Fastueuse habitude sibérienne. — La steppe. — Les cimetières. — Omsk. — Sa position. — Sa société. — L’affranchissement des serfs raconté par un bourgeois. — M. Kroupinikof. — Visite à un campement de Kirghiz. — Mascarade à Omsk.

Nous quittâmes Tumen vers huit heures du matin. Constantin, connaissant à fond les usages sibériens, avait placé dans le traîneau plusieurs bouteilles de vin de Champagne en prévision de ce qui allait se passer. La précaution était bonne mais, hélas! insuffisante.

Vider une bouteille de vin de Champagne est en Sibérie le plus grand luxe que l’on puisse déployer. Cela provient de son prix élevé et aussi du caprice de la mode, cette grande inconstante qui s’impose partout, malgré sa bêtise et souvent sa laideur. Un dîner, une fête, un anniversaire, une circonstance grave de la vie où on ne répandrait pas du vin de Champagne, seraient en Sibérie, dénués du condiment le plus nécessaire. Quand on dit, j’étais là, telle chose m’advint, il faut absolument que dans le souvenir se mêle du vin de Champagne.

Six heures environ après avoir quitté Tumen, nous arrivâmes au lieu de la séparation. M. Pfaffius, madame Grant et madame Nemptchinof allaient prendre la route de Tomsk, tandis que je me dirigerais un peu plus vers le Sud. Pour faire échouer ce projet, madame Grant avait tenté un stratagème qui faillit faire perdre la tête à Constantin. Afin de détourner celui-ci de condescendre à mes désirs, elle avait pris place dans le traîneau fermé de madame Nemptchinof; puis elle avait fait monter Ivan à côté de la jeune Anglaise: ces deux jeunes gens voyageaient ainsi côte à côte et en tête-à-tête. En les voyant ensemble, Constantin, qui décidément était amoureux, saisit une bouteille de vin de Champagne et coupant les fils de fer, dirigea le bouchon vers la figure de son rival que miss Cömpbell préserva à l’aide de son gros gant de fourrure: dès lors le feu commença. Je me demandai pendant le combat ce que nous ferions de cette quantité de vin débouché: heureusement nous en bûmes très-peu. Tous mes compagnons, selon la fastueuse habitude sibérienne, mirent pied à terre, et tenant chacun deux bouteilles dans leurs bras, dépassèrent mes chevaux de quelques pas. Puis ils répandirent dans la neige cette liqueur précieuse à l’endroit même où devaient glisser peu après les patins de mon traîneau. J’accomplis scrupuleusement la même cérémonie, en m’efforçant de ne pas rire, et je pris congé de cette aimable caravane, non sans lui avoir donné rendez-vous soit à Tomsk, soit à Irkoutsk, soit à Kiachta.

Quand nous partîmes chacun de notre côté, j’entendis encore quelques détonations de bouchons auxquelles je ne pus répondre qu’en déchargeant mon revolver, ce qui était beaucoup moins élégant; puis je distinguai quelques minutes encore le bruit des clochettes de leurs attelages; enfin tout s’évanouit. Constantin me regarda alors piteusement: le pauvre garçon comparait sans doute mentalement son tête-à-tête avec celui de son rival. J’employai tous mes soins à le consoler; mais que font les raisonnements les plus sages en pareil cas? Il eût volontiers jeté dix Mentors à la mer pour un regard de sa Calypso.

Ce qui me frappa tout d’abord sur cette route, ce fut l’absolue solitude. Les traîneaux de transport qui conduisent les marchandises chinoises et les produits de la Transbaïkalie à Nijni-Novgorod se gardent bien de passer par Omsk: ce serait faire un détour inutile. La rencontre d’un traîneau est donc, dans ces parages, chose extrêmement rare. La neige est même à peine suffisamment battue pour indiquer le chemin et pour faciliter la marche. On ressent une impression de désert, d’immensité, de silence. Peu à peu la végétation s’amoindrit, diminue, disparaît entièrement: on entre enfin dans les grandes steppes.

En été, la steppe est une immense prairie dont l’herbe crépue et nourrie repose le regard par sa teinte douce, et amortit les chocs par son épaisseur.

En hiver, c’est une surface rendue plane et blanche par la neige dont elle est recouverte. Malheureusement notre langue est encore ici insuffisante. Nous disons que la Beauce est un pays plat. Or, la steppe, quand elle porte son manteau de neige, n’est pas comme la Beauce; elle n’est pas non plus comme la Méditerranée par un temps calme, ni même comme le lit d’un fleuve. La surface de la steppe est scientifiquement plate, perpendiculaire au fil à plomb dans toutes ses parties. Comme pour compenser aux yeux de l’artiste une si désespérante monotonie, Dieu a réservé, il est vrai, à ce pays les plus beaux effets de lumière dont il ait daigné disposer en faveur de notre planète, et auxquels je reviendrai; mais, malgré soi, le cœur se serre quand on pénètre dans un pareil vide.

Nous avions dépassé Ischim le matin à neuf heures. Nous avions encore changé de chevaux le soir vers cinq heures; puis, la nuit s’était faite entièrement et, accablé de fatigue, je m’étais endormi. Tout à coup je suis réveillé en sursaut par un choc épouvantable qui avait aussi réveillé Constantin. Notre iemschik s’était égaré dans cette grande uniformité. L’absence de lune et la présence de lourds nuages de neige obscurcissant les étoiles en étaient la cause. Son amour-propre l’avait empêché de nous avouer immédiatement sa maladresse, et depuis trois heures déjà il errait au hasard dans l’espérance de retrouver son chemin, sans direction arrêtée et sans point de repère. La chute que nous venions de faire dans un pli de terrain caché sous la neige, le força à nous dire la vérité.

Constantin et moi nous sortîmes de nos couvertures et nous nous mîmes en devoir, munis de lanternes, de rechercher la route. En nous retournant, nous pouvions considérer notre traîneau et notre attelage qui, presque entièrement enfouis dans la neige, formaient de loin un tableau sinistre: du traîneau on ne voyait que la capote; et des chevaux, que leurs échines et leurs têtes.

Enfonçant nous-mêmes jusqu’à la ceinture, ne marchant qu’à grand’peine, ayant à lutter contre le vent qui soufflait violemment, contre la neige soulevée par le vent qui nous fouettait la figure et bornait notre vue à quelques pas, nous sentions nos efforts inutiles et nous revenions souvent au traîneau, pour reprendre haleine et recouvrer des forces.

Après une heure de ce pénible travail nous n’étions encore parvenus à aucun résultat: aucune trace par terre, aucun bruit dans l’air ne nous avait indiqué une direction favorable à suivre. La situation était vraiment critique, il fallait prendre un grand parti, nous nous y résignâmes. L’iemschik détela un des chevaux pour gagner rapidement un village dès qu’il aurait retrouvé le chemin, et s’éloigna tout d’abord à pied, tenant une lanterne d’une main et sa bête de l’autre, pour suivre les traces de notre récent passage.

