Après ce que je viens de dire sur la vie de M. Schlenker, sur son commerce, et surtout sur ses chasses, on se demandera peut-être comment les Polonais déportés en Sibérie ne profitent pas de la quasi-liberté dont ils jouissent à présent pour s’enfuir. Ils ne pourraient pas, il est vrai, rentrer dans leur patrie; mais ils vivraient libres dans le pays qu’ils auraient adopté de leur plein gré, sous un climat certainement moins inhospitalier que celui de la Sibérie. Cette ressource leur est malheureusement refusée.
De même que l’Égypte tout entière est contenue dans la vallée du Nil, la Sibérie n’est guère habitée que près de la grande route qui conduit de l’Oural aux rives du fleuve Amour et à son embouchure. Tout le reste de cet immense territoire, connu sous la même dénomination, n’est, sauf peut-être encore le bord des fleuves, qu’un immense désert recouvert de forêts. De plus, la frontière entre les possessions russes et le Céleste Empire est marquée par une chaîne de montagnes très-élevées et d’un accès difficile. Quand bien même les fuyards parviendraient à la frontière, ils se trouveraient ensuite dans le grand désert de Gobi, sans abri, sans provisions, et surtout sans passe-port pour entrer dans la Chine proprement dite: ils auraient donc à craindre les répressions chinoises, mille fois plus terribles que l’exil en Sibérie, ou plutôt l’extradition, suivie d’une nouvelle incarcération au bagne, et d’un exil perpétuel au Kamtchatka ou dans l’île de Tarakaï.
En arrivant à Irkoutsk, je fus quelque temps malade, par suite de la fatigue que m’avait occasionnée mon voyage prolongé en traîneau. Pendant ces journées longues et tristes, — car rien n’est pénible comme la maladie dans l’éloignement et dans la solitude, — je reçus souvent la visite d’un déporté polonais qui, ayant vécu autrefois en France, éprouvait un immense plaisir à venir causer avec moi des lieux où il avait passé les années de sa jeunesse et connu le bonheur pendant sa vie agitée. Il se nommait Bohdanovitch. Nos longues conversations me furent souvent d’un grand secours contre l’ennui. Parmi tous ceux de sa race exilés en Sibérie, il fut le seul qui me sembla devoir continuer à souffrir indéfiniment de l’exil lui-même. Il parlait du bagne avec une grande indifférence; il me répétait souvent qu’il donnerait volontiers toute sa fortune pour revoir la France, et surtout le Poitou, où il avait vécu longtemps, et d’où il était parti pour se mêler à l’insurrection de la Pologne, sur les conseils de son père, et contre sa propre volonté.
Une fois libre dans Irkoutsk, un tel homme devait essayer de sortir de la Sibérie, pour revenir en France. Voici en quels termes il me raconta les efforts qu’il avait faits dans ce but:
«J’avais résolu, ainsi que deux de mes compatriotes, pendant le mois d’avril 1871, de gagner la Chine à travers bois. Nous réussîmes à nous procurer des fusils, bien que le règlement nous défendît d’en porter[10]. Nous prîmes aussi d’énormes couteaux, et nous tentâmes, à la fin du mois de mai, de mettre notre projet à exécution. Malheureusement, à cette époque, la fonte des neiges est encore trop récente et, par conséquent, la terre trop marécageuse pour qu’on puisse accomplir des marches forcées. Nous dûmes rentrer à Irkoutsk, avec mille précautions, cachant nos fusils sous nos vêtements, craignant à chaque instant d’être soupçonnés et fouillés.
[10] A présent encore, les Polonais exilés ne peuvent porter une arme que munis de la permission du gouverneur militaire.
»On s’était bien aperçu de notre absence; mais comme notre projet de nous enfuir n’était pas même venu à l’idée de l’autorité, tant la chose, ici, est regardée comme impossible, nous fûmes seulement réprimandés. De nombreuses patrouilles, à partir de ce jour, parcoururent la campagne, et nous inspirèrent plusieurs fois la pensée de renoncer à notre entreprise. Notre courage, cependant, vainquit nos appréhensions, et, par une belle nuit du mois de juin, nous sortîmes de la ville.
»Toutes nos provisions tenaient dans des besaces, que nous étions obligés de porter sur nos épaules; car dans les bois si épais de la Sibérie, quelles bêtes, autres que les fauves, pourraient y circuler? Nous passâmes facilement l’Angara, en faisant accroire à un batelier que nous venions de Iakoutsk, faire un pèlerinage au couvent de Saint-Innocent[11]. A peine débarqués sur l’autre rive, nous sortîmes de la route et nous nous enfonçâmes dans la forêt. Dès que nous eûmes suffisamment marché pour nous croire à l’abri de toutes recherches, nous fîmes halte, pour nous livrer à l’émotion qui nous gagnait. Des larmes de joie coulaient de nos yeux. Nous nous croyions libres enfin!...
[11] On rencontre ainsi souvent en Sibérie de pauvres gens qui parcourent à pied des distances énormes pour aller prier auprès du tombeau ou de l’image d’un saint. Il n’est même pas rare, paraît-il, que des paysans entreprennent ainsi le voyage de Jérusalem. Beaucoup renoncent en route à leur projet, par suite d’excès de fatigue et non par manque de courage. On en a vu quelquefois parcourir jusqu’au bout cette formidable distance.
