Nous commençâmes par descendre sur la rivière de l’Iénisséï. Là, quelques flâneurs s’amusaient à pêcher à la ligne. Leur procédé est assez ingénieux: ils font un trou dans l’épaisseur de la glace; ils plongent un bout de leur ligne dans cette ouverture, et ils attachent l’autre bout à un petit appareil glissant muni de deux patins, comme un traîneau. Le poisson, en mordant à l’hameçon, fait courir ce petit appareil, et avertit ainsi de sa présence... Le reste a lieu comme partout: c’est tout aussi simple et tout aussi bête.
Peu de temps après notre départ, Krasnoiarsk disparut à nos yeux, et nous nous retrouvâmes de nouveau dans la plus complète solitude. Le lit de l’Iénisseï était vraiment beau à voir. Il occupait toute la vallée, qui, malgré sa largeur, paraissait étroite à cause de l’escarpement des rives et de la hauteur des montagnes. A côté de ce grandiose, je riais de voir s’agiter la petite clochette de notre traîneau, qui probablement ne se faisait même pas entendre de la rive, et qui se démenait outre mesure pour annoncer aux glaçons le passage de deux humains. Ces deux atomes voyagèrent ainsi jusqu’à une échancrure subite de la montagne, par laquelle ils gagnèrent la terre et se dirigèrent vers l’Est.
Pendant deux jours encore, l’aspect du pays fut de nouveau sans charmes.
Que de fatigues inutiles, dira-t-on peut-être; que de kilomètres parcourus sans profit pour le voyageur!
Pour parler de la sorte, il faudrait n’avoir jamais quitté son pays, car même dans ces phases de désillusion, un voyage est instructif encore. Si l’on va par exemple en Italie pour y trouver la bonhomie, en Allemagne pour y étudier l’élégance, en Espagne pour y jouir de la tranquillité, on y trouvera autant de désappointements. On n’en aura pas moins étudié les agitations de la pauvre Espagne, la tournure grotesque des Allemandes et le caractère.... (soyons flatteur) profondément politique des Italiens.
En traversant ces forêts de pins qui s’étendent entre Krasnoiarsk et Irkoutsk, et dont tous les arbres sont d’une grosseur et d’une hauteur prodigieuses, je m’imaginais qu’elles fournissaient au gouvernement russe, leur unique propriétaire, des sommes considérables. Bien au contraire. Le gouvernement permet aux paysans de couper dans ces forêts ce dont ils ont besoin pour eux-mêmes, mais il défend l’exploitation et surtout l’exportation de ces bois, même à son profit. Pourquoi? — Ceci est encore un mystère. Les Mongols se servent comme combustible des excréments séchés de leurs chameaux. Les Chinois et les Japonais ont à peine de quoi se chauffer. Le gouvernement trouverait donc dans ces forêts une source abondante de richesses; ainsi que dans ses mines de charbon de l’île de Tarakaï. Pour la négliger, il a sans doute des raisons sérieuses; je m’incline respectueusement, mais sans comprendre.
Un soir, par un superbe clair de lune, nous aperçûmes à deux cents mètres en avant de notre traîneau une bande de loups énormes. Les loups! s’écria l’iemschik. Les loups! répétai-je en préparant mon revolver et en armant mon fusil dont je ne me séparais plus depuis l’aventure de Omsk. Je m’attendais à une lutte sérieuse. Comme j’étais le mieux armé, je me mis à genoux à côté de l’iemschik, pourvu d’un fusil, d’un revolver et d’un énorme couteau. Le cocher et Constantin me regardaient avec de grands yeux bêtes et semblaient ne pas comprendre le motif de cette action. Cela prouvait leur expérience. En effet, les loups nous ayant entendus, devinrent tout à coup immobiles, se tournèrent de notre côté, puis, voyant que nous nous rapprochions toujours, commencèrent à trotter sur la route et dans le même sens que nous, comme une meute de chiens fatigués d’un long trajet.
O brillante imagination des poëtes et des artistes, soyez à jamais bénie de m’avoir donné une émotion! Je m’attendais à voir se réaliser les descriptions pompeuses de tant d’auteurs habiles; à éprouver les impressions que j’avais imaginées bien des fois devant les dessins fantastiques du Magasin pittoresque, de l’Habitation au désert et de plusieurs autres ouvrages, et voilà qu’au lieu de cela, j’avais à considérer prosaïquement les trains de derrière de quinze loups énormes, fuyant à mon approche, et sans se hâter, convaincus certainement de la réciprocité de mes sentiments pacifiques. L’épaisseur de la neige dans la forêt gênait leur course: pauvres bêtes! et ils restaient de préférence sur le chemin battu par leurs amis les hommes. Charmant tableau de famille! Nous voyageâmes ainsi pendant trois ou quatre kilomètres à la suite les uns des autres, quand l’approche d’un village décida ces animaux à s’enfoncer dans la forêt. Franchement cela m’étonna; la discrétion plutôt que la peur fut certainement, dans cette circonstance, le vrai mobile de leur conduite. On n’avait jamais pensé jusqu’à présent à placer le paradis terrestre aux environs d’Irkoutsk: science nouvelle, voici des horizons!
Les villages ou plutôt leurs propriétés sont environnés d’une enceinte: l’empereur accorde à chacun une portion de terrain fréquemment distribuée en parties égales entre tous les habitants mâles du village. Dans la forêt, en dehors de la limite tracée, les habitants ont le droit de faire paître leurs troupeaux, mais ils ne peuvent pas défricher. Cette libéralité est sans inconvénients à cause de l’immensité du territoire relativement au petit nombre de ses habitants. Que sont en effet ces petites portions de terrain accordées par l’empereur en comparaison de la surface non utilisée de l’empire?
