Au moment d’atteindre le but de son voyage, ce jeune soldat, ayant perdu ses forces, avait été pris d’un étourdissement, s’était écarté du chemin battu par les traîneaux et, à quelques mètres de là, s’était presque totalement enfoui dans la neige dont la surface horizontale cachait une forte et subite dépression de terrain. Quand je passai près de lui, il était secouru par un homme d’un aspect étrange: sa barbe et ses cheveux étaient d’un rouge ardent; un arc et des flèches étaient fixés sur ses épaules, et ses pieds reposaient sur des planches extrêmement longues, à l’aide desquelles il pouvait se soutenir sur la neige à l’endroit même où le pauvre soldat s’était presque enfoui.
Renseigné que j’étais sur les peuplades indigènes, je n’eus besoin que d’un court examen de cet homme pour reconnaître en lui un Votiak. Je me plus à examiner un spécimen de cette race qui a occupé le pays non-seulement avant les Russes, mais avant les Tatares. Véritables enfants de cette partie de l’empire slave, les Votiaks semblent avoir conservé quelque chose de leur ancienne souveraineté naturelle, tant ils parcourent facilement, même l’hiver, les forêts sans issues de la Grande Russie et y poursuivent le gibier qui leur sert de nourriture.
A l’aide de ce Votiak, nous installâmes le pauvre malade sur un traîneau de transport dont une file passa à ce moment-là comme par miracle. Nous lui donnâmes de l’eau-de-vie pour le réchauffer, un peu de nourriture, et nous repartîmes ensuite chacun de notre côté.
Je regrettai la direction que j’avais à suivre quand je vis ce Votiak, comme le dieu de la forêt, disparaître peu à peu entre les arbres, se riant des abîmes au-dessus desquels il passait sans même s’en apercevoir; bête fauve par la couleur et par les mœurs, homme de cœur comme il venait de le prouver et compatissant envers les malheureux; curieux assemblage de sauvagerie et de sensibilité. J’aurais voulu suivre cet homme, étudier ses mœurs, traquer avec lui les cerfs, les ours et les loups, mener sa vie étrange! mais, hélas! j’étais fatigué d’un simple voyage en traîneau: que j’ai souvent regretté d’être l’esclave d’un corps!
En 1774, les Votiaks étaient au nombre de cinquante-cinq mille. Aucun recensement n’a été fait depuis cette époque. Beaucoup d’entre eux ont été convertis à la religion chrétienne, mais cependant bon nombre sont restés idolâtres et pratiquent encore de nos jours les cérémonies de leur culte dans les profondeurs des forêts.
Des tentes placées de distance en distance, généralement dans des lieux pittoresques où croissent des sapins et des bouleaux, servent de sanctuaire aux Votiaks. Ces tentes ont une seule ouverture, toujours placée du côté du midi.
Elles sont dénuées de tout meuble et de tout ornement[4].
[4] Müller.
Les Votiaks ont trois divinités principales: un maître et seigneur suprême de toutes choses, appelé Inmar, un dieu qui protége la terre et les moissons, puis enfin, un troisième dieu qui règne sur les eaux.
Inmar habite le soleil, qui est aussi pour les Votiaks l’objet d’une grande vénération.
A la principale fête de l’année, qui se célèbre au mois d’août, le grand prêtre, connu sous le nom de Toua, se rend à l’un des sanctuaires dont j’ai parlé, et là il immole dans l’ordre suivant un canard, une oie, un taureau et un cheval. Ce cheval doit être alezan; cependant il peut être à la rigueur d’une autre couleur, pourvu qu’il ne soit pas noir. Les fidèles font ensuite un repas de la chair de ces animaux; puis le Toua recueille le sang et la graisse, en remplit le sac des estomacs qu’il brûle avec une partie des os. Les têtes sont suspendues à un sapin voisin et les peaux sont vendues au bénéfice du grand-prêtre[5].
[5] Pallas.
Avant d’enterrer les morts, les Votiaks les lavent avec soin, et les revêtent de riches ornements. Au moment de refermer la fosse, ils jettent quelques pièces d’argent et disent au défunt: «Cette terre est à toi.» Quand les Votiaks passent une rivière, ils arrachent une poignée d’herbe et disent à l’eau: «Ne me retiens pas.» Enfin, quand un membre d’une famille est dangereusement malade, les parents ont coutume d’immoler une brebis noire[6]. Ces pratiques sont toujours faites en cachette, et ce n’est qu’à grand’peine que Pallas et Müller sont arrivés à connaître celles que je viens de citer.
[6] Müller.
Il est d’usage en Russie, toutes les fois qu’un nouvel empereur monte sur le trône, de faire prêter aux Votiaks un nouveau serment de fidélité: on étend par terre une peau d’ours, on place sur elle une hache, un couteau et un morceau de pain. Chaque Votiak coupe un petit morceau de ce pain, et avant de le manger récite la formule suivante: «Dans le cas où je ne demeurerais pas toute ma vie fidèle à mon souverain, où je me révolterais contre lui de mon propre mouvement et avec connaissance; si je néglige de lui rendre les devoirs qui lui sont dus ou si je l’offense en quelque manière que ce soit, qu’un ours semblable à celui-ci me déchire au milieu des bois, que ce pain m’étouffe sur-le-champ, que ce couteau me donne la mort et que cette hache m’abatte la tête.» Il n’y a pas d’exemple, dit Gmelin, qu’un Votiak ait violé son serment, bien qu’on les ait souvent inquiétés à cause de leur religion.
