La voiture de la Vierge d’Ynverski à Moscou. La voiture de la Vierge d’Ynverski à Moscou.

On sait que le culte orthodoxe reproduit exactement l’ancien culte grec de Constantinople. Vers l’an 1000, le chef de la peuplade qui devait plus tard former la nation russe, un barbare véritable par son audace et par sa cruauté, par sa force physique et son impétuosité, fut le propagateur de la religion grecque dans le pays qu’il gouvernait.

Il s’appelait Wladimir. Il défit tous les peuples voisins, il soumit à sa volonté presque toute la superficie de la Russie d’Europe actuelle; il eut, s’il faut en croire de fabuleuses chroniques, cinq femmes légitimes, huit cents concubines et quantité d’enfants qu’il immolait aux faux dieux. Au moment de sacrifier même sa première femme, celle qui partageait le trône avec lui, il fut saisi de remords.

Voulant former une seule nation de tous les peuples qu’il avait conquis, il comprit que ce but ne pourrait être atteint qu’au moyen d’une religion d’État. Il envoya des ambassadeurs dans les différents pays, afin d’étudier leurs cultes et de choisir celui qui semblerait préférable. Le mahométisme lui déplut parce que le Coran défend l’usage du vin, ce qui, dit-on, eût contrarié ses habitudes. Le catholicisme fut rejeté par lui à cause du célibat des prêtres, et surtout à cause de l’obéissance qu’il impose envers une autorité étrangère. Le judaïsme sans patrie lui sembla peu favorable à la constitution d’un empire qui fût une œuvre à part. Le culte grec l’impressionna surtout par la magnificence de ses cérémonies: il l’adopta et dès lors la Russie fut chrétienne.

Le dogme orthodoxe diffère peu du dogme catholique, mais les Russes ont hérité de l’antique haine des Grecs contre les Latins. Ils pratiqueraient volontiers cet ancien enseignement des évêques de Byzance lors de l’expédition de Frédéric contre Jérusalem: pour la rémission des péchés, il faut tuer les pèlerins et les effacer de la terre[2].

[2] Michaud.

Ils tiennent aussi de ces devanciers leur idolâtrie pour les images auxquelles les Grecs prêtaient pour ainsi dire la vie. Ils sont bien les fils de ces Byzantins qui, lors de la conquête des Latins, renversèrent avec colère une statue de Minerve, l’accusant d’avoir appelé les barbares parce qu’elle avait la tête et les bras tournés vers l’Occident.

Je visitai près de Moscou le monastère de Troïtsa. Ce monastère fut fondé par saint Serge en 1338. Il serait plus correct de dire qu’en ce temps-là, le pieux solitaire de la forêt de Gorodok devint cénobite en donnant à quelques âmes zélées comme la sienne le goût de la pauvreté et du renoncement aux biens de ce monde. Le couvent ne fut construit que plus tard, car les ressources de tous les religieux réunis eussent suffi à peine dans le principe à leur fournir un abri.

Combien la situation fut changée, quand saint Serge, au moment de la grande invasion mongole, eut conseillé au prince Dmitri de marcher contre les Barbares dans les plaines du Don! Ce prince, victorieux du farouche Mamaï, combla de présents la nouvelle communauté. — En 1393, Troïtsa fut en partie pillé et brûlé par les Tartares, mais le corps de saint Serge, retrouvé comme par miracle au milieu des décombres, continua à être l’objet de la vénération. Les tsars, les princes, les boyards firent successivement de larges offrandes au couvent, dont la richesse devint légendaire en Russie. — Au milieu du siècle dernier, Troïtsa possédait, outre un amoncellement presque incroyable de joyaux, des domaines immenses et cent mille paysans. On estimait alors la fortune du monastère à plus d’un milliard de francs. — Ses fortifications, qui existent encore, le défendirent en 1609 contre l’invasion polonaise, et elles abritèrent les jeunes tsars Jean et Pierre Alexiévitch pendant une des révoltes des Strélitz[3]. — Outre les bâtiments qui servent de demeure aux religieux, l’enceinte de Troïtsa renferme actuellement neuf églises dont la richesse excite l’étonnement plutôt que l’admiration du voyageur. Toutes les parties peintes ou émaillées des figures de saints ou de madones sont entourées de saphirs, de rubis, d’émeraudes, de topazes et de diamants d’une grosseur énorme. Le tombeau de saint Serge est en argent doré, le baldaquin est en argent massif et est supporté par quatre colonnes de même métal. Les chasubles dont les religieux se revêtent pour la célébration des offices sont couvertes de quinze, dix-huit et jusqu’à vingt et une livres de perles. On est d’abord ébloui par tant de magnificence; puis comme toutes ces choses n’ont réellement de valeur que par leur rareté, on devient indifférent à cause de leur agglomération elle-même. — D’autres auteurs plus habiles ont assez longuement parlé de Troïtsa pour que je ne fatigue pas le lecteur par une description détaillée de ce couvent dont il a certainement déjà connaissance. — Mon guide me fit tout visiter, les chapelles, le trésor, où l’on remarque huit boisseaux de perles fines que l’on a reléguées à tout jamais dans une vitrine, ne sachant à quel usage les employer; puis il me reconduisit à l’une des portes de la grande enceinte et me tendit la main. J’avoue que ce geste m’embarrassa: quand on vient de visiter le monastère de Troïtsa, une somme de cent mille francs paraît une bagatelle. — Avant de prendre congé de ce religieux, je lui demandai à visiter la bibliothèque: «Nous n’en avons pas», me répondit-il. — Cet homme me parut alors véritablement pauvre, et je lui donnai de bon cœur une gratification. — M. de Custine prétend que le couvent possède en réalité une bibliothèque, mais que les règlements interdisent de la montrer au public. Je souhaite vivement que M. de Custine dise vrai.

[3] Garde impériale instituée par Ivan IV en 1545 et supprimée par Pierre le Grand en 1705.

En revenant de cette promenade, je reçus la visite d’un jeune homme nommé Constantin Kokcharof. C’était un habitant de la Sibérie orientale. Il avait le teint brun-jaunâtre, les pommettes saillantes, rappelant celles des Mongols, les cheveux crépus, les lèvres proéminentes à la manière des nègres, la taille petite, et cependant une grande force musculaire. Il tenait à la fois de l’homme du Nord et de l’indigène des forêts équatoriales: je suis sûr qu’en cherchant bien dans sa généalogie, il eût trouvé, vers l’époque de la conquête des Indes par les Mongols, l’alliance de quelque grand-père avec une adoratrice de Brahma et de Wichnou. Il me dit en entrant: «Que Dieu, Monsieur, bénisse votre voyage»; puis il se nomma et me présenta la main suivant la mode sibérienne.

