[22] Le désert de Gobi proprement dit est un peu moins grand que le Sahara, mais il faut remarquer que tous les pays par lesquels il est borné surtout à l’ouest, sont aussi de véritables déserts.
M. Marine, par prudence ou par crainte de la fatigue, s’écartait peu de la caravane; parfois même il s’asseyait sur la porte de sa voiture, les pieds appuyés sur un marchepied, et de là tirait sur tout ce qu’il voyait, quelle que fût la bête et à quelque distance qu’elle se trouvât. Un jour pourtant, nous parvînmes, M. Schévélof et moi, à faire vibrer en lui la fibre du chasseur, dans une circonstance dont le souvenir nous divertit longtemps.
Je marchais à deux kilomètres environ devant la caravane, en causant avec son aimable chef, quand nous aperçûmes à terre une hermine morte, et bien morte, il était facile de le constater à son immobilité et à son odeur. Nous la plaçons en quelques secondes dans une touffe d’herbe, en relevant un peu sa tête à la manière des animaux qui écoutent; puis nous allons prévenir M. Marine que le moment est venu pour lui de se montrer. Il approche à pas lents, nous suppliant de ne pas le devancer et de ne faire aucun bruit. Il épaule, le coup part; rien ne bouge naturellement.
«Bravo!» m’écriai-je, et je fais semblant de vouloir m’élancer pour m’emparer de l’animal. Mais voilà où commence le comique de l’histoire. M. Marine, avec des gestes furieux, me fait signe de m’arrêter. J’obéis. Il épaule de nouveau, il vise avec le plus grand soin. M. Schévélof pensa mourir de rire. Le coup part. Rien ne bouge encore. «Ah! cette fois elle est sûrement morte, me dit M. Marine. — Mais pourquoi donc l’avez-vous tirée deux fois? — Dans la crainte de l’avoir manqué d’abord, et qu’elle n’aie pas entendu le bruit de mon arme.» Les plaisanteries tombèrent dru après cette réponse sur le pauvre Ivan Ivanovitch. Mais franchement on n’est pas naïf chasseur à ce point-là.
Peu de temps après nous entrâmes dans la grande plaine de sable dont j’ai parlé, qui forme le milieu du désert de Gobi. Le premier jour se passa bien. Une certaine tristesse régna, il est vrai, parmi nous, mais nous n’y prîmes pas garde. Le second jour fut déjà plus difficile. M. Kousnietzof trouva qu’on avait mis dans le thé quelques grains de sel de trop; M. Marine eût préféré qu’on n’en mît pas du tout. Chacun chercha raison de se plaindre.
Le troisième jour fut plus difficile encore. Wassili Mikaëlowitch ne parut même pas sous la tente pendant la halte du matin. Sous prétexte de continuer la lecture d’un livre qui l’intéressait fort, il déjeuna dans sa voiture. Une farce comme celle de l’hermine eût été alors fort mal accueillie. Et pourtant j’affirme qu’on ne saurait trouver des caractères aussi agréables que ceux de mes compagnons de voyage. Nous n’étions nullement fâchés les uns contre les autres, mais nous ressentions l’influence de la nature vide qui nous entourait.
Dans les immenses solitudes de Sibérie il y a des forêts qui reposent le regard; en pleine mer les flots représentent en quelque sorte la vie par leurs mouvements, par leur apparence calme ou furieuse, tandis qu’au milieu du désert on ne trouve que solitude et immobilité. Autour de la mort seulement règnent ces deux grandes choses d’une façon plus absolue encore; rien ne ressemble à un tombeau comme le désert. Malgré soi, on s’y trouve envahi par des idées sérieuses et graves. Nous ne parlions que fort peu; nous marchions loin les uns des autres.
Nous réfléchissions beaucoup, en ramassant à terre, comme passe-temps, les pierres rares qui sont dans cette partie du Gobi: on y trouve de grosses agates et d’autres minerais dont j’ignore le nom, qui, malgré leur transparence, ont une teinte jaune rouge ou verte. Le sol en est jonché. On dirait une gigantesque mosaïque.
Un matin le chef mongol déclara que notre provision d’eau était épuisée: «J’avais compté, nous dit-il, la renouveler dans un étang qui existe d’ordinaire ici; vous pouvez en voir la place, mais il est entièrement desséché.» Cette nouvelle, bien que triste, faisant diversion à la monotonie de notre existence, ramena la gaieté parmi nous. M. Schévélof seulement et moi avions pensé à emporter du vin, mais notre provision n’était pas abondante. Nous ne fîmes du thé ce jour-là ni au sel, ni au sucre, ni à la farine. Les boîtes de conserves furent largement entamées, et en élevant nos verres remplis d’une liqueur devenue bien précieuse, nous portâmes ce toast certainement inconnu en France: A l’espérance de boire de l’eau!
M. Kousnietzof, qui, en véritable Sibérien, eût préféré un demi-verre de thé à une bouteille du vin le plus délicat, accepta cette privation plus difficilement que mes autres compagnons. Il ne cessa pendant toute cette journée d’inspecter l’horizon à l’aide de sa lorgnette. La nuit venue, il continua ses investigations, et tout à coup fit arrêter la caravane en nous montrant à l’horizon une surface blanchâtre. «Wada, Wada! s’écria-t-il; de l’eau, de l’eau!» Dans notre enthousiasme, nous sortîmes tous de nos voitures, et, emmenant les chameaux qui portaient les tonneaux, nous vous dirigeâmes du côté indiqué. M. Kousnietzof courait, M. Marine dansait, Pablo chantait, moi je suivais et A. Schévélof doutait. Ce dernier était décidément digne d’être le chef de notre caravane. Cette teinte blanche provenait d’une couche de sel qui recouvrait la terre sur une grande étendue. Un peu décontenancés, nous rejoignîmes nos voitures. Cette même nuit nous fûmes témoins d’un mirage lunaire. Ce phénomène assez rare, paraît-il, est un des plus gracieux que puisse présenter la nature. Le paysage que nous considérâmes était certainement fantôme, car il était trop différent de tous ceux que nous pouvions en réalité rencontrer dans ce pays; et certainement, si je ne l’eusse vu moi-même, j’aurais cru à un rêve d’imagination trop riche de la part de mes compagnons. Non-seulement nous eûmes devant les yeux une pièce d’eau reflétant sur sa surface les rayons de la lune, mais encore nous vîmes distinctement alentour la silhouette de plusieurs grands arbres et même de quelques échassiers. Wassili Mikaëlowitch, qui à Verkni-Oudinsk n’avait jamais entendu parler même de l’existence du mirage, allait s’élancer dans la direction de ce petit lac, quand les Mongols l’arrêtèrent en éclatant de rire. Il est probable que ce phénomène n’est pas rare dans le désert de Gobi, puisque les indigènes qui nous accompagnaient ne parurent nullement étonnés d’une aussi belle vision.