La route qui conduit de Kazan à Perm traverse d’immenses forêts d’arbres verts. Je la parcourus par un froid assez vif. Le thermomètre variait entre vingt et trente degrés. A cette température, qui n’est pas extraordinaire en Sibérie, il est rare déjà que le moindre vent vienne agiter l’atmosphère. Tous les arbres de la forêt étaient donc dans la plus complète immobilité. Ils abaissaient seulement de temps en temps et avec lenteur une de leurs branches, pour la débarrasser d’un fardeau de neige trop considérable.
Ce silence complet, cette souffrance muette de la nature sans lutte, sans protestation, sans plainte même, ne manquaient pas de grandeur. Le désert d’Afrique est imposant par son immobilité et son impassible indifférence. La mer semble montrer son hostilité par son perpétuel mouvement.
La Grande Russie donne à la fois l’impression de la mer et du désert de l’Afrique: elle est aussi immobile que ce dernier et aussi peu hospitalière que l’autre.
Perdu au milieu de ces immensités, on ne mourrait pas seulement de faim comme dans les sables du désert, on y mourrait aussi crevassé par le froid, comme on mourrait étouffé par les eaux au milieu de l’Océan.
A cette passivité apparente, à cette haine sourde et implacable, il se joint un aspect fantastique particulier à ce pays et qui est certainement une des causes de la superstition répandue dans cette contrée. Au sein de ces forêts que l’on peut appeler des forêts vierges, non pas qu’elles soient impénétrables, mais parce qu’elles sont inhabitées, la neige tombe avec inégalité. Çà et là des cèdres énormes protègent sous eux un large espace; plus loin, au contraire, les avalanches dont j’ai parlé, produites par la faiblesse de certaines branches forment de grandes pyramides. D’un côté le vent en arrondit la surface, d’un autre des arbustes déjà vigoureux, cherchant à rompre leur linceul, en heurtent les contours. Il en résulte sous ces bois que tout est irrégulier, mais que tout prend une forme; or, cette forme restant incertaine, l’imagination peut la faire effrayante, surtout à la tombée de la nuit, quand le blanc de la neige devient pâleur et le noir des cèdres obscurité.
En parcourant ce pays, je me sentais saisi de pitié pour cette nature. Je songeais aux palmiers de Menton, aux lauriers-roses de Grenade, aux orangers de Blidah, et alors je plaignais ces pauvres bouleaux, tous ces arbres que je voyais ensevelis sous la neige et tellement immobiles qu’ils semblaient anéantis par le froid. Cependant tout changement de climat eût pu nuire à leur beauté et peut-être causer leur mort, tant chaque être vivant est ici-bas placé dans un milieu, à un niveau qui lui convient et qu’il ne peut changer sans se nuire à lui-même. Que d’hommes pourraient trouver là de salutaires conseils! Mais cessons les remarques misanthropiques.
Ma commisération pour cette nature fut si grande, que cette nuit-là je me rendis coupable, devrais-je l’avouer? d’une faute grave contre la galanterie française. En arrivant à un relai, nous rencontrâmes deux femmes qui depuis un jour entier attendaient qu’on voulût bien leur donner des chevaux pour continuer leur voyage. Le chef de poste venait enfin de se laisser fléchir, leur traîneau était attelé et elles allaient partir, lorsque Constantin présenta notre podarojnaia de la couronne: «Voilà ma dernière troïka, dit le maître du relai; je vais être obligé, bien malgré moi, de vous faire attendre. — Faites dételer le traîneau de ces femmes», dit Constantin, sans s’inquiéter du coup qu’il portait aux pauvres voyageuses.
Je ne compris qu’à la fin ce dont il s’agissait, mais je doute que ma galanterie eût été la plus forte après avoir examiné ces deux personnes, que j’étais libre de laisser partir ou d’obliger à rester. Si la nuit tous les chats sont gris, toutes les femmes emmaillottées, pour un voyage en Sibérie, sont uniformément laides.
De plus, rien ne donne l’apparence de la malpropreté comme un froid intense et prolongé.
Je ne sais ce que Don Quichotte aurait fait devant ces deux Dulcinées: l’impossibilité où je me trouvais de les suivre, fit que je préférai les précéder.
Le lecteur verra par la suite ce qu’il advint de cette rencontre. J’eus la lâcheté d’approuver, au moins par mon silence, la décision de Constantin, et nous continuâmes notre voyage sans autre incident jusqu’à Perm, où nous arrivâmes le 26 décembre, au lever du jour.
Bien qu’encore en Europe, Perm a tout à fait l’aspect d’une ville sibérienne, les maisons sont en bois, sans étages et jetées çà et là au hasard. La position de la ville rappelle un peu celle de Nijni-Novgorod. Dominant la Kama de toute la hauteur d’un coteau, Perm peut ensuite étendre ses regards sur une campagne immense, sans accident de terrains et couverte de forêts.
Je descendis à l’hôtel de la Poste. On sourirait vraiment si l’on inspectait le domicile que je décore ici du nom pompeux d’hôtel. Et cependant la pauvreté de notre langue m’oblige à maintenir cette expression. Je ne peux pas appeler auberge ou gargote le plus important asile que puissent trouver les voyageurs dans une ville qui est la capitale d’une province aussi étendue que notre chère France.