Même en Russie, du reste, il est de toute impolitesse de ne pas tendre immédiatement la main à la personne dont on fait connaissance.

«Monsieur, ajouta Constantin, je suis l’ami de M. Sabachnikof, chez qui vous avez donné rendez-vous à M. Pfaffius, commissaire de Kiachta. Je retourne à Irkoutsk où habitent mes parents. J’ai écrit à M. Pfaffius pour lui demander de le suivre en Sibérie, et il m’a répondu en me donnant votre adresse. M’acceptez-vous pour compagnon? Je vous servirai d’interprète, et vous aurez avec moi l’avantage de voyager plus ou moins promptement selon votre caprice et en suivant la direction qu’il vous conviendra de prendre.»

Je lui montrai mes lettres de recommandation. Il en trouva une pour son père et une autre pour son oncle, tous deux fonctionnaires en Sibérie. Dès lors l’affaire fut conclue, et je ne pensai plus qu’à partir.

Mon jeune compagnon m’était très-précieux en ce qu’il connaissait à fond la route.

Il allait parcourir pour la sixième fois l’immense espace qui sépare Moscou du fleuve Amour. Il avait fait ce voyage pendant l’été et pendant l’hiver; aussi put-il me renseigner immédiatement sur les précautions indispensables à prendre contre le froid et contre la fatigue. Il m’apprit que dans le traîneau, en outre de ma fourrure de iénotte, je devrais encore endosser une dacha, sorte de pelisse fourrée en dedans et en dehors, dans laquelle on disparaît entièrement depuis les pieds jusqu’à la tête. Celle que j’achetai le lendemain était doublée de lièvre blanc et recouverte d’élan aux poils courts mais épais. Ces deux fourrures n’étant pas considérées comme suffisamment élégantes, je dus y faire joindre un col en peau de castor. Ainsi emmaillotté, je m’imaginai dans mon innocence pouvoir impunément affronter tous les froids sibériens.

J’ai vu dans le cours de mes voyages bien des habiles et bien des exploiteurs, mais je n’ai jamais entendu de raisonnement aussi hardi que celui de l’interprète de l’hôtel à Moscou: «Monsieur, me dit-il effrontément, vous me devez au moins trois cents francs de gratification; voici comment: Vous aviez absolument besoin d’un compagnon russe pour aller en Sibérie. Quand M. Kokcharof est venu vous demander, j’aurais pu lui répondre que je ne vous connaissais pas, et tout en causant avec lui, m’informer de son adresse. Puis, je serais venu vous dire: J’ai trouvé l’homme que vous cherchez, mais je ne vous ferai connaître son nom que si vous me donnez mille francs. Je n’ai pas fait cela, monsieur, vous devez bien m’en tenir compte.»

La colère me fit un instant oublier la volonté de l’Empereur, ses décrets qui défendent de frapper; je levai la main ou plutôt le pied en mettant le raisonneur à la porte. J’appris plus tard que cet homme était un Polonais, ce qui me mit en sûreté de conscience, car la règle s’étend-elle à ces proscrits? et après avoir bouclé mes malles, je me rendis au chemin de fer de Nijni-Novgorod en tête-à-tête avec M. Constantin Kokcharof.

Le monastère de Troïtsa. Le monastère de Troïtsa.

Nijni-Novgorod est la dernière station du chemin de fer sur la route de Sibérie.

Pour se rendre de la gare à la ville, il faut traverser la rivière de l’Oka, quelques centaines de mètres avant son embouchure dans le Volga. Quand je suis arrivé à Novgorod, le 15 décembre, le passage d’hiver sur la glace avait commencé. Le lit de l’Oka était sillonné de traîneaux venant d’Irkoutsk, de Nikolaefsk, du bout du monde, et apportant au chemin de fer toutes sortes de denrées asiatiques. Chaque rivière de Russie ou de Sibérie gèle d’une manière différente. Toutes ont même un aspect assez particulier pour qu’on puisse les reconnaître à la seule inspection de la glace qui les recouvre. Cela provient des conditions atmosphériques, de la nature et de la conformation du rivage, et surtout de la rapidité du courant.

L’Oka, une fois gelée, présente à sa surface de grosses boursouflures, formant comme une succession de monticules et de petites vallées. Le Parisien sédentaire se représente dans son imagination les rivières du Nord pendant l’hiver comme de véritables miroirs polis où des patineurs circulent avec une vitesse très-grande et font ainsi de longs voyages. Excepté le Volga peut-être, sur lequel la glace est presque partout unie à cause de la lenteur du courant, mais où la présence de la neige ne permettrait pas le patinage, je n’ai vu aucune rivière recouverte d’une glace uniformément horizontale. Plusieurs même ont une surface tellement bouleversée qu’il serait impossible d’y circuler en voiture. Le cours de l’Oka n’est pas de ce nombre; il pourrait être cité, au contraire, parmi les moins tourmentés. Malgré cela, en voyageur inexpérimenté, je me serais certainement refusé à croire, à cause des inégalités du chemin, que je voyageais sur une rivière, si mon attention ne se fût fixée sur un bruit qu’on ne peut oublier après l’avoir entendu, et qui lève immédiatement toute incrédulité: bruit de creux, roulement d’abîme et comme le grondement sourd d’un prisonnier qui appelle: et au-dessus de cette prison fragile sur laquelle on pèse, il n’y a pas un refuge, pas un support, rien à saisir au moment où, le poids devenant trop lourd pour la glace, on la sentirait fléchir.

De même que dans une voiture dont on sent les chevaux emportés, on se rejette instinctivement en arrière, comme pour lutter avec la force qui vous entraîne; ainsi, la première fois que l’on voyage sur la glace, on éprouve en soi comme un soulèvement général dont on ne peut se défendre; on reproche aux autres d’être là; on voudrait que tout le monde devînt atome; et comme notre qualité commune à nous, pauvres terrestres, hommes ou choses, est de peser, on en veut à tout, car tout ce qui est là peut contribuer à un enfouissement général. Aussi, dès qu’on se sent sur terre, on éprouve une vive satisfaction, et en arrivant à Novgorod on peut dire un grand charme.

Cette ville est en effet à la fois pittoresquement bâtie et intéressante par l’animation de ses bazars.

Le Volga, au lieu où il reçoit l’Oka, a au moins six kilomètres de large. Une grande colline ou plutôt une montagne longe la rive droite de cette immense nappe d’eau, et Novgorod se dresse gaiement au sommet de cette montagne, surveillant l’Asie, contemplant l’Europe, prête à se réfugier dans l’une ou dans l’autre, selon la frontière par laquelle serait menacée la nationalité russe à laquelle elle tient surtout, comme elle l’a bien prouvé. Se riant des distances à l’aide de son chemin de fer et de ses deux cours d’eau, défendue contre les inondations par sa position élevée, contre la misère par son commerce, contre la décadence par sa foire annuelle et importante; Novgorod est une des villes les plus agréables à visiter, parce qu’en opposition à ce que l’on rencontre d’ordinaire en Russie, tout y respire la gaieté, le travail, la richesse.