Une fois livrés à nous-mêmes, Constantin et moi, dans ces ténèbres, dans cette solitude, les réflexions nous vinrent en foule. Nous peuplâmes ce désert de brigands qui, heureusement, ne parurent pas. Nous vîmes plusieurs fois passer en imagination des caravanes de Kirghiz, dont nous étions alors en réalité très-proches, et nous nous croyions emmenés prisonniers au fond de la Tartarie, dans des contrées encore insoumises. Nous vîmes aussi, mais cette fois pour tout de bon, cinq ou six bandes de loups qui rôdèrent autour des chevaux pour voir s’ils étaient morts, et qui se dispersèrent heureusement aux détonations de mon revolver de poche. Le premier coup ne fut pas exempt d’émotions, car ne prévoyant pas ce qui devait se passer, j’avais placé mon fusil dans ma malle, et en me servant de mon revolver, je sentais que je commençais une lutte à armes très-inégales.

Les voyageurs égarés par un chasse-neige dans la steppe de Omsk. Les voyageurs égarés par un chasse-neige dans la steppe de Omsk.

De longues heures d’attente se passèrent ainsi, à la vérité plus longues que des jours, car notre rôle était passif, et tout notre espoir était dans un homme, qui pouvait s’attendre, à cause de son inhabileté, à être sévèrement châtié par nous à notre arrivée dans un village. Trouvant le temps très-long, commençant à douter de la fidélité de notre iemschik, et remarquant la petite quantité de provisions que nous avions emportées avec nous, je proposai à Constantin de suivre à pied les traces de notre cocher, et de tâcher de nous tirer nous-mêmes d’embarras.

Nous allions mettre ce projet à exécution quand, ô horreur! nous nous aperçûmes que l’ouragan, le chasse-neige avait été assez violent pour effacer toute empreinte; nous étions alors bien en détresse, bien isolés, bien véritablement perdus. «Attendons le jour, dis-je à Constantin, peut-être alors dans le lointain apercevrons-nous notre homme, qui lui-même, en ce moment, doit cesser toutes recherches.»

Il y avait une heure environ que nous nous étions replacés l’un à côté de l’autre dans le traîneau, lorsqu’il me sembla distinguer des cris à une distance éloignée. Je répondis, mais ma voix était trop faible et Constantin refusait de se joindre à moi. Peut-être avait-il déjà fait à Dieu ou à Miss Cömpbell le sacrifice de sa vie; mais non, c’était la peur qui lui fermait la bouche. Mon jeune compagnon pensait encore aux brigands et aux Kirghiz. Ce ne fut qu’après d’instantes prières qu’il se décida; alors ces voix, cette dernière lueur d’espoir, parurent se rapprocher; peu après nous hasardâmes quelques mots auxquels on répondit; puis nous reconnûmes enfin nos libérateurs, qui venaient en grand nombre et avec beaucoup de chevaux pour nous tirer d’affaire.

Comme le lecteur peut le penser, il y eut force cris de joie, on plaisanta beaucoup l’inhabileté de notre iemschik, que ses collègues tournaient en ridicule. Seuls les deux pauvres chevaux, qui étaient restés attelés au traîneau, payèrent cher cette aventure. Quand on voulut les retirer de leur trou, ils étaient tout roidis par le froid. Ils ne purent nous suivre, et Constantin comprit que ces hommes se décidaient à les abattre.

Le jour venait de paraître quand nous fîmes notre entrée dans le village. Tous les habitants, instruits du péril que nous avions couru, et placés devant leur porte afin de nous voir passer, s’inclinaient et se signaient par reconnaissance envers le grand saint Serge et la vierge de Kazan.

Notre voyage se continua toute la journée sans incident. La vue de ce grand désert de neige me faisait passer des frissons au souvenir de notre récente aventure. J’ai pensé depuis que, dans le cas où notre iemschik ne fût pas venu à notre secours, le seul point de repère que nous eussions peut-être eu pour nous conduire, c’eût été un cimetière. Dans la steppe, les terrains des morts seuls sont plantés et, à cause de cela, se voient d’extrêmement loin. On fait venir à grands frais des bouleaux de Krasnoiarsk, et cet amas de petits troncs blancs resplendissant au soleil devient un phare pour les voyageurs. Il donne aussi à ce lieu comme un air de fête, et fait naître plutôt des pensées d’espérance et de résurrection que de désespoir et de néant. Un cimetière dans la steppe, les jours de grand froid et de ciel pur, c’est un point qui se détache, plus lumineux encore, dans une immensité brillante.

Le lendemain matin, quand je me réveillai à la pointe du jour, je m’aperçus que nous étions arrêtés. J’ouvris la toile qui fermait par devant la capote du traîneau, je m’assurai que nous étions bien sur la route, et je me pris alors à sourire de notre situation, qui aurait pu faire le sujet d’une jolie caricature. Le paysage n’avait pas changé d’aspect, c’était toujours la steppe, la solitude, l’immobilité. Notre cocher, ayant placé sa tête entre nos provisions et le tablier du traîneau, dormait du plus profond sommeil. Les chevaux, ne se sentant plus poussés, s’étaient arrêtés et dormaient, je pense, aussi. Constantin, fatigué des émotions de la nuit précédente, dormait plus profondément encore. Je considérai un instant ce tableau représentant un traîneau en rapide allure pour un voyage de dix-huit cents lieues, et je réveillai Constantin; je le réveillai, Dieu m’en est témoin, le plus doucement que je pus. Il réveilla, lui, le cocher par de gros coups de poing sur la tête. Puis, le crescendo continuant, le cocher réveilla les chevaux d’une manière que je renonce à décrire. Que serait-il arrivé, bon Dieu! si les chevaux avaient eu eux-mêmes quelqu’un à secouer. En me renveloppant dans ma dacha, je pensai que bien des ordres donnés en vue du bien public doivent souvent ainsi changer de caractère en se transmettant du souverain au garde champêtre, et j’assistai à ces sublimes changements de lumière qui accompagnent toujours un lever de soleil dans une atmosphère sans nuage, et dont la neige de Sibérie aime à refléter les diverses teintes en les pâlissant un peu. Enfin, le 11 janvier, après un voyage dont le lecteur a pu apprécier les péripéties, nous fîmes notre entrée à Omsk, par un froid de quarante-cinq degrés, dont l’intensité ne diminua guère pendant tout le reste de mon séjour en Sibérie.

Beaucoup de géographes nomment à tort Tobolsk comme la capitale de la Sibérie: c’est à Irkoutsk que revient cet honneur. Tobolsk n’est même pas le siége d’un gouvernement, car c’est Omsk qui est la capitale de la Sibérie occidentale.

Je n’ai eu besoin que d’un très-court séjour à Omsk pour m’applaudir d’être passé par cette ville. Cette place forte, car c’en est une, est située au haut d’un petit coteau, sur les bords de l’Irtyche. La vue s’étend donc à l’aise sur cette large et belle rivière; puis, après l’Irtyche dont un petit mamelon marque la rive opposée, on aperçoit la steppe, la steppe à perte de vue à droite, à gauche et devant soi; la steppe qui, considérée ainsi d’en haut, n’est plus la grande uniformité dont j’ai parlé précédemment. La neige prend çà et là des teintes si différentes et si accentuées, et ces teintes se déplacent les unes par rapport aux autres si perpétuellement et avec tant d’art, que la steppe vue de Omsk est plus belle, plus variée, plus imposante que la mer. Un Français, dont j’ai déjà annoncé la rencontre au lecteur, et avec qui j’ai été souvent pendant de longues heures, sans m’en lasser, contempler ce spectacle, me contait que, pendant l’été, la steppe était plus attachante encore. L’herbe, me disait-il, prend souvent des teintes extrêmement foncées, presque noires; et il semble alors qu’au lieu d’une prairie on ait devant soi un gouffre immense s’ouvrant béant et insondable; puis, une heure après, suivant la position du soleil et l’état de l’atmosphère, on a sous les yeux une verdure indéfinie, image printanière qui fait oublier l’impression précédente, et rappelle la gaieté.

