III
LE KOHISTAN (suite).

Pas de chemin. — Tok-Fan. — Le iahni, l’umosch. — La montagne qui brûle. — En allant à Anzobe, paysage désolé. — Tolérance des musulmans. — Les habitants se préparent à passer l’hiver ; travail des femmes. — Comment un Yagnaou emploie sa journée en hiver. — Supercherie. — Habitation d’un montagnard. — Spoliations. — Les Sougours. — Le Kaïmak. — Pas de médecins. — Pas de mesures de chemin. — Un chasseur. — Partons pour les sources du Yagnaou. — A Sangi-Malek. — Un boucher. — Scènes d’alpage. — Les Ousbegs du Hissar. — Renard blanc ; froid polaire.

Le 21 juin, nous passons derechef au pied de la forteresse de Sarvadane. Un très-mauvais pont nous mène sur la rive droite ; un deuxième pont que nous devons traverser plus loin ayant été enlevé par les eaux, nous n’avons d’autre chemin qu’un torrent desséché pour passer dans la vallée du Yagnaou. Comment arriver là-haut ?

Nous restons sur les chevaux tant qu’ils peuvent nous porter, et lorsque nous mettons pied à terre afin de les soulager, nous sommes surpris de la vigueur et de l’énergie de ces excellentes petites bêtes. Nous avons grand’peine à nous traîner là où ils allaient d’un pas relativement alerte, avec le cavalier sur le dos.

Dans le haut du torrent, c’est la pierre lisse avec de rares saillies pour s’accrocher. Il nous faut hisser successivement les chevaux, qui se laissent manier avec une docilité remarquable et joignent, autant qu’ils peuvent, leurs efforts à ceux des porteurs. Quand ils s’abattent, les hommes placés derrière les soutiennent.

Le coursier d’Abdourrhaïm étant moins vigoureux, perd pied, glisse sur le dos, renverse un des hommes, et en entraîne un autre qui lui tenait la bride. Celui-ci ne lâche point prise et s’efforce de se cramponner aux aspérités ; mais la lanière de cuir casse dans sa main, et le cheval roule jusqu’à un quartier de roche qui l’arrête fort à propos.

On relève l’homme et la bête, qui en sont quittes pour quelques écorchures. Les ânes viennent ensuite, et les bagages sont portés à dos d’homme.

La descente jusqu’au Yagnaou est pénible : on ne sait vraiment pas où poser le pied sur ce sentier de chèvre, et le cheval qu’on tire par la bride hésite à suivre son conducteur.

Klitch est mauvais marcheur ; il n’est point fâché de se mettre en selle et de prendre un petit temps de galop ; car la vallée s’évase, et voici une prairie où un pâtre garde des chèvres.

Klitch, qui aime beaucoup le lait, s’approche du jeune garçon, descend de cheval afin de boire plus commodément à l’écuelle en cassant une croûte de pain. Il laisse son Bucéphale en liberté tondre l’herbe. Il se régale et me dit en s’essuyant la barbe : « Voilà de fort bon lait » ; puis il se prépare à prendre son cheval par la crinière ; mais subitement la bête lui échappe, se donne du champ, et exécute des gambades accompagnées de bruits irrespectueux pour le maître, qui court derrière sans parvenir à l’atteindre. Klitch peste, s’arrête ; le cheval s’arrête immédiatement et broute. Klitch court ; le cheval court ; le sac accroché au pommeau tombe, puis le manteau posé sur la croupe. Klitch les ramasse, court encore, traînant son sabre, son sac, son manteau, ses jambes arquées, buttant contre les pierres, et finalement il s’allonge, les bras écartés.

Je ris aux éclats. Notre homme se relève, désespéré, furieux, jette à terre tout ce qu’il porte, son sabre, son sac, son manteau, puis frappe du pied, grince des dents, crie, et sa face noire de roi mage sous le turban de travers se contracte atrocement, avec les grimaces d’un démon qui a la queue prise et serrée fortement dans une porte. Tout à coup, de l’agitation d’un épileptique passant au calme, à la résignation d’un fakir, il s’assied les jambes croisées et ne dit mot. Je galope après l’animal capricieux, le saisis au milieu du troupeau de chèvres, et le remets à son maître.

Nous sommes en face de Rabad, gentiment situé sur la rive gauche, au milieu d’abricotiers, de noyers, de pommiers, au bord d’une nappe de verdure, descendant jusqu’au fleuve, et Klitch maugrée encore contre son cheval, lui reprochant ses frasques intempestives.

Le guide nous montre la montagne qui brûle ; nous apercevons en effet près du sommet, au-dessous des neiges, comme la fumée floconnante de plusieurs hauts fourneaux. C’est le Kan-Tag.

Notre étape finit à Tok-Fan, sur la rive droite du Yagnaou. Ce village est à 1,890 mètres d’altitude, assis sur un torrent qui longe le portique servant de mosquée où nous bivouaquons. Devant nous, tombent les rochers de la berge ; à gauche, un bouquet d’arbres indique l’entrée d’un vallon. En somme, nous voyons loin, à quatre cents mètres à peu près.

L’aksakal[13] nous vient présenter ses hommages. Sa protection nous vaut de manger une première fois de la chèvre sauvage, de l’ahou, comme il dit ; c’est aussi le nom persan de la gazelle du désert. Un chasseur nous en offre un gigot rôti, et bien rôti, ma foi. La bête a été tuée au moyen d’un fusil à mèche. Les montagnards, chassant la chèvre sauvage, doivent se munir de vivres pour plusieurs jours, gagner les crêtes où ces bêtes se réfugient pendant l’été, car elles fuient devant les hommes, et cherchent la tranquillité près des neiges éternelles, et, à force de ruse, de patience, la chance s’en mêlant, ils finissent par abattre une pièce de gibier. C’est la manière de chasser l’isard dans les Pyrénées. L’ahou que nous savourons était jeune et ne portait point de cornes.

[13] Barbe blanche, chef du village.

Le brave aksakal qui nous engage vivement à faire des provisions avant d’aller plus loin, nous procure un mouton avec lequel Djoura-Bey prépare du iahni.