Deux jours après seulement nous rencontrâmes une petite mare d’eau sale, croupie et entourée de squelettes de toutes sortes d’animaux qui étaient venus se désaltérer là avant de mourir. Cette eau, dans laquelle je ne me laverais pas à présent, fut accueillie par nous comme un trésor. Les chameaux, qui n’avaient pas bu depuis fort longtemps, et qui étaient restés peu auparavant plusieurs jours sans manger, avaient besoin d’un ample repos. Nous fîmes donc une longue halte. Après le festin, M. Kousnietzof consentit à pincer de la guitare, et notre caravane prit de nouveau un air de fête. Nous étions bien encore dans la plus complète solitude, mais nous sentions que la portion difficile était franchie, et que l’heureuse issue du voyage était assurée.
Cinq ou six jours plus tard, nous rencontrâmes quelques Mongols. Notre chef échangea avec eux un chameau qui était fatigué contre un autre, frais et robuste. Nous fîmes, de notre côté, l’emplette d’un mouton. Cette journée ne fut pas sans émotion. Le nouveau chameau n’avait encore été assujetti à aucun service; il fallut donc procéder au percement de son nez pour y passer le bâton à l’aide duquel il doit être dompté et conduit. Cette opération ne se fait pas sans difficulté, car elle cause à l’animal d’horribles souffrances. De plus, un de nos chameaux avait le pied fendu. Cet accident arrive assez souvent, à la fin des voyages, par suite de la fatigue et de la dureté du terrain. Les Mongols traitent cette maladie en recousant les deux lèvres de la plaie: on peut s’imaginer la douleur de la pauvre bête. Mais la grosse affaire, ce fut l’exécution de notre mouton. Le premier Mongol que le chef désigna pour accomplir cette opération refusa d’obéir: il entr’ouvrit sa robe, et, en nous montrant une petite idole en cuivre qu’il portait sur la poitrine: «Je suis lama, nous dit-il, et il m’est défendu de répandre le sang, même des animaux.» Un autre Mongol accepta les fonctions de boucher; mais il tua le mouton d’une singulière façon. Il fit une large incision dans le ventre, puis, y fourrant le bras, alla saisir le cœur pour en arrêter les battements.
Quand nous repartîmes, le lieu de notre campement était couvert de sang. Tous les supplices auxquels nous avions assisté ne tardèrent pas, cependant, à sortir de notre mémoire. Nous dûmes seulement, pendant plusieurs jours, éviter de nous approcher des deux chameaux opérés: ils nous eussent couverts, par vengeance, de crachats et d’ordures.
Notre voyage se continuait, toujours uniforme, sans qu’aucun incident vînt en rompre la monotonie.
Une aventure dont je fus le héros nous causa quelque retard. Il y avait une heure environ que la caravane avait repris sa marche, après la halte habituelle de la nuit, quand la corde qui tenait mon chameau attaché à la voiture de Pablo se dénoua. La bête, ne se sentant plus tirer, s’arrêta. Par une singulière coïncidence, la voiture de M. Marine m’avait dépassé peu de temps auparavant, et quand mon chameau se trouva ainsi livré à lui-même je fermais la marche de la caravane. Les Mongols, fatigués, dormaient profondément entre les deux bosses de leur monture, et ne s’aperçurent nullement de ce qui se passait. Le lecteur s’imagine facilement quelle impression je ressentis, le matin, à mon réveil, quand je me trouvai absolument seul. J’eus heureusement la présence d’esprit de ne pas chercher à rattraper la caravane. Peut-être me fussé-je tout à fait égaré, et peut-être aussi, observant ma faiblesse et mon inexpérience, les indigènes eussent perdu tout sentiment de bienveillance et d’hospitalité. Je m’assis à terre, devant mon chameau, qui me regardait bêtement et que j’avais bien envie de châtier. De peur cependant qu’il ne prît la fuite, je préférai lui témoigner de la douceur, craignant plus que tout de m’éloigner seulement de cent mètres de l’endroit où j’étais. Ce tête-à-tête ne dura heureusement que jusqu’à dix heures du matin. Au lever du jour, les Mongols s’étaient aperçus de mon absence; ils avaient fait halte, et étaient revenus sur leurs pas en suivant des directions différentes qui formaient éventail. La caravane m’accueillit par des vivat et des hourras. Pablo se trouva presque mal de plaisir en me revoyant: il était décidément un bien fidèle serviteur!
Peu à peu le pays devint accidenté, et nous fûmes bientôt environnés de hautes montagnes. La température qui était devenue printanière, la lune qui brillait de tout son éclat, rendaient notre locomotion facile et agréable. Les tentes mongoles devenaient de plus en plus fréquentes; deux ou trois caravanes de Chinois, se rendant à Maïmatchin, croisèrent la nôtre; nous entrâmes enfin, comme avant d’arriver à Ourga, dans une région toute jonchée de grosses pierres, qui servirent d’indices à notre guide mongol pour nous annoncer que trois jours après nous apercevrions la grande muraille.
Quand on traverse la Mongolie du nord au sud, on s’élève peu à peu et sans s’en douter, à cause de la douceur de la pente, jusqu’à douze cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Arrivé à ce point culminant, on trouve le terrain coupé perpendiculairement dans toute sa hauteur, de telle sorte que, pour continuer sa route, il faut descendre par des lacets construits de main d’homme, et dont la pente est aussi rapide que celle des chemins réputés les plus périlleux des Alpes ou des Pyrénées. C’est sur cette crête à pic, le long du précipice, que court la grande muraille de la Chine. Elle n’est point construite en briques, comme les murailles intérieures dont je parlerai plus tard, celle de Nang-Kao, par exemple, que beaucoup de voyageurs ont regardée à tort comme la véritable grande muraille. La véritable, qui sépare en premier la Mongolie de la Chine proprement dite, est faite de pierres superposées et non cimentées. Des tours, placées de distance en distance, sont construites plus solidement, et ont aussi mieux résisté à l’action du temps. Cette muraille a la forme d’un grand A ouvert; les autres, que je crois au nombre de sept, à moins que j’en aie traversé pendant la nuit sans m’en apercevoir, forment autant de barres transversales.
Quand notre caravane, après trois jours de marches fatigantes à travers le pays pierreux dont j’ai parlé, parvint à la grande muraille de la Chine, il était environ six heures du matin. C’était le 29 avril. Le soleil apparaissait à l’horizon. Des nuées s’élevaient entre les coteaux du Céleste Empire, coteaux que nous apercevions en grand nombre de la hauteur où nous nous trouvions, et qui nous paraissaient être les ondulations d’un immense plan en relief. Nous nous assîmes quelque temps pour contempler ce magnifique spectacle.
