[175] Mainwaring.

Quelle que fût sa foi, il avait l'âme religieuse, et une haute idée des devoirs moraux de l'art. Après la première exécution du Messie à Londres, il disait à un grand seigneur: «Je serais fâché, milord, si je faisais plaisir aux hommes; mon but est de les rendre meilleurs[176]».

[176] Cité par Schœlcher.

Dès son vivant, «son caractère moral était reconnu publiquement», comme Beethoven l'écrivait fièrement de lui-même[177]. Même à l'époque où il était le plus discuté, de clairvoyants admirateurs avaient senti la valeur morale et sociale de son art. Des vers, publiés en 1745 dans les journaux anglais, vantaient le pouvoir miraculeux qu'avait la musique de Saül d'adoucir la douleur, en glorifiant la douleur. Une lettre du 18 avril 1739 au London Daily Post disait qu'«un peuple qui sentirait la musique d'Israël en Egypte, n'aurait rien à craindre, en quelque temps que ce fût, si toute la puissance d'une invasion se levait contre lui[178]».

[177] Lettre à la municipalité de Vienne, 1er février 1819.

[178] Le texte dit exactement: «Si toute la puissance du papisme se levait contre nous».

Il semble que Hændel lui-même ait été frappé par ces lignes. Sept ans plus tard, alors que l'Angleterre était envahie par les troupes papistes et que l'armée du prétendant Charles-Edouard s'avançait jusqu'aux portes de Londres, Hændel, écrivant l'Occasional Oratorio, ce grand hymne épique à la patrie menacée et à Dieu qui la défend, reprit pour la troisième partie de l'œuvre les plus belles pages d'Israël.

Aucune musique au monde ne rayonne une telle force de foi. C'est la foi qui soulève les montagnes, et, comme la verge de Moïse, fait jaillir du rocher des âmes endurcies le flot de l'éternité. Telle page d'oratorio, tel cri de résurrection, est un miracle vivant, Lazare qui sort du tombeau. Ainsi, à la fin du second acte de Theodora[179], l'ordre foudroyant de Dieu qui éclate, au milieu du sommeil lugubre de la mort:

[179] Chœur: «Il vit le jeune homme qui dormait».

«Lève-toi!» cria Sa voix.—Et le jeune homme se leva.

Ou encore, dans le Funeral Anthem, le cri enivré, presque douloureux de joie, de l'âme immortelle, qui se délivre de la dépouille du corps et tend les bras vers Dieu[180].

[180] Chœurs: «Mais sa gloire est éternelle», alternant avec les chœurs funèbres: «Son corps est allé se reposer dans le tombeau». Le motif en a été emprunté par Hændel à un motet d'un vieux maître allemand du XVIe siècle, son homonyme Handl (Jakobus-Gallus): Ecce quomodo moritur justus. Mais un simple changement rythmique suffit à donner des ailes au vieux choral, en fait un élan d'extase, qui se brise soudain, haletant d'émotion, ne pouvant plus parler. Huit fois, ce cri s'élève au cours du morceau.

Mais rien, pour la grandeur morale, n'approche du chœur qui termine le second acte de Jephté. Rien, mieux que l'histoire de cette œuvre, ne fait pénétrer dans la foi héroïque de Hændel.

Quand il commença de l'écrire, le 21 janvier 1751, il était en pleine santé, malgré ses soixante-six ans. Il composa le premier acte, d'un trait, en douze jours. Nulle trace de soucis. Jamais son esprit n'avait été plus libre, et presque indifférent au sujet qu'il traitait[181]. Au cours du second acte, sa vue tout à coup s'obscurcit. L'écriture, si nette au début, se brouille et tremble[182]. La musique prend aussi un caractère douloureux[183]. Il venait de commencer le chœur final de l'acte II: Combien sombres, ô Seigneur, sont tes desseins! A peine avait-il écrit le mouvement initial, un largo aux modulations pathétiques, qu'il dut s'arrêter. Il marque, au bas de la page:

[181] Plusieurs airs d'Iphis sont bâtis sur des rythmes de danse: au premier acte, The smiling dawn, sur un rythme de bourrée; au second acte, Welcome as the cheerful Light, sur un rythme de gavotte.

[182] On peut suivre exactement les progrès du mal sur le manuscrit autographe, dont le fac-simile a été publié par Chrysander dans la grande collection Breitkopf, en 1885.

[183] Le changement de ton commence, dans le second acte, au cri d'horreur que pousse Jephté, en apercevant sa fille venue à sa rencontre. C'est d'abord une suite d'airs douloureux de Jephté, de la mère et du fiancé d'Iphis, puis un quatuor, où les parents d'Iphis mêlent leurs gémissements. A ces pleurs répond la voix pure d'Iphis qui les console, en un récitatif qui semble ouvrir le ciel, puis un air très simple, d'une résignation courageuse qui cache la peine, la peur, au fond. L'émotion grandit. Jephté chante un air récitatif, qui fait penser à ceux d'Agamemnon dans Iphigénie en Aulide; à la fin, le récit s'entrecoupe, se ralentit, défaille de douleur et d'horreur; certaines phrases semblent écrites par Beethoven. Enfin s'élève le chœur, au milieu duquel la maladie foudroya Hændel.

Suis arrivé jusqu'ici, le mercredi 13 février. Empêché de continuer, à cause de mon œil gauche.

Il s'interrompt, dix jours. Le onzième, il marque sur son manuscrit:

Le 23 février, vais un peu mieux. Repris le travail.

Et il met en musique ces paroles, qui contenaient une allusion tragique à son propre malheur:

Notre joie s'en va en douleur... comme le jour disparaît dans la nuit.

Péniblement, en cinq jours,—lui à qui cinq jours, naguère, suffisaient à écrire un acte entier,—il se traîne jusqu'à la fin de ce sombre chœur, qu'illumine, dans la nuit qui l'enveloppe, une des plus superbes affirmations de la foi sur la douleur. Au sortir de pages mornes et tourmentées, quelques voix (ténor et basse), à l'unisson, murmurent tout bas:

Tout ce qui est...

Elles hésitent un moment, semblent reprendre haleine, puis, toutes les voix ensemble affirment, avec une conviction inébranlable:

... est bien.

L'héroïsme de Hændel et de sa musique intrépide, qui souffle la vaillance et la foi, se résume en ce cri d'Hercule mourant.