La steppe, pour les habitants de Omsk, c’est comme la montagne pour les montagnards, la mer pour les matelots, le désert pour les indigènes du Sahara, le ciel pour les voyageurs. Tous les matins on la consulte; c’est elle qui indique le temps, et par conséquent, décide les actions de la journée. A Omsk on aime la steppe: c’est elle qui nourrit les troupeaux et qui renferme les bêtes sauvages dont la chasse est, pour les habitants de cette contrée, le passe-temps favori. Les fêtes publiques se font sur la steppe; la promenade est en vue de la steppe. Aller sur la steppe ou la voir constitue en somme le fond de la vie des Omskois; et quand une fois, en effet, on a vu la steppe de Omsk, on comprend cette passion: moi-même, qui avais manqué y perdre la vie, et qui aurais voulu lui garder rancune, j’étais plus enthousiaste encore que les autres, et je ne m’arrachais qu’avec peine à la contemplation de ce beau spectacle.

La société dans les villes sibériennes se compose des fonctionnaires, qu’on appelle l’aristocratie, et des marchands ou des mineurs. A Omsk seulement se trouve un troisième élément; une véritable bourgeoisie, c’est-à-dire une classe d’hommes ayant fait fortune, ne cherchant pas à l’augmenter et employant leurs loisirs à s’amuser et à s’instruire.

Le premier de ces bourgeois à qui je fus présenté, m’ayant vanté le décret d’affranchissement des serfs, je lui parlai de ma conversation de Kazan avec le vieil aristocrate. «Ce monsieur ne vous a pas raconté, me dit-il, toutes les vexations que les seigneurs faisaient constamment endurer à leurs vassaux, les exactions dont ils se rendaient coupables. Il ne vous a pas dit que les serfs n’avaient jamais le droit de quitter le territoire de leur suzerain, quelques nombreux coups de bâton qu’ils aient pu y recevoir, et qu’en revanche, les suzerains jouaient souvent entre eux, sur un coup de dés, la propriété de cinq ou six familles. Il ne vous a pas dit que les seigneurs, devant chaque année à l’Empereur l’abandon d’un certain nombre de leurs vassaux, ils choisissaient naturellement parmi les moins vigoureux qui, malgré le mauvais état de leur santé, devenaient soldats pour la vie. Certainement, m’ajouta-t-il, nous ne jouissons pas encore d’une extrême liberté; nous ne pouvons pas quitter sans permission le territoire russe avant d’avoir satisfait à la loi du service militaire; nous ne pouvons changer ni de religion ni de patrie; mais au moins la situation est la même pour tous et la souveraineté de l’Empereur n’est pas à comparer à la suzeraineté vexatoire des seigneurs.»

Il faudra certainement une grande habileté au tzar pour opérer, sans secousse et sans ouvrir la porte aux révolutions, les réformes libérales nécessaires. Il y arrivera, je l’espère, grâce au fétichisme dont sa personne est entourée. Ce dont, peut-être, il ne se défie pas suffisamment, c’est de la puissance toujours croissante de la classe marchande qui a en main la grande fortune, qui est encore aujourd’hui dévouée à l’Empereur en haine de la noblesse, mais qui pourrait bien se tourner contre son bienfaiteur, dès qu’elle se sentirait suffisamment forte.

Un autre bourgeois de Omsk ne m’intéressa pas moins vivement: M. Kroupinikoff. Il était resté quinze ans au milieu des Kirghiz, comme fonctionnaire chargé d’une mission difficile.

Les Kirghiz, dont le territoire est soumis au tzar, n’en sont pas moins restés sauvages et désireux de recouvrer tôt ou tard leur indépendance nationale. Afin de les empêcher de se réunir en grand nombre, le gouvernement leur a assigné à chacun une zone d’où il leur est interdit de sortir sous peine de mort.

M. Kroupinikof devait s’assurer si chaque Kirghiz se trouvait bien dans les limites de son territoire respectif.

Il avait, pour remplir cette tâche, une escorte insuffisante: «La preuve, me dit-il, c’est qu’une fois, je fus attaqué par ces gens-là, fait prisonnier, et je ne sais ce qui serait advenu si je n’avais pu fuir, hélas! sans monture et presque sans provisions. Cette entreprise était peut-être plus périlleuse encore que le séjour chez les Kirghiz, dont le caractère, en somme, n’est pas féroce. Ce qu’ils haïssaient en moi, c’était le fonctionnaire et non pas l’homme.

»Pendant quinze jours et quinze nuits, je franchis la steppe à pied malgré la neige et malgré le froid. J’osais à peine toucher aux provisions que j’avais réussi à prendre avec moi, de peur d’en manquer totalement avant mon arrivée à Omsk. C’est à cette aventure que je dois la maladie dont vous me voyez tourmenté, et dont je n’espère plus me guérir.» Le pauvre homme avait en effet un tremblement nerveux par tout le corps, qui ne le laissait pas une minute en repos, et qui fatiguait à la longue ceux mêmes qui en étaient témoins.

«Si vous voulez, monsieur, m’ajouta-t-il fort aimablement, je vous conduirai à un campement de Kirghiz que je connais près d’ici; je serai heureux de faire avec vous une promenade qui me rappellera mes anciennes occupations.» J’acceptai avec enthousiasme, et le lendemain de bonne heure, nous partîmes ensemble en traîneau dans la direction du Sud.

Les Kirghiz faisaient partie autrefois de la grande famille mahométane, et habitaient sur les bords fleuris du Tigre et de l’Euphrate. On ignore à quelle époque et surtout à la suite de quel différend, ils furent défaits par les Turcs et relégués dans la grande steppe tartare. Bien des fois ils essayèrent, mais en vain, de reconquérir leur ancien territoire. On cite particulièrement une expédition de Kirghiz qui parvint jusqu’à Taschkent en 1738.

Müller nous apprend quelques-unes des institutions de ce peuple, pendant la période qui précéda leur soumission définitive aux Russes. Quand la guerre était déclarée, le chef désignait nominativement ceux qui devaient partir, et leur assignait la quantité d’armes et de chevaux qu’ils devaient fournir à l’armée.

Les jugements étaient rendus par une assemblée de vieillards. Celui qui s’était rendu coupable d’un meurtre subissait d’abord les peines qui lui étaient assignées par le tribunal, puis il était livré aux parents de sa victime, qui étaient libres de le tuer ou de le garder comme esclave. Dans ce dernier cas, l’assassin devait fournir à ses maîtres cent chevaux et deux chameaux, en pouvant à sa guise remplacer chaque cheval par cinq moutons ou brebis.