Ce qui me frappa surtout, ce fut le contraste entre le pays que je venais de parcourir et celui dans lequel j’allais entrer. Derrière moi était la terre inculte, devant moi au contraire s’étend cette Chine si fertile, qu’elle donne par an à ses enfants deux récoltes de blé ou de riz et deux récoltes de légumes. Là-bas c’était le désert, ici c’est une fourmilière d’humains telle que les recensements les plus minutieux ne peuvent en évaluer le nombre, et qu’une réunion de quatre cent mille âmes s’appelle un village. Naguère c’était le froid et le manque d’arbres; ce sera dorénavant le soleil et la verdure. Voilà pour les avantages. Le contraste des inconvénients ne sera pas moins complet. L’air de Mongolie était pur et vivifiant, celui de la Chine sera nauséabond et malsain. La terre était couverte d’un sable assez gros pour que les vents les plus impétueux ne pussent l’entraîner. Le sol sera désormais formé d’une poussière si fine, que le moindre zéphyr en soulèvera d’épais tourbillons qui gêneront la vue et la respiration. Les Mongols étaient hospitaliers, les Chinois seront hostiles; le seul fait d’être là constituera un délit à leurs yeux, qu’ils seraient tentés de punir sévèrement sans nos expéditions récentes. Il est impossible de trouver deux pays aussi dissemblables que la Mongolie et la Chine, et par la nature du sol et par le caractère des habitants. La ruine de la grande muraille qui jusqu’à présent les a séparés ne semble pas devoir dans l’avenir rapprocher leurs distances. Si l’on me demandait lequel de ces deux peuples je préfère, bien qu’il soit difficile de comparer une peuplade sauvage à une nation civilisée, je répondrais: «Le Mongol est supérieur au Chinois par l’honnêteté et par le caractère; mais celui-ci l’emporte par tous les genres d’industrie et de talent.»
Nous descendons à pied les lacets qui de la muraille conduisent à Kalkann. Les indigènes forment deux haies pour avoir le plaisir de nous voir passer. Ils viennent de partout, même des profondeurs de la terre, car, à l’exemple des paysans de Touraine, ils habitent les caves qu’ils ont creusées dans le rocher de la montagne. Les femmes aux petits pieds marchent avec peine, et, en tenant un enfant par la main, se servent de leur autre bras comme d’un balancier pour se maintenir en équilibre. M. Schévélof est forcé de se mettre deux ou trois fois en colère pour nous ouvrir un chemin au milieu de cette population; et pourtant nous ne sommes encore qu’à la campagne. Cinq heures après avoir franchi la grande muraille, nous arrivons au fond de la vallée, qui est plutôt une gorge. L’aspect du pays est pittoresque. Un petit ruisseau, qui grossit parfois au point de remplir tout le vallon, serpente, tantôt au pied d’un énorme rocher, tantôt sous un berceau de verdure. Tout est gracieux, joli, mais étrange de forme et d’arrangement. Je retrouve encore là le modèle des tableaux chinois que j’avais eu l’occasion de contempler en France, et qui m’avaient semblé devoir représenter des paysages d’imagination. Ainsi au milieu de ce vallon formé par deux grandes collines de rochers sombres et majestueux, s’élève tout à coup un monticule pointu en granit sur le haut duquel est construit un temple; plus loin une énorme roche rouge est suspendue on ne sait comment au sommet d’un cône de terre. Puis, pour égayer cette nature bizarre, des arbres nouvellement parés de leur feuillage, sont piqués çà et là au hasard. Qu’on peuple ce pays de Chinois aux longues tresses de cheveux, et de Chinoises à la figure peinte de telle sorte qu’on les prendrait pour des personnages de cire, et l’on pourra se faire une idée de la région qu’il faut traverser pour descendre de la grande muraille à Kalkann.
Nous reçûmes l’hospitalité dans une maison chinoise habitée par un russe, ami de M. Schévélof. — Cette maison était merveilleusement située en dehors de la ville au delà du ruisseau dont j’ai parlé, et par conséquent en vue de la montagne que nous venions de descendre, et dont la crête est surmontée des festons de la grande muraille de la Chine.
Ce fut le dernier intérieur russe dans lequel il me fut donné de pénétrer; ce ne fut pas du reste le moins agréable. Dans la journée, j’allais au hasard contempler cet étrange pays et cette population plus étrange encore.
Je restais de longues heures assis sur le balcon de la maison où je recevais l’hospitalité, sans me lasser de regarder et de regarder encore. Je n’oublierai jamais ces journées de far niente passées à Kalkann après ce long trajet du Gobi, sans relais et presque sans repos. Je touchais enfin au but de mon voyage, à cette ville de Pékin vers laquelle je marchais depuis bientôt sept mois. J’étais en Chine, bien en Chine; tout ce qui m’entourait l’attestait assez; aussi je ne quittais jamais mon observatoire qu’avec peine à la fin de la journée. Le soir nous nous retirions dans une chambre écartée. Wassili-Mikaëlowitch, ainsi qu’un jeune habitant de Tsien-tsin qui se trouvait par hasard à Kalkann, pinçaient de la guitare, et, au bercement de leurs tristes mélodies, j’entrevoyais les larges horizons de la steppe de Omsk, les gouffres du Baïkal, Madame Grant, Constantin, tout mon voyage en Sibérie qui déjà était une vieille histoire, un souvenir d’autant plus lointain que le printemps se faisait plus sentir, que les arbres étaient plus verts, que le soleil était plus chaud; mais un souvenir précieux comme celui d’une souffrance vaincue, et qui ne laisse après elle aucune suite fâcheuse. Malheureusement quelque cordiale que soit l’hospitalité, quelque fraîche et riante que soit l’oasis, la destinée du voyageur est de toujours partir, c’est le côté mélancolique et pénible de son existence, mais comme c’est son existence elle-même il ne peut s’affranchir de cette règle invariable.
Le 3 mai au matin, nous nous fîmes amener cinq palanquins. Ce sont des espèces de litières sans roues, munies de deux brancards à l’avant et de deux brancards à l’arrière, qui reposent sur des mulets. Le mulet de derrière ne s’attèle pas sans de grandes difficultés. Il répugne sans doute à ces animaux d’entrer entre deux brancards la tête la première. Généralement il faut leur bander les yeux pendant l’opération.
Le palanquin est le mode de locomotion le plus désagréable que j’aie jamais eu à employer.
D’abord il faut avoir soin de rester strictement dans le milieu, si l’on veut ne pas altérer l’équilibre du harnachement.
