la porte de ma tente. Il a une piste de rhinocéros.
Je n’emmène pas Somali. Depuis qu’il m’accompagne dans la brousse, il se donne des allures indépendantes de chasseur, et néglige de plus en plus son service. Je lui ai infligé pour aujourd’hui cette punition qui l’humilie, et, par là, lui est sensible entre toutes.
Nous arrivons bientôt, conformément au rapport de Paki, devant les empreintes du matin ; nous les suivons un certain temps en terrain découvert ; puis nous entrons dans un bois relativement touffu. L’animal marche droit devant lui. La piste ne fait pas de détours, ne trahit pas d’hésitation. Il n’a pas dû s’arrêter là. J’ai tout le temps de prendre mon fusil.
Au même moment, un bruit de branches cassées nous arrête sur place, et dans la brousse de plus en plus épaisse, nous entendons, sans le voir, le départ lourd du rhinocéros.
Mon raisonnement était juste, mais la théorie a toujours à apprendre de la pratique. La bête a bien cherché sa place ; mais elle a commencé ses recherches un peu plus loin, et elle les a continuées en revenant sensiblement en arrière. Jusque-là, rien d’étonnant. J’ai commis une erreur ; elle n’est ni la première, ni sûrement la dernière.
Voici, en revanche, quelque chose de plus singulier. A la place que vient de quitter le rhinocéros, il y a des feuilles sèches. Paki se baisse, et, sur l’une d’elles, il trouve une goutte de sang liquide, donc frais. Or, je n’ai pas tiré aujourd’hui. Une conclusion semble s’imposer. Le chef de Bembe me trompe pour m’éloigner, et ses hommes, durant ce temps, chassent à la sagaie pour leur compte. J’éclaircirai cela tout à l’heure, au retour.
Nous abandonnons bientôt la piste ; le vent nous est défavorable, et nous sommes constamment sentis.
Nous sommes assez heureux pour en trouver une autre à quatre heures et demie, et pour surprendre l’animal un quart d’heure plus tard. Il est debout, assez loin, nous faisant face. Je tire, il part vers nous — non sur nous, il semble ne pas nous voir. Une deuxième balle l’abat au moment où il nous dépasse. C’est une femelle, et c’est elle qui devait me fournir le fœtus demandé par le Muséum.
J’interroge, en rentrant, le chef de Bembe. Lui-même paraît avoir été de bonne foi, mais la duplicité de deux de ses hommes au moins se confirme avec certitude. On les amènera ce soir. Ils seront châtiés comme il convient. Le village sera exclu des distributions de viande durant tout le temps que je chasserai. L’incident est clos.
Voici, pour le rhinocéros, les points que je cherche de préférence à atteindre.
A. Le rhinocéros est de profil.
1o Toute la saillie osseuse et musculaire qui occupe la région de l’épaule, et, mieux encore, le défaut de celle-ci[13]. On atteint ainsi le cœur, les poumons, ou des os dont la fracture est, comme pour le buffle, d’un effet décisif.
2o La région qui correspond à la pointe de la fesse.
La ligne qui va de ce point à l’articulation de la cuisse, vers le bas, et à la colonne vertébrale, vers le haut, offre également de grandes chances. Cette ligne est légèrement brisée, la pointe de la fesse se trouvant un peu en arrière.
3o Immédiatement sous l’oreille, et, plus bas, la verticale qui passe par la naissance de l’oreille jusqu’au-dessous de l’os de la mâchoire, mais pas plus bas que le point qui se trouve juste sous celle-ci.
B. Le rhinocéros présente la croupe.
En visant un peu au-dessous du niveau de l’anus, dans la partie verticale du pli qui contourne la saillie anale, on atteint la région utilement vulnérable correspondant à la pointe de la fesse.
C. Le rhinocéros est de face.
1o Entre les deux oreilles, un peu plus bas que la ligne droite (imaginaire) qui les réunit. Il faut toucher juste au milieu. J’ai retrouvé, aplatie dans l’os du crâne qu’elle n’avait pas perforé, une balle du modèle M. que j’avais placée un peu trop à droite.
2o Le défaut antérieur de l’épaule, mais bien en dedans, dans la direction du cœur.
3o Le poitrail. Il faut alors mettre un genou en terre.
On m’a parfois demandé si la peau du rhinocéros était assez résistante pour diminuer sensiblement la pénétration de la balle. J’ai fait rechercher, à mon précédent voyage, une balle D arrivée au défaut de l’épaule. Elle avait traversé, et s’était logée sous la peau, de l’autre côté. La simple réflexion exclut d’ailleurs cette hypothèse.
Nous sommes sur pied, le jour suivant, avant six heures, et je vais d’abord photographier mon animal ; hier, je n’avais pas mon appareil. Ce rite accompli, nous nous mettons à la recherche d’une nouvelle piste, que nous trouvons vers sept heures et demie : deux rhinocéros. Mais leur passage date du début de la nuit, et nous aurons peut-être à marcher beaucoup pour les atteindre.
Nous sommes mal tombés. Je n’ai jamais vu d’animaux plus indécis. Peu à peu, sur le sol durci d’une plaine abondamment ensoleillée, semée d’arbres trop rares et d’innombrables petites touffes d’herbe, nous suivons le fastidieux caprice de leurs nocturnes fantaisies. Nous sommes sûrs de ne pas les voir là. Ce n’a été, pour eux, qu’un passage. Nul abri n’apparaît qui ait pu les tenter.
Cela dure trois heures. Ils ont tourné, retourné, s’approchant par instants des limites boisées de l’immense plaine, puis s’en éloignant à nouveau. Nous y voici quand même. Leurs empreintes pénètrent dans un de ces petits bois verts et bas qu’ils affectionnent. Se seront-ils enfin couchés là ?
Mais les mêmes hésitations les ont suivis dans cet agréable séjour, où tout, pour un rhinocéros d’un caractère équilibré et raisonnable, semble devoir inciter au repos. Ils ont dormi ici, se sont relevés, ont encore dormi là. Il est onze heures. Je suis fatigué. Je m’accorde une heure de halte.
Nous repartons à midi, sous le soleil aux rayons puissants. La piste conserve le même caractère. Puis, vers une heure, nous arrivons à une place qu’ils viennent de quitter. Ils ont pris le trot, dans le sens du vent. Toutes nos espérances s’évanouissent. Au cours de nos allées et venues, ils nous ont sentis, et dans cette direction, nul espoir de les approcher. C’est fini.
Je me repose une demi-heure encore. Je n’ai rien emporté pour déjeuner, et je viens d’achever mon bidon d’eau. Il fait chaud. Mais nous sommes loin. Nous nous remettons en route.
A quatre heures, je demande à notre guide si nous approchons du campement. Il me répond que non. Il a dû se perdre. C’est sans inconvénient sérieux ; un léger retard, rien de plus.
Encore que l’appréciation des distances en kilomètres dépasse naturellement les connaissances des indigènes, on arrive, avec un peu d’habitude, à se faire une idée suffisamment approchée de ce que représentent, pour la plupart d’entre eux, les expressions « très loin », « loin », « pas beaucoup loin », « loin un peu », « près ». Cependant, leur sens varie légèrement avec les individus, et sensiblement avec les contrées. Il faut questionner d’abord une ou deux fois pour fixer l’échelle. Ici, « près » c’est un ou deux kilomètres ; en Libye, c’est trente kilomètres ; une fois qu’on le sait, on est fixé.