Le baron de Haxtaüsen prétend que cette organisation n’a pas été le produit d’une concession gracieuse à un moment donné, mais qu’elle a été le développement naturel de la vie du peuple russe: «Le peuple russe, dit-il, était originairement nomade. Or, chez les nomades, il n’y a point de propriétés déterminées. L’exploitation du terrain est livrée à tout le monde en commun. Peu à peu, en Russie, ces hordes nomades s’établirent à demeure fixe, et c’est alors que l’exploitation du territoire devint constante au lieu de temporaire qu’elle avait été auparavant. L’agriculture se perfectionna à côté de l’élève des bestiaux, occupation ordinaire du nomade. Mais le vieil élément de la vie nomade avait jeté des racines trop profondes dans l’existence, dans le caractère du peuple; il lui était impossible de s’en défaire. Le pâturage se faisait en commun, la culture des terres se fit aussi en commun; tous les membres de la tribu ou de la commune labouraient ensemble et la moisson était partagée ensuite en parties égales pour tout le monde. En Servie, en Bosnie, en Slavonie, on trouve encore des villages qui existent d’après ces principes. En Russie, on perfectionna cette organisation, sans toutefois en attaquer le principe. On partagea et distribua le terrain en parties égales entre tous les membres de la commune, mais cependant toujours temporairement et pour plusieurs années seulement.»
Le même auteur fait ressortir tous les avantages d’une pareille organisation: «Elle développe dans le peuple le désir de rester à la campagne; elle fortifie les sentiments d’homogénéité, de communauté, de fraternité, de justice, de l’amour du pays et du clocher. Elle raffermit la vie de famille, car dans les villages russes, en sens inverse de ce que l’on voit dans le reste de l’Europe, le grand nombre d’enfants amène la richesse.»
J’ai dit tout à l’heure que les paysans sibériens ont le droit de couper dans la forêt ce dont ils ont besoin pour leur usage. Comme ils se chauffent gratuitement, ils maintiennent chez eux une température extrêmement élevée. Dans les maisons élégantes, qui sont bâties en pierre, on ne voit à l’intérieur ni poêle ni foyer: c’est dans l’épaisseur des murs que se trouvent les appareils de chauffage. La chaleur se transmet par le contact et uniformément depuis le plancher jusqu’au plafond. Ce procédé n’a pas le même inconvénient que nos calorifères et ne porte pas à la tête en remplissant les appartements d’une vapeur plus ou moins carbonique. Chez les paysans, les murs en bois ne permettent pas d’agir de même. On établit au milieu de la maison une construction carrée en pierre ou en terre chauffée au centre et transmettant aussi sa chaleur par contact.
Les femmes sortent très-peu; aussi, dans leurs maisons, n’ont-elles pas d’autre vêtement qu’un grand peignoir en toile à la manière des indigènes de la basse Égypte. Cette quasi-nudité fait un étrange contraste avec la neige que l’on voit au dehors. Quand on ouvre la porte il se produit, à cause de la différence de température entre l’intérieur et l’extérieur, une vapeur épaisse qui enveloppe complétement pendant quelques secondes le visiteur, et empêche de le reconnaître. Il apparaît, comme dans les contes des Mille et une nuits, au milieu du nuage qui semble l’avoir apporté, et qui se dissipe après avoir accompli sa mission. A l’un des relais où je m’arrêtai entre Krasnoiarsk et Irkoutsk, la chaleur était telle dans la chambre de poste, que, malgré la saison, un papillon, des mouches et des moustiques y voltigeaient en pleine vigueur.
J’appris que, dans cette portion de la Sibérie, les moustiques règnent en maîtres. Constantin me raconta que pendant l’été il faut se cacher la tête dans un sac et que, malgré cette précaution, on est souvent victime de ces affreux insectes. Madame de Bourboulon, qui a passé là au mois de juillet, fait mention de ces petits animaux. Elle raconte que des voyageurs et même des chevaux ont péri des suites de leurs piqûres.
Après avoir voyagé pendant huit jours et pendant huit nuits sans nous arrêter, nous pénétrâmes enfin dans la vallée de l’Angara. Cette rivière sort du lac Baïkal, arrose Irkoutsk et va ensuite se perdre dans l’Iénisseï. Comme la différence de niveau entre Irkoutsk et le lac Baïkal est considérable, bien que la distance ne soit que de quinze lieues, le courant de l’Angara est extrêmement rapide. Le froid par conséquent ne parvient à l’arrêter que fort tard et après de longs efforts. Nulle part ailleurs en Sibérie, cette lutte dont j’ai parlé déjà entre un cours d’eau et les rigueurs de l’hiver ne produit de pareils effets. Pour se rendre maître de son adversaire, le froid l’attaque tout d’abord par dessous. C’est dans le fond de l’Angara et attenant à la rive, que l’on voit apparaître les premières solidifications. En même temps qu’elles augmentent, des glaçons se font charrier à la surface. Ces deux attaques simultanées combinent leurs effets et tendent à se rejoindre. La rivière, menacée dans son cours, lutte avec acharnement. Resserrée et rétrécie, elle précipite fiévreusement sa course. Si elle pouvait ainsi détacher et entraîner les glaçons inférieurs, elle serait peut-être victorieuse. Mais ceux-ci ne cèdent point et grossissent au contraire, rétrécissant à chaque heure le courant. Alors l’Angara a recours à une dernière ressource: elle change son cours ordinaire, elle bondit en dehors de son lit, inonde toute la vallée, et, semblable à une victime affolée, se porte jusqu’à des distances énormes, comme pour chercher à fuir son implacable ennemi. C’est alors que la victoire est assurée. Les eaux qui ont débordé, gèlent à l’instant à cause du peu d’épaisseur, et celles qui sont demeurées dans le lit du fleuve, diminuées d’autant, cèdent bientôt à leur tour après une lutte qui a duré généralement huit à dix jours.