A dater de ce jour, le iahni sera la base de notre alimentation, et durant notre voyage, autant que possible, nous ferons en sorte de n’en point manquer.

On le prépare de la manière suivante : on dépouille un mouton, le taille en morceaux, qu’on jette dans une immense marmite pleine d’eau, puis on fait bouillir ; on tire la viande, la sale, la roule dans la graisse du mouton, et la place par couches dans la panse bien nettoyée, tenant lieu de nos saloirs. On ferme solidement chaque panse, et selon la température, la longueur du chemin, le nombre des hommes à nourrir, on emporte dans un sac cinquante, cent livres ou plus de cette viande, et le soir, lorsqu’on a du combustible à portée, que l’on a le temps de cuire du riz, on y mêle quelques morceaux de iahni ; si le temps ou le combustible font défaut, on mange alors la viande telle qu’on l’a préparée, avant de l’ensacher.

C’est à Tok-Fan que nous faisons également connaissance avec l’umosch, une soupe que madame l’aksakal prépare avec un talent merveilleux.

« Rien de meilleur », dit Klitch.

L’umosch consiste en des boulettes de farine cuites dans du lait aigre. Ça « se laisse manger ».

A Tok-Fan, on trouve également une lanterne, la seule qui existe sans doute dans la vallée du Yagnaou. Elle est à quatre faces, en bois, avec des carreaux en papier. Il va sans dire que ce meuble est la propriété de l’aksakal. C’est la marque d’une haute situation, d’une belle position de fortune, car dans ce pays de misère, veiller, faire des dépenses d’éclairage, indique qu’on a beaucoup plus que le nécessaire.

Je m’aperçois que la lanterne n’a pas servi depuis très-longtemps.

« As-tu de la chandelle, aksakal ?

— Non. » Je me doutais que le « phanous » n’était qu’un objet de collection, et qu’on nous le montrait par gloriole, afin que nous sussions que l’on avait du « butin ».

Aujourd’hui, 22 juin, nous faisons l’ascension du Kan-Tag, de la montagne qui brûle. Des habitants de Rabad, servant de guides, vont à pied devant nous, beaucoup plus vite que nos chevaux. Les pentes sont dénudées ; quelques genévriers chétifs, enfouis dans des crevasses, apparaissent parfois derrière les roches calcinées ; car l’incendie est parti d’en bas, dévorant d’abord les couches inférieures de houille, puis s’élevant à mesure qu’il épuisait les provisions de combustible amassées par l’économie des siècles.

Vers le milieu de la montagne, à gauche du sentier, une vapeur blanchâtre flotte au sortir d’une cavité ; la température s’élève subitement. On met pied à terre, le sol est brûlant ; les pierres qui nous servent de siége sont chauffées à plus de cinquante degrés. Dans le trou naturellement disposé en forme de four, le thermomètre posé sur les dalles monte rapidement à 75° Réaumur ; son bois noircit, je dois retirer l’instrument.

C’est une occasion de faire bouillir un koumgane de thé.

Un être en haillons qui semble avoir deviné notre intention, arrive du sommet avec une écuelle remplie de neige. On en bourre le koumgane, on l’expose à la chaleur souterraine, tandis que le montagnard pétrit dans son écuelle de la farine de blé. En un instant, le thé est prêt, la galette cuite sur la plaque de pierre. N’est-ce pas là un mode de cuisson économique ? Il paraît qu’en hiver les gens de Rabad n’en ont point d’autre.

Une centaine de mètres au-dessus, sur une surface assez considérable, par les fissures élargies de main d’homme, le soufre et l’alun s’échappent en poussière fine comme une buée. L’air en est imprégné, à peine respirable ; en un instant la barbe, les sourcils, sont poudrés de jaune. Aux paupières on sent une brûlure. Les bouches multiples de la gigantesque fournaise ont été fermées au moyen de moellons qui se couvrent de beaux cristaux qu’on recueille deux fois l’an.

Du temps de la domination bokhare, cette usine était considérée comme la propriété de l’Émir, qui l’affermait à un indigène au prix de quelques centaines de francs. Les Russes n’ont rien changé et laissé le soin de l’exploitation à des particuliers. Le poud (seize kilogr.) de ces cristaux se vend environ douze francs au bazar d’Oura-Tepe. A la faveur d’une tolérance datant de loin, les pauvres des villages environnants ont l’autorisation de ramasser les pierres auxquelles l’industriel a enlevé imparfaitement la couche d’alun et de soufre, et ils les font cuire, recuire trois fois, obtenant par ce procédé quelques livres de cristaux qu’ils vendent dans les bazars, et cela les aide à traîner leur misérable existence.

Anzobe est le premier village en remontant le Yagnaou.

On peut y parvenir le long de la rive gauche ; malheureusement, un montagnard vient nous annoncer que le chemin est tombé dans l’eau sur une longueur de vingt-cinq à trente pieds. Au lieu de couper au court, il faut maintenant prendre par les hauteurs et par conséquent dépenser beaucoup plus de temps et d’efforts. Après avoir traversé un pont, gravi la berge, on suit la petite rivière de Djijik, qui se heurte avec grand fracas aux énormes blocs obstruant son lit. Les rives sont égayées par une végétation qui semble luxuriante après la désolation du Kan-Tag et du Fan. On s’arrêterait volontiers quelques heures à savourer le frais au pied d’un saule entouré de rosiers sauvages épanouis et d’eremurus gigantesques, tandis que les insectes bourdonnent aux oreilles, et que passent et repassent les libellules guindées dans leur corset luisant comme une armure.

Mais il s’agit bien de repos, en avant. Après avoir dépassé Intris, hameau dont les maisons sont abandonnées en cette saison, nous traversons à gué le Djijik. Quelques centaines de mètres plus haut, on passe à nouveau la rive droite par un pont large d’un pied environ, consistant en deux longues poutres, supportant de larges dalles de pierre. Une troupe de voyageurs fait halte en cet endroit. Ils viennent du Hissar, à pied, sous la conduite d’un mollah, et vont demander des prières, des bénédictions à un saint qui habite près de l’Iskander-Koul (lac d’Alexandre). Par la même occasion, ils se divertiront. Ils chassent devant eux deux beaux moutons et une chèvre grasse. Ils donneront au saint qu’ils vont visiter la bête la plus grasse et se contenteront des autres. Un marchand de moutons les suit à distance, qui conduit à Samarcande du bétail acheté dans le Hissar.

