[76] Ces chaussures portent le nom de kom, vocable que l'on peut rapprocher du mot lapon komager, employé par ce dernier peuple pour désigner les mocassins.

Maison de bains zyriane.

Toutes les femmes portent le sarafane. Pour les travaux de la maison elles endossent souvent un caraco en grosse toile carmin foncé. En hiver les indigènes portent des bas et des gants en laine de différentes couleurs, dessinant des denticules et des losanges d'un effet très agréable à l'œil. C'est la seule trace d'art indigène observée chez les Zyrianes.

Les habitations zyrianes (kerka) présentent une très grande ressemblance avec celles des Permiaks. C'est la même architecture et la même disposition intérieure: deux pièces occupant chacune une moitié de la maison, et ouvrant sur un vestibule (posvod) auquel accède un escalier couvert, accoté à la façade; par derrière, une cour surmontée d'un grenier. Les pièces de l'habitation sont généralement divisées jusqu'à mi-hauteur en deux parties par une cloison. Quelques maisons ont un type moins particulier; en place d'escalier, elles ont un simple perron de trois ou quatre marches et sont situées par suite à une moindre hauteur au-dessus du sol.

Zyriane.

Chaque habitation a une maison de bains[77] (poulchiane) et une glacière, une cave profonde pour conserver le laitage et le poisson frais. Comme type de construction spécial à cette région nous devons également signaler un magasin isolé au-dessus du sol par quatre ou six piliers pour tenir les provisions à l'abri des rongeurs. C'est la même architecture que celle du stabbur norvégien. En été, lors de la fenaison et de la pêche, les Zyrianes s'absentent souvent durant plusieurs semaines. Pour se mettre à l'abri pendant ces excursions ils édifient des appentis en écorce de bouleau, appelés tchioume. Les différentes constructions zyrianes sont, bien entendu, en bois. Elles sont d'abord plus chaudes que celles en pierre, et dans tout le pays on ne trouve pas le moindre affleurement rocheux.

[77] Très simple est la maison de bains: un petit vestibule garni de bancs, puis une pièce également bordée de bancs et d'une sorte d'estrade élevée.

Les habitants d'Oust-Pojeg et en général les Zyrianes de la Petchora supérieure sont tour à tour, suivant les saisons, agriculteurs, chasseurs ou pêcheurs. Sous un climat aussi rude que celui de cette région la culture ne fournit que des ressources précaires et insuffisantes. Survienne une gelée en août, la récolte est perdue; même dans les bonnes années, elle ne peut donner le pain quotidien aux indigènes, et les pauvres gens mourraient de faim l'hiver si la chasse et la pêche ne leur fournissaient les moyens d'acheter de la farine aux marchands de Tcherdine.

Paysage de la haute Petchora et piège à prendre les coqs de bruyère.

A Oust-Pojeg et dans la vallée supérieure de la Petchora, on cultive quelques carrés de seigle, d'orge[78], de pommes de terre, de choux et de raves[79]. Les instruments aratoires employés par les Zyrianes sont la charrue à bêche[80] (soka) et une herse avec dents en bois. Aux produits de cette agriculture primitive les indigènes ajoutent ceux de l'élevage du bétail. Ils ont des chevaux, des vaches, des moutons, mais point de chèvres ni de porcs[81]. A Oust-Pojeg une vache vaut environ 50 francs, un cheval 100 francs, une brebis 3 fr. 50 à 5 francs, une poule 1 fr. 50 et un chien de chasse de 12 à 18 francs. Jugez par ces prix de la valeur de l'argent dans ce désert.

[78] Dans le bassin de la Petchora, la limite septentrionale des céréales passe un peu au-dessous de 66° de lat. N. A Oust-Oussa, l'orge vient à maturité et quelquefois le seigle (Schrenk, Reise nach dem Nordosten des europäischen Russlands, etc. Dorpat, 1848 et 1854). Dans le volost d'Oust-Chtchougor il n'y a cependant aucune culture.

[79] Le village possède 70 hectares et demi de terres cultivables.

[80] Instrument également en usage dans la vallée du Volga.