Les rues du bazar surtout ont une animation extraordinaire. Même quand ce n’est pas l’époque de la foire, des représentants de tous les peuples d’Asie, vêtus des costumes les plus bizarres et les plus dissemblables, s’y croisent en grand nombre. Dans ce quartier commerçant, le seul peut-être ainsi disposé en Russie, les maisons ont plusieurs étages et les boutiques sont superposées les unes aux autres, bien qu’elles n’appartiennent pas toujours au même propriétaire. Des balcons en bois où l’on monte par des escaliers extérieurs et où la circulation est libre sur toute la longueur de la rue, servent au public pour aller faire des emplettes aux étages supérieurs.

Dans le reste de la ville, les maisons sont élégantes; elles sont construites presque toutes en pierres, ce qui est regardé, au delà de Moscou et plus encore au delà de Kazan, comme une magnificence; plusieurs hôtels confortables donnent asile aux voyageurs; on voit partout dans cette cité, petite mais bien vivante, les résultats de l’activité des habitants et du mouvement d’affaires qui s’y fait perpétuellement.

Près de là s’élève une colonne dédiée à Sviataslof Vsévolovitch, au lieu où il a vaincu les Suédois et les Polonais.

Du pied de cette colonne, placée sur l’un des sommets les plus élevés de la grande colline où est bâtie Novgorod, on découvre une vue qui pourrait servir de type pour représenter les paysages ordinaires de la Russie pendant l’hiver. Au premier plan, dort le large Volga, enseveli sous la glace; le froid, cette force impalpable et peut-être la plus implacable de toutes les forces connues, immobilise ce fleuve géant. Rien ne pourrait résister à cette pression incalculable de la nature auprès de laquelle toutes les inventions humaines ne sont que risée et atome. Le Volga semble, par l’horizontalité de sa surface, accepter son sort avec résignation et craindre le fatal résultat d’une lutte. Sur la rive gauche du fleuve et jusqu’à une distance énorme à travers le crépuscule presque permanent de ces régions, on aperçoit de longues ondulations grandioses et mélancoliques, recouvertes de forêts indéfinies dépouillées de leurs feuilles. Çà et là quelques sapins rompent la monotonie de cette nature sauvage; mais les troncs blancs des bouleaux se détachent sur eux comme des apparitions; puis les ormeaux et les chênes montrent partout leurs squelettes. Vue sérieuse et triste s’il en fut jamais, devant laquelle on se demande pourquoi tant de peuples ont désiré s’établir dans une pareille contrée et pourquoi tant de sang y a été répandu.

CHAPITRE IV
LE VOLGA PENDANT L’HIVER
ENTRE NIJNI-NOVGOROD ET KAZAN

Diverses sortes de podarojnaia. — Ce que sont les préparatifs d’un long voyage en traîneau. — Départ de Nijni. — Les relais de poste. — Un dégel momentané. — La neige. — Arrivée à Kazan.

A peine arrivé à Novgorod, mon grand désir fut de commencer le plus tôt possible le voyage en traîneau: l’homme est ainsi attiré vers l’inconnu, dût-il en souffrir.

Je me rendis chez le gouverneur de la province, afin qu’il me facilitât les moyens d’obtenir des chevaux dans les relais de poste. Il existe pour cela trois sortes de recommandations, appelées en russe podarojnaia.

La plus précieuse de toutes, la podarojnaia de courrier, ne s’obtient que dans les cas exceptionnels; pour un envoyé extraordinaire de l’empereur, par exemple.

Quand on arrive dans un relai muni de ce papier, le chef de poste doit donner immédiatement des chevaux, quelque dépourvu qu’il puisse en être, en réquisitionner même si cela est nécessaire, et ordonner au cocher de ne pas cesser le galop.

La podarojnaia de la couronne, bien que placée au second rang, est encore très-appréciable. On l’accorde généralement aux fonctionnaires qui se rendent à leur poste ou qui voyagent pour un service public: c’est de cette dernière qu’a bien voulu me gratifier le gouverneur de Nijni-Novgorod. Les chefs de poste doivent toujours réserver une troïka (attelage de trois chevaux) pour le cas où il se présenterait un voyageur muni d’une podarojnaia de la couronne. Il est donc rare, quand on possède ce papier important, de ne pas être servi immédiatement, quand on arrive dans un relai. Les cochers s’attachent au bonnet et aux bras des plaques de cuivre qui avertissent au loin les conducteurs de traîneaux venant en sens contraire, d’avoir immédiatement à se ranger sous peine de certains châtiments, et ils mènent aussi leurs chevaux presque toujours au galop comme dans le cas précédent.

Entre la podarojnaia de la couronne et la podarojnaia la plus commune, il y a une grande différence. Celle-ci est pour la masse des voyageurs ordinaires. Il faut d’abord payer assez cher pour l’obtenir; et puis on est à la merci de tous les chefs de poste, qui ne vous donnent des chevaux que si tel est leur bon plaisir.

La règle est que chaque attelage doit se reposer six heures entre chaque course. Il arrive donc souvent qu’on ne rencontre dans les relais que des attelages prenant le repos réglementaire, à l’exception de celui réservé aux porteurs de podarojnaia de la couronne. J’ai vu souvent des voyageurs attendant depuis deux ou trois jours qu’un chef de poste voulût bien se laisser fléchir ou se lassât de les avoir chez lui.

Malheureusement les concessionnaires des relais ont tout avantage à prolonger une pareille situation. On ne leur paye pas le logement qui est gratuit, mais on prend toujours chez eux quelque nourriture, et ils espèrent qu’à la fin, lassés d’une attente si prolongée, les voyageurs leurs payeront une forte gratification pour obtenir une troïka, même fatiguée d’une course récente.

L’organisation de la poste depuis Nijni-Novgorod jusqu’à Tumen n’appartient pas en ce moment au gouvernement. Elle est affermée temporairement à M. Michaëlof, qui est en train d’acquérir une fortune considérable en louant ses chevaux fort cher.

Muni comme je l’ai dit plus haut d’une recommandation de cet heureux concessionnaire et aussi d’une podarojnaia de la couronne, grâce à l’amabilité du gouverneur de Nijni, il me semblait que je pouvais partir dès le lendemain matin.

Hélas! j’avais compté cette fois encore sans les froids sibériens.