Peu après, ce même guide s’arrête, fait ensuite rapidement quelques pas vers la gauche, et se dispose à lancer sa longue sagaie sur un objet qu’un grand buisson me cache. Nous sommes dans une plaine qui longe un petit bois ; quelques arbres aux troncs embroussaillés dominent les herbes jaunes.
Il a vu sans doute un de ces menus gibiers sur lesquels les pisteurs, en route, s’amusent souvent à éprouver leur adresse. Je m’immobilise pour le laisser faire, et tout le monde m’imite.
Au même moment, du pied même du tronc le plus voisin, et dans la direction où il vise, une petite biche d’un joli roux part avec de grands bonds qui tour à tour la font émerger de l’herbe, puis disparaître, puis émerger encore. Il a trop attendu. Nous rions, et je me remets en marche.
Mais il se baisse maintenant, très vite ; je suppose qu’il en a vu une autre. Somali et Paki, qui sont juste derrière lui, regardent, et, aussitôt, s’arrêtent. Somali recule, et, rapidement, me tend mon fusil.
Je le prends, et, au même instant, je fais, moi aussi, un pas en arrière pour me dissimuler derrière l’arbre. Je viens d’apercevoir confusément, près de la lisière du bois, à deux cents mètres, juste de profil, une grande et lourde silhouette qui m’a paru celle d’un rhinocéros.
Déjà Paki m’a fait un signe. Nous courons ensemble, à peu de bruit, en masquant nos mouvements à l’aide de deux petits buissons que nous gagnons par bonds successifs. Lorsque nous sommes derrière le second, je m’approche tout doucement d’une étroite solution de continuité à travers laquelle je puis voir ; je regarde, et j’aperçois deux buffles, énormes. L’un d’eux, le plus éloigné, est celui que j’avais pris pour un rhinocéros. Il s’est roulé dans une terre grise, et sa couleur naturelle a complètement disparu. L’autre, brun foncé, presque noir, est plus près, à cinquante mètres environ.
Il vient de nous voir ; il nous fait face, et nous regarde en baissant la tête. Il reçoit au même moment ma balle entre le cou et l’épaule. Puis, je tire sur l’autre, pendant que Paki tire à son tour sur le premier, et comme celui-ci s’enfuit au galop, je tire encore. Il tombe, s’agite, mais ne se relève pas. C’est fini pour lui. Je l’abandonne aux pisteurs.
Dans cet instant, un troisième apparaît, venant je ne sais d’où, et se hâtant vers la lisière du bois. Je fais feu rapidement, et, avec Paki, nous nous élançons derrière lui. Il a déjà disparu sous le couvert. Il saigne beaucoup, et se remet presque tout de suite au pas. Après un quart d’heure environ, nous le distinguons une première fois ; il se faufile entre les arbres. Une seconde fois, sa silhouette immobile, debout, se dessine dans l’ombre d’un petit fourré. Je vise. Comme je tire, il nous voit, fait un bond, s’enfuit à nouveau. Nous repartons aussi. Mais bientôt, Paki s’arrête, prend une poignée de poussière, la laisse retomber ; elle s’envole dans la direction de la piste. Le vent nous est défavorable. Nous en avons, si nous voulons le suivre, pour longtemps. Mieux vaut revenir, et s’occuper du second, qui, lui aussi, a fortement accusé mon coup de fusil, et qui est en ce moment derrière nous.
Nous retrouvons vite sa trace. Comme le dernier, il saigne abondamment. Il s’est arrêté plusieurs fois, et chaque fois, une flaque rouge, de la grandeur des deux mains, a marqué la place. Nous allons le trouver d’un instant à l’autre.
Paki plisse le front. Il a l’air préoccupé depuis quelque temps. On ne voit pas de loin, dans les arbustes, et nous y avons deux sérieux adversaires.
Il m’arrête, et me fait ses recommandations.
Blessé comme est notre animal, il sera probablement couché. S’il nous sent ou nous voit, il nous chargera sans doute tout de suite. Il faut marcher avec le maximum de précautions, puis, le moment venu, tirer très vite, me jeter de côté, tirer encore. C’est entendu.
Les choses se passent beaucoup plus simplement. Après dix minutes de marche l’arme prête, l’œil attentif, sur une piste à boucles, nous le voyons à 100 mètres, debout comme le précédent, et, comme lui, dans l’ombre. Je tire, il part droit devant lui, passe dans un petit espace clair où je tire encore une fois : il tombe et reste immobile.
Nous allons le voir, n’ayant plus rien à faire. Il est formidable ; ses cornes sont les plus belles que j’aie encore. Ce sont vraiment des animaux d’une puissance magnifique. Je le photographie, je photographie le premier ; nous les couvrons de feuillage à cause des vautours. On les dépècera demain.
Notre petit groupe se reforme, et nous voici de nouveau en marche. Je sens tout d’un coup ma fatigue. J’ai soif, et l’eau de mon bidon me fait défaut. Un phacochère se montre et me distrait un instant ; je l’abats, car c’est une chair excellente ; je dois en ce moment corser un peu ma nourriture. Puis c’est une tornade qui s’amasse, et la nuit qui vient. Il faut se hâter. Tout le monde presse le pas. Les dix premières minutes de notre dernière heure de chemin se passent sous un ciel d’ardoise, aux nuages impressionnants, mais au milieu des souffles d’un vent rafraîchissant ; les cinquante autres, dans l’ouragan, dans l’averse et dans les éclairs. Nous distinguons à peine le sol, où l’eau ruisselle. Il y a des trous où nos pieds se prennent à tout instant.
A sept heures et demie, nous voyons les feux du campement. J’absorbe en quelques minutes le contenu d’un bidon de deux litres. Puis je dîne avec appétit, je me couche, et je m’endors d’un sommeil sans rêves.
SINGAKO
Nous sommes au 9 mai.
La pluie a duré toute la nuit. Je n’ai pu songer, ce matin, à rejoindre le buffle blessé hier soir. Les empreintes sont certainement effacées. J’ai envoyé deux hommes relever les pistes fraîches. En attendant j’expédie Somali et mon garde à Kioko. Ils me rapporteront des cantines dont j’ai besoin, et ramèneront Ahmed, qui sera plus utile ici que là-bas. Je demande aussi quels sont les porteurs qui désirent être remplacés, puisque j’en ai à Kioko qui ne font rien : il s’en présente quatre ; les autres, dans leur sagesse, préfèrent rester le plus près possible de l’endroit où on tue le gibier ; on est plus sûr ainsi de participer aux distributions de viande, et la viande, comme je l’ai dit, joue un rôle considérable dans leurs préoccupations.