Sous le rapport des expressions, la langue russe est d’une richesse désespérante pour ceux qui ont le courage d’en commencer l’étude, Constantin se plaisait à me faire souvent des questions de ce genre: «Comment appelez-vous, monsieur, en français un champ de blé dont les épis commencent à se montrer? — Comment appelez-vous dans votre langue un livre dont le propriétaire ne coupe les pages qu’à mesure qu’il les lit?» — Je répondais quelquefois: «Nous n’avons pas un mot spécial pour résumer cette périphrase;» ou plus souvent, «je ne sais pas,» préférant me diminuer moi-même aux yeux de mon jeune compagnon, qu’atténuer son estime pour notre dialecte.
Les murs de ma chambre, comme tous ceux de Sibérie, étaient blanchis à la chaux.
Le mobilier consistait en quelques chaises et en un canapé; pas de toilette, pas de lit. Voilà en Sibérie la chambre du voyageur, et encore la plus luxueuse, car souvent le canapé manque. Personne, du reste, ne connaît les douceurs du lit: J’ai reçu à Kiachta l’hospitalité chez un négociant, jouissant d’une fortune considérable qui, pour dormir, s’enveloppait dans une couverture de laine et s’étendait sur deux fauteuils placés en face l’un de l’autre.
Dans chaque hôtel un petit réservoir est fixé au mur d’un corridor. On en tire l’eau en soulevant une tige de cuivre placée à la partie inférieure. Tout vrai Sibérien ou Sibérienne s’imagine avoir le corps aussi purifié qu’Antinoüs ou que l’Alexis de Virgile, lorsqu’il a été à ce réservoir se laver les mains et se mouiller la figure.
J’éprouvai rarement dans le cours de mes voyages un aussi grand désappointement qu’à Perm, quand après les fatigues d’une longue route en traîneau je trouvai pour tout confortable celui que je viens de décrire. Sachant ne devoir pas rencontrer au delà plus de bien-être, je résolus de protester dès le premier jour; j’allai acheter une grande vasque en cuivre que je fis apporter dans ma chambre et, bon gré mal gré, remplir d’eau. Mes ablutions furent plus d’une fois l’objet d’altercations très-vives entre les maîtres d’hôtel et Constantin. Celui-ci, heureusement, voyant quelle importance j’y attachais, prit ma défense si chaudement que toujours il remporta la victoire, mais non sans efforts et sans recevoir de grands reproches sur ma malpropreté et les inondations qui marquaient mon passage.
Une autre incommodité bien grande pour un voyageur, c’est de ne pouvoir aérer sa chambre: on y est enfermé, calfeutré, mastiqué et sur le tout chauffé à vingt-huit, trente et trente-cinq degrés de chaleur. Comme le froid de la Sibérie centrale est rarement inférieur à trente degrés, on éprouve en sortant de chez soi une différence de température de soixante à soixante-dix degrés.
Quand on eut apporté tout le contenu de mon traîneau dans ma chambre, car ce tas d’objets si disparates devait toujours au repos figurer devant mes yeux; quand je me fus à peu près installé et reposé, Constantin m’amena un monsieur qu’il me présenta comme membre du conseil général de Perm.
Un conseiller général, quels que soient son origine, ses droits et ses fonctions, semble être toujours un symptôme d’institutions libérales. Ce dignitaire, quelque peu décentralisateur et désireux d’accroître ses prérogatives, ne se rencontre d’ordinaire que sur les terrains démocratiques. Aussi j’avoue qu’en apercevant en pleine atmosphère russe un homme revêtu du titre de conseiller général, je crus à une apparition. J’osais à peine lui donner la main. Je me demandais si, à l’exemple du commandeur, il n’allait pas me retenir dans une étreinte fatale, en me reprochant sinon de l’avoir tué lui-même, d’avoir au moins désiré la mort de son père, le suffrage universel.
Je passe les mille autres griefs que ce conseiller général, s’il eût été fantôme, eût pu avoir contre moi. Mais par bonheur il n’était pas fantôme. Je m’en aperçus promptement. C’était non-seulement un homme véritable, mais aussi un homme aimable, s’exprimant facilement en français, connaissant à fond notre histoire et nos institutions. Il avait en outre le grade d’ingénieur breveté des mines. Je pus donc avec lui me renseigner sur beaucoup de choses, d’autant plus qu’il se prêta à m’instruire avec une grande courtoisie.
Par opinion, il eût peut-être contre l’Empereur, donné la main au vieux noble que j’avais vu à Kazan, mais avec la restriction mentale d’anéantir plus tard la noblesse dont il se serait servi pour atteindre son but. J’avais donc affaire à un républicain.
Quand je le félicitai sur la dignité dont l’exercice l’attirait à Perm à ce moment: «Je me passerais fort bien de cet honneur, me répondit-il, car nos assemblées provinciales sont loin d’avoir les prérogatives des vôtres. L’Empereur, en les créant, a voulu faire croire à son libéralisme, mais en réalité il ne leur a donné que des droits illusoires: d’abord, les membres de ce conseil sont nommés par les propriétaires importants du gouvernement de Perm, qui ont reçu du tzar la faculté d’envoyer aux sessions un ou plusieurs représentants. Le président du conseil est nommé par le gouvernement. Il n’est en aucun cas permis de parler politique. Le général gouverneur de Perm peut, quand il lui plaît, ne tenir aucun compte des vœux émis par le conseil. Celui-ci peut, il est vrai, en pareil cas, en appeler au sénat de Pétersbourg, mais la réponse est invariable: elle émane directement du cabinet de l’Empereur et prononce la dissolution du conseil. Nos votes sont donc bien loin d’avoir force de loi. Trois fois nous avons demandé l’amélioration de la route de Perm à Ékatérinembourg; vous verrez dans quel état elle se trouve encore.»
