[27] Minbachi : chef de mille.
Un de nos djiguites, sorte de Tachkent, déclare vouloir nous quitter. Il avait fait preuve jusqu’à présent de maladresse et de mauvais vouloir ; nous ne sommes pas fâchés d’en être débarrassés. En prenant les devants il nous évite d’avoir à lui administrer une correction. Il prétend qu’on trouvera plus haut des voleurs, des tigres ; qu’il n’y a point de chemin, qu’il fait trop froid. Il a peut-être raison.
Un gros Kirghiz le remplace, qui se dit disposé à nous suivre partout où nous voudrons aller.
Les provisions sont renouvelées ; il s’agit de gagner le Ferghanah et de trouver une passe menant dans la direction de Namangane. Nous marchons vers le nord-est, sur la rive gauche du Tchotkal, traversons le Sanzar, un de ses affluents ; et toujours dans une vallée, souvent large d’une à deux verstes, nous avançons d’un bon pas.
Les bagages sont derrière nous ; le soleil descend. Le guide pense qu’il serait bon d’aller au-devant des âniers, afin de leur indiquer l’aoul où nous camperons. Il nous engage à poursuivre seuls la route ; il galopera en arrière et nous rejoindra à temps.
Nous voilà partis, ramassant de temps à autre un insecte, une plante. Le soleil va se coucher, pas de Kirghiz, la nuit tombe, personne encore. On tient conseil, et l’on décide de continuer jusqu’aux premières tentes, où l’on attendra le jour. La nuit est de plus en plus obscure, la vallée plus étroite ; tout sentier a disparu ; au reste, on ne voit goutte. On appelle, pas de réponse. Il faut retourner en arrière et tâcher de retrouver certain petit moulin posté plus loin que le Sanzar sur un torrent.
Rachmed devine un tas de foin, y met le feu. On retrouve une piste tracée par des cavaliers ; on place les chevaux dans ce commencement de sentier, et on les laisse aller à leur guise, veillant toutefois à ce qu’ils ne sommeillent point. On passe à nouveau un torrent, deux torrents, trois torrents avec toutes les précautions imaginables ; le moulin ne doit pas être loin. Des lumières brillent ; on hèle, on allume encore un tas de foin. Rachmed va en éclaireur, les feux sont sur la rive opposée. Il faut absolument retrouver le moulin, et on le retrouve après avoir écouté, hésité vingt fois.
Ce moulin consiste en une cabane de deux mètres de côté. Le chien du meunier aboie ; le meunier s’éveille : il dormait sur un tas de paille devant son usine. Il allume vite du feu, nous lui demandons des nouvelles de nos gens ; il n’a vu personne. A sa longue barbe, à ses manières, il n’est pas difficile de reconnaître un Tadjik. C’en est un, du reste, des environs de Tchoust. Tous les ans à la même époque, il vient loger dans ce moulin. Les Kirghiz campent en grand nombre dans les environs et lui donnent du grain à moudre. Il est locataire du moulin, propriété d’un riche Kirghiz. Un jeune garçon l’aide dans son travail.
« Pourquoi couches-tu à l’air par ce temps froid ?
— Parce que je ne puis dormir dans ma maison.
— Tu préfères donc une yourte ?
— Non, mais les puces sont innombrables, dans le moulin où je suis venu depuis peu. Durant la nuit, j’y enferme mon cheval dont l’odeur les fait fuir. Quand elles auront disparu, je prendrai sa place. »
Ayant dévoré le pain du meunier, qui reçoit du thé en échange, nous nous étendons sur la paille et tâchons de dormir en dépit du froid glacial du nord-est.
Au jour, notre guide est là, très-heureux de nous retrouver. Il nous conduit à l’aoul où nos gens attendent. Ce campement est dissimulé dans une gorge sinueuse, et la veille, nous n’avions pu l’apercevoir de la vallée.
Nous sommes en plein pays kirghiz, et une fois de plus l’occasion est belle d’observer de près la vie des nomades.