»Jamais je n’oublierai, me dit mon interlocuteur, ce moment d’enthousiasme, qui fut, hélas! suivi de si poignants déboires! Nous nous jurâmes mutuellement aide et protection jusqu’à la mort, et nous continuâmes notre marche forcée vers le Sud.
»Pendant les premiers jours, nous étions remplis de gaieté et d’entrain. Nous regrettions bien un peu de ne pouvoir rentrer, le soir, sous quelque abri, ne fût-ce que sous une tente, pour nous reposer des fatigues de la journée. Mais notre repas, composé de nos provisions encore fraîches, nous redonnait des forces, et surtout l’espoir de fouler peu après le territoire chinois. Que de beaux rêves nous fîmes alors! que de projets d’avenir, qui aboutirent, pour mes deux pauvres compagnons, à une mort prématurée, et, pour moi, à un exil que je crois maintenant perpétuel!
»Une pluie abondante et continuelle nous assaillit, peu de jours après notre entrée dans les bois. Nos vêtements furent bientôt transpercés, et le feu que nous parvenions, avec peine, à allumer chaque soir, ne suffisait pas pour les sécher. Le matin, à notre réveil, tous nos membres étaient engourdis par le froid et l’humidité. La fièvre ne tarda pas à s’emparer de nous, et augmenta notre fatigue. De plus, nos provisions diminuaient sensiblement. Afin de les conserver, nous eûmes plusieurs fois recours à la chasse, mais notre marche était alors considérablement ralentie.
»En effet, les animaux que l’on rencontre le plus fréquemment dans ces parages, ce sont des coqs de bois. On ne peut parvenir à les atteindre qu’avec de très-grandes précautions. Dès que l’on aperçoit l’un de ces animaux, il faut immédiatement s’arrêter, et se tenir immobile jusqu’à ce qu’il commence à chanter. Dès qu’il fait entendre sa voix, il est en quelque sorte grisé, et il perd l’ouïe et la vue, dont les perceptions sont chez lui extrêmement fines et sensibles. C’est le moment d’avancer. Mais si le chasseur fait un pas après que le chant de l’oiseau a cessé, il est découvert, et perd tout le fruit de sa patience. Nous pouvions ainsi nous rapprocher énormément des coqs de bois et les tirer à coup sûr; mais que d’heures précieuses il nous fallait perdre pour acquérir un seul de ces oiseaux!
»Près des rives d’une petite rivière que nous dûmes passer à la nage (incident qui augmenta considérablement notre fièvre), nous rencontrâmes quelques lièvres, moitié blancs et moitié jaunes, à cause de la saison[12]. Mais toutes ces ressources ne contre-balançaient pas les fatigues que nous causaient la marche, la pluie et les fièvres: quand nous arrivâmes au pied de la chaîne de montagnes qui marque la limite de la Sibérie, nos jambes fléchissaient, nous nous traînions à peine. L’eau-de-vie, que nous avions emportée en grande quantité, parvenait seule à nous soutenir; mais elle allait diminuant considérablement. Enfin, toutes nos provisions se trouvèrent épuisées quand nous parvînmes à mi-côte de la montagne, au point où la végétation disparaît pour faire place aux prairies, et enfin aux rochers.
[12] Beaucoup d’animaux sibériens, qui sont blancs pendant l’hiver, reprennent pendant l’été la fourrure que nous leur connaissons dans nos climats tempérés. L’hermine est au nombre de ces animaux et devient jaune pendant la belle saison. Une hermine d’été ne vaut presque rien aux yeux des connaisseurs.
»Mes deux compagnons, se sentant à bout de forces, se couchèrent alors, mais, hélas! pour ne plus se relever!... J’assistai, pendant deux jours, à leur cruelle agonie, et je recueillis leur dernier soupir. Je leur fis une tombe comme je pus; je fabriquai deux croix, que je plantai en terre. Puis, sentant l’impossibilité de vivre sans provisions en dehors de la forêt, je pris la résolution de revenir sur mes pas, et de regagner Irkoutsk, malgré le bagne, malgré les souffrances qui devaient m’y attendre.
»Mais, avant de partir, m’ajouta ce pauvre homme, j’abreuvai de malédictions la cime de cette montagne, qui se dressait devant moi comme un bataillon de gendarmes russes, et qui m’empêchait d’apercevoir, ne fût-ce qu’un seul instant, une autre terre que ce perpétuel empire!
— Mais cet empire, lui répondis-je, sait encore être clément, puisqu’il ne vous a pas puni de votre rébellion. — C’est vrai; on m’a non-seulement pardonné, à cause des souffrances que j’avais endurées, mais on m’a même accordé plus de liberté que je n’en avais auparavant.» Puis il ajouta, avec une tristesse profonde: «Ils sont tellement sûrs que je ne recommencerai pas!»
Je lui demandai comment il n’était pas mort pendant le trajet de son retour:
«Grâce, dit-il, à ma constitution exceptionnelle. Je vivais de racines, de résine, et de ce petit fruit rouge dont les Sibériens font une espèce de vin[13]. Je ne pouvais marcher que fort lentement. La pluie ayant cessé, je me trouvai peu à peu reprendre des forces, malgré la maigre nourriture dont j’étais forcé de me contenter. Quand je parvins à la petite rivière dont je vous ai parlé, j’eus l’idée de me fabriquer un radeau, afin de voyager à l’aide du courant, et de diminuer ainsi ma fatigue. J’y réussis, non sans peine, et, en me plaçant sur ce navire improvisé, je me crus sauvé.