Parmi les notions intéressantes que me donna cet agréable causeur, j’en citerai une qui a rapport aux finances de l’empire. Je m’étonnais de ne pas voir en Russie, contrée réputée riche, plus de métal en circulation. «Le gouvernement, me dit-il, a le tort de ne pas chercher ses principaux revenus dans l’agriculture et dans les ressources métallurgiques dont le pays abonde. Il a été ébloui par les richesses aurifères de la Transbaïkalie, et il espère maintenir indéfiniment par elles sa situation financière. Un décret punit des peines les plus sévères les propriétaires de mines d’or qui n’enverraient pas à Pétersbourg tout ce qu’ils ont extrait des entrailles de la terre. L’Empereur se trouve donc ainsi accaparer à l’origine tout le métal russe. Il ne rembourse ses sujets qu’avec des billets de banque.
Cet état de choses ne pourra que s’aggraver, si des réformes considérables et immédiates ne sont pas adoptées dans l’administration et dans la répartition de l’impôt. Le budget se monte en effet à quatre ou cinq cents millions de roubles, tandis que l’État ne tire des mines que soixante-quinze à quatre-vingt millions de roubles. A quel taux tombera le papier russe si on continue à en émettre une semblable quantité.»
Mon intéressant ingénieur, faisant alors intervenir dans son exposé ses opinions politiques, ajouta: «Il est impossible à un seul homme de prétendre savoir tout ce qui se passe sur un aussi immense territoire. Si encore l’Empereur avait pour s’instruire les interpellations d’une opposition sage et éclairée! mais il se garderait bien d’apporter à la constitution de semblables réformes. La preuve de l’ignorance dans laquelle se trouve l’administration supérieure de l’empire, c’est que je reçois chaque année quatre mille roubles pour faire marcher, en ma qualité d’ingénieur, une usine du gouvernement fermée depuis cinq ans.»
Je ne pus m’empêcher de sourire, en apprenant ce fait, tout à fait concluant et péremptoire.
Je remerciai mon interlocuteur, à qui l’on eût pu si justement appliquer ce proverbe russe: «Nul ne laisse échapper de ses mains un oiseau du gouvernement sans lui arracher quelques plumes.» Je le priai de me conduire le soir à la séance du conseil général, et je me rendis avec Constantin à une importante fonderie de canons située à cinq kilomètres de Perm.
Les canons qui sont faits là sont-ils vraiment supérieurs, comme le prétendait le directeur de l’usine, à tout ce qui a été construit en Prusse jusqu’à ce jour?
Puissent les bouches de ces formidables machines ne se tourner jamais contre la France!
La séance du conseil général à laquelle je me rendis le soir fut complétement dénuée d’intérêt; d’ailleurs elle se termina promptement faute d’orateurs. Tous les membres de cette sérieuse assemblée se retirèrent presque immédiatement après avoir répondu à l’appel de leur nom pour se rendre à un concert que donnait ce soir-là une troupe de musiciens ambulants dirigés par un Monsieur Slavenski.
Le peuple russe, essentiellement musicien, chante dans toutes les circonstances de la vie. Après la cérémonie d’un mariage, les invités prennent place dans huit ou dix traîneaux et se promènent à la suite les uns des autres pendant plusieurs heures en chantant. On fait de même aux enterrements, aux baptêmes; quelquefois, par la seule raison que c’est l’hiver, qu’on n’a pas de travail à accomplir et que la température n’est pas trop rigoureuse. M. Slavenski a écouté ces chants, les a notés, s’est adjoint une quarantaine d’artistes remarquables et court le monde en donnant des concerts où ces airs populaires remplissent tout le programme. Ils sont tout simplement sublimes, unissant à une exubérante richesse d’harmonie une remarquable simplicité mélodique. J’ai prié M. Slavenski de me donner quelques-uns de ses morceaux: il a été inexorable.
Plus ou approche d’un but, plus on est impatient de l’atteindre: il me tardait donc beaucoup à Perm de fouler enfin la terre de Sibérie. Comme la distance qui me séparait d’Ékatérinembourg n’était pas très-longue, je me figurais devoir la parcourir rapidement. Mais, hélas! le conseiller général avait raison, la route était dans un état déplorable. Peut-on même honorer du nom de route un terrain dont la surface est rarement plane l’espace d’un seul mètre, où des trous d’une profondeur de trois, quatre et cinq pieds se succèdent sans la moindre interruption? L’iemschick doit calculer savamment la chute du traîneau dans chacun de ces trous, pour que les jambes de ses chevaux ne soient pas broyées au choc du véhicule; puis il gravit, non sans de grands efforts, l’autre versant du fossé, au sommet duquel il doit s’arrêter de nouveau pour préparer une autre dégringolade.
Le lecteur comprend aisément ce qui résulte d’une telle locomotion pour les pauvres voyageurs: on peste d’autant plus que la lenteur se joint à la fatigue. J’ai mis vingt-quatre heures à parcourir quarante-cinq kilomètres; j’enrageais. Mon espoir était d’apercevoir enfin la chaîne des monts Ourals. Mais un vent épouvantable qui soulevait la neige et la faisait monter vers le ciel en épais tourbillons bornait ma vue à quelques centaines de mètres.