Nous montons. La rivière fait un coude vers l’est, puis serpente vers le sud-est. Voici Djijik à 2,630 mètres d’altitude ; le thermomètre descend ; le ciel couvert dans la matinée est maintenant gris de nuages. Nous ne sommes pas fâchés de nous approcher d’un feu qu’on allume à l’abri d’une masure. Sa porte est fermée par une serrure en bois d’un mécanisme ingénieux dont le propriétaire a emporté la clef et le secret.

Dans les champs cultivés d’alentour, on sème du lin, des fèves, du blé. Jusqu’à près de trois mille mètres, on aperçoit des cultures. Plus haut, c’est la flore alpine, puis le genévrier tenace, qui verdoie ici à 3,000 mètres.

Presque au sommet du premier chaînon, en travers d’Anzobe, sur le versant regardant le midi, la neige vient de fondre. L’herbe fraîche apparaît, drue, humide de l’eau qui suinte et forme des ruisselets glissant dans l’épaisseur de la pelouse, emplissant plus bas les creux du sol où luisent comme des miroirs limpides, puis débordant en cascatelles jusqu’à sa chute dans le Djijik. Sur la rive gauche du Djijik qui a disparu et n’est de loin qu’une profondeur noire, à la même altitude, la neige échappant aux rayons du soleil fond lentement. Le manteau d’hermine d’une blancheur éblouissante, qui enveloppe de ses mille replis l’ossature de la montagne, paraît s’effranger par le bas ; il est usé, liquéfié par la tiède haleine des vents remontant de la vallée et par les brûlantes caresses du soleil levant. A la cime, la neige, entassée par couches épaisses, a la solidité d’une pétrification inusable ; elle est éternelle… aussi longtemps que le climat ne changera pas. Car tout passe ici-bas.

Mais le vent du nord-est souffle glacial, et nous rentrons les mains dans les longues manches de la pelisse ; le thermomètre descend à + 5°. Notre djiguite trouve qu’on n’est pas bien, que c’est l’hiver ; on est mieux à Samarcande. A Samarcande, en effet, on déjeune à l’ombre des mûriers, et à Djizak on rôtit.

Par la passe de Kouhi-Kabra de 3,430 mètres, nous descendons dans une vallée parallèle à celle du Djijik ; la neige est amassée dans les gorges ; une population misérable grelotte devant des tanières carrées qui s’étagent à la file, et vues de face semblent s’emboîter l’une dans l’autre. Trois murs de pierres superposées sans mortier, accotées au flanc d’un contre-fort, avec des nattes éraillées comme toiture et comme porte, tel est le gîte de toute une famille.

Dans cette saison où la pluie tombe en averses furieuses pendant la journée, où, le soir, au coucher du soleil, les vents froids descendent, il n’est pas agréable d’habiter cette place. Et seules, l’excellence et l’abondance des pâturages ont pu décider ces gens à venir séjourner dans une glacière semblable.

Klitch, qui n’est pas ennemi du bien-être, est frappé de la misère de ces êtres maigres, décharnés, à peine couverts de loques sordides, et, traduisant à sa façon le suave mari magno de Lucrèce : « As-tu de la chance, s’écrie-t-il, d’avoir une bonne maison à Samarcande, avec de larges coffres autour de la chambre tapissée d’un feutre épais pour s’étendre ! As-tu de la chance de pouvoir manger chaque jour un palao bien gras, de posséder une femme bonne ménagère et propre ! Ah ! je ne manquerai pas de lui conter ce que j’ai vu, à ma bonne femme, et elle sera plus heureuse, quand elle saura quelle vie épouvantable d’autres mènent ici-bas. »

Klitch parlerait encore, si le vent du nord-est ne venait pas lui cingler la figure, ce qui lui fait répéter : « C’est tout à fait l’hiver », puis se cacher la face avec le coin de son turban. Car nous sommes parvenus au sommet d’une deuxième passe, par une véritable forêt d’orchidées gigantesques ; quelques-unes de ces belles et vigoureuses plantes ont conservé leurs fleurs éclatantes en dépit de la froidure.

La neige obstrue encore le haut des passes, et dans les gorges, on chevauche sur une croûte, qui est comme la voûte d’un canal souterrain ; au-dessous, on entend couler l’eau bruyamment. Les chevaux enfoncent à mi-jambes, sans trop s’effrayer de la fragilité du point d’appui. Seul, celui de notre guide s’effarouche, et n’avance qu’à coups de fouet. Quand la neige congelée ne met pas un pont au-dessus des torrents, il faut chercher un gué qu’on ne trouve pas facilement dans l’après-midi, qui est le moment où le niveau d’eau est le plus élevé. Et à chaque passage, c’est un bain de pieds trop rafraîchissant.

Par un sentier qui paraît un trait noir, ondulant sur le flanc des pentes, nous grimpons au sommet de la troisième et dernière passe avant de descendre dans la vallée du Yagnaou.

Le vent du nord-est nous fouette toujours avec violence ; nous grelottons malgré nos fourrures. D’après notre baromètre, nous sommes à 3,100 mètres. La passe précédente est plus haute de 230 mètres. Le paysage est grandiose, sauvage, dénudé ; il n’y a point d’arbres comme dans nos Alpes ; le déluge des pluies n’est point atténué, ni l’eau des neiges arrêtée dans sa course, et, immédiatement au-dessous des cimes toujours blanches, les rocs qui se dressent trop fièrement sont lavés, déchiquetés ; on voit bien aux larges fissures qu’ils crouleront bientôt.

Au niveau de l’œil, c’est bien la région où le froid règne en maître ; pas d’oiseaux au ciel bleu, rien que des pics blancs immobiles.