Pendant toute la matinée, je dus courir de boutique en boutique pour achever les préparatifs d’un voyage prolongé en traîneau. Le nombre des objets à acheter était incalculable. Constantin en avait dressé une liste gigantesque. Je ne rentrai chez moi qu’à une heure de l’après-midi, fatigué, agacé, altéré, mourant de faim, et ne me sentant plus de forces que pour me coucher et dormir.

C’est alors que Constantin me dit avec le plus grand flegme: «A présent, monsieur, nous sommes prêts; désirez-vous partir?» Je voulais lui demander de ne monter en traîneau que le lendemain ou au moins d’attendre quelques heures, quand mes yeux tombèrent au milieu de la chambre sur la montagne de mes acquisitions. Celle qui m’avait stupéfié lors de ma visite à M. Pfaffius n’était qu’une colline auprès de celle-ci. Il y avait là des malles en cuir mou qu’on remplit de vêtements et dont la présence au fond du traîneau amortit les secousses; des valises rondes pour servir de traversin la nuit, des touloupes, une dacha en peau de mouton, des coussins, des matelas, des saucissons de veau et de mouton, des bottes de feutre, des couvertures de feutre, des bouteilles d’eau-de-vie, des cordes, un marteau, un attirail restreint mais indispensable de menuiserie et de serrurerie, huit paires de gros bas de laine, des ceintures, des sacs, du pain blanc, des oreillers, et encore bien d’autres choses. De plus, mes malles ne pouvant plus servir, tous les vêtements que j’avais apportés de France gisaient çà et là dans cette chambre étroite et ne semblaient pas les moins étonnés de se trouver en pareille compagnie. Ni les greniers les plus bouleversés, ni les voitures de déménagement, ni quelque arrière-magasin du mont-de-piété, rien enfin, si ce n’est peut-être la cervelle de certains illuminés politiques, ne peut donner l’idée d’un pareil désordre.

Ce beau spectacle me rendit le courage. Je n’eus plus qu’une pensée, le départ, et je fis demander les chevaux.

Tandis qu’un domestique allait chercher l’attelage, nous nous mîmes en devoir, Constantin et moi, d’entasser tous les objets dont je viens de parler dans un traîneau que j’avais fait venir de la fabrique de Romanof, le plus célèbre des carrossiers russes. Ce traîneau, du reste, était merveilleusement construit. Il réunissait au plus haut point les deux qualités de légèreté et de solidité qui constituent une bonne voiture. Comme il était ouvert, nous pouvions jouir pendant le jour de l’aspect du pays, tandis qu’une capote fixe que nous fermions complétement le soir, à l’aide d’une toile grise goudronnée, nous protégeait un peu contre le vent et contre la neige. Deux pièces de bois placées à une très-faible hauteur au-dessus du sol et disposées en biais de l’avant à l’arrière empêchaient le traîneau de verser, au moins dans les circonstances ordinaires, et garantissaient sa caisse contre les rencontres et les chocs qui se reproduisaient, sans exagération, vingt et trente fois par jour.

Comme on fait son lit on se couche, dit le proverbe. Ainsi, en Russie, comme on dispose son traîneau, on supporte plus ou moins les fatigues du voyage. Constantin avait pour cela un véritable talent. Il plaçait les matelas en pente savamment calculée; il dissimulait tous les angles saillants ou qui le fussent devenus après le tassement d’une route prolongée. Il plaçait du foin dans les parties moins résistantes qui se fussent creusées après plusieurs cahots. Il transformait en un mot notre traîneau en un véritable lit moelleux, qui nous eût fait supporter sans fatigue les quinze cents lieues que nous avions à parcourir jusqu’à Irkoutsk, sans les circonstances dont je parlerai plus bas. Quand tous ces préparatifs furent terminés, quand les chevaux furent attelés, je commençai à me revêtir de mon costume de voyage.

Qui n’a pas été en Sibérie ne peut se douter de l’affublement d’un voyageur au long cours dans ce pays.

Endosser un si grand nombre de vêtements est un véritable travail qu’on ne peut accomplir, surtout la première fois, sans rire beaucoup et sans transpirer encore plus.

Nous mîmes d’abord quatre paires de bas de laine et, par-dessus, en guise de chaussures, une paire de bas de feutre qui nous couvrait les jambes. Nous endossâmes, comme je l’ai dit plus haut, trois épaisseurs de fourrure. Nous nous couvrîmes la tête avec un bonnet d’astrakan et un bachelique. Une fois dans le traîneau, nous nous enveloppâmes les jambes dans un tapis de fourrure et nous nous enfonçâmes l’un à côté de l’autre dans deux couvertures de feutre.

Cet accoutrement, qui serait exagéré pour se préserver pendant quelques heures même du froid le plus intense, devient léger et à peine suffisant quand on reste longtemps exposé à l’air et surtout avec la fatigue d’un voyage prolongé nuit et jour en traîneau sans arrêts pour le coucher.

Le seul point défectueux dans la construction des traîneaux sibériens, c’est l’absence de siége pour l’iemschik ou le cocher: ce malheureux est obligé de s’asseoir sur une plate-forme en bois qui recouvre les pieds des voyageurs, les jambes pendantes à droite ou à gauche, et de conduire de côté. Quand il a affaire à des chevaux difficiles, il se met à genoux ou même debout sur cette planchette. Cette organisation est d’autant plus regrettable qu’il faut une véritable science pour diriger et maintenir les petits chevaux de l’Asie septentrionale. Dès qu’ils se sentent attelés, est-ce ardeur toute simple, est-ce désir de se préserver du froid, ils sont d’une impatience à nulle autre pareille. Ils s’agitent, piétinent, grattent la terre du pied, mordillent la neige, ou en ramassent une grosse boule qu’ils rejettent en fine poussière. Les cochers parviennent à peine à les calmer au moyen d’un trémolo constant, qui a pour instrument les lèvres et non la langue, comme dans la bouche des charretiers français. Ils accentuent davantage ce trémolo quand ils vont sauter sur la plate-forme du traîneau, ce qui est pour eux une opération délicate. A ce moment, les chevaux ne connaissent plus aucun frein, renoncent à toute obéissance et partent au grand galop. Si les cochers manquaient leur coup, ils seraient rejetés par les barres de bois dont j’ai parlé à une grande distance de la voiture, et les voyageurs continueraient sans conducteur une course effrénée. C’est ce qui faillit arriver au premier iemschik dont le hasard nous gratifia: ses chevaux prirent subitement une allure vertigineuse au moment où il saisissait le tablier en bois de la voiture pour prendre place sur la planchette. En homme courageux, il ne lâcha ni son point d’appui ni ses guides, et il se fit traîner dans la neige à nos côtés pendant quelques minutes. Au bout de ce temps, il trouva heureusement je ne sais quelle saillie dans la caisse du traîneau où il put appuyer un genou. Enfin, grâce à la force extrême qu’il avait dans les bras et au secours que nous lui portâmes, il parvint à se hisser à sa place, qu’il ne quitta plus jusqu’au premier relai: c’est ainsi que nous sortîmes de Nijni-Novgorod, le 17 décembre, à trois heures du soir.