Les montagnes de glace atteignent sur cette rivière de hautes proportions. Elles s’élèvent contournées, contorsionnées, soutenant des blocs énormes: véritables prodiges d’équilibre. Toute la largeur de la vallée semble être, à cause de l’inondation, le lit tourmenté d’un fleuve immense. Quand ce spectacle m’apparut, le soleil, tantôt se montrant derrière le glaçon le plus élevé d’une montagne, donnait à celle-ci l’apparence d’un splendide phare naturel, tantôt se réfractant à travers des glaçons accumulés, reproduisait les nuances de l’arc-en-ciel; et comme si la nature avait voulu, ce jour-là, se parer de tous ses joyaux, de petits cristaux de vapeur d’eau scintillaient dans l’atmosphère et, se groupant en masses brillantes, figuraient aux côtés du soleil deux colonnes lumineuses se perdant dans les hauteurs du ciel. Il me survint une réminiscence de ce palais du soleil chanté par Ovide et soutenu, dit-il, par des colonnes éclatantes; le poëte, lorsqu’il décrivait ces merveilles, avait-il déjà connu les amertumes de l’exil aux pays hyperboréens; avait-il comme moi contemplé cet étrange phénomène sous les mêmes latitudes? Mon arrivée à Irkoutsk fut accompagnée de ces grandes féeries de lumière plus belles assurément que celles de l’équateur.
Cette ville est bâtie au confluent de trois rivières: l’Angara, l’Irkout et la Küda. Au lieu d’être perchée sur une hauteur, comme presque toutes ses sœurs, elle est au contraire placée au centre d’un cirque de montagnes, qui n’est interrompu que dans le sens de la vallée de l’Angara. Irkoutsk est habitée par des représentants d’une quantité de races différentes, qui y conservent non-seulement leur type, mais aussi leur costume et leurs habitudes; l’aspect des rues est donc extrêmement pittoresque. On croise à chaque instant des Bouriattes, des Toungouses, des Samoyèdes; on y voit aussi des Chinois, des Mongols, des Mantchous et même des Kirghiz, qui ont obtenu du gouverneur de Omsk de quitter leur district. Mais je veux d’abord présenter à mes lecteurs la société russe d’Irkoutsk et les déportés polonais.
La société russe peut s’y partager en trois catégories: les fonctionnaires, les chercheurs d’or et le clergé.
A la tête des premiers se trouve le général-gouverneur. Il représente directement l’empereur dans toute la Sibérie orientale; il a du reste tous les pouvoirs, et ses actes ne sont contrôlés que par le tzar lui-même. Cette appellation de général-gouverneur pourrait faire supposer que cette suprême dignité doit toujours être donnée à un militaire. Il n’en est rien. En Russie, dans chaque département du fonctionnarisme, des grades, que j’appellerai civils, correspondent aux grades de l’armée et avec les mêmes désignations. Dans le corps des ingénieurs, par exemple, on peut être capitaine, colonel, général. Donc cette appellation de général-gouverneur indique simplement que le titulaire occupe dans sa hiérarchie le grade correspondant au titre de général. Lors de mon passage, ces hautes fonctions étaient occupées par M. Silegnikof. Je lui présentai mes recommandations de Pétersbourg. Il me reçut avec toute la largesse habituelle des fonctionnaires russes et la courtoisie des grands seigneurs de ce pays. Il désigna un des jeunes gens attachés à sa mission pour m’accompagner partout où je voudrais, et me faire ouvrir toutes les portes.
Immédiatement après le général-gouverneur vient dans la hiérarchie le gouverneur militaire. Il a le commandement suprême des troupes; c’est en quelque sorte le ministre de la guerre de la Sibérie orientale. M. Solachnikof, qui était honoré de ce commandement, était avant tout un homme d’esprit. Connaissant à fond Paris, la société parisienne, tous les agréments sérieux et légers de notre capitale, il en parlait volontiers et avec un entrain tout français. Il m’a semblé plusieurs fois qu’il eût volontiers quitté son palais d’Irkoutsk, pour un entre-sol du boulevard Haussmann. O flâneurs parisiens, qui souvent bâillez en trouvant le temps long et la vie ennuyeuse, vous ne connaissez pas assez votre bonheur, vous ne savez pas par qui vous êtes enviés!
Le premier établissement que je visitai à Irkoutsk fut le lycée. Une seule chose y est à signaler, surtout dans ces temps où la question de l’enseignement gratuit est à l’ordre du jour. Il n’y a pas de carrières en Russie qui puissent être appelées des carrières libérales. Non-seulement les militaires, les marins, les ingénieurs sont comme chez nous des fonctionnaires, mais aussi les avocats et les médecins. Le gouvernement leur donne des appointements selon leur grade, comme à tous ses autres serviteurs. Les gens riches ont, il est vrai, l’habitude de payer les soins qu’ils en ont reçus; mais un malade pauvre peut appeler à son chevet tel médecin qu’il lui plaît sans lui devoir en réalité aucune rétribution. Or, le gouvernement, contrairement à l’opinion générale, est désireux de répandre l’instruction. Cependant, craignant les inconvénients de l’éducation absolument gratuite, il contracte avec ses jeunes sujets qui désirent s’instruire une sorte de marché d’après lequel il donne d’abord à l’étudiant l’enseignement, et celui-ci doit ensuite à l’État dans la carrière qu’il a embrassée cinq années de service gratuit. Si le jeune homme ne parvient pas à passer ses examens, il est alors forcé d’entrer dans l’armée pour acquitter sa dette de cinq ans. Voilà, ce me semble, une organisation fort ingénieuse, et qui permet à tous d’embrasser toutes les carrières. Comment une pareille institution n’a-t-elle pas encore été réclamée par nos réformateurs. O France qu’on prétend républicaine, que de progrès à faire encore pour devenir seulement libérale!