[13] C’est un petit fruit qui ressemble à celui de l’églantier. On le laisse infuser pendant quinze jours dans de l’eau-de-vie avec du sucre, et on fabrique ainsi une boisson qui n’est pas désagréable.
»Mais, peu de jours après, comme j’avais attaché mon embarcation au rivage, pour aller dans les bois chercher quelques racines et quelques fruits pour me nourrir, je me trouvai tout à coup en présence d’un ours énorme. Mon fusil était sur le radeau; je n’avais que mon couteau à ma ceinture, et, bien que j’eusse entendu parler de la manière dont les Sibériens tuent cette bête féroce, je n’osai pas, tout d’abord, m’exposer à un pareil danger. Je m’enfuis: efforts inutiles! Je grimpai à un arbre: peine perdue! L’ours me suivait toujours... Enfin, n’espérant plus pouvoir éviter une lutte, je réunis tout mon courage, et j’attendis l’animal de pied ferme. A la mode sibérienne, je profitai du moment où la bête se dressa sur ses pattes de derrière, je me précipitai dans ses pattes de devant, comme dans les bras d’un homme qu’on embrasse, et je lui plongeai mon couteau dans le dos, à droite de l’épine dorsale, afin d’atteindre le cœur. L’ours s’affaissa immédiatement, et j’en fus quitte pour quelques déchirures sur les deux épaules.
»Je remontai dans mon bateau, en emportant ma proie, dont je mangeai quelques parties, et je revins à Irkoutsk, me livrer aux autorités russes, qui me pardonnèrent, comme vous le savez déjà, convaincues de ma résolution de vivre désormais tranquille dans cette ville, en attendant ma grâce.»
On peut voir par cette histoire combien il serait difficile aux exilés de s’évader. Quand bien même de grandes précautions et d’amples provisions leur permettraient de séjourner très-longtemps dans les bois, l’abondance de la neige les en chasserait pendant l’hiver et les ramènerait de force sur le chemin battu, c’est-à-dire entre les mains des autorités. Une évasion pareille à celle que je viens de raconter devrait donc, pour réussir, être accomplie en trois mois, ce qui est matériellement impossible.
Pendant mon séjour à Irkoutsk, M. Silegnikof, le général gouverneur, fut rappelé à Pétersbourg. Un grand nombre des personnes que j’avais connues partirent avec lui et le précédèrent même pour avertir les syndics de tous les villages de faire niveler la neige sur la route, afin d’éviter à ce vieillard les fatigues d’un aussi long trajet. M. Bohdanovitch fut, à partir de cette époque, ma société la plus habituelle.
Pendant l’hiver, en Sibérie, aucun de nos moyens de nettoyage et d’assainissement des villes ne peut être employé. Les détritus et les immondices sont ramassés par des chariots et portés sur le lit de la rivière. Tant que les froids durent, cette accumulation n’a pas de grands inconvénients; mais on se figure aisément ce qui a lieu au dégel. Une odeur infecte se répand dans l’atmosphère; l’eau n’est pas buvable pendant toute une semaine. Rien n’est malsain comme les villes de Sibérie au moment du printemps.
Pendant mon séjour à Irkoutsk, une quantité d’oiseaux énormes s’abattaient constamment sur la glace salie de l’Angara, et nous nous plaisions souvent, M. Bohdanovitch et moi, à aller les attendre dans la campagne et à les tirer au passage, quand ils se rendaient à ce lieu repoussant pour y trouver leur nourriture, ou quand ils en revenaient.
Nous parcourûmes plusieurs fois ensemble les environs d’Irkoutsk, et nous visitâmes quelques maisons de campagne, appartenant aux richards dont j’ai parlé précédemment, particulièrement celle de M. Trapeznikof. Quand on habite un pays couvert de forêts, arrosé par trois rivières, et qu’on peut dépenser beaucoup d’argent, il est facile de créer des propriétés charmantes. Notre goût français eût certainement fait merveille en pareil cas. Bien que l’architecte de M. Trapeznikof n’ait pas profité de tous les avantages qu’il avait à sa disposition pour arranger cette villa, elle n’en est pas moins remarquable: les mouvements de terrain, les lacs, les cascades s’y trouvent en abondance, et toutes ces choses, même créées de main d’homme, quand elles sont placées au milieu d’une belle forêt, forment toujours des sites charmants.
Quand M. Silegnikof eut quitté Irkoutsk, ce fut M. Solachnikof qui devint momentanément général gouverneur. Cet homme aimable savait mêler les distractions agréables aux soucis des affaires, et je fus invité une fois à l’accompagner dans une chasse aux loups qu’il fit dans les environs de la capitale sibérienne.
On appâte ces animaux, un ou deux jours auparavant, à l’aide de chevaux et de bœufs morts, puis on s’approche en grand nombre en formant un cercle autour de ces engins comme centre. Je n’ai vu dans aucune ménagerie des loups comparables à ceux de Sibérie. Ils sont d’une taille et d’une grosseur surprenantes. C’est un immense plaisir que de tirer ces bêtes fauves dès qu’en s’enfuyant elles ont dépassé la ligne des chasseurs. Malheureusement, il est presque impossible de les approcher quand elles sont mortes, à cause de leur odeur et des milliers de petites bêtes qui s’échappent de leur fourrure.