Le soir, le bétail chassé par les pâtres rentre lentement ; les panses sont gonflées, les pis sont pendants ; les agneaux, les chevrettes, les poulains gambadent près de leurs mères. Les femmes sortent des yourtes ; chacune reconnaît les siens, les appelle, s’efforce de rassembler son troupeau. Les jeunes garçons et les jeunes filles aident leurs mères à trier le bétail. Ils courent dans tous les sens. Telle vache, telle jument de caractère paisible attend patiemment en frétillant qu’on la traie ; telle autre, moins calme, lance une ruade dès qu’on la veut saisir ; il faut la prendre au lacet. Une chèvre en humeur de vagabonder échappe aux mains des poursuivants ; on la cerne, elle entre dans une tente ; elle est prise, et on l’entrave. Cela dure longtemps. De gros garçons joufflus, âgés de deux ou trois ans à peine, à la peau tannée par l’air, aux formes rebondies, laids comme des Kirghiz qu’ils sont, petits monstres de santé, se mêlent à la bagarre, se roulent, courent nus comme les bêtes. Ils veulent imiter leurs aînés : l’un saisit la queue d’une vache qui passe, et crie lorsqu’elle lui échappe d’une secousse. Un autre tient une chèvre par le cou et la pourlèche. En voici un, avec un fétu de paille entre ses deux petites fesses, qui patauge dans une mare. Un chevreau s’approche, il l’empoigne, veut l’enfourcher et tombe dans la vase ; il se relève, sans mot dire, sale comme un marcassin qui s’est vautré. Sa mère le torche avec de la paille, en souriant ; elle est fière de son fils, qui s’enfuit dès qu’elle le lâche.
La rentrée des troupeaux est la grande distraction des enfants. Le reste du jour, ils rôdent librement autour des tentes, surtout les mâles. Leur éducation est toute pantagruélique. Ils crient la faim à tout propos, on les gave de laitage, et ils sont trapus comme des oursons. Un fils de chef joue avec les bottes de son père, les jette loin de la yourte, puis les traîne là où il les a prises. Son frère marchant avec peine se promène triomphalement avec une savate appartenant à madame sa mère ; celui-ci cogne gravement deux pierres l’une contre l’autre, puis les lance au chien qui passe ; ensuite, s’asseyant, il pétrit du « kisiak » trop frais et s’en barbouille. Le fils du voisin joue avec une faucille et s’efforce de couper un os. Il aperçoit son père revenant à cheval, il court à sa rencontre, et lui, pose son fils sur le cou du bel étalon, et l’enfant, les mains à la crinière, reçoit sa première leçon d’équitation.
Personne ne les réprimande ; ils vivent avec les animaux, comme les animaux ; on les soigne jusqu’à ce qu’ils aillent sans aide sur leurs jambes ; s’ils sont chétifs, le climat les tue ; s’ils poussent, ils poussent vigoureux. Ils prennent la morale des parents, gens simples, amoureux des récits, coureurs de steppes, manquant d’une notion exacte de la propriété dès qu’il s’agit d’objets appartenant à des tribus voisines. Ils sont paresseux comme les auteurs de leurs jours, travaillant le minimum nécessaire, maigrissant en hiver, s’engraissant en été tout comme leurs cavales, et, comme elles, se plaisant dans les hautes vallées aux prairies vertes ou dans la steppe herbeuse.
Curieux ainsi que tous les oisifs, ils sont à l’affût des moindres nouvelles, et dès qu’un événement de quelque importance s’est produit, ils chevauchent d’un aoul à l’autre, colportant les racontars, les commentant des heures entières. Ils ne manquent pas d’aller flâner aux bazars les plus proches, parfois dans le seul but de regarder, et au retour ils content par le menu l’excursion dans la ville, refuge des marchands sartes qui les trompent toujours.