Je visitai la prison; en y allant, mon cœur se serrait. Être non-seulement à Irkoutsk, mais en prison à Irkoutsk, cela me faisait frémir. Quand j’eus contemplé ces physionomies d’assassins et de voleurs, ces visages qui n’ont plus rien d’humain, où, à la place de l’intelligence et de la sensibilité, on ne lit plus que rage et désir de sang, ma commisération se fondit bientôt. Je déplorai seulement là plus qu’ailleurs cette mauvaise habitude sibérienne de ne jamais ouvrir aucune fenêtre; certaines chambres de cette prison étaient habitées par soixante-dix ou quatre-vingts détenus sans être jamais aérées.
Mon conducteur me fit voir avant de quitter ce triste établissement la chambre des prisonniers politiques. Il s’y trouvait une quinzaine d’hommes environ, presque tous fort jeunes, jetés là sans jugement et peut-être pour longtemps. Laissons tomber un voile sur de pareilles infortunes. Loin de moi la pensée d’une diatribe contre le tzar: en raison de l’énorme responsabilité qui lui incombe, il faut qu’il sache prendre parfois des décisions cruelles, pour assurer la tranquillité et le bonheur de tout un peuple; mais cependant, je frémis en songeant aux victimes de ces sévérités souveraines, à ces jeunes illuminés semblables à ceux que de coupables meneurs illuminent chez nous et qui s’imaginent, est-ce bien leur faute? que la vraie liberté se trouve ailleurs que dans le respect des lois. Hélas! hélas! si la justice définitive était de ce monde, je sais bien quelle nation enverrait le plus de représentants à la prison d’Irkoutsk.
Les femmes de ces prisonniers peuvent suivre leur mari en Sibérie; elles sont même nourries aux frais de l’État, mais elles sont soumises à un règlement sévère, d’après lequel elles doivent renoncer d’abord à tous les droits qu’elles tiennent de leur naissance, et à tous les priviléges qui appartiennent à leur classe sociale. En second lieu, elles ne peuvent ni recevoir ni envoyer lettres ou argent que par les mains des autorités. Elles ne voient en outre leur mari que dans les temps et dans les lieux fixés. Si leur mari est exilé à perpétuité, elles ne peuvent plus sous aucun prétexte retourner en Europe. L’administration locale est en droit d’exiger d’elles les services les plus humbles, tels que le lavage des planchers.
En sortant de là, je suis entré dans une caserne de pompiers. Ce corps qui, dans tous les pays, est, après celui de la gendarmerie, le plus honnête et le plus constamment utile, sert plus encore en Sibérie, où toutes les villes sont construites en bois. Un observatoire domine chacune des quatre casernes de pompiers qui se trouvent à Irkoutsk, et un factionnaire y veille constamment pour signaler immédiatement le commencement d’un incendie. Mon guide pria le commandant de me donner le spectacle du branle-bas le plus important. Celui-ci agita aussitôt une clochette, et fit hisser certaines couleurs au sommet de l’observatoire. En deux minutes, ni plus ni moins, seize chevaux étaient attelés à une pompe et à ses accessoires, et venaient se ranger dans la cour de la caserne où je me trouvais. Cinq minutes après, les trois pompes des autres casernes arrivaient dans la même cour. La rapidité avec laquelle la flamme se répandrait dans ces constructions en bois exige qu’une parfaite organisation facilite une prompte lutte contre les incendies; ce but est largement atteint puisqu’on peut atteler soixante-quatre chevaux, et concentrer au même lieu en cinq minutes quatre équipes complètes.
J’ai parlé des chercheurs d’or de la Sibérie orientale. J’ai déjà même donné une idée de leur prodigalité, en faisant connaître à mes lecteurs le cendrier de M. Kousnietzof à Krasnoiarsk. Les mineurs d’Irkoutsk sont encore plus extraordinaires dans leurs fantaisies, à cause d’abord de leurs plus grandes richesses et aussi de l’agglomération qui engendre la rivalité.
Tous les chercheurs d’or ne font pas fortune; beaucoup même se ruinent, quand ils n’ont pas, au principe, une grande somme à dépenser, et que leurs premières explorations sont infructueuses. Il est rare en Sibérie de trouver l’or en minerai, ou attaché au rocher par parcelles. D’ailleurs, je pense que les Sibériens ne s’arrêteraient pas à de si minces recherches, habitués qu’ils sont à de plus fructueux travaux. Ce qu’on appelle ici mine d’or, c’est un lieu où de gros lingots d’or pur se trouvent çà et là dans le sable, et où l’on n’a qu’à les en extraire sans avoir recours à des forces mécaniques ou à des réactions chimiques. Généralement, les plus grandes agglomérations de lingots ne sont pas à la surface même du sol, mais à deux ou trois mètres de profondeur. Les ouvriers peuvent donc encore travailler à ciel ouvert.
Les machines les plus usitées pour séparer l’or du sable consistent en de gros cylindres inclinés, où l’or et le sable sont jetés ensemble, et où passe un courant d’eau. Le sable, plus léger, est entraîné rapidement au cours de l’eau; l’or, au contraire, demeure au fond de l’appareil à cause de son poids. Les parcelles d’or assez petites pour être entraînées avec le sable deviennent la propriété des ouvriers.