La première journée d’un voyage en traîneau est pleine de charmes. On goûte les attraits d’une locomotion nouvelle; on ne ressent encore aucune fatigue, et l’on croise à chaque instant des habitants de la ville que l’on quitte, venant de faire quinze, vingt et même trente lieues pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs.

Mon traîneau. Mon traîneau.

La distance, quelque grande qu’elle puisse être, n’est jamais un obstacle pour les Russes; je dirai même qu’ils ne la comptent pas. Une femme me disait un jour à Pétersbourg: Voyez donc la cascade de Tchernaiarietchka; j’y suis allée l’autre jour; j’en ai été enthousiasmée; je ne croyais pas qu’il y eût rien d’aussi beau à la porte de notre capitale. En prenant plus tard des renseignements précis, j’appris que pour arriver à cette cascade, il fallait rester quarante-huit heures en chemin de fer et douze heures en diligence. On pense peut-être envoyer aussi à la porte de Pétersbourg les pauvres marins à qui l’on donne l’ordre d’aller prendre la mer à Nikolaefsk, c’est-à-dire à trois mille lieues de la capitale russe. Le lecteur verra plus loin, s’il daigne continuer la route avec moi, les Sibériens ne craignant pas d’entreprendre des voyages de quinze cents à deux mille lieues en traîneau, avec des enfants en bas âge, quelquefois même en nourrice.

A cause donc de la nouveauté et de la variété du spectacle, j’ai trouvé la route agréable en quittant Novgorod. Le temps passait plus vite encore que les rives du fleuve sur le lit duquel nos chevaux nous entraînaient en galopant de toute leur vitesse.

Ce bon Volga est véritablement d’un caractère tout exceptionnel, et nous ne possédons pas en France un cours d’eau digne d’une aussi complète admiration. Pendant l’été il est sillonné de bateaux à vapeur; ceci est plus dans son rôle et je ne l’en plains pas.

Mais il veut bien encore, pendant l’hiver, se rendre utile à l’humanité et servir au transport des céréales qu’il a fertilisées de ses eaux bienfaisantes. Rien n’est beau comme cette grande route de glace d’une largeur démesurée, plus coulante et plus unie que tous les revêtements d’invention humaine, sans cailloux, sans fossés, sans cahots. Rien n’amuse le voyageur novice comme de voir filer les rives, de compter les montagnes et les vallées que la congélation du fleuve le dispense de franchir; de côtoyer des îles, tout étonnées d’être devenues terre ferme, de rencontrer çà et là des barques immobilisées et d’accrocher des bateaux à vapeur.

Trois heures et demie environ après avoir quitté Novgorod, quand la nuit fut tout à fait tombée, nous arrivâmes au premier relai.

Dans chacune de ces maisons de poste, se trouve une pièce destinée aux voyageurs. Cette pièce, bien que chauffée aux frais du maître de la maison, devient la propriété des passants: ils peuvent y manger, dormir, faire ce que bon leur semble et, chose plus curieuse, y séjourner indéfiniment sans que personne ait droit de les en chasser.

Bien que cette concession provienne de contrats passés entre les maîtres de poste et l’administration supérieure, je me hâte de dire qu’il serait dans le caractère russe de l’inventer si elle n’était obligatoire: ce peuple est essentiellement hospitalier.

Cette qualité résulte peut-être de la rigueur du climat; mais je croirais plutôt, tant elle est générale et spontanée, qu’elle est le résultat d’un naturel heureux et bon.

J’aurai à m’étendre plus tard sur les mérites du paysan russe. Je ne veux pas m’arrêter sur son hospitalité qui, d’ailleurs, est commune à toutes les classes. La société de Pétersbourg ne peut pas assurément être suspecte de manquer de bienveillance envers les étrangers; mais le vieux noble moscovite lui-même, malgré sa fierté, malgré sa haine pour les nouvelles institutions sociales, malgré ses regrets de ne plus voir Moscou la résidence des empereurs et son antipathie pour les modes européennes adoptées dans la nouvelle capitale; malgré tout cela, le seigneur moscovite a conservé profondément enracinées les vieilles traditions de respect envers celui qui est son hôte, et il regarde l’hospitalité non pas comme une vertu, mais comme un devoir.

Aux relais sibériens, on trouve souvent quelque plaisir dans cette chambre des voyageurs. Il est rare de la rencontrer vide. On ne manque pas alors de sujets de conversation. Ceux qui vont en sens contraire se demandent mutuellement des renseignements sur le voyage, sur l’état de la route, sur les difficultés plus ou moins grandes qu’ils ont éprouvées à obtenir des chevaux. Ceux qui se dirigent du même côté se sont ordinairement déjà rencontrés dans un ou plusieurs relais précédents et se traitent en vieilles connaissances. Quand le relai se trouve dans un village, les notables de l’endroit viennent d’ordinaire passer une heure ou deux avec les voyageurs. Ils demandent des nouvelles politiques à ceux qui viennent de l’Occident et des nouvelles commerciales ou industrielles à ceux qui viennent de l’Orient. Tous causent indifféremment les uns avec les autres sans acception de classe, d’état, de position. Leurs rapports sont toujours empreints de la plus entière bonhomie.

Mais dans les relais qui sont échelonnés entre Nijni et Kazan, il n’en est pas toujours ainsi.

Les voyageurs de ces parages sont trop rapprochés de la civilisation pour être aussi bons hommes. Ils sont trop instruits des nouveaux principes sociaux d’égalité et de fraternité pour ne pas se défier les uns des autres. Ils regardent les gens qu’ils rencontrent comme des rivaux dont la présence peut retarder leur voyage, et s’ils avaient la liberté, telle que les frères et amis la comprennent, ils briseraient plutôt les traîneaux de leurs voisins que de leur rendre service dans des cas difficiles.

Je ne m’attardai pas dans ces premiers relais, où je ne rencontrai que des visages hostiles, à cause des recommandations exceptionnelles que je possédais pour avoir des chevaux. Aussi douze heures après mon départ, j’avais déjà parcouru plus d’un quart de la distance qui me séparait de Kazan.