Cette petite troupe est partie depuis peu, quand Denis vient tourner autour de la table où j’écris, s’arrête et attend. Il agit ainsi quand il a de graves communications à me faire. J’accueille toujours volontiers celles-ci. Quand elles ne m’instruisent pas, elles m’amusent par leur imprévu. Cette fois, voici de quoi il s’agit :
Somali s’est entretenu avec lui et avec Paki, à plusieurs reprises, de l’intention qu’il aurait de me tuer. Il m’en veut de la rigueur avec laquelle je l’ai puni, sur la route de Garoua notamment, quand je l’ai fait enfermer, puis privé de son cheval. Denis m’engage à ne plus lui faire porter mon fusil et mon pistolet à la chasse — ce pistolet que je dois toujours prendre et que je ne prends jamais. Le fusil surtout, qu’il tient, parfois tout armé, derrière moi. Mais même en dehors de cela, il sera bon que je me tienne sur mes gardes.
Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ? Avec les noirs, la vérité est toujours malaisée à découvrir. Denis, d’une part, est très mal avec Somali, qui me dévoile ses petites roueries de cuisinier voleur. D’autre part, Somali, c’est de toute évidence, n’apporte plus dans mon service le zèle de jadis. Il me faut beaucoup de patience pour le supporter. Ses regards haineux, que je surprends quelquefois, m’étonnent. Enfin il est, je le sais depuis longtemps, violent et brutal, et parfaitement capable d’un acte extrême. Mais de là à m’assassiner, il y a un écart. Je fais venir néanmoins Paki, puisque Denis l’a mis en cause.
Paki, sans embarras, sans réticences, nettement, me confirme de point en point les dires de Denis.
C’est plus sérieux.
Il n’y a pas urgence ; Somali est absent jusqu’à demain ; mais je vais aviser.
La chasse de l’après-midi est rapide — je ne m’en plains pas, après celle de la veille. Elle est assez émouvante aussi. On a relevé ce matin, à peu de distance du campement, de nouvelles traces de rhinocéros. A une heure et demie nous partons, à deux heures et quart nous avons la piste, et tout de suite elle nous mène dans un fourré très épais. Dix minutes plus tard, un violent reniflement, tout proche, le bruit d’un animal invisible qui se lève précipitamment dans les broussailles, souffle avec force, puis part au galop pour s’arrêter brusquement après quelques mètres ; et, de nouveau, un silence complet.
Nous nous sommes arrêtés aussi, cloués sur place. La situation est délicate. Nous ne voyons absolument rien, tant la végétation est dense. Il est certain, d’autre part, que la bête est tout près de nous, qu’elle nous guette, et la manière dont elle procède, ce reniflement furieux, ce brusque arrêt, sont les indices indiscutables de dispositions agressives.
Nous faisons cinq ou six pas, en nous frayant laborieusement un chemin à travers les broussailles qui, littéralement, nous emprisonnent. L’endroit est aussi mal choisi que possible. Après chaque pas nous nous arrêtons pour écouter et essayer de voir. Paki et moi nous sommes en tête, à côté l’un de l’autre, le doigt sur la gachette du fusil. Derrière nous, un peu à droite, un pisteur.
Mais celui-ci a tendu le bras, très vite. Je regarde en hâte dans la direction qu’il indique. A une dizaine de mètres on voit, dans un trou de feuillage, une tache noirâtre grande comme les deux mains. Au même moment, un nouveau reniflement, un départ puissant, des branches cassées ou écrasées ; il arrive. Il n’y a pas une seconde à perdre.
Je tire immédiatement, presque au jugé. Paki tire aussi. Nous redoublons tous deux. Il s’est arrêté.
Il était presque sur nous. Maintenant, à travers les feuilles et les lianes, je vois distinctement, tantôt son énorme tête qu’il secoue avec fureur, tantôt son épaule ou sa croupe. Il semble déconcerté, tourne sur place, s’agite violemment, piétine avec bruit. Comment ne franchit-il pas la distance si courte qui nous sépare ? En hâte, nous tirons encore. Il tombe, se débat un instant, se remet sur ses jambes. Ce tumulte, cette force, tout près de nous, sont impressionnants. Enfin, à la neuvième balle, il reste par terre. Nous n’avons que quatre pas à faire pour arriver jusqu’à lui.
Il est tombé sur ses pattes pliées, la tête droite, ses deux cornes presque verticales. Je l’achève d’une balle sous l’oreille, car il remue encore.
Comme je montre à Paki, en la touchant du doigt, la trace d’entrée de cette dernière balle, pour lui demander un renseignement anatomique, l’animal trouve la force de tourner la tête vers moi. Nous sautons en arrière. Mais ce sera son dernier mouvement.
Nous sommes de retour à quatre heures. Les nouveaux porteurs, le garde, Somali, Ahmed, sont là. Avec eux sont venues la femme de Paki et sa sœur. J’emmène ces dernières à l’écart. Je les questionne sur l’attitude générale de Somali. Elles me confirment ce qu’on m’a dit tout à l’heure.
Paroles que tout cela. Somali n’osera jamais. Telle est ma conclusion finale. Néanmoins, je vais l’observer et me tenir sur mes gardes, car il devient évident qu’il a bien tenu les propos rapportés.
Une fausse manœuvre marque la journée du 10. Désireux de ménager un peu mes jambes, et le procédé m’ayant déjà réussi, j’ai envoyé, à l’aube, deux hommes chercher une piste. Ils sont revenus vers dix heures, ayant relevé des empreintes de buffles de la nuit.
Quand nous y sommes arrivés, après deux heures de route, nous avons reconnu, à l’ancienneté relative du passage des animaux, que nous ne pouvions guère espérer les rejoindre avant le coucher du soleil. Il n’y avait qu’à rentrer, ce que nous avons fait.
Il est toujours préférable de procéder soi-même à la recherche des pistes, mais le temps dont je disposais pour la chasse était limité par la saison des pluies, qui s’annoncait déjà, et si je ne m’étais fait aider un peu, chasser tous les jours ne m’aurait pas été possible. Ces longues marches quotidiennes, sous un soleil dont on ne connaît pas chez nous la puissance, et dans des circonstances qui s’accompagnent aisément d’une tension nerveuse appréciable, sont très fatigantes.
Le lendemain devait être plus intéressant. Nous étions partis à six heures pour reprendre, malgré tout, la piste des buffles. Celle-ci était tentante par le nombre des animaux dont elle révélait le passage. Un bahr, auquel ils se heurteraient bientôt, nous n’y avions pas songé hier, les déterminerait peut-être aussi à changer de direction, ce qui les ramènerait vers nous.
Prévoyant une poursuite assez longue, je m’étais fait porter en tippoy jusqu’aux premières empreintes. Nous les avons retrouvées à huit heures.
J’ai mis pied à terre et nous sommes entrés dans un vaste espace boisé d’où nous ne devions plus sortir de toute la journée : de grands arbres espacés les uns des autres, et, entre eux, un semis de grêles arbustes d’un vert frais, sans broussailles, laissant partout la vue libre jusqu’à cinquante mètres au moins, et permettant de se déplacer rapidement ; un site, en somme, monotone, sauvage et sans grâce, mais qui devait nous amener dans de bonnes conditions devant notre gibier.