Si l’assassinat avait été commis sur une femme ou sur un enfant, les parents de la victime n’avaient plus alors droit de vie et de mort sur le coupable, et l’amende était réduite de moitié. Le crime de viol était assimilé à ce dernier cas et puni de la même manière.

Les Kirghiz[8] ont encore aujourd’hui un grand nombre de magiciens, aux révélations desquels ils croient plus ou moins, suivant le mode que ces magiciens emploient pour rendre leurs augures.

[8] Pallas.

Les uns font leurs prédictions avec des livres, sans recourir aux astres.

D’autres se servent de l’omoplate d’une brebis. Il est absolument nécessaire que cet os ait été dépouillé avec un couteau, et que personne n’y ait porté les dents, sans quoi, il n’aurait pas de vertu. Lorsqu’on fait une demande à l’un de ces devins, il pose cette omoplate sur le feu, et formule ses prédictions d’après les rayons ou fentes que l’ardeur du feu occasionne sur la partie unie de cet os. Ces devins prétendent, à l’aide de leur science, pouvoir déterminer à quel éloignement se trouve une personne qui est absente.

«Les Kirghiz appellent la troisième classe des magiciens, Bakscha. Pour en obtenir une réponse, il faut leur donner un cheval, un mouton et un bouc. Le magicien commence par entonner des cantiques, en jouant d’un tambour garni d’anneaux; il joue de cet instrument en faisant des sauts et des contorsions pendant une demi-heure. Il fait ensuite avancer une brebis, l’égorge, reçoit le sang dans un vase fabriqué pour cet usage, prend la peau pour lui, et distribue la chair aux spectateurs, qui la mangent. Il prend ensuite les os, les teint en rouge ou en bleu, et les jette à l’ouest. Il verse le sang du même côté, recommence ses contorsions, et répond quelque temps après à la demande qui lui a été faite. Une quatrième classe de devins est appelée Kamtscha. Ils tirent leurs augures de la couleur de la flamme qui s’élève du beurre ou de la graisse qu’ils jettent dans le feu. On fait peu de cas de cette dernière classe.»

Il y avait deux heures environ que je voyageais en tête-à-tête avec M. Kroupinikoff, quand j’aperçus trois tentes faites de pieux piqués à côté les uns des autres et recouverts de feutre. Comme nous avions été signalés depuis longtemps, le chef de la famille nous attendait devant son campement. Cet homme était d’une haute stature; son visage était empreint de fierté, et son accoutrement, composé en grande partie de trophées de chasse, était vraiment pittoresque. Sa coiffure se composait d’un capuchon en laine rouge, surmonté d’une tête de loup empaillée, dont les oreilles, se dressant en avant, semblaient plutôt appartenir à l’homme. Ses épaules étaient aussi couvertes d’une chemise rouge et de fourrures de loup. A sa ceinture pendait, comme à celle des Écossais, une poche en peau de cerf blanc du désert. Ses jambes étaient entortillées dans des peaux de différentes couleurs; les semelles de ses chaussures étaient faites de pailles tressées, et ses pieds disparaissaient en partie sous des guêtres de cuir, s’élargissant par le bas comme les pantalons mexicains. A l’exemple des anciens barbares, cet homme portait à la fois sur lui ses armes de guerre et ses armes de chasse. Il avait un arc sur l’épaule, des flèches en bandoulière, un faucon sur le poing et à la ceinture un énorme casse-tête. Cette arme lui servait à abattre les loups; quand, véritable centaure, il les avait atteints, grâce à la vitesse de son cheval. Près de là était un lévrier dont on ne trouve, paraît-il, l’espèce que chez ces peuplades sauvages. Ces lévriers ont le poil ras sur tout le corps, excepté sur les oreilles où il est au contraire démesurément long. En voyant celui-là, je crus d’abord qu’il avait été tondu par les Kirghiz, qui ont pour ces lévriers la plus tendre sollicitude; mais M. Kroupinikoff m’assura le contraire, et j’en eus plus tard des preuves incontestables. Ces lévriers sont aussi, m’a-t-on dit, plus rapides et plus intelligents que leurs pareils d’Écosse ou de Syrie. Excepté, du reste, cette particularité des poils longs sur les oreilles, qui nuit à leur beauté, ces animaux sont d’une élégance vraiment exceptionnelle.

Les Kirghiz sont mahométans, les femmes de cette tribu s’étaient donc cachées dans les tentes pour se dérober à nos regards. M. Kroupinikof ne voulut pas déplaire au chef en me faisant pénétrer dans les tentes, et préféra lui demander de me montrer comment il chassait le loup au casse-tête.

En un instant cet homme fut à cheval et il exécuta devant nous une fantasia, qui aurait fait honte même à des Arabes, s’ils en avaient été témoins; aux allures les plus rapides, il se couchait sur son cheval, se dissimulait derrière l’encolure, se baissant assez pour frapper la neige de son casse-tête. Parfois, s’accrochant à je ne sais quelle partie du harnachement, il nous paraissait être complétement sous le ventre de sa monture.

Cette figure sauvage entourée d’étoffes rouges, ces oreilles de fauve, ce souple animal se tordant sur un cheval affolé, offraient un spectacle intéressant et fantastique. Nous dîmes adieu à ce fils de Gengis-Khan, et nous revînmes à Omsk, l’esprit tout rempli de cette vision bizarre.

J’en fus distrait par un divertissement particulier à cette ville, auquel je pris grand plaisir. Ce divertissement n’a lieu que pendant les trois premiers jours de l’année. Il consiste à aller rendre visite à ses amis en costume travesti et le visage couvert d’un masque, de telle sorte qu’on ne puisse pas être reconnu par les personnes chez qui l’on va. Souvent, pour donner plus de piquant à ce plaisir, des familles changent mutuellement de demeure, se masquent aussi, et alors visiteurs et visités se trouvent également mystifiés. Généralement ces réunions se passent en danse et en goûter. La société de Omsk est trop restreinte, pour que les intrigues puissent y trouver une place importante, et trop strictement délimitée, pour qu’une pareille habitude puisse engendrer de graves inconvénients; mais il n’en est pas moins vrai que pendant ces trois jours, il y a peu de villes au monde où les rires éclatent aussi nombreux et aussi francs, que dans ce centre privilégié de la grande steppe tartare.

CHAPITRE IX
DU FROID SUR LA ROUTE DE TOMSK.

Le froid. — Ses inconvénients. — Les beaux effets de lumière à une très-basse température. — La fête du baptême de Jésus-Christ sur l’Obi. — Tomsk. — Son commerce. — Une soirée sur les bords du Tom.

Je quittai Omsk le 17 janvier, à une heure de l’après-midi. Ce jour-là le froid était très-intense; le thermomètre marquait près de cinquante degrés. A peine si je pouvais entr’ouvrir de temps en temps mon bachlique, pour jouir des beaux effets de lumière qui accompagnent toujours une pareille température.

La neige, par un effet d’optique que je ne saurais expliquer, présentait des reflets foncés presque noirs; et de nombreux petits cristaux, réfléchissant les rayons du soleil, brillaient au contraire d’un tel éclat qu’on eût cru voir une poussière de diamant dans un écrin de velours. Au bout de quelques heures, nous entrâmes dans une partie de la steppe appelée les grandes herbes, à cause des herbes qui poussent en effet abondamment dans cette contrée et à une grande hauteur.