En second lieu les mulets ne se préoccupent nullement de marcher d’ensemble. Il en résulte des soubresauts, des cahotements, des mouvements précipités dans tous les sens, qui fatiguent et écœurent. Le palanquin indispose plus que la mer.
Notre hôte voulut nous accompagner jusqu’au delà de Kalkann; aussi commençâmes-nous notre voyage à pied en traversant la ville dans toute sa longueur. Nous pénétrons dans l’intérieur des fortifications, qui consistent en de hautes murailles crénelées solidement bâties, et nous pouvons jouir à notre aise de l’aspect de la rue.
Ce qui frappe tout d’abord, c’est le grouillement de la population: les bazars arabes les plus fréquentés ne peuvent donner l’idée d’une pareille circulation. Le bruit est en rapport avec la foule. Chaque boutiquier se croit obligé de faire à sa devanture l’éloge de sa marchandise. Il interpelle les passants pour les inviter à entrer chez lui; or, comme celui qui crie le plus est naturellement le plus entendu, on peut juger à quel diapason s’élèvent ces bagatelles de la porte.
Des muletiers, des conducteurs de palanquins, des cochers ou des porteurs de mandarins crient aussi à tue-tête pour se faire faire place. Des faiseurs de tours, des équilibristes sont établis en plein air, tout le long des rues, et appellent les passants en frappant sur des tambours ou en soufflant dans des bambous. Ajoutez encore les cris des enfants qu’on bat, des personnes qu’on écrase, des marchands rivaux qui se disputent; et de temps en temps le grondement des tam-tam qui indiquent l’heure ou le cours de la bourse, et vous aurez une idée exacte du brouhaha des villes chinoises. Pendant la traversée de Kalkann qui dura environ une heure, M. Schévélof se retourna plusieurs fois de mon côté et s’écria: «Ah! Mongolie, calme du désert, combien tu m’es chère et combien je te regrette!» Nous arrivâmes enfin de l’autre côté de la ville, nous franchîmes une autre porte et nous nous retrouvâmes à la campagne, ce qui n’est pas du tout, en Chine, synonyme de solitude et de silence. Nous prîmes congé de notre hôte, et un quart d’heure après nous étions balancés dans nos cinq palanquins, jetant çà et là un coup d’œil sur ce qui nous paraissait intéressant, mais fermant nos rideaux, suivant la recommandation de M. Schévélof, et tâchant de passer partout le plus inaperçus possible.
Quand la nuit fut tout à fait tombée, j’ouvris les trois fenêtres de mon palanquin, l’une à droite, l’autre à gauche et la dernière devant moi, et je contemplai à mon aise la splendide nature au milieu de laquelle nous voyagions.
Nous étions entrés dans un défilé étroit et abrupt. Il était parfois tellement resserré que les palanquins trouvaient justement assez de largeur pour passer.
D’énormes rochers à pic nous dominaient de tous côtés.
Nous étions certainement encore sur la crête d’une montagne, car des échancrures subites nous laissaient parfois apercevoir des précipices à donner le vertige. Il faisait ce soir-là un vent impétueux.
Des nuages passaient et repassaient devant la lune et, en diversifiant brusquement la clarté, donnaient à cette nature un aspect plus fantastique encore.
Nous rencontrons une seconde muraille, construite en pierre comme la première, mais mieux conservée; nous voyageons quelque temps sur cette muraille, et nos mulets, en s’approchant du bord, nous font souvent frémir. C’est surtout le mulet de derrière qui inquiète le novice voyageur. Cet animal, obligé de suivre aveuglément l’impulsion de son collègue de devant, mais ne pouvant, comme celui-ci, mesurer les difficultés de la route, n’apercevant le terrain qu’au moment d’y poser le pied, pourrait facilement faire un faux pas et tout entraîner dans l’abîme. Dans plusieurs endroits, la grande muraille sur le haut de laquelle nous voyagions ce soir-là, formait des coudes à angles droits. Or, comme nos mulets avaient la détestable habitude, ainsi que ceux des Alpes, de suivre toujours le bord du précipice, il s’ensuivait qu’à ces brusques tournants ils eussent dû à un certain moment marcher dans deux directions perpendiculaires l’une à l’autre.
Comme la chose est impossible à cause de la rigidité du palanquin, une lutte s’engageait entre les deux animaux, et à la pointe extrême de l’angle droit le pauvre voyageur se trouvait toujours suspendu au-dessus du gouffre.
Après avoir parcouru soixante lies, c’est-à-dire trente kilomètres environ, non sans émotion, mais aussi en contemplant une nature d’un genre peut-être unique au monde, nous arrivâmes à Suen-oua-fou. A peine avions-nous franchi les fortifications de ce village que nos muletiers commencèrent à pousser un certain cri étrange et constamment répété. Aucun pays n’est plus infesté de sociétés secrètes que la Chine. Tout habitant de ce pays se croirait déshonoré s’il n’était membre d’une ou deux de ces sociétés. Les cris poussés par nos muletiers étaient le ralliement de celle dont ils faisaient partie. Je me suis demandé et je me demande encore quel était le but de cet avertissement. Il n’est pas étonnant que ce but reste secret, mais je serais curieux de savoir si vraiment il existe.
L’hôtel où nous nous arrêtâmes était distribué comme les maisons de Maïmatchin dont j’ai parlé; il y avait seulement entre les deux toute la différence qu’il y a chez nous entre une auberge et un palais. Une chose que je dois remarquer cependant, c’est que partout en Chine, même dans les demeures les plus simples, on retrouve l’art, non-seulement dans l’arrangement général, mais jusque dans les plus petits détails. Les tables qui sont placées sur l’estrade de chaque pièce, les escabeaux, les petites tasses dans lesquelles on boit l’eau-de-vie de riz et les théières, les bâtons mêmes avec lesquels on mange, ont une forme étudiée. C’est souvent étrange; on constate même parfois une recherche un peu forcée, mais on trouve toujours une idée artistique, et chaque objet est intéressant à examiner. Après le repas, véritable repas de gargote cette fois et peu en rapport avec les habitudes de l’estomac européen, nous ne tardâmes pas à nous endormir, étendus comme de vrais Chinois sur l’estrade où nous venions de dîner.