La mine la plus fructueuse de toute la Sibérie donne trente millions de francs par an. Elle appartient seulement à trois propriétaires: MM. Bazanof, Nemptchinof et Trapeznikof. Ce dernier, qui est un jeune homme, étale plus que les autres des extravagances de richard qui paraîtraient folles en Europe, mais qui sont très-acceptées dans ce pays des dépenses exagérées. Trouvant un jour la terre trop boueuse pour y faire rouler sa voiture, et pourtant pris du désir de sortir, M. Trapeznikof fit étendre des tapis à terre sur tout le parcours de sa promenade. Quand il rentra chez lui, ses chevaux et sa voiture étaient aussi intacts que s’ils n’avaient pas bougé de l’écurie et de la remise.
Cet exemple de luxe est malheureusement suivi par les ouvriers, et le plus souvent, quand ils rentrent en automne chez leurs femmes qui ont à peine de quoi manger, il ne leur reste plus un kopeck de la somme très-ronde qu’ils ont gagnée pendant l’été en travaillant aux mines. M. Silegnikof, le général-gouverneur, essaya de remédier à cet inconvénient. Un fonctionnaire désigné par lui devait garder en dépôt la somme gagnée par ces ouvriers dans la mine, et la leur rendre ensuite à leur arrivée dans leur village. La première année, ce fonctionnaire reçut en dépôt des habitants d’une seule commune quinze mille roubles. Mais comme cette organisation n’avait pas été généralement accueillie, et n’avait été même, croit-on, utilisée que par un petit nombre, on peut supposer que les intéressés avaient gagné trente-cinq ou quarante mille roubles, c’est-à-dire environ cent cinquante mille francs. Comment ces gens-là ne sont-ils pas économes? Ils pourraient si rapidement s’enrichir! Les insensés pensent que les mines d’or sont inépuisables; puisse le gouvernement, comme le craignait l’ingénieur de Perm, ne pas tomber dans la même faute!
Pour montrer jusqu’à quel point l’or est répandu à Irkoutsk, même chez les plus petites gens, je ne citerai qu’un fait: en arrivant dans cette capitale, je ne pus ouvrir ma malle, dont j’avais perdu la clef pendant le voyage; je fis demander un serrurier, comptant lui donner comme à Paris vingt-cinq ou trente kopecks. Ce serrurier répondit à mon envoyé: Que me donnera votre maître? deux ou trois roubles, n’est-ce pas? Je ne me dérange pas pour si peu. — J’en fus réduit à défoncer ma malle.
On se demandera peut-être pourquoi ces propriétaires de mines ne viennent pas à Pétersbourg et en France répandre l’or qu’ils ont trouvé, et comment ils emploient leur immense fortune au fond de la Sibérie. Ils aiment mieux sans doute être en vue de tout le monde à Irkoutsk et à Kiachta que de passer inaperçus dans l’immense fourmilière de nos villes occidentales. J’ai déjà donné une idée de ce que coûtait le moindre objet sur ce territoire de mines d’or, privé de toute industrie. Malgré le prix exorbitant de chaque chose, et peut-être à cause de cela, ces messieurs se plaisent à se faire construire d’immenses palais en pierre, à remplir leurs appartements d’orangers, de bananiers, de toutes sortes de plantes tropicales qu’ils font venir à grands frais. Ils tiennent à avoir des pianos à queue d’Érard ou de la meilleure fabrique de Pétersbourg. Ils donnent des dîners de cent couverts où l’on mange des sterlets apportés vivants du Volga et où l’on boit nos vins de France les plus estimés. Ils se couvrent de pelisses de zibeline, de castor, de renard bleu ou même de pattes de renard bleu, ce qui fait supposer l’achat de quatre ou cinq cents de ces animaux; ils cachent leurs doigts sous des monceaux de bagues. En un mot, leur nourriture, leurs vêtements, leurs actes en général sont en opposition constante et complète avec ce précepte de Montesquieu, que certainement ils ignorent tous: «En fait d’apparat, il faut toujours rester au-dessous de ce qu’on peut.» Et les femmes, me dira-t-on, quel est leur sort? — Les femmes, naturellement, sont délaissées. Étant donnés cette passion de la fortune, ce besoin de satisfaire de folles vanités, qu’est-ce qu’une femme à côté d’un lingot, qu’est-ce qu’un murmure d’amour à côté de la délicieuse musique produite par l’or dans le cylindre? Pendant l’été, tous les hommes sont aux mines et les femmes restent seules à Irkoutsk. Pendant l’hiver, les hommes sont aux jeux, aux paris, aux affaires, et ils laissent encore les femmes bien oubliées. Chose curieuse et qui prouverait peut-être que chez la femme l’esprit de contradiction est l’esprit dominant, les habitantes d’Irkoutsk ne partagent en rien la vanité dépensière de leurs maris. Elles cherchent à imiter les femmes de Pétersbourg, apprennent des langues étrangères, traduisent Jules Verne ou Paul Féval en russe, et se croient douées de beaucoup d’esprit. Mais ce trésor est trop rare; il nécessite une alimentation trop active pour fructifier dans une colonie aussi restreinte. Des cancans, des intrigues mesquines, font l’objet de toutes les conversations. On pourrait appliquer à la société d’Irkoutsk le jugement sévère que portait madame de Maintenon sur la société de Versailles: «Nous menons ici, disait-elle, une vie singulière. Nous voudrions avoir de l’esprit, de la galanterie, de l’invention, et tout cela nous manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques misères les uns des autres, on se hait, on s’envie, on se caresse, on se déchire.»
Les propriétaires de mines d’or à Irkoutsk, et pour en finir avec cette matière, les marchands de thé à Kiachta font des dons considérables aux églises, et ce n’est pas là que perce le moins leur extrême vanité.