Nous avons traversé presque aussitôt une petite clairière, bien nette, au sol plan, à peu près dépourvue d’herbe, qui mettait, dans ce sous-bois, un vide. Comme nous venions d’y entrer, un énorme phacochère a débouché à notre gauche. Il était suivi d’un plus petit. Il nous a regardés sans surprise, et, tranquillement, s’est avancé sur nous. A une dizaine de mètres, il a fait deux petits bonds de gaieté et s’est éloigné au grand trot. C’était un jour où les rencontres fortuites devaient, comme on va le voir, se multiplier. Déjà nous avions, en route, tué deux serpents, dont l’un très redouté des indigènes, parce qu’il saute.
Longtemps nous avons suivi notre piste sans autre incident que la charge pittoresque d’une bande de magnifiques tetels. Dérangés par un des hommes qui m’accompagnaient, ils se sont lancés, à fond de train, sans me voir, dans ma direction. Ils arrivaient si droit sur nous que Paki a fait un geste du bras pour attirer leur attention. Ils nous ont aperçus alors, et se jetant, dans leur épouvante, les uns sur les autres, ils ont exécuté en désordre, à cinq ou six mètres de nous, une brusque conversion qui les a fait défiler sous nos yeux, en pleine action, avec leurs longues cornes coudées, leurs belles robes alezanes, et leurs corps aux formes lourdes qu’allégeait alors la rapidité de leur course.
Un peu plus loin, de nombreuses termitières en terre d’un rouge franc, les seules que j’aie vues de cette couleur, ont égayé notre sous-bois d’une note imprévue.
Vers onze heures, nous avons constaté que nous nous rapprochions des buffles. Aux empreintes de la veille avaient succédé des traces de la nuit. Mais voici que les hommes s’arrêtent, regardent le sol, et commencent à discourir avec animation. Ils parlaient le dialecte des Saras Kabas et je dus demander à Somali de quoi il s’agissait. Je l’avais emmené tout de même, provisoirement, car il devenait peu à peu un très bon pisteur ; mais j’avais, à tout hasard, confié mon fusil à un autre.
— Comment, me répond-il, tu voir pas ? C’est pied éléphant !
Il me montre en effet, sur le sol très plastique à cet endroit, la large dépression habituelle, sur laquelle se sont même inscrits les trois petits ongles placés à la partie antérieure du pied.
Paki refroidit aussitôt mon enthousiasme en me faisant remarquer qu’elle date de deux jours. Toutefois un fait très intéressant est acquis : les éléphants sont revenus par ici.
La facilité avec laquelle ils se déplacent, la longueur des trajets qu’ils accomplissent, les rendent difficiles à trouver. Il faut, pour éviter de véritables voyages, dont le résultat, en outre, demeure aléatoire jusqu’au dernier moment parce que les renseignements d’après lesquels on se détermine, s’ils sont exacts lors du départ, peuvent ne plus l’être à l’arrivée, être conduit par la chance dans leur voisinage immédiat. C’est ce qui venait de se produire pour nous.
Dans la satisfaction de cette heureuse nouvelle, nous nous asseyons sous un arbre pour déjeuner ; nous y restons une demi-heure, puis nous reprenons notre route. Les buffles ne semblent pas en disposition de ralentir. Je ne sais pas quand nous les joindrons. Pourtant, voici des empreintes du matin : elles n’ont plus l’aspect légèrement défraîchi qui distinguait celles de la nuit.
Je m’efforce de faire diversion à l’extrême banalité du site en songeant aux émotions que me ménage peut-être le moment attendu, lorsqu’un nouvel arrêt se produit. Qu’y a-t-il encore ?
C’est une seconde piste d’éléphant. Seulement, celle-ci est d’aujourd’hui. Le hasard ne pouvait nous offrir de plus précieuse aubaine.
Les buffles sont immédiatement oubliés — la fatigue aussi ; sans perdre de temps en paroles inutiles, nous nous engageons, d’une allure rapide, sur les traces des pachydermes. Cette piste, du reste, ne présente pas le caractère brutal et presque grandiose de celles que j’ai déjà vues. Je ne retrouve pas les avenues de dévastation qui disent, ailleurs, la formidable puissance de ces gigantesques promeneurs : herbes écrasées, arbres brisés du diamètre du bras, d’autres, plus gros encore, renversés, montrant, arrachée du sol, la pelote terreuse de leurs longues racines. Il semble ici qu’ils aient marché un à un, bien sages, avec le souci de ne rien déranger ; même je me demande s’ils sont plusieurs, mais j’évite de questionner Paki. Un bruit inopportun, en pareil cas, peut se payer de plusieurs heures de marche supplémentaire, lorsque ce n’est pas d’un insuccès. D’ailleurs, nous approchons visiblement. En deux endroits le sol est humide d’urine ; et au deuxième, sur une feuille, dans cette région où tout s’évapore si vite, un peu de liquide n’a pas encore eu le temps de sécher. Les pisteurs ne regardent plus les empreintes que distraitement ; c’est la brousse même, maintenant, que tous les yeux interrogent. D’une seconde à l’autre, ce peut être l’impressionnante apparition, puis l’instant de l’action décisive.
L’arrêt brusque, l’attitude de Somali viennent de nous immobiliser tous. Mon cœur, soudain, bat plus fort.
Paki se baisse un peu, regarde à travers les feuilles, me fait un signe et me conduit en silence à deux mètres plus à gauche : je les vois.
Ils sont là dix ou douze, à 30 mètres à peine, immobiles, à l’ombre, groupés à se toucher. Seules, leurs larges oreilles s’agitent lentement comme de grands éventails. Je les trouve laids. Sans être petits, ils n’ont pas l’ampleur de ceux que j’ai chassés déjà. Puis ils se sont roulés, ou bien frottés contre les termitières rouges que j’ai remarquées tout à l’heure, et ils sont tout poudrés d’une poussière rougeâtre.
Le bruit de mon premier coup de fusil, dirigé sur le plus grand, les affole. Ils s’enfuient en hâte vers notre gauche, semblant ne pas nous voir. Nous tirons au passage, moi et Paki, le plus vite que nous pouvons, sans sacrifier toutefois la précision à la rapidité. Ils disparaissent. Nous courons à leur suite. Il n’y a plus que Somali avec nous. Le seul pisteur qui fût encore là vient de se sauver à toutes jambes.
Bientôt, je dois m’arrêter pour souffler un instant. Paki en profite pour regarder les traces. L’un des animaux a la patte cassée ; son pied laisse, par endroits, un sillon sur le sol.
Nous reprenons la piste en hâtant le pas. Paki me dit alors que si nous ne courons pas, il ne faut pas espérer les rattraper.
Je rassemble mon énergie, et dans la chaleur torride que nul souffle ne vient tempérer, je me mets au pas gymnastique. Mon effort est récompensé. Sept ou huit minutes plus tard, j’aperçois, entre les arbres, la grande masse brune de l’un d’eux. Il nous a vus, il s’arrête, fait face, sa longue trompe, large à la base, mince au bout, tombant toute droite presque jusqu’à terre. Il se jette en avant à ma première balle, en reçoit une autre dans le poitrail, une autre, de Paki celle-là, dans la jambe, et il tombe en poussant des cris de fureur.