Quand je les vis, elles étaient recouvertes par le froid d’un givre épais. Vers le soir, elles reçurent directement la lumière du soleil qui disparaissait à l’horizon, et devinrent d’un blanc éclatant. La neige de la terre se plaisant à refléter, selon son habitude, la couleur du ciel, prit au contraire une teinte bleu foncé.

Cette nature, parée ainsi exclusivement des deux couleurs de la Vierge, semblait prête à chanter un hymne sublime en l’honneur de la mère de Dieu. Ce bel effet ne dura malheureusement que peu d’instants. Le soleil dépassa l’horizon; la lueur vague du crépuscule se répandit sur cette plaine immense; puis une aurore boréale vint colorer tout en rouge.

Je ne finirais pas si je voulais décrire toutes les teintes sous lesquelles j’ai vu la Sibérie. Quand le froid est très-intense, il se produit des jeux de lumière que l’art ne saurait inventer. Précisément, pendant ces belles transformations dont je viens de parler, la vapeur d’eau de l’atmosphère gela. Je vis alors une quantité innombrable de cristaux imperceptibles voltiger dans l’air. Ils brillaient au soleil, et formaient des arcs-en-ciel sur plusieurs plans. Leurs nuances ressortaient peut-être plus suaves et plus mystiques sur ce ciel bleu si pur, que sur les fonds sombres où nous les voyons d’ordinaire en France.

Un froid aussi intense n’est pas exempt d’inconvénients, pour les pauvres humains qui osent l’affronter. Tout le voisinage du nez et de la bouche disparaît en quelques minutes sous une glace épaisse formée par la vapeur de la respiration. Il faut, de temps en temps, détacher ces glaçons, et cette opération cause une vraie souffrance.

Pour pouvoir, la nuit, se livrer au sommeil, les voyageurs sibériens ont l’habitude de mouiller leur bachlique, qui se durcit par l’effet de la gelée, et offre ainsi un obstacle solide à quelques centimètres de la figure. La respiration va alors se figer contre ce mur improvisé. Malgré ces précautions, lorsque je me réveillais le matin, de petits glaçons réunissaient toujours mes paupières l’une à l’autre, et m’empêchaient d’ouvrir les yeux. Je devais dégeler mes cils entre les doigts pour parvenir à voir le jour.

Un autre effet bizarre d’un froid aussi intense peut se constater le matin, en entrant dans un village à l’heure où on allume le feu dans chaque maison. La fumée, en sortant de la cheminée, monte droit vers le ciel; puis, rencontrant une couche d’air devenue trop dense pour qu’elle puisse y pénétrer, elle s’y heurte comme contre un plafond. Elle s’étend alors en une nappe épaisse, qui devient un nuage protecteur du froid pour tout le village.

Entre Kolivan et Diorosno, petites villes qui sont situées en face l’une de l’autre sur les deux côtés de la vallée de l’Obi, le télégraphe qui va jusqu’à Kiachta est placé sous terre, dans un appareil semblable à celui des câbles sous-marins. On a eu recours à cet expédient, à cause des inondations qui eussent fréquemment jeté bas les poteaux et coupé les fils.

L’Obi gèle à la manière de l’Oka; les boursouflures de la glace sont telles qu’il est impossible de s’y croire sur le lit d’un fleuve; il y a de véritables côtes à monter ou à descendre.

Nous arrivâmes à Diorosno à huit heures du matin, le jour de la fête du Baptême de Jésus-Christ. Un trou avait été pratiqué dans la glace sur le lit de la rivière, et l’on pouvait voir, sous une couche solide d’un mètre environ, l’Obi couler vers le nord, et sembler se moquer du froid, qui peut se figurer bonnement à la surface avoir arrêté son cours. Le clergé du village, suivi d’une foule nombreuse, vint en grande pompe jusqu’à ce trou pour bénir l’eau du fleuve. Quand la cérémonie fut achevée, tous les habitants s’approchèrent avec des seaux, des vases, des récipients de toutes sortes pour emporter dans leur demeure de l’eau nouvellement bénite. Quand tous eurent pris la quantité qu’ils désiraient, trois ou quatre fanatiques, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ôtèrent leurs vêtements, se plongèrent dans l’eau glacée, se rhabillèrent, et coururent chez eux se réchauffer à la chaleur du foyer. Ces gens regardent comme un miracle de ne pas mourir après avoir commis une pareille imprudence; je crois que la brièveté du bain et la réaction qu’ils provoquent ensuite par une course effrénée y sont bien aussi pour quelque chose.

Après avoir passé l’Obi, nous entrâmes dans un pays d’un aspect extraordinaire; il était encore plat, mais incliné, et son inclinaison se perpétuait, constante et indéfinie, jusqu’à l’horizon. Je crois que la grosseur des fleuves en Sibérie provient d’abord de l’immensité de leurs bassins, mais aussi de ces inclinaisons prolongées qui doivent faciliter l’écoulement des eaux. Quoi qu’il en soit, ce pays est étrange, il étonne; et au premier abord il donne l’impression du vertige, quand on glisse de haut en bas principalement. Bien que la pente ne soit pas très-roide, on se demande vers quel abîme on est ainsi entraîné, la terre semble bientôt devoir manquer sous vos pas; on cherche un point d’appui, et comme rien ne s’offre à saisir à cause du manque de végétation, on sent en soi, plus excessive encore, cette impression bizarre.

Trois jours après notre départ de Omsk, nous éprouvâmes, vers cinq heures du matin, de forts soubresauts, causés par les glaçons du Tom que nous franchissions non sans peine, et qui annonçaient l’approche de la ville de Tomsk. C’est toujours un grand soulagement, en Sibérie, que de se sentir arrivé. Je pris la résolution de séjourner un peu dans cette ville, quand je vis le confortable relatif de l’hôtel.

La chambre qu’on me donna ne contenait, pas plus qu’ailleurs, ce qui constitue chez nous un ameublement, mais elle était éclairée par quatre grandes fenêtres et bien balayée. J’ouvris alors toutes mes malles, et je demandai à Constantin de vouloir bien séjourner un peu dans ce centre, relativement important, du commerce sibérien.

La ville est divisée en deux parties: la ville basse, située dans la vallée du Tom, et la ville haute, piquée sur la colline qui longe la rive droite de cette rivière. Dans la première se trouvent le mouvement des affaires, les bazars, les entrepôts. La seconde se compose au contraire d’habitations élégantes, au moins pour le pays, demeures de ceux qui ont acquis une grosse fortune, ou qui sont en voie de l’acquérir.

Pour bien comprendre la nature du commerce de Tomsk et son importance, il faut avoir été témoin, d’une part, du far niente qu’affectionnent les habitants de la Sibérie occidentale dont j’ai parlé; puis connaître la passion indescriptible qu’apportent, d’autre part, les Sibériens orientaux à la recherche des mines d’or et à leur exploitation. A Irkoutsk, le centre de cette seconde partie de la Sibérie, le terrain est fertile, mais on n’y cultive pas un grain de blé; la ville est située au confluent de trois rivières, et cependant on n’y pêche pas un poisson; quoiqu’il y ait, dans les environs, des mines de fer, de la terre exceptionnellement favorable à la fabrication de la porcelaine, tous les matériaux de construction sont envoyés de l’Oural, tous les ustensiles de ménage, de Moscou et même de Pétersbourg.

