[5] Mélange de Tadjiks et de Kirghiz, habitant la fertile vallée du Salar, au sud de Tachkent.

Après avoir bu du thé brûlant et salé, je quitte le borgne en bons termes, malgré que j’aie refusé de lui vendre ma chemise, et nous battons en retraite vers Outch-Tepe, et vite, car le garmsal[6] souffle.

[6] Vent chaud.

Le thé salé commence à produire son effet, et les Cosaques, Aoul-Beg, tout le monde se plaint de la soif. On aperçoit des tentes. On pique sur les tentes au grand galop. Des femmes nous offrent le fond d’une outre, l’eau est sale et salée ; en un clin d’œil elle est bue.

Les chevaux halètent, eux aussi ont soif. Où trouver un puits ? A notre droite, on distingue des chameaux qui se dressent en basculant. On vient de les abreuver sans doute à tour de rôle, et ils ont pris du repos par la même occasion. Aoul-Beg reconnaît l’auge d’un puits. On galope. Mais les chameliers pressent leurs montures qui ne sont point chargées, et elles trottent comiquement, et leurs bosses amaigries vacillent de droite, de gauche, ainsi que l’extrémité d’un bonnet catalan sur la tête d’un coureur.

Un des Cosaques part à fond de train, les oblige à retourner. En somme, ils peuvent bien nous prêter leur seau de cuir attaché par deux cordes à l’extrémité d’une longue perche. On emplit l’auge de bois, hommes et chevaux happent l’eau fraîche, limpide et salée. Tant pis, c’est une satisfaction d’un instant que nous nous procurerons aussi souvent que possible.

Voilà encore des tentes. On nous reçoit mal.

« Je n’ai rien à vous donner », affirme la maîtresse du logis.

« Rien ! »

Aoul-Beg saute à terre, entre sans hésiter, cherche, soulève les hardes et découvre sous une peau de mouton, dans un seau de cuir, une boisson qu’il intitule « bouza ».

« C’est très-bon », dit-il.

Je constate que dans un bouillon sans goût prononcé, de couleur indécise, surnagent des grains de millet qui paraissent avoir été pilés. Ce n’est pas le moment d’être difficile, et nous vidons le seau.

Là-dessus, en avant pour le puits d’Outch-Tepe, car il n’y a plus de tentes dans la steppe. Le garmsal souffle toujours, soulevant une poussière fine qui tourbillonne, obscurcit le ciel, voile le soleil, semblable à une boule de feu près de s’éteindre. Le thermomètre à l’ombre, opposé au vent, marque plus de quarante et un degrés de chaud.

Inutile de vous dire que notre premier acte en arrivant à la station fut de demander le samovar. Quelle bonne tasse de thé ! Vive le thé ! Quel produit du sol fera jamais concurrence au thé en Asie centrale ? En est-il de plus commode à transporter, d’un volume et d’un poids moindres, d’un emploi plus facile ? On l’enferme dans un sachet qui trouve place aussi facilement qu’une tabatière.

Le voyageur est harassé par une étape qu’il a crue interminable ; un jour entier la pluie a fouetté son visage ; la neige se congelant a mis dans sa barbe des stalactites ; le vent froid l’a percé d’aiguilles de glace, lui donnant la sensation bizarre de n’avoir plus de nez, ni mains, ni pieds ; le soleil aveuglant a mis son corps en fusion, et l’eau perle de chacun des pores comme par une outre fendillée. Il fait halte, le feu est allumé, et l’eau bout en moins de temps qu’il ne faut pour harnacher trois chevaux. On prend une pincée dans son sac, on la jette dans le koumgane. Immédiatement les feuilles recroquevillées de la divine plante se déroulent, s’étalent. Bientôt l’infusion est prête. Et alors, le voyageur savourant la plus agréable, la plus parfumée des boissons, oublie les misères de tout à l’heure.

Que le lecteur nous pardonne de lui avoir parlé deux fois en un chapitre du dessèchement de notre gorge. Mon excuse sera qu’ici la terre elle-même est altérée ; ni les animaux ni les plantes ne boivent à leur gré ; un puits a une valeur inimaginable. L’eau a le prix de la terre dans le quartier de l’Opéra.

En France, le paysan injurie, traîne devant le juge de paix le voisin qui lui a pris la largeur d’un sillon ; ici, pour quelques litres d’eau, on se bat, on se tue, et, dans l’oasis, quand c’est l’époque des irrigations, les cultivateurs se surveillent les uns les autres avec la défiance d’Harpagon.

Djizak, au seuil de la steppe, est « nourrie » par une petite rivière sortant des montagnes voisines. Les hommes sont allés au-devant de ce cours d’eau, et dès qu’il a débouché dans la plaine, ils l’ont attaqué, la pioche à la main, lui faisant des saignées nombreuses, l’épuisant par mille canaux qui le répandent sur les champs cultivés. Le chef des irrigations dit à chacun pendant quel espace de temps il a le droit d’arroser ses terres. A l’heure dite, l’intéressé renverse la petite digue arrêtant l’eau, et son champ aspire l’humidité et la vie. Le temps passé, le petit barrage doit être reconstruit, et c’est le tour du voisin. Parfois des gens malhonnêtes et rapaces percent les digues à la dérobée et s’octroient plus que leur part de la rivière. Que quelqu’un s’en aperçoive, qu’on les surprenne, et une rixe s’engage, et fréquemment le voleur est assommé sans autre forme de procès.

Si les premiers hommes ont habité l’Asie centrale, c’est évidemment à propos d’arrosage des terres que Caïn a tué son frère Abel.