Sans nous en occuper davantage, car pour l’instant nous avons mieux à faire, nous reprenons le pas de course. Je le soutiens quelque temps, puis, étouffant, je ralentis et j’envoie Somali demander un bidon, afin de me mettre un mouchoir mouillé sur la tête. Paki a déjà pris une cinquantaine de mètres d’avance. Je fais un grand effort et je repars pour le rattraper. Nous rejoignons presque aussitôt un second éléphant, qui tombe sous nos balles ; mais il se relève, un autre s’approche, et les deux bêtes disparaissent à nos yeux : nous n’avons plus de cartouches ni l’un ni l’autre ; Somali porte la réserve, je n’y ai pas pensé. Le voici heureusement qui revient. Deux minutes plus tard nous trouvons le blessé, arrêté et seul, dans de hautes broussailles. En nous apercevant, il vient franchement vers nous. Nous l’abattons sans incident en quelques balles rapidement ajustées.
Maintenant c’est fini. Tout le troupeau est loin. Nous revenons doucement sur nos pas. Je suis étonné de la distance que nous avons parcourue.
Peu à peu, les indigènes qui s’étaient dispersés reparaissent, accueillis par nos rires et, assis sur le sol, de nouveau tous groupés, nous prenons, en commentant les péripéties de la chasse, une demi-heure d’un repos bien gagné. A cinq heures, nous repartons, car le campement est loin.
La chance devait me combler ce jour-là. Cinq minutes plus tard, nouvelle piste, celle d’un éléphant isolé qui vient de passer à l’instant. Nous ne résistons pas à la tentation. Elle nous mène presque tout de suite dans d’épaisses broussailles ; mais l’animal y a lui-même frayé notre sentier.
Vers six heures, au moment où des fumées chaudes viennent attester à nos yeux son voisinage immédiat, un souffle sonore et bien connu, à dix mètres sur notre gauche, nous surprend. J’ai à peine le temps de voir émerger des buissons une corne et une partie d’un dos gris sombre : un rhinocéros, dont nous étions bien loin de soupçonner la présence, nous a sentis, et nous charge. C’est la première fois que je me trouve en présence d’une telle spontanéité et d’une telle franchise dans l’attaque. Je ne sais qui de nous deux, Paki ou moi, tire le premier : le péril est imminent : Somali, qui n’a pas l’émotion facile, me dira un peu plus tard, visiblement impressionné encore, qu’il a cru que je n’éviterais pas le choc.
La bête, frappée, hésite. Nous redoublons aussitôt. Elle tombe, se relève, mais paraît sérieusement touchée. Elle piétine un instant encore sur place. Elle montre une fureur, un acharnement rares. Nous l’achevons enfin. Quand l’élan d’une attaque de ce genre est brisé, on peut considérer la partie comme gagnée.
Et, maintenant, nous comprenons : quelque chose court en tous sens, avec bruit, invisible, dans les arbustes. C’était une femelle, et il y a un petit.
Déjà les pisteurs prennent leurs sagaies. Je leur crie violemment de ne pas frapper. Je veux l’avoir, et sans blessures.
On le cerne et on finit par s’en emparer. Ce n’est pas absolument facile ; il résiste désespérément ; il n’est pas plus gros qu’un mouton, mais il est méchant, et d’une incroyable vigueur. Il a quelques semaines. Ses cornes ne sont encore qu’à peine indiquées. On lui lie les pieds deux par deux avec des cordes que l’écorce d’un arbuste nous fournit. On coupe un autre arbuste dont on lui passe le tronc entre les jambes ; une lanière découpée dans la peau maternelle entoure ses reins et lui applique le ventre contre ce bâton ; une seconde lui soutient la tête. Il ne peut plus bouger, et se contente de pousser de longs cris de crainte et de fureur, semblables à ceux d’un porc qu’on égorge.
Deux hommes le prennent, et en route. Quant à l’éléphant, inutile de s’en occuper. Après tout ce bruit, il doit avoir pris la fuite.
Le soleil se couchait déjà. Nous nous sommes perdus au retour, et nous ne sommes arrivés qu’à quatre heures et demie du matin, ayant péniblement cherché notre route au milieu des obstacles que la végétation, les trous, les marigots ménageaient, dans la nuit, à nos pas.
J’ai fait attacher aussitôt mon jeune pensionnaire à un arbre par une corde de deux mètres d’une solidité à toute épreuve, une lanière de peau, comme celles de la veille. Il était plein de santé et donnait les preuves du même caractère irascible que sa mère. Denis a voulu l’amadouer en lui apportant une calebasse d’eau dans laquelle il avait délayé un peu de farine de mil. Le petit animal a fait rapidement un pas en avant et, d’un bon coup de tête, a envoyé la calebasse à trois mètres, cependant que Denis, dans sa précipitation à reculer, s’asseyait par terre, à la joie générale.
La matinée du 12 a été consacrée à un repos légitime. J’en ai profité pour étudier mon nouvel hôte. Son odorat est d’une extrême finesse, son ouïe bonne, sa vue plus que faible. Dès que quelqu’un passe dans le vent, il renifle avec bruit, pousse ce souffle bref et sonore que j’ai entendu tant de fois, et charge avec fureur jusqu’à ce que sa corde l’arrête. Si l’arrivant se déplace alors, il s’arrête, écoule, tourne, sent le vent, mais ses yeux ne paraissent lui rendre que peu de services. Je m’amuse ainsi à reconstituer à l’aise des attitudes, des mouvements que je n’avais encore perçus que dans des conditions peu favorables à un examen posé ; l’observation de cette petite bête complète ce que je savais du rhinocéros et de la manière dont il procède lorsqu’on l’approche.
J’ai aussi fait venir Somali, pour liquider la situation dont on m’avait fait part. Il a, naturellement, nié ses menaces, et s’est répandu en protestations de dévouement. Son embarras m’a confirmé dans l’impression qu’il avait bien tenu les propos qu’on lui prêtait. Je lui ai parlé comme il le fallait. J’ai décidé, devant son attitude, qui témoignait d’un repentir véritable, de surseoir provisoirement au renvoi de ce serviteur ancien déjà, qui, longtemps, s’était bien comporté, et, tout récemment encore, à la chasse, avait partagé sans hésiter des risques dont il s’émouvait cependant pour moi. Paki et Denis ne manqueraient pas, je le savais d’ailleurs, de surveiller désormais ses dispositions.
L’après-midi, je suis parti à deux heures avec Paki et quelques hommes pour aller prendre des photographies de mon gibier pendant qu’on commencerait à enlever dents et cornes. Mais nous avions fait moins de détours que nous ne l’avions cru ; à quatre heures, nous en étions encore bien loin. Nous sommes revenus, et, le jour suivant, nous nous sommes mis en route plus tôt. J’avais donné des ordres pour qu’en mon absence on transportât le camp au village de Komda, habité par des Saras Tiés. Je ne pouvais plus, après les coups de fusil de la veille, espérer rencontrer de nouveau des éléphants ; et, pour les rhinocéros et les buffles, j’en trouverais aussi bien partout.
Lorsque je suis arrivé sur le lieu de ma chasse, le soleil avait fait son œuvre ; éléphants et rhinocéros étaient gonflés, les pattes écartées, semblables à des animaux de baudruche. Déjà, les gens du village voisin, accourus pour demander leur part de viande — sauf ceux de Bembe, bien entendu — avaient commencé le dépeçage. L’odeur était épouvantable. Mais elle ne les rebutait pas. « On ne mange pas l’odeur », disent les noirs.