Nous voyagions toujours sur le Volga. Un peu avant le lever du jour je fus étonné du bruit étrange que produisait le pas des chevaux sur la glace: ce n’était plus ce son mat et creux qui m’avait effrayé à Nijni-Novgorod. C’était un son nouveau, et l’homme en général, mais surtout, remarque triste à faire, l’homme expérimenté, se défie du nouveau. Ce son me paraissait le plus épouvantable qu’on pût entendre sur la glace: c’était un clapotement. Comme mon compagnon avait souri de mes premières craintes à Nijni, je n’osai pas tout d’abord lui faire part de celle-ci.

Par un excès d’amour-propre que je tenais déjà probablement du contact des Russes, j’allais le laisser dormir, quand je reçus en plein visage une éclaboussure qui mit le comble à mon effroi. Je bondis sur Constantin, qui, en vrai Sibérien, ronflait à effrayer les loups: c’était d’un faible secours contre le danger actuel. Tandis que je le réveillais, mon imagination, que venait-elle faire en pareil cas? mais enfin, mon imagination, mise en jeu sans doute par la poésie du voyage, me fit songer à dame Fortune sauvant la vie à l’enfant qui dort au bord du puits: l’absence complète de roues me ramena bientôt à des idées pratiques et j’expliquai la situation à Constantin avec une brièveté qui pourrait servir d’exemple à bien des orateurs. Il questionna l’iemschik. Celui-ci répondit avec la plus grande tranquillité: Oui, monsieur, il dégèle; mais la neige seule est fondue, et la glace n’a rien perdu de son épaisseur.

Comme le ciel était chargé de nuages, la nuit était profondément noire. L’expérience surtout servait à guider le cocher, et puis l’eau! fatal indice de route quand cette route est le lit d’un fleuve glacé. Je me replaçai sans mot dire dans le fond du traîneau; mais je l’avoue sans amour-propre (peut-être parce que je ne fréquente plus les Russes), il me semblait que la glace successivement fléchissait, craquait, s’entr’ouvrait, puis reprenant suffisamment d’épaisseur, nous soutenait sans efforts. — Quelle puissance, grand Dieu! que l’imagination!

Peu à peu le jour parut; il faudrait plutôt dire une sorte de crépuscule, car un brouillard épais nous enveloppait de toute part. Le sommet du coteau qui borde constamment la rive droite du Volga traçait à peine dans le ciel une ligne plus sombre. Tout le reste se confondait dans un gris général. On ne pouvait rien distinguer, pas même la rive. Nous entendîmes bientôt sous les pieds des chevaux un crépitement significatif, annonçant que le dégel commençait à entamer la glace. Puis des fendillements sinistres coururent à droite et à gauche au passage du traîneau. L’iemschik, jugeant enfin la situation périlleuse, mieux vaut tard que jamais, donna à notre attelage une allure vertigineuse jusqu’au prochain village où nous pûmes gagner la terre.

La nuit suivante, il neigea. Aucun état atmosphérique n’est aussi désagréable pour des voyageurs en traîneau découvert.

Fatigué par les émotions de la nuit précédente, et surtout par trente-six heures d’une locomotion à laquelle je n’étais pas encore accoutumé, je m’étais endormi profondément. Comme il faisait à peine froid, nous n’avions pas pensé, Constantin et moi, à baisser la toile qui fermait au moins en partie le devant de la voiture, et nous n’avions pas pris la précaution de couvrir notre visage. Comme notre respiration se défendait par elle-même et détruisait les flocons qui auraient pu lui nuire, nous ne nous apercevions pas de notre situation. La neige se fixa partout et devint bientôt très-épaisse. Elle nous couvrit même la figure; elle pénétra dans nos dachas entr’ouvertes, et fondant au contact, mouilla notre pelisse intérieure. L’eau nous inonda par le cou et par les manches. Le froid commençant alors à nous saisir, occasionna notre réveil. Et quel réveil! Notre esprit qui revenait de loin ne nous donna d’abord aucune explication: nous ouvrions les yeux sans pouvoir rien distinguer; nous sentions un poids sur tout notre corps sans pouvoir rien saisir. Je crus un instant au délire ou à la continuation d’un cauchemar: le froid que j’éprouvais m’apprit la vérité. Dès lors nous pressâmes l’iemschik afin d’arriver vite à un relai et de nous sécher. L’atmosphère s’en chargea auparavant. Le vent tourna de quelques degrés vers le nord, les nuages se dissipèrent; un froid piquant se fit bientôt sentir. Tout gela, jusqu’à nos vêtements, qui devinrent plus raides que les cilices les plus sévères, plus durs qu’une peau tannée.

Heureusement, la distance qui nous séparait de Kazan n’était plus très-grande. Le lit du Volga, sur lequel nous pûmes voyager de nouveau au lever du jour, nous permit de franchir encore plus rapidement cette distance, et le 19 décembre, vers une heure de l’après-midi, nous faisions notre entrée dans l’ancienne capitale des Tatares, après avoir accompli ce qu’on appelle en Sibérie un voyage court et facile.

CHAPITRE V
KAZAN. — VOYAGE A PERM.

La Vierge de Kazan. — Témoignage de dédain chez les Russes. — Dîner chez un grand seigneur. — Sa manière de raconter l’affranchissement des serfs. — Les Tatares. — Le voyage en traîneau. — Caravane de déportés. — Les Votiaks. — Aspect de la Grande-Russie.

La ville de Kazan n’est pas située sur le bord du Volga. Elle est bâtie sur la rive gauche, à un grand kilomètre du fleuve.

Le lendemain de notre arrivée, Constantin me fit faire la connaissance d’un de ses anciens compagnons de classe: ce jeune homme terminait à l’université de Kazan ses études de médecine. Comme il connaissait la ville à fond, je le priai de me servir de guide, ce qu’il accepta avec une parfaite bonne grâce.

Nous allâmes à l’université, qui jouit d’une grande réputation; à la cathédrale, qui m’intéressa vivement: son style diffère du byzantin, qui est si répandu en Russie qu’on finit par s’en lasser comme de toutes les uniformités. La construction de cette cathédrale doit remonter à une époque reculée, car certaines parties rappellent l’ancien Kremlin.

Les peintures sont bien exécutées, quoique souvent naïves comme aux premiers âges. Le maître-autel est en argent massif.

Nous fîmes ensuite un pèlerinage à la vierge de Kazan, patronne des voyageurs. Cette image était autrefois attachée à un arbre au milieu de la forêt. Elle y opérait de grands miracles et les paysans venaient de très-loin pour obtenir ses grâces. Un des premiers évêques de Kazan la fit porter à la cathédrale afin qu’elle fût honorée dans un lieu plus digne de ses mérites. Le lendemain de la cérémonie, à la grande admiration de tous, la vierge était revenue d’elle-même à sa place accoutumée. Trois fois on ramena processionnellement l’image dans la ville, trois fois le même miracle vint attester le désir de la vierge. Une église s’éleva alors à cette place privilégiée; puis un monastère qui devint, après celui de Troïtsa, un des plus riches de la Russie. Quelques habitations se groupèrent alentour, et maintenant la vierge de Kazan se trouve malgré elle enfermée dans la ville.