Pour passer le temps, je questionnai Constantin: «Qu’y a-t-il en été sous cette neige? — De l’herbe. — Et à quoi sert-elle? — A rien. — Qui la récolte? — Personne. — Qui coupe ces bois? — Personne. — Tous ces terrains appartiennent-ils à quelqu’un? — Pas toujours. — Cette terre n’est donc capable de rien produire? — Au contraire, elle serait extrêmement fertile si on la cultivait. — Mais alors, pourquoi votre empereur a-t-il autant la passion des conquêtes quand il pourrait tirer de si grands profits de son propre territoire? Pourquoi va-t-il chercher de l’or en Transbaïkalie, dans la vallée de l’Issoury et peut-être bientôt dans la Corée, comme le bruit s’en répand parmi les Russes, quand il aurait tout près de lui des sources de richesses bien plus abondantes et bien plus sûres? Pourquoi surtout conduit-il son armée dans les déserts brûlants de la Tartarie qui s’appelait autrefois indépendante? Pourquoi dépense-t-il tant d’argent à la conquête de Khiva, quand il pourrait en ramasser sur ses propres terres?»
A ces mots, Constantin, qui tenait à la gloire de son empereur, et je l’en félicite, me répondit dédaigneusement: «Je comprends que les Français, dont la patrie est moins étendue que notre gouvernement de Perm, soient jaloux de l’immensité de notre territoire. Sachez, Monsieur, que nous marchons à la conquête de l’Asie tout entière, qui est le berceau de notre race, et à la conquête aussi de Constantinople, où notre religion a pris naissance.»
Mon compagnon était blessé, c’était facile à voir, et je me tus pour laisser tomber sa colère. Une heure après cette conversation, je voulus voir si mon jeune ami me gardait encore rancune: «Qu’il me tarde d’arriver! lui dis-je; cette longue route me fatigue. — Hein, Monsieur, s’écria-t-il en se rengorgeant, la Russie, comme c’est grand! Il n’y a pas dans le monde entier un empire d’une pareille étendue. — Vous vous trompez, répliquai-je en pensant aux terrains non cultivés et absolument inutiles que nous venions de traverser. — Et lequel, s’il vous plaît? — L’empire des mers!» Ses narines épatées s’enflèrent alors démesurément; je crus qu’il allait me maudire.
Malgré son amour-propre, Constantin m’était pourtant sympathique. Parfois même il excitait en moi une pitié que je ne pouvais lui cacher. Précisément en traversant l’Oural, ce je ne sais quoi qui s’appelle montagne, parce que c’est en Russie, mais qui ne serait qu’un coteau dans les Vosges, un mamelon dans les Alpes, un billon dans l’Himalaya; en traversant l’Oural, dis-je, nous rencontrâmes un village en bois, comme tous les villages russes, mais placé près d’un pli de terrain qui singeait le pittoresque. Sur le penchant de la dune se trouvait une maison moins en bois que les autres, entourée de quelques arbres. Constantin n’en détachait pas les yeux: «Quel charmant séjour! me dit-il; ces gens-là doivent être heureux!» Cette remarque me fit une impression douloureuse, et je me demandai quel serait l’enthousiasme de cet enfant s’il voyait nos riantes Pyrénées ou nos vallées normandes pendant les belles journées du mois de juin.
Deux jours après notre départ de Perm, le 30 décembre, vers neuf heures du matin, nous dépassâmes la borne qui marque la séparation de l’Europe et de l’Asie. C’est une construction en pierres qui n’est ni grande ni belle, mais qui impressionne précisément par sa simplicité et par son isolement.
Dieu a décidément tout refusé à cette portion de l’empire russe, même les marques de sa puissance. D’ordinaire les parties du monde ou même les États sont délimités par d’imposantes frontières: la mer, de hautes montagnes, le désert, quelque large fleuve. L’Oural est ici si peu élevé, si indigne de son rôle, que l’homme a cru devoir venir à son aide, et c’est une création humaine qui dit au voyageur: C’est là!
C’est là, enfin! Entrons donc avec enthousiasme; pénétrons aussi avant que possible dans la vieille Asie, le rêve de tous les voyageurs. Gagnons au plus vite les rives du lac Baïkal, la Mongolie et les frontières de la Chine, car j’ai peur que mes lecteurs ne souffrent de la monotonie de mon récit comme j’ai souffert moi-même de la monotonie de cette longue route.
Neuf ou dix heures après être entrés en Asie, nous arrivâmes à Ékatérinembourg. Cette ville devrait servir d’exemple à beaucoup d’autres villes russes. Ses habitants y sont industrieux, travailleurs. Ils savent profiter des richesses de leur sol. Ils utilisent le fer et plusieurs autres métaux. Ils taillent avec art des pierres transparentes et de toutes couleurs qui se trouvent en grande abondance dans la chaîne de l’Oural et en façonnent des objets pour ameublements d’un effet gracieux.
Le directeur de la manufacture où ces pierres sont si artistement employées me fit voir une garniture de cheminée d’un prix inestimable qui venait d’être terminée et qui était destinée à l’empereur. Je lui demandai à qui appartenait cet établissement. Il répondit: «A l’État. Et qui payerait une semblable merveille: L’État. L’État payera, me dit-il; l’Empereur recevra. Ce sera une des rares circonstances, et je doute qu’il y en ait beaucoup d’autres, où le tzar ne pourra pas dire: L’État, c’est moi.»
A Ékatérinembourg je rencontrai un compatriote. Il était directeur d’une importante fonderie de fer. Je la visitai en détail. Je n’en veux pas faire ici la description: je dirai seulement que le propriétaire, ne pouvant faire marcher son usine pendant l’hiver, désirait au moins ne jamais l’arrêter pendant la belle saison. Or, il n’avait qu’un très-faible cours d’eau à sa disposition. Il dirigea ce ruisseau vers une partie de ses propriétés situées en contre-bas et il créa un lac artificiel, c’est à peine croyable, de vingt lieues de tour, sans empiéter sur les terres de ses voisins.