A Irkoutsk, le couvent de Saint-Innocent est principalement l’objet de toute leur sollicitude. Il est de mode parmi ces richards de ne jamais partir pour un long voyage sans faire une offrande au monastère. Aussi, en quelques années, il s’éleva sur le tombeau du vieux métropolite sibérien une église énorme où sont entassées mille richesses. La rivalité n’est pas mince entre ce couvent de Saint-Innocent et la cathédrale du petit village de Kiachta.
Lors de mon voyage, cette dernière avait la palme. Il est étrange de trouver au milieu d’un groupe de maisons qui recevrait à peine chez nous la dénomination de hameau une église où l’autel est en or et en argent massifs, et où l’iconostase, cette cloison cachant le sanctuaire aux yeux des fidèles, est soutenu par quatorze colonnes en cristal de roche. Ces colonnes ont chacune un mètre de haut et sont formées seulement par trois cylindres de cristal de roche, d’un pied de haut et d’un pied de diamètre.
Je ne m’étendrai pas sur la religion orthodoxe, parce que c’est une matière plutôt russe qu’exclusivement sibérienne. Certains auteurs ont fait en France au clergé russe une réputation déplorable. Je ne prétends pas que la conduite de tous les popes soit irréprochable; j’avouerai même que j’en ai vu plusieurs se griser et faire pis; mais je trouverais osé de tirer de certains faits isolés des conséquences générales: où ne trouverait-on pas de ces exceptions regrettables? Le clergé russe se divise en deux catégories bien distinctes: les prêtres séculiers, qui peuvent se marier, mais auxquels sont fermés les grands honneurs ecclésiastiques; puis les prêtres réguliers, qui vivent d’abord dans les couvents pour devenir ensuite évêques, archimandrites et métropolites. Les premiers vivent retirés dans leurs villages et dans leurs intérieurs, élevant leurs enfants dans la crainte de Dieu et le goût de la cléricature. Les seconds sont contenus dans leur jeunesse par une règle sévère, et plus tard par le respect de leurs hautes dignités.
Ce qui frappe tout d’abord dans l’église orthodoxe, c’est son organisation au point de vue politique. Dans cet empire du despotisme par excellence, l’Église se gouverne comme une véritable république. Cette république est, il est vrai, soumise à l’autorité de l’empereur. Il ratifie ou ne ratifie pas les décisions prises, mais toutes les questions n’en sont pas moins discutées par un synode qui se tient à Pétersbourg, et qui est composé de tous les métropolites. Quoi de plus ingénieux que cette dépendance complète de l’Église sous une apparence de liberté? Il serait intéressant de rechercher ce qu’aurait pu être l’histoire européenne si l’Église catholique avait ainsi été soumise soit aux empereurs d’Allemagne, soit aux rois de France. Frédéric Barberousse se fût probablement emparé de toute la terre; il eût, en tout cas, chassé les infidèles, non-seulement de l’Europe, mais peut-être de l’Asie occidentale. Il est vrai aussi que sans l’autorité des papes et leur sage prévoyance, la grande révolution des croisades n’eût pas eu lieu, et que l’Europe, soumise alors à des autorités civiles plus guerroyantes que belliqueuses, plus chevaleresques qu’intelligentes, eût été engloutie dans le courant de l’islamisme, auquel les papes seuls se sont opiniâtrément opposés.
Si les Russes, en adoptant la religion des Grecs, n’eussent pas aussi hérité de leur haine irréfléchie contre les Latins, ils reconnaîtraient certainement ce grand œuvre des papes. Malheureusement, des causes humaines empêchent absolument tout Russe d’embrasser la foi catholique ou toute autre religion. Des lois intolérantes punissent des peines les plus sévères les convertis et surtout ceux qui tenteraient de convertir les autres[9].
[9] Voici quelques articles du code pénal russe mis en vigueur le 1er mai 1846, et qui montreront jusqu’où est poussée l’intolérance religieuse. J’omets certains articles qui ont rapport aux peines corporelles, aux privations de priviléges et de droit de suzeraineté, parce que le décret d’affranchissement des serfs les abolit implicitement.
«Art. 196. — Celui qui abandonne la confession orthodoxe pour une autre confession même chrétienne est remis à l’autorité ecclésiastique pour être exhorté, éclairé, et qu’on en juge à son égard suivant les règles de l’Église. Jusqu’à ce qu’il rentre dans l’orthodoxie, le gouvernement prend des mesures pour préserver de séductions ses enfants mineurs: une tutelle est mise sur ses biens, et il lui est défendu d’y résider.
»Art. 197. — Celui qui, dans un discours ou dans un écrit, aura essayé d’entraîner des orthodoxes dans une autre confession, sera condamné:
»1o Pour la première fois, à être enfermé pour un an ou deux ans dans une maison de correction; pour la deuxième fois, à être enfermé dans une forteresse de quatre à six ans; pour la troisième fois, à être envoyé en exil dans le gouvernement de Tobolsk ou de Tomsk avec un emprisonnement de un à deux ans.
»Art. 198. — Les parents qui, obligés légalement d’élever leurs enfants dans la foi orthodoxe, les feront élever d’après les usages d’une autre confession même chrétienne, seront condamnés à être enfermés en prison pour un ou deux ans: leurs enfants seront confiés pour leur éducation à des parents orthodoxes, ou, à leur défaut, à des tuteurs nommés par le gouvernement.
»Art. 199. — Ceux qui empêcheront quelqu’un d’embrasser la foi orthodoxe seront condamnés à être emprisonnés de trois à six mois: s’il a été employé des menaces, des vexations ou de la violence, ils seront enfermés de deux à trois ans dans une maison de correction.