Il faut plusieurs heures pour enlever les défenses d’un éléphant ; on coupe d’abord la trompe ; puis on procède, au couteau et à la hache, à un travail long et assez délicat. Les pointes extraites, on les nettoie. On ôte la moelle ; dans la longue alvéole qu’elle laisse à la base, on bourre du crottin, et on ferme la cavité pleine avec un morceau d’intestin qui se rétrécit et se fixe en séchant. Sans cette précaution, l’ivoire se fendrait.
J’étais, vers trois heures, installé sous un arbre au feuillage clair, m’abritant à l’ombre de son tronc que je suivais à mesure qu’elle tournait vers l’Est, quand, à ma grande surprise, j’ai vu arriver Denis, le visage décomposé. Il avait, me dit-il, pris notre trace pour m’avertir d’un événement qu’il savait devoir m’irriter, mais pour lequel il déclinait toute responsabilité : le petit rhinocéros était mort.
Je l’avais laissé plein de vie. Il s’accoutumait déjà à sa condition nouvelle et commençait d’accepter la nourriture. On devine l’accueil que je fis à cette communication.
C’est pendant qu’on l’attachait que l’accident s’était produit. Les explications de Denis étaient si confuses que j’ai renoncé, sur le moment, à comprendre. Je l’ai renvoyé à sa cuisine.
Notre besogne était achevée au coucher du soleil. Mais les Saras Tiès sont à ce point sédentaires qu’ils semblent ignorer le monde, en dehors de leur village. L’obscurité nous a surpris en route. Notre guide nous a conduits par des chemins impossibles, si pleins de trous qu’il fallait qu’on me guidât par la main — les indigènes y voient un peu quand l’obscurité est déjà complète pour moi. Nous ne sommes arrivés qu’à minuit à Komda, après avoir essuyé le déluge d’une violente tornade. Denis, parti bien avant nous avec un homme du pays, n’était pas encore rentré. L’hypothèse d’une attaque de rhinocéros n’était pas vraisemblable ; cela ne se produit pas tous les jours. Il avait dû coucher dans un village voisin.
On m’a présenté le corps du petit animal mort, qu’on avait apporté. J’ai su que celui-ci s’était débattu, que les gens avaient pris peur et que, pour le maîtriser, ils lui avaient si brutalement renversé la tête en arrière, qu’ils lui avaient brisé la colonne vertébrale. Denis, que j’avais spécialement chargé, avant de partir, de la surveillance de l’opération, s’était montré aussi négligent que maladroit.
C’est presque à regret que je me suis retrouvé dans une case. Durant ces derniers jours, je traversais, chaque fois que je partais pour la chasse ou que je rentrais, une région exquise : un sol plat comme celui d’un tennis, couvert d’une herbe verte, égale, veloutée, de trois à quatre centimètres à peine, doucement nuancée de reflets gris ou noirs, selon la couleur de la terre qu’elle laissait transparaître ; sur cet admirable tapis, de petits groupes d’arbres dont les branches, capricieusement enchevêtrées, supportaient de mystérieux bosquets de lianes et se terminaient soit en larges touffes sombres, soit en fines dentelles de feuillage. Le pied des ces groupes était souvent noyé, jusqu’à deux et trois mètres alentour, dans de longues herbes blondes et brillantes qui mettaient un îlot d’or, aux bords nettement découpés, sur la verdure avoisinante. Nous circulions pendant une demi-heure dans les petites clairières aérées qu’ils formaient entre eux ; chaque détour ménageait à nos yeux la grâce nouvelle d’une disposition différente, mais toujours si heureuse qu’on l’aurait attribuée à un art ingénieux et délicat plutôt qu’aux hasards de la nature.
De même que je l’ai fait pour le rhinocéros et pour le buffle, j’indique ici les objectifs qui, avec le fusil que j’emploie, m’ont paru les plus efficaces sur l’éléphant. J’ai contrôlé ces constatations par les dires de Paki. Comme pour les deux espèces d’animaux précédentes, cette énumération n’a pas la prétention d’être rigoureusement limitative.
A. — L’éléphant est de profil :
1o Toute la saillie de l’épaule, depuis sa limite inférieure jusqu’au niveau du bord inférieur de l’oreille : de préférence, à une main environ au-dessous de celui-ci[14]. Le défaut de l’épaule.
2o La dépression située entre l’œil et l’orifice de l’oreille, très légèrement au-dessous de la ligne imaginaire qui va de l’un à l’autre.
3o La pointe de la fesse, et la ligne à peu près verticale qui va de ce point à l’articulation de la jambe située immédiatement au-dessous ; la balle qui, tirée trop haut dans cette région, atteindrait la colonne vertébrale, serait bonne aussi.
B. — L’éléphant se présente de dos :
Les deux points situés de part et d’autre de la queue sur la ligne imaginaire qui va de la naissance de celle-ci à la pointe de la fesse.
C. L’éléphant est de face :
1o Le poitrail à la naissance du cou.
2o La partie osseuse de l’épaule.
3o La naissance de la trompe.
Ce dernier coup est à éviter, si on n’est pas de face très exactement ; autrement, on risque d’atteindre et d’abîmer la base des défenses. Je ne le conseille du reste qu’aux très bons tireurs, munis d’armes d’une précision et d’un réglage parfaits ; un peu trop haut ou un peu trop bas, il est sans effet utile.
De face et de profil, les parties osseuses correspondant au genou et au jarret peuvent également, faute de mieux, en cas d’urgence, faire l’objet d’un tir efficace.
L’éléphant, comme le rhinocéros, a un excellent odorat. Son ouïe est peu à craindre lorsqu’il marche, à cause du bruit qu’il fait. Sa vue est bonne, mais ses oreilles, dont il s’évente presque constamment, lui cachent souvent les objets. J’ai pu, il y a quelques années, marcher plusieurs minutes sur le flanc d’un troupeau, à soixante mètres, sans en être aperçu.
Le meilleur moyen d’éviter un animal qui charge, à défaut d’arme et de refuge, consiste, avant tout, à sortir de son vent. J’avais l’habitude, autrefois, de toujours repérer, quand je suivais une piste, l’angle de la direction du vent avec l’ombre ; je l’ai négligé, à tort peut-être, dans la suite.
Denis est arrivé le lendemain matin vers huit heures. Il s’est laissé tomber, devant moi, sur le sol, affectant l’épuisement. Puis, saisissant une cuvette qu’on avait préparée là pour ma toilette, il y a trempé des lèvres avides. Cette comédie m’a agacé. Je connais la résistance des noirs. L’étape qu’il venait de faire n’était rien pour lui. Quant à sa prétendue soif, il avait eu en route, et dans mon campement même, avant d’arriver jusqu’à moi, mainte occasion de l’étancher. Comme il commençait une explication, me jugeant suffisamment apitoyé par sa détresse, je l’ai interrompu et congédié sèchement.