[81] Statistique du bétail dans les cantons de Troïtskoïé Petchorskoïé, de Savinoborskoïé et d'Oust-Chtchougor (1889):

Bêtes à cornes. Chevaux. Moutons.
Troïtskoïé Petchorskoïé 587 357 1 167
Savinoborskoïé 476 229 1 191
Oust-Chtchougor 340 214 1 605

Jadis la chasse procurait aux Zyrianes le plus clair de leur revenu, mais aujourd'hui le gibier a, paraît-il, beaucoup diminué, surtout les lagopèdes. Ces oiseaux, racontent les indigènes, ont été poussés vers le nord par les vents du sud, qui, affirment-ils, soufflent depuis plusieurs années, et ont été noyés dans l'océan Glacial[82].

[82] Ermilov, loc. cit.

Actuellement un bon chasseur tue par an: 150 écureuils, 100 gelinottes et 200 coqs de bruyère[83]. Un assez joli tableau! A l'écureuil surtout, les Zyrianes font une guerre acharnée; la dépouille de ce rongeur constitue le principal article de leurs échanges avec les marchands russes. Dans la région de la Petchora, cette peau est pour ainsi dire l'unité monétaire. Demandez à un indigène le prix d'une denrée ou d'un objet, le plus souvent il vous répondra tant de peaux d'écureuil, et ce n'est qu'après avoir longtemps réfléchi qu'il vous indiquera sa valeur en argent.

[83] Ermilov, loc. cit.

Statistique des produits de la chasse en 1889.

Troïtskoïé Petchorskoïé.
Valeur en roubles.
Écureuils 12 000 2 520
Autres animaux à fourrure (hermines, zibelines, lièvres, ours) 539 427
Gelinottes 10 000 2 000
Autres oiseaux 1 000 200
Savinoborskoïé.
Écureuils 3 600 680
Autres animaux à fourrure (hermines, zibelines, lièvres, ours) 13 91
Gelinottes 4 000 800
Autres oiseaux 415 130
Oust-Chtchougor.
Écureuils 2 115 1 830

Il y a deux périodes de chasse: l'une en automne, du commencement d'octobre au milieu de décembre, et l'autre au printemps, de février à avril.

Les Zyrianes sont très habiles tireurs, bien que leurs fusils ne soient pas précisément du dernier modèle. Celui figuré ci-après montre l'état de l'armurerie sur les bords de la Petchora. Pour faire tomber le chien on doit déclencher un os accroché à un clou. L'hiver l'armement du chasseur est complété par une paire de patins à neige[84].

[84] Ces patins mesurent une longueur de 1m,62 et une largeur de 0m,145. Ils sont donc très différents des ski norvégiens, longs parfois de 3 mètres et larges de 7 centimètres.

Les Zyrianes capturent le coq de bruyère à l'aide de pièges qui écrasent l'oiseau. Dans le but de ménager la poudre, denrée rare et chère dans ces pays, ils ont imaginé une grande variété de ces engins, d'une ingéniosité remarquable[85]. Les habitants de quelques villages disposent sur le bord des cours d'eau des nids artificiels afin de récolter des œufs de palmipèdes. Quelquefois ils les font couver par des poules et se procurent ainsi des canards domestiques.

[85] Un grand nombre de ces pièges sont figurés dans l'ouvrage d'Hoffmann, Der Nördliche Ural und das Küstengebirge Pae-Choi.

Fusil zyriane.

Une chasse curieuse est celle faite aux palmipèdes lors de la mue. Trois ou quatre chasseurs montés dans des barques descendent une rivière en pourchassant devant eux les canards incapables de s'envoler. Rencontrent-ils un affluent, les Zyrianes l'explorent également et en chassent les oiseaux vers le gros de la bande, resté dans le cours d'eau principal. La descente de la rivière dure quelquefois plusieurs jours; pour ne pas amaigrir les oiseaux par la fatigue, les chasseurs les laissent reposer la nuit dans des endroits qu'ils ont au préalable reconnus. Une fois arrivés à l'embouchure du cours d'eau, les Zyrianes poussent la troupe de volatiles vers un immense filet disposé à cet effet sur la rive et les obligent à s'y engouffrer. Par ce moyen on peut capturer de 1 500 à 2 000 oiseaux[86].

[86] Schrenk, loc. cit., p. 264.