C’est une image petite, du style byzantin, très-ancienne, et dont la peinture est assez bonne.

Nous fîmes demander à l’abbesse la permission de visiter le trésor, mais cette permission nous fut refusée. J’ajouterai, et ce sera ma petite vengeance, que partout où je me suis présenté soit en Russie, soit en Sibérie, les portes me furent toujours ouvertes, sauf au monastère de Kazan.

Le jeune étudiant qui m’accompagnait fut choqué des procédés de l’abbesse et témoigna son mécontentement à la manière des Russes, en crachant vivement à terre à plusieurs reprises. Mais il n’en fit pas moins mille révérences à la religieuse qui nous avait apporté la réponse de la mère supérieure, et nous sortîmes en échangeant avec elle les compliments les plus courtois.

Cette habitude de cracher à terre comme protestation est si populaire qu’elle n’est même pas dédaignée dans la littérature. J’ai assisté, précisément à Kazan, à une comédie dans laquelle l’auteur cherchait à représenter jusqu’où peuvent aller les querelles intestines dans un ménage mal assorti. J’ai compris la pièce presque d’un bout à l’autre, malgré mon ignorance de la langue russe, parce que les meilleurs arguments employés par les principaux personnages consistaient surtout en la répétition de ce geste peu propre mais expressif.

La Mère supérieure du monastère de Kazan. La Mère supérieure du monastère de Kazan.

D’ailleurs, ce qui eût empêché mon jeune compagnon de faire à l’abbesse une réponse aussi explicite, ce n’eût certainement pas été un excès de piété. Les élèves de l’université de Kazan se piquent, eux aussi, d’être libres penseurs.

Et, ce qui est beaucoup plus grave sur le territoire russe, ils poussent l’émancipation jusqu’à des idées politiques libérales. Mais le gouvernement sait y mettre bon ordre. Lors de l’insurrection polonaise, trois étudiants ayant un peu trop haut manifesté leur opinion, l’un d’eux fut fusillé et les deux autres envoyés à perpétuité au fond de la Sibérie.

Les républicains russes ont su flatter les rancunes que l’affranchissement des serfs a fait naître contre le tzar actuel dans certaine aristocratie: aussi, quelquefois, nobles et républicains, partageant les mêmes espérances, se rapprochent les uns des autres. Le lecteur ne s’étonnera donc pas que j’aie été présenté par un élève de l’université de Kazan, à un représentant considérable de la vieille aristocratie russe.

Ce fut naturellement à son point de vue personnel qu’il m’entretint de l’affranchissement des serfs; mais comme cette mesure fut appréciée différemment par toutes les personnes à qui j’en parlai, je rapporterai textuellement l’opinion du vieux seigneur sans y ajouter de commentaires:

Autrefois, me dit-il, tout le territoire russe appartenait exclusivement à la noblesse. Le paysan, il est vrai, était à la merci du seigneur sur la propriété duquel il habitait; il lui devait un certain nombre de journées de travail. Mais le seigneur n’abusait jamais de sa puissance; il avait même coutume de distribuer chaque année en usufruit aux paysans une grande quantité de terrain comme payement de leurs services. Avec cette organisation, le paysan avait intérêt à travailler davantage; il travaillait pour le seigneur dont la propriété s’améliorait; il travaillait pour lui-même afin d’acquérir en peu d’années une véritable aisance. La terre produisait ainsi davantage, et la prospérité générale du pays ne pouvait qu’y gagner.

Mais le tzar, comme autrefois Louis XIV en France, craignit l’influence croissante des seigneurs et donna aux paysans la nue propriété des terres qu’ils détenaient en usufruit. L’empereur se chargea lui-même d’indemniser la noblesse, se réservant le droit de toucher sous forme d’impôt l’ancienne redevance que, sans cette libéralité apparente, le paysan eût continué à verser à son seigneur. Depuis lors, ajouta mon interlocuteur, les seigneurs frustrés de leur autorité ont presque tous abandonné leurs terres; les paysans voient les revenus de leurs propriétés absorbés par l’impôt; cet impôt, qui est lui-même mal réparti, rentre difficilement dans les caisses de l’État; il en résulte que cet affranchissement, promulgué seulement en vue d’augmenter l’autorité du tzar, a nui jusqu’à présent aux serfs d’abord, puis à la noblesse, puis à l’État.

Ce noble seigneur, on peut le voir, ne faisait aucune concession. Les changements sociaux les plus minimes, je dirai même les plus justes, car il n’y en a encore que de cette dernière espèce en Russie, lui paraissaient des monstruosités.

A côté de ce rétrograde, les plus ardents royalistes français eussent paru tout au moins de dangereux libéraux.

D’ailleurs, la soirée que je passai chez lui m’intéressa vivement; on y suivit ponctuellement les vieilles coutumes russes. Après le souper, chacun alla serrer la main du maître et de la maîtresse de la maison en signe de remercîment.

Ceux-ci répondirent par la formule sacramentelle: «Je vous demande pardon de ce que Dieu m’a donné à manger aujourd’hui quand j’avais l’honneur de vous recevoir»; et ils envoyèrent à leurs amis quantité de dépêches ainsi conçues: «A votre santé, les absents n’ont pas toujours tort.»

Ces coutumes, qui sont charmantes en elles-mêmes, perdent beaucoup de leur valeur quand on connaît le mobile qui les inspire: la vanité, et surtout la vanité de la dépense. A la place des mots renfermés dans ces dépêches, il eût fallu lire: Sachez, monsieur, que je viens de m’offrir une bouteille de vin de champagne; la satisfaction que j’éprouve à vous le faire savoir dépasse de beaucoup tous les autres plaisirs que j’ai pu en tirer.

La population tatare qui sillonne les rues de Kazan ajoute au pittoresque de la ville. Quoique dépouillés de leur territoire par les Russes depuis 1552, les Tatares peuvent cependant marcher dans Kazan la tête haute, car non-seulement ils sont les fondateurs de cette ville, mais ils en ont encore fait chèrement payer la prise à leurs ennemis: après avoir accompli plusieurs sorties, repoussé plusieurs assauts, ils supportèrent avec courage la privation d’eau que les Russes leur infligèrent en coupant toutes leurs communications avec le Volga. Quand toute espérance de victoire fut anéantie, la reine tatare se tua en se précipitant du haut de la tour Sonnbec, qui s’est conservée intacte jusqu’à nos jours.

