[26] Il y avait aussi d’autres pierres plantées de distance en distance pour suppléer aux étriers, lesquelles aidaient le cavalier à monter à cheval. Jusqu’au règne de Théodose, on ne se servit ni d’étriers ni de selle. Cette dernière était remplacée par une simple housse. Il fut également défendu en tout tems de se servir de bâton pour exciter les chevaux ; le fouet, employé à cet usage, a toujours été maintenu. On ne s’est servi d’éperons que très-tard.

Auguste ne négligea donc aucun moyen d’accroître la prospérité des postes, soit comme nous l’avons remarqué, par les grands chemins qu’il fit faire, les bâtimens qu’il y éleva sous la dénomination de stations ou positions, origine sans doute du nom qu’elles portent ; soit par les mesures qu’il ordonna d’employer pour qu’aucune prérogative n’exemptât de fournir des chevaux pour ce service, appelé course publique ; soit enfin par les dépenses considérables dans lesquelles il s’engagea, et qui furent à la charge des peuples.

Il nous[27] faut parler des moyens que les empereurs avaient d’envoyer de Rome leurs lettres si promptement jusques aux confins de leur empire, et d’avoir la réponse avec pareille promptitude et célérité. Cela se faisoit par la voie des postes assises sur les routes militaires, si bien réglées et policées, qu’il n’estoit déjà besoin au prince souverain de courir avec peine et travail par les parties de son empire, pour sçavoir ce qui s’y passoit ; veu que, sans partir de la ville de Rome, il pouvoit gouverner la terre par ses lettres missives, édits, ordonnances et mandements, lesquels n’estoient plus tost écrits, qu’ils estoient par la voie des postes, portées aussi promptement, que si quelques oiseaux en eussent esté les messagers.

[27] Bergier, auteur cité.

Des courriers et ensuite des voitures furent disposées sur toutes les grandes routes et à peu de distance l’une de l’autre, afin que l’on eût des nouvelles plus promptes de ce qui se passait dans les provinces ; et les courriers[28] auxquels on confiait les missives étaient appelés viatores ou veredarii sous les empereurs d’Occident, et, sous les empereurs d’Orient, cursores, mot d’où ils tirent leurs noms. Ils ne marchaient jamais sans être munis d’un diplôme ou lettre d’évection. Elle différait de la missive en ce que celle-ci était scellée et pliée de plusieurs façons, et que l’autre n’avait qu’un simple pli uniforme[29]. Le sceau[30] qu’Auguste appliquait sur ses lettres et sur ses actes, fut d’abord un sphinx, ensuite la tête d’Alexandre, et, enfin, son propre portrait, gravé par Dioscoïde. Ce dernier fut celui en usage sous ses successeurs. Il marquait toujours sur ses lettres l’heure à laquelle il les écrivait, soit le jour, soit la nuit[31].

[28] Le cheval de poste Veredus.

[29] Depuis la première institution des postes romaines jusqu’au siècle de Constantin, les lettres de poste se donnoient en papier ou parchemin ; et on les appeloit diplomata. Et quoique Servius escrive que sous ce nom sont comprises toutes les écritures envoyées à quelqu’un : c’est ce qu’il appartient proprement à celles qui ne sont pliées qu’en double. Quelques-uns assurent que ces lettres estoient semblables aux patentes de nos rois, qui n’ont qu’un simple ply, que nous appellons reply, et non plusieurs plys, comme les missives que l’on appelle lettres closes ou de cachet. [Bergier.]

[30] Sceau doit être pris ici dans une signification différente de cachet qui, pour nous, dérive de cacher. Ce cachet que nous appliquons sur nos lettres sert à empêcher que le contenu n’en soit connu de tout autre individu que celui auquel on l’adresse. Le sceau, chez les anciens, dont l’écriture cursive n’était pas aussi variée que la nôtre, devenait la marque authentique à laquelle on reconnaissait celui qui nous communiquait sa pensée, et non la main qui la traçait ; car le nom n’y était pas apposé à la fin, comme nous le pratiquons.

L’usage introduit autrefois d’écrire au nom d’une personne absente ne peut étonner, puisqu’il ne s’agissait que d’être muni de son sceau. On en trouve mille exemples, soit dans Cicéron et d’autres auteurs, soit même dans les pères de l’église qui, employant la main de leurs amis ou de leurs secrétaires, ne manquaient jamais, quand ils voulaient ajouter quelque chose eux-mêmes à leurs lettres, de dire : Ceci est de ma main.

Le signe ou sceau était seul reconnu, puisque la loi romaine refusait d’accepter un écrit autographe comme pièce de comparaison, si le témoignage de personnes présentes à la rédaction n’en attestait l’authenticité.

Au reste, cette empreinte ou sceau était d’une telle importance, que le fabricateur d’un cachet faux ne pouvait échapper à la punition prononcée par la loi Cornélia.

Ainsi, lorsque anciennement on disait : J’ai signé cette lettre, on exprimait par là qu’on y avait apposé son sceau. La même expression aujourd’hui signifie littéralement qu’on y a mis son nom, ce qui lui donne le caractère d’authenticité. Elle est distinguée par là d’une autre espèce de lettres appelées anonymes qui, quoique cachetées, ne portent pas de signatures.