Les habitants de Tomsk profitent du sommeil des Occidentaux, de la fièvre d’or des Orientaux, et se font les grainetiers, les marchands de fourrages, les bouchers, et, chose incroyable, les marchands de poisson de la presque totalité de la Sibérie! La distance énorme qui sépare Tomsk des centres importants dont j’ai parlé pourrait faire douter d’une pareille affirmation; mais ce commerce est rendu possible par les effets curieux d’un froid extrême sur les aliments.

Je demandai un jour par curiosité, en mangeant une gelinotte, depuis combien de temps cet oiseau était tué. On me répondit, pour atténuer ma répugnance de Français: «Il n’y a pas plus de deux mois.» Pour le bœuf, on prend moins de précautions encore: presque tous les bouchers tuent au commencement des froids leur provision pour l’hiver. Aucune viande ne peut s’altérer sous une pareille température. Il en est de même des poissons, qui deviennent tellement solides, qu’on en voit sur les marchés appuyés contre les murs, se tenant droits sur le bout de leur queue, malgré leur longueur et malgré leur poids.

Le climat de Sibérie a aussi ses effets curieux sur la pousse des céréales: on fait les semailles au commencement de mai, et on récolte, comme chez nous, en juillet.

D’ailleurs, il paraît que les phénomènes du printemps, en général, se font sentir beaucoup plus rapidement sur la nature de Sibérie que sur la nôtre. On peut constater du jour au lendemain de sensibles différences dans l’épanouissement des feuilles et dans la pousse des arbres. Cela provient certainement de la vigueur d’une séve longtemps captive sous la neige, et aussi de la longueur des jours, qui ne permet guère au sol de se refroidir et d’entraver les progrès constants de l’essor printanier.

Les habitants de Tomsk, par cela même qu’ils sont occupés, et surtout aux travaux des champs, ont conservé plus scrupuleusement qu’ailleurs les anciens usages sibériens. Je n’en citerai que quelques-uns. Dans toutes les maisons et dans toutes les chambres brille une image pieuse, devant laquelle brûlent une ou plusieurs lampes, suivant les jours ou les solennités religieuses. Quand un visiteur se présente, il s’incline deux ou trois fois en se signant devant l’image; puis, après seulement, adresse à l’hôte un salut, qui varie d’après l’occupation de celui-ci. S’il mange, on lui dit: «Thé et sucre.» Cela signifie: «Je vous souhaite de pouvoir mettre du sucre dans votre thé.» Ce luxe, là-bas, n’est pas donné à tout le monde. On dit, en quittant la chambre: «Demeurez en paix!» Quand les Tomskois entrent dans une boutique, ils débitent une formule dont le sens est celui-ci: «Je vous souhaite de conclure avec moi un marché tout à votre avantage.»

C’est à Tomsk que, pendant l’été, les marchandises chinoises et transbaïkaliennes sont déchargées des voitures de transport, pour être placées sur des bateaux à vapeur qui se rendent ensuite à Tumen: c’est encore là une des causes de la richesse de cette ville.

Tomsk est, paraît-il, un des points les plus froids de toute la Sibérie. On y a vu, certains hivers, le thermomètre descendre et même séjourner à cinquante-cinq et cinquante-huit degrés. Quand je m’y trouvai, la température, au contraire, fut moins rigoureuse que pendant mon séjour à Omsk. Une neige abondante tomba même pendant quelques jours et m’invita à garder la chambre, ce que je fis sans grands efforts, après les nombreux jours et les longues nuits que je venais de passer dehors.

Marché à Tomsk. Marché à Tomsk.

Un soir seulement, obéissant à je ne sais quel caprice, je sortis à pied, seul, et j’allai rêver sur les bords de la rivière. La nuit était profonde. Des nuages lourds voilaient les étoiles. La terre seulement paraissait éclairée, à cause du blanc de la neige, et surtout de la neige nouvelle qui était tombée dans la journée. Sur le Tom, il n’y avait pas une surface unie, et je m’expliquai les soubresauts que nous avions éprouvés en traversant cette rivière: des glaçons surmontaient d’autres glaçons, parfois à une grande hauteur, élevant leurs arêtes vers le ciel, comme si, pressés dans une violente étreinte, ils avaient lutté jusqu’au bout pour chercher à se faire jour. On eût dit le résultat d’un gigantesque combat: combat terrible entre deux forces de la nature, l’une visible et vaincue, l’autre invisible et victorieuse, entre le fleuve et le froid. Cependant tout était immobile et tout était silencieux.

C’était comme le pâle visage d’un mort sur lequel on distinguerait encore les convulsions de l’agonie. La nuit était trop sombre pour permettre d’apercevoir l’autre rive du large fleuve, et tout ce blanc se perdait dans le vague. Cette vue me glaça. Pour la première fois, je me sentis loin; loin de ma patrie, loin de mes amis. La pensée de reprendre le traîneau par ce froid, par cette obscurité, me fit presque peur. Lutter contre une force qui avait arrêté ce fleuve me semblait une démence. C’était bien véritablement là un tableau de l’extrême Nord que j’étais venu chercher en Sibérie. Bien que satisfait dans ma passion de touriste, je rentrai chez moi écrasé par cette nature, et il fallut tout le brillant soleil du lendemain pour distraire ma pensée et me faire songer au départ.

Une particularité que je tiens à signaler à propos de Tomsk, c’est la quantité de domestiques coréens et coréennes que l’on y rencontre. J’en demandai la raison au gouverneur, qui me répondit que beaucoup d’indigènes de cette presqu’île se réfugiaient chez les Russes pour échapper aux lois sévères de leur patrie. Ils savent, ajouta-t-il, qu’ils seront bien reçus sur notre territoire, car nous avons déjà le protectorat de leur pays.

Cette dernière affirmation peut donner beaucoup à réfléchir. On sait que la Corée n’est que tributaire de la Chine. Le souverain de cette contrée est opposé aux Européens, auxquels non-seulement il ne laisse faire aucun établissement sur son territoire, mais qu’il persécute souvent avec une extrême cruauté. La conquête de la Corée par les Russes, conquête imminente, d’après le gouverneur de Tomsk, pourrait donc apporter des modifications considérables dans nos comptoirs de l’extrême Orient. Ce serait un grand pas fait vers la conversion complète aux idées modernes de la Chine et du Japon.

CHAPITRE X
LE GOUVERNEMENT DE L’IÉNISSÉIK ET KRASNOIARSK.

Aspect misérable des villages de cette contrée. — Le pays devient enfin accidenté. — Les veilleurs de nuit à Krasnoiarsk. — Les trois collections de Monsieur Lovatine. — Un bal de déportés polonais. — Le cendrier de Monsieur Kousnietzof.

Je quittai Tomsk le 26 janvier. L’aspect de la route ne diffère pas d’abord de celui que j’avais vu précédemment.