Nous revenions de cette chasse tranquillement au pas de nos montures qui nous avaient menés par la route du lac Baïkal, assez près du rendez-vous dans la forêt, quand tout à coup apparut et s’enfuit à travers les arbres un petit animal auquel je ne pris pas garde tout d’abord, mais que je tâchai de distinguer de mon mieux, quand un de mes voisins se fut écrié: Un renard bleu!
Un renard bleu! répétâmes-nous tous ensemble pour avertir une bande de chasseurs qui se trouvait à quelque distance. Un coup de fusil retentit. L’animal fléchit, puis reprit sa course. «Touché!» dit le général gouverneur; puis s’adressant aux Bouriattes qui avaient appâté les loups et qui, munis de patins à neige, pouvaient arpenter la forêt: Il me faut ce renard bleu; il est grièvement blessé, vous devez pouvoir l’atteindre.
Cet ordre était donné fort aimablement à mon intention, car le lendemain je recevais la peau de cet animal soigneusement retournée et préparée pour l’empaillage.
Comme je l’ai dit plus haut, on attache une grande importance en Russie, pour apprécier un homme, à la fourrure dont il est revêtu. La peau la plus appréciée est sans contredit celle du renard bleu, mais seulement la partie de cette peau qui recouvre les pattes. Il n’est même pas d’usage de se servir du reste de la peau de cet animal. On l’envoie en France ou en Angleterre pour faire la joie des femmes de ces deux pays, qui se croient fort élégantes en se revêtant de cette fourrure, et qui seraient ainsi en Russie, et notamment à Irkoutsk, la risée des connaisseurs. La preuve de ce que j’avance, c’est que dans la capitale de la Sibérie une peau de renard bleu ou seulement les quatre pattes se vendent le même prix, c’est-à-dire soixante-dix ou quatre-vingts francs. De plus, un renard bleu tout à fait de première qualité ne peut pas dépasser la valeur de cent à cent cinquante francs. Comment alors certaines pelisses de renards bleus, renommées dans toute la Russie, seraient-elles estimées trente-cinq ou quarante mille francs, si les peaux tout entières des animaux qui les composent avaient été employées?
La fourrure la plus estimée après celle-ci est le castor; aussi ne voit-on que très-peu de pelisses faites de la peau de cet animal.
Après le castor vient la zibeline, qui est assez employée pour manteaux, au moins sur les manches et sur les collets. Ces vêtements de somptueuse apparence sont quelquefois doublés à l’intérieur de peaux beaucoup plus ordinaires: j’en ai même vu à Saint-Pétersbourg qui n’étaient pas doublés du tout.
Au quatrième rang se trouve la iénotte. Cet animal est la grande ressource des voyageurs, parce que sa fourrure est encore classée parmi les élégantes, bien que le prix en puisse extraordinairement varier suivant la longueur et l’épaisseur du poil. J’ai vu des pelisses en iénotte valant deux cent cinquante francs, et j’en ai vu d’autres estimées douze mille francs. Comme la différence de la fourrure ne peut pas s’apprécier de très-loin, il est d’usage de regarder comme élégant un homme revêtu de peaux d’iénotte, bien que le plus souvent sa pelisse n’ait en réalité que peu de valeur.
On place généralement au cinquième rang la martre, animal très-différent de la zibeline, bien que ces deux noms se trouvent souvent placés à tort chez nous à la suite l’un de l’autre. La fourrure de la zibeline est foncée, très-épaisse et un peu rude au toucher; celle de la martre, au contraire, est jaune clair et ressemble plutôt à un duvet soyeux.
Enfin, la fourrure le moins estimée et le moins portée, par conséquent, par la classe riche, c’est l’astrakan. Dans certaines villes telles que Moscou et Irkoutsk, où la mode est scrupuleusement respectée, il serait même fort risqué de paraître dans le monde revêtu de cette fourrure. Le bonnet d’astrakan surtout est regardé avec le plus grand mépris, et si certains Russes se sont posés en principe (je le tiens de leur propre bouche) de ne jamais daigner saluer dans les rues les personnes à pied, il leur répugnerait sans doute bien plus encore de paraître l’ami de quiconque serait revêtu d’astrakan.
Les autres fourrures, telles que le mouton, l’ours, l’élan, servent aux hommes du peuple. Cependant, comme elles sont les plus chaudes, les riches ne dédaignent pas de s’en revêtir en voyage. Seulement ils font ajouter à leur manteau des collets en castor, en renard ou en iénotte.
Je me dispenserai dans le reste de ce travail de dire que les Russes sont vaniteux.
Est-ce, me répondra-t-on, parce qu’ils ne le sont pas?
Non, mais parce qu’après ce chapitre, une pareille diatribe me semble tout à fait inutile.