Le lendemain, 4 mai, nous traversâmes un pays d’un aspect riant; la plus jolie contrée que j’aie peut-être jamais vue après les sites du Japon. Nous longions constamment une petite rivière, large de quelques mètres seulement, baignant le pied d’un rocher à pic au haut duquel étaient plantés de grands arbres qui formaient berceau au-dessus de la rivière et d’où pendaient des lianes touffues et vertes qui venaient baiser la surface de l’eau. Nous parcourûmes encore soixante lies au milieu de cette nature charmante et nous arrivâmes dans un immense village appelé Ti-mih-gnih, vers onze heures du matin, pour déjeuner. Ce village, fortifié comme tous les villages chinois, avait été s’agrandissant, car il possède à l’intérieur plusieurs enceintes. Il peut rivaliser de grandeur avec Toun-cheh-ouh, peuplé de 400,000 âmes; nous mîmes près d’une heure à le traverser.
Le lecteur se demandera peut-être comment l’ordre est maintenu dans de si grandes agglomérations, et quel nombre fabuleux de soldats l’Empereur doit entretenir pour sauvegarder son trône et sa dynastie. L’ordre est maintenu presque sans armée, au moyen d’une police secrète et de l’application rigoureuse de la loi des responsables. — Le père de famille répond sur sa tête de la conduite de ses enfants; — le mandarin de troisième classe de la conduite de son district, etc... Par contre, le père de famille a droit de vie et de mort sur ses enfants; le mandarin sur tout son district. Qu’arrive-t-il alors en cas de conspiration? Le père de famille, craignant la répression du mandarin, immole ses enfants dès qu’il les sait coupables. — Avant que la révolution parvienne jusqu’au palais impérial, il faudrait que tous les membres de la hiérarchie administrative y eussent trempé les mains, tout en sachant qu’ils exposent leur vie. Le cas est à peine vraisemblable. C’est pour cela que les voyageurs ont souvent dit dans leurs relations avoir assisté à des exécutions de vingt-cinq ou trente Chinois à la fois. C’est que si un mandarin averti d’un délit grave ménage un seul complice, il en est responsable vis-à-vis son supérieur; il préfère donc généralement sacrifier quelques innocents plutôt que d’oublier un seul coupable.
On comprend aisément, avec de tels procédés, pourquoi le gouvernement chinois désire que les Européens ne pénètrent pas dans son empire.
Peuple imbécile qui a la sottise de partager à notre égard la haine de son gouvernement et qui immole les missionnaires au lieu de s’en servir pour obtenir sa liberté!
En sortant de Ti-mih-gnih la vallée s’élargit sensiblement. Un vent s’éleva si violent, qu’il poussait nos mulets et les entraînait parfois de côté au point de manquer de les faire tomber dans la rivière. Après une troisième marche de soixante lies nous arrivâmes à Chah-tchen. La soirée se passa tristement. Le voyage en palanquin, doublé de la cuisine chinoise, nous avait fort indisposés. MM. Schévélof, Wassili-Michaëlowitch et Pablo ne sortirent même pas de leurs palanquins. Nous ne couchâmes que deux, M. Marine et moi, sur l’estrade de l’auberge.
Nous fûmes réveillés en sursaut au milieu de la nuit par une décharge d’arme à feu dans la cour.
Nous nous levons précipitamment, convaincus que l’un de nos compagnons et surtout le jeune Kousnietzof, propriétaire de deux fusils et d’un revolver, avait dû être victime d’un accident. Quel n’est pas notre étonnement et notre joie de voir nos amis dormir du plus profond sommeil! Le coup de feu avait sans doute retenti dans la rue. Un Chinois ou une Chinoise l’avait peut-être reçu en pleine poitrine, mais cela importait peu.
Le lendemain, de bonne heure, nous nous mîmes en route, et après avoir parcouru cinquante lies dans un pays dénué d’intérêt, nous nous arrêtâmes pour déjeuner à Hrouaé-laeh-sien.
De même que les villes arabes, les villes chinoises se ressemblent beaucoup. Je ne me lassais pas cependant de regarder à chaque halte ce mouvement vraiment exceptionnel et inconnu dans nos villes occidentales même les plus commerçantes, telles que Londres, San Francisco ou New-York. Que de types aussi je voyais en réalité, que j’avais considérés autrefois dans des albums ou sur des paravents! Le portefaix balançant sur son épaule une perche d’une longueur démesurée, aux extrémités de laquelle étaient suspendus des cartons ronds et couverts de dragons ou de chimères; les enfants au gros ventre avec la tête rasée et ne conservant que trois petites mèches; une au-dessus du front et deux près des oreilles. Cette coupe, prolongée jusqu’à l’âge de douze à quinze ans, donne aux cheveux de la nuque, qu’on laisse plus tard pousser pour former la queue, une vigueur extraordinaire.
Cette habitude des adultes de ne conserver qu’une longue tresse par derrière ne date que de la conquête des Tartares et de l’établissement de la dynastie actuelle. Les vainqueurs étant mahométans et par conséquent fanatiques, tentèrent d’imposer le Coran à la Chine tout entière. Ils n’y parvinrent pas, mais un édit que l’Empereur avait promulgué, de se raser la tête à la manière des Arabes, en ne conservant qu’une petite touffe de cheveux sur le sommet de la tête, appelée communément le mahomet, resta en vigueur. Seulement comme les Chinois sont artistes dans tout ce qu’ils font, ils transformèrent la petite mèche ridicule des Arabes en une longue natte épaisse et soyeuse. Cette coiffure est du reste parfaitement conforme au climat et à la nature du sol. Voici comment: la poussière est si fine, et par conséquent soulevée en si grande abondance par le moindre souffle de vent, qu’il est impossible après le plus petit voyage et après une simple promenade même dans les rues de Pékin, de ne pas se mettre au bain en rentrant chez soi. Or tous les Chinois, sans exception, ont une chevelure extrêmement abondante: s’ils la conservaient, dans quel état les hommes du peuple qui, par leur métier, sont obligés de rester tout le jour dehors auraient-ils donc la tête?
Ils peuvent facilement au contraire garantir la queue de la poussière, soit en la cachant sous un bonnet, soit plutôt en la laissant pendre sous les habits. Les paysans, qui en été doivent travailler la terre en plein soleil, se servent de cette queue pour attacher sur leur tête de grandes serviettes mouillées qui entretiennent la fraîcheur.
On est étonné du reste en entrant en Chine, pays que nous avons trop longtemps en France traité de ridicule, on est étonné, dis-je, de voir à quel point ses habitants sont industrieux dans tout ce qu’ils font et surtout dans leur agriculture qui, favorisée, il est vrai, par la richesse du sol, n’en doit pas moins sa grande prospérité à l’industrie des indigènes.