L’année passe entremêlée de fêtes, à l’occasion d’un mariage, d’une mort, d’une circoncision. De temps à autre, il s’élève une contestation entre deux tribus à propos d’un pâturage ou d’un puits, et si les anciens ne parviennent à régler le différend grâce à l’entremise des bis[28], des horions sont échangés, et parfois il y a mort d’homme. Les parties composent alors, et les meurtriers payent aux parents de la victime une indemnité en chameaux, en moutons, comme prix du sang versé. Mais la réconciliation n’est pas toujours complète ; il reste dans le cœur des offensés un levain de haine, qui devient dans l’occasion un ferment de discordes.
[28] Juges.
Le froid survient, et le nomade gagne le campement d’hiver, où il sommeille constamment, ainsi qu’un rongeur ; puis l’été succède brusquement à l’hiver, et il retourne au campement d’été planter sa yourte à la même place où il revoit encore le cercle tracé par les keregas[29], et il pose sa marmite sur les mêmes pierres qu’il reconnaît bien, la flamme les ayant calcinées. Les enfants succèdent à leurs parents qui leur ont légué des droits aux pâturages, des aptitudes à manger beaucoup et à dormir plus encore, et avec cela, des coutumes bien fixées qui font que leurs actions, — qu’il s’agisse de la construction d’une tente ou des soins du bétail, — sont souvent déterminées par une superstition ayant la force d’une loi, parce qu’elle a été consacrée par les siècles et transmise par une longue succession d’ancêtres.
[29] Treillis de bois.
Telle est, à peine esquissée, l’existence du Kirghiz.
Ajoutons qu’il fait preuve de goût dans le choix des couleurs qui lui servent pour ses tapis ou ses vêtements, qu’il a l’oreille délicate et le sens de la musique tel que nous l’apprécions. Les improvisateurs non plus ne sont pas rares parmi les gens de cette race, ni les bons joueurs de tchertmek, et les ténors foisonnent. Plusieurs musiciens de talent font partie de l’aoul où nous nous reposons des fatigues inutiles de la veille et de la désagréable nuit passée au moulin des puces.
Les bêlements, les beuglements réitérés des troupeaux demandant qu’on les mène paître l’herbe tendre sur les hauteurs voisines, viennent de nous éveiller. Quelques notes tirées d’un tchertmek arrivent jusqu’à nos oreilles. L’instrument primitif doit être entre les mains d’un artiste, car les notes sont pures, et l’air qu’il chante à mi-voix nous paraît d’un sentiment exquis.
Nous faisons inviter le chanteur à nous donner un échantillon de son savoir-faire ; un jeune Kirghiz vient, son instrument à la main, mais il s’excuse, disant qu’il n’a que les premières notions de l’art. Mais son maître habite une tente peu éloignée, et il va lui communiquer notre désir. Le maître arrive, salue brièvement : « Amman, ami », s’assied brusquement, jambes croisées, et en même temps qu’il dégage de sa pelisse le bras gauche afin d’avoir une plus grande liberté de mouvements, il commence à jouer de sa seule main droite, très-habilement.
C’est un homme d’une trentaine d’années, de taille moyenne, bien construit, portant son vêtement avec une élégance naturelle. Sa figure respire l’intelligence, ses gestes sont aisés, et il chante sans contorsion aucune, d’une voix pure, qu’il sait modérer ainsi qu’il convient sous une tente.
Il célèbre d’abord les Faranguis venus de loin qui l’invitent à boire le thé. Après avoir remercié ses hôtes, il chante la légende de celui qui créa les hommes dans le but de les astreindre au travail, et qui finalement fut changé en pierre. Puis, c’est l’éloge de la jeune femme fidèle qui refuse les présents qu’on lui offre et préfère l’homme qu’elle aime, aux richesses, à une belle yourte de feutre blanc, à une selle brodée ornée de pierres précieuses, à des chevaux plus rapides que le vent, à des coffres ornés de beaux dessins, à un troupeau innombrable.
L’artiste raconte aussi les derniers événements, l’arrivée des Russes, la fuite du khan de Ferghanah, la conquête de Tachkent, puis de Samarcande. Tous les auditeurs sont suspendus à ses lèvres. Longtemps il chante sans que personne se lasse de l’entendre. Nous lui faisons un petit cadeau ; il remercie simplement et se retire en grattant sa guitare à trois cordes.