»Art. 200. — Celui qui n’ignore pas que sa femme ou ses enfants, ou des personnes que la loi l’oblige à surveiller, ont l’intention d’abandonner la foi orthodoxe et n’essayera pas de les en dissuader en prenant des mesures que la loi autorise de prendre pour les en empêcher, sera passible d’une arrestation de trois jours à trois mois, et, s’il est orthodoxe, sera astreint à la punition ecclésiastique.»
Ainsi cette loi oblige un homme, même s’il est catholique, à dénoncer sa femme et ses enfants orthodoxes et à sévir lui-même contre eux.
«Art. 202. — Les membres du clergé des confessions chrétiennes, convaincus d’avoir enseigné le catéchisme à des enfants orthodoxes, quand même il ne serait pas prouvé qu’ils aient eu l’intention de les séduire, seront passibles: la première fois, d’être éloignés de leur charge spirituelle de un à trois ans; la deuxième fois, de perdre complétement leur charge et, après avoir été emprisonnés de un à deux ans, d’être placés sous la surveillance continuelle de la police.»
Par rapport à la grave question des mariages mixtes, le dixième tome des lois, entre autres dispositions vexatoires, stipule que: «Si l’un des deux époux est orthodoxe, le prêtre ne peut bénir le mariage qu’après avoir pris de la partie hétérodoxe l’engagement formel par écrit qu’elle ne cherchera pas à entraîner son époux ou épouse par séduction, menace ou tout autre moyen, à embrasser sa religion, et que tous ses enfants seront élevés dans la foi orthodoxe.»
Les mariages entre catholiques et orthodoxes, célébrés seulement dans l’Église catholique, sont déclarés nuls et sans valeur.
Le tzar, revêtu aux yeux du peuple d’un véritable caractère sacré, profite de l’inviolabilité qu’il lui donne pour dominer la révolution tout en accomplissant les réformes jugées par lui nécessaires. La liberté de conscience est donc encore très-loin de voir le jour en Russie. Puisse l’empereur, en conservant le respect des masses, ne pas se diminuer aux yeux de ses sujets éclairés, qui déjà, j’ai pu le constater partout, perdent toute foi religieuse, et qui pourraient bien un jour réclamer de vive force et avant toute autre chose la liberté d’embrasser une croyance.
Cette intolérance religieuse est pénible, surtout pour les peuples nouvellement soumis à l’autorité du tzar, pour les déportés polonais par exemple, qui, bien que sincèrement catholiques, sont obligés d’élever leurs enfants dans la religion orthodoxe. Hélas! ce n’est là qu’une partie des souffrances que ces pauvres gens ont eu à endurer depuis l’insurrection.
Ils ont d’abord été conduits, à pied et les mains liées derrière le dos, dans le lieu de déportation qui leur avait été assigné dans la Sibérie orientale: les uns à Irkoutsk; c’étaient encore les plus favorisés; d’autres à Iakoutsk, ou dans l’île de Tarakaï, connue par les Russes sous le nom de Sachaline, ou au Kamtchatka. Beaucoup périrent en route; cela se comprend aisément. Ceux qui purent supporter une aussi grande fatigue furent jetés au bagne à leur arrivée avec les assassins et avec les voleurs.
Remarque curieuse à faire et qui prouve bien le fétichisme dont est entourée en Russie la personne de l’empereur: ces assassins regardaient au bagne leurs camarades de Pologne avec le plus grand dédain et souvent ne leur adressaient pas la parole sous prétexte que le crime de ceux-ci était de s’être révoltés contre le tzar. Les assassins russes ont donc, paraît-il, encore une sorte de conscience quand il s’agit de conspiration.
Les déportés polonais furent soumis pendant cinq ans au même règlement que les autres galériens. Ils furent numérotés en rouge dans le dos, punis pour la moindre bagatelle de la camisole de force ou de vingt coups de bâton. Pendant cinq ans, ils passèrent leur hiver dans cette prison dont j’ai parlé, entassés soixante ou quatre-vingts dans la même chambrée, sans air et presque sans jour; et l’été aux travaux des mines, avec une heure de repos par jour et une nourriture à peine suffisante.
Leur sort, hâtons-nous de le dire, est à présent bien amélioré: sauf la liberté de circulation en dehors d’un district assigné, ils jouissent des mêmes avantages que les autres sujets russes. Ils forment, du reste, à Irkoutsk, il faut le reconnaître, la partie la plus intelligente de la population. Ne recevant aucune rétribution du gouvernement, ils gagnent leur vie et font même quelquefois fortune. Ils sont médecins, professeurs, musiciens ou acteurs au théâtre. Ceux-là mêmes qui, en Pologne, faisaient partie de l’aristocratie, se sont résignés à fonder des magasins où ils débitent toutes sortes d’objets de Moscou, de Pétersbourg ou de Varsovie, lesquels, transportés à une pareille distance, atteignent une valeur considérable, et sont pour ceux qui les vendent la source de grands revenus. Un d’entre eux, portant le titre de comte et, à cause peut-être de ce titre, n’ayant pas voulu suivre dès le principe l’exemple général, était réduit, lors de mon passage à Irkoutsk, au modeste emploi de cocher de fiacre.
Parmi les déportés que je vis à Irkoutsk, je citerai principalement M. Schlenker, parce que je retrouvai chez lui certaines personnes que j’ai déjà présentées au lecteur. Ce monsieur passait la journée à vendre de la toile, du drap, des pâtés de foies gras, du vin, en un mot tout ce qui peut se débiter au bazar, et le soir, dans son salon, oubliait toutes ses affaires pour redevenir un parfait homme du monde, tel qu’on l’avait connu autrefois en Pologne. Il était abonné à la Revue des Deux Mondes, à beaucoup de journaux français et russes, jouait du piano, s’était fait l’ami du gouverneur militaire avec lequel il chassait souvent; en un mot, il causait de toutes choses et d’une manière fort intéressante, ayant beaucoup vu et par conséquent beaucoup appris.