On rencontre quelquefois dans les rues d’Irkoutsk des Olkhonois. Les rives du lac Baïkal, avant la conquête des Russes, servaient depuis les temps les plus reculés de lieu de déportation pour les Chinois. Ils appelaient cette contrée, dans leur langue imagée, la région où les nuits sont longues. Quelques descendants de ces déportés se sont perpétués dans ces parages et habitent une petite île du lac Baïkal appelée Olkhon, voisine de la côte occidentale. Plusieurs de ces insulaires professent encore l’ancienne religion du chamanisme, d’où sortit plus tard le culte si répandu de Bouddha. Nous ne savons pas grand’chose sur cette religion, si ce n’est que les fidèles adorent un être suprême qui réside dans le soleil.
Müller, dans son important ouvrage sur la Sibérie, fait entrevoir les superstitions des Chamans, et donne un aperçu de leurs cérémonies.
«Les Chamans, dit-il, craignent surtout les revenants et le ressentiment des morts à qui ils ont autrefois causé quelque dommage. Pour conjurer le mauvais sort que ceux-ci pourraient jeter sur eux, ils sautent à certains jours par-dessus des fagots enflammés.
»Ils croient à des sorciers qui leur prédisent l’avenir.
»Les jours de fête, ils se rassemblent autour d’un de leurs prêtres. Celui-ci bat sur un tambour et récite des prières, tandis qu’un acolyte asperge les assistants avec du lait et de l’alcool.»
Une légende que j’ai apprise de la bouche même d’un de ces vieux chamans est spéciale aux fidèles de cette religion qui demeurent dans la Transbaïkalie. Pour comprendre cette légende, il faut savoir qu’il y a une grande différence de niveau entre Irkoutsk et le lac Baïkal et que toutes les eaux de celui-ci sont maintenues par un énorme rocher placé à la naissance de l’Angara. Si ce rocher, dit-on, venait à se détacher, les eaux du lac se précipiteraient en un seul jet, anéantiraient Irkoutsk et se dirigeraient vers la mer avec une vitesse effroyable, en formant de toute la vallée de l’Angara un vaste fleuve. C’est sur ce rocher, pensent les vieux chamans, que les âmes sont transportées après la mort. Saisies par le vertige à cause de l’étroitesse de la surface qui se trouve à fleur d’eau, étourdies par le bouillonnement de l’Angara qui sort du Baïkal, elles trouvent une grande difficulté à se maintenir. Si elles y parviennent, c’est qu’elles ont trouvé grâce devant Dieu; si, au contraire, leur vie a été coupable, elles sont entraînées et anéanties par le courant. Le bruit produit par l’impétuosité des eaux de l’Angara n’est autre, selon ce peuple superstitieux, que la réunion des lamentations des âmes qui craignent de perdre l’équilibre. Il est vrai qu’en cet endroit l’écho des montagnes répète d’une façon étrange le bouillonnement du fleuve. Je ne crois pas être aux yeux de mes lecteurs suspect de chamanisme, et pourtant il me sembla, dans le concert majestueux de cette nature entendre parfois des voix humaines.
Mais les indigènes de Sibérie que l’on croise le plus souvent à Irkoutsk ce sont des Bouriattes, race dont le berceau se trouve aux environs de Nertschinsk, et des Toungouses qui prétendent être plus habiles encore que les Kirghiz et les Mongols dans l’art de l’équitation. Ces deux peuples sont devenus tellement russes, par les habitudes et presque par le costume que je n’en dirai rien; on les reconnaît facilement à leur face large et absolument plate. Ni le nez, ni les pommettes, ni le front ne font saillie; qu’on se figure alors l’aspect que présente le profil d’un Bouriatte. Les femmes rachètent la laideur de leur visage par une tournure généralement fort belle et une douceur de peau extraordinaire qui est devenue proverbiale en Sibérie. On aperçoit aussi de temps en temps à Irkoutsk des Samoyèdes, race autrefois errante, mais qui commence, m’a-t-on dit, à peupler Iakoutsk, comme les Bouriattes et les Toungouses se sont établis à Irkoutsk et dans les environs. Les vêtements de ce peuple de l’extrême nord sont faits de peaux de renne et sont ornementés de petits morceaux de drap presque toujours d’un rouge éclatant. J’en ai aussi vu plusieurs vêtus de peaux de phoque et autres amphibies; mais il paraît que ce sont les plus pauvres, car ce genre de fourrure ne tient pas chaud et se vend à bon marché.
Nulle race ne regarde autant la femme comme un être inférieur, et chez aucun peuple elle n’est traitée aussi durement que parmi les Samoyèdes. «Elles sont vexées et gênées, dit Pallas, jusque dans les tentes. Les hommes mettent une perche derrière le foyer en face de la porte, et il n’est pas permis aux femmes de l’enjamber. Ce peuple idiot et rustre croit que si la femme avait le malheur de faire le tour de l’Iourten, la nuit ne se passerait pas sans que les loups vinssent leur dévorer un renne. La grossesse est un état dégradant; pendant ce temps, les femmes n’osent pas manger de viande fraîche; elles sont forcées de se contenter de vieilles provisions. Elles sont maltraitées surtout à l’époque de l’accouchement. Elles sont obligées de faire leur confession en présence du mari et de la sage-femme; de déclarer si elles n’ont pas commis d’infidélité, et de nommer les personnes avec qui elles l’ont commise. Elles se gardent bien de nier le fait, dans la crainte d’avoir un accouchement laborieux et cruel; elles avouent au contraire leur faute avec ingénuité, si elles sont coupables. Leur confession n’a, du reste, aucune suite fâcheuse. Le mari va trouver celui que sa femme a accusé et le force à lui donner un petit dédommagement.