Le guide nous montre le plus haut d’entre eux :

« La montagne blanche », dit-il.

Blanche, même très-blanche, pensai-je.

Au-dessous de nous, des croassements furieux éclatent ; j’abaisse les yeux : des corbeaux se battent avec acharnement ; ils se disputent le cadavre d’un oisillon. Les vainqueurs restent sur la neige et dévorent gloutonnement leur part du butin ; les vaincus voltigent à distance, avec des cris de dépit et de rage. Pas d’autre signe de vie.

Une étroite bande de bocages verts commence à mi-chemin et se déroule jusqu’en face d’Anzobe, que nous dominons.

Les maisons, imparfaitement alignées sur la rive droite, paraissent minuscules ; on dirait des carreaux de terre exposés sans ordre afin que le soleil les cuise.

Le froid nous oblige à marcher d’un bon pas jusqu’au village. Anzobe est désert, tout le monde est dans l’alpage ; il n’est resté qu’un boiteux, un idiot et deux ou trois malades.

La mosquée nous sert de caravansérail. C’est une des plus belles de la vallée. Elle est vaste, carrée, avec de sveltes colonnes de mûrier, style persan. Dans un angle sont les trois marches que gravit le mollah afin d’être en vue des fidèles. Elle est meublée de quelques nattes et d’une marmite de très-fort calibre, qui se gonfle précisément au bas de la niche où le Coran est déposé pendant la prière. A l’occasion des grandes fêtes, on y fait cuire des monceaux de palao ; nous l’utilisons pour notre propre usage. Cette marche a aiguisé les appétits, et il importe de préparer un bon repas aux hommes qui viennent derrière nous avec les bagages.

Les ânes n’arrivent qu’à dix heures passées. On les a déchargés pour la traversée des torrents ; il paraît qu’à certaines places, ils enfonçaient jusqu’à mi-cou. Les porteurs ont dû se déshabiller, placer les bagages sur la tête et avancer avec précaution dans l’eau glaciale. Abdourrhaïm a eu la malechance de faire une chute et de prendre un bain à peu près complet ; aussi a-t-il gratifié son cheval de nombreux coups de fouet entremêlés de toutes les injures qui se disent en turc et en persan.

Gens et bêtes sont harassés. Djoura-Bey, notre ânier, ne chante plus, contre son habitude. Le palao préparé à l’avance pour les retardataires est expédié en un clin d’œil. Pas de conversation après le souper. Tous se roulent dans leur chakman[14] et s’endorment rapidement.

[14] Manteau de bure.

Le lendemain est une journée de pluie d’orage, que nous passons à mettre en ordre les collections, à revoir les notes, à rôder autour de la mosquée et à deviser du pays. Une journée de repos dont tout le monde a besoin.

Dans l’après-midi, durant une éclaircie, quelques habitants d’Anzobe viennent nous voir, mollah en tête, car c’est vendredi jour de prière. Nous entrons immédiatement en pourparlers pour l’achat d’un mouton, le plus gros et le plus gras possible. La température baisse, et nous consommons chaque jour une quantité considérable de viande et de graisse, et, plus loin, nous trouverons difficilement des vivres. Le mollah se charge de nous procurer le mouton.

Nous demandons conseil à Klitch, car notre intention est de quitter la mosquée afin que les fidèles puissent se livrer aux exercices de leur culte ; mais Klitch nous dit de n’en rien faire, attendu que « cela leur est égal de réciter la prière en plein vent, et puis ils ne veulent pas nous déranger ». Nous eussions été désolés de froisser les susceptibilités religieuses de ces braves Yagnaous. Je crois bien que nous ne les avons point choqués, car rien dans leur manière d’être à notre égard ne témoigne qu’ils soient mécontents de notre conduite. Ils rendent à nos hommes mille petits services, aidant à allumer le feu, apportant de la paille, du bois, etc.

Comme tout bon vouloir mérite sa récompense, Klitch leur permet d’assister, accroupis sur le toit de la maison voisine, au dépeçage de notre mouton, et il distribue généreusement les bas morceaux aux plus empressés. Puis, quand on fait étuver le iahni et enfin cuire le palao, il ne les oblige point à déguerpir, et ils ont le droit de humer au passage la vapeur appétissante qu’exhale la marmite. L’heure du repas venue, il invite le mollah et le chef du village à s’asseoir autour de sa propre écuelle, et ils mettent la main au plat dans l’ordre hiérarchique : Klitch le premier, puis la barbe blanche, puis le mollah.

Il est aussi distribué deux ou trois autres écuellées aux assistants adultes ; quant aux jeunes gens, on leur accorde la faveur insigne de se lécher les doigts après les avoir d’abord frottés au ventre graisseux de la vaisselle qui leur est abandonnée avec quelques parcelles de riz oubliées à dessein dans le fond et sur le bord.

Aussi tous donnent du mollah long comme le bras à maître Klitch, qui ne les bouscule pas trop, lorsque, agenouillés près du feu, ils se chauffent silencieusement, la main tendue devant la face comme un écran.

Afin de ménager notre provision de chandelle, nous demandons s’il n’y a point d’huile de sésame que nous brûlerons dans un vase avec une mèche de coton. Il est inutile de chercher de la chandelle.

La réponse est que pendant l’été on n’a pas besoin de lumière ; que pendant l’hiver on se contente de l’éclairage fourni par la flamme du foyer ; que l’huile sert à la confection des mets, et ici on ne l’emploie point, parce que le prix en est trop élevé.

Nous insistons, et l’on nous apporte, toutes prêtes, des torches primitives qui coûteraient cher à fabriquer chez nous.

A l’extrémité de baguettes minces, on a entortillé des mèches de coton roulées à la main, puis imprégnées de beurre. Cela donne une lumière faible et inégale. L’emploi n’en est pas extrêmement facile, car il faut un homme qui surveille le primitif ustensile et déroule la mèche à mesure qu’elle est consumée. Décidément, il est préférable de se servir d’un semblant de lampe, d’allumer une mèche nageant dans un vase en terre rempli de beurre. Il y a des flambées subites qui s’élancent, font vaciller nos ombres sur les murs de la mosquée, et les curieux regardant par les fentes doivent penser que les Faranguis, occupés à remuer des herbes et des insectes, font œuvre de sorcellerie.