Une heure plus tard, je l’ai fait venir et je l’ai questionné, sur le rhinocéros d’abord, puis sur les causes de son retard. Pour le rhinocéros, il était, bien entendu, innocent comme un nouveau-né. Il avait surveillé, vu et constaté avec peine une mort subite, que rien, aucune circonstance extérieure, aucun fait, ne pouvaient expliquer. J’étais déjà fixé sur ce point, et dans le sens contraire.
Pour son absence, il m’a répondu, reproduisant une remarque qu’il m’avait entendu faire, que les gens du pays ne connaissaient pas même le chemin de leurs villages, et que le guide que je lui avais donné l’avait perdu et mené à Singako. Puis, comme une tornade menaçait — celle que j’avais reçue — il y avait passé la nuit.
Je l’ai congédié à nouveau. J’ai alors appelé son guide. Je lui ai fait dire que je ne comptais nullement le punir, s’il s’était perdu ; que cela m’était tout à fait égal ; mais que je désirais le savoir.
Il m’a déclaré, avec beaucoup de simplicité, qu’il avait au contraire voulu mener Denis à Koumda, puisque j’y campais, et que Denis avait insisté pour aller à Singako.
Le sieur Denis commençait à m’agacer, avec sa prétention de me prendre pour dupe. Il s’était cru, là encore, très habile, en s’absentant du campement de manière à laisser mon mécontentement se passer sur les autres. Je l’entendais à ce moment même, alors que je restais affecté de la perte de ma capture, si rare, rire joyeusement, non loin de ma case, avec sa femme, trompé par mon silence de tout à l’heure et croyant m’avoir définitivement donné le change.
Je l’ai fait venir, et je lui ai notifié une punition qui a mis fin à sa gaieté.
Denis, de tous mes serviteurs, est le moins sûr, et quoi qu’il soit adroit et actif, sa mentalité, peu intéressante, veut un contrôle fréquent et une fermeté continuelle.
Vers midi, deux pisteurs, que j’avais envoyés reconnaître les environs, sont venus me faire un rapport négatif. J’ai donné aussitôt l’ordre de boucler les cantines, et, avec quelques hommes, je suis allé camper à une dizaine de kilomètres de là, de l’autre côté du bahr Hadid.
J’ai repris, pour m’y rendre, le même chemin que la nuit : un sentier capricieux dans une verdure basse. Il m’a paru aussi riant sous le soleil qu’il m’avait semblé sinistre dans les ténèbres, à la seule lueur des éclairs, sous les torrents de la pluie. On ne connaît pas assez le prix d’un ciel pur, d’une belle lumière. L’éclat et le charme dont ils revêtent les sites les plus ingrats sont peut-être une explication de l’attachement que presque tous les coloniaux éprouvent pour des régions qui, par ailleurs, ne présentent pas toujours beaucoup d’agréments.
Il en est d’autres encore. Le spectacle offert par les cités n’est qu’une sorte d’exposition réservée à l’espèce humaine et aux produits de son industrie. Les manifestations de la nature en sont à peu près bannies. Si elles s’y montrent, c’est anémiées, rares, travesties, domestiquées. Lorsqu’on sort des cellules sans air où la civilisation nous confine, c’est pour voir surtout des gens préoccupés d’intérêts, des murs, des machines. Il y a mieux pour les yeux et pour l’esprit.
Nous avons profité, en arrivant, de ce que le soleil était encore très haut pour aller voir les environs. Nous sommes rentrés deux heures plus tard, pleinement satisfaits, ayant relevé de très nombreuses empreintes.
Une formidable tornade s’est abattue sur nous dans la soirée, et a duré presque jusqu’au matin. J’ai cru, à deux reprises, que ma tente allait être emportée. L’eau, finalement, a traversé la toile et s’est mise à tomber à grosses gouttes sur mon lit. J’avais heureusement là mon manteau de caoutchouc. Je l’ai étendu sur ma moustiquaire et j’ai pu attendre confortablement la fin de l’ouragan.
Celui-ci assurait d’ailleurs à notre chasse du lendemain des conditions favorables, car les animaux se déplacent volontiers après les grandes pluies, et inscrivent sur le sol détrempé des pistes d’une lecture facile.
Nous partons à six heures. Nous atteignons bientôt un petit bois clair et bas formé d’arbres qu’affectionne le rhinocéros ; on les nomme, en sara, dama, kelembe, kakondjo ; le dama est un épineux ; il y en a un quatrième dont le nom arabe est abilaï ; c’est tout ce qu’on a pu me dire. A sept heures et demie, nous avons la chance de tomber sur une piste particulièrement intéressante : un couple avec un petit.
Nous nous arrêtons un instant pour nous organiser. Il va falloir, dit Paki, prendre de grandes précautions ; marcher lentement, bien regarder, et, à tout instant, être prêts. Si nous sommes sentis, nous serons chargés immédiatement par la femelle, à cause du petit, et le mâle l’imitera très probablement.
Les circonstances, toutefois, sont satisfaisantes. Le bois, avec ses arbres grêles, n’offre guère d’abri ; mais pour un tireur de sang-froid, le meilleur de tous, c’est son fusil. On voit facilement à cinquante, parfois à cent mètres, ce qui est important ; en outre, il n’y a pas de feuilles sèches par terre, et nous pouvons marcher sans bruit.
Devant la perspective d’une partie sérieuse, je réduis mon effectif au minimum. Moins nous serons, moins nous risquerons d’être entendus ; et le principe est ici de surprendre l’adversaire. Je ne garde que le meilleur des pisteurs ; il marchera en tête ; dès qu’il apercevra les animaux, il s’effacera et passera derrière nous. Paki et moi le suivrons à deux mètres. Somali marchera le dernier. Je prends mon fusil, je regarde, comme toujours, si le canon n’est pas obstrué, je vérifie l’état du chargeur, je mets dans la chambre une quatrième cartouche, et en avant. De tels instants sont d’un rare attrait.
Ce n’est pas long. Au bout d’un quart d’heure, le pisteur tourne la tête vers nous, s’écarte, puis s’immobilise. Paki me fait signe. Seuls, pas à pas, avec mille précautions, nous avançons au milieu d’un profond silence ; je vois maintenant à une quinzaine de mètres, dans un endroit où le feuillage est un peu plus dense, une double masse grise. Ce sont deux rhinocéros couchés.
L’affaire se présente au mieux. Le vent est pour nous. En outre, je distingue parfaitement toute l’épaule du plus gros.
J’ajuste, je vise lentement, avec beaucoup de soin, car nous sommes très près : je tire. J’entends le bruit du percuteur qui frappe la cartouche, et c’est tout.
Déjà les deux bêtes sont debout. Néanmoins, nous ne sommes pas sentis ; le reniflement caractéristique ne s’est pas fait entendre. Les rhinocéros ont perçu notre présence ; mais ils en sont encore à nous chercher.
Paki tire, me devançant, contre mes instructions ; mais je ne saurais le lui reprocher, il y a urgence.
Je manœuvre ma culasse mobile. Décidément, la malechance s’en mêle : un bloquage, maintenant : comme sur le lion, l’autre jour[15]. Je passe précipitamment mon fusil à Somali, je prends celui de Paki, je tire à mon tour. Dans le même moment, Somali me rend mon arme prête, Paki reprend la sienne, nous tirons encore.