Son point de repère pour se rappeler les dates était l’année de sa condamnation aux travaux forcés. Rien n’était bizarre et triste tout à la fois comme d’entendre cet homme distingué dire avec le plus grand calme: Je suis sûr que telle chose a eu lieu en telle année, puisqu’elle s’est passée tant de temps après mon entrée au bagne.
Cette formule, et surtout la simplicité avec laquelle elle était dite, me surprenait toujours.
Encore une fois, je m’abstiens de trop faciles récriminations. Des châtiments aussi sévères, mais qui sont tous les jours adoucis (car, lors de mon entrée en Chine, j’appris que de nouvelles libertés avaient encore été octroyées aux Polonais de Sibérie); des châtiments aussi sévères, dis-je, ont peut-être préservé la Russie de grands malheurs et surtout de mesures forcément plus rigoureuses si on les avait ajournés. Il ne faut pas se le dissimuler, les Polonais ne sont pas seulement des patriotes, et quand ils demandent la liberté, ce n’est pas toujours une liberté saine et protectrice des lois. Combien de Polonais furent mêlés à notre Commune de 1871, et combien s’enfermèrent à Carthagène avec les derniers insurgés d’Espagne! La Russie, qui contient en son sein ce grand foyer d’insurrection, est restée plus que nous sage, tranquille et florissante. C’est donc sans parti pris que je m’apitoie sur les souffrances des exilés polonais, plaignant seulement les hommes sur lesquels la tempête a frappé, surtout lorsque ces hommes possédaient au plus haut point les deux grands dons de Dieu, c’est-à-dire l’intelligence et le cœur.
Invité un jour à dîner par M. Schlenker, je retrouvai chez lui, non sans un grand plaisir, toute la petite caravane avec laquelle j’étais entré en Sibérie. Madame Grant, miss Cömpbell, M. Pfaffius, madame Nemptchinoff et son fils Ivan Michaëlovitch, venaient d’arriver à Irkoutsk, et se disposaient à partir peu après pour Kiachta. Constantin était aussi parmi les convives, ainsi qu’un jeune Russe, M. Isembech, ami intime de M. Schlenker, et qui était la complète personnification de ces voyageurs à mouvement perpétuel dont j’ai parlé dans la préface.
«Vous allez au Japon, me dit-il. J’espère alors que j’aurai le plaisir de vous y voir, car je m’y rendrai prochainement aussi. — Venez avec moi, lui répondis-je; le charme du voyage en sera doublé. — Cela m’est impossible; je pars demain pour le fleuve Amour, et je ne serai de retour à Irkoutsk que dans une quinzaine de jours. — Je compte rester encore plus de temps que cela ici; je n’aurai donc aucune peine à vous attendre. — C’est qu’avant de me rendre au Japon, je dois aller passer quinze jours à Pétersbourg. — Alors nous ne nous reverrons jamais. — Pourquoi pas? — En combien de temps allez-vous donc à Pétersbourg? — En vingt-trois jours et vingt-trois nuits. — Vous ne vous arrêterez pas en route? — Quatre heures à Omsk seulement, pour conclure une affaire avec le général-gouverneur. Dans deux mois, jour pour jour, je serai de retour ici. Ce sera l’époque de la débâcle de l’Amour; il me faudra à peine un mois pour me rendre au Japon: j’ai donc besoin de trois mois en tout; je vous donne rendez-vous le 25 juin à Yokohama, hôtel d’Orient.»
Mon interlocuteur était un homme de trente à trente-cinq ans. Avec cette fièvre de locomotion qui le dévore, avec cette force physique qui lui permet des fatigues homériques, il est l’homme le plus doux, je dirai même le plus timide que l’on puisse voir. Pour tout bagage, il emporte un habit noir de soirée et un peu de linge.
L’habit noir, en effet, est ici, même dans la journée, l’uniforme de rigueur: de dix heures du matin à midi se font les visites de cérémonie; à deux heures et demie, on dîne, toujours dans la tenue officielle; le soir, au théâtre et au souper, même habit: on conserve donc toute la journée ce vêtement incommode.
Notre repas chez M. Schlenker se passa fort gaiement. Nous nous rappelions avec plaisir, mes anciens compagnons de voyage et moi, les incidents de la route que nous avions parcourue ensemble entre Kamechlof et Tumen, surtout le combat que nous avions engagé au moment de nous séparer, combat dans lequel la poudre avait été remplacée par du vin de Champagne, les canons par des bouteilles, les obus par des bouchons. Je crois que M. Schlenker, obligé de rester toujours en place, et M. Isembech, habitué à être toujours sur les chemins, eussent préféré nous voir choisir un autre sujet de conversation que les voyages. Ils ne nous le firent cependant sentir d’aucune manière, et émirent plusieurs fois des opinions qui ne manquaient pas d’originalité, parce qu’elles étaient toujours très-exagérées dans des sens opposés. Après le dîner, notre aimable hôte se mit au piano, et miss Cömpbell nous fit plusieurs fois entendre sa jolie voix.
Quelles douces jouissances procurent les journées passées ainsi à la même place, pendant le cours d’un long voyage! On rêve au chemin que l’on a fait et à celui qui reste à parcourir. On se repose de la veille; on prend des forces pour le lendemain. Tous les actes, pendant ces journées, sont entourés d’une grande poésie; les sentiments doublent d’intensité. On ne voit dans les personnes avec lesquelles on se trouve que les plus beaux côtés de leur caractère: à l’heure où viendrait la désillusion, on sera déjà parti. Que de perfections j’ai ainsi rencontrées sur ma route, près desquelles, malheureusement, je n’ai jamais eu la chance de vivre plus d’un jour!