Dorénavant nous écrirons, autant que possible, à la lueur d’une lampe au beurre, et réserverons notre chandelle pour veiller dans les endroits inhabités ou les campements en plein air. Tout près du village, en descendant la rive droite du Yagnaou, on aperçoit comme de gigantesques champignons de brèche. Ils ont de cinq à six mètres de haut et portent souvent de travers un lourd chapeau sur une colonne plus ou moins svelte. C’est un phénomène d’érosion très-curieux.

La pluie tombe presque sans interruption, nos plantes sèchent difficilement. On quitte Anzobe dans la matinée, et malgré un rayon de soleil qui éclaire le départ, nous endossons nos chakmanes. L’été est court dans le Yagnaou ; le 26 juin, on y grelotte ; que sera-ce durant l’hiver ?

Aussi, en passant dans les villages de vingt à soixante maisons, bâtis sur des îlots de terre cultivable, nous trouvons tous les gens occupés au même travail, à ramasser du combustible et à préparer les conserves destinées à passer les temps froids.

Les cigales seraient mal venues dans ce pays, et le sexe faible n’y chante point, ne pince point de la guitare. La plupart de ces dames, que nous apercevons au-dessous de nous, derrière les masures, pétrissent en ce moment des galettes de kisiak, dont la pâte est le fumier du bétail.

Chaque galette pétrie, façonnée à la main, est ensuite collée contre la muraille et sèche à l’air. Lorsque le soleil a disparu, que le froid, mettant dans l’air des paillettes de glace, fait pâlir même le bleu du ciel, on détache ces massepains précieux, et on les rompt en petits morceaux qui alimentent le feu de l’âtre et empêchent les êtres de périr.

Déjà chacun amoncelle les broussailles, recueille la moindre écaille de bois, et place la provision près de sa porte.

Les plates-formes des toits supportent fréquemment des nattes avec de longues files de petits fromages. Ils sont préparés avec du lait caillé qu’on expose à l’air tout simplement : c’est la provision d’hiver.

L’herbe est coupée, étalée ; ailleurs, les meules commencées : c’est du fourrage pour soutenir le bétail pendant l’hiver.

Partout les femmes travaillent, vêtues d’une longue chemise de couleur sombre, d’un pantalon de grosse toile de coton ; elles sont quelquefois nu-tête, et, très-brunes, les longs cheveux en broussailles sur les épaules, elles ont l’air de Salomés mal peignées.

Il est vrai qu’elles n’ont pas le loisir de se livrer aux soins de la toilette, et que la coquetterie leur est inconnue. Le meilleur moyen de plaire à leurs seigneurs, pères ou maris, est de travailler sans relâche. Eux se réservent le labeur des champs ; ils sèment, ils moissonnent ; ici l’on cultive peu, et le sexe fort a la part belle, au détriment des esclaves à longue robe.

A Kichartab, sur la rive droite, où une pluie battante nous oblige à faire halte, un brave homme nous offre un abri sous le portail de sa maison. Dans l’attente d’une éclaircie, nous le questionnons ; il nous répond très-gentiment.

« Aksakal, lui dit-on, ne trouves-tu point que les nuits sont déjà bien froides, en ce mois de juin ?

— Non, car nous sommes accoutumés à supporter des hivers très-longs et très-rigoureux, et le chaud est notre ennemi.

— A quelle époque commence l’hiver ?

— En septembre, avec la chute des premières neiges ; puis, pendant quatre mois au moins, les communications sont interrompues entre les différents villages de la vallée. Aussi devons-nous faire assez de provisions pour attendre les beaux jours. »

Il nous montre des amas d’herbes, de bois, de broussailles, tels que nous en avons remarqué avant Kichartab.

« Tiens, voilà les préparatifs commencés ; c’est avec cela qu’on se chauffe, et, dans un but d’économie, ceux de même sang se réunissent au même foyer.

— Quelles sont vos occupations durant la mauvaise saison ? L’ennui ne vous prend-il point de vivre ainsi cloîtrés dans vos maisons ? Comment passez-vous votre journée ?

— Au réveil, le premier travail est d’enlever la neige qui s’est accumulée pendant la nuit dans les petits sentiers reliant nos demeures entre elles ; puis on débarrasse les toits qu’un surcroît de charge pourrait rompre. Les hommes se rendent ensuite à l’appel du mollah, et la première prière est d’abord dite en commun.

— Et vos femmes ?

— Elles nettoient les étables, donnent le fourrage au bétail, mais fort peu, la quantité rigoureusement indispensable à calmer la faim. C’est par prévoyance et parce que les bêtes dorment continuellement.

— Et après la première prière ?

— Nous mangeons ; puis vient la seconde prière, car nous disons les cinq prières canoniques. Nous mangeons tantôt des abricots secs qui ont bouilli dans l’eau ; c’est une bonne soupe, ma foi ! où l’on trempe le pain ; tantôt de l’aïrane séché, ou bien des noyaux d’abricots. A les casser avec une pierre on passe des heures. Les mollahs content des histoires, nous lisent le Coran. On les écoute attentivement.

— Les mollahs sont-ils nombreux parmi vous ?

— Oui, beaucoup peuvent réciter la prière, déchiffrer les livres.

— A quoi cela tient-il ?

— C’est que, pendant l’hiver, nos enfants sont oisifs, et ils apprennent à lire sous la direction du plus instruit d’entre nous. Quand ils ont bonne mémoire, ils retiennent les enseignements ; puis, devenus à leur tour mollahs, ils descendent quelquefois dans la vallée vivre de leur savoir. »

Mais les nuages se dispersent, il est temps de partir. On saute à cheval et l’on continue la marche par les sentiers glissants. Partout les abricotiers sont chargés de fruits innombrables, mais encore verts. A l’entrée du village est un cimetière ; des perches ornées de guenilles sont piquées sur les tombes.