Le sort de l’affaire est fixé ; nous aurons les deux animaux ; l’un vient de tomber ; l’autre pousse ce souffle sonore et précipité qui révèle une perforation du poumon : une dernière balle au cœur l’achève. C’est terminé.
Une fois de plus j’ai la preuve de la faible valeur qui s’attache en cette matière à presque tous les pronostics.
Le plus gros des rhinocéros est la femelle. Elle mesure, en ligne droite, de la naissance de la queue au bout du nez, 2 m. 72. La plus petite de ses cornes, d’ailleurs de belle taille, présente cette particularité d’être presque tranchante à sa face postérieure, au lieu que la section, d’ordinaire, est arrondie sur tout le contour.
L’autre est le jeune. Il est beaucoup plus développé que nous ne le pensions ; nous l’avions pris, en le voyant, pour la mère. Le mâle s’était fortuitement éloigné avant notre arrivée.
On procède tout de suite à l’enlèvement des cornes, puis nous rentrons. Cela me fait, cette année, six rhinocéros, et seulement trois buffles. Je vais, durant les quelques jours qui me restent, porter mon effort sur ceux-ci. Nous partons le lendemain matin à cinq heures et demie, et nous sommes à 8 heures à Singako, village de Saras Tiés, aux environs duquel Paki pense rencontrer les animaux désirés.
En arrivant, j’ai expédié mes documents anatomiques à Fort-Archambault. Là, grâce aux ressources de la pharmacie locale, M. Bélan, je l’ai su plus tard, a pu compléter, dans le récipient qui contenait le principal d’entre eux — la tête du fœtus — la quantité de liquide antiseptique nécessaire : sur trois bouteilles de formol que j’avais emportées de Paris, deux s’étaient brisées en route, et je n’étais pas sans inquiétude sur l’état dans lequel parviendrait mon envoi. Il a eu l’amabilité d’en faire remplacer l’emballage insuffisant. Enfin le chef de la circonscription a décidé, par l’argument péremptoire de la réquisition, une factorerie récalcitrante à en effectuer le transport. Cette pièce rare a été remise, parfaitement conservée, au Muséum, et c’est bien à l’intervention de ces fonctionnaires que je le dois. On parle volontiers de l’inertie de notre administration. Aux Colonies, ainsi que dans les bureaux du ministère, j’ai toujours trouvé, pour les petites choses comme pour les grandes, le concours le plus actif, le plus courtois et le plus utile.
Je me suis installé à Singako dans une case du village. C’était, comme ses voisines, une hutte hémisphérique de quatre à cinq mètres de diamètre : une carcasse de longues branches courbées et entrecroisées, extérieurement garnie de paillassons fixés solidement. Celle-ci était propre, fumée intérieurement, et la pluie ne la traversait qu’en des points assez espacés pour qu’il fût possible d’y dormir à sec.
La fin du déjeuner me ménageait le règlement d’un grave différend. Après une discussion bruyante, dont les éclats, depuis un moment, parvenaient jusqu’à moi, Somali et Paki se sont présentés simultanément devant ma table, érigée pour la circonstance en tribunal.
Le cas était délicat.
J’avais, quelques jours plus tôt, envoyé Somali à Kioko, comme je l’ai dit, pour en rapporter des cantines. Il était revenu avec quatre nouveaux porteurs, Ahmed, un garde, la femme de Paki et sa sœur. Mais au cours du trajet, il s’était attardé avec la première, et Ahmed, en revenant sur ses pas pour les chercher, les avait aperçus de loin engagés dans une conversation qu’il avait jugée d’une cordialité peu compatible avec l’exclusivité des droits conjugaux.
Il s’était empressé d’en aviser l’époux ; et celui-ci, après s’être contenu plusieurs jours, venait de prendre violemment Somali à partie. D’ailleurs, c’est encore l’accusé qui criait le plus fort. Il affirmait être calomnié ; surtout, il protestait d’avance contre le projet que pourrait former Paki, qui possède, je l’ai appris à cette occasion, plusieurs recettes nocives d’un effet aussi prompt que certain, de le faire périr par ses maléfices. Ainsi l’honneur de l’un, la vie de l’autre, se trouvaient en cause. J’ai déplacé ma table sur laquelle une gouttière commençait à couler, car une averse, dehors, tombait, et j’ai questionné les adversaires avec la gravité qui convenait à de telles circonstances. J’ai pu me convaincre, dès le début, qu’à défaut de certitude, il existait de fortes présomptions. Ahmed donnait des détails impressionnants. Mais j’ai pensé que l’illusion, aussi longtemps qu’elle peut être conservée, reste encore, au moins pour les faibles, le plus grand des biens, et j’ai calmé Paki en exploitant le léger doute qui, malgré tout, subsistait. Je me suis appuyé sur la loi coranique, qui exige, en pareil cas, quatre témoins oculaires catégoriques et précis ; même auprès des païens, elle possède un prestige. J’ai affirmé ma propre incertitude ; et mon vieux chasseur, confiant dans ma clairvoyance autant que dans ma justice, a retrouvé sa sérénité.
Après quoi, j’ai pris Somali à part et je lui ai dit que si j’apprenais qu’il s’entretienne désormais une seule fois avec la femme de Paki hors de la présence de celui-ci, je lui infligerais une punition sévère. J’ai constaté, dans la suite, que j’étais obéi.
J’ai fait de même avec Ahmed, que j’ai tancé vertement pour sa dénonciation inopportune. Mais le jeune Ahmed a été très noble. Il m’a déclaré qu’il mangeait chaque jour à la même calebasse que Paki, et que c’était, à ses yeux, un devoir strict de lui révéler un fait de cet ordre.
Je lui ai répondu que j’étais le père, autant que le chef, de tous ceux qui m’entouraient ; que c’était moi, et moi seul, qu’il aurait dû informer ; et qu’il eût, à l’avenir, à procéder de la sorte, parce qu’à côté de la satisfaction de remplir son devoir, je ne manquerais pas de lui ménager, sans cela, des témoignages bien caractérisés de ma désapprobation personnelle. Ahmed, qui est un très bon petit garçon, et a toujours manifesté d’excellents sentiments, s’est mis à rire, et m’a dit que désormais il me préviendrait, et nul autre.
Tout était terminé. La seule victime de l’affaire a été la femme de Paki. Je l’ai trouvée, peu après, assise, dolente, devant la porte de la case qui lui était affectée. Elle avait la figure légèrement enflée et le front ceint d’un étroit bandeau que formaient trois fils de coton rouge : remède souverain, m’a-t-on dit, contre les traces douloureuses de la correction qu’avant de venir me porter ses doléances, son seigneur et maître, en sage qu’il est, lui avait provisoirement infligée.
La pluie avait cessé, et j’ai pu, à trois heures, partir à la chasse ; mais il n’y avait que de multiples empreintes d’antilopes, auxquelles des empreintes de chevaux se mêlaient. Les Arabes étaient venus, ici encore, et tout le gibier avait déserté.
Je repars avec ma tente, le matin suivant. Deux jours de recherches demeurent sans résultat. Partout des traces de ces Arabes ; le second soir, je découvre, entre deux mares, un petit dôme de paille où ils se sont abrités la nuit ; devant, trois courts piquets qui ont servi à attacher leurs chevaux.