Je citerai à ce propos une organisation sociale vraiment digne d’être remarquée. Quand un Chinois a mérité par ses services un titre de noblesse, son fils n’a le droit et n’aura jamais le droit de porter que le titre immédiatement inférieur et la noblesse va ainsi diminuant dans la famille, de génération en génération, jusqu’à s’éteindre complétement, à moins que l’un de ses membres ne rende à son pays un service signalé et ne reconquière ainsi le titre primitivement accordé à son aïeul. Certes, personne n’a une plus profonde vénération que moi pour les anciens noms français et les vieux titres; mais je voudrais pouvoir toujours éprouver envers les hommes qui en sont honorés une estime égale à mon respect pour leurs noms et pour leurs titres eux-mêmes. L’ingénieuse combinaison chinoise donne à la noblesse une émulation toujours croissante, un désir d’autant plus grand de rendre service au pays, que le titre de la famille va diminuant, parce qu’il est plus déshonorant de voir s’éteindre cet héritage entre ses mains que de ne l’avoir jamais possédé.
Après avoir parcouru cinquante lies depuis Hrouaé-laeh-sien, nous arrivâmes à Tchah-tao. Ce village est pittoresquement assis au pied d’une petite montagne qui porte la troisième muraille, une muraille en briques cette fois. Comme nous arrivâmes d’assez bonne heure et que notre auberge était près de la porte de la ville, nous allâmes nous promener sur les remparts, qui consistent en un grand mur en briques de quatre ou cinq mètres d’épaisseur. Quel ne fut pas mon étonnement d’y trouver deux canons sans affûts et abandonnés comme meubles inutiles! — Serait-il vrai que les canons aient existé en Chine, bien avant même que nous soupçonnions en Europe les propriétés de la poudre? Ce qui est certain, c’est qu’aucune expédition européenne n’a pénétré jusqu’à Tchah-tao. — Ces canons ne portaient malheureusement aucune inscription, ni même aucune marque qui pût indiquer leur origine. Je les signale aux savants qui voudraient aller faire sur leur bronze un peu dégradé par le temps des études approfondies.
Pendant cette promenade, M. Marine lança inconsidérément du haut des remparts une pierre qui atteignit un chien. — Le propriétaire de l’animal se retourne furieux et en voyant que le projectile avait été lancé par un Européen, veut ameuter la foule pour se venger d’un tel outrage. L’occasion était trop belle: plus de cinq cents personnes nous suivirent à l’auberge en vociférant et en voulant se ruer sur nous. — M. Schévélof me fait signe de me retirer avec Pablo dans un recoin obscur, et montant sur une estrade débite un discours empreint des sentiments les plus pacifiques. «Nous ne sommes pas Européens, leur répète-t-il sans cesse, nous sommes Sibériens, voyez nos passe-ports, les deux peuples sont frères, et vous ne pouvez douter de nos bonnes intentions.» Quelques Chinois qui parlaient russe, car il y en a partout, lui répondirent dans cette langue; dès lors l’entente fut facile.
Nous ne sortîmes de notre trou, Pablo et moi, qu’après le dispersement de cette foule, et M. Schévélof nous conseilla, à cause de cette aventure, de quitter le village au point du jour.
Nous devions, ce jour-là, passer les fameux défilés de Nang-kao, dont tous les touristes à Pékin vont prendre un aperçu, entre le village de Nang-kao et la grande muraille la plus rapprochée de la capitale. Craignant les secousses du palanquin dans un pays aussi montagneux, et voulant jouir à notre aise de l’aspect de cette belle nature, nous voyageâmes à âne, de Tchah-tao à Nang-kao. — Une heure environ après être sortis du village et avoir passé la muraille en briques dont j’ai parlé, nous arrivâmes au défilé. L’entrée en est fort étroite et fermée par une quatrième muraille.
On commence par descendre des lacets à pic assez semblables à ceux qui se trouvent entre la Mongolie et Kalkann, et l’on pénètre ainsi, après avoir passé la cinquième muraille, dans une gorge resserrée et extrêmement pittoresque. Les Chinois devaient certainement regarder autrefois ce lieu comme leur retranchement le plus redoutable contre les Mongols. Dans une gorge où l’on ne peut pénétrer que par un chemin escarpé et protégé par deux murailles garnies de tours crénelées et de forteresses, il y avait certainement possibilité de se défendre longtemps, même contre une troupe très-supérieure en nombre. Une fois au fond de la vallée, on continue le voyage au milieu de sites remarquables et constamment variés. Je n’en citerai qu’un, qui m’a frappé plus que les autres par son originalité et son charme.
Le défilé peut avoir à cet endroit douze à quinze mètres de large.
La petite rivière de Nang-kao en occupe toute la largeur et disperse ses eaux entre mille rochers. Nos petits ânes étaient obligés de sauter de l’un à l’autre pour franchir ce passage. Les deux murs de roches qui forment le vallon surplombent au-dessus de la rivière et se rapprochent tellement l’un de l’autre à une certaine hauteur, qu’ils ne laissent pénétrer au fond de ce berceau naturel qu’une lumière mystérieuse. Les Chinois ont creusé un petit temple dans l’une de ces roches, à dix mètres du sol environ.
On y parvient par un escalier extérieur ménagé dans le roc et qui semble naturel. Ils ont orné l’ouverture du temple de bois sculptés, peints en rouge et dorés, de lanternes, de toutes sortes de pendentifs. — Rien n’est plus frais, plus riant, plus joli et en même temps plus chinois que ce petit coin qui est à la fois vallon, berceau, lit de ruisseau et sanctuaire. Une seule fois dans ma vie j’ai désiré être idole. Heureux le dieu qui habite un pareil séjour!
Je fus étonné, en sortant de ce petit temple, de trouver, au delà, les parois des rochers sculptées à la manière des Égyptiens, et des sortes de cartouches comme dans la terre des Pharaons.
Le reste du défilé de Nang-kao est encore fort beau, mais trop semblable à ce que mes lecteurs ont certainement rencontré plusieurs fois dans leurs voyages, pour que je prenne la peine de le décrire ici.
Cela ressemble à l’entrée des gorges du Trient, à la brèche de Roland, à la vallée de la Chiffa en Algérie, à ce qu’on peut admirer souvent dans les pays de montagnes. Je dois cependant citer une porte de village, sorte d’arc de triomphe en pierre tellement sculptée, fouillée, couverte de dragons et de chimères, qu’elle peut certainement être comptée au nombre des chefs-d’œuvre de l’art chinois.
Nous traversâmes enfin les deux dernières grandes murailles de la Chine, ou, pour parler plus vrai, les deux derniers contre-forts de la grande muraille de Kalkann, et nous arrivâmes à Nang-kao. Quelle ne fut pas ma joie, en entrant dans ce village, de m’entendre interpeller en français par des Chinois muletiers ou porteurs de chaises, de voir écrits sur les murs de l’auberge des avertissements en français aux voyageurs, tels que celui-ci: «Défiez-vous du maître de l’hôtel, c’est un hardi voleur»; signé: «Un officier de marine compatissant envers les étrangers»; et bien d’autres inscriptions encore.