Les réjouissances du carnaval sont, à Irkoutsk, très-différentes des nôtres: elles consistent surtout en promenades répétées dans de grands traîneaux ouverts autour desquels sont suspendues de nombreuses clochettes. On ajoute aussi des clochettes aux harnachements des chevaux, partout où l’on peut en accrocher.
Les fanatiques en tiennent de plus dans leurs deux mains, et complètent ainsi le tintamarre général. Des enfants et des hommes du peuple, qui en temps ordinaire glissent rapidement à l’aide de patins sur un petit trottoir de bois le long des maisons, trottoirs recouverts de neige durcie par la gelée et offrant pour cet exercice une surface favorable, circulent à cette époque plus nombreux et plus bruyants, armés aussi de clochettes retentissantes.
Mes fenêtres, pour mon malheur, donnaient sur la grande rue, où a lieu cet abominable divertissement. Jamais je n’éprouvai tant le besoin de sortir de chez moi que pendant ces dix jours de carnaval, inventés, ce me semble, beaucoup plus pour la rémission des péchés que dans les intérêts de l’enfer.
Jamais aussi je ne saluai l’apparition du carême avec autant de plaisir.
Pendant les trois premiers jours de ce temps de pénitence, une coutume bizarre permet aux cochers des maisons où l’on a été reçu de venir vous rendre visite et de vous demander un cadeau. En ma qualité d’étranger, je vis défiler, à la suite des cochers de maître qui exerçaient ainsi leurs droits, tous les iswoschiks ou cochers de fiacre par lesquels j’avais eu occasion d’être conduit.
Pour fuir cette procession d’importuns, je me rendis au couvent de Saint-Innocent, où avaient lieu les cérémonies les plus solennelles à l’occasion du carême.
Pendant cette période, le saint est plus que jamais l’objet de la vénération.
Non-seulement son tombeau est ouvert, comme celui de saint Serge, mais son corps n’est pas, comme celui du patron de Troïtza, recouvert d’un drap funéraire. Il est, du reste, merveilleusement conservé, si ce n’est que la peau est entièrement noire. Une pieuse légende conte aux habitants d’Irkoutsk que cette couleur provient de tous les défauts des fidèles qui sont sortis de leur âme au moment où ils ont baisé cette précieuse relique: j’ai été plusieurs fois témoin de l’effusion avec laquelle les dévots de la Sibérie orientale embrassent les restes vénérés, et du bonheur qu’ils éprouvent à couper, soit avec l’ongle, soit avec un canif, une parcelle du cercueil, qui aura bientôt tout à fait disparu.
On peut, du reste, constater de beaucoup de manières à quel point la piété des paysans sibériens est sincère et profonde.
J’ai été touché plusieurs fois de la fidélité avec laquelle ces braves gens observent les jeûnes qui leur sont prescrits. Il m’est arrivé, dans des jours marqués pour faire pénitence (et il y en a beaucoup), de demander par curiosité dans les relais de poste si l’on pouvait me fournir quelque aliment: «C’est carême, monsieur, me répondait-on invariablement. Nous ne pouvons prendre aujourd’hui que du thé. Aussi n’avons-nous même pas de pain à vous offrir.» Je ne comprends pas, soit dit en passant, qu’un gouvernement qui a si bien su transformer une religion en un instrument politique maintienne des règlements aussi affaiblissants pour les populations pauvres, qui déjà en temps ordinaire se nourrissent si mal.
Avant de quitter Irkoutsk, je me rendis au musée, pour y voir des dents, des crânes, des squelettes entiers de mastodontes antédiluviens, dont les restes abondent dans les anciennes couches de la terre sibérienne; je me livrai plusieurs fois, avec le gouverneur militaire, au plaisir de la chasse; mais six semaines s’étaient déjà écoulées depuis mon arrivée dans la capitale de la Sibérie; il me tardait surtout de continuer mon voyage.
M. Pfaffius m’avait promis de me faire savoir de Kiachta quand une caravane de marchands de thé russes s’organiserait dans cette ville pour se rendre dans la Chine méridionale: «Tâchez de trouver un interprète, m’avait-il dit, afin de ne jamais être embarrassé pour vous faire comprendre de ces marchands de thé, et ils se chargeront de toutes les communications nécessaires vis-à-vis les Mongols et vis-à-vis les Chinois.» Je n’eus pas à choisir: un seul homme se présenta pour partir avec moi d’Irkoutsk en me servant d’interprète. Il était foncièrement honnête, je me hâte de le dire; mais combien bizarre devait être son histoire! Il se disait sujet français, mais il était né à Constantinople et n’avait jamais vu la France.
Son nom était espagnol: Pablo.
Son passe-port était écrit en grec.
Il croyait parler toutes les langues du Levant, même le russe, ainsi que l’italien et le français; mais j’étais souvent obligé, en lui parlant français, de faire intervenir quelques mots italiens, russes ou même allemands, pour me faire comprendre de lui.
Au lieu de polyglotte, il eût été plus correct de l’appeler anaglotte, mais il savait si bien se faire comprendre de tout le monde, moitié en parlant, moitié par signes, que je fus encore bien heureux de l’avoir rencontré. Cette faculté de se faire comprendre par gestes lui venait certainement de son ancien état: il avait été autrefois engagé dans un cirque pour y jouer les pantomimes.