Est-ce aussi pour rendre hommage à ses frères morts qu’on a attaché des loques de toutes couleurs aux basses branches d’un saule qui se dresse solitaire sur le chemin de Kichartab ?

Il n’en survit guère, de ces beaux arbres, qui ornaient autrefois les bords de la rivière, et ils disparaîtront probablement jusqu’au dernier. Voici des montagnards qui s’acharnent à grands coups de hache sur quelques peupliers encore debout.

La vallée devient plus large, et le chemin moins étroit serpente à travers des rosiers sauvages ; le soleil fait bonne mine ; les insectes innombrables butinent avec des bourdonnements joyeux ; cette petite fête de la nature, et sans doute l’agréable sensation de chaleur qu’il ressent dans le dos comme nous-même, délient la langue à Klitch.


REVÊTEMENT EN BRIQUES ÉMAILLÉES (CHAH-SINDEH).

Il songe à ce que l’habitant de Kichartab vient de conter au sujet du savoir de ses compatriotes, et il s’exclame :

« Ces Yagnaous, quels mendiants ! quels mendiants ! Je le crois bien, qu’ils s’entendent à tirer profit de ce qu’ils apprennent pendant l’hiver ! Sais-tu ce que font beaucoup d’entre eux ? Ils s’habillent comme des misérables, prennent le bâton recourbé et la gourde du pèlerin, puis descendent dans la plaine. Ils rôdent alors de bazar en bazar, égrenant constamment un chapelet énorme, laissant passer par le chalat entr’ouvert la corne du Coran ; ils tendent la main aux fidèles en récitant les prières, et disent : « Donnez au pèlerin qui s’en va à la Mecque, il priera pour vous, et Allah sera content. » On leur donne quelques pouls[15], et quand ils ont ramassé un pécule, ils jettent les loques de mendiant, achètent un bon chalat, une bonne charge de coton, un âne qu’ils enfourchent, et s’en retournent tranquillement dans leurs montagnes.

[15] Menue monnaie de billon.

— Que font-ils de ce coton ?

— Ils le mettent entre les mains de leurs femmes, qui le filent, en tissent une toile grossière, puis ils vont la colporter dans le Hissar. »

Voilà Vasraout, village d’une quinzaine de maisons éparses à distance l’une de l’autre. Les habitations sont généralement adossées à l’extrémité la moins renflée d’un contre-fort. C’est une mesure contre les avalanches, autant que pour assurer la solidité de la construction.

Depuis Margib, le village après Kichartab, outre la langue tadjik, on parle le dialecte yagnaou.

Vasraout, étant à 2,500 mètres d’altitude, est peu éloigné des pâturages récemment débarrassés de neige ; aussi une partie de la population qui n’a point quitté le village, dès notre arrivée, s’empresse autour de nous.

Les hommes sont généralement de petite taille, très-velus, très-bruns, avec des faces larges, une grosse tête ; souvent leurs sourcils se joignent. Ils ont l’aspect européen et plus ou moins savoyard. Nous en mesurons quelques-uns, après les avoir questionnés sur leurs ascendants et nous être assurés de la pureté relative de leur race. Nous nous gardons bien de promettre à l’avance un pourboire s’ils veulent se laisser examiner, car ce serait le moyen le plus sûr d’être induit en erreur. Dans l’espoir d’une rémunération si minime qu’elle soit, ces pauvres diables prétendraient immédiatement être les plus purs des Yagnaous et jureraient par Allah et Mahomet que depuis le jour où leur peuple a fait apparition sur la terre, il n’y a pas eu dans leur famille un seul croisement.

Une ondée survient, les badauds se dispersent, et nous nous glissons dans la maison d’en face.

La porte, large comme un homme, a un mètre de haut. A l’intérieur, à droite, une sorte de table en cailloutis recouvert de terre fait corps avec le mur ; le toit est supporté par deux traverses : une placée au milieu, l’autre portant sur la première et le mur de la façade. Je touche le toit de la tête en me haussant sur la pointe des pieds. A gauche de la porte, près du mur, le foyer est indiqué par un trou creusé au-dessous de la cheminée faite de quatre dalles formant capote ; une fenêtre permet d’établir un courant d’air et de regarder dehors. Elle est placée sur le même plan vertical que la cheminée et le foyer.

En comparant à celle-ci une habitation de la plaine, on voit que la différence consiste surtout dans l’emploi des matériaux. Ici, c’est la pierre et le genévrier ; plus bas, c’est la terre et le peuplier.

Dans la montagne, on bâtit à peu près sur le même plan, sauf qu’on incline un peu les toits, et que la cheminée est en capote, afin que la neige ne pénètre point dans la chambre et puisse être facilement déblayée.

Une autre particularité est que les appentis et le logement, au lieu de se faire face et de former une enceinte, sont sur la même ligne, faute de place et parce qu’il est inutile de se défendre par de hauts murs. On met les outils à l’abri sous un hangar, et le bétail est enfermé dans les étables adjacentes.

En somme, le montagnard ne se met pas en garde contre l’homme, sa pauvreté l’en garantit, mais contre les intempéries et les rigueurs d’un froid impitoyable. Le contraire a lieu souvent dans la plaine. A chacun son lot.

De même que le nomade, les Yagnaous vivent surtout de la rente que les troupeaux payent en laitage. Ils cultivent un peu de blé, d’orge, de lin, de fèves, mais en quantité ne suffisant pas à leur consommation personnelle, et ils doivent aller querir dans le Hissar le blé qu’ils échangent, autant que possible, contre une toile de coton et une bure grossière fabriquée sur le plus primitif des métiers. Un sol ingrat les a rendus industrieux.

Les chevaux sont rares ; ils ne servent guère qu’à transporter dans la plaine les objets manufacturés, et à en rapporter des céréales.

Un chef de village qui vient de nous quitter à Vasraout montait un excellent cheval, point ferré malheureusement. Une marche de quelques jours avait suffi pour limer les sabots, et la bête ne pouvait plus continuer la route. Du reste, il n’y a point de maréchaux ferrants ni de forgerons, ils ne gagneraient point leur vie. Le fer importé d’un bazar éloigné n’est pas à la portée des petites bourses.