C’est que Nang-kao est souvent un lieu de rendez-vous pour le personnel des ambassades qui siégent à Pékin; c’est que tous les touristes qui parviennent jusqu’à la capitale du Céleste Empire ne manquent jamais de faire la promenade de Nang-kao et du tombeau des Mignes, en revenant par le Palais d’Été et la grosse cloche. C’est l’excursion classique, comme on va à la mer de glace de Chamonix ou au Righi de Lucerne.
Je sentis alors tout à coup la France devant moi, tout près de moi, car je n’en étais séparé que par la mer. Je bondis de joie aux yeux de mes compagnons qui me crurent fou, et auxquels je ne pris pas même la peine d’expliquer ma conduite. Pour la première fois je regrettai sincèrement d’avoir quitté la France tout seul et sans un ami; il eût été bien doux dans un pareil moment de se jeter dans les bras d’un compatriote, et surtout d’un compatriote qui eût partagé les péripéties du voyage. Rien ne scelle les amitiés comme de pareils souvenirs.
Cette pensée ternit un peu la joie qui m’avait saisi, devant la trace du passage de plusieurs Français à Nang-kao, et remontant dans mon palanquin, qui me devint odieux en quelques secondes, je me dirigeai avec mes compagnons ordinaires vers le village de Kouan-chih-lih. Nous sommes très-pressés d’arriver dans le sud de la Chine, me dit ici M. Schévélof, et par conséquent de nous diriger vers Toun-cheh-ouh et Tien-tsin. Nous venons de décider de ne pas aller à Pékin. Mais vous n’êtes plus ici très-loin de la capitale; le moment est venu de nous faire nos adieux...
Quelle distance y a-t-il, lui répondis-je, entre la première étape de votre nouvelle direction et Pékin? — A peu près la même distance que celle d’ici à Pékin. — Je resterai donc avec vous jusqu’à cette halte, et c’est seulement de Toun-cheh-ouh que je me rendrai dans la capitale.
A la vérité, cette annonce subite d’une séparation, la perspective de me trouver seul avec Pablo dans un pays aussi inconnu, au milieu de gens que je sentais hostiles et dont je ne pouvais me faire comprendre, m’avait fait presque peur. — Le lecteur verra quel curieux résultat cette décision amena dans la suite.
Au moment de repartir, nous vîmes entrer dans la cour de l’auberge un palanquin porté par des hommes. Il contenait donc quelque personnage aristocratique, car en Chine on ne peut se permettre tel ou tel moyen de locomotion que suivant la dignité dont on est honoré, ou le rang que l’on occupe dans la hiérarchie. — Le cheval et le palanquin à mulets sont permis à tout le monde; la voiture et surtout celle dont l’essieu est très-éloigné des brancards, de même que le palanquin à hommes, sont réservés à l’aristocratie.
Nous nous approchâmes donc de ce véhicule privilégié, dès que nous le vîmes pénétrer dans la cour de notre auberge, et nous en vîmes descendre une femme qui me sembla assez jolie sous l’épaisse couche de peinture qui recouvrait son visage, mais d’un embonpoint extraordinaire. Ce que je remarquai surtout, ce fut l’absence complète de pieds. — Sous la cheville, la jambe se terminait en pointe, comme l’extrémité d’une échasse ou d’une jambe de bois.
La pauvre femme que cette conformation rangeait dans la classe élevée et désignait en même temps à l’admiration des fins connaisseurs ne put faire un seul pas, même appuyée sur ses deux servantes. On l’enleva du palanquin pour la transporter sur l’estrade d’une chambre écartée de la maison. — M. Schévélof apprit, en questionnant les porteurs, que c’était la femme d’un grand mandarin qui faisait son voyage de noce.
Nous vîmes en effet arriver l’heureux mari quelques minutes après; il était trop semblable au gouverneur de Maïmatchin, que le lecteur connaît déjà, pour que j’en parle ici. — Comme la distance est très-grande entre Kouan-chih-lih et Toun-cheh-ouh, nous partîmes à deux heures du matin.
Depuis Nang-kao, nous avions quitté les montagnes pour entrer dans la plaine de Pékin. Le pays n’était donc plus ce qu’on appelle généralement un pays pittoresque, mais il était si bien cultivé, si vert, si rempli de grands arbres, si frais à cause des mille canaux qui le coupent en tous sens, que je ne me lassais pas de le considérer, et sa vue me causait certainement plus de jouissances, après les neiges de Sibérie et le désert de Mongolie, que les effets de montagnes les plus extraordinaires et que les sites les plus gracieux.
Après avoir parcouru soixante lies, nous fîmes une courte halte à Lih-choui-tziao, et nous nous remîmes en marche. — Grâce encore à l’habileté de M. Schévélof, nous passâmes facilement la douane chinoise de Tûm-bah. Partout où le Chinois peut prélever un impôt, il est difficile de s’y soustraire, mais on ne garde pas rancune à l’agent quand on sait qu’une loi de responsabilité pèse encore sur les fonctionnaires à propos du fisc. Le souverain dit aux grands mandarins: Il me faut tant d’argent de votre gouvernement. Le mandarin dit à son subordonné: Il me faut tant de notre province, en ayant soin de doubler la somme pour plus de sûreté. Le mandarin de deuxième classe transmet les exigences à celui de troisième classe, toujours en doublant par précaution, et le mandarin de troisième classe annonce à son district qu’il doit prélever tel impôt, encore doublé sans doute par excès de zèle.
Une pareille organisation grève surtout le contribuable, et voilà ce me semble une preuve incontestable de la richesse extraordinaire de ce pays; malgré tous ces abus, la misère n’est pas en somme extrêmement répandue. C’est à peine si pendant tout le temps de mon séjour en Chine on m’a demandé huit ou dix fois l’aumône; tandis qu’en Égypte, contrée réputée riche, on ne cesse d’être assailli par des bandes de mendiants qui répètent à satiété: Bakchich, chavaga.
Ce fut vers quatre heures du soir que nous entrâmes dans l’immense village de Toun-cheh-ouh, sur les bords du Peï-ho.
Nous reçûmes l’hospitalité chez un jeune Chinois plein de santé et d’embonpoint, rappelant un peu les monstruosités à gros ventre des potiches fantaisistes, mais au fond un brave homme, bon vivant, dans la plus complète acception du mot. Il nous servit un dîner à la russe, qui me parut succulent après la détestable cuisine des gargotes chinoises.
Immédiatement après ce repas, mes compagnons allèrent s’embarquer pour Tien-tsin. Je les accompagnai jusqu’à la rivière. Pendant la route, M. Schévélof fit à notre hôte chinois toutes les recommandations nécessaires pour me faire conduire le lendemain à Pékin.