Bien que ce fût avec ce Pablo que je dusse désormais partager les péripéties du voyage, Constantin voulut m’aider une dernière fois aux préparatifs de mon départ. Quelles que soient les divergences de caractère, on ne quitte pas indifféremment, surtout quand la séparation doit être éternelle, l’homme à côté duquel on vient de faire quinze cents lieues. Mon jeune compagnon de traîneau me toucha par l’inquiétude qu’il témoigna sur ma traversée du lac Baïkal. Il me pria pendant trois jours de ne point affronter ce danger et de contourner le Baïkal par le sud. Pour m’y décider, il m’amena au moment de mon départ le chef de la police qui m’assura que le gouvernement n’avait pris cette année-là aucune responsabilité pour le passage du lac au lieu ordinaire de la traversée.
Devant une telle affirmation, je cédai: hélas! J’eus beaucoup à me repentir de cette détermination, ou plutôt de ne l’avoir suivie qu’en partie, ainsi que le verra le lecteur; la prudence, dans cette circonstance, n’engendra pas la sûreté. Celui que ma décision remplit d’une joie bien grande, ce fut Pablo; Pablo, dont les terreurs exagérées et le goût du confort m’inspirèrent, dès les premiers jours, de vives inquiétudes pour nos relations futures.
Je quittai Irkoutsk le 20 mars, à une heure du matin. Constantin prit place dans mon traîneau, entre Pablo et moi, et m’accompagna jusque sur la rive opposée de l’Angara. Ce court trajet fut pour nous comme un abrégé des trois mois que nous venions de passer ensemble; quand nous nous serrâmes la main pour la dernière fois, nous éprouvâmes tous les deux une vive émotion. Lui entrevoyait la perspective d’un séjour indéfiniment prolongé à Irkoutsk, et moi j’achevais le premier chapitre de mon voyage, dont il était une vivante et complète personnification.
Je ne cherchai nullement, une fois Constantin parti, à entamer une conversation avec Pablo. Je savais alors assez de russe pour pouvoir accomplir seul un voyage en Sibérie. Je n’entrevoyais l’utilité de cet homme que dans un avenir encore bien incertain. Sa présence m’était plutôt désagréable.
Le pays que nous traversions était pittoresque. Des montagnes de plus en plus hautes à mesure que nous avancions se dressaient de chaque côté de la route. Le noir des pins qui les recouvraient leur donnait un aspect bizarre. Je pouvais d’autant mieux considérer ce spectacle que je n’avais plus mon traîneau à capote de Nijni-Novgorod, et que celui dans lequel je me trouvais alors était entièrement découvert.
Au lever du jour, nous aperçûmes le Baïkal. Les vents, qui sont dans ces parages impétueux et constants, empêchent la neige de séjourner sur ses glaces, qui ont alors presque partout une teinte bleuâtre assez semblable à celle de l’eau.
Nous voyions d’abord à nos pieds et à une grande profondeur une baie encaissée entre deux chaînes de montagnes; puis au delà un élargissement subit, le lac prenant des dimensions considérables et nous offrant, à cette époque de l’hiver, l’aspect d’une surface glacée jusqu’à perte de vue, à droite, à gauche et devant nous.
«Enfin! voilà le lac Baïkal! m’écriai-je tout rempli d’enthousiasme. — Monsieur, me dit Pablo en bondissant sur son séant, on ne vous a donc pas averti? il faut l’appeler la mer, autrement il est furieux et cause quelque dommage.»
Cette crainte superstitieuse peignait entièrement mon nouveau compagnon; homme faible et ignorant, il s’était approprié le caractère dominant de chacun des peuples qu’il avait visités: il avait emprunté la tristesse aux Allemands et aux Polonais, la servilité aux Turcs et aux Arabes, la superstition aux Russes et aux Sibériens; l’honnêteté je ne sais trop à qui.... à une peuplade inconnue probablement, qui ne dit pas son nom et qu’on n’a pas revue.
Nous descendîmes au bord du lac par le côté de la montagne exposé au midi. La neige, fondue la veille pendant quelques heures, s’était transformée sous l’influence du froid de la nuit en un épais verglas.
Le traîneau chassait quelquefois d’une façon d’autant plus effrayante que la route était constamment bordée d’un précipice. Nous en étions quelquefois si près que l’iemschik avait les pieds suspendus au-dessus de l’abîme. Un coup de fouet alors fortement appliqué donnait au traîneau une vigoureuse impulsion en avant qui nous préservait d’une chute effroyable. L’iemschik crut malheureusement trop tôt tout danger terminé. Il négligea de frapper ses chevaux une dernière fois avant d’arriver au Baïkal: un des patins du traîneau dépassa le bord de la route; le reste fut entraîné, et nous roulâmes, Pablo et moi, pêle-mêle avec nos couvertures et nos malles, dans un fossé presque à pic, de cinq ou six pieds de profondeur.
Le ressentiment de la mer sibérienne se faisait trop évidemment sentir pour que Pablo ne me le fît pas remarquer. Nous arrivâmes peu après à un relai. Le maître de poste me dissuada de continuer mon voyage par terre. «Non-seulement la route est plus longue, me dit-il, mais elle est aussi dangereuse, vous avez pu le constater, tandis que la glace du Baïkal est extrêmement épaisse et ne menace de se rompre à aucun endroit.» Le conseil fut suivi: nous chevauchâmes sur la glace.