Ce lac se vide en partie chaque été, mais la quantité d’eau qui s’y rassemble sous les glaces pendant l’hiver dépasse encore de beaucoup celle qui en a été enlevée.
Cette usine jouit d’un procédé pour oxyder la tôle et l’empêcher à jamais d’être attaquée par la rouille. Cette propriété s’obtient, paraît-il, par une cuisson tempérée de douze heures.
Depuis Moscou jusqu’à Pékin, je n’ai rencontré que trois Français: un à Kazan, le maître de l’usine d’Ékatérinembourg, et un dernier à Omsk. Au rebours de ce que sont malheureusement pour la plupart nos compatriotes à l’étranger, ceux-ci étaient non-seulement honorables, mais dignes d’admiration par l’application qu’ils faisaient de l’intelligence et de l’activité propres à notre race, aux intérêts de leur patrie d’adoption. Avant de quitter l’usine d’Ékatérinembourg, je me laissai aller pendant de longues heures à parler de notre chère France avec l’aimable directeur. Que le lecteur se rassure, je ne m’étendrai pas sur ce lieu commun du souvenir de la patrie absente. Mais si ce sentiment est banal à raconter, il n’est jamais banal à ressentir; et, comme l’a proclamé un célèbre orateur, il est des choses que l’on peut dire toujours sans se répéter jamais[7].
[7] Lacordaire.
Quand je rentrai chez moi, j’appris que M. Pfaffius venait d’arriver à Ékatérinembourg et qu’il désirait me voir. Je fus d’autant plus heureux de cette nouvelle que je ne m’y attendais pas, et je me rendis à la maison indiquée.
Je retrouvai l’homme aimable et distingué que j’avais quitté à Pétersbourg. «Comptez-vous repartir bientôt? me dit-il. — Le plus tôt possible. — Voulez-vous que nous voyagions ensemble? — Bien volontiers — C’est donc convenu.»
Pendant la conversation, deux femmes entrèrent dans la chambre du commissaire de Kiachta: l’une, de trente ans environ, grande et belle comme une statue antique; l’autre, beaucoup plus jeune et aussi plus petite. Les beaux cheveux blonds de cette dernière étaient dénoués et flottaient sur ses épaules. Sa figure respirait la fraîcheur, la jeunesse et la gaieté.
«Mon cher ami, me dit M. Pfaffius, permettez-moi de vous présenter à madame Grant et à miss Cömpbell. Ces dames vont aussi à Kiachta, et je pense que vous vous réjouirez comme moi d’une aussi agréable compagnie.»
En causant quelques minutes avec ces voyageuses, j’appris que madame Grant n’était pas Anglaise, mais Russe, qu’elle avait épousé M. Grant à Kiachta; que celui-ci ayant eu besoin de retourner en Angleterre pour deux ou trois ans, elle l’avait conduit dans sa brumeuse patrie et qu’elle revenait maintenant à Kiachta, son pays natal, pour y attendre son mari, en emmenant avec elle mademoiselle Cömpbell.
Celle-ci, un peu aventureuse comme beaucoup de ses compatriotes, était partie aussi facilement et aussi gaiement qu’elle serait restée, s’amusait de cette vie errante, bien qu’elle ne pût en prévoir ni la fin ni les conséquences, et s’enfonçait tous les jours en Asie, heureuse de courir, de voir, d’apprendre. «Êtes-vous fatiguées de la route? dis-je à ces dames. — Jamais! monsieur, répondirent-elles, un peu blessées de la question en vraies Anglaises qu’elles étaient, soit en réalité, soit par alliance. — Passerez-vous par Omsk pour aller à Kiachta? — Ce serait faire un détour inutile, et nous irons directement à Tomsk. — Vous voyagez donc vite? — Autant que nous le pouvons. — Je préfère beaucoup au contraire voyager lentement. — Tiens! nous ne l’aurions pas cru. — Pourquoi cela? — On dit que vous avez une habileté exceptionnelle pour obtenir des chevaux partout.» Cette réponse me fit ouvrir les yeux, et j’ajoutai: «Même aux dépens des dames? — Peut-être bien. — Vous en connaissez donc quelqu’une qui ait eu à souffrir de ma précipitation dans certain relai? — C’est possible.» Je ne reconnus la vérité que lorsqu’elle me fut absolument affirmée. Je ne pouvais croire que les toilettes si élégantes que j’avais sous les yeux recouvraient les mêmes personnes que j’avais vues entre Kazan et Perm, si encapuchonnées, si monstrueusement bondées de fourrures, si imparfaitement débarbouillées, qu’on n’eût pu soupçonner ni leurs charmes, ni leur distinction, ni même presque leur sexe.
O Sibérie! comme ton climat doit être rigoureux pour anéantir à ce point toutes les vanités féminines!
Je me fis pardonner ma conduite; j’implorai la grâce de Constantin, et le lendemain nous glissions dans trois traîneaux différents à la file les uns des autres sur la route de Tumen, heureux de causer à chaque relai, riant des embarras des chefs de poste auxquels M. Pfaffius ne permettait aucune observation, supportant gaiement le froid ou la neige, ces deux ennemis avec lesquels en Sibérie il faut toujours lutter et dont on ne parle jamais.