Dans les villages seulement, certaines particularités montrent l’éloignement de toute civilisation et de toute industrie. Les pauvres habitants, au lieu de se protéger par des vitres à leurs fenêtres, ce qui coûterait fort cher, bouchent les ouvertures avec la peau de leurs moutons. On peut s’imaginer la petite quantité de jour qui pénètre par là dans les intérieurs, et combien triste doit être la vie de ces pauvres gens.

Les maisons sont élevées sans aucune fondation. Or, comme les poutres dont elles sont formées sont fortement liées ensemble, quand un tassement a lieu par suite de dépression de terrain, généralement à cause de la fonte des neiges, au lieu de s’abattre en se désagrégeant, la maison tout entière penche simplement d’un côté. Ses habitants ne cherchent pas ordinairement à la remettre d’aplomb. Il en résulte que le plancher des chambres, à l’intérieur, est parfois tellement incliné, qu’on ne peut le gravir sans efforts. Cet accident, très-fréquent dans cette partie de la Sibérie, donne aux villages une physionomie lamentable: les toits se rapprochent ou s’éloignent les uns des autres; ici, le premier étage est à fleur de terre; plus loin, le rez-de-chaussée est devenu premier étage. On dirait voir les suites d’un tremblement de terre, d’un typhon, d’un fléau de la nature.

Le lendemain de notre départ de Tomsk, nous entrâmes dans une grande forêt de bouleaux qui recouvre toute la région centrale de la Sibérie. Ces arbres, qui chez nous restent petits, et que nous regardons comme un des plus beaux ornements de nos taillis, prennent là-bas des proportions gigantesques, au détriment, je dois le dire, de leur grâce et de leur beauté. En vieillissant, leurs troncs perdent la blancheur éclatante que nous leur connaissons, et paraissent sales à côté de la neige; puis, dans la décrépitude, ils noircissent complétement. La seule particularité de ces forêts, c’est de n’avoir jamais été exploitées. Une quantité aussi énorme d’arbres mourant de vieillesse est chose inconnue en France. De gros troncs gisent à terre; d’autres, penchés, annoncent leur fin prochaine; beaucoup, coupés en deux, attestent une mort violente. D’énormes oiseaux noirs ou bleu foncé, connus généralement sous le nom de coqs des bois, dorment sur les branches de ces arbres séculaires; de grands hiboux tout blancs tournent leurs faces plates du côté de la route, et, sans bouger, regardent passer les voyageurs. Là, certainement, plus que partout ailleurs, le fantastique règne en souverain maître et sans le secours d’une grande imagination.

Nous cheminâmes longtemps dans cette forêt, au milieu du silence de cette nature sauvage, que nous ne rompions guère, mon compagnon et moi, en dehors des temps d’arrêt. Lui pensait à l’avenir, à ses parents qu’il allait bientôt revoir, à miss Cömpbell qui nous avait précédés sur cette route; moi, je pensais au passé, à la longue distance que j’avais déjà parcourue dans mon traîneau; ou plutôt, à vrai dire, mon esprit voyageait dans le vague, sans s’arrêter sur rien, sous l’influence, probablement, des grandes steppes que je venais de traverser, dans lesquelles le regard s’enfonce indéfini et sans point de repère.

Peu à peu le sol devint mamelonné, puis de petits coteaux se formèrent: nous entrions enfin dans un pays accidenté.

Il faut savoir ce qu’est une longue privation d’une bonne chose, pour pouvoir apprécier la fin de cette privation. Depuis l’Oural, j’avais parcouru de six à sept cents lieues dans une contrée absolument plate, offrant, il est vrai, parfois à l’œil des effets de lumière particuliers, mais ne se présentant jamais, selon l’expression reçue, comme une nature parlante. Pendant les deux jours qui précédèrent mon arrivée à Krasnoiarsk, je vis des collines aux pentes parfois douces, parfois heurtées; des rochers à pic surplombant des vallées qui me semblaient profondes. Mon regard put enfin s’arrêter sur quelque chose: être ébloui à droite par le reflet des rayons du soleil sur une neige inclinée, ou s’enfoncer à gauche dans des ombres épaisses. En un mot, la monotonie cessait; aux fatigues du voyage se joignaient enfin les charmes de la locomotion, c’est-à-dire les transformations perpétuelles et toujours variées d’une nature pittoresque. A l’aspect de cette nature, je compris combien morne et triste était celle qui avait précédé. Je pensai aux pauvres habitants de Omsk, qui aiment à plonger si souvent leurs regards dans la steppe. Ce n’est pas par amour pour cette immensité, je le sentis alors, mais, sans qu’ils le comprennent, dans l’espérance instinctive d’apercevoir à l’horizon autre chose que cette éternelle uniformité.

En se rapprochant de Krasnoiarsk, les collines s’élèvent de plus en plus, et deviennent même, aux environs de la ville, de véritables montagnes. Nous fîmes notre entrée dans cette capitale du gouvernement de l’Iénisséik, le 29 janvier, à trois heures du soir.

Comme le jour allait finir, je sortis immédiatement, et pus contempler dès mon arrivée la position pittoresque de Krasnoiarsk. Elle est bâtie sur les bords de l’Iénisséi, qui serpente entre deux montagnes très-élevées, et dont les flancs escarpés font paraître plus profonde encore la vallée qui les sépare. Une de ces montagnes subit tout d’un coup une énorme dépression, et c’est dans cette échancrure qu’est bâtie la ville.

Ma première impression sur Krasnoiarsk fut donc favorable. Les habitants de cette ville, ayant à considérer une belle nature, devaient être plus gais et plus inventifs que ceux des villes par lesquelles je venais de passer. Mon attente, en cela, ne fut nullement déçue; pourtant la société de Krasnoiarsk aurait toute raison d’être sérieuse et peu hospitalière: elle se compose de quelques chercheurs d’or, auxquels il semble que toute autre chose qu’un lingot doit paraître futile, et surtout d’exilés polonais.

Je ne portai mes lettres de recommandation que le lendemain. Pendant la nuit, un bruit étrange et continuel m’empêcha de dormir. C’était le bruit strident et accentué du choc de deux métaux. Les coups se répétaient à des intervalles très-rapprochés, et successivement tout autour de la maison. Les mille conjectures par lesquelles je tâchais de m’expliquer une pareille aventure contribuaient aussi à me tenir éveillé. Les Sibériens ont emprunté aux Chinois l’habitude bizarre de faire ainsi, toute la nuit, du bruit chez eux pour avertir les voleurs qu’on veille, et que s’ils entrent ils seront découverts. Heureux voleurs, qui savent ainsi à quelle place est le protecteur de la maison! Pauvres Sibériens, qui se brisent le tympan et se privent de sommeil, pour faciliter les tentatives des malfaiteurs!

Ma première visite, à Krasnoiarsk, fut chez un savant, M. Lovatine, qui possède trois collections remarquables. D’abord une collection d’objets en pierre, fabriqués par les Sibériens des temps préhistoriques. Ces objets sont absolument pareils à tous ceux de ce genre que j’ai vus en Europe et dans les autres parties du monde. M. Lovatine était passionné pour cette science. Je le voyais rempli de satisfaction en me montrant ces petits couteaux en pierre, ces petites lances, ces petits anneaux, tous ces petits cailloux qui, pour lui, avaient autrefois servi aux usages de l’homme, et qui servaient maintenant, — voilà quelle était, à mon sens, leur utilité plus certaine, — au bonheur de cet aimable savant. Gardons-nous bien, nous autres profanes, de critiquer de si précieuses études! Bénie soit la rêverie qui fait de pareils heureux!