Pablo avait des terreurs grotesques toutes les fois que je parlais du lac Baïkal, et tâchait de conjurer le mauvais sort en disant: la mer, la mer, la mer. A droite et à gauche se dressaient les deux chaînes de montagnes dont j’ai parlé tout à l’heure, qui bordent la baie de l’extrémité méridionale du lac où nous nous trouvions alors, et devant nous s’étendait la glace à perte de vue.
Je ne me lassais pas d’admirer cet étrange spectacle auquel je crois que le monde entier n’offre rien de comparable. Je n’avais trouvé nulle part en Sibérie un triomphe plus complet de l’hiver que cette véritable mer de glace, et dans aucune partie de ce triste pays je n’avais vu la lumière prendre des tons aussi chauds. — Le soir principalement, quand le soleil teintait encore en rose le sommet des montagnes, la baie du Baïkal qui se trouvait dans l’ombre prit une couleur bleue intense semblable à celle de la Méditerranée; je me serais volontiers cru à Nice ou sur les côtes de l’Algérie, sans la présence de mon traîneau et surtout sans le bruit que produisait son glissement sur la glace; bruit affreux dont j’ai déjà parlé au commencement de ce livre, mais qui était là plus grave, plus funèbre, plus terrible encore, à cause de la profondeur de l’eau.
La nuit venait à peine de tomber, quand nous arrivâmes à l’extrémité orientale de la baie. Nous gagnâmes un instant la terre pour dîner et changer de chevaux. Quand nous repartîmes sur le lac, il était neuf heures du soir. Notre iemschik, au lieu de continuer à longer la terre ou bien de se diriger au nord-est vers la côte orientale, alla droit au nord, c’est-à-dire vers le milieu du lac.
Comme déjà plusieurs fois sur les cours d’eau, j’avais vu des cochers ne pas suivre la direction qui semblait normale, afin d’éviter quelque trou ou des surfaces de glace moins solides, je ne fis tout d’abord aucune réclamation; je me retournais seulement de temps en temps pour apercevoir la terre. Hélas! elle s’abaissait peu à peu vers l’horizon, et finit par disparaître complétement à mes yeux. Le Baïkal prit alors l’aspect de la pleine mer; nous ne voyions la terre d’aucun côté.
J’avoue qu’à ce moment je commençai à me repentir de mes forfanteries de la journée. Je frémis à l’aspect de cette nature et je sentis naître en moi un certain respect pour cette mer sibérienne que j’avais eu l’imprudence d’insulter de la rive.
J’avais eu si rarement à me plaindre de mes iemschiks pendant mon voyage, qu’il ne me vint pas tout de suite à l’idée que celui-là était ivre, et qu’il nous avait égarés.
Peu à peu la glace devint accidentée. Nous aperçûmes çà et là quelques glaçons superposés, qui, à mesure que nous avancions, devinrent plus gros et plus nombreux; puis nous eûmes à franchir de véritables montagnes gelées plus hautes encore que celles du Tom ou de l’Angara.
L’inquiétude alors commença à me saisir. Je fis plusieurs questions au cocher, dont je ne pus comprendre les réponses, même à l’aide de Pablo.
Le pauvre garçon était hébété et comme anéanti par la peur.
J’eus enfin l’heureuse inspiration de demander de quel côté nous devions gagner la terre. L’iemschik me montra l’Occident. Je compris alors la situation et je résolus d’attendre le jour en cet endroit. Le cocher refusa d’abord de s’arrêter en se moquant de mes appréhensions. Je fus obligé de le menacer de mon revolver pour obtenir qu’il n’allât pas plus loin.
Il était environ une heure du matin. Des montagnes de glace nous dominaient de tous côtés. Les glaçons dont elles étaient formées avaient environ un pied d’épaisseur.
C’était donc aussi par un pied de glace que nous étions soutenus.
Entre la vie et la mort, entre l’air et les abîmes du lac il n’y avait qu’un pied. Nous étions non-seulement loin des hommes, mais loin de la terre où ils habitent. Qui savait où nous étions? Qui s’occupait de nous à cette heure? Qui aurait entendu notre dernier cri d’angoisse au moment où la glace cédant sous notre poids, nous aurions été pour jamais engloutis?
Le vent, en s’engouffrant dans les vallons de cette mer immobilisée, et des craquements de la glace pareils à des coups de canon dans le lointain, rompaient seuls le silence de la nuit. Jamais je n’avais compris la faiblesse de l’homme d’une manière aussi complète et aussi absolue. La nature présentait cette nuit-là des arguments en faveur de sa puissance qui eussent forcé tout antagoniste à se déclarer vaincu, de peur qu’elle n’appliquât ses preuves.
Quand le jour parut, nous pûmes apprécier plus encore le danger de notre situation; des crevasses sans nombre sillonnaient la surface glacée. Çà et là des flaques d’eau démontraient que dans cette partie du lac la congélation n’avait été que partielle. Je compris alors pourquoi le gouvernement russe n’avait voulu prendre cette année-là aucune responsabilité envers les voyageurs. Je me crus perdu.