Une fois arrivés au port, ces marchands de thé montèrent sur une des barques amarrées au rivage, et au milieu desquelles se dresse une sorte de construction pour les voyageurs, rappelant un peu celles des gondoles vénitiennes. Nous nous souhaitâmes mutuellement bon voyage, et ils prirent le large. — Ces négociants en s’éloignant laissaient pour moi tomber complétement le rideau sur l’empire des Tzars, et surtout sur cette Sibérie au-dessus de laquelle, malgré sa fertilité et ses richesses aurifères, il semble qu’un oiseau de malheur plane éternellement. Aussi, en voyant se rompre les derniers liens qui me rattachaient à ce pays de l’exil et de la douleur, j’éprouvais un véritablement soulagement malgré la position bizarre dans laquelle je me trouvais seul chez le Chinois ventru. Je ne pouvais rien dire à mon hôte. La science de Pablo pour s’exprimer en pantomime devenait même très-insuffisante devant l’intelligence assez restreinte du boudhiste chez lequel j’étais logé. Je ne pus fermer l’œil de la nuit à cause d’une armée de puces qui ne cessa de m’assiéger, et aussi du veilleur chargé de faire du bruit pour effrayer les voleurs, selon l’habitude chinoise, dont j’ai déjà parlé à Krasnoïarsk, lequel s’acquitta de son devoir beaucoup trop consciencieusement. Le lendemain, mon Chinois ventru ne put me procurer un palanquin qu’à une heure de l’après-midi. Je fus bien heureux encore qu’il eût obéi aux recommandations de M. Schévélof, car s’il eût voulu me garder chez lui, je ne sais vraiment comment je m’y serais pris pour en sortir. Au moment de m’éloigner de cette maison je donnai une petite gratification à l’un des domestiques. Le maître s’en aperçut et fit aussitôt rassembler tous ses gens, qui se mirent à genoux devant moi et se frappèrent le front contre terre. Quelque habitude qu’il puisse avoir des mœurs orientales, un Européen n’assiste jamais à ses scènes de servilité exagérée sans éprouver un serrement de cœur. Je montai le plus promptement possible dans mon palanquin. Je fis mes adieux à mon hôte; non pas en lui donnant une poignée de main, ce qui n’est pas dans les habitudes chinoises; mais en appuyant mes deux mains l’une contre l’autre, et en les balançant deux ou trois fois dans une direction perpendiculaire à ma poitrine. Je compris avec satisfaction que cet aimable homme recommandait à mon muletier de me mener à la légation française, et quelques minutes après nous étions en marche, Pablo et moi, vers la capitale du Céleste Empire.
Pendant que je voyageais sur cette route poussiéreuse, sous un soleil brûlant, dans cet abominable véhicule qui s’appelle un palanquin, trois jeunes cavaliers, que je veux présenter au lecteur, galopaient sans prendre haleine entre Tien-tsin et Pékin.
La distance est de trente-deux lieues, et ils voulaient la parcourir en un jour. Certes, ils n’avaient pas de temps à perdre. Partis à quatre heures du matin de Tien-tsin, ils s’étaient arrêtés une heure dans un village pour déjeuner et changer de chevaux. A l’heure où je m’éloignais de Toun-cheh-ouh, ils commençaient seulement la seconde étape du voyage. Pour se rendre de Paris à Pékin, ces trois jeunes voyageurs français n’avaient pas affronté les rigueurs de l’hiver en Sibérie, ni la monotonie du traîneau ou de la voiture chinoise; mais certes leur odyssée était au moins aussi intéressante que la mienne. Ils avaient visité l’Inde en détail, ils avaient été reçus dans les palais des nababs de ce pays, bien préférables, je pense, à ceux des chercheurs d’or de la Russie asiatique; ils avaient traqué les bêtes féroces à Ceylan et à Java, chassé l’éléphant dans les forêts vierges de la presqu’île de Malacca, et, poursuivant leur course effrénée, ils regardaient comme une bagatelle de faire trente-deux lieues à cheval en un jour, comptant recommencer peu après si les circonstances l’exigeaient.
Le premier de ces trois jeunes gens, l’un de mes bons amis que je croyais à Paris, tandis que nous cheminions à quelques kilomètres l’un de l’autre dans la plaine de Pékin, était le baron Benoist Méchin; ses deux compagnons étaient le vicomte de Gouy d’Arsy et Guillaume Jeannel. — Ils arrivèrent à la légation comme je commençais à apercevoir les fortifications de la capitale de la Chine.
A cette vue j’éprouvai tout un frémissement d’enthousiasme. Plus on a visé longtemps au même but, plus on a fait d’efforts pour l’atteindre, plus on éprouve de joie à le posséder enfin. Il est difficile de voir quelque chose de plus grandiose et de plus largement construit que la première enceinte de Pékin. C’est un mur d’une élévation extraordinaire, crénelé, et d’une régularité parfaite. Çà et là, au-dessus des portes principalement, s’élèvent des forteresses à trois ou quatre étages, surmontées d’un toit en porcelaine verte qui scintille au soleil.
Les portes qui sont gigantesques sont en bronze. Elles sont fermées la nuit et à certaines heures du jour.
Je n’entrai pas dans la ville sans éprouver une très-vive émotion.
J’eus à parcourir des terrains vagues et parsemés d’habitations laides et rabougries; puis j’entrai dans un quartier populeux; enfin sous un dôme de feuillage, j’aperçus une porte de bois élégamment sculptée, gardée par deux lions en marbre et au-dessus de laquelle je pus lire en véritables caractères latins: Légation de France. — J’avais enfin accompli mon voyage de Paris à Pékin par terre.
Quand j’entrai dans le salon de M. de Geofroy, alors envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de France en Chine, tout le personnel de la légation, M. de Roquette, secrétaire, M. de Veria, premier interprète, M. Scherzer et M. Dugas, le docteur, étaient réunis pour saluer les trois jeunes voyageurs dont je viens de parler.
Je n’oublierai jamais mon entrée dans ce salon hospitalier où je trouvai d’abord une courtoisie et une affabilité tout exceptionnelles de la part du maître et de la maîtresse de la maison; puis l’aimable accueil de sept compatriotes, dont un ami que je ne m’attendais guère à rencontrer si loin.
Arriver le même jour à Pékin, presque à la même heure, sans s’être donné rendez-vous et après avoir suivi les directions les plus différentes, c’est une gracieuseté du Destin, d’autant plus appréciable, que ce personnage n’est pas toujours souriant et qu’il lui a fallu pourvoir à de bien habiles combinaisons pour nous procurer ce plaisir.