On sait que la Russie n’a pas accepté les réformes apportées au calendrier par le pape Grégoire. Rester fidèle à ses traditions religieuses au point de rejeter l’application d’une démonstration mathématique, c’est pousser le parti pris jusqu’au sublime; c’est une abnégation plus méritoire en son genre que le martyre même, puisque c’est sacrifier volontairement la raison pour rester fidèle à une erreur. Un homme a démontré aux yeux de l’univers que deux et deux font quatre; mais cet homme n’appartenait pas à mon culte; je le nierai donc malgré tout: tel a été le langage de la Russie. Si l’adoption de cette vérité mathématique eût pu servir à la construction de mes canons, à la direction de mes vaisseaux, au rétablissement de mes finances, peut-être me fussé-je soumise au prix d’un ou deux paragraphes de mon Credo orthodoxe. Mais comme il importe peu à mes intérêts de me croire au 1er janvier, quand tout le monde date le 12, j’aime mieux paraître ne rien comprendre à une opération mathématique qu’adhérer, même en matière scientifique, à une vérité émanée de Rome.
Cette digression expliquera au lecteur comment notre petite caravane arrivant à Caméchlof en réalité le 6 janvier 1874, devait pourtant se croire par ordre supérieur au 25 décembre 1873, c’est-à-dire à la fête de la Nativité.
Nous arrivâmes dans cette petite ville au lever du jour. Nous étions tranquillement attablés pour prendre le thé, comme tout bon voyageur russe doit le faire à chaque relai, quand cinq ou six petits enfants entrèrent dans la chambre en chantant la naissance du Sauveur des hommes.
J’ai rarement vu une composition plus adorable que ce petit groupe de têtes blondes, célébrant avec la voix élevée et pure du premier âge la plus poétique des histoires. Est-il aussi un jour où l’on doive plus chanter! J’ai toujours pensé que, si Dieu écartait un instant pour nous le voile du surnaturel, nous verrions, le jour de Noël, passer dans les airs une quantité d’enfants autour desquels résonnerait une musique suave inspirant aux hommes la paix et la confiance. Les petits enfants qui nous surprirent de si bonne heure à Caméchlof me firent l’effet d’un essaim égaré de cette multitude céleste. Tout l’aurait prouvé, jusqu’à la brièveté de leur séjour auprès de nous. Il faut être d’une essence purement spirituelle pour annoncer en aussi peu de temps une aussi grande nouvelle.
Cette vision s’était à peine évanouie que nous vîmes arriver d’un autre côté, du côté de la terre cette fois, une femme accompagnée d’un jeune homme et d’une nourrice portant un tout petit enfant. «Ivan Michaëlovitch! s’écria Constantin. — Madame Nemptchinof!» dit madame Grant. Et là-dessus des poignées de main, des embrassades; nous étions de nouveau en pays de connaissance.
Cette madame Nemptchinof était la femme d’un marchand de thé de Kiachta qui, malgré une grossesse avancée, était allée voir une de ses filles en pension à Moscou; son fils l’avait accompagnée, et il lui était né pendant le voyage un petit enfant qu’elle ramenait à Kiachta.
Certes chez nous peu de femmes se seraient senties la force de faire un tel voyage, surtout dans de semblables conditions: en Russie, pareille entreprise ne semble pas extraordinaire.
Notre thé n’était pas terminé lorsqu’une seconde troupe d’enfants entra pour nous annoncer de nouveau la grande nouvelle. Je me souviens du désappointement de Xavier de Maistre quand, après avoir fait dans son expédition nocturne cinq ou six pages de réflexions sur une horloge qui sonne minuit, il en entend une autre qui, en retard sur la première, sonne à son tour cette heure des crimes, des extrêmes souffrances et des suprêmes bonheurs. Mon impression fut semblable à celle du grand écrivain, quand je vis ce nouveau groupe nous redire sur le même ton la même chanson que son devancier. Au lieu de considérer cette fois ces enfants comme de purs esprits, je ne remarquai que la saleté de leurs vêtements, la puanteur de leurs fourrures et l’expression niaise de leur visage.
Nous ne tardâmes pas à nous remettre en route.
Le cheval placé au milieu de la troïka sibérienne a toujours l’encolure surmontée d’un arceau qui sert de ressort pour écarter les deux brancards qu’une corde serrée tendrait au contraire à rapprocher. Le collier reposant par le bas sur cette corde et soutenu en haut par l’arceau ne pèse plus sur le cou du cheval, dont la fatigue est ainsi diminuée. Ce système d’attelage est réellement ingénieux. On suspend généralement à l’arceau cinq ou six clochettes dont le rôle principal est de rompre par leur tintement la monotonie d’un long voyage.
Notre départ de Caméchlof fut donc bruyant, grâce aux quatre traîneaux de notre caravane et à leurs nombreuses clochettes. M. Pfaffius et son domestique ouvraient la marche; puis dans un second traîneau suivaient madame Grant et miss Cömpbell. J’occupais avec Constantin le troisième traîneau, et enfin madame Nemptchinof et sa smalah terminaient la caravane dans un énorme traîneau fermé et attelé de quatre chevaux.
Cette partie du voyage fut, sinon la plus intéressante, au moins la plus agréable.
Le dîner que nous fîmes le soir, véritable gala de sept couverts, fut rempli de gaieté. Le menu, du reste, y prêtait largement. Nous produisîmes chacun nos réserves: du pain gelé, du caviar gelé, des confitures gelées, des saucissons qu’on n’aurait pas pu plier même contre le genou en employant toute sa force.