La pêche la plus lucrative sur les bords de la Petchora est celle du saumon. Les habitants d'Oust-Pojeg en prennent de 200 à 240 kilogrammes, valant de 4 à 10 roubles les 16 kilogrammes[87]. Elle se fait de la fin de juin à septembre; les autres poissons[88] sont capturés au printemps et en automne[89]. Les Zyrianes pêchent au flambeau, tendent des filets fixes[90], ou obstruent les rivières par des barrages de filets au milieu desquels ils placent des nasses en osier. Comme les Lapons et les Finnois de Finlande, ils emploient, en place de flotteurs, des palettes en bois et des morceaux d'écorce de bouleau et, en guise de plombs, des pierres enveloppées d'écorce ou des morceaux d'argile cuite.

[87] Les 16 kilogrammes de S. lavaretus valent 2 roubles.

[88] Ces espèces sont: le Salmo lavaretus, le C. Leucichthys Gylden, le S. Thymallus, la perche, le brochet, la lotte commune, le Thymallus vexillifer, l'Acerina cernua et le Squalius grislagine L.

[89] Produits de la pêche en 1889.

Valant.
Volost de Troïtskoïé Petchorskoïé 1 920 kilogr. 216 roubles.
Volost de Savinoborskoïé 2 680 — 360 —
Volost d'Oust-Chtchougor 1 600 —

[90] Ces filets portent le nom de koulam et ont une longueur moyenne de 5 mètres.

Dans le nord du bassin de la Petchora, sur les toundras riveraines de l'océan Glacial, un certain nombre de Zyrianes sont pasteurs de rennes et par suite astreints à la vie nomade[91]. Dans le district de Poustosersk ils possèdent les troupeaux les plus nombreux, qu'ils ont acquis aux dépens des Samoyèdes. Au delà de l'Oural nous avons rencontré plusieurs de ces Finnois propriétaires de milliers de rennes, qu'ils faisaient garder par des Ostiaks.

[91] La plupart sont originaires d'Ischma. Ils vivent dans des tentes, couvertes l'été d'écorce de bouleau et l'hiver de peaux de renne.

Les Zyrianes forment une population vigoureuse et intelligente, particulièrement douée pour le commerce. Durant l'hiver un grand nombre vont trafiquer avec les Ostiaks au delà de l'Oural. Dans ces transactions ils affirment leur supériorité intellectuelle par un manque complet de scrupules. L'acheteur se présente toujours avec des bouteilles d'eau-de-vie; une fois le vendeur enivré, il lui donne, en échange de belles fourrures, de la ferraille clinquante, très appréciée des Ostiaks. Il vend par exemple 1 fr. 50 des boutons en cuivre qui valent bien un centime. Dans les idées de ces Finnois comme de beaucoup de gens civilisés, le commerce c'est le vol autorisé. Mais entre eux et avec les voyageurs, les Zyrianes sont d'une scrupuleuse honnêteté. Chez ces indigènes l'usage des serrures est inconnu, tout est ouvert à tout venant et jamais rien n'est pris. La langue zyriane n'aurait même, dit-on, aucun vocable pour désigner l'idée de vol. Dans les cabanes situées sur le bord des rivières ils placent en évidence des vivres à la disposition des passants, et ceux qui en ont besoin les prennent après en avoir déposé scrupuleusement le prix habituel.

Privés pour ainsi dire de toute communication avec les pays manufacturiers, les Zyrianes fabriquent eux-mêmes leurs ustensiles de ménage. Le bois et l'écorce sont les seules matières premières qu'ils aient à leur disposition; aujourd'hui encore le fer est rare et cher dans ce pays. C'est l'âge du bois. Les assiettes et les tasses sont en pin; avec l'écorce du bouleau les indigènes confectionnent des sacs, des seaux, des bouteilles servant de salières, des cordes et des corbeilles. Leur mobilier présente une très grande analogie avec celui des Finnois de Finlande.

Plat zyriane.
Plat zyriane.
Salière zyriane.

Chez les Zyrianes, aucune trace de paganisme. Depuis longtemps ils ont été convertis au catholicisme grec; un grand nombre appartiennent toutefois aux sectes dissidentes. Dans ces pays sans voies de communication le raskol a trouvé un asile à peu près inviolable contre la persécution. Certain village habité par des vieux-croyants se trouve à plus de 230 kilomètres de l'église paroissiale, et sur toute cette distance pas de route. Les schismatiques peuvent ainsi vivre dans la paix la plus complète. En tout pays les déserts sont l'asile de la liberté.