A côté de sa collection d’objets préhistoriques, M. Lovatine en possédait aussi une de numismatique, sur laquelle il me donna des explications intéressantes. Je citerai entre autres une médaille frappée sous Pierre le Grand, et dont la possession exemptait d’adopter la coupe de barbe réglementairement prescrite à tous ses sujets par le grand réformateur. L’empereur faisait payer cette médaille très-cher, parce que, en vrai despote, il n’aimait pas qu’on voulût se soustraire à ses ordres; et puis, en somme, c’était imposer le luxe. Sa forme est assez bizarre: elle est échancrée d’un côté, à la manière des plats à barbe.

La troisième collection de M. Lovatine est une collection géologique: pour la Sibérie, elle n’est pas extraordinaire, ce pays contenant très-abondamment des minerais de toute sorte; mais devant cette collection, ce savant m’exposa une théorie gouvernementale d’après les zones terrestres qui ne manquait pas d’originalité: «Plus on s’avance dans le Midi, me dit-il, plus les esprits sont chauds, turbulents et, par conséquent, difficiles à gouverner. Donc, il faudrait dans le Midi un gouvernement despotique: notre tzar devrait régner sur l’équateur. — Parlez plus bas, mon jeune savant, vous devenez conspirateur. — Par contre, m’ajouta-t-il, on refoulerait la Commune dans les régions du pôle. — En cela, lui dis-je, je partage entièrement votre avis, à une condition pourtant: c’est que, lorsque la Commune serait reléguée dans ces régions, on défendrait à tout hardi navigateur d’aller l’y dénicher. — Et alors ici, me dit-il avec un bon sourire, nous aurions un gouvernement constitutionnel. — Brave homme! m’écriai-je, profond théoricien! comme cette préférence prouve ton honnêteté! Mais, en politique, la raison est souvent trompée par le raisonnement; rien n’est moins possible que l’application de certaines belles théories. Le centre gauche, dont tu me sembles faire partie, est certainement composé d’hommes de bonne volonté. Mais, crois-moi, si, d’après l’Évangile, ces hommes sont sûrs d’avoir la paix, ils ne savent malheureusement pas toujours la procurer aux pays qu’ils régissent.»

On danse beaucoup, en Sibérie; les bals y sont nombreux et fort élégants; mais il est rare qu’ils aient lieu dans les maisons particulières. Dans chaque ville, il y a généralement deux clubs, le club de la noblesse et celui des marchands, où l’on invite ses amis à venir passer la soirée, suivant que l’on fait partie de la noblesse, c’est-à-dire, en Sibérie, du fonctionnarisme, ou bien de la classe commerçante.

Le lendemain de mon arrivée à Krasnoiarsk, je me rendis à un bal au club de la noblesse. Comme les fonctionnaires sont peu nombreux dans cette ville, on avait invité quelques marchands, et surtout des déportés polonais. Un bal de déportés, cela semble une dissonance; mais il serait erroné de s’imaginer que les Polonais exilés en Sibérie soient maintenant tous maltraités et passent leur vie à pleurer leur patrie absente. C’est en parlant d’Irkoutsk que je m’étendrai plus longuement sur le sort des Polonais en Sibérie: je dirai à présent que les exilés à Krasnoiarsk sont presque tous des gens de la bonne société. Leurs opinions politiques, comme celles de tous les Polonais que j’ai connus, sont, il est vrai, extrêmement avancées. Outre la guerre de leur indépendance, ils avaient presque tous trempé dans des insurrections en dehors de la Pologne; ils admiraient tous nos hâbleurs de balcon et de réunions publiques, et excusaient notre Commune; mais, malgré ces idées, que l’éloignement et l’ignorance de l’histoire vraie rendent peut-être excusables, j’ai trouvé à Krasnoiarsk une société de Polonais instruits et d’une distinction parfaite. Comme ils étaient en majorité, le bal eut lieu tout à fait à la mode polonaise, et c’est un genre de danse qui, à mon avis, devrait éternellement survivre à cette nationalité disparue. Jamais on ne marche à l’ordinaire. Pour se rendre d’une place à l’autre, il faut prendre le pas dit la polonaise, assez difficile à bien saisir, il est vrai, mais qui est d’une grâce parfaite. Il en résulte dans les quadrilles, et surtout dans le cotillon, un entrain que, dans nos salons, soi-disant les plus gais du monde, on n’a jamais connu. Comme dernière preuve (car j’en ai déjà trop parlé) de la connaissance qu’ont les Russes et les Polonais de notre langue, je dirai qu’à la fin de ce bal à Krasnoiarsk, ville perdue de la Sibérie, j’assistai à un souper fort nombreux où on ne parla que français.

C’est à Krasnoiarsk que l’on commence à voir quelques chercheurs d’or. J’ai été reçu d’abord chez un M. Rodosvenny, qui, bien que fabuleusement riche, est regardé comme simplement à l’aise, à cause de son voisin, M. Kousnietzof, dont les mines sont beaucoup plus fructueuses. Après avoir vu, à Irkoutsk et à Kiachta, les Nemptchinof, les Bazanof, les Trapeznikof, le luxe de M. Kousnietzof à Krasnoiarsk ne me semblerait plus extraordinaire; mais, connaissant le prix de la vie d’un simple voyageur en Sibérie, et sachant par ouï-dire ce que devait coûter la construction d’une maison élégante en pierre et en fer, dont les matériaux viennent, en grande partie, de l’Oural, je fus ébloui par la demeure de ce M. Kousnietzof, aussi vaste que nos grands hôtels parisiens, et presque aussi luxueuse.

Pour préluder à la description des folies auxquelles se livrent les grands propriétaires de mines d’or de la Sibérie orientale, je dirai au lecteur que, chez ce monsieur, le cendrier où l’on dépose le bout des cigarettes fumées dans le salon, suivant la mode russe, après le repas, est un lingot d’or pur, valant quarante mille francs, tel qu’on l’a trouvé dans la mine. Le tzar a permis, par exception, à M. Kousnietzof de garder ce lingot chez lui, à cause de la rareté d’une telle trouvaille. Le propriétaire de ce trésor ne manqua pas de me faire remarquer que, se servant de ce cendrier depuis trente ans, il avait perdu non-seulement les quarante mille francs, mais aussi l’intérêt, s’élevant à soixante mille, et que, par conséquent, ce luxe lui coûtait cent mille francs. Je constatai plusieurs fois, par curiosité, le poids énorme de ce bloc informe, moitié jaune et moitié noir, car l’or non poli est beaucoup moins brillant que nos pièces de monnaie, — et je pris congé de cette opulente famille.

Le lendemain, nous nous retrouvâmes de nouveau en traîneau, pour parcourir en un trait les deux cent cinquante lieues qui nous séparaient d’Irkoutsk, la capitale de toute la Sibérie.

CHAPITRE XI
DU BIEN-ÊTRE ET DE L’INSTRUCTION
CHEZ LES CAMPAGNARDS ET CHEZ LES CITADINS.