Il résulte de cet enchaînement de circonstances que les Yagnaous emploient surtout leurs jambes, qu’ils les ont magnifiquement musclées, qu’ils marchent avec la sûreté d’une chèvre, plus vite qu’un cheval, et sont à peu près infatigables. Aussi les braves gens qui nous servent dorénavant de guides nous précèdent au petit trot. Ils allongent le pas dans les montées, franchissent les ruisseaux à l’aide d’un grand bâton, et s’asseyent afin de nous laisser le temps de les rejoindre.

Au sortir de Vasraout, durant quelques verstes, on se faufile au bas de la berge à pic, tout près de la rivière ; puis la vallée s’évase, et sur les deux rives les hameaux s’étagent nombreux et très-proches l’un de l’autre. Les framboises sauvages font des haies autour des masures et s’ébouriffent sur les pentes. Nous voyons avec plaisir des géraniums et des coquelicots qui nous rappellent le « pays. »

Soudain, plus de village. On pénètre dans un couloir, on débouche dans une vasque ; la rivière a disparu à gauche ; à droite sont les hauteurs, et devant nous une masse schisteuse, aux reflets rouges et brillants, qui barre le chemin. Elle présente une surface perpendiculaire, unie, telle qu’on la souhaiterait, afin d’y graver commodément au ciseau l’histoire de tout un peuple. A première vue, on se demande où l’on va passer ; on ne peut longer la rivière, car elle s’est insinuée modestement sous le bloc immense qui la surplombe.

Derrière le guide, nous dessinons péniblement un sentier qui était effacé, car on ne l’avait point encore suivi depuis la fonte des neiges.

De l’autre côté, plus de rocailles, mais une pelouse d’herbes s’inclinant doucement jusqu’à un torrent qui déverse dans une rigole l’eau nécessaire à un moulin miniature. Le meunier l’a prudemment construit sur la droite, dans une crique, sans doute par défiance du ruisseau tranquille en ce moment, mais qui passe brusquement de son calme à des emportements terribles.

Le propriétaire du moulin remplace notre guide, et nous conduit jusqu’à Kiansi. Il profite de l’occasion pour nous conter les infortunes de ses concitoyens et les siennes :

« Nous habitons loin des grands bazars de la vallée, dit-il, nous ne pouvons trafiquer ni à Pendjekent, ni à Samarcande, ni même à Oura-Tepe. Ce serait un déplacement considérable et coûteux, — il est vrai que nous serions sous la protection des Russes. — Il nous faut donc aller dans un bazar du Bokhara, à Ramout, où nous parvenons par une passe située vis-à-vis de Déikalan. Mais les hommes du touradjane de Hissar nous traitent avec rigueur. Au moment de passer la frontière, il s’en trouve toujours quelques-uns à cheval et en armes, qui demandent à chacun de nous un péage de la valeur d’un tenga. Si nous avons des marchandises, ils choisissent ce qui leur plaît, et se payent en nature. A la moindre résistance, ils nous frappent de leur bâton, et c’est souvent par un bon coup qu’ils répondent à notre salamalec. Lorsque nous avons terminé nos emplettes, ou vendu nos produits, ils nous attendent à la sortie du village, et prélèvent un nouvel impôt. Tu avoueras qu’il est pénible à de pauvres gens d’être battus et pillés de la sorte. Que veux-tu que nous fassions ?

— Vous défendre, vous plaindre.

— Nous défendre ! les agents du touradjane ont des sabres, ils montent des chevaux, et puis ils ne nous laisseraient plus venir dans le Bokhara. Tu nous engages à nous plaindre, à qui s’adresser ? au touradjane — mais on ne nous laisserait point pénétrer jusqu’à lui, et il ne nous écouterait point. Quant à l’hakim[16], il est trop loin de nous, et pour l’aller trouver on dépenserait bien de l’argent. Que Dieu nous protége ! »

[16] Gouverneur.

Nous consolons le pauvre diable, lui promettant de transmettre nous-mêmes sa plainte au gouverneur de Samarcande, et il nous remercie en portant plusieurs fois les mains à sa longue barbe.

A chaque instant des cris perçants retentissent, je tends l’oreille, je regarde. Rien. Klitch remarque mes gestes.

« Sougour, dit-il.

— Sougour. Qu’appelles-tu sougour ?

— Une bête qui est plus grosse qu’un renard, et qui a sa maison dans la terre. Il n’y en a pas que dans ce pays ; dans l’Alaï, on en trouve beaucoup. J’aime beaucoup les sougours.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils tiennent chaud. » Et Klitch rit d’un air entendu.

« Par Allah, les sougours m’ont rendu service. J’étais pendant la saison froide dans l’Alaï, où j’accompagnais des officiers russes ; le bois manquait, et toute la nuit on grelottait, pas moi, du moins, mais les soldats de l’escorte ; car, aussitôt le campement installé, je cherchais les maisons de sougours, et les ayant trouvées, je plaçais la main devant la porte, et constatais facilement si les bêtes dormaient sous terre. Il sortait de la chaleur. Et au lieu de coucher à côté des autres djiguites, j’allais près du terrier, je me pelotonnais, et couvrant de mon corps l’entrée du four, j’étendais sur moi ma pelisse et mon tchakman ; jamais je n’ai eu froid la nuit. Tiens, en voici un. »

J’aperçois, sur une éminence, une fourrure d’un fauve roux. En effet, cet animal est plus gros qu’un renard. Je me prépare à le tirer, mais la boule velue se détend, le sougour se dresse, tourne vivement la tête, pousse un cri d’alarme, et disparaît comme par une trappe. Le cri est répété, on dirait un écho, et à droite, à gauche, j’entrevois des sougours dressés sur leur séant ; ils regardent une seconde dans notre direction et disparaissent plus ou moins précipitamment, selon qu’ils sont plus ou moins éloignés de nous. Après avoir avancé de quelques pas, je me retourne : ils sont de nouveau là, nous suivant des yeux, immobiles sur les pattes de derrière.