Chardin dit qu’en Orient on appose seulement son sceau et celui des témoins sur les contrats.

[31] Suétone.

La surveillance des postes romaines était confiée aux premiers personnages de l’empire. Aucune personne, quel que fût son rang, ne pouvait voyager sans être muni d’une permission de se servir des chevaux de la course publique. Conformément à cette loi, dit Bergier, nous lisons dans l’histoire de Capitolinus que Publius Helvius Pertinax, qui fut empereur romain sur ses vieux jours, estant pourvu en son âge florissoit de la charge de sergent de bandes, qu’ils appelloient Præfectum Cohortiis, sous l’empire de Titus, fut condamné par le président de Syrie à aller à pied à Antioche jusqu’à certain lieu où il estoit envoyé en qualité de légat, en punition de ce qu’il s’estoit servi des chevaux publics, sans avoir de lettres de poste.

Les postes établies sur tous les points où s’étendait la puissance romaine, malgré les revenus qu’elles rendaient aux empereurs, étaient loin de les dédommager des frais énormes qu’elles occasionnaient. Tant de sacrifices et de précautions, par suite de mesures extraordinaires, ne les mirent pas à l’abri d’une destruction, totale. Il n’est pas inutile de remarquer que toute innovation ou tentative brusque a toujours nui à la prospérité des postes, et qu’on ne doit procéder qu’avec prudence dans tous les changemens que les circonstances permettent d’y introduire. Nous aurons occasion plus d’une fois de nous en convaincre.

Lorsque Constantin fit assembler un concile à Rimini, il exigea tant de célérité des prélats qu’il y appelait des points les plus éloignés, qu’ayant ordonné à cet effet de leur procurer tous les moyens de voyager avec diligence, la plus grande partie des chevaux succomba aux fatigues de ce service.

Le soin que l’on mettait à cette époque à l’entretien des routes, explique la promptitude avec laquelle on franchissait les plus grandes distances dans les chars légers que nos voitures ont remplacés.

Auguste se rendait avec une grande rapidité, par le moyen des postes, dans les lieux les plus éloignés où il ne pouvait être attendu, afin de connaître par lui-même tout ce qui s’y passait. On rapporte qu’il faisait alors plus de cent milles par jour[32].

[32] A peu près 25 lieues.

La première fois[33] qu’il sortit de Rome avecques charges publiques, il arriva en huit jours à la rivière de Rhône, ayant dans son coche, devant lui, un secrétaire ou deux qui écrivoient sans cesse, et derrière luy, celuy qui portait son épée.

[33] Montaigne.

Rufus, envoyé vers Pompée, marcha nuit et jour avec la même vitesse, en changeant de chevaux à chaque poste. Constantin-le-Grand, retenu prisonnier à Nicomédie, se sauva en Angleterre par le moyen de relais, et s’y fit proclamer empereur. Pour mieux assurer sa fuite, il faisait couper les jarrets aux chevaux qu’il laissait après lui, afin que ceux qui le poursuivaient sur la route ne pussent faire la même diligence. Tibère, dans une circonstance pressante, fit, dit-on, 200 milles en 24 heures, et ne changea que trois fois de voiture. Dioclétien et Maximien, suivant les historiens, parcouraient de très-grandes distances avec la même célérité. Il serait facile de multiplier les exemples de ce genre, qui ne sont remarquables que par l’époque à laquelle ils nous reportent.

C’est encore ainsi, dit Bergier, que les empereurs se faisoient porter le long des fleuves navigables, avec une merveilleuse promptitude et célérité. Ce qu’ils exécutoient à l’aide de certains vaisseaux faits exprès comme pour servir de chevaux de poste sur les eaux. Car les anciens avoient deux sortes de vaisseaux pour naviger, tant sur la mer que sur les fleuves navigables. Ils appeloient les uns onerarias naves, qui servoient à porter toutes sortes de fardeaux et marchandises ; et les autres fugaces sive cursorias, et d’un mot grec dromones, comme qui diroit des courriers, à cause de la vîtesse de leur course.

Les chevaux n’étaient pas seuls employés, soit pour établir des correspondances entre tous les points d’un état et les nations entr’elles, soit pour voyager avec plus de sûreté, de commodité et même d’agrément.

Les Romains avaient dressé divers animaux à traîner leurs chars. Celui de Marc-Antoine était conduit par des lions. Héliogabale l’imita, et y substitua des tigres, qu’il remplaça par des cerfs et des chiens. L’empereur Firmus se servit d’autruches[34] dans le même but. Elles étaient, dit-on, d’une grandeur remarquable.

[34] Les Arabes appellent l’autruche l’oiseau-chameau.

Ces éclaircissemens suffisent pour donner une juste idée des moyens employés primitivement pour correspondre, et du grand degré de perfection auquel les Romains avaient porté l’institution des postes. En les élevant au premier rang, ils en avaient assuré la prospérité par la considération, et la confiance, sur laquelle ils les faisaient reposer, était devenue pour eux le seul garant de leur stabilité.