Qu’on se figure sans rire le tableau de sept pauvres affamés, ainsi attablés devant trente mets contre lesquels ils se casseraient infailliblement toutes les dents, s’ils n’avaient pas la patience d’attendre l’action de la chaleur. Peu à peu, à mesure que chaque aliment se ramollit, les figures s’épanouissent, et quand enfin la pointe d’un couteau a pu pénétrer quelque part, ce sont des cris de triomphe qui annoncent le commencement du repas.
Les sujets de conversation ne manquèrent pas non plus ce soir-là, et voilà vraiment une qualité charmante des Russes et d’un prix inestimable pour les étrangers; par la seule raison que j’étais là, on parla français et on ne parla que français.
Le jeune Nemptchinof, qui avait peu quitté Kiachta, était le moins ferré sur notre langue. D’ailleurs, possédant à fond le chinois et le mongol, il lui eût été bien permis d’ignorer les langues occidentales. Pour exprimer tout ce qui est contentement, satisfaction, agrément, il connaissait un seul mot: «très-gai», et il ne le prononçait qu’avec une grande difficulté. Son accent ajoutait encore à la bizarrerie de l’expression. «Si vous voulez bien m’apprendre l’anglais, disait-il, à miss Cömpbell, je serai très-gai.» Cette jeune fille surtout, sachant très-bien le français, épiait pour se divertir chaque phrase du jeune homme; mais avant la fin du repas il me sembla qu’elle ne regardait plus avec autant de joyeuse indifférence cette jeune tête si blonde, si langoureuse, si maladive et qui respirait tant de savoir et tant de volonté.
Les impressions à ce sujet furent, paraît-il, bien différentes, car, en remontant en traîneau, madame Grant me dit à l’oreille: «Je suis sûre que votre Constantin est amoureux de ma miss anglaise. Vous ne le déciderez jamais à passer par Omsk; je vois que vous serez des nôtres jusqu’à Irkoutsk. — Constantin et l’amour, lui répondis-je, me paraissent trop dissemblables pour pouvoir être jamais réunis. Il faudra bien en tout cas qu’il m’accompagne à Omsk. Vous ne serez pas pour cela privée d’un roman, car si j’ai bien vu, votre miss en regardant le jeune Ivan paraît aussi très-gaie; qu’en pensez-vous? — Nous verrons bien.» Le lendemain nous étions à Tumen.
Cette ville, comme presque toutes celles de l’empire, domine une rivière, la Toura, de toute la hauteur d’un grand coteau. Sa seule particularité est d’être bâtie au confluent d’une autre petite rivière qui est regardée ici comme un ruisseau, dont l’existence même est ignorée des géographes, mais qui n’en est pas moins large comme la Seine à Paris et qui a creusé dans la colline de Tumen une profonde déchirure pour atteindre la Toura où elle se perd.
On a construit un pont sur cette rivière, mais il est au fond du ravin. On n’a pas pris soin d’adoucir la pente très-roide des deux talus, de telle sorte que pour gravir le second de ces talus, il faut descendre le premier avec une extrême rapidité et garder son élan sur toute la longueur du pont.
Les traîneaux accomplissent au galop cette double opération. Quant aux passants, ils descendent ordinairement les talus autrement que sur les pieds et plus vite qu’ils ne voudraient. Les bestiaux, si lents d’ordinaire, dégringolent en quelques secondes comme dans le jeu des montagnes russes. Tout y prend une allure vertigineuse. La ville offre d’ailleurs peu d’intérêt. On y reconnaît seulement le voisinage de l’Orient: des bazars en plein air, malgré les rigueurs du climat, rappellent de loin ceux de Syrie ou d’Afrique.
Dans les cafés, des femmes se revêtent à certaines heures d’étoffes de soie et se mettent en devoir, tout en conservant leurs jupons sales, de chanter et de danser pour le plaisir des consommateurs.
On accepte en Afrique les beuglements des almées arabes par amour de la couleur locale et parce qu’on n’a pas autre chose à entendre; mais en Russie, le pays des mélodies suaves et mystiques, je ne comprends pas comment ces bohémiennes repoussantes osent élever la voix. Ceux qui ont vanté les bohémiennes de Pétersbourg et de Moscou n’ont pas eu absolument tort: là, elles sont civilisées, instruites et en quelque sorte dénationalisées. Mais à Tumen elles sont dans leur vrai milieu. J’ai eu le malheur de pénétrer dans un de ces intérieurs, mais je me suis empressé d’en sortir. J’ai retrouvé avec plaisir mes compagnons de voyage.
A la fin du repas du soir nous mangeâmes des fruits excellents, conservés par la gelée. Ce procédé de conservation est tout particulier à la Sibérie. Dès que les grands froids se font sentir, on expose ces fruits dehors et de préférence au nord, afin que le soleil ne puisse pas les atteindre: ils gèlent entièrement et se conservent ainsi comme la viande et comme tous les aliments de Sibérie en général.
Ces fruits gardent même leur saveur, malgré l’état solide par où ils ont passé. Quand on les sert, ils sont durs comme du bois; leur chute à terre produit le même son que celle d’un corps solide et résistant.
Peu à peu ils se ramollissent à la chaleur et reprennent leur forme primitive. J’ai mangé à Tumen une poire dont la maturité était trop avancée, mais dont la conservation par la gelée avait parfaitement réussi malgré cet état défavorable.
A Tumen s’arrêtent en été les bateaux à vapeur qui viennent de Tomsk par le Tom, l’Obi, le Tobol et la Toura. Cette ville est donc un grand entrepôt de marchandises. C’est, je pense, la raison de son existence, car elle n’a ni charme ni industrie.