Cette tour est intéressante en ce qu’elle a tout à fait la même physionomie que ses fondateurs: à l’exemple des Tatares dont les traits sont demi-arabes et demi-mongols, la tour Sonnbec est moitié minaret et moitié pagode; elle domine la ville à une grande hauteur et est encore un de ses plus beaux ornements.

Le fanatisme mahométan, excité par la domination chrétienne, ferme plus hermétiquement encore les harems tatares que ceux du Bosphore ou de Tunis. Il ne m’a donc pas été possible d’apercevoir une seule femme de cette race proscrite. Je le regrette, car à en juger par leurs maris, les femmes doivent être d’une beauté incomparable: aux traits réguliers et élégants de la race mauresque, les Tatares joignent une grande force musculaire, de la noblesse et une fierté de vaincus. Ce physique avantageux revêt certainement une grande valeur morale, car les Russes, qui traitent ce peuple avec dédain, ont adopté pourtant ce proverbe: Honnête et fidèle comme un Tatare.

Kazan est la dernière ville sur la route de la Sibérie qui conserve encore l’aspect européen, en ce sens que beaucoup de maisons sont construites en pierre et qu’elles sont disposées suivant des alignements parfaitement définis. Mes instincts voyageurs me poussaient donc à la quitter. Nous allâmes, Constantin et moi, faire quelques provisions de bouche pour le voyage. Nous achetâmes des saucissons, du caviar, du fromage et surtout du pain blanc, qui, trempé dans du thé, fait le fond de la nourriture du voyageur en Sibérie. Pour se risquer dans ces parages, il ne faut être ni gourmet ni gourmand. J’ai souvent même été étonné du peu dont l’homme a besoin pour se soutenir: quels forçats surmenés que nos estomacs français! Nous endossâmes pour la seconde fois nos trois vêtements de fourrure, et le 23 décembre, à quatre heures du soir, nous glissions de nouveau à côté l’un de l’autre sur la poussière neigeuse et glacée de la route qui mène en Sibérie.

Pour qu’on puisse voyager avec rapidité en traîneau, il faut que la neige sur laquelle on glisse soit extrêmement battue. Les traîneaux particuliers ne sont pas assez nombreux pour écraser la neige: ce sont les traîneaux de marchandises qui se chargent de cet office. Or, ceux-ci marchent à la file les uns des autres: la partie de la route où il est avantageux de passer est donc étroite. Il en résulte que deux traîneaux ne se rencontrent jamais sans se heurter. D’ailleurs, les pièces de bois dont j’ai parlé garantissent trop bien de tout danger pour que les iemschiks prennent la peine de s’écarter suffisamment. Les traîneaux ainsi préservés, glissent l’un contre l’autre, se chassent mutuellement, quelquefois avec une telle force d’impulsion qu’ils se trouvent jetés sur le même plan que leurs chevaux et avancent quelques instants perpendiculairement à la route.

Le cas le plus grave est le choc de deux traîneaux de différentes grandeurs: le plus grand, au lieu d’être simplement poussé par son adversaire, est pris en dessous et est levé à une assez grande hauteur, de manière même à verser quelquefois.

Mais la chute n’est jamais que partielle. Le traîneau versé, glisse de côté sur un seul patin et sur l’extrémité de la pièce de bois préservatrice. On ne s’arrête pas pour si peu. L’iemschik, ne pouvant plus se tenir sur une surface verticale, se cramponne au tablier, et se soutient par la force des bras. Les chevaux continuent leur course au galop; et l’on voyage ainsi pendant trois cents ou cinq cents mètres, jusqu’à ce qu’un cahot de la route replace le traîneau d’aplomb sur ses deux patins.

Chaque partie de la route de Sibérie offre des avantages ou des inconvénients particuliers; mais les petits incidents dont je viens de parler sont constants, du moment que l’on ne voyage pas sur le lit d’un fleuve. Le résultat le plus désastreux de ces cahots permanents pour un voyageur novice, c’est le manque de sommeil: pendant la nuit qui suivit notre départ de Kazan, je ne pus dormir, tandis que Constantin ronflait toujours, soit qu’il tombât sur moi, soit que je l’écrasasse de tout mon poids.

Je me plaignais, à part moi, de ma nuit sans sommeil, quand nous rejoignîmes au lever du jour une caravane de condamnés. Ces malheureux étaient conduits à pied et enchaînés jusqu’aux confins les plus éloignés de la Sibérie orientale.

Certes, je n’avais pas alors plus de pitié que maintenant pour les assassins ni pour les voleurs, et depuis que j’avais passé la frontière russe, je plaçais les conspirateurs au même niveau, sinon plus bas encore; cependant, je ne pus me défendre d’un grand serrement de cœur à la vue de ces malheureux dont plusieurs avaient trois mille lieues à faire à pied pour atteindre quoi? un bagne.

Quelques traîneaux suivaient cette caravane et quand je demandai pourquoi ils étaient là, on me répondit: Pour les malades et pour les princes. Phrase significative et qui dénote bien ce qu’est cette puissance formidable de l’empereur en Russie, puissance devant laquelle tous doivent courber la tête, depuis les laboureurs jusqu’à ceux qui sont assis sur les marches du trône.

L’empereur peut condamner sans jugement un individu à deux ans de prison, si tel est son bon plaisir et lui déterminer pour toute la vie un lieu de déportation.

Parmi ces exilés que j’avais sous les yeux, il y avait donc peut-être un innocent. Cette pensée m’eût fait alors bien amèrement frémir, mais j’étais déjà trop bon sujet russe pour oser seulement la concevoir.

Il n’est pas rare, d’ailleurs, en Sibérie, de rencontrer des voyageurs à pied. Je ne vis, il est vrai, que peu de femmes qui me firent songer à la jeune Sibérienne de Xavier de Maistre: Si nos directions avaient été les mêmes, peut-être leur eussé-je offert une place dans mon traîneau, à l’exemple des paysans qui, dans les monts Ourals aidèrent l’héroïne, devenue populaire, à terminer son voyage. Mais je croisai souvent des hommes qui, malgré la neige, malgré le froid, malgré l’absence d’habitations sur des étendues considérables, marchaient à pied vers un but souvent très-éloigné, soit pour les besoins de leur famille, soit pour faire un pèlerinage, soit par ordre du gouvernement.

Parmi eux, un jeune soldat en congé chez ses parents, qui habitaient la Sibérie, avait reçu l’ordre de rejoindre immédiatement son régiment en garnison à Kazan. Malgré l’état de maladie où il se trouvait, il partit, je dirai presque avec plaisir, parce que c’était la volonté de l’empereur. Il y était bien forcé, me dira-t-on. C’est vrai; mais les paysans russes ont le caractère ainsi fait que, pour le tzar, ils acceptent sans mot dire une souffrance dont ils ne supporteraient pas la moitié pour le reste des hommes.