« Le sougour est rusé, dit Klitch, c’est un vrai chaïtan[17] qu’on ne peut tuer avec le fusil. »

[17] Diable.

Nous suivons la rive droite, presque au niveau de la rivière. Le chemin est relativement très-bon. Depuis longtemps nos chevaux ne se sont point trouvés à pareille fête ; les pentes sont douces jusqu’à Déikalan.

Ce village où nous dormirons est à 2,810 mètres d’altitude ; la végétation y est à peu près nulle. La population dispose de fort peu de terre cultivable et fait de maigres moissons. Aussi la pauvreté des habitants est grande, et s’ils ne possédaient des chèvres, ils risqueraient de mourir de faim.

Le soleil est caché derrière les montagnes, et les femmes et les enfants ramènent aux étables le bétail qui a brouté tout le jour loin des habitations. Quand une chèvre s’écarte, on lui jette des cailloux ; les femmes elles-mêmes les lancent très-habilement. C’est ainsi qu’on se dispense de courir, et qu’on remplace les chiens de berger, que nous n’avons encore vus nulle part.

Les femmes ne sont point seulement chargées des travaux domestiques qui leur incombent tout naturellement, elles exercent en outre certains métiers que les hommes pratiquent d’habitude. Elles fabriquent la vaisselle, modelant la terre, la faisant cuire ; les ustensiles de cuisine, les écuelles, les burettes que nous examinons, ont un galbe assez élégant : mesdames les Yagnaous ne manquent pas de goût.

Elles fabriquent également un très-bon mets, le kaïmak, qui est notre régal dans le Kohistan. Chaque fois que nous faisons halte dans un village, notre première demande, à l’adresse des badauds, est généralement : « Y a-t-il du kaïmak ? » Nous avons fait en sorte de n’en point manquer, et d’en avoir une bonne réserve.

J’oubliais de vous dire comment on le prépare à Déikalan. On emplit une grande marmite de lait qu’on fait chauffer jusqu’à la tiédeur, on y verse ensuite environ une tasse de lait caillé. Puis la marmite est exposée à l’air libre. Le liquide refroidit, se couvre d’une pellicule assez épaisse et assez solide pour qu’on puisse l’enlever, la plier, la faire sécher, sans qu’elle devienne cassante. De sorte qu’elle peut être transportée facilement.

Abstraction faite des poils et des crins qui l’agrémentent, le kaïmak, composé en somme de la plus belle crème, est aussi nourrissant que rafraîchissant. Cela explique le peu d’empressement que les indigènes mettaient parfois à nous le vendre. Ils aimaient mieux garder pour eux-mêmes leur friandise préférée que la céder à des passants.

D’après le mollah qui savoure lentement une tasse de thé, en suçant un morceau de sucre, il n’y a pas un seul malade à Déikalan en ce moment.

Le Yagnaou se porte bien. Cela provient sans doute du peu de soins que reçoivent les enfants en bas âge : les faibles sont éliminés immédiatement, et il ne reste que des sujets bien constitués qui s’adaptent au milieu. D’autre part, ils se déplacent rarement, n’importent point chez eux de maladies qui les débiliteraient ; et en vertu de la loi de l’offre et de la demande, on ne trouve pas plus de médecins dans cette région que de chapeliers.

« Mollah, comment soignez-vous vos malades ?

— On ne les soigne point. Dieu donne le mal, Dieu le reprend. Le malade se couche quand il ne peut plus marcher, il se lève quand il guérit, et s’il ne guérit point, il meurt ; on le met en terre, et l’on récite la prière. »

Voilà qui est simple.

Ici, la science de la médecine consiste à se vêtir le plus chaudement possible, à manger le plus copieusement possible, à rebouter à peu près les membres luxés, à guérir les blessures en les enduisant de graisse, et les fractures en attendant qu’elles soient résolues d’elles-mêmes.

« L’hiver vous amène-t-il des maladies ?

— Si Dieu le veut. Mais nous aimons le froid, le chaud des vallées nous fait beaucoup souffrir. Moi-même ai vécu quelques jours à Samarcande, et je ressentais un malaise.

— Vous n’avez jamais la fièvre ?

— Jamais ici ; ceux qu’elle a fait grelotter avaient séjourné dans la plaine.

— N’y a-t-il pas beaucoup de sougours dans le pays ?

— Beaucoup, en effet.

— Quand les chassez-vous ?

— Pas en cette saison, où l’on ne peut les tuer qu’avec le fusil, ce qui est très-difficile parce qu’il faut tirer le sougour juste à l’instant où il sort de son terrier. Et, à moins de le tuer net, il trouve toujours la force de descendre mourir sous terre. D’un autre côté, le sougour ne s’éloigne de son refuge qu’après avoir bien écouté, bien examiné les environs ; alors il donne le signal, et sa famille le suit. Une fois dehors, il y en a toujours quelques-uns qui sont aux aguets ; à la moindre apparence de danger, ils lancent un cri, et tous disparaissent. En ce moment de l’année, ils n’ont pas besoin d’aller chercher leur nourriture à une grande distance de leur demeure, ils trouvent de l’herbe à peu près partout… »

Un des interlocuteurs qui écoutait la conversation s’est dérangé, et il apporte deux peaux de sougours. Le poil est long, rude, d’un roux fauve ; les pattes et la tête ont été coupées suivant la coutume.

« Mollah, comment les a-t-on tués ?

— A coups de bâton, vers la fin de l’hiver. C’est alors que le sougour s’éveille. Ses provisions étant épuisées, il est obligé de quêter au loin sa subsistance et d’approcher de nos habitations. Les empreintes de ses pattes sur la neige révèlent ses promenades quotidiennes ; nous le guettons, lui coupons la retraite, l’entourons en poussant des cris ; la bête surprise ne sait dans quelle direction fuir, et elle ne tarde pas à succomber sous les coups. Les ahous[18], poussés par la faim, viennent aussi rôder près des villages ; ceux qui possèdent des lévriers leur donnent la chasse et réussissent